Faustine
Scène 1
Michel, Fabrice
Michel
J'ai veillé plus d'une fois durant cette longue guerre ; mais je n'ai jamais passé, que je sache, une nuit pareille à celle-ci. Le jour commence à poindre. – La cloche de Saint Maurice va bientôt annoncer le soleil. – Serait-il possible qu'elle ne revînt pas ? – Ah ! Te voilà Fabrice ! Il est temps.
Il jette son manteau.
Fabrice
Oui, ma foi, car je suis brisé. Ouf ! quelle fatigue !
Michel
Tu viens du bal, sans doute ? Tu as joué cette nuit ?
Fabrice
Oui, et je dois dire, en dépit du hasard, que je me suis fort diverti. La plus délicieuse musique, les plus belles femmes de Venise ! – Mais que fais-tu là si matin ? Tu n'as pas l'air d'un homme qui se lève, – et ces flambeaux mourants qui pâlissent, ces yeux fatigués. – Qu'as-tu donc ?
Michel
Il faut apparemment que les aînés des familles veillent sur l'honneur de leur maison pendant que les enfants s'amusent.
Fabrice
L'honneur de leur maison, dis-tu ? Que signifie cela ?
Michel
Tu es bien jeune. – Sais-tu prêter et garder un serment ?
Fabrice
Eh ! Mon frère, je porte le même nom que toi.
Michel
Jure donc, par ce nom et par celui de notre mère qui n'est plus, que tu ne révéleras jamais ce que je vais te confier.
Fabrice
Soit ! – Je le jure. – Mais quelle voix sinistre.
Michel
Regarde cette porte.
Fabrice
Celle de notre soeur ? – Par quel hasard ouverte à l'heure qu'il est ?
Michel
Entre si tu veux, – tu n'éveilleras personne.
Fabrice
Elle vient donc de sortir à présent ?
Michel
Pas à présent.
Fabrice
Quand donc ? Quel motif ?.
Michel
C'est précisément pour lui faire cette question que je l'attends.
Fabrice
Et depuis quelle heure l'attends-tu ainsi ?
Michel
Depuis hier soir. – Tu parais surpris.
Fabrice
Parle mieux, – tu me fais frémir.
Michel
Je ne puis mieux parler ; je n'en sais pas plus que toi. Regarde et pense.
Fabrice
En vérité, je ne saurais faire ni l'un ni l'autre. Malgré le témoignage de mes yeux, certains soupçons, certaines idées, sont trop horribles, trop inattendus, pour que l'esprit, avant de les admettre, ne recule pas épouvanté.
Michel
N'est-ce pas ? C'est exactement ce que j'ai éprouvé en passant là, hier à minuit.
Fabrice
Tu étais seul ?
Michel
Oui, je revenais de l'arsenal.
Fabrice
Notre père dormait ?
Michel
Depuis longtemps.
Fabrice
Et Nina s'était retirée ?
Michel
Je le crois ainsi.
Il se promène quelque temps en silence.
Fabrice
Juste ciel !
Michel
À quoi songes-tu ?
Fabrice
À quoi songes-tu toi-même ? Nina m'a dit que notre soeur se levait quelquefois dans son sommeil et marchait endormie.
Michel
À d'autres ! – Je ne me repais point de contes de nourrice.
Fabrice
Quelle est donc ta pensée ? Tu ne l'oses pas dire.
Michel
Je l'oserai devant elle.
Fabrice
Non, par le Dieu vivant ! Tant que je conserverai le sentiment de mon propre honneur, je ne croirai jamais que ma soeur puisse cesser un moment de respecter le sien. Le doute même en est impossible. De tout autre que toi je ne le souffrirais pas.
Michel
Ni moi non plus.
Fabrice
Qu'est-ce donc à dire ? Il y a ici, évidemment, quelque mystère inexplicable. Pas plus que toi, je ne puis le pénétrer. Cette disparition, cette chambre vide, ce hasard même qui t'a pris pour témoin, tout cela est, j'en conviens, difficile à comprendre. Mais il est bien plus difficile encore de croire que la fille des Lorédan, après avoir vécu sans reproche pendant vingt ans sous le toit de ses ancêtres, perde tout à coup la raison.
Michel
Ce n'est pas de cela que je la soupçonne.
