Drame · 1884 · 4 actes

Smilis

de Jean Aicard

Représentation
≈ 1 h 50
Distribution
4 femmes, 3 hommes
Répliques
629
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
L'Amiral Kerguen H 185 ≈ 40 min 13
Martin H 79 ≈ 24 min 12
Smilis F 99 ≈ 21 min 10
Richard N 185 ≈ 17 min 10
Georges Richard H 42 ≈ 4 min 10
Madame Nerval F 10 ≈ 2 min 4
Madame de Nancey F 7 ≈ 2 min 2
Officier N 11 ≈ 1 min 2
Madame d'Origny F 7 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IDeuxièmeTroisièmeQuatrième
L'Amiral Kerguen absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Martin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Smilis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Richard absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Georges Richard absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Nerval absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame de Nancey absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Officier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Richard, Martin

Richard

...Comment ! Il a du monde à sa table ! Et il attend du monde ? À cette heure-ci ?

Martin

Oui, ils appellent ça une matinée !

Richard

C'est que je ne suis pas en tenue, moi.

Martin

Au contraire, Commandant...

Richard

Oui, c'est juste, l'uniforme est toujours partout bien reçu.

Martin

Laissez-moi le prévenir, Commandant.

Richard

Non, non, reste. J'entends surtout ne déranger personne ! Reste donc là. Après quinze ans, je saurai attendre un quart d'heure !... Oui, mon vieux Martin, il y a quinze ans que je n'avais revu la France !... Je débarque... À peine avais-je le pied sur le quai de Toulon, qu'on me présente un jeune officier... Monsieur Georges Richard... C'était mon neveu !...

Martin

Ah ! Votre neveu !...

Richard

J'arrivais des colonies, lui de Tahiti... J'avais laissé un aspirant : je retrouve un lieutenant de vaisseau. Nous causons... Nous nous sommes plu, et, dans deux jours, il viendra me rejoindre à Paris, où je ne suis arrivé, moi, que de cette nuit... Et voilà la vie du marin !... Tiens, il y a une demi-heure, une question de service me retenait encore au ministère, et bien que je n'aie pas vu l'Amiral depuis quinze ans, bien que je meure d'envie de l'embrasser, je n'ai pas pu venir une minute plus tôt... Déjà quinze ans, mon pauvre Martin !

Martin

Quinze et deux, dix-sept !

Richard

Qu'est-ce que c'est ?

Martin

L'âge de Smilis.

Richard

Smilis ?

Martin

Oui, de Mademoiselle Louise ! Mais, voyez-vous, entre nous, nous l'appelons Smilis ; c'est une habitude ; nous ne pourrions pas nous en défaire : on ne se défait pas comme ça d'une habitude quand on veut... Et puis, moi, d'abord, je ne voudrais pas : ce nom me rappelle tout.

Richard

Quoi, tout ?

Martin

C'est juste, vous ne savez rien.

Richard

Je sais depuis longtemps que mon ami Kerguen s'est fait le père d'adoption d'une orpheline, après la mort de sa femme. Il a trouvé cette enfant en Grèce, je crois, dans une île de l'Archipel, que venaient de ravager les Turcs. Sur les ruines d'une maison incendiée, il l'a trouvée pleurante, et l'a prise pour l'amener en France. Est-ce cela ?

Martin

À peu près... D'abord, elle ne pleurait pas, voyez-vous.

Richard

Détail essentiel, en effet !

Martin

J'étais là, près du commandant... Nous passions avec un détachement... Nous vîmes cette petite, assise sur des pierres brûlées. Elle attendait que ses parents vinssent la chercher. Ceux-là, ils étaient morts ou enlevés. Elle attendait, la pauvre,en regardant un lézard qui courait par là, ou une mouche qui passait. Et quand elle nous vit approcher, elle se mit à crier : « Smilis ! Smilis ! » de toutes ses forces ; mais elle restait immobile et nous- regardait avec des yeux comme ça.

Richard

Tu crois la voir encore !

Martin

Elle avait une petite calotte d'or sur la tète, et, à peine habillée, - en chemise, quoi ! - Elle montrait sa petite poitrine, ses bras, ses jambes presque nus, et « Smilis ! Smilis ! », voilà comme elle criait, et à tout ce qu'on lui disait ne répondait pas autre chose. Vous comprenez, elle ne savait que le grec !

Richard

Naturellement !... Elle commençait le grec.

Martin

Et quand nous approchâmes, - alors, elle eut peur ! Et c'est alors qu'elle pleura.

Richard

Ah ! Bon !...

Martin

Nous l'emportâmes. Le Commandant la tenait dans ses bras. Nous étions tout le détachement qui suivait. Il avait laissé en France, peu de temps après son mariage, sa jeune femme tout près d'être mère, et il espérait trouver à son retour un petit frère ou une petite soeur pour l'enfant du bon Dieu.

Richard

Oui, oui, je me souviens.

Martin

Et il parlait à la petite, il lui disait : « Ne pleure pas ! ne pleure pas ! Nous trouverons, en arrivant en France, un petit frère ou une petite soeur ! »... Et de voir notre commandant si sévère, et même dur dans le service, parler de la sorte, ça nous remuait les entrailles. À bord, on mit l'enfant dans un hamac, quand elle eut assez pleuré...

Richard

Elle s'endormit ?

Martin

Elle s'endormit... Et à son retour en France, le commandant ne fit qu'un saut du bateau chez lui. Je le suivais, avec l'enfant sur mes bras... Ah ! Le pauvre homme ! Il arriva que sa femme était morte, et que son propre enfant, une fille, presque en même temps, était morte. Voilà.

Richard

Il y a dans la vie des heures terribles.

Martin

L'heure terrible, ça fut le soir de ce jour-là, lorsque je mis la petite dans le berceau préparé pour l'autre, et qu'elle répéta les premiers mots de français qu'elle eut appris : « Bonne nuit, mon père ! » Je le regardai ; je vis que son coeur éclatait ; les larmes lui sortirent des yeux, - et il s'appuya sur mon épaule !

Richard

Mon pauvre Kerguen !

Martin

Alors, il se mit à aimer sa petite Smilis, qui eut d'amour une double ration, - sans parler de la mienne, - et ça a duré toujours comme ça. Elle nous a suivis partout, dans tous nos voyages. Elle n'a jamais couché dans un lit, toujours dans un hamac. Ici même, aujourd'hui, elle en a un si joli, en soie, tout bleu et blanc, un vrai berceau de fille d'Amiral !... Voyez-vous, tant qu'elle couche là, elle nous semble encore toute petite, et ça nous fait plaisir. En s'endormant, elle peut se donner du roulis comme à bord d'un bateau, et ça lui plaît .. Et pour moi, je n'ai jamais pu entendre réciter les litanies de la bonne Vierge Marie, sans penser que c'est elle, Smilis, notre petite étoile de la mer.

Richard

Ainsi, elle a dix-sept ans ?

Martin

Je le pense, nous le croyons. Selon toute apparence, elle a dix-sept ans. C'est dommage.

Richard

Pourquoi dommage ? Ça te vieillit, mon pauvre Martin ?

Martin

Oh ! Moi, monsieur, ça me serait égal ; je porte gaillardement ma soixantaine, et je suis comme l'Amiral, solide à la barre. Savez-vous qu'il navigue vers les cinquante-deux, lui ? Comptez plutôt. J'étais au service, qu'il avait onze ans ; nous étions à Brest. Son père, qui nous commandait, - car il a chassé de race, l'homme ! - l'avait amené à bord ; il jouait avec les matelots ; on vous l'avait habillé, par amusement, en matelot, oui, avec la veste, le tricot rayé, la cravate lâche, le chapeau luisant, même le petit couteau suspendu par l'anneau à la ceinture... Et ça me faisait suer ! Ça me mettait en colère !

Richard

En colère, Martin ? Pourquoi ?

Martin

Ça me semblait une moquerie pour les vrais matelots, qui ne sont pas toujours heureux !... Et puis, je n'avais pas le coeur à rire : j'avais le mal du pays ; je pensais à mon village, un fameux petit port, plein de bateaux, les jours de mistral...

Richard

Comment s'appelle-t-il, ton village ?

Martin

La Ciotat, là-bas, en Provence... Mais, que disais-je ?... Ah ! Oui, qu'il venait jouer, le gamin, avec les matelots ; ça leur plaisait, mais moi, n'ayant pas le coeur à la gaîté, un 1 eau jour, je vous l'envoyai crânement au diable ! Eh bien ! Le lendemain, après ça, il s'en vint et me dit de sa voix clairette : « Matelot, huit jours de congé ! Va-t'en voir ta maman, et, quand - tu reviendras, tâche, matelot, d'avoir meilleur courage ! » Et sacré nom d'un !... Bref...

Richard

Je reconnais son coeur ! Il a gardé ce coeur-là !

Martin

Bref, il n'avait pas trouvé ça tout seul, mais voici : il avait raconté au père comment je l'avais reçu avec ma politesse ; et son brave homme de père lui avait expliqué que j'étais neuf dans le métier, triste d'avoir quitté mon endroit. Alors, l'enfant avait dit : « Renvoie-le donc à sa maison ! » Et le père lui avait appris ces quatre paroles : « Matelot, huit jours de congé ; va-t'en voir ta maman ; et quand tu reviendras, tâche, matelot, d'avoir meilleur courage ! » Et voilà pourquoi l'Amiral me ferait « faire l'arbre droit », comme on dit chez nous !

Richard

La petite aussi, parbleu ?

Voyant que Richard s'assied.

Martin

Au fond, je ne sais pas lequel des deux m'en ferait faire davantage. Après ça, on n'a pas besoin de savoir. Et lui, donc, si vous croyez qu'il commande avec elle ! Ah bien, oui ! il n'y a pas d'Amiral qui tienne !... Il y a des fois où ça me fait l'effet que nous ressemblons à nos deux gros chiens de terre-neuve. C'est fort comme des loups, ces animaux-là, et quand la petite maîtresse leur dit : « À l'eau ! » Ça se jette net à la mer, pour rapporter quoi ?... des baguettes de cerceau ! Et à quelles fins, je vous le demande ? - Pour une tape sur le museau ! Est-ce que je vous ennuie ?

Richard

Je te l'aurais dit ; - mais tu parles bien et tu m'intéresses. Et tu peux continuer, si ton service ne t'appelle pas ailleurs.

Martin

Oh ! depuis longtemps, mon service a bien changé de figure ; et malgré ma tenue (une vieille habitude, dont je ne veux pas me défaire !) il n'y a plus ici de matelot ni de second-maître depuis longtemps.

Richard

Et de quel service as-tu été chargé, Martin ?

Martin

De l'éducation de Smilis.

Richard

Est-ce qu'elle n'est pas achevée ?

Martin

À peu près !... Je ne m'en suis pas occupé seul.

Richard

Je le pense !

Martin

L'Amiral lui a donné d'autres maîtres, et de toutes sortes. Elle danse, elle dessine, elle musique ! Ça fait tout bien ! Une sorcière du bon Dieu !... Dire que ça a été commode, l'éducation, non. Songez donc !... Deux hommes !

Richard

Vous aviez quelque embarras ?

Martin

Nous avions quelque embarras ! Nous disions quelquefois : « Il faudrait une femme », mais nous nous en sommes passés !... Que de soucis, pour cette petite !... Nous avions surtout peur, dans les commencements, de lui donner des airs de petit garçon, de trop l'habituer à la vie de marin pour une fille ; mais nous avions compté sans le diable ! Le diable, c'est elle, qui a changé la question.Au lieu que nous l'ayons élevée trop rude, elle nous a adoucis. Moi, d'abord, je n'ai plus osé jurer comme il m'arrivait. L'Amiral a dit un jour : « La fumée l'ennuie, elle tousse quand on fume. » Alors, adieu le tabac !... Sans compter qu'il aimait l'alchimie...

Richard

La chimie, Martin.

Martin

Eh bien ! Oui, l'alchimie. Pour s'occuper de l'enfant, il a laissé tout ça... À bord, les plus mauvais garnements pouvaient se raconter entre eux des farces un peu fortes... Si on voyait le petit ange du bateau approcher, va te promener ! Le silence prenait tous les mal embouchés comme un enchantement,et les grosses voix se faisaient douces pour la petite demoiselle :... « Veut-elle ci ou ça ? » Et quand je vous dis que nous avons fait son éducation... Ah ! Ah ! Ah ! C'est peut-être elle qui a fait la nôtre !... Oh ! La canaille !

Richard

Et vous allez songer, sans doute, à la marier bientôt ?

Il s'éloigne, puis revient d'un air soupçonneux.

Martin

La marier ?... Ah ! Ça ne me regarde pas... Je vais le prévenir. Alors vous avez retrouvé votre neveu enseigne de vaisseau ?

Richard

Lieutenant, s'il vous plaît, maître Martin, depuis deux mois.

Martin

Ah ! Il est lieutenant ? Je ne le connais pas.

Richard

Je viens de passer un mois avec lui à Toulon ; il est charmant.

Martin

Tant pis.

Richard

Comment tant pis !

À part.

Il sort.

Martin

J'ai voulu dire : tant mieux ! Voilà, ou je ne suis qu'un âne, l'oncle d'un épouseur... Nous verrons bien.

Scène 2

Richard

Richard

Ou je ne suis qu'un sot, ou la jeune reine du logis a pour père et mère deux rudes attendris, qui ne sont pas impatients de la marier !

Scène 3

Richard, L'Amiral Kerguen

Richard

Kerguen !...

Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.

L'Amiral Kerguen

Richard !

Richard

J'avais dit qu'on ne te dérangeât point.

L'Amiral Kerguen

Après quinze ans d'absence tu ferais antichambre !... Chez moi ! Martin a compris comme j'en aurais été fâché Richard. Tu ne m'as donc pas oublié ?

L'Amiral Kerguen

Voilà une question que je ne t'ai pas adressée, moi, mon bon Richard !

Richard

Tu as raison, on ne peut pas oublier le seul ami de la jeunesse, le premier compagnon d'études et de voyages, le frère d'armes des premiers combats.

L'Amiral Kerguen

Nous avons eu vingt ans ensemble, et, vois-tu, les amitiés nées dans l'âge mûr peuvent être aussi sûres : elles n'ont pas, comme la nôtre, le pouvoir magique d'évoquer tout entière la jeunesse !

Richard

Te voilà, et j'ai quarante ans de moins.

Ils s'asseyent sur le canapé à gauche.

