Bois-Rosé
Scène 1
Marquis de Rosny, Laforest
Marquis de Rosny
Penses-tu que cet accident retienne longtemps Monsieur de Rosny dans cette auberge ?
Laforest
Les ouvriers m'ont dit que sa voiture ne pouvait être raccommodée avant une heure.
Marquis de Rosny
Porte-leur cet argent de ma part ; dis-leur qu'ils prolongent leur travail, et qu'ils tâchent d'arrêter ici ce Ministre pendant deux heures entières.
Laforest
Monsieur le Marquis n'a rien de plus à m'ordonner ?
Marquis de Rosny
Tiens-toi sur la porte de cette auberge ; et si les perfsonnes qui passeront, apercevant la livrée de Monsieur de Rosny , demandent s'il est à Louviers, réponds intrépidement que non.
Laforest
La commission dont vous me chargez est délicate. Ce mensonge n'est pas aisé à soutenir ; et si Monsieur de Rosny s'en fâche, un pauvre diable comme moi est bientôt sacrifié.
Marquis de Rosny
Ne vois-tu pas que c'eft pour le repos de Monsieur de Roqny que je te mets-là en sentinelle ?
Laforest
Je le crois ; cependant...
Marquis de Rosny
Sans cette précaution, le Ministre va se voir assiégé par tous les passants, et fatigué de demandes importunes. Exécute bien cet ordre, et Monsieur de Rosny récompensera ton exactitude.
Laforest
Je ne prétends point à sa reconnaissance ; et j'aimerais beaucoup mieux ne pas lui rendre ce service.
Marquis de Rosny
Fais ce que je te dis, et ne réplique pas.
Scène 2
Marquis de Rosny
Marquis de Rosny
Allons, mes affaires sont en bon train ; le hasard me servira mieux ici que tous mes amis. J'en ferai plus en deux heures, dans cette auberge, qu'en deux ans à la Cour. Je n'ai ici ni concurrents , ni envieux ; le Ministre est à moi pour ce coup. Je le tiens bloqué dans ma chambre ; il ne m'échappera pas. Déjà, par des délations anonymes, j'ai su perdre Bois-Rosé dans l'esprit du Roi et du Marquis de Rosny, et lui faire ôter le Gouvernement de Fécamp. Il s'agit maintenant de me faire nommer à sa place. Car je suis bon ; je ne fais point le mal pour le mal : je ne nuis à autrui que pour me servir moi-même ; et je me sens la conscience si délicate, que je me reprocherais toute ma vie d'avoir dépouillé ce pauvre Bois-Rosé, si sa dépouille appartenait à quelqu'autre qu'à moi... Cependant ce traité que Monsieur de Rosny vient de conclure avec l'Amiral de Villars, m'inquiète. On laisse, dit-on, à la disposition de l'Amiral le Gouvernement de Fécamp... Mais ne peut-on pas exiger qu'il me le donne ?... Avant de parler au Marquis de Rosny, voyons son commis, et tâchons de le gagner. Le Commis gouverne le Ministre, le Ministre gouverne le Roi... Laforêt ?... Laforêt ?...
Scène 3
Marquis de Rosny, Laforest
Marquis de Rosny
Monsieur Discret est-il occupé avec Monsieur de Rosny ?
Laforest
Non, Monsieur ; il se promène dans la galerie voisine, en attendant le départ du Ministre.
Marquis de Rosny
Dis-lui que je le prie de se rendre ici ; que je veux l'entretenir sans témoins sur une affaire importante.
Scène 4
Marquis de Rosny
Marquis de Rosny
Il est bien sur, pour un homme de qualité, de ramper devant ces nouveaux parvenus, de les caresser, de les flatter ! Que diraient mes aïeux, s'ils voyaient leur descendant faire honteusement sa cour à un homme obscur, à un plat roturier ?... Ce qu'ils diraient ?... Ma foi, ils diraient que je les imite... Ils ont fait jadis ce que je fais aujourd'hui ; et s'ils n'avaient pas flatté des commis et des secrétaires, nous serions peut-être encore des roturiers, comme celui à qui je demande audience.
Scène 5
Marquis de Rosny, Monsieur Discret
Marquis de Rosny
Mon cher Monsieur Discret ,vous savez, je crois, que vous n'avez pas en France un meilleur ami que moi ?...
Monsieur Discret
Oui, Monsieur, je le sais.
Marquis de Rosny
Et que, quand bien même, ce qu'à Dieu ne plaise, l'envie triompherait du mérite, mon amitié survivrait à votre disgrâce.
Monsieur Discret
On n'exige point tant de confiance à la Cour ; et c'est assez aimer un homme, que de ne pas lui nuire, tant qu'il est en place.
Marquis de Rosny
Non, ce n'est point assez pour deux coeurs comme le vôtre et le mien. Croyez-moi, je vous révère, je vous aime comme mon propre père.
Monsieur Discret
Ah ! Monsieur, je n'ai jamais mérité...
Marquis de Rosny
Je suis le plus malheureux des hommes.
Monsieur Discret
Et en quoi, s'il vous plaît ?
Marquis de Rosny
En ce que les protestations d'attachement que dont les gens de qualité, sont toujours suspectes.
Monsieur Discret
J'en excepte les vôtres, Monsieur...
Marquis de Rosny
À l'instant où je vous jure que je suis votre ami... je dis ami de coeur... Je parie que vous doutez de ma sincérité.
Monsieur Discret
Je suis loin d'en douter.
Marquis de Rosny
Je me rends justice ; je sens que je suis déplacé à la Cour.
Monsieur Discret
Vous, Monsieur ?
Marquis de Rosny
Oui. J'ai le défaut de dire ce que je pense, ce que je sens, de montrer mon âme toute nue, de ne pouvoir résister au penchant de l'amitié, et de ne savoir pas dissimuler les sentiments que m'inspire un homme de mérite. Je ne puis, même en présence de ses ennemis, m'empêcher de dire que je l'estime. Je sens bien que cette franchise me perdra quelque jour : mais, que voulez-vous ? Je ne puis la contenir ; et j'ai été dix fois prêt à me couper la gorge avec les gens qui attaquaient votre réputation.