Fabrice
Et de quoi donc ? Supposons-lui un amour ignoré, que sais-je ? Quelque passion cachée au fond de l'âme (car elle en est capable, et c'est là ta pensée), ira-t-elle fouler aux pieds ce qui fut la règle et l'orgueil de sa vie, la loyauté, l'honneur, la pudeur ?
Michel
Tu crois peut-être.
Fabrice
Non ! Je ne crois rien. C'est notre soeur, c'est une Lorédan. Elle porte sur son visage la ressemblance de notre mère. Tant que je n'aurai pas la preuve qu'elle est coupable, tant que je n'entendrai pas de sa bouche l'aveu de son crime et d'un tel opprobre, je dirai : Non ! C'est impossible !
Michel
Le marquis Visconti, cousin du duc de Milan, doit arriver aujourd'hui même.
Fabrice
Eh bien ?
Michel
Notre soeur lui est promise.
Fabrice
Je le sais, et je suis convaincu.
Michel
Que ce mariage se fera ?
Fabrice
Sans aucun doute, et que, dans peu de temps, une fois les choses expliquées, tu regretteras amèrement les soupçons que tu viens d'avoir.
Michel
Que t'en ai-je dit ?
Fabrice
Tout ce que le silence peut dire.
Michel
Écoute-moi donc maintenant, que je parle. Tu es vif, prompt, toujours pressé, comme les gens qui n'ont rien à faire. Tu juges vite, de peur de réfléchir ; mais je suis dans ce fauteuil depuis hier soir, et j'ai compté les heures. Retiens ceci. L'absence de Faustine, si elle n'est pas un crime, est une ruse.
Fabrice
Une ruse, dis-tu ! Dans quel but ?
Michel
Dans le but fort clair et fort simple de faire rompre cette alliance.
Fabrice
Le beau moyen que de se déshonorer !
Michel
Elle sait très bien qu'il n'en sera pas ainsi. Elle sait très bien que tous tant que nous sommes, nous serions prêts à perdre notre fortune et la vie plutôt que de voir publier notre honte. Elle sait très bien que personne dans cette maison n'ira, en pareil cas, avertir notre père, car ce serait lui donner la mort, à ce vieillard qui, après ses sequins, ne chérit que son enfant gâté. Elle se croit sûre de l'impunité, ou, si on l'accusait tout bas, penses-tu qu'une fable ou un prétexte ferait défaut à son esprit subtil ? Ce n'est pas là ce qui l'inquiète ; mais ce qu'elle veut, ce qu'elle espère, c'est justement un scandale étouffé, c'est qu'on s'aperçoive de sa fuite, et que, sans en pouvoir deviner ou vouloir éclaircir la cause, on n'ose point passer outre et disposer de sa main.
Fabrice
Quelles imaginations tu te crées ! A-t-elle donc de la haine pour Visconti, ou de l'amour pour quelque autre ?
Michel
Qui sait ?
Fabrice
Pur fantôme, te dis-je !
Michel
Pas tant que tu peux le supposer. Je connais la tête des Vénitiennes ; je l'ai étudiée autre part que dans les miroirs des courtisanes. Il ne m'étonnerait pas le moins du monde que Faustine se fût échappée sans réfléchir d'avance où elle irait et dans le seul but que je viens de te dire.
Fabrice
Ainsi, tu crois qu'elle va revenir ?
Michel
Il le faut bien. Si elle cherche un scandale, c'est dans ce palais, vis-à-vis de nous seuls, et non ailleurs.
On entend une cloche.
Fabrice
Gageons que tu te trompes et que rien de tout cela n'est la vérité. Tiens, voici le jour ! Crois-tu qu'elle revienne maintenant?
Michel
Tu as raison : il est trop tard, le palais se remplit de monde. Mais où est-elle ? Que veut dire cela ? Si je me trompe en l'accusant de ruse, elle est alors bien autrement coupable, et, par mon saint patron l'Archange ! Je ne voudrais pas.
Fabrice
Tu ne voudrais pas porter la main sur elle, je pense ? Ne parlais-tu pas de notre père tout à l'heure ? Voudrais-tu être le meurtrier de ta soeur ?
Michel
S'il était vrai qu'un séducteur.