L'Amiral Kerguen

Je recommence la vie ; nous sommes des écoliers, puisque te voilà ! Nous ne nous sommes jamais quittés, nous n'avons pas souffert, nous allons faire de beaux projets d'avenir, puisque te voilà, toi, avec qui hier je jouais aux barres !

Richard

Ah ! Mon vieux Kerguen !

L'Amiral Kerguen

Ah ! Mon vieux Richard ! Je te vois bonne mine. Quelle santé as-tu ? Quinze ans de colonies, c'est dur, - Monsieur le Gouverneur !

Richard

J'ai porté cela assez bien. Et toi, la santé ?

L'Amiral Kerguen

De fer. Pour que je sois malade, il me faut des balles dans le corps, ou des chutes à me rompre les bras. Mais ta vie, où en est-elle ? Ta vie morale ? Qu'as-tu fait ? Que vas-tu faire ?...

Richard

Je suis seul.

L'Amiral Kerguen

Tu as un neveu !... Un marin comme nous. On en dit beaucoup de bien.

Richard

Je te le présenterai. Il doit me rejoindre avant trois jours. C'est un bon esprit, un coeur généreux. Oui, il est charmant, et nous nous entendrons à merveille, pourvu que je lui obéisse exactement ! Tu connais cela, toi, l'obéissance passive, hein, Amiral ?

L'Amiral Kerguen

... Ah ! Tu as vu Martin ? C'est juste, il t'a reçu !... Il a eu le temps de causer ! C'est son père aussi, ce brave homme !

Richard

Sais-tu que je meurs d'envie de la voir, ta perle d'Orient. Heureux homme, qui trouves moyen d'enlever de jeunes Grecques au beau milieu d'une tournée hydrographique !...

L'Amiral Kerguen

Ah ! Mon ami !... Sais-tu ce que j'appris en arrivant en France ? C'est le même jour, à l'heure même où je recueillais l'orpheline, que ma femme et mon enfant avaient expiré. Comprends-tu ?

Richard

Elle les remplace.

L'Amiral Kerguen

Toutes les deux !-Les deux êtres que j'ai perdus, je les revois en elle. À mesure que l'enfant grandit, il me semble retrouver la jeune femme que je n'ai pas eu le temps de chérir. Si tu savais ! Quel charme enfantin et virginal ! Quel spectacle, le progrès peu à peu de l'enfant toute petite à la jeune fille élancée, déjà fière, pas encore coquette !... Mais je vais te faire envie !...

Richard

Va, va toujours !

L'Amiral Kerguen

On l'a baptisée Louise, mais nous l'appelons Smilis, parce que...

Richard

Oui, Martin m'a conté cela.

L'Amiral Kerguen

Alors, je passe.

Richard

Non, répète...

L'Amiral Kerguen

C'est inutile... En arrivant à bord...

Richard

Elle pleurait. Tu la mis dans un hamac ?

L'Amiral Kerguen

Naturellement, (se levant.) Ah çà ! Martin t'a donc tout dit ?

Richard

Et quand elle fut fatiguée de pleurer, elle s'endormit ?

L'Amiral Kerguen

Pas précisément ! Figure-toi : j'avais beau lui dire mille choses, elle n'y entendait rien.

Richard

Elle n'entendait que le grec !

L'Amiral Kerguen

Pour l'apaiser, il me vint une idée... J'en avais eu une première, qui ne valait rien, celle de lui faire chanter par Martin une chanson de gaillard d'avant, mais il avait une voix de clairon et je dus le faire cesser tout de suite... Alors tu ne devinerais jamais !

Richard

Voyons !

L'Amiral Kerguen

Je fis chercher un livre grec ! Il se trouva qu'un jeune enseigne avait un Homère, et c'est en lisant à la petite vingt vers de l'Iliade, que je parvins à la calmer, puis à l'endormir ! Il faut croire qu'en dépit de mon mauvais accent, elle retrouvait dans les vers antiques quelques-unes des sonorités familières et comme un souvenir de la parole maternelle !

Richard

Ah ! Mon vieux Kerguen !

L'Amiral Kerguen

Eh bien ?

Richard

Eh bien ! Je n'ai rien à te dire, mais je te comprends !... Et tu songes sans doute à la marier bientôt ?

Voyant entrer des domestiques qui apportent le café.

L'Amiral Kerguen

Oh ! Bientôt ! Bientôt !... Tu as déjeuné ? Tu prends du café ? Viens. Mais, voici notre monde... Rien à me dire !... Je suis sûr que tu as des milliers de choses à me dire !... Tiens, voilà Smilis.

Scène 4

L'Amiral Kerguen, Smilis, Richard, Albert, Madame Nerval

Smi1is s'avance vers l'Amiral, tandis que le groupe des invités demeure au fond.

L'Amiral Kerguen

Voici, ma chère petite, quelqu'un que tu n'as jamais vu. Devines-tu ? Notre ami ?...

Se reprenant.

Désignant du regard un jeune homme parmi les invités.

Smilis

Richard ! Le commandant Richard ! Eh bien ! Je vous ai reconnu, commandant. Voilà longtemps que je vous connais ; il n'y a pas de jour où l'Amiral ne parle de son vieux Richard,et ses récits font vivre vos portraits, qui vous ressemblent. Que je suis heureuse de vous voir ! Resterez-vous longtemps à Paris ? Pourquoi n'étiez-vous pas de notre déjeuner ? - Vous ne savez pas ?... En me parlant de la Grèce, tout le monde s'est amusé à mu taquiner... Monsieur Albert surtout, c'est son habitude ! Vous m'auriez défendue, j'espère ? Vous serez toujours de mon côté, n'est-ce pas, dans nos grandes disputes ? Et vous viendrez souvent, dites, tous les jours !... Tous les jours ! Vous le promettez ? Quel bonheur !

Richard

Voilà beaucoup de questions, de quoi m'embrouiller, mon enfant. Et comment y répondre ? Je m'engage seulement à être toujours votre allié, en toute occasion... C'est un traité. Signons-le. Voulez-vous m'embrasser, Mademoiselle ? J'en meurs d'envie.

Elle regarde l'Amiral qui lui fait un signe. Elle embrasse Richard.

Smilis

Vrai ?... Alors, il fallait commencer par là. Moi, j'avais bien envie aussi, mais l'Amiral et Martin m'ont toujours dit qu'il ne fallait pas embrasser les garçons la première... J'attendais !...

Richard

Heureux homme !

Aux invités qui causent entre eux.

L'Amiral Kerguen

Nous allons fumer... N'est-ce pas, messieurs ?

Smilis

Et je vais avec vous pour ne pas vous quitter.

L'Amiral Kerguen

Nous ne fumons d'ailleurs ni l'un ni l'autre.

Smilis

Mais nous ne craignons plus la fumée.

À Albert.

L'Amiral Kerguen

Si c'est un défaut, elle en a un !... Venez-vous Monsieur ?

empressé

Albert

Certainement, Amiral.

Madame Nerval

Comment ! Vous aussi, Albert ?

Richard et Smilis s'éloignent et sortent, suivi de l'Amiral et des hommes.

Albert

Mais oui, ma mère !

Scène 5

Madame Nerval, Madame de Nancey, Madame d'Origny

Madame Nerval

Oh ! Le tabac !... Quelle habitude !

Madame de Nancey

C'est la désunion des ménages et la guerre entre les sexes.

Madame d'Origny

Tout le mal du siècle vient de là : les hommes fument et les femmes s'ennuient.

Madame Nerval

Et dire que le gouvernement protège cela et qu'il en tire un bénéfice !

Madame d'Origny

Mademoiselle Smilis a pris le bon parti. Il ne nous reste qu'à ne pas craindre la fumée.

À part.

Haut.

Madame Nerval

Fil l'horreur ! Si elle devient ma bru, nous referons cette éducation ! Il faut pardonner quelque chose à une fille élevée sans mère. Une mère, tout est là !

Madame de Nancey

Rien qu'à sa façon de s'habiller, on voit bien que la mère a manqué.

Madame d'Origny

Elle a cependant la couturière de tout le monde.

Madame de Nancey

Eh bien ! Voilà ! Il lui manque un certain je ne sais quoi mystérieux et inexprimable que la couturière ne met pas dans les garnitures, une façon de porter que le professeur de danse et de maintien ignore, la grâce de la vraie femme... Enfin, ce que peut seule enseigner une mère : le chic !

Madame Nerval

Eh bien ! Mais, elle en a un à elle. Chacun le sien.

Madame de Nancey

Je dis, moi, qu'elle n'en a pas !

Madame d'Origny

Et c'est irrémédiable !

Madame Nerval

Irrémédiable ? Oh ! Non ! À défaut de la mère qu'elle n'a pas eue, une belle-mère pourrait encore... Car enfin, une belle-mère, c'est la mère de l'autre !

À madame Nerval.

Gracieusement.

Madame de Nancey

Son fils en tient, ma chère !... Assurément, il n'y a rien d'irrémédiable à cet âge ! Vous la façonneriez à votre guise, À votre image !... En un seul jour, dans vos mains, la chrysalide deviendrait papillon !... Et, entre nous, c'est un beau parti !

On entend les premiers accords d'une valse.

Elle sort. Les autres dames la suivent à l'exception de Madame de Nancey et de Madame d'Origny.

Madame Nerval

Un parti superbe ! L'Amiral est un homme remarquable. Sous bien des rapports, l'éducation de l'enfant est parfaite. Une dot magnifique. C'est plus et mieux qu'une adoption... On peut dire qu'elle est sa fille !... Mais, je crois qu'on danse à côté ? Ça doit être une idée de mon fils. Venez-vous, Mesdames ?

Scène 6

Madame d'Origny, Madame de Nancey

Madame d'Origny

Vous croyez, ma chère ?

Madame de Nancey

Assurément !... Est-ce que ça arrive, ces histoires-là !... Une fille de hasard trouvée par des matelots sur les décombres d'une maison démolie ! Les pirates, l'incendie et tout ça ! Et cet immense amour de cet homme pour cette petite, est-ce que cela vous paraît naturel ?...

Madame d'Origny

Votre version n'est pas moins romanesque.

Madame de Nancey

Mais elle est vraisemblable ! Songez donc, ma chère ! Les marins, les voyages, l'Orient, la Turquie, les sérails, les odalisques ! J'ai toujours pensé que c'était sa fille !

Elles sortent. - Martin entre.

Madame d'Origny

Vous pourriez bien avoir raison !

Scène 7

Martin, L'Amiral Kerguen

Martin

Voilà qu'on danse ! C'est l'avocat, c'est ce Monsieur Albert qui s'est mis au piano, à présent !

L'Amiral Kerguen

Martin, où est-elle ?

Martin sort.

Martin

Voyez, Amiral.

Scène 8

L'Amiral Kerguen, Richard

Ils reviennent sur le devant de la scène.

L'Amiral Kerguen

Tu l'as vue rire et causer ; regarde-la danser ! Quelle grâce !... L'innocence même !

Richard

Elle joue avec les garçons, comme une fillette aux Tuileries ! Ma foi, je t'envie : tu es bien heureux !

L'Amiral Kerguen

Tu crois ça, toi ?

Richard

Comment !

L'Amiral Kerguen

On n'est pas heureux quand on connaît l'heure où on cessera de l'être.

Richard

Que veux-tu dire ?

L'Amiral Kerguen

Pourquoi crois-tu que je me suis fait mondain, cette année ? Les soirées, les bals, les fêtes, crois-tu que cela m'amuse ? Non, mais on a une fille, et il faut songer à la marier.

Richard

Le monde t'ennuie et tu es forcé de recevoir. Tu appelles ça ne pas être heureux !

L'Amiral Kerguen

Tu ne m'entends pas ? Non ? Écoute-moi,tu vas me comprendre... Ou, peut-être, - Qui sait ? - Vais-je parler sans que tu me comprennes ? N'as-tu pas, en effet, toujours vécu seul ? Ah ! Mon vieil ami, c'est une chose regrettable d'avoir un coeur affectueux, fait pour la tendresse et le dévouement, mais quand on l'a ainsi fait, comment échapper à soi-même ? - Marier son enfant unique, ah ! que cela est cruel !... Toutes les mères savent cela !

Richard

C'est vrai, c'est vrai, mais enfin...

Il s'assied à gauche.

L'Amiral Kerguen

Oui, lorsqu'on en a plusieurs, oh ! Alors, c'est bien différent ! Et puis, quand la mère, la bonne compagne, vous reste, le foyer n'est pas désert tout d'un coup... Le foyer désert !... je l'ai connu. Cette idée m'est insupportable.

Richard

Il faut pourtant bien s'y habituer : cette douleur des pères, c'est le bonheur ; de l'enfant !

L'Amiral Kerguen

Le bonheur ! Le bonheur ! Ça n'est pas le bonheur ! C'est l'inconnu ! c'est le mariage !... C'est au hasard qu'on livre son enfant, la chair de sa chair, ou, mieux encore, l'âme de son âme, à quelqu'un de ces jeunes étourdis qu'émeut sa jeunesse, et qui prend le battement du sang dans les veines pour la palpitation d'un coeur aimant. Je ne dis pas amoureux, je sais ce que je dis ; je dis : aimant.

Richard

Oh ! Oh ! Que me chantes-tu là ! Ne leur fais-tu pas un reproche de ce que tu leur envies ?

L'Amiral Kerguen

Eh bien ! Oui ! J'envie au premier venu le droit qu'il a sur mon enfant, sur mon amour, sur moi-même ! Eh bien, oui,je suis jaloux ! Songe donc ! Tous ces jeunes hommes, est-ce que je les connais, moi ? Je n'ai jamais voulu me séparer d'elle, la confier à des femmes, au couvent, à Dieu ! C'était donc pour la livrer à quelqu'un de ces inconnus dont le plus aimable est trop jeune pour savoir vraiment s'il est honnête homme ?

Richard

Prends garde !

L'Amiral Kerguen

Oui, oui, tu fais bien ! Parle-moi, soutiens-moi... Ah ! que tu es le bien arrivé, Richard ! Cela m'étouffait. Je ne pouvais plus vivre sans parler enfin de cela ! En te disant ma pensée, je m'en délivre ! Elle ne m'obsédera plus ! Ah ! Richard !

Richard

Allons, parle, l'amitié t'écoute. Tu as peur de l'aimer !

Il va s'asseoir près de la table à droite.

L'Amiral Kerguen

Ah ! Que vas-tu dire là ? Je t'appelle à me comprendre, et du premier coup tu vas... Ah ! Richard !