Monsieur Discret
Monsieur, je suis confus...
Marquis de Rosny
Confus ? Ce n'est point vous qui devez l'être ; c'est moi qui le suis, de ne vous avait point encore prouvé combien je vous aime. Mais voici une occasion où je vais vous témoigner mon amitié, de la manière la plus flatteuse pour une âme aussi délicate que la vôtre. N'est-ce pas vous obliger vous-même, que de vous procurer les moyens d'obliger un de vos bons amis ?
Monsieur Discret
Sans doute.
Marquis de Rosny
Je savais bien que j'avais trouvé l'endroit le plus sensible de votre âme, et que j'avais choisi le genre de services qui vous serait là plus agréable.
Monsieur Discret
Et quel est celui de mes amis que je pourrai obliger par vos soins ?
Marquis de Rosny
Le plus sincère, le plus zélé, le plus fidèle de tous ; en un mot, c'est moi-même.
Monsieur Discret
Vous m'avez bien jugé, et vous êtes en effet de tous les courtisans celui que je servirai avec le plus d'ardeur.
Marquis de Rosny
Ah ! Laissez-là ce nom de courtisan. Vous savez bien que je ne le suis pas. Je suis si loin de l'art de ces messieurs, que si vous étiez, un homme sans mérite, je vous le dirais en face, comme je vous dis que vous êtes, après le Roi, ce qu'il y a de plus estimable à la Cour.
Monsieur Discret
Et Monsieur de Rosny n'est il rien ?
Marquis de Rosny
Monsieur de Rosny est un Ministre qui a le tact très sûr dans le choix des hommes, et qui fait très bien suivre un conseil. Toutes ses opérations font excellentes ; mais on fait à qui la gloire en eft due , et que dans votre département . ...
Monsieur Discret
Laissons-là l'ironie... De quoi s'agit-il t
* On sent assez que dans la conduits de ce petit drame, l'auteur a été obligé d'altérer un peu l'Histoire. [NdA]
Marquis de Rosny
Si le traité conclu avec l'Amiral de Villars était un mystère, je me garderais de vous en parler. Mais ce secret d'État n'en est plus un. On fait que l'Amiral livre la ville de Rouen et la Province au Roi, à condition qu'il en conservera le Gouvernement, et nommera les Gouverneurs des Places. Voilà les articles généraux et préliminaires. Quant aux articles particuliers*, il est temps encore de les créer ou de les changer. Déjà on a ôté à Bois-Rosé le Gouvernement de Fécamp.
Monsieur Discret
Oui : cette sévérité nécessaire contiendra les autres Gouverneurs dans leur devoir.
Marquis de Rosny
Avouez, Monsieur, que celui qui a averti Monsieur de Rosny que Bois- Rosé, malgré sa feinte soumission, était encore ligueur et Espagnol dans l'âme, a rendu à l'État un service important.
Monsieur Discret
Très important, sans doute.
Marquis de Rosny
Convenez que son zèle mérite une récompense distinguée.
Monsieur Discret
Je le crois, comme vous.
Marquis de Rosny
Et que s'il n'a pas signé le mémoire qu'il a fait parvenir au Ministre, sa modestie et son désintéressement donnent un nouveau prix à ce service.
Monsieur Discret
Passons.
Marquis de Rosny
Eh bien, cet utile citoyen, ce bon serviteur du Roi, le connaissez-vous ?
Monsieur Discret
Non.
Marquis de Rosny
Quoi ! À son zèle pur et désintéressé vous ne pouvez le reconnaître ?
Monsieur Discret
Non, Monsieur.
Marquis de Rosny
Les sujets si fidèles sont cependant bien rares.
Monsieur Discret
Mais vous, le connaissez-vous ?
Marquis de Rosny
Eh ! Parbleu, c'est moi-même.
Monsieur Discret
Vous, Monsieur ?
Marquis de Rosny
Vous êtes étonné qu'avec tant de candeur et de franchise, je signale mon zèle par un écrit clandestin ?
Monsieur Discret
Oui : je vous l'avoue, je croyais qu'un homme de votre rang devait se nommer lorsqu'il accusait son ennemi.
Marquis de Rosny
J'avais signé le plus fidèle, le plus zélé des Sujets du Roi ; n'était-ce pas me nommer ?
Monsieur Discret
Pas tout-à-fait.
Marquis de Rosny
Au reste, qu'importe qu'un Mémoire soit anonyme ou non, lorsqu'il est fondé sur des preuves incontestables ? Ces deux vaisseaux Espagnols qui rodent depuis un mois le long de la côte de Fécamp, sont d'intelligence avec Bois-Rosé. Cela est clair.
Monsieur Discret
Cela est du moins vraisemblable.
Marquis de Rosny
Il a envoyé une corvette sous prétexte de les reconnaître ; mais c'était en effet pour parler à ces capitaines, et concerter avec eux les moyens de leur livrer la ville.
Monsieur Discret
C'est ce que l'on a craint.
Marquis de Rosny
Il est vrai que la corvette s'est approchée à la portée du mousquet, qu'elle a fait feu, que les Espagnols lui ont répondu par quelques volées. Mais tout ce combat était simulé pour tromper les habitants assemblés sur le rivage, et je fais que, de part et d'autre, on tirait à poudre.
Monsieur Discret
En effet, il n'y a eu sur la corvette ni morts ni blessés ; du moins vous l'assurez dans votre Mémoire.
Marquis de Rosny
Bois-Rosé fait beaucoup de bruit de son escalade ; mais cette expédition entreprise pour la Ligue prouve ce que j'ai avancé, qu'il est l'ennemi du Roi.
Monsieur Discret
Fort bien : mais où tend ce discours ?
Marquis de Rosny
Je pense que celui qui a découvert la perfidie de ce Gouverneur, mérite seul de lui succéder.
Monsieur Discret
Mais le traité avec l'Amiral...
Marquis de Rosny
Le Roi peut exiger que l'Amiral me nomme. Par-là les droits de Villars sont conservés, et le Roi aura dans Fécamp un Gouverneur fidèle. Car, ne vous y trompez pas, quoique l'Amiral ait dit : La Ligue est maintenant de crier vive le Roi, il est encore ligueur au fond de l'âme ; et, si on ne se hâte de lui lier les mains, il ne placera dans Fécamp qu'un Ligueur comme lui.