Fabrice
Oh ! Pour cela, n'en parlons pas. Si pareille chose était possible.
Michel
Que ferais-tu ?
Fabrice
Tu le demandes ?
Michel
Une provocation à la française, n'est-ce pas ?
Il ferme la porte restée ouverte.
Fabrice
Silence ! Silence ! J'entends marcher ; on vient de ce côté. Peut-être est-ce Faustine ? Non, c'est notre père. Que Dieu veille sur elle à présent !
Scène 2
Lorédan, Fabrice, Michel
À Fabrice.
Lorédan
Déjà levés, tous deux, mes enfants ! Voilà qui est bien... pour Michel s'entend. Car, pour toi, je sais tes allures ; tu n'as pas grand mérite à être debout maintenant ! Tu fais de la nuit le jour, tu cours les mascarades.
Fabrice
Mon père.
Lorédan
Oui, tu dissipes le bien de ta mère ; cela te divertit, mais gare l'avenir ! Tout vieux que je suis, je puis te faire encore attendre !
Fabrice
Eh ! Mon père, quelle triste opinion auriez-vous bien pu concevoir.
Lorédan
C'est bien, c'est bon, je connais ton coeur ; mais, quand je te vois ainsi emplumé, couvert de ces brillants hochets. Tu te ris de nos lois somptuaires !... Nous te confierons quelque jour à messer Grande. Allons, trêve de gronderie ! Je veux être gai aujourd'hui, car j'ai en poche de bonnes nouvelles. Mais qu'as-tu donc, Michel ? Tu es bien pensif !
Michel
Pardon, Seigneur... Comment va votre santé ? Vous êtes bien matinal aujourd'hui !
Lorédan
Vieille habitude, mon cher ami, vieille habitude de commerçant ; car, bien que je ne puisse plus faire profession de l'être, grâce à leur ridicule défense, je le suis et le serai toujours. Sotte et inutile chimère de vouloir nous en empêcher !... Et c'est à cette heure-ci qu'on reçoit ses lettres, qu'on y répond, qu'on règle ses comptes.
Fabrice
Ainsi, vous-même vous bravez les lois ?
Lorédan
Ah ! Ah ! Garçon, cela te fait rire ! Si je les brave, du moins ce n'est pas pour jouer aux dés. Certes, personne dans Venise n'est plus fier que moi de son nom ; personne, j'ose le dire, ne l'est à plus juste titre. Mais est-ce à dire pour cela qu'un honnête homme, de quelque rang qu'il soit, ne puisse travailler à sa fortune ? On ne m'en guérira jamais. Je suis patricien jusqu'à la moelle des os, mais je suis banquier au fond du coeur, et comme j'ai vécu je mourrai. Votre soeur Faustine n'est pas levée ?
Bas, à Michel.
Fabrice
Nous ne l'avons pas vue, Seigneur. Je tremble encore qu'elle ne paraisse.
Michel
N'y songe plus. Il est trop tard. Si elle doit revenir, sa fable est préparée.
Lorédan
C'est que la nouvelle dont je vous parlais l'intéresse principalement. Vous n'ignorez pas, mes enfants, que le Marquis Galéas Visconti va venir ici pour être mon gendre. Il vient de Milan. Il s'est arrêté quelques jours à Vérone, pour en prendre possession au nom de son cousin, et je l'attends d'un moment à l'autre, car je ne veux pas qu'il prenne d'autre logis que ce palais. Or savez-vous ce qui arrive ? Ce n'est pas une petite affaire, pour une maison telle que la nôtre, que de se voir l'alliée du duc de Milan ; et la Sérénissime Seigneurie se montre fort ombrageuse en telles occasions. Elle n'aime pas à voir une famille s'élever ainsi, dans son sein, au-dessus des plus hautes têtes, par l'appui d'un prince étranger. Elle craint que cette vieille colonne, en grandissant, n'ébranle l'édifice, – et c'est pourquoi on s'en est inquiété dans le Sénat.
Michel
Eh bien, Seigneur, qu'ont-ils résolu ?
Lorédan
Eh bien, mon fils, ils ont résolu – après mûre délibération – que la République adopte ma fille et la donne, comme princesse, avec une dot considérable, à ce digne et charmant marquis.
Fabrice
En vérité !