Richard

Que veux-tu ? Je suis un maladroit : je n'entends rien à tes subtilités de sentiment : je suis un homme sans femme, sans enfant, mais quand tu te seras expliqué... J'ai de ça tout de même, et je comprendrai, et, si je peux, je t'aiderai. Dis-moi toute ta pensée.

L'Amiral Kerguen

Elle est bien simple. Je t'ai tout d'abord expliqué d'un mot mon sentiment - la paternité jalouse !... Car elle est ma fille autant que possible ! Son âme est née de mes soins, de ma pensée, de mon âme ! Son tendre coeur est fait du mien !... Cette paternité de l'esprit, de l'éducation, c'est la vraie !... Sans elle, la paternité du sang n'est rien ! Elle n'a jamais parlé !... Mais ce que je ne peux pas te dire d'un mot, c'est la violence de mon sentiment ! Mon devoir est de la donner, de la livrer... Eh bien ! Cela m'épouvante ; j'ai des vertiges, des rages ! Comment ! Il faut que je la prenne par la main et que moi-même je la livre à un maître ! Que je la perde... à jamais !

Richard

A jamais ?...

L'Amiral Kerguen

À jamais ! Car enfin, je serais son père qu'il en irait ainsi ! À plus forte raison serons-nous à jamais séparés, puisqu'elle ne me doit aucun amour filial, rien, que la reconnaissance qu'on a pour un père nourricier, un parrain, un bienfaiteur... Tout est là. Je n'ai rien dit de plus.

Richard

Cependant...

L'Amiral Kerguen

Je ne suis pas encore fou, Dieu merci ! Et c'est m'accuser de folie que de me dire : « Tu l'aimes ! » C'est-à-dire : « Tu en es amoureux !» car c'est très différent. Je l'aime... Je l'aime... Ah ! Pourquoi tous les amours n'ont-ils qu'un seul nom !

Richard

Permets...

L'Amiral Kerguen

Oui, certes, je l'aime ; mais non pas d'amour. L'amour des amoureux n'est qu'un égoïsme... il cherche sa joie par-dessus tout, celui-là. Je l'aime moi, pour elle, entends- tu, pour elle : pour faire son bonheur... Pour le voir, pour en jouir... Et voilà pourquoi j'hésite à la donner ! Il faut tant de garanties, tant de précautions ! Enfin, c'est aujourd'hui ma dernière réception. J'espère être tranquille quelque temps Dès demain nous aurons quitté Paris, nous serons en voyage... Seuls !... Avec toi, si tu veux !

Richard

Je ne vois pas clairement ce que tu me dis. Tu te réjouis de recevoir aujourd'hui pour la dernière fois. À ta place, je n'aurais pas reçu du tout, si j'avais jugé que le moment n'est pas venu encore de marier l'enfant.

Il réprime un mouvement de colère ; avec résignation :

L'Amiral Kerguen

Eh ! Ne comprends-tu pas que je me méfie de moi-même ? Avant tout, je veux penser à elle ; je pense à elle ; mais suis-je sûr de ne pas agir pour moi, en père jaloux, quand je repousse l'idée de la marier si tôt ? Alors, j'ai donné des soirées, j'ai invité ces jeunes gens, qui m'irritent à chaque instant par leurs fadaises, leur tenue, qui sait ? Par leur jeunesse !... Si l'un d'eux osait me la demander !... Je me dis que si le coeur de l'enfant s'éveille et parle, le pauvre père devra consentir... Mais enfin, j'espère que l'heure n'est pas venue encore. Et cependant, c'est le bel âge pour aimer. Songe donc ! Dix-sept ans ! L'odeur de l'aubépine en fleurs, si amère et si douce à la fois, n'est pas plus inquiétante au mois d'avril que ces trois mots : dix-sept ans !

Richard

Diable !

L'Amiral Kerguen

Tu dis ?

Richard

Je dis : Diable !

L'Amiral Kerguen

Pourquoi ?

À part.

Richard

Parce que je te trouve... poétique ! Cependant ne te fâche pas ! J'ai compris. J'ai trop compris.

L'Amiral Kerguen

Richard, j'ai peur de quelqu'un ici.

Richard

Peur ! Toi ! Pauvre ami !

L'Amiral Kerguen

Depuis quelque temps, je me méfiais !... Tout à l'heure, j'ai cru deviner.

Richard

Ah ! Oui, ce jeune homme ? En effet !... Qui t'a demandé si vraiment tu pars demain ?

L'Amiral Kerguen

Monsieur Albert Nerval. Je t'ai présenté à sa mère.

Richard

Qu'est-ce que cette dame ?

L'Amiral Kerguen

Une brave femme... Malheureusement... Avec des travers !

Richard

Nous en avons tous. Riche ?

L'Amiral Kerguen

Très riche.

Richard

Veuve ?

L'Amiral Kerguen

D'un ancien président de cour.

Richard

Son fils ?

L'Amiral Kerguen

Un jeune magistrat. Il a débuté comme avocat ; pas brillant, mais doué, dit-on, d'excellentes qualités.

Richard

Les jeunes gens semblent se convenir.

L'Amiral Kerguen

Ne me dis pas ça !

Richard

Il n'y a pourtant pas d'objection grave ? Contre la mère ? Non ! Contre la famille ? Non ! Contre le fils ?

Voyant entrer madame Nerval.

L'Amiral Kerguen

Eh non ! Richard, on va me la demander, je le sens ! Ne me quitte pas !

Scène 9

Martin, Madame Nerval, L'Amiral Kerguen

Il demeure au fond et observe.

Martin

Le voilà, Madame !

À Richard qui s'éloigne.

Madame Nerval

Amiral, j'apprends que vous partez demain : je n'ai donc pas le choix du moment, et puisque nous voici dans un petit coin bien solitaire... Pardonnez-moi, Commandant, je ne veux pas séparer deux amis qui viennent de se retrouver...

L'Amiral Kerguen

En ce qui me concerne, Madame, je n'ai pas de secrets pour mon vieil ami, pour mon frère...

Richard s'éloigne pourtant à deux pas.

Madame Nerval

Je le sais, Amiral, et je n'ai dès lors aucune raison pour me taire devant lui... Amiral, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mademoiselle Louise, qui sera votre fille d'adoption, pour mon fils Albert Nerval. Vous savez sa situation, son âge, ses succès de jeune avocat, sa fortune ; vous connaissez toute sa famille... Les jeunes gens paraissent se convenir...

Scène 10

Smilis, L'Amiral Kerguen, Richard, Martin, Madame Nerval

Smilis

Commandant Richard ! C'est une valse. Invitez-moi !

L'Amiral Kerguen

La voici ! Eh bien ! Madame, je vais l'interroger.

Richard

Ne mollissons pas, mordieu ! Taille dans le vif !

L'Amiral Kerguen

Smilis ! Ma chère enfant, on te demande en mariage. Monsieur Albert Nerval me demande ta main. Je ne veux exercer aucune influence sur ta décision. Consens-tu à le prendre pour époux ?

Smilis

Monsieur Albert ! Il n'aura donc jamais fini de me taquiner ! Il me tourmente toujours ! Pour mari ? Nous serions mari et femme ? Et, comme je l'ai entendu dire à Madame, je devrais obéissance à mon mari, c'est-à-dire à Monsieur Albert ? Ma foi non !

Martin

Bon !

L'Amiral Kerguen

Réfléchis, ma mignonne, consulte ton coeur.

Smilis

Consulter mon coeur ?

L'Amiral Kerguen

Tu es à l'âge où l'on se marie, au bon âge. C'est peut-être un peu triste pour les parents, pour moi ; mais cela ne doit pas t'arrêter. Je ne suis pas un jeune homme, moi, je peux te manquer d'un moment à l'autre ; il te faut pour l'avenir un protecteur, un mari, un brave jeune homme comme Monsieur Nerval, qui t'emmènera loin de moi, - pas trop loin, - où il voudra !... Vous aurez une maison. Tu auras une maison, tu seras maîtresse chez toi. Ici, tu n'es qu'une enfant : tu ne commandes pas... Nous sommes de vieilles gens, un peu grognons, Martin et moi ; il est juste que nous te laissions faire ta vie. Le bonheur, c'est le mariage, vois-tu ; un compagnon et une compagne, voilà la nature et la loi de Dieu. Le bonheur, ce sont les enfants qu'on a, qu'on soigne... Tant qu'ils sont tout petits, tant qu'on les prend sur son coeur, dans ses bras ; c'est la joie, je te dis, la joie de Dieu... jusqu'à ce qu'ils soient grands !

Smilis

Une autre maison ? Être la maîtresse ? Grognons, Martin et vous ! Du bonheur, loin de vous deux ! Avoir un mari,qui m'emmène... où il voudra ! J'aime mieux vous obéir à vous,... Comme je l'entends ! Je suis très heureuse ici, quand vous n'avez pas une vilaine figure triste, comme en ce moment ! Une autre maison ?... J'aime trop la nôtre, et je ne veux pas d'autre mari - que vous ! Elle jette sa tête sur la poitrine de l'Amiral qui la couvre de ses bras.

Martin

À la bonne heure !

Madame Nerval

Permettez-moi de croire encore, Amiral, que cette parole d'enfant n'est pas la ruine des espérances de mon fils ; il en serait vraiment trop malheureux.

L'Amiral Kerguen

Eh bien, Madame, nous verrons !

Martin

Un bourgeois ? Jamais !

Acte Deuxième

Scène 1

Un Officier De Marine, Richard, Georges Richard, Officier

au commandant Richard. Ils sont assis tous deux sur le canapé à droite

Un Officier De Marine

Mon cher, - Kerguen est une nature exceptionnelle. Dans sa famille, on est jeune à soixante ans ! Et l'esprit n'y vieillit jamais !

Richard

Ah ! Du fond de mon coeur je lui souhaite tout le bonheur possible... C'est le meilleur des hommes !... N'est-ce pas ton avis, toi, Georges ?

Georges Richard

Il n'y a pas un mois que je le connais et je le tiens en effet, mon oncle, pour le meilleur et le plus distingué des hommes !...

Officier

Ah ! Ton neveu, Commandant ?

Richard

Mon neveu !...

Officier

Heureux de vous connaître, Monsieur ; la marine sait votre nom !...

Georges Richard

Monsieur !

Officier

Demande donc à l'Amiral de prendre ton neveu pour son aide de camp à la préfecture maritime.

Georges Richard

Il est préfet ?...

Richard

Le ministre sort d'ici ; il est resté cinq minutes : le temps d'annoncer à Kerguen qu'il l'a nommé préfet maritime à Toulon.

Officier

Partons-nous ensemble, Richard ?

Richard

Pas avant d'avoir offert, une dernière fois, aux deux époux, nos souhaits d'heureux avenir.

Officier

C est juste !... Et pense à ce que je t'ai dit pour ton neveu.

Richard

C'est une bonne idée : je l'avais eue !...

Officier

N'est-ce pas, Messieurs, qu'elle est charmante, la mariée ?

Georges Richard

Et d'un charme bien singulier !

Officier

C'est la fleur transplantée et mise en serre chaude.

Georges Richard

Elle a manqué d'air et de soleil.

Officier

Et c'est justement ce qui a fait son charme !... Gardée religieusement, elle n'a subi aucune des banales empreintes du monde ! Tenez, la voici !

Scène 2

Officier, L'Amiral Kerguen, Smilis, Richard, Georges Richard

Ils sont suivis d'un cortège d'amis.

Officier

Ils ont beau dire !... Un jeune homme, c'est charmant, mais ce vieux est superbe !

À Smilis.

L'Amiral Kerguen

Merci, mes amis, merci. Je suis bien heureux ! Vos amitiés, qui nous accompagnent, nous entourent de joie... J'avais pensé, Smilis, à orner notre maison aujourd'hui de fleurs suaves et fraîches comme toi, mais chacun de nos amis a eu la même pensée : t'en offrir à profusion ! Ce n'est pas un bouquet, c'est une corbeille, que chacun d'eux t'a envoyée, et, - ils me l'ont dit, - sans s'être consultés entre eux ! Et cela signifie que tu es la plus douce, la plus jolie, la plus suave de toutes !... N'est-ce pas, mes amis ? Vous avez voulu lui dire cela, lui dire qu'elle est comme leur petite reine blanche ?... Il fallait, aujourd'hui, que son peuple vint au-devant d'elle, et c'est pourquoi ma maison tout entière a fleuri comme un printemps !... Je suis bien heureux, mes amis, et je me sens venir au coeur la jeunesse de ce printemps qu'elle fait naître autour d'elle et que vous avez mis sous ses pas... Tu ne leur parles pas, toi ?...

Smilis

Toutes ces choses que vous dites me rendent un peu confuse, et je ne sais plus que dire moi-même pour les remercier. Vous parlez toujours si bien ! et aujourd'hui mieux que jamais !

Officier

Je crois vraiment qu'elle a de l'amour pour lui !...

À une dame.

Smilis

Tout le monde ici m'a gâtée : je ne le méritais pas !... Oh ! Madame, comme je vous remercie !... J'avais bien pensé que les camélias blancs venaient de votre serre !

L'Amiral serre la main à tous, puis retient celle de Richard. - Les autres officiers sortent.

Richard

Une fois encore, tes vieux compagnons d'armes veulent serrer ta main et dire aux deux époux leurs souhaits de bonheur... Elle est toute nouvelle, la vie où vous entrez ! Beau temps, bonne brise, heureux voyage !

L'Amiral Kerguen

Toi, je voulais presser ta main juste à ce moment ; je suis à l'apogée de la joie : mon coeur éclate !

Richard

Cher ami !... Mais je ne t'ai pas félicité du cadeau de noces que t'a fait notre ami, le ministre : préfet maritime à Toulon !... Es-tu content ?...

L'Amiral Kerguen

Smilis surtout est ravie d'aller en Provence. Tu connais, près de Toulon, notre villa de Sainte-Marguerite ?... Nous vivrons là une partie de l'année... Après le service, j'y retrouverai tous les soirs ma petite Smilis... Quelle bonne vie nous allons mener ! N'est-ce pas, ma mignonne ?

À Georges.

Smilis

Oh ! Oui !... J'aime tant le beau soleil et la mer, et les pins qui descendent jusqu'au bord de l'eau !... Oui, je serai contente ! Vous savez qu'il y a là-bas comme en Grèce des lauriers-roses sauvages, dans le lit des torrents !... Aimez-vous la Provence, monsieur ?