Monsieur Discret
Monsieur de Rosny a les mêmes alarmes. Il songe à nommer un Gouverneur. De vieux Officiers le sollicitent, et vous êtes jeune.
Marquis de Rosny
Est-ce donc par les années qu'on mesure le mérite et le courage ?
Monsieur Discret
Plusieurs de vos concurrents présentent pour titres des blessures honorables, et vous n'ayez point été blessé.
Marquis de Rosny
Je me suis exposé cent fois à l'être.
Monsieur Discret
Chacun d'eux a commandé : jusqu'à ce jour vous n'avez fait qu'obéir. Tous se sont signalés par des exploits éclatants ; et vous, les occasions vous ont manqué. Jusqu'à présent, vous n'êtes point sorti de la foule des braves Officiers ; Monsieur de Rosny est juste, il pèse les services... Mais que lisez-vous-là ? Un billet doux ?
Marquis de Rosny
Non, parbleu.
Monsieur Discret
Vous voulez en vain dissimuler. On sait que, si vous n'êtes pas heureux en guerre, vous l'êtes en amour ; et je parie que, dans cette lettre, quelque Belle vous donne un rendez-vous.
Marquis de Rosny
Vous vous trompez ; cette épître est d'un de mes gens d'affaires qui m'annonce la mort du Prieur de Pleinval, et qui me presse de nommer son successeur. Ce Prieuré est un des meilleurs de France. Vous avez un neveu catholique et prêtre, je songeais à lui... Mais revenons... Vous dites donc que mes services ?...
Monsieur Discret
Sont dignes des plus belles récompenses.
Marquis de Rosny
Que je suis jeune ?
Monsieur Discret
Mais plus prudent que les vieillards.
Marquis de Rosny
Que jusqu'à ce jour je n'ai fait qu'obéir ?
Monsieur Discret
Mais qu'en obéissant vous vous êtes montré digne de commander.
Marquis de Rosny
Que Monsieur de Rosny est juste, qu'il pèse les services ?
Monsieur Discret
Et que c'est pour cela même qu'il vous fera nommer au Gouvernement de Fécamp. Je vous en réponds...
Marquis de Rosny
Et moi qui suis juste aussi, je donnerai à votre neveu le Prieuré de Pleinval.
Monsieur Discret
Fort bien... Mais qui entre ici ?
Marquis de Rosny
Ah ! Voilà les importuns qui accourent à c'est ce que je redoutais.
Scène 6
Monsieur Discret, Marquis de Rosny, Une Veuve
Monsieur Discret
Puis-je savoir, Madame, ce qui me procure une visite si agréable ?
Marquis de Rosny
En vérité, la Cour ne possède rien d'aussi parfait que Madame.
Une Veuve
Je ne le cache point, ma beauté me fut chère ; il fut un temps où je prenais soin même de ma parure, pour plaire au plus vertueux, au plus aimable des époux.
Monsieur Discret
L'état où je vous vois, ces sombres vêtements, tout m'annonce que vous l'avez perdu.
Une Veuve
Il n'est que trop vrai : il a été tué au siège de Rouen.
Marquis de Rosny
Et vous le pleurez encore ! Cela est inconcevable.
Une Veuve
Le jour fatal où je l'ai perdu est encore présent à mon esprit. J'étais dans ma Terre à une lieue de Rouen ; là , dans des alarmes continuelles, tremblante au bruit des foudres d'airain, croyant toujours que le coup que je venais d'entendre avait frappé mon époux, je passais une vie plus cruelle que la mort. Tout-à-coup on m'annonce que les Assiégés ont fait une sortie ; que mon époux percé d'une lance... Pardonnez à mes larmes : si l'aviez connu, vous en verseriez vous-même... Je vole sur le champ de bataille, et parmi les morts, parmi les mourants, je le cherche : ... je le vois... ; la lance fatale était encore enfoncée dans don flanc ; des yeux étaient couverts des ombres de la mort. Je me précipite sur lui ; je veux le réchauffée dans mes bras : inutiles soins ! On m'arrache à cet affreux spectacle : j'étais sans voix, sans sentiment ; ... et à cet instant même, je sens que mes forces m'abandonnent ... Monsieur, soutenez-moi.
Monsieur Discret
Madame, calmez-vous, reprenez vos sens. Votre époux est mort, mais il est mort les armes à la main ; mais il est mort pour son Roi, et dans ce moment où les Rebelles reconnaissent leur erreur, combien de Ligueurs aimeraient mieux être morts comme lui, que d'avoir vécu coupables !
Marquis de Rosny
La perte que vous avez faite est grande sans doute ; mais elle n'est point irréparable. Avec tant d'appas, on trouve aisément un consolateur ; et il n'est point de Seigneur à la Cour, qui ne s'estimât heureux d'essuyer vos larmes, et de succéder à l'époux que vous pleurez.
Une Veuve
Qui ? Moi ! Je brûlerais d'une flamme nouvelle ! Cher époux, je ferais un tel outrage à ta mémoire ! Ah ! Tu le fais, je ne soupiré qu'après l'instant où je pourrai te rejoindre dans la tombe, et confondre ma cendre la tienne.
Monsieur Discret
Et cet époux vous a-t-il laissé des enfants ?
Une Veuve
Ah ! Du moins s'il revivait dans un fils qui me retraçât son image ! Mais non, je reste seule, désolée, indigente.
Monsieur Discret
Indigente !
Une Veuve
Oui, Monsieur ; mon bien, celui de mort époux, tout a été sacrifié au service du Roi. Depuis un an, je n'ai d'autre nourriture que mes larmes.
Monsieur Discret
Eh ! Pourquoi, Madame, n'avez-vous pas plutôt informé le Ministre de votre situation ?
Une Veuve
L'état cruel où je suis réduite ne m'a pas permis de me présenter à la Cour : mais apprenant que Monsieur de Rosny était à Louviers, je suis accourue sans autre appareil que ma douleur, sans autres protecteurs que mon indigence et les services de mon époux.