Lorédan
La chose est faite ; j'ai là un mot de l'ami Cornaro, qui a voulu le premier m'annoncer cela. Je ne sais pas encore pertinemment quelle est la dot, mais le mot est écrit : « considérable ». Que La République y trouve son compte, cela n'est pas douteux. Elle est bonne mère, mais bonne ménagère. Je crois qu'il y a sous main, entre nous soit dit, quelque projet de traité avec Milan, aux dépens du sieur de Padoue ; et les clefs de quelques petites villes de par la Marche trévisane pourraient bien se glisser dans la corbeille de noces. Eh ! Eh ! Ces fiers Morosini, avec leur Princesse de Hongrie, ils ne seront donc plus les seuls dont la fille ait été ainsi adoptée.
Michel
Je ne suis jamais sans inquiétude lorsque j'entends mon noble père parler ainsi des affaires d État.
Lorédan
Bon ! Te voilà avec tes scrupules. Un soldat ! Cela te sied bien ! Est-ce Charles Zéno, ton capitaine, qui t'enseigne cette prudence ?
Michel
C'est parce que je suis soldat qu'on m'a appris qu'il valait mieux agir.
Lorédan
Que de parler ? C'est ce qu'ils m'ont dit aussi quand je suis sorti du conseil intime. Je connais de reste Venise, et je sais que les murailles y ont des oreilles.
Fabrice
Non pas ici, mon père, mais.
Lorédan
Partout, partout !... J'ai vu à l'oeuvre les gens que le peuple appelle ceux de là-haut. Venise est le pays du silence. Il s'y promène dans les rues, avec la trahison par derrière, qui le suit en guise de laquais. Je sais tout cela, je lui ai payé ma dette : je me suis tu soixante-cinq ans ; mais je suis vieux, je suis las, cela m'ennuie. Je ne divulgue point les secrets de l'État, par la fort bonne raison que je les ignore ; mais j'ai été sénateur, correcteur des lois, conseiller, sage de la terre ferme ; il est bien temps que je sois moi-même, et si je radote dans ma barbe grise.
Michel
La trahison ne vieillit pas.
Lorédan
À mon âge, Monsieur, on ne craint plus que Dieu. Mais qui vient là ? Quel est ce bruit ?
Scène 3
Un Valet, Lorédan, Michel
Un Valet
Le seigneur Marquis Visconti vient d'aborder devant le palais.
Lorédan
Dieu soit loué !... Allons à sa rencontre.
Michel
Y pensez-vous, mon père ? Descendre vous-même ! C'est nous que regarde un pareil soin. Rentrez dans votre appartement.
Lorédan
Est-ce donc la mode aujourd'hui que les enfants fassent la leçon aux pères ? La peste soit de tes cérémonies ! Allez-y donc, puisque vous le voulez.
Scène 4
Lorédan, Nina
Il appelle.
Lorédan
Je crois, en vérité, que ces garçons-là me renverraient volontiers à l'école !... Hum ! Ce n'est pourtant pas sans plaisir que je vois en eux cet orgueil altier, cette chaleur du sang de ma race. Voyons un peu, que tout ceci ne nous fasse pas négliger nos affaires !... Il faut que je présente Visconti à Monsieur le doge. Monsieur le doge !... Jusqu'où dégradera-t-on cette dignité qui fut suprême ? Ce pauvre homme, à qui je présente mon gendre, n'aurait pas le droit de lui donner sa fille. La Quarantie s'y opposerait. Ainsi grandit, comme une forêt qui enveloppe tout dans son ombre, notre toute-puissante aristocratie. Contarini ! Tu es le premier doge dont la patrie reconnaissante ait prononcé l'oraison funèbre ; tu es le dernier qu'on ait appelé Seigneur ! Par mon patron ! Si les électeurs voulaient me planter, par mégarde, ce piteux bonnet doré sur la tête, je ferais comme Tiépolo, qui s'évada pour ne point régner, voire même comme Urseolo, qui, de désespoir d'être doge de Venise, alla se faire moine à Perpignan. Mais que fait donc cette paresseuse suivante ? Nina ! Nina !
Nina
Me voici, Monseigneur.
Lorédan
Est-ce que ma fille n'est point levée?
Nina
Elle ne m'a point fait appeler, Monseigneur.