Georges Richard

Comme votre pays, comme la Grèce, où j'ai passé plusieurs mois.

Elle s'éloigne un peu en causant avec lui.

Smilis

Comme la Grèce ! Vous y avez vécu ?... Parlez m'en !...

Richard

Et à présent, Amiral-préfet, que vas-tu faire pour mon neveu ?

Georges se rapproche d'eux. - Smilis est retenue dans un groupe de femmes.

L'Amiral Kerguen

J'y ai pensé au moment même où le ministre m'a annoncé ma nomination. Je l'ai demandé comme officier de choix et l'un de mes aides de camp à la Préfecture. C'est toi qui le lui annonceras... Si tu crois qu'il consente !

Richard

Georges, remercie l'Amiral-préfet, tu es son aide de camp !

Georges Richard

Amiral !...

L'Amiral Kerguen

Pas un mot ! J'ai choisi l'amitié, le mérite et l'honneur !

Georges Richard

Merci trois fois, Amiral !

Richard

L'avenir est tout bonheur pour toi... Adieu !... car tu sais que je pars ?

L'Amiral Kerguen

Je le sais, mais j'entends te revoir... Quand pars-tu ?

Richard

Dans deux jours, pour Toulon ; et dans un mois pour la Chine... À moins d'avis contraire, bien entendu !

L'Amiral Kerguen

En aucun cas, ne pars sans me revoir !

Richard

C'est convenu !

Richard et Georges sortent. - Il s'opère sur leur départ un mouvement général de sortie. - Martin fait retomber les portières.

L'Amiral Kerguen

En aucun cas, tu m'entends ?... J'aurai des ordres à te confier.

Scène 4

Martin, L'Amiral Kerguen

Martin

Amiral, puis-je me retirer ?

Martin s'éloigne, puis revient sur ses pas.

L'Amiral Kerguen

Oui, Martin, tu as pensé à tout ; tout est bien ; va, va.

L'Amiral tend sa main que Martin saisit avec effusion dans les deux siennes.

Entre Smilis. Sur un signe de l'Amiral, elle va embrasser Martin qui sanglote de joie. - Martin sort.

Martin

C'est que... j'aurais voulu vous dire... aujourd'hui... tant de choses !... Mais je ne sais pas... Et puis... L'émotion... Je ne peux pas !... Ce jour est un grand jour !... Vous êtes comme mes deux enfants et tout mon coeur vous bénit ! Tous ces jeunes gens, voyez-vous, ça me faisait peur quelquefois, mais souvent ça me faisait rire !... Je savais bien, moi, qu'elle ne s'en irait jamais avec d'autres, que ça n'était pas possible, qu'elle nous resterait, que nous serions, en fin de compte, les deux préférés ! - J'avais toujours rêvé ce mariage ; je suis bien heureux !...

Scène 5

L'Amiral Kerguen, Smilis

Il va à sa rencontre.

Il la presse sur son coeur.

L'Amiral Kerguen

Enfin ! Oh ! Ma chère, chère mignonne ! M'aimez-vous bien, dites ?...

Smilis

Oh ! mon ami !... - Mais... C'est la première fois que vous médités : vous... Pourquoi ? Et pourquoi me demandez-vous si je vous aime, le jour où, par la cérémonie du mariage, je vous appartiens pour toujours, sans que personne puisse me reprendre à vous ?

L'Amiral Kerguen

Oui, un lien nouveau vous attache à moi, de plus près que jamais.

Smilis

Quel bonheur ! nous voici mariés !

L'Amiral Kerguen

Redis-le : quel bonheur !

Smilis

Oui, c'est un grand bonheur ; et que j'ai tant désiré !

L'Amiral Kerguen

Répète-moi cela !

Smilis

J'avais si peur d'être mariée à un autre ! Oh ! Depuis longtemps j'avais pensé : je ne veux pas me séparer de lui ; c'est ma destinée de lui appartenir ; je ne le quitterai jamais !

L'Amiral Kerguen

Jamais !

Smilis

Et depuis que notre mariage est décidé, ah ! Je suis bien heureuse !... Voyez-vous, je vous aurais toujours aimé, sans devenir votre femme ! Mais j'ai vu avec joie cette fête, parce qu'elle m'a donnée à vous en face de tous. J'avais compris que la petite étrangère pouvait vous être reprise ; cela vous faisait peur, - et à moi aussi. J'ai bien entendu quelquefois de méchantes personnes qui murmuraient : « Que lui est-elle ? Rien ! » Et j'ai voulu vous être quelque chose. Mais mon coeur ne saurait vous appartenir davantage aujourd'hui qu'hier.

L'Amiral Kerguen

Céleste figure !... Ma vie est en vous, vous êtes mon âme. Si vous m'aviez laissé pour un autre, si vous vous étiez retirée de moi, c'est donc mon âme qui m'eût quitté, et votre départ eût fait ma mort...

Smilis

Oh ! Mon ami !

L'Amiral Kerguen

Et à présent, tu vas me donner la vie, la vie enchantée par la tendresse et par la beauté... Sais-tu combien tu es belle ?... On te l'a dit souvent, n'est-ce pas ?...Car vous êtes belle, le savez-vous, bien belle ! - Mais tu trembles, tes yeux semblent près de pleurer... Qu'as-tu ?

Smilis

Je ne sais, je ne peux m'expliquer... Quand vous me dites vous, je ne sais ce que j'éprouve ! C'est comme un regret... comme si vous vous éloigniez de moi tout à coup... comme si je l'avais mérité !

L'Amiral Kerguen

Smilis !

Smilis

Oui... Oui... Il vient de me sembler tout à coup que vous n'êtes plus le même pour moi ! Certainement, vous me disiez tous les jours les mêmes choses, mais autrement, plus doucement ; vous m'avez dit souvent que j'étais jolie, mais vous me faisiez un mérite plus grand des qualités que vous formiez chaque jour vous-même dans mon coeur et dans mon esprit. Vous me répétiez bien souvent que vous les préfériez à tout pour moi, et chacune de vos paroles était toujours également tendre, calme, - paisible... Et à présent, vous me paraissez tout changé, et je ne sais pourquoi cela m'étonne et me donne envie de pleurer.

L'Amiral Kerguen

Tout n'est-il pas changé, dès aujourd'hui ?... Ne vous effrayez pas, ma chère mignonne !... Tout le monde ne vous a-t-il pas appelée : Madame ?... Vous voyez bien qu'il y a un changement ! - Vous êtes ma femme !... Savez-vous ce que cela veut dire, être une femme ?...

Smilis

Cela veut dire : ne plus être une demoiselle !... Quand j'avais douze ans, ne m'a-t-on pas mis aussi une robe blanche ? J'étais belle comme ce soir. Il y eut aussi des fleurs et une fête. C'était la première communion ; et l'enfant était devenue jeune fille ! - Aujourd'hui, c'est le mariage. Votre affection pour moi, depuis mon enfance, et la mienne pour vous, aussi grande que la vôtre, sont consacrées devant les hommes, devant Dieu, - et la jeune fille est devenue une femme... Voilà ! N'ai-je pas bien dit ?...

L'Amiral Kerguen

Si, si, très bien !... Tu sais notre belle gravure de la Sainte Cécile, de Raphaël ?... Il y a des anges enfants, qui chantent au-dessus de sa tête, dans les nuages, et qui sont des êtres moins légers, moins harmonieux, moins purs que toi !...

Smilis

Pourquoi me dire tant de si jolies choses ? Non, je ne suis qu'une petite fille, - une petite femme ! - qui vous a fait souvent gronder un peu !

L'Amiral Kerguen

Qui, moi, j'ai grondé ? - Jamais !

Smilis

Oh ! Mais si, très souvent. J'étais une très désobéissante petite fille, et il a bien fallu m'en accuser hier tout bas à l'oreille du confesseur !...

L'Amiral Kerguen

Et qu'a-t-il dit, le confesseur ?...

Smilis

Il souriait un peu !... J'ai bien vu qu'il se moquait de moi et je le lui ai dit. - « Pardonnez-moi », m'a-t-il répondu, et il a pris un air si bon, que de grand coeur je lui ai pardonné !... De quoi souriez-vous ?

L'Amiral Kerguen

C'est de voir un ange au confessionnal donner au prêtre l'absolution.

Smilis

Oh ! Un ange !

L'Amiral Kerguen

Je souris... De votre candeur, comme en a souri dans sa joie le prêtre qui vous écoutait.

Se reprenant.

Smilis

Je ne veux pas que vous me disiez vous ! Vous ai-je fâché ?... Je voudrai ce que vous voulez... Comment vous ai-je fâché ? Est-ce parce que je vous ai dit que je ne peux vous aimer davantage ? Mais vous-même, comment ferez-vous, répondez-moi,pour changer de coeur aujourd'hui et m'aimer autrement et mieux que par le passé, puisque déjà vous êtes tout pour moi !

L'Amiral Kerguen

Oui, tout !

Smilis

Et je l'ai toujours bien compris ! Rappelez-vous ce jour, - je n'avais pourtant que six ans, - où une dame, un peu maladroite, dit devant moi, en me plaignant : « Ces enfants élevés sans mère sont destinés au malheur. On sentira toute leur vie que quelque chose leur a manqué ! » Et moi, à qui rien ne manquait près de vous, je pris très haut la parole, du coin sombre où je m'amusais et je dis : « Madame, il est aussi ma mère ! » Et cela vous fit pleurer, vous souvenez-vous ?

L'Amiral Kerguen

Je me souviens ! Je me souviens !

Elle appuie sa tête sur la poitrine de l'Amiral.

L'Amiral tressaille et pâlit, comme frappé au coeur ; il la détache de lui lentement.

Elle lui tend son front à baiser et puis s'éloigne en se retournant pour lui sourire.

Elle sort. - Lui, immobile, le regard fixe, s'assied et demeure en proie à une sorte de stupeur. - Martin entre.

Smilis

Vous souvenez-vous que Martin, à qui vous contiez cela le soir, pendant qu'il balançait mon hamac, se mit à se plaindre bien fort et réclama pour lui d'être appelé : nourrice !... Et pourtant, j'étais déjà grande, quand vous m'avez trouvée sur le bord de la mer... Mais je ne marchais guère, j'avais peur de vous et je ne pouvais pas vous fuir... Que de fois Martin m'a conté cela ! Je tremblais la fièvre, je frissonnais au vent de mer entre vos bras et vous me disiez : « Nous trouverons en France une petite soeur. » La petite soeur était morte ; je la remplace, n'est-ce pas ? Mais vous ne répondez pas ! Et vous êtes tout pâle ! C'est vrai... Il est tard. Je bavarde et l'heure passe. Bonne nuit, mon père ! Mon cher père !

Scène 6

Martin, L'Amiral Kerguen

Martin

Le Commandant Richard demande si l'Amiral peut le recevoir.

Martin sort.

L'Amiral Kerguen

Richard ? Ah !... Qu'il vienne !

Scène 7

Richard, L'Amiral Kerguen

Richard

On prend le quart à toute heure, à toute heure on dérange l'Amiral !... J'ai vu de la lumière à toutes tes fenêtres et je croyais trouver encore du monde ici !... J'ai reçu, en rentrant chez moi, l'ordre de partir cette nuit, et je reviens chercher tes instructions.

L'Amiral Kerguen

Mes instructions ?

Richard

Tu m'as dit tout à l'heure que tu aurais des ordres à me donner.

L'Amiral Kerguen

Des ordres ?

Richard

Pour Toulon. Tu m'as recommandé, comme en service, de ne pas partir sans te voir...

L'Amiral Kerguen

Un ordre ?... Ah ! Oui ... Je ne sais plus !...

Richard

Tu ne sais plus ! Qu'as-tu, Kerguen ?

L'Amiral Kerguen

Et comment dire ce que j'éprouve ? - Il me semble que je viens de traverser, en songe, un fleuve mystérieux et terrible ! Me voici sur l'autre rive... Celle que j'ai laissée était verte et fleurie... celle-ci est aride et désolée. Je ne l'avais jamais vue ! - J'y suis seul.

Richard

Tu me dis en effet des choses effrayantes ! Que s'est-il donc passé ?

L'Amiral Kerguen

Ce qui s'est passé ! - Ah ! Richard ! - Aucune des volontés de l'époux n'arrivait au coeur de la femme ! Je parlais, - et chaque réponse était une innocence. La petite âme, à peine en fleurs, toute tremblante, à chaque fois que j'y touchais, laissait tomber sur moi des candeurs et des puretés ! Elle m'en a couvert ! - Je la reverrai toujours en épousée, en blanc, sous sa couronne d'oranger. Richard, il m'a paru tout à coup que cette blancheur était un deuil, - oh ! Bien plus triste que le noir ! - le deuil pâle des jeunesses qui meurent vierges !

Richard

Que me dis-tu là ?

L'Amiral Kerguen

« Bonne nuit, mon père !... » Quand elle a répété l'adieu de chaque soir, oh ! comme tout à coup j'ai senti que je suis son père et que je ne pourrai jamais chuchoter à son oreille des paroles d'époux !... Bonne nuit, père !... c'est ta fille ; tu as poussé sur elle les verrous et les grilles d'un odieux mariage ! Tu l'as emprisonnée et tu resteras son gardien. Plus de liberté, pas d'amour : sa jeunesse passera sans joie. Tu as fait le bonheur de ta fille, bonne nuit, père !

Richard

Ce que tu m'apprends là si brusquement me confond, mais surtout ton désespoir, qui m'effraie, me semble immodéré ; je ne le conçois pas encore. Il y a beaucoup de ces mariages qui parurent d'abord un peu disproportionnés et qu'on a pu juger par la suite vraiment réussis, fort heureux !

L'Amiral Kerguen

C'est ma fille.

Richard

Ta fille d'adoption ! Le temps fait bien des choses. Un seul jour amènera bien des changements.

L'Amiral Kerguen

C'est ma fille !

Richard

Il n'est pas un de nous qui ne connaisse un homme de ton âge fort heureux d'avoir épousé une jeune fille de l'âge de Smilis.

L'Amiral Kerguen

Mais celui-là ne l'avait pas tenue toute petite et bercée entre ses bras ; il ne l'avait pas appelée Louise, du nom de sa fille morte ; il n'avait pas, le soir, sur le bord du berceau, tenu ses mignonnes mains jointes pour la prière sur sa petite poitrine d'enfant ; il n'avait pas formé son tendre esprit à l'obéissance confiante et absolue ; il n'avait pas veillé quinze ans sur l'ignorance de son coeur, comme pour en abuser !... C'est ma fille, et je ne suis qu'un mauvais père !