Monsieur Discret
Madame, je vais m'empresser à vous servir, et je crois pouvoir vous promettre une pension proportionnée à vos besoins.
Une Veuve
Je ne ferai pas longtemps à charge à l'État. Mes larmes éteindront bientôt le flambeau de mes jours, et j'irai chez les morts me réunir au seul objet qui me fut cher.
Monsieur Discret
Écartez ces sombres idées, et jouissez longtemps de la reconnaissance de Henri IV.
Une Veuve
Voici un Mémoire des services de mon époux. Je vous prie de le remettre à Monsieur de Rosny. Dispensez-moi de vous le lire. À chaque mot les sanglots étoufferaient ma voix. Je vais, en attendant les bienfaits du Roi, cacher ma douleur dans mon obscure retraite.
Scène 7
Monsieur Discret, Marquis de Rosny
Monsieur Discret
Ma foi, elle m'a ému.
Marquis de Rosny
Elle m'a pénétré.
Monsieur Discret
Moi qui suis accoutumé à voir couler des pleurs, je vous avoue que je me suis senti prêt à en répandre.
Marquis de Rosny
Cette douleur-là n'était pas jouée.
Monsieur Discret
C'était l'accent de la nature.
Marquis de Rosny
Jusqu'à ce jour, j'avais refusé de croire à la confiance des veuves : mais me voilà converti.
Monsieur Discret
Pour moi, cette exception ne me fait point changer d'opinion sur le reste des femmes.
Marquis de Rosny
Oh ! Parbleu, il faut appuyer cette Veuve de tout votre crédit. Elle a des grâces, de l'esprit, de la beauté ; et avec tout cela, elle est vertueuse et fidèle à la mémoire de son époux ! Cela tient du prodige. Ses yeux noyés de larmes ont cependant toute leur vivacité. Une armée entière de chagrins, de regrets, n'a point altéré la fraîcheur de son teint ; tout est étonnant dans cette femme.
Monsieur Discret
Une fidélité si rare mérite bien d'être récompensée.
Marquis de Rosny
Cela ne tire point à conséquence ; et si le Roi ne fait des pensions qu'aux veuves aussi fidèles que celle-ci, il ne se ruinera pas.
Monsieur Discret
Non, certes ; et l'économe Monsieur de Rosny n'osera en murmurer.
Marquis de Rosny
Lisons son Mémoire : dicté par une douleur si noble et si profonde, il doit être attendrissant.
Monsieur Discret
Mais quel est ce papier qui accompagne la requête ?... Oh ! Parbleu, l'aventure est comique.
Marquis de Rosny
Qu'y a-t-il donc dans ce Mémoire qui vous excite à rire ?
Monsieur Discret
Vous croyez maintenant à la douleur, la constance, à la vertu des veuves ?
Marquis de Rosny
Oui, j'y crois depuis un moment.
Monsieur Discret
Cette veuve est encore si affligée de la mort de son époux, que dans le trouble de sa douleur, elle a laissé dans ce paquet un billet de son galant.
Marquis de Rosny
Vous plaisantez ?
Il lit.
Monsieur Discret
Non, je vous jure : Pour vous convaincre, je vais vous lire ce poulet. « Mon aimable veuve, je vous envoie le Mémoire que vous me demandez pour Monsieur de Rosny. Je suis content de mon ouvrage ; c'est tout dire : Malherbe n'écrirait pas avec plus d'éloquence. »
Marquis de Rosny
Ce galant est modeste.
Monsieur Discret
« J'y fais, sous votre nom, un long éloge de votre époux. De toutes ses bonnes qualités, je n'ai oublié que cette crédulité, cette confiance qui nous a laissé passer ensemble de si doux moments. C'était un mari impayable ! J'ai de grandes obligations à sa bonhomie ; et il était bien juste que je me charge de son oraison funèbre. »
Marquis de Rosny
C'est un tribut de reconnaissance.
Monsieur Discret
« Songez à bien jouer votre rôle quand vous paraîtrez devant Monsieur de Rosny... ; une démarche lente... , les genoux chancelants... une attitude touchante, une voix étouffée..., surtout des larmes... : elles vous embellissent, et vous en versez quand il vous plaît. »
Marquis de Rosny
Elle a très bien profité de la leçon.
Monsieur Discret
« J'augure bien du succès de cette affaire. J'offre à l'économe Monsieur de Rosny les moyens de vous pensionner, sans tirer une obole des coffres du Roi. Vous demandez dans ce Mémoire une pension de trois mille livres sur les revenus du Gouvernement de Fécamp, vacant par la démission forcée de Bois-Rosé. »
Marquis de Rosny
Sur mon Gouvernement, à moi ! Trois mille livres sur mon Gouvernement !
Monsieur Discret
« Adieu, charmante Veuve ; j'irai dans peu de jours apprendre de vous le succès du Mémoire, et en recevoir le prix. »
Marquis de Rosny
Et Dieu sait quel prix !
Monsieur Discret
Lisons encore : le Post-scriptum est aussi long que la lettre. « J'oubliais de vous dire qu'un certain Marquis a des vues sur le Gouvernement de Fécamp. C'est un jeune fat, qui a peu de crédit, encore moins de mérite, et qui s'estimera trop heureux d'obtenir ce Gouvernement, à condition de vous faire une pension de trois mille livres ».
Marquis de Rosny
Si je savais quel est le fat qui a écrit ces impertinences !... A-t-il signé son nom ?
Monsieur Discret
La lettre est anonyme.
Marquis de Rosny
Voyons.
Monsieur Discret
Il paraît que ce panégyriste ne loue que les morts, et qu'il ne prodigue pas son encens aux vivants : mais épousez cette veuve, et quelque jour il fera votre oraison funèbre.
Il lit.
Marquis de Rosny
Il ne s'est pas nommé, il a bien fait... mais vous ne lisiez pas tout. « On dit que ce Marquis est ami de Monsieur Discret. Ce commis est un fripon, que la sévérité de Monsieur de Rosny empêche de vendre ouvertement les grâces. Mais il est une manière indirecte de composer avec lui, et je me charge de ce soin. » Cet éloge ne corrompra pas votre religion.