Lorédan
Allez-y voir. Nina ! Nina ! Dites-lui que le marquis... que son futur époux. Non, ne lui dites rien... mais ayez soin de la faire belle.
Elle entre dans l'appartement de Faustine.
Nina
Oui, monseigneur.
Il appelle.
Lorédan
Il me semble qu'ils sont bien longs dans leur débarquement. Les compliments vont grand train sans doute. Cependant Michel n'en fait guère. Ils me diront encore que je suis bien pressé de laisser voir ma fille si matin. Ils trouveront cela contre l'étiquette. Foin de l'étiquette ! Est-ce pour rien qu'elle est belle ?... Oui, je veux lui donner quelques pierreries. Pippo ! Cela égaye une jeune beauté, et le reflet lui en saute dans les yeux. Notre voisin l'argentier Orso me donnera cela à bon compte. Il faut que je le fasse avertir. Pippo ! Pippo ! Ah ! voici notre fiancé.
Scène 5
Galéas Visconti, Lorédan, Michel, Fabrice
Galéas Visconti
C'est votre faute, seigneur, si je suis importun. Vous n'avez pas voulu me permettre de rien voir dans cette ville que j'aime tant, avant ce que j'en aime le mieux.
Lorédan
Soyez le bienvenu, Marquis. Mettez votre main dans celle-ci ni plus ni moins que si c'était la patte du lion de Saint-Marc en personne. Vous avez raison d'aimer vos amis.
Galéas Visconti
De tout mon coeur. Jamais le lion de Saint-Marc ne fut plus grand qu'en ce moment. Pendant qu'il extermine les Génois à vos portes, ses pavillons couvrent toutes les mers, et, bien qu'on le voie immobile, le monde entier sait qu'il a des ailes.
Lorédan
Vous savez que, pour un Vénitien, il n'y a pas de meilleur compliment que ceux qu'on adresse à Venise. Ah ça, dites-moi, êtes-vous las ? Vous avez fait le chemin cette nuit ?
Galéas Visconti
Oui ; si court que soit un voyage, la fraîcheur de la nuit me plaît. Ce n'est pas, il est vrai, la coutume ; mais le soleil et la poussière me gâtent les plus belles routes.
Lorédan
Cela est fort incommode, en effet.
Galéas Visconti
Et, par un brillant clair de lune, notre belle Italie endormie me semble encore plus belle qu'éveillée.
Lorédan
J'ai remarqué cela, et aussi que, la nuit, les gens de la suite vont plus vite ; ils s'arrêtent, en plein jour, au moindre village ; la peur les talonne dans l'obscurité.
Michel
La peur, Seigneur ?
En désignant Michel.
Lorédan
Eh ! Oui, la peur... des voleurs, des spectres, que sais-je ? De ces petites flammes égrillardes qui dansent le soir sur les ruisseaux. Vous ne connaissez pas celui-là ! Il ne veut pas que la peur existe.
Galéas Visconti
Il doit cependant l'avoir eue sous les yeux... devant lui, durant cette guerre.
Michel
Non, Marquis, le seul mal qu'on puisse dire des Génois, c'est qu'ils sont vaincus.
Lorédan
Et voilà l'autre mauvais sujet, qui ne craint pas non plus la nuit, mais bien les seigneurs de la nuit. Il est fort heureux que Barrattieri ait eu la glorieuse idée d'établir chez nous le règne des Cornet. Méchant garçon !... Vous le voyez, Marquis, je vous mets au courant des petits secrets de la famille, afin que vous ne vous trompiez pas de voisin quand vous y prendrez votre place.
Galéas Visconti
La plus humble près de vous, Seigneur, sera toujours la plus haute à mes yeux.
Lorédan
Que nos projets puissent s'accomplir, vous n'aurez pas la plus mauvaise. Ma chère Faustine, seigneur Visconti.
Michel
Mon père.
Lorédan
Je n'en veux point parler. Son éloge dans ma bouche, je le sais très bien, Michel, aurait mauvaise grâce ; il serait malséant à un père de vanter ce qui fait la consolation et le charme de sa vieillesse. N'est-ce point votre avis, marquis ?