Richard

Tu l'as trop aimée, c'est vrai !...

L'Amiral Kerguen

Ah ! Mais toi, tu aurais pu me sauver de moi-même. Il fallait me conseiller, me brutaliser, m'éclairer.

Richard

Tu m'aurais envoyé au diable !

L'Amiral Kerguen

C'est vrai... à tous les diables !... Ne l'ai-je pas fait, d'ailleurs, quand tu as paru seulement me soupçonner de penser au mariage !... Tes soupçons même m'ont encouragé, car tout chemin conduit où veut aller la passion ! Je me disais : « Puisqu'on y pense, c'est donc possible ! » Des raisonnements imbéciles m'ont bourdonné aux oreilles pendant vingt jours, le temps de la prendre pour femme... Et alors... Tu vois où j'en suis !...

Richard

Alors, sacrebleu !... Il aura suffi d'un sentiment pour tuer ton courage ! Un soldat sera tombé pour avoir respiré' un lis ! Une fillette, avec deux paroles, peut renverser un homme de ta taille ! Et moi, forcé de partir, je vais te laisser à terre ! Souviens-toi qu'un marin doit avoir la force d'âme... l'héroïsme en habitude ! Et rappelle ta volonté pour commander ta douleur !

L'Amiral Kerguen

... Elle pouvait avoir huit ans. Le jardinier lui était venu apporter un rouge-gorge pris de la veille. L'enfant le regarda tout le jour tristement, et, le soir, elle ouvrit la cage, elle prit dans sa main l'oiseau qui frémissait et le couvrit de baisers : « Je t'aime, je t'aime, » lui disait-elle, « et je voudrais bien te garder près de moi, dans ma chambre, où tu chanterais pour moi seule, pour moi toute seule ! Mais ton nid t'attend, envole-toi ! » - Voilà ce que j'aurais dû faire, la couvrir de baisers d'adieu et la donner à l'amour !... Tu vois, Richard, c'est ma fille.

Richard

Adieu, Kerguen. Il faut que je parte. Je vais au devoir !

Ils se serrent la main ; Richard s'éloigne.

L'Amiral Kerguen

Au devoir !... Et tu pars sans m'avoir dit le mien !

L'Amiral demeure accablé, la tête dans ses mains.

Richard

Au revoir, Amiral !

Acte Troisième

Scène 1

Martin, L'Amiral Kerguen, Premier Officier, Officier

Martin

Amiral !

À Martin.

L'Amiral Kerguen

Ah ! Messieurs, on m'annonce que l'escadre doit rentrer demain. Martin, va prévenir Monsieur le Lieutenant de vaisseau Georges Richard, que j'ai à lui parler, ici.

Martin sort.

Martin

Oui, Amiral.

L'Amiral Kerguen

Vous, Monsieur, priez Monsieur le Commissaire général de venir me parler ; nous aurons des dispositions à prendre pour le ravitaillement de l'escadre.

Il sort.

Premier Officier

Bien, Amiral.

L'Amiral Kerguen

Et vous, Monsieur, avertissez Monsieur Reynal, le directeur du Service de Santé, qu'il avise à recevoir vingt hommes malades.

Il sort.

Officier

Oui, Amiral.

Scène 2

L'Amiral Kerguen, Martin

L'Amiral Kerguen

Eh bien ! Martin, Monsieur Georges ?

Martin

Monsieur Georges Richard s'est rendu ce matin par votre ordre à bord de La Victorieuse. Il n'est pas rentré.

L'Amiral Kerguen

Comment ! Pas rentré à cette heure-ci ! C'est singulier !... Mais j'ai à transmettre moi-même quelques ordres essentiels... Je sors un instant et je m'informerai... S'il rentre avant moi, dis-lui que je l'autorise à passer la journée ici avec son oncle, le commandant Richard. Tu viendras l'appeler pour les questions de service... Tu m'entends ?...

Martin

Amiral !...

Il sort.

L'Amiral Kerguen

N'oublie pas !... Depuis quelques jours tu me parais manquer souvent de mémoire !

Scène 3

Martin

Il ferme violemment le piano ; un objet se brise.

Il bouscule la corbeille à ouvrage.

Saisissant dans la corbeille un écheveau de soie.

Il dispose l'écheveau autour du dossier du fauteuil.

Il dévide en tournant autour du fauteuil.

Martin

N'oublie pas ! N'oublie pas !... Comme ça, c'est moi qui suis chargé de l'installer ici, le jeune homme !... On ne peut pourtant pas refuser le service !... Après ça,il n'est jamais bien loin, puisque c'est l'aide de camp. - « Martin, que fait-elle ? Que dit-elle, Martin ?... Monsieur le chef de musique, vous jouerez demain ceci ou cela... Les airs favoris de Smilis !... » Et voilà six mois que ça dure... Depuis que nous sommes à Toulon, ici, à la préfecture... Ah ! Bon, encore !... C'est un brave jeune homme,c'est vrai, et il ne peut pas me venir dans la tête qu'il ait une mauvaise pensée, mais si j'étais l'Amiral, je vous lui ferais signer tout de même un bon ordre d'embarquement pour tout là-bas... Ou pour les Antilles... C'est plus loin !... Nous sommes deux à l'aimer, mon idée est que nous sommes assez... Nous sommes deux, nous sommes assez, c'est mon idée ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Un livre nouveau choisi par Monsieur Georges ! Et ça ? Un éventail dessiné par Monsieur Georges !... Et ça ? Une bourse qu'on tricote apparemment pour Monsieur Georges ! Je lui en avais donné une, moi, de bourse... Est-ce qu'on sait seulement ce qu'elle en a fait ! « Mais, Martin, ça n'était pas une bourse !... » Dame !... Ça, c'est possible... Je m'étais fié aux gens du bagne qui me l'avaient vendue comme une bourse... Ah ! Ah ! En voilà encore un !... Toutes les fois qu'il y a un de ces paquets de ficelle à dérouler, on vous le pose sur les bras de Monsieur l'aide de camp... Et ça fait des badinages, des histoires à n'en plus finir ! Aussi, quand j'en vois un à la traîne, tout paré pour la manoeuvre, Je m'en charge ! C'est long... Ça dépasse vingt brasses !...

Scène 4

Smilis, Martin

Smilis

Mais qu'est-ce que tu fais là, Martin ?... Je t'ai bien dit de ne jamais toucher à mes ouvrages !

Il chante.

Smilis fait un mouvement d'impatience.

Il tourne au pas de course en dévidant et en chantant.

Martin

Marin, vire, vire, vire, Marin, vire au cabestan. Marin, vire, vire, vire, Vire, vire au cabestan ! Ça n'est pas les ouvrages,puisque c'est le fil. Au surplus ça va être fini... Encore quelques tours... On peut aller plus vite ! Ça me connaît... ça me connaît !

Smilis va au piano et feuillette des cahiers de musique.

Smilis

Tu es insupportable, Martin... tu vas encore casser mon fil ! Laisse donc ça ! - Au lieu de tout déranger ici, tu ferais mieux d'aller voir si le maître d'hôtel fait bien les choses comme je les ai commandées.

Martin

Je lui ai dit ce que vous voulez... Il n'était pas content...

Smilis

Pas content ?... Est-ce qu'il va faire comme toi, qui n'es plus jamais content ? On te surprend toujours à parler seul tout haut, ou à gronder entre tes dents !

Martin

Il y a des choses qui font qu'on radote avant l'âge.

Smilis

Enfin, qu'a-t-il dit, le maître d'hôtel ?

Martin

Il a dit : « Le dîner n'était donc pas bon hier soir ? »

Smilis

Mais hier soir, Martin, ce n'était pas un dîner, puisque c'était le dîner de tous les jours... On a gardé le commandant Richard qui arrivait après une absence de six mois, mais on ne l'avait pas invité à l'avance... Tandis qu'il faut aujourd'hui tuer le veau gras en son honneur, entends-tu ?

À part.

Haut.

Martin

J'entends bien, j'entends bien... Et puis, Monsieur l'aide de camp sera de la fête ! Qu'est-ce qu'il faut dire au maître d hôtel ?

Smilis

À son retour appelle-moi... J'irai lui parler... Cela vaudra mieux.

Martin

Je n'ai donc plus assez d'esprit pour répéter les ordres qu'on me donne, moi ?

Elle remonte et prélude au piano.

Smilis

Eh bien, qui est-ce qui commande à bord, Martin ? Est-ce l'Amiral ou le matelot ?

Il va pour sortir, mais s'arrête comme charmé dès qu'elle commence à chanter.

Martin

C'est bon, c'est bon... On obéira !

Smilis

Caille, petite caille, Que fais-tu là ? Je fais comme les autres, Je fais mon nid ! Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Je fais mon nid !

Martin

Ce n'est pas moi qui la lui ai apprise, celle-là, c'est le jeune !...

Smilis

Ont bien tiré à trente, N'ont rien tué.

Martin

C'est une fauvette !

Smilis

N'a rien que la mignonne Qu'ils l'ont blessée, Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Qu'ils l'ont blessée !

Il sort.

Martin

J'aime mieux m'en aller, moi, que d'entendre les chansons des autres !

Scène 5

Smilis, Georges Richard

Georges entre et s'arrête un instant près du seuil à écouter.

Elle essuie une larme en silence.

Smilis

« Hélas ! Pauvre mignonne, Vous ont fait mal ? » - « Un petit peu, pas guère, Mais j'en mourrai ! Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Mais j'en mourrai ! »

Georges Richard

Madame, l'Amiral m'a fait dire de venir ici, et je pensais le trouver avec mon oncle... Vous pleurez ! Pourquoi cela ? Qu'avez-vous ?

Smilis

Non, je ne pleure pas, voyez... Une tristesse qui me prend quelquefois... Cette chanson m'attriste toujours... Ce n'est rien, monsieur Georges !

Georges Richard

Vous êtes si gaie d'ordinaire !

Smilis

Je parais toujours gaie... Vous avez surpris ma tristesse... Je ne vous l'aurais pas confiée, je ne l'ai confiée à personne, - à personne !... Oh ! Je suis forte !

Georges Richard

Mais à présent que j'ai surpris votre chagrin, ne voulez-vous pas m'en dire la cause ?... On se console en parlant.

Smilis

La cause ?... C'est que... je ne sais pas bien... Depuis quelque temps, je ne peux m'empêcher de penser à mon pays... Que je ne connais pas... et j'y pense... j'y pense des heures entières !... Je cherche à me le figurer, la nuit, assise sur mon hamac... Je me berce, et cela me fait songer à la mer. - Elle ne m'a jamais semblé un obstacle qui me sépare des autres rivages, mais au contraire un large chemin bleu qui mène partout où je voudrais aller.

Georges Richard

Où donc voudriez-vous aller ?

Smilis

Là-bas, - là-bas, sur le rivage où l'on m'a trouvée toute petite... Il me semble par moments que quelqu'un m'y attend ! - Et vous ne savez pas ?... je me cache quelquefois pour pleurer !

Georges Richard

Il faut dire cela à l'Amiral !

Smilis

Oh ! Non, non !... Surtout ne lui en parlez jamais !

Georges Richard

Pourquoi cela ?

Riant.

Smilis

Jamais, entendez-vous ? C'est un secret ! Songez donc ! Lui qui veut avant tout rendre la maison joyeuse pour moi, s'il savait que je m'y ennuie ! Car je m'ennuie ! Le monde me déplaît à présent ; autrefois, à Paris, c'était bien différent ; oui, tout est bien changé autour de moi ! Martin lui-même n'a plus sa bonne humeur... Plus de taquineries, plus de bons rires... Si, pourtant, quelquefois... Quand vous êtes là... Mais ce n'est plus la même chose... Ce n'est plus, comment dirai-je ? Ce n'est plus de l'insouciance... C'est peut-être là ce qu'on appelle vieillir... Nous vieillissons !

Georges Richard

Vous regrettez Paris ?

Smilis

Non !... J'aime mieux ici, et pourtant j'étais plus joyeuse là-bas !

Georges Richard

Allons, vous êtes capricieuse !

Smilis

Oh ! Non... Il ne faudrait pas croire cela ! Je vais vous expliquer... Je vais tâcher, du moins : - Je vous ai dit par exemple que je rêve souvent à mon pays, que je n'y pensais pas ainsi autrefois, et que c'est un chagrin tout nouveau pour moi de me dire : « Je ne le verrai peut-être jamais ! » Oui, mais, du moins, en le regrettant, je le vois dans mon coeur où vos récits l'ont fait vivre... Et cela, malgré le regret, c'est un bonheur que je ne connaissais pas, - un bonheur... triste.

Georges Richard

Enfin, vous aimez votre tristesse ?

Smilis

Tiens !... Peut-être ! Je n'avais jamais pensé à cela... Comme vous pénétrez bien jusqu'au fond de l'âme ! Oui, voilà peut-être ce qui fait que j'aime tant à être seule. On est mieux seule pour penser. Oh ! Près de vous, c'est différent, vous comprenez tout si bien ! Et puis, vous êtes si bon ! Vous pensez toujours à tout ce qui peut me faire plaisir, aux livres, à la musique, à la promenade, et je me dis quelquefois : « Si Monsieur Georges nous quittait ! S'il recevait l'ordre de partir ! » Et voyez-vous, c'est une idée que je ne peux pas ,supporter.

Georges Richard

Il n'est pas question de mon départ... Voulez-vous que nous fassions un peu de musique ensemble ?

Smilis

Non, Monsieur Georges.

Georges Richard

Essayez !

Smilis

Je crois que je ne pourrais plus chanter.

Georges Richard

Alors, voulez-vous que je vous lise une page de ce livre ?

Il va pour sortir.

Elle pleure.

Smilis

Non, monsieur Georges, j'aime mieux causer, Est-ce que vous me quittez ? Vous me laisseriez à ma tristesse ? Ah ! Je suis malheureuse !

Georges Richard

Ne pleurez pas... Ne pleurez pas ainsi. Je serais faible devant vos larmes. Ne pleurez pas !

Smilis

Que voulez-vous dire ? Faible, vous ! Les larmes, la faiblesse, cela est d'une femme, cela est d'une enfant comme moi... Je sais bien que vous êtes fort et brave, au contraire ! Je sais bien que la grande mer, - qui entoure ma patrie perdue, - n'a pas de meilleur soldat que vous ! C'est ce qui fait que je vous admire.