Monsieur Discret
Eh bien ! Voulez-vous que j'appuie cette veuve de tout mon crédit ?
Marquis de Rosny
Gardez-vous-en bien ! Trois mille livres sur mon Gouvernement !
Monsieur Discret
Cela ne tire point à conséquence ; et si le Roi ne fait des pensions qu'à des veuves aussi fidèles, aussi vertueuses, il ne se ruinera pas.
Marquis de Rosny
S'il les tirait de ses coffres, je réponds qu'ils seraient bientôt vides.
Monsieur Discret
En vérité, vous êtes bien peu galant. Refuser trois mille livres à une veuve qui a des grâces, de l'esprit, des charmes, et qui, avec tout cela, est fidèle à la mémoire de son époux !
Scène 8
Forest, Marquis de Rosny, Laforest, Monsieur Discret
d'un air empressé
Forest
Monsieur !...
Marquis de Rosny
Qu'as-tu donc ? Que veux-tu ?
Laforest
Je viens vous avertir que Monsieur de Bois-Rosé vient de descendre dans cette auberge.
Marquis de Rosny
Bois-Rosé !... Que fait-il...? Que veut-il ? Où va-t-il ?
Laforest
J'ai questionné son valet, et j'ai su de lui que son Maître allait à la Cour pour se justifier aux yeux du Roi ; qu'avant de partir, il s'était mis en mer ; qu'il avait coulé à fond un des deux vaisseaux Espagnols, et qu'il avait amené l'autre dans le port de Fécamp,
Monsieur Discret
Ma foi, Monsieur le Gouverneur, vos affaires vont fort mal. Le Roi est juste ; Monsieur de Rosny n'est point opiniâtre ; Bois-Rosé est innocent...
À Laforest.
Marquis de Rosny
Je ne perds point la tête pour si peu de chose : laissez-moi le soin de parer ce coup. Bois-Rosé fait-il que Monsieur de Rosny est dans cette auberge ?
Laforest
Non : je lui ai dit qu'il y avait un Seigneur que je ne connais pas.
Marquis de Rosny
Fort bien, et sait-il que j'y suis ?
Laforest
Oui ; il veut, dit-il, vous consulter.
Marquis de Rosny
À merveille. Mon cher Monsieur Discret, laissez-moi seul avec lui. Je vous réponds que c'est un homme perdu... Tâchez seulement que Monsieur de Rosny adresse ses pas vers ce salon, et surtout prenez vos précautions pour que la veuve n'ait point de pension sur mon Gouvernement.
Scène 9
Marquis de Rosny
Marquis de Rosny
Ah ! Monsieur de Bois-Rosé, vous voulez des conseils ! Je vous en donnerai..., je vous en donnerai... ; je vous prépare un tour de courtisan, auquel vous ne vous attendez pas... Vous êtes impétueux, franc, vindicatif, indiscret ; je saurai tirer parti de votre caractère... Mais le voici.
Scène 10
Marquis de Rosny, Bois-Rosé
Marquis de Rosny
Ah ! Mon cher Bois-Rosé, que je suis enchanté de vous revoir ! Souffrez que je vous embrasse.
Bois-Rosé
Vous m'embrassez, et vous êtes courtisan ? Vous ignorez donc ma disgrâce ?
Marquis de Rosny
Quoi ! Votre chute est réelle ?
Bois-Rosé
Elle est même publique,
Marquis de Rosny
On vous ôte votre gouvernement ?
Bois-Rosé
On me l'ôte, et de la manière la plus humiliante. En me dépouillant, on a l'air de me faire grâce.
Marquis de Rosny
La renommée m'en avait averti ; mais je démentais la renommée. Je soutenais que c'était un faux bruit, accrédité par vos envieux. Non, disais-je, cela est impossible ; Monsieur de Rosny est juste.
Bois-Rosé
Monsieur de Rosny est juste, lui ! C'est le plus inique, le plus méchant, le plus entêté, le plus... Ah ! Son nom seul me rend, toute ma fureur.
Marquis de Rosny
Bien, fort bien : mon ami, appuyez.
Bois-Rosé
Maintenant que vous êtes certain de ma disgrâce, vous regrettez l'accolade que vous m'avez donnée ?
Il l'embrasse.
Marquis de Rosny
Qui, moi ? Ah ! Que cet embrassement vous prouve combien ce reproche est peu mérité.
Bois-Rosé
Vous vivez à la Cour, et vous caressez un malheureux !
Marquis de Rosny
Mon cher Bois-Rosé, ne me faites pas l'injure de me croire semblable à ces courtisans qui encensent l'Idole, tant qu'il est sur l'Autel ; qui le foulent aux pieds, dès qu'il est renversé. Connaissez mieux ce coeur que vos soupçons outragent. La disgrâce de mes amis accroît mon zèle pour eux ; et, depuis que je sais la vôtre, je sens que je vous aime davantage.
Bois-Rosé
Homme rare, homme étonnant, pardonnez si j'ai cru qu'en apprenant mon infortune, vous m'abandonneriez. J'ai soupçonné mon ami, je l'ai calomnié. Ce malheur me manquait... Mais, dites-moi, soyez sincère ; me croyez-vous coupable ?
Marquis de Rosny
Et de quoi, de quelque trait d'humeur ou de fierté envers le Ministre ?
Bois-Rosé
Si l'on ne m'accusait que d'une pareille faute, je ne prendrais pas la peine de me justifier.
Marquis de Rosny
Quoi ! L'on a hasardé contre vous des imputations plus graves ?
Bois-Rosé
C'est l'accusation la plus noire ! Si elle était vraie, il faudrait qu'un bourreau versât les restes de ce sang qui coula tant de foi au champ d'honneur.
Marquis de Rosny
Vous me faites frémir... On vous accuse ?
Bois-Rosé
D'avoir voulu livrer Fécamp aux Espagnols.
Marquis de Rosny
Et Monfieur de Rosny l'a cru ?
Bois-Rosé
Toujours lent à récompenser, prompt à punir, il écoute le bien avec défiance, le mal avec avidité.
Marquis de Rosny
Connaissez-vous les calomniateurs ?