Galéas Visconti
Non, seigneur ; à vous dire vrai, je pense là-dessus tout autrement ; s'agirait-il d'une princesse souveraine, la bénédiction d'un père m'a toujours semblé la plus belle couronne qu'une jeune fille puisse porter au front.
Lorédan
Nous nous entendrons, je le vois, quittes à être grondés tous deux. Vous allez voir ma fille ; tout à l'heure je l'ai fait prévenir.
Fabrice
Seigneur, je crains qu'il ne soit pas possible... en ce moment.
Lorédan
Quoi ? Qu'est-ce donc ?
Galéas Visconti
Ne me laissez pas être deux fois indiscret, permettez que je me retire.
Lorédan
Quoi donc ? Est-ce qu'elle est malade ? Je viens de voir Nina, qui ne m'a rien dit. Réponds, Fabrice ; tu m'inquiètes. Est-ce quelque motif que j'ignore ?...
Fabrice
Que va-t-il arriver ?
Michel
Que veux-tu que j'en sache ?
Il va pour entrer chez Faustine et s'arrête en la voyant.
Lorédan
Eh bien ! Vous ne vous expliquez point ! Que veut dire cela ? Excusez-moi, marquis, mais je vais m'informer. Eh ! Que rêvez-vous donc ? La voici elle-même.
Scène 6
Lorédan, Galéas Visconti, Faustine, Fabrice, Michel
Lorédan
Ma fille, voici le Seigneur Visconti qui vient de l'armée et qui nous fait l'honneur d'être notre hôte dans le palais. Il vient s'y reposer des fatigues de la guerre.
Galéas Visconti
Je n'en ai vu que les hasards, Madame, et, s'il en est de cruels, il y en a d'heureux, puisque j'en ai pu trouver un qui me permet d'être à vos pieds.
Faustine
Vous venez de Milan, Seigneur ! Comment se porte la Princesse Valentine ?
Galéas Visconti
Elle nous a quittés pour toujours. Nous espérions en vain la revoir ; elle veut rester Duchesse d Orléans.
Faustine
Je connais sa devise, Seigneur !
Galéas Visconti
Elle est un peu triste.
Faustine
Il est vrai : « Rien ne m'est plus... plus ne m'est rien. » Elle est triste, mais digne d'elle.
Galéas Visconti
C'est celle d'un coeur brisé.
Faustine
C'est celle d'une âme vaillante.
Galéas Visconti
Cependant ses amis voudraient l'en voir changer.
Faustine
Êtes-vous sûr que ce soient ses amis ?
Galéas Visconti
Je crois être du nombre de ceux qui l'aiment le mieux.
Faustine
Et moi aussi, bien que ce soit d'un peu loin.
Galéas Visconti
Je le sais, Madame, et je serais heureux si le nom de ma belle cousine pouvait me recommander à vous.
Faustine
Le vôtre vous suffit, Seigneur, pour être le bienvenu partout.
Fabrice
M'as-tu trompé, ou t'es-tu trompé toi-même ?
Haut.
Lorédan
Elle lui fait, ce me semble, un accueil bien lugubre. Marquis, il faut que je vous conduise à l'appartement qu'on vous a préparé.
Galéas Visconti
Je ne voudrais pas.
À part.
Haut.
Il sort avec Visconti.
Lorédan
Venez, je vous en prie. L'affaire de la dot changera son humeur. Marquis, je vous montre le chemin.
Michel
Soeur, j'ai à te parler.
Faustine
Quand tu voudras.
Michel
Tout de suite.
Faustine
Comme tu voudras.
Michel
Laisse-moi seul avec elle, Fabrice !
Il sort.
Fabrice
Épargne-la.
Scène 7
Michel, Faustine
Michel
L'amiral, cette nuit, m'avait fait demander. Il y avait eu une fausse alarme, quelques feux allumés à Chiozza. Après avoir visité les postes, j'allais rentrer, lorsqu'en poussant la porte de cette salle, le vent, qui soufflait avec violence, fit ouvrir l'autre devant moi. Je m'avançai, croyant trouver la vieille Nina encore debout. Ne voyant personne, j'appelai Faustine ; l'écho de la voûte seul me répondit, et la lueur de la torche que j'avais à la main me montra jusqu'au fond l'appartement désert. Alors j'allumai ces flambeaux et je m'assis dans ce fauteuil. Où était Faustine ?