Georges Richard

Adieu !

Smilis

Oh ! Non ! Pas encore ! Restez encore un peu !

Georges Richard

Écoutez-moi... Il ne faut plus être malheureuse, entendez-vous ? Il faut dire à l'Amiral que vous désirez faire un beau voyage... vous en aller là-bas, dans votre patrie ! Il peut quitter la préfecture, la marine même. Qu'a-t-il besoin de grades et d'honneurs, celui qui vous possède ? Ne vous doit-il pas le repos, les consolations, un peu de bonheur ? Ici l'ennui vous tuera... Dites-le lui... Dites-lui de vous emmener, que vous le voulez... qu'il le faut ! Dites-lui, dites-lui... tout ce que vous m'avez dit à moi !... Adieu !...

Scène 6

Richard, Georges Richard, Smilis

Richard

Bonjour, mes enfants !

Georges Richard

Bonjour, mon oncle.

Smilis

Enfin, vous voilà, commandant ! Quel plaisir de vous voir !

Richard

J'arrive un peu tard, madame ; je vous demande pardon... Et Kerguen ?... Il n'est pas là ?

Georges Richard

Il va venir, mon oncle.

Smilis

Vous m'aviez promis cependant de venir de bonne heure, car nous n'avons pas eu le temps de causer beaucoup hier soir ; - allons, asseyez-vous là, Commandant, et parlons, s'il vous plaît, de vos six mois d'absence.

Richard

C'est moi qui écoute, Madame.

Smilis

Oh ! Pas « Madame ! » - Smilis !

Richard

Eh bien, Smilis !... Comment avez-vous passé tout ce temps-là ?

Smilis

Comme à Paris, la dernière année. Nous donnons des fêtes, beaucoup de fêtes ! Eh bien, s'il faut le dire, j'aimerais mieux naviguer !

Richard

Ah ! Ah ! Et l'Amiral, lui, est-ce qu'il aimerait mieux naviguer ?...

Smilis

L'Amiral travaille beaucoup... Il est fatigué... Le médecin m'a dit plusieurs fois de l'engager à prendre du repos ; mais, lui, le travail le distrait... Quand il ne travaille pas, alors, il est vraiment malade.

Richard

Il s'est remis, m'a-t-il dit, à ses travaux de savant ?

Smilis

Oui, et Monsieur Georges s'y intéresse, mais Martin, qui doit mettre en ordre le laboratoire, n'est pas content du tout ; il dit que ça n'est pas son métier.

Richard

Pauvre Martin !

Smilis

Et il a bien un peu raison ! Le métier d'un marin, c'est de courir les mers ! - Contez-moi votre voyage, Commandant ?

Richard

Je suis allé et je suis revenu, voilà tout. Ça n'est pas très intéressant !

Smilis

Comment ! pas une petite tempête ! Pas un homme à la mer, sauvé comme par miracle !

Richard

Non, rien de tout cela ! Pas la moindre aventure !

Smilis

Ah ! c'est dommage ! J'aime tant les récits de mer ! Monsieur Georges, qui les conte fort bien, prétend m'avoir redit tous ceux qu'il connaissait ! - Ah ! Quel beau métier que le vôtre, et quels braves gens que tous vos matelots, toujours en péril, et toujours de bonne humeur ! Si souvent perchés là-haut, dans les cordes, par tous les temps, là-haut, près du pavillon !... Savez-vous, commandant, ce qui me plaît le plus à bord ?

Richard

Je ne devine pas.

Se levant.

Smilis

C'est le salut des couleurs, le soir, au soleil couchant. Je ne peux jamais y penser sans émotion, sans revoir tout en détail. - « Capitaine, il est temps de rentrer les couleurs. » - « Attention pour les couleurs ! » Alors tout le monde se découvre ; tous les mouvements commencés s'arrêtent ; tous les regards s'élèvent, fixés sur le pavillon... « Envoyez ! » - Coups de clairon ; coups de fusil ; on entend le canon du port... Les couleurs descendent lentement le long du mât jusque sur le pont ; - et cela veut dire : encore un jour accompli ! que la nuit soit bonne aux matelots ! Et bienheureux ceux-là qui peuvent saluer, avec les couleurs de la patrie, - le soleil de la patrie !

Richard

Voilà pourtant des choses dont nous ne sommes plus émus, nous autres, à force de les voir.

Georges Richard

C'est vrai !

Smilis

Tiens, mais au fait, monsieur Georges, vous êtes encore là ! vous étiez si pressé de me quitter tout à l'heure quand j'étais toute seule ! À présent que j'ai votre oncle, je ne vous retiens plus.

Richard

Comment ! c'est pour moi que tu es resté, mon garçon ? Ne te gêne pas ! Va à tes affaires.

Scène 7

Martin

À Georges, avec rudesse.

Il sort.

Martin

Le maître d hôtel attend... Capitaine, pour le service !

Scène 8

Richard, Smilis

Richard

C'est donc vous le chef de gamelle ?

Elle sort.

Smilis

Tout ici, Commandant, est sous mes ordres absolus... Je suis reine à mon bord ! À nos postes, Messieurs !

Scène 9

Georges Richard, Richard

Georges Richard

À tout à l'heure, mon oncle.

Richard

Ah ça ! Dis-moi, tu vois le danger ?

Georges Richard

Que voulez-vous dire, mon oncle ?

Richard

La franchise avant tout !... Tu me comprends, mordieu ! Et je suis un vieux loup !... Je signale l'écueil !

Georges Richard

Vous me faites injure, mon oncle.

Richard

Le coeur est droit, je le sais, l'honneur est fort, mais le vent qui peut se lever est plus fort que tout ! L'Amiral est un frère pour moi, c'est pour toi un ami, un bienfaiteur... Ouvre l'oeil, mon garçon.

Georges Richard

Je n'ai jamais manqué à mon devoir, mon oncle ; je n'y manquerai jamais en aucun cas, soyez tranquille.

Richard

Oui, je suis sûr de toi ; mais un homme averti...

Georges Richard

Je m'étais averti moi-même... vous auriez bien dû le penser !

Richard

Bon ! J'aime mieux encore avoir vu de mes yeux combien le doute seul t'offense !

Georges Richard

Tenez, rassurez-vous entièrement, mon oncle ; il y a une chose que tout honnête homme doit s'imposer à lui-même : c'est le respect pour l'époux confiant... Il y a une chose, qui, d'elle-même, s'impose à tout le monde : c'est le respect pour une enfant sans défense !

Richard

Je te demande pardon !

Scène 10

L'Amiral Kerguen, Richard, Georges Richard

L'Amiral Kerguen

Ah ! Vous voilà, monsieur ? Attendez un peu.- Bonjour, Richard !...

Richard

Qu'y a-t-il, Kerguen ?

L'Amiral Kerguen

Il y a que j'ai encore à le féliciter ! Ce matin, à bord de la Victorieuse, où il est allé, de ma part, voir le commandant... On visitait la soute aux poudres... Quand tout à coup un accident... Un commencement d'incendie... Enfin, grâce à lui, ça n'a rien été... Mais il est blessé.

Richard

Blessé !... Gravement ?

Riant.

Il sort.

Georges Richard

Voilà de mes légendes ! Je n'ai rien du tout, mon oncle... Et je n'ai rien fait, Amiral... Un matelot tombe... un fanal se brise... La mèche pétille. Machinalement mes hommes reculent... Je leur dis : « Imbéciles ! quand on a peur du feu, il faut vite l'éteindre ! » Et de fait, j'ai éteint, Parce que j'avais peur !

Scène 11

L'Amiral Kerguen, Richard

L'Amiral Kerguen

Il a beau dire !... C'était grave. Il a fallu une présence d'esprit, une possession de soi-même...

Richard

C'est un bon garçon, mais puisqu'il n'est pas mort, parlons d'autre chose... Parlons de toi !... À chaque instant nous perdons de vue, nous autres marins, ce qui nous touche le plus ! Ah ! Tu m'avais glacé le sang dans les veines, la nuit où je te dis adieu ! Tu avais une fièvre, une exaltation !

L'Amiral Kerguen

...Dont je souris, quand j'y pense ! Que l'homme est un étrange animal ! De combien de manières différentes il peut voir une même chose ! Étais-je assez hors de moi !... Et c'est toi qui avais raison. Tu fis appel aux habitudes d'énergie du marin, à ma volonté... Et, tu vois, la ferme raison a pris en moi le dessus !...

Richard

Je te félicite !

L'Amiral Kerguen

Nous arrivâmes ici peu de jours après le mariage.

Richard

J'étais parti avec mon commandement.

L'Amiral Kerguen

Je me mis au travail, qui est la grande consolation... Je ne veux pas laisser à mon esprit le temps de s'inquiéter sans mesure d'une situation qui, en fin de compte, ne peut pas être changée, n'est-ce pas ?

Richard

À la bonne heure !

L'Amiral Kerguen

Tu avais tout à fait raison... Ces mariages-là, quant aux apparences, sont assez communs, et personne ne songe à me reprocher le mien !... Et, quant au fond, il ne manque pas de filles qui ne se marient point et ne s'en trouvent pas plus malheureuses !...

Richard

Assurément !

L'Amiral Kerguen

Smilis est encore une enfant... Suppose qu'il me reste à vivre une dizaine d'années, car je ne suis après tout, moi, qu'un vieux soldat, fatigué par les campagnes, couvert de blessures, et puis, vois-tu, mon cher, le coeur est atteint, j'ai averti le docteur... Eh bien, à vingt-six ans, elle sera encore la plus délicieuse des créatures, et, de son apparent veuvage, elle aura gagné un charme de plus, voilà tout ! N'est-ce pas ainsi que tu me voulais ?

Richard

Si fait, si fait ! J'aime entendre un homme parler ainsi !

L'Amiral Kerguen

Tiens, voici le symbole : mon anneau, regarde ; j'y ai fait enchâsser une pierre précieuse et ce n'est plus un anneau de mariage, ce n'est qu'un bijou !

Richard

Oui ! Et tu ne t'inquiètes pas autrement ?

L'Amiral Kerguen

Est-ce que, dans ton coeur, tu me désapprouves ?

Richard

Quelle idée !

L'Amiral Kerguen

Alors, qu'as-tu ? Tu as l'air tout drôle !

Richard

Mon Dieu, je ne sais pas ! J'en étais encore à ton désespoir, moi... Et j'éprouve une certaine surprise.. Une surprise heureuse...

L'Amiral Kerguen

Eh ! Eh ! voilà bien les hommes ! Je parie que tu te disais encore : ce pauvre ami ! À son âge ! prendre ainsi les choses ! Avec cette violence tragique ! Tu me croyais encore dans les affres de la passion, hein ? Et tu apprêtais les conseils, les bonnes paroles... Tu comptais me parler de l'héroïsme marin... de Navarin peut-être, et d'Aboukir !... Comme si les combats de la guerre pouvaient se comparer aux luttes intérieures ! - Et te voilà tout désappointé.

Richard

Désappointé, non !

L'Amiral Kerguen

Non ?

Richard

Eh bien ! Oui... Désappointé en effet, dans mes prévisions, car je croyais te connaître, entêté comme un Breton que tu es, incapable de changer de ligne quand une fois tu as mis le cap sur une idée.

L'Amiral Kerguen

Enfin, tu t'étonnes de me voir revenu à des idées raisonnables, aux sentiments moyens, en un mot ?

Richard

Il y a de cela !

L'Amiral Kerguen

Sois franc jusqu'au bout ! Tu m'aimais mieux autrement ?

Richard

Tu es absurde !

L'Amiral Kerguen

L'homme est si étrange !

Richard

Tu es loin de la vérité !

L'Amiral Kerguen

Il y a donc quelque chose ?

Richard

Peut-être !

L'Amiral Kerguen

Et quoi, enfin ? Je ne te savais pas si timide !

Richard

C'est que... je ne sais si je dois...

L'Amiral Kerguen

Tu peux... Tu dois tout dire.

Richard

Eh bien, je ne voudrais pas te voir revenir brusquement d'une exaltation inutile...

L'Amiral Kerguen

Brusquement ? Tu as eu le temps de revenir de Chine, toi !

Richard

... À une tranquillité parfaite, à une sécurité aveugle !... Quand, mari d'une jeune femme, on prodigue, comme tu le fais, les soirées et les fêtes, quand on rassemble autour de soi... chez soi...

L'Amiral Kerguen

Enragé donneur de conseils, va !... Voilà donc où tu voulais en venir ! Et voilà ce que tu me proposes ! Emprisonner la pauvre pupille ! La rendre malade d'ennui... Être barbare toute la vie, parce qu'on a été une heure, un jour, un pauvre père égaré par cette folie qui a nom : « la jalousie » ! Voilà tes idées, n'est-ce pas ?...

Richard

Tu travestis ma pensée, pour mieux la combattre !

L'Amiral Kerguen

Voici les miennes : Smilis est demeurée la plus exquise, la plus naïve des enfants ! Mais si j'avais l'air de vouloir écarter d'elle le monde, un danger imaginaire, j'éveillerais sa curiosité... Pas de fruit défendu visites, soirées, bals, promenades. Cent jeunes hommes se coudoient dans mes salons. Si elle n'en voyait aucun, le premier venu pourrait lui plaire, tandis qu'on ne peut pas trahir un vieux bonhomme de père comme moi !

Richard

Oui, oui, j'entends, tu comptes sur l'innocence, sur la candeur, - et c'est bien ce qui me fait peur ! L'innocence est désarmée... Elle aimera... avec candeur, voilà tout ! Il faut veiller, toujours veiller, par tous les temps, sur toutes les mers !... Comment peux-tu, toi, un marin pratique ?...

L'Amiral Kerguen

Eh ! Comment peux-tu, toi, un esprit rigoureux, discuter si longtemps, en vue d'un fait à venir, - trop possible hélas ! - Mais incertain, et dont la seule idée, Richard, m'est cruelle ? J'aviserai quand il le faudra, s'il le faut jamais !

Richard

Si j'ai cru pouvoir te parler ainsi, c'est que tu me l'avais permis.

Il le regarde attentivement.

L'Amiral Kerguen

Tu avais un motif ?

Richard

... Je t'ai parlé, Kerguen, avec trop d'insistance, peut-être, du droit seul de l'amitié qui veut tout prévoir, mais qui n'a rien vu !...

Scène 12

Martin, L'Amiral Kerguen

Martin

Amiral, le laboratoire est prêt.

S'arrêtant devant Martin.