Bois-Rosé
Si je les connaissais, leur sang impur aurait déjà souillé cette épée que ma valeur réservait à de plus nobles exploits... Mais non, le Mémoire était anonyme. C'est sur un rapport clandestin que l'on me condamne.
Marquis de Rosny
Le perfide auteur de cette fourbe a beau se cacher ; je saurai le découvrir. J'ai des amis, qui savent démêler toutes les intrigues de Cour.
Bois-Rosé
Ah ! De grâce, rendez-moi ce service.
Marquis de Rosny
Comptez sur les soins de mes amis, non sur les miens ; car, pour moi, je n'entends rien à toutes ces intrigues,
Bois-Rosé
Ah ! Si vous pouviez me découvrir ce lâche ennemi qui se cache dans les ténèbres... ! Mon ami, on dit que la clémence est la vertu des grandes âmes, qu'il est beau de pardonner. Je crois avoir l'âme grande... Cependant j'aurais un plaisir inexprimable à reconnaître mon ennemi, à l'appeler en duel, lui plonger mon épée... là... dans le coeur, et à lui dire, avant qu'il ferme les yeux : « Meurs, misérable, meurs, avec les remords qui suivent la perfidie ; meurs avec la certitude d'être en horreur à la postérité, d'être regardé par elle comme un lâche, qui porta à son ennemi des coups obscurs, et n'osa se nommer ; meurs, et regrette la vie, car tous les méchants la regrettent. »
Marquis de Rosny
Mais si ces calomniateurs étaient en grand nombre ?...
Bois-Rosé
Bois-Rosé n'a jamais compté ses ennemis.
Marquis de Rosny
Mon ami, s'ils sont plusieurs, je veux être : votre second.
Bois-Rosé
Homme de bien, gardez votre sang au Roi, à la Patrie. Bois-Rosé n'en a pas besoin. Conservez-vous, Marquis, conservez-vous, pour donner longtemps à la Cour un exemple de candeur et de générosité qu'elle n'imitera guère.
Marquis de Rosny
Non, je veux être votre vengeur.
D'un ton pénétré.
Bois-Rosé
Calmez ces transports. Ce n'est pas de votre courage que j'ai besoin, c'est de votre sagesse. Donnez-moi des conseils ; dans le trouble où je suis, je ne puis en prendre de moi même ... Vous êtes mon ami !
Marquis de Rosny
Si je le suis, mon cher Bois-Rosé !... Tenez, il n'y a pas longtemps que la veuve d'un Officier tué au siège de Rouen vint demander une pension sur votre Gouvernement.
Bois-Rosé
Eh bien !
Marquis de Rosny
Eh bien, c'est moi qui, par mon crédit, ai empêché qu'on ne la lui donnât.
Bois-Rosé
Eh ! Pourquoi vous y être opposé ? Quand l'État est obéré, ce n'est point au Roi à pensionner les veuves et les enfants des Officiers morts dans les combats. Leurs pensions doivent être prises sur l'excédent des bénéfices ecclésiastiques ou militaires. Ah ! Qu'on prenne, si l'on veut, tous les revenus de ma place, mais qu'on m'en laisse le titre et l'honneur ; oui l'honneur, oui, je crois, le mériter. Je fus Ligueur, il est vrai ; mais la moitié de la France l'a été ; mais j'ai reconnu mon erreur ; mais j'ai depuis versé pour le Roi ce sang qui avait coulé pour la Ligue.
Marquis de Rosny
C'est ce qu'il faut persuader au Roi.
Bois-Rosé
Mais comment parvenir jusqu'à lui ? Ce Monsieur de Rosny l'assiège toujours.
Marquis de Rosny
Vous ne connaissez pas ce ministre ?
Bois-Rosé
Vous savez que je ne l'ai jamais vu. Je ne vais point caresser l'orgueil des Grands. C'est par des services que je fais ma Cour.
Marquis de Rosny
Aussi êtes-vous disgracié... Mais, si vous voulez me croire, vous rentrerez bientôt en faveur.
Bois-Rosé
Parlez, soyez mon guide. La Cour est pour un Soldat un pays inconnu ; éclairez-moi, conduisez-moi, vos conseils seront vos ordres.
Marquis de Rosny
Ce que je vais vous dire est un secret : n'en abusez pas.
Bois-Rosé
Ne craignez rien ; j'ai trahi plus d'une fois mes propres secrets aux dépens de ma fortune : mais je ne trahirai jamais le secret de mon ami.
Marquis de Rosny
Écoutez, il y a ici un Seigneur qui voyages incognito, et que le Roi envoie secrètement pour épier la conduite de ses Ministres, s'informer de leurs injustices, écouter les plaintes du Peuple, et lui en rendre compte.
Bois-Rosé
Où est-il ? Il faut que je le voie ! De grâce, mon ami, il faut que je lui parle. Est-ce un homme équitable ?
Marquis de Rosny
C'est l'équité même. Je vous le dis entre nous ; cet homme est l'ennemi le plus redoutable que Monsieur de Rosny ait à la Cour. Il garde contre lui un ressentiment profond, ineffaçable, et qui éclatera quelque jour. Vous ne pouvez mieux flatter ce Seigneur qu'en lui peignant Monsieur de Rosny... , là... , comme vous le voyez. Soyez persuadé qu'il vous appuiera auprès du Roi... Un heureux hasard l'amène vers ce salon, je vous laisse avec lui... ; surtout ne ménagez pas Monsieur de Rosny.
Scène 11
Bois-Rosé
Bois-Rosé
Enfin je vais être vengé... Je les verrat pâlir à mon retour ces subalternes qui triomphaient à mon départ, et qui s'applaudissaient de ma chute... Le voici , ce Seigneur ; qu'il a l'air doux, modeste, affable ! Oh ! Je réponds bien que Monsieur de Rosny ne ressemble point à cet homme-là.
Scène 12
Bois-Rosé, Monsieur De Rosny
À Monsieur de Rosny.
Bois-Rosé
Il semble plongé dans des réflexions profondes ! Comment l'aborder ! Qu'un Soldat est malheureux ! La présence de l'ennemi m'enhardit, celle d'un courtisan que je ne connais pas me déconcerte... Voyons cependant... Allons droit à lui ... Monsieur !