Faustine
Dieu le sait.
Michel
Chère petite soeur, j'ai attendu longtemps, cette nuit. Es-tu bien sûre de ma patience ?
Faustine
J'ose y compter.
Michel
La patience et la haine sont lentes toutes deux ; mais la colère et la vengeance sont promptes. Je me nomme Michel Lorédan.
Faustine
Et moi, Faustine. De qui veux-tu te venger ?
Michel
Si je le savais, ce ne serait plus à faire.
Faustine
Tu ne le sauras pas.
Michel
Demain, si je le veux.
Faustine
Non, car je vais te dire à l'instant tout ce que tu peux savoir. On veut me marier, et j'ai un époux.
Michel
Vraiment ! C'était là ta fable ? Ainsi, c'est un mariage secret ?
Faustine
Oui, vous avez voulu disposer de moi, et, pour que cela fût impossible, j'ai prononcé un de ces serments qui décident de notre vie et qui nous suivent dans le tombeau.
Michel
Fort bien ; je te reconnais là. Et il n'est pas permis à ton frère de savoir le nom que tu portes ?
Faustine
Pas à présent.
Michel
En vérité ! Et que répondras-tu à mon père lorsqu'il te présentera lui-même un époux ?
Faustine
Rien, car je compte sur toi pour l'en empêcher.
Michel
De mieux en mieux. Et si je refusais d'avoir pour toi cette complaisance ? Tu es bien hardie de me confier ton secret ; ne sais-tu pas ?
Faustine
Je sais à qui je parle, mon frère, et je ne crains rien pour mes paroles.
Michel
Mais enfin, si je refusais ?
Faustine
Tu serais cause d'un grand malheur.
Michel
Je ne m'étais pas trompé d'un mot. Et je savais d'avance chacune de tes paroles. Ainsi tu n'as pas craint, dans ta ruse audacieuse, de jouer avec notre repos et les cheveux blancs de ton père ?
Faustine
J'ai cru que tu les respecterais.
Michel
Sans doute ; et ce respect sacré, cette piété d'un fils pour son père, tu t'en es servie comme d'un instrument, comme d'un chiffre dans ton calcul. Il est fâcheux que j'aie eu le temps de réfléchir la nuit dernière, que ta comédie soit prévue, et que ce mariage que tu as imaginé pour te dispenser d'obéir.
Faustine
Imaginé, mon frère ?
Michel
Oui, ma soeur, nous nous attendions à cela.
Elle lui montre un anneau à son doigt.
Faustine
Imaginé ! Voici un anneau.
Michel
Si le pareil existait quelque part, malheur à la main qui le porterait !
Faustine
Malheur ! Dis-tu ?
Michel
Malheur et mort ! Mais ce n'est qu'un jeu, un ridicule mensonge.
Faustine
Michel, j'aime et je suis aimée.
Michel
Non, non !
Faustine
J'aime et je suis aimée ! Si tu n'entends pas que c'est mon coeur qui parle, c'est que le tien n'a jamais rien dit.
Michel
Jure-le.
Faustine
Je l'ai déjà juré.
Moment de silence.
Michel
Malheureuse fille ! serait-ce possible ? Mais, si cela était, pourquoi taire son nom ?
Faustine
Parce qu'il le faut maintenant.
Michel
Maintenant ! Si ce n'est pas la peur qui t'empêche de le dire, c'est donc la honte ?... Est-ce un patricien ?
Faustine
Peut-être.
Michel
Non, ce n'en est pas un. On le saurait. On le verrait.
Faustine
Et si ce n'en était pas un ?
Il s'approche d'elle.
Michel
Qui donc ? Tu ne me réponds pas. Est-ce bien possible, Faustine ? Ainsi l'affreux soupçon que j'osais à peine concevoir est la vérité !
Faustine
Quel soupçon ?
Michel
Ainsi, en un jour, en un instant, tu as oublié qui tu es, qui nous sommes ! Ainsi tu as forfait à l'honneur !
Faustine
De quel honneur veux-tu parler ? Est-ce du mien, mon frère ?