L'Amiral Kerguen

Viens-tu ? Je veux t'expliquer mes expériences, tu sais, qui intéressent la marine. Qu'est-ce que tu as donc, toi ? Je parie que tu as encore cassé quelque chose ?

Martin

Oui, Amiral !

Il sort avec Richard.

L'Amiral Kerguen

Eh bien ! Tu ne devrais pas te troubler pour ça, puisque c'est dans tes habitudes.

Scène 13

Martin

Martin

Mais aussi ! ça n'est pas un métier de marin ! L'alchimie ! Un laboratoire ! Des cornues et des biscornues ! Un tas de pistolets de verres qui vous éclatent dans les doigts ! - Et puis, il avait bien 'besoin, ce jeune homme, d'éteindre à lui tout seul un incendie à bord ! On ne parlera plus que de ça tout à l'heure !

Scène 14

Smilis, Martin

Smilis

Martin, Martin, est-ce vrai tout ce que raconte là, au maître d hôtel, ce matelot de La Victorieuse ?

Martin

Je ne sais pas... Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

Smilis

Ce matin, à bord ? L'incendie ?

Martin

L'incendie ?... Ah ! Oui ! Un fanal qui tombe et qui s'éteint en tombant. La vareuse d'un homme avait pris feu, et il y avait là un petit baril de poudre à moitié ouvert... Ça a fait peur aux autres, parce que, sur le moment, c'est naturel, on ne réfléchit pas... Alors, Monsieur Georges leur a dit : « Vous êtes tous des imbéciles », ce qui n'était pas malin à trouver, vu que c'était juste !...

Scène 15

Smilis, Georges Richard, Martin

Smilis

Ah ! Monsieur Georges !

Georges Richard

Qu'y a-t-il, Madame ? Qu'avez-vous ?

Il regarde Georges de travers et murmure entre ses dents :

Martin

Oh ce n'est rien... L'histoire du fanal ! Je lui expliquais que ça n'est pas une affaire, d'éteindre un fanal !... Et puis, pour une égratignure ! Il n'y a véritablement pas là de quoi faire des embarras !

Smilis

Monsieur Georges est trop bon de souffrir si souvent vos boutades et votre mauvaise humeur. Sortez, Martin !

Il sort.

Martin

C'est bon !...

Scène 16

Smilis, Georges Richard

Smilis

Ah ! Monsieur Georges ! Est-il possible ! Pourquoi ne m'avez-vous rien dit ?

Georges Richard

Il n'y avait là rien à raconter.

Smilis

Rien à raconter ? Cet affreux danger ! Et ce beau courage ! Dieu ! Je tremble encore rien que d'y penser)

Georges Richard

Tout autre à ma place...

Smilis

Eh ! Qu'importe un autre ! Ah ! Que j'ai eu peur !... Comme si la chose se passait devant moi ! Cette poudrière sous vos pieds... Cet homme, fou d'épouvante, les vêtements en feu !... Et vous avez été blessé ?

Georges Richard

Non, non.

Elle chancelle en murmurant :

Georges la soutient dans ses bras ; elle ferme à demi les yeux ; Georges, irrésistiblement attiré, effleure de ses lèvres les cheveux de Smilis qui revient alors brusquement à elle, se détache de lui,le regarde, et s'enfuit aussitôt comme épouvantée par l'amour qui vient de lui être révélé.

Smilis

Du sang ! Il est blessé !

Scène 17

Georges Richard

Avec un geste de désespoir.

Georges Richard

Ah !... Et moi... moi, qui tout à l'heure encore me croyais si sûr de moi-même !... Ah !...

Scène 18

L'Amiral Kerguen, Georges Richard

L'Amiral Kerguen

Mon cher Georges, vous irez tout à l'heure, à l'état major de la flotte... Mais, qu'avez-vous donc,mon ami ?...

Georges Richard

Pardonnez-moi, Amiral... Je ne sais... Je...

L'Amiral Kerguen

Est-ce quelque chagrin, et ne puis-je vous aider, ne fût-ce que d'un conseil ?

Georges Richard

Amiral, ma loyauté se doit toute à la vôtre !...

L'Amiral Kerguen

Je ne vous comprends pas !

Georges Richard

Si j'étais libre de vous quitter, ce serait fait ; mais mon devoir d'officier m'attache à vos côtés ; vous seul pouvez me délier...

L'Amiral Kerguen

Expliquez-vous.

Georges attend la réponse de l'Amiral, - debout au milieu de la scène. L'Amiral, qui a reçu l'aveu de Georges avec un mouvement de douleur et de colère aussitôt réprimé, demeure un instant immobile, puis se promène quelque temps d'un bout à l'autre de la scène comme un officier sur la dunette, les mains derrière le dos.

Georges Richard

Amiral, on n'est pas maître de ses sentiments... J'aime votre femme !

L'Amiral Kerguen

Monsieur le lieutenant de vaisseau, vous irez à cinq heures à l'état-major de la flotte, vous transmettrez les ordres pour demain, tels que nous les avons réglés... On devra faire préparer les postes de mouillage pour les six navires de l'escadre qui entreront en rade demain matin à cinq heures... Le pavillon Amiral flottera sur l'Atalante, où se trouve l'Amiral Clément... J'accepte pour demain l'invitation de l'Amiral et je me rendrai à son bord, accompagné du commandant Richard et de vous... Allez.

Acte Quatrième

Scène 1

Smilis, Martin

Smilis

Il fit monter la belle Sur un vaisseau tout d'or... Ah ! Berce ! Berce ! Ah ! Berce encor, Dit-elle, Dit-elle.

Martin

Est-ce que vous la trouvez bien gaie, cette chanson, pour la répéter si souvent depuis ce matin ?... Toutes celles que vous choisissez sont toujours faites pour porter le diable en terre.

Smilis

Ah berce, berce et chante Le nom de mon ami. Hélas ! Tu me l'as endormi, Méchante, Méchante !

Martin

Vous en parliez assez souvent, autrefois, des bois, des fleurs, de la mer !... Eh bien ! La voilà, la mer, et le reste ! Et Dieu merci, c'est assez joli Et, elle est assez près, la mer !... Et cette terrasse ! Un vrai balcon au-dessus de l'eau ! Et à une belle hauteur Tellement qu'on se croirait dans le royaume du père La Lune, autrement dit le haut de la mâture ! Il y pourtant là de quoi se distraire, rien qu'à regarder !... Des chansons, vous en savez trop, et de tant vous répéter ce qu'elles racontent, cela vous entretient dans vos rêveries de malade. L'Amiral le dit : il a raison.

Elle se lève, aidée de Martin.

Smilis

Je veux, n'ayant au monde Que mon chagrin d'amour, Je veux m'endormir à mon tour, Sous l'onde, Sous l'onde ! Celle-là, c'est toi qui me l'as apprise. Ne m'as-tu pas conté que c'est avec ces couplets que tu essayas de m'endormir pour la première fois, quand j'étais toute petite.

Martin

J'en conviens, j'en conviens Ça n'est peut-être pas une raison pour la chanter aujourd'hui à tout propos ! Il y a des moments où les chansons deviennent plus tristes, parce qu'elles semblent se rapporter aux gens qui les disent... Votre santé inquiète l'Amiral ; moi, la sienne aussi me tourmente ! Depuis plus d'un mois que nous sommes à la campagne, vous êtes là tous deux à regarder la mer comme des gens à qui elle a tout pris, et qui attendent sur le bord un bateau qui ne reviendra jamais !... Voilà pourquoi je n'aime pas vos chansons !

Smilis

Tu deviens bien méchant pour moi, Martin. Voilà que tu me reprends mes chansons, à présent.

Il s'éloigne comme pour sortir.

Martin

Moi ! Je reprends quelque chose !... Moi, je serais méchant pour vous !... Je ne vous reprends rien ; chantez ! Chantez ! Le bon Dieu m'est témoin que je me jetterais à la mer pour vous aller pêcher les étoiles !... Quant à les rapporter, par exemple, c'est une autre affaire ! Après tout, voilà l'histoire : il n'y en a pas d'autre ! On ne sait jamais ce que vous voulez ! l'impossible, quoi ! des bêtises !... Moi, je fais ce que je peux.

Smilis

C'est vrai, Martin ; aussi, je t'aime !...

Revenant.

Martin

Le voilà, le mot qui fait tout faire... même les grosses bêtises. Tenez, quand on est jeune, on croit que c'est difficile de mourir et même impossible !... Mais regardez la grosse madame Nerval : elle semblait d'assez forte santé, celle-là ! Eh bien ! Elle a passé ! C'est pour dire qu'on meurt ; que c'est dans les choses possibles, et que vous devriez bien - pour vous-même et aussi pour lui, - être un peu plus souvent de bonne humeur.

Smilis

Tu as raison, Martin, mais comment faire ?

Martin

Comment faire ?... Il y avait pourtant des gens qui avaient la bonne chance de vous voir sourire, dès qu'ils arrivaient, du temps que nous étions à la Préfecture... Pour ceux-là, on savait sourire, - des yeux et de la bouche ! on n'avait pas besoin de s'apprendre à l'avance !... Seulement, ils ne viennent pas ici, ceux-là. Il parait qu'ils ont leurs raisons ; ils se font toutes les semaines excuser par leur oncle... Il y a beaucoup de travail à la Préfecture !... Mais l'oncle vient, et, comme c'est l'oncle, c'est déjà un grand bonheur, et on sait lui sourire, à lui, dès qu'on l'aperçoit au bout de l'allée !...

Smilis

Martin !

Martin

Martin ! Cette vieille bête de Martin se fait entendre, à ce que je vois !... On est ici avec les deux vieux et on s'ennuie ! Les vieux sont devenus ennuyeux et on ne le leur cache pas ! Oh ! pour moi, ça m'est égal,- quoique ça me soit pénible. On s'habitue. Mais l'autre, vous n'y pensez donc pas ? Il est malade ! Les médecins disent : il travaille trop ! Et je dis, moi, que ça doit être aussi un peu pour oublier, en travaillant, le chagrin qui est en lui.

Smilis

Crois-tu cela, vraiment ?

Martin

Je ne dis pas que je le crois, mais enfin ! C'est bon à vous dire !... Et, dans le temps qu'il se fait du mauvais sang en pensant à vous, je m'en fais, moi, en pensant à lui ! Car il ne faut pas croire que je n'aime plus que vous toute seule ! J'ai les deux à aimer, moi ! Oui, moi, Martin, qu'on finira par oublier tout à fait, si je ne crie pas un peu ! Et je l'aime, lui, comme je vous aime, autant, et peut-être davantage ! Hum !... Et pourquoi pas ? Depuis plus longtemps, en tout cas !... Et vous n'étiez pas née, que je l'aimais déjà ! Et il a plus besoin d'être aimé que vous, lui, maintenant...Oh ! Il ne faudrait pas être jalouse !... La jalousie, ça fait trop de mal !... Tenez, faut-il vous dire toute mon idée ?...

Smilis

Oui, oui... Martin ! Dis-moi toute ta pensée...

Martin

Vous ne me bouderez pas ?

Smilis

Parle, Martin, je t'en supplie !...

Martin

Eh bien, il doit être jaloux !... Eh oui ! Il est jaloux ! Puisque je le suis, moi !... Je l'étais tellement à Toulon, que le service de Chine, où l'on servait le café à monsieur l'aide de camp, est tout dépareillé !... Ce jeune homme me faisait trembler les mains. La jalousie, ça ne vaut rien pour la porcelaine !... Il ne faut pas nous en vouloir !... Ça n'est pas le plaisir qu'un autre peut vous faire qui nous fait de la peine... mais c'est l'idée que nous ne pouvons pas, à nous deux, vous faire le même plaisir !... Est-ce que vous me boudez ?...

Smilis

Non, Martin, non, au contraire, je te remercie !

Il sort.

Martin

Après ça, si je vous avais fait de la peine, vous savez, ça serait par bêtise... Tiens ! J'entends la voiture... Ça n'est pourtant pas l'heure où il arrive de la Préfecture... Le canon du port n'a pas encore tiré. - C'est lui !... C'est l'Amiral... Souriez donc, pour le voir sourire !

Scène 2

L'Amiral Kerguen, Smilis

L'Amiral Kerguen

Comment vas-tu ce soir, ma chère enfant ?

Smilis

Bien, mon ami, mais vous ?

L'Amiral Kerguen

Quand reverrai-je un peu de rose sur cette joue, ton frais sourire d'autrefois ?...

Smilis

Je souris, voyez.

L'Amiral Kerguen

Mais d'un air si triste ! Et ta lèvre est pâle...

Smilis

Non, je vais mieux, mais vous, mon ami ? Martin m'a fait de la peine. Il s'inquiète toujours davantage de votre santé.

L'Amiral Kerguen

Moi ?... Eh ! Mon Dieu !... Les soldats vivent bien portants avec d'anciennes blessures, - puis, un jour, l'ancienne blessure se rouvre... Oh ! Ne t'effraie pas ! La vieillesse n'est pas une si bonne chose.... J'ai vu Reynal, ce matin, tu sais, le grand chef, l'Amiral de la médecine...

Smilis

Eh bien ?...

L'Amiral Kerguen

Eh bien ! Il prétend que je dois renoncer à mes travaux comme d'autres au tabac ; c'est un peu dur !

Smilis

Il faut le faire !

L'Amiral Kerguen

Voyons, ma chérie, admets-tu qu'on déserte son poste ? Un savant a son courage à lui, son honneur, ses périls, comme un soldat !

Smilis

Le bon soldat a droit au repos.

L'Amiral Kerguen

Nous n'allons pas pleurer, j'espère ! Tu n'es plus une enfant, voyons !... Tu te rappelles, sur nos grands navires, comme nous n'avions pas peur... Toi non plus, n'est-ce pas ? Ni du vent, ni de l'eau, ni du ciel, de rien !... Eh bien ! La mort, tranquillement chez soi, entouré de ce qu'on aime, c'est encore plus simple, c'est encore moins effrayant !... Je te dis ce qu'il faut que je te dise !

Smilis

Oh ! Ne parlez plus de cela !

L'Amiral Kerguen

Et je ne veux pas de chagrin, entends-tu ? Quand tu es gaie, je le suis bientôt... Que tu sois heureuse, je ne veux pas autre chose, en vérité, pas autre chose !... Et quand je serais là sous la terre, entends-tu bien ? quand même je serais mort, toutes les fois que tu serais contente, tu pourrais dire : « Il me voit gaie, il est heureux !... » Rappelle-toi !... Je t'ai dit cela déjà ; ne l'oublie jamais !...