Monsieur De Rosny
Que souhaitez-vous ?
Bois-Rosé
Vous entretenir de mes malheurs.
Monsieur De Rosny
Parlez.
Bois-Rosé
Je vous importune peut-être : vous me paraissez occupé d'affaires très sérieuses.
Monsieur De Rosny
Quand des infortunés s'adressent à moi, je n'ai point d'autres affaires que les leurs. Parlez avec confiance.
À Monsieur de Rosny.
Bois-Rosé
Par où commencer ? J'aimerais mieux être chargé d'examiner le fort et le faible de vingt places de guerre, que de sonder le coeur d'un courtisan... On m'a dit que le Roi vous envoyait pour examiner la conduite de ses ministres. Convenez qu'il n'en est point de plus injuste que Monsieur de Rosny.
À Bois-Rosé.
Monsieur De Rosny
Que veut dire ceci ? M'insulter en face !... Vous ignorez sans doute à qui vous parlez ?
À Monsieur de Rosny.
Bois-Rosé
Comme ces courtisans savent dissimuler ! Non, Mondieur ; je sais que je parle à un homme qui a été, ainsi que moi, la victime de l'humeur vindicative de Monsieur de Rosny.
À Bois-Rosé.
Monsieur De Rosny
Il ne me connaît pas, laissons-le dans son erreur. Ces sortes de méprises m'ont été plus d'une fois utiles, ainsi qu'à mon cher Maître ; et l'on nous a donné quelquefois à l'un et à l'autre, dans de pareilles aventures, des leçons très utiles. Je n'ai jamais entendu dire que Monsieur de Rosny, dans ses démarches, consultât ses caprices ou ses ressentiments particuliers.
Bois-Rosé
Ma franchise vous est suspecte, je le vois ; et vous me regardez peut-être comme un homme envoyé par ce Ministre pour surprendre vos sentiments.
Monsieur De Rosny
Je n'ai garde de vous soupçonner d'être son émissaire.
Bois-Rosé
Quand je vous aurai dit mon nom, vous ne balancerez plus à m'ouvrir votre coeur.
Monsieur De Rosny
Qui êtes-vous donc ?
Bois-Rosé
Je suis Bois-Rosé.
Monsieur De Rosny
Vous, à qui l'on vient d'ôter le Gouvernement de Fécamp ?
Bois-Rosé
Moi-même : jugez, après cela, si je suis l'ami de ce Ministre, et si, lorsque je vous confie mon ressentiment, vous devez déguiser le vôtre. Eh ! N'est-il pas de votre intérêt, du mien, de celui de l'État, de nous réunir tous deux contre un homme dont le pouvoir s'accroît chaque jour ; qui, chaque jour, abuse de la confiance du Roi, pour servir ses passions ; qui repousse loin du trône tout ce qui n'est pas sa créature ; qui excite à la vengeance un Prince clément et généreux ?...
Monsieur De Rosny
Vraiment, si ce portrait est vrai, je suis un homme abominable.
Bois-Rosé
Contre un favori qui donne au Roi ses préjugés, lui peint ses plus fidèles serviteurs avec des couleurs odieuses, dispose des places au gré de ses caprices, enrichit ses flatteurs de la dépouille des gens de bien, et qui, du meilleur des Rois, fera peut-être un Roi injuste comme son ministre ?
Monsieur De Rosny
Ma foi, je ne crois pas qu'on en ait dit davantage du Cardinal Batue.
Bois-Rosé
Préserve-nous de ce malheur, grand Dieu ; conserve à Henri son équité, sa vertu, sa gloire, l'amour de ses sujets, et hâte la chute du favori dont les perfides conseils corrompraient un Prince qui, sans lui, serait ton image sur la terre !
Monsieur De Rosny
Ce Catholique n'est pas fort charitable dans ses prières.
Bois-Rosé
Vous voyez que je vous mets à votre aise, et que je vous parle à coeur ouvert ?
Monsieur De Rosny
Je ne doute plus de votre franchise.
Bois-Rosé
Vous ne me soupçonnez plus d'être un espion de Monsieur de Rosny ?
Monsieur De Rosny
Non, certes. Mais, vous qui l'accusez de prévention, n'en avez-vous pas vous-même contre lui ?
Bois-Rosé
De la prévention ? Moi ! Eh mais ! L'opinion que j'ai de ce ministre est fondée sur des faits..., je dis des faits incontestables. Ah ! Si quelqu'un pouvait éclairer le Roi sur la conduite de son ministre... Dites-moi, ... n'auriez vous pas autant de plaisir que moi à le voir disgracié ? Le jour de son exil ne serait-il pas un jour de fête pour vous ?
À Bois-Rosé.
Monsieur De Rosny
Cet homme est vindicatif : voyons s'il est lâche dans sa vengeance. J'applaudirais sans doute à la chute de Monsieur de Rosny , et je veux avec vous travailler à sa perte.
Bois-Rosé
Enfin vous vous rendez.
Monsieur De Rosny
Il serait dangereux de faire la chose avec éclat ; pour peu que ce ministre soupçonne le but de nos démarches, nous sommes perdus. Il faudrait, par des voies indirectes, mais sûres, faire parvenir au Roi quelques Mémoires anonymes... Vous m'entendez ?
Bois-Rosé
Des Mémoires anonymes ! Des Mémoires anonymes ! Ah ! Je ne sais que trop le succès de ces écrits clandestins, puiqque j'en suis la victime. Mais je ne me servirai point de cette arme des lâches. Vous parlez en Courtisan, moi j'agis en soldat. Toute délation obscure est indigne de Bois-Rosé. Je veux citer Monsieur de Rosny devant le Roi, et l'accuser en face. Je n'implore votre crédit, que pour obtenir du Roi une audience à laquelle Monsieur de Rosny sera présent. Le reste est mon affaire.
Monsieur De Rosny
Mais si vous succombez dans votre justification ?...
Bois-Rosé
J'ai de quoi confondre les plus habiles calomniateurs. On m'accuse d'être d'intelligence avec les Espagnols ; et, pour le prouver, on présente des copies de lettres que j'ai écrites dans le temps où je servais la Ligue. On a soin de supprimer les dates, afin de persuader au Roi que je les ai écrites depuis que je suis revenu à lui. Mais je lui présenterai les minutes.