Michel
C'est du nôtre à tous. L'honneur, Faustine, cette barrière sacrée, ce trésor enfoui au seuil de la famille, tu as marché dessus pour sortir d'ici. Quand cette maison où nous sommes serait une cabane au lieu d'un palais, devant l'honneur il n'y a ni riche ni pauvre, et la tache que ne ferait pas la fille d'un pêcheur au manteau troué de son père, la fille des Lorédan la fera au Livre d'or, à la place où est son nom !
Faustine
Si tu respectais ce nom autant que tu veux sembler le faire, tu ne commencerais pas par outrager ta soeur. As-tu bien compris ce qu'elle t'a dit ? Je te le répète : J'aime et je suis aimée. Hier, on m'a appris que Visconti arrivait et que je devais appartenir à un autre que celui à qui appartient ma vie. Je n'ai pas craint ta colère, pas plus que l'arrivée du Seigneur Visconti, pas plus que votre politique, prête à me faire d'un linceul une robe nuptiale. Ce que j'ai redouté, c'est un mot de mon père, c'est sa juste et froide raison, forte de toute son expérience, plus forte encore de ma tendresse pour lui. Qui sait ? Peut-être une prière, une larme à côté de ses cheveux blancs, voilà ce dont j'ai voulu me défendre. Être fidèle à la foi jurée, appelles-tu cela forfaire à l'honneur ? Le vôtre, à vous, se montre partout : à la maison, au palais, au sénat, dans les rues, en mer, au combat ! Vous le portez au bout de votre épée ! Le nôtre, à nous, est au fond de notre âme. Tout ce que nous pouvons, c'est aimer ; tout ce que nous devons, c'est d'être fidèles. Je ne suis point femme, mais fiancée. Je n'ai point forfait à l'honneur ; j'ai craint de faillir à l'amour, et j'en ai pris Dieu pour témoin.
Michel
Un amour indigne de toi !
Faustine
Eh ! Qu'en sais-tu ? Je ne t'ai pas dit que ce ne fût pas un patricien. Si j'ai commis une faute en ne vous consultant pas, est-ce une preuve que je ne sache pas choisir ? S'il ne m'est pas permis à présent de nommer celui qui est mon époux, de quel droit décides-tu qu'il est indigne de l'être ? Et, s'il m'est arrivé d'inspirer quelque amour, suis-je donc si laide, mon frère, qu'un de nos grands seigneurs ne puisse penser à moi ? Mais, d'ailleurs, noble ou roturier, n'y a-t-il pas là-bas, au fond de l'Adriatique, quelque endroit où, durant cette guerre, les privilèges s'effaçaient, où la mort oubliait les droits de naissance ?
Michel
C'est donc un soldat ?
Faustine
Peut-être. Tu parlais d'une tache faite au Livre d'or ; si le sang versé pour la patrie peut en faire une, tu as raison.
Michel
C'est là le serment que tu as fait ?
Faustine
Oui, devant Dieu.
Michel
Dieu ne reçoit pas de pareils serments faits au hasard par une fille rebelle.
Faustine
Sont-ce des serments faits au hasard, ceux qu'on prononce au pied des autels ?
Michel
Oui. Prononcés sans notre aveu, les tiens sont nuls devant les lois.
Faustine
À l'heure où nous parlons, mon frère, ils sont écrits dans les cieux.
Michel
Voici une main qui se chargera de les effacer sur la terre.
Faustine
Efface-les donc. Ils sont là.
Michel
Tu me braves ! Mais, grâce au ciel, ils ne sont pas là seulement. Est-ce tout de bon que tu te flattes de me cacher ce que je veux apprendre ? Tu ferais mieux de me le dire ; aussi bien pour toi que pour l'autre.
Faustine
Et que ferais-tu si je te le disais ?
Michel
Je le tuerais.
Faustine
Non pas. Tu l'assassinerais.
Michel
Peut-être ne prendrais-je pas même cette peine.
Faustine
Mais je ne t'ai pas dit, mon frère, que ce ne fût pas un patricien.
Michel
Comment ?
Faustine
Mais non ; je n'ai point dit cela. La colère te prend tout d'abord et t'empêche de réfléchir. Tu as le sang trop vif, l'humeur trop emportée.
Michel
Si tu oses te jouer de moi, rusée Vénitienne, je t'arracherai ton masque.
Faustine
Je ne le crois pas.
Michel
Nous verrons.
1851
Faustine
Essaye.