Smilis

Oh ! Ne dites plus de ces choses !...

L'Amiral Kerguen

Tu as raison ! Ta santé, ton bonheur, m'aideront à guérir... Ces médecins, voyons, est-ce qu'ils savent au juste ?... Beaucoup sont bien vivants qu'ils avaient condamnés. Sois tranquille !...Je compte bien vivre.

Elle s'appuie à son épaule.

Smilis

Longtemps ! Oh ! Bien longtemps !

L'Amiral Kerguen

Chère adorée ! - Tu ne sais pas ? Il faut aller te faire belle... Richard va venir !... Tu ne réponds rien ? D'ordinaire, l'arrivée de notre ami te fait plus de joie... Parle donc !

Smilis

Vous souffrez !... Je ne puis pas avoir de joie !

L'Amiral Kerguen

Tu m'aimes donc toujours bien ?

Smilis

Toujours !... Toujours !...

À part.

Se dégageant d'elle.

Elle entre dans la maison. Demeuré seul, l'Amiral, comme pris d'une faiblesse, se laisse tomber dans un fauteuil.

L'Amiral Kerguen

Quand tu me le dis, je ne souffre plus ! J'oublie ! Allons !... Allons !... Ces émotions te fatiguent... Moi aussi. Va te faire belle : une femme doit être un peu coquette ; va !...

Scène 3

Martin, L'Amiral Kerguen

Avec inquiétude.

Martin

Amiral, voici le commandant Richard. Amiral !...

Martin sort.

L'Amiral Kerguen

Ce n'est rien !...

Scène 4

L'Amiral Kerguen, Richard

L'Amiral Kerguen

Ah ! Te voilà, beau commandant !

Richard

Oui, je viens, de quitter mon bateau. J'ai sauté du canot en voiture. J'ai à te parler, Kerguen.

L'Amiral Kerguen

J'ai donc à t'écouter, Richard.

Richard

Tu me rendras cette justice que j'avais prévu ce qui arrive, que je t'avais averti, et que, si les choses en sont là, ce n'est pas ma faute !

L'Amiral Kerguen

Tu es un sage ! De quoi est-il question ?

Richard

Georges aime Smilis !

L'Amiral Kerguen

Ah ! Bah !

Richard

Mais il l'aime passionnément !

L'Amiral Kerguen

Comme on doit aimer...

Richard

À ce point qu'il ne veut plus la voir !

L'Amiral Kerguen

J'y comptais bien !

Il lui remet une lettre ouverte.

Richard

Et qu'il m'a chargé de lui obtenir une permutation avec n'importe qui... Il veut aller au Sénégal, en pleine fièvre jaune !.. Enfin, il faut ton consentement, et tu vas donner, ici, ta signature. C'est sa demande au ministre.

L'Amiral Kerguen

Rassure-toi, Richard, il ne partira pas...

Richard

De mieux en mieux ! Pourquoi cela ?

Avec dureté.

Mouvement de Richard.

L'Amiral Kerguen

Mais, est-ce qu'elle l'aime, - elle ?... Et si elle ne l'aime pas, que m'importe ! Crois-tu m'apprendre les sentiments de Georges ? Il me les a lui-même virilement avoués ! Et c'est alors que j'ai emmené ici ma pauvre enfant... Je les ai séparés... Eh bien, elle a pour lui beaucoup d'amitié, elle le regrette certainement un peu, elle est souvent triste, parce qu'en vérité notre vie est trop solitaire. Elle s'ennuie peut-être !... Mais rien ne me dit qu'elle aime Georges. Pourquoi donc le faire partir ?

Richard

L'éloignement est le grand remède. Je veux qu'il parte : il souffrira moins.

L'Amiral Kerguen

Tu as souffert quinze ans aux colonies. Pourquoi y restais-tu ?

Richard

C'était très différent ! Mon métier de marin...

L'Amiral Kerguen

Eh bien, qu'il reste et qu'il souffre ! C'est son métier d'homme.

Richard

J'exige, entends-tu, le départ de Georges.

L'Amiral Kerguen

Et moi, Commandant, jusqu'à nouvel ordre, je vous le refuse !

Richard

En vérité !... Peux-tu m'expliquer ta conduite ?

Mouvement de Richard.

L'Amiral Kerguen

Je crois, en effet, le moment venu, puisque tu veux absolument qu'il parte !... Écoute ceci, Richard : il y a longtemps que je me suis dit à moi-même ce que tu me répétais l'autre jour encore : le coeur de l'enfant reste libre ; elle aimera !... Et je n'ai pas éloigné ton neveu ! Ai-je souhaité qu'il l'aime et qu'elle l'aime ? Je ne peux pas le dire... par moments peut-être... Je n'en sais rien ! - J'ai souhaité sûrement que, si elle venait à aimer, - ce fût lui !...

Richard

Kerguen !

Avec effort.

L'Amiral Kerguen

Et si enfin elle l'aime, - et voilà ce qui me reste à savoir, - alors, n'ayant plus rien à craindre, plus rien à espérer... Oui, je serai heureux !

Richard

Heureux ! - Deviens-tu fou ? - Comment et pourquoi ?

L'Amiral Kerguen

Parce qu'elle a droit à la liberté, à l'amour, au bonheur, et que je l'aime assez pour vouloir les lui rendre : je les lui ai volés ! Parce que, maintenant, je les lui dois deux fois : comme père, et comme larron ! Parce que toutes les pensées terribles qui criaient en moi, souviens t'en, - la nuit de mes noces, - sont devenues les compagnes muettes mais inséparables... de ma vie, et s'appellent des remords ! Parce que, depuis ce moment, Richard, je n'ai plus osé regarder droit au fond de tes yeux où l'amitié voile le reproche !... Parce qu'enfin j'ai été père indigne, - et que j'ai besoin de ma dignité !...

Richard

Non, je ne peux pas croire...

L'Amiral Kerguen

La nuit où je t'ai dit mon malheur irréparable, ne m'avais-tu pas conseillé la volonté ?

Richard

Pas celle-là !

L'Amiral Kerguen

La plus forte, je pense, - la plus bienfaisante !

Richard

Je ne vois pas le bienfait !

L'Amiral Kerguen

Peux-tu donc penser que je les ai conduits jusque-là comme au bord d'un abîme, pour les précipiter ?... Et toi qui as su voir où allaient ces jeunes gens, tu ne vois donc pas où je vais ?

Richard

A[h]...

L'Amiral Kerguen

Tais-toi, malheureux ! Songe donc ! si on me soupçonnait... ! Je ne pourrais donc plus ni vivre ni mourir ! - L'oeuvre est commencée ; il faut qu'elle serve.

Richard

Ainsi, tu t'es condamné et frappé d'avance !

L'Amiral Kerguen

L'amour et la mort étaient inévitables. J'ai préparé tout le monde à l'idée de ma fin...

Richard

La chimie ?... Les laboratoires ?...

L'Amiral Kerguen

Des armes chargées, toujours sous ma main !

Richard

Et tu as compté sur moi !

L'Amiral Kerguen

Sur qui donc compterais-je ?... Tu comprends, à présent ? S'il est aimé.... Comment ne te l'a-t-il pas dit ? Voyons, tu ne sais rien ?

Richard

Je ne sais rien !

L'Amiral Kerguen

Oh ! Ne crains plus ma jalousie ! J'en suis le maître. C'est le renard du Spartiate. Elle mord.... Mais je la tiens ! - Dis-moi... Smilis ?... L'aime-t-elle ?

Richard

Il fallait le lui demander !

Avec une sorte de honte.

L'Amiral Kerguen

J'y ai pensé ! Mais le coeur est faible : je préférais espérer ! Ah ! Qu'elle l'aime ! Je n'attends plus que cela !... La voici, Richard... Il faut que je sache ! C'est elle qui va prononcer.

Richard

Et moi je vais lui dire... Oui, c'est là le moyen !... Je vais te dévoiler.

L'Amiral Kerguen

À elle ? - Essaie !

Scène 5

L'Amiral Kerguen, Smilis, Richard

Un court silence ; l'Amiral sourit.

L'Amiral Kerguen

Ma chère enfant, le commandant voudrait te parler... Mais il craint de te faire du chagrin.. C'est donc moi qui dirai sa mauvaise nouvelle : notre ami Georges veut nous quitter... Il part demain.

Smilis

Ah ! Monsieur Georges... part ?

Richard

Oui.

Smilis

Va-t-il... loin ?

Richard

Au Sénégal...

L'Amiral Kerguen

Sous un climat meurtrier.

Smilis

Oh ! Mon Dieu !

Un silence. Tout à coup, avec un sanglot étouffé, elle cache sa tête dans les bras de l'Amiral.

À part.

Haut.

L'Amiral Kerguen

C'est deux ans d'absence... Ne pleure pas ! Ne pleure pas ! Tes pleurs me tuent ! Cela fait plus de mal que je croyais ! Console-toi : il ne partira pas. J'empêcherai qu'il parte. Et sais-tu pourquoi, ma chérie ?... Je suis si malade !... Je vais te manquer d'un instant à l'autre ! Et je veux que ceux que tu aimes soient là, tout près de toi, quand je n'y serai plus, - bientôt !

Richard

Il partira, pourtant ! C'est son devoir !

À l'Amiral.

Avec fermeté.

Elle s'éloigne précipitamment pour cacher l'émotion de l'aveu. L'Amiral jette un long regard dans la maison où elle est entrée, puis revient lentement vers Richard, qui l'attend, les bras croisés. L'Amiral lui présente un pli cacheté que Richard accepte d'abord sans comprendre.

Smilis

Son devoir !... Ah ! Oui !... Pardonnez-moi ! Dans le premier moment, la surprise, c'est vrai... Mais, au contraire, il faut qu'il parte, il doit partir, il a raison ! Et je vous le demande aussi !

Scène 6

L'Amiral Kerguen, Richard

Avec autorité :

Richard met le pli dans sa poche.

L'Amiral Kerguen

Voici mon testament, - les instructions dernières... Les suprêmes précautions. Ordre secret. À décacheter au large.

Richard

Non !... Il y a de mauvais dévouements ! Je rendrai le tien inutile ! J'interdirai à Georges d'être heureux à ce prix !

L'Amiral Kerguen

Qui t'a parlé de Georges ? Et quel est ce mot : dévouement ? C'est pour moi aussi que je meurs !

Richard

Toi ! Toi ! Est-il possible !... Un mari qui se sacrifie !

L'Amiral Kerguen

...Un père qui marie sa fille, et qui n'a, - par sa faute ! - Qu'un moyen de la marier !

Richard

Devant Dieu, - je ne serai pas ton complice !

L'Amiral Kerguen

Mais elle l'aime, Richard, elle se meurt, entends-tu ? Elle se meurt de tristesse ! C'est ma vie qui la tue ; je meurs pour qu'elle vive ! Ce n'est pas un suicide : - c'est une mort qui sauve ; - c'est un rachat !

Richard

Un soldat ne se tue pas !

L'Amiral Kerguen

Ne se fait-il pas sauter, quand il a jugé sa mort nécessaire ?

Richard

Ah ! Mon Dieu ! Mon Dieu !

D'un ton ferme et simple.

L'Amiral Kerguen

Voyons, Richard ! Ton métier de marin n'est-il pas de mourir, seul à ton bord, pour sauver le dernier de tes hommes ?... Regarde tes insignes, regarde les miens. En les prenant ce matin, je pensais à ce jour, - tu étais mon second, - où nous jugeâmes le bateau perdu... Désemparé, ne gouvernant plus, il allait à la côte, sur des falaises droites, invinciblement. Nous dîmes : « Il y en a pour une heure. » Alors, suivant notre vieille tradition, l'état-major descendit prendre la grande tenue, l'habit, l'épée, le costume de bal et de fête,- pour recevoir la mort, lui faire honneur, montrer aux hommes qu'on ne la craint pas, qu'on sait lui sourire. Dix officiers périrent. - Je pensais à cela tout à l'heure en regardant ma manche étoilée !... Richard, on va mourir ici... Embrasse- moi ! - Adieu, mon vieux camarade !

Se dégageant.

L'Amiral porte sa bague à ses lèvres. - Richard apercevant le geste de l'Amiral.

Richard

Ah ! Mon vieil ami ! Mais non, non, c'est impossible ! Qu'as-tu fait ?

L'Amiral Kerguen

C'est fini. Vois.

Richard

Ah !

L'Amiral Kerguen

Oui, tout est là : la faute, - et l'expiation !...

Richard

Martin !...

L'Amiral Kerguen

À la mer, mon secret, à la mer ! Là, là, elle est profonde !

Richard

Martin !...

Il revient.

- Immobile et debout, quoique chancelant, la main dans la main de Richard.

S'appuyant sur Richard.

Il s'assied épuisé.

Richard fait signe que oui. - Martin entre.

L'Amiral Kerguen

Richard, à moi ! Ta main ! Le bateau coule !... J'ai consacré ma vie à mon pays, Richard... Je peux bien faire cela pour mon enfant ! Mon secret,... son bonheur,... je te l'ai confié. Tu y veilleras ! Il faut nous quitter, mon pauvre Martin !

Scène 7

Martin, L'Amiral Kerguen

Martin

Que me dit-il là ?... Ah ! mon Dieu, c'est vrai !... Comme ça ? tout de suite ? Ça n'est pas possible ! C'est moi le vieux : mon tour est avant !

Martin s'agenouille et l'embrasse. L'Amiral, le repoussant avec fermeté.

S'inclinant vers lui et désignant Richard.

Mouvement de Martin.

L'Amiral Kerguen

Est-ce que tu vas pleurer, à présent, imbécile ? - Richard m'a dit adieu : embrasse-moi aussi. Et ne m'attendris pas !... Voici mon second ; je lui ai remis le commandement ; il te dira ce que tu auras à faire... Plus un mot !

On entend un coup de canon.

Martin

Oui, Amiral !

À Richard.

Souriant avec un pressentiment.

Richard et Martin veulent le soutenir. Il les repousse et marche, les bras tendus vers Smilis qui descend le perron.

L'Amiral Kerguen

Salut pour les couleurs !... C'est la dernière fois ! Tu les verras demain, sur la rade, au soleil, au bruit du canon, dans la fumée, - tous les pavillons en berne !... C'est le deuil-Amiral. Saluez !... Je ne la verrai plus !... La Voici ! Dieu est bon !... Smilis !...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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