Monsieur De Rosny
Vous les avez ?
Bois-Rosé
Oui, Monsieur, je les ai.
Monsieur De Rosny
Aurais-je été trompé ?
Bois-Rosé
On m'accuse encore d'avoir concerté avec deux vaisseaux Espagnols les moyens de leur livrer le fort de Fécamp. Je les ai bien confondus, ces infâmes calomniateurs : j'ai coulé à fond un de ces vaisseaux, j'ai pris l'autre ; c'est ainsi que j'ai quitté mon Gouvernement.
Monsieur De Rosny
Ce fait est-il bien vrai ?
Bois-Rosé
Si vous en doutez, allez à Fécamp ; vous verrez le vaisseau dans le port, et mes prisonniers enchaînés dans la Citadelle.
À Bois-Rosé.
Monsieur De Rosny
Allons, Rosny, tu croyais punir Bois-Rosé de sa perfidie, et c'est lui qui te punit de ton erreur. Vous ne sentez donc plus dans le coeur rien du levain de la Ligue : vous aimez le Roi ?
Bois-Rosé
Si je l'aime ! Je l'estimais lorsque j'étais Ligueur ; je l'adore , depuis que je suis son sujet. J'ai été blessé légèrement dans mon dernier combat. Si vous saviez avec quel plaisir je regardais couler mon sang pour Henri IV, combien j'étais fâché que ma blessure ne fût pas mortelle ! Car ce bon Henri, il aurait reconnu mon innocence, en apprenant ma mort ! Il m'aurait pleuré ! Ah ! Qui ne donnerait pas mille vies pour une larme de Henri IV ? Oui, Monsieur, si Monsieur de Rosny savait ce qui se passe dans mon coeur, s'il savait combien j'aime mon Roi, il en mourrait de dépit.
À Bois-Rosé.
Monsieur De Rosny
Il aime Henri IV, je lui pardonne de me haïr. Pensez-vous qu'en effet Monsieur de Rosny soit l'ennemi de tous ceux qui aiment le Roi ? Ce soupçon n'est-il pas exagéré ?
Bois-Rosé
Ah ! Vous ne connaissez pas cet homme injuste. Il voudrait qeul aimer le Roi, afin d'être seul aimé de lui ; et pour s'emparer de sa confiance toute entière, il voudrait que Henri ne vît tous ses serviteurs qu'avec des yeux inquiets. Non, encore une fois, vous ne le connaissez pas.
Monsieur De Rosny
Je crois le connSître mieux que vous.
Bois-Rosé
Vous devez donc bien le haïr... Enfin, Vous me promettez de m'appuyer ?
Monsieur De Rosny
De tout mon crédit.
Bois-Rosé
Je ne vous demande qu'une audience du Roi, entendez-vous ? Point d'intrigue, point de cabale ; je parlerai en soldat : Henri IV entend ce langage. Ah ! Comme je jouirai de la confusion de ce ministre ! Vous serez présent à cette scène ?
Monsieur De Rosny
Oui, certes, j'y serai.
Bois-Rosé
Ce sera un triomphe pour vous.
Monsieur De Rosny
Oui, mon ami, oui, ce sera un triomphe pour moi de voir le Roi reconnaître son erreur ! Oui ... je vous le dis , ... mon cher ; Bois-Rosé, ce sera un triomphe pour moi.
Bois-Rosé
Mon ami ! Mon cher Bois-Rosé ! Comme ces courtisans caressent ceux qui leur servent à accabler leurs ennemis !
Scène 13
Marquis de Rosny, Bois-Rosé, Monsieur De Rosny
Marquis de Rosny
Je me suis chargé de vous dire que votre voiture est prête ; j'ai moi-même aiguillonné la lenteur des ouvriers. Accélerer votre départ, c'est servir le Roi. Il doit être bien impatient de revoir son cher Rosny.
Au Marquis.
Bois-Rosé
Juste Ciel ! C'est Monsieur de Rosny ! Ah ! Perfide, c'est ainsi que vous m'avez joué !
Marquis de Rosny
Oui, j'ai voulu que le plus grand des ministres connût le plus emporté de ses calomniateurs.
Bois-Rosé
Je vois que je suis perdu. Je ne songe plus à mon Gouvernement: ... mais je songe à me venger d'un traître, et je vous ferai voir que, si le courtisan l'emporte en adresse, le soldat l'emporte en courage.
Le Marquis s'en va.
Monsieur De Rosny
Je ne vous permets de vous, venger de lui, qu'après que je me ferai venge de vous. Marquis, le Roi saura que vous êtes auteur de ces Mémoires qui ne renfermaient que des calomnies, que vous les avez forgés dans l'espérance de vous emparer vous-même du Gouvernement de Bois-Rosé, que vous l'avez trompé. J'ai été informé de tout par mon commis, le Roi le sera par moi. Vous vous présenterez après devant lui, si vous l'osez.
Scène 14
Bois-Rosé, Monsieur De Rosny
Bois-Rosé
Non, il ne s'en ira pas ainsi ; il faut que ce fer...
Monsieur De Rosny
Pardonnez-lui comme je vous pardonne. Il n'y aurait pas de gloire à vaincre un tel ennemi. Gardez votre vie pour la défense de l'État ; vous aurez des occasions de l'exposer. Si je ne puis engager Villars à vous rendre votre Gouvernement, je vous destine une compagnie et douze mille livres de pension ; et si le Roi m'élève, comme il me l'a promis, au rang de Grand Maître de l'Artillerie, la Lieutenance générale dans la Normandie vous est assurée.
Bois-Rosé
Je suis atterré, confondu.
Monsieur De Rosny
J'ai été crédule, il est vrai ; mais vous voyez si je suis vindicatif.
Bois-Rosé
Ah ! Monsieur... Ma reconnaissance...
Monsieur De Rosny
Touchez-la, mon ami, montez dans ma voiture avec moi. Je vous présenterai à Henri IV ; vous deviez m'accuser devant lui, je vous en épargnerai la peine ; j'avouerai moi-même mon injustice, et je le supplierai de la réparer.