Opuscule dramatique · 1778

L’in-promptu

de Claude-Louis-Michel de Sacy

Représentation
≈ 15 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
96
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Marquis H 37 ≈ 7 min 14
La Baronne F 22 ≈ 3 min 5
La Comtesse F 24 ≈ 3 min 5
Damon H 10 ≈ 1 min 2
Champagne H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Le Marquis
La Baronne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Comtesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Damon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Champagne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

La Comtesse, La Baronne, Le Marquis

La Comtesse

Ainsi, Madame, vous ne me jugez point capable de faire de jolis vers ?

La Baronne

En vous parlant avec tant de franchise, je n'ai fait que prendre ma revanche. Vous m'avez fait entendre assez clairement, que vous ne pensiez pas que le moindre hémistiche fût jamais sorti de ma tête.

La Comtesse

Non, je ne crois pas que, sans un secours étranger, vous puissiez accoucher d'une rime.

La Baronne

Et moi, Madame, je ne suis pas la dupe de tous les Madrigaux dont vous nous avez régalés depuis quinze jours. Il est peu de Muses qui n'aient leur Apollon ; vous avez eu un auteur pour faire vos vers, un écrivain pour les copier, un lecteur pour nous les lire : ainsi, dans toutes vos poésies, il n'y a que votre nom qui vous appartienne.

Le Marquis

Eh ! Mesdames, rendez-vous plus de justice ; chacune de vous n'a qu'un défaut, c'est de ne vouloir pas applaudir aux talents de l'autre. Je ne m'étonne pas de voir naître chaque jour entre vous de nouvelles tracasseries ; les Muses se traitent en soeurs : c'est une famille bien querelleuse.

La Comtesse

Ne raillez point, Marquis, ne raillez point ; je prétends forcer Madame à convenir que personne ne peut réclamer un seul de mes vers.

La Baronne

J'espère aussi vous prouver que, lorsque je veux écrire, personne ne tient ma plume.

Le Marquis

Eh bien, Mesdames, concourez ensemble, et faites chacune un In-promptu.

La Comtesse

J'accepte la partie.

La Baronne

J'y consens volontiers.

La Comtesse

Je vais me renfermer dans mon boudoir, et je n'en sortirai qu'une pièce de vers à la main.

La Baronne

J'en ferai autant de mon côté. Marquis, indiquez-nous un sujet.

Le Marquis

En voici un très joli ; c'est la querelle qui vient de s'élever entre vous.

La Baronne

Marquis, vous ferez notre juge ; vous prononcerez sur le mérite de nos ouvrages.

La Comtesse

Madame, point de sollicitations, point de brigues, et surtout point de secours étranger.

Elles sortent toutes deux par des portes opposées.

La Baronne

Je me soumets aux mêmes conditions, et je les remplirai avec autant d'exactitude que vous.

Scène 2

Le Marquis

Le Marquis

Je parie qu'elles vont venir selon l'usage, l'une après l'autre, me charger de faire leurs vers ; de sorte que, dans cette affaire, je pourrais bien être juge et partie. Mais j'en userai comme les Juges ; j'aurai un secrétaire qui me fera mes écritures, et qui me donnera mes conclusions. Au reste, je puis tirer parti de cette concurrence. Toutes deux sont également belles, toutes deux également sévères ; depuis un mois je sollicite en vain la faveur d'un baiser. Je les tiens ici par l'amour-propre, et je serai bien malheureux, si je n'obtiens pas ce prix de l'une d'elles, peut être de toutes les deux.

Scène 3

La Comtesse, Le Marquis

La Comtesse

Marquis ?...

Le Marquis

Eh bien ?

La Comtesse

Êtes-vous bien sûre que la Baronne soit entrée dans son boudoir ?

Le Marquis

Oui, je l'ai entendue fermer la porte.

La Comtesse

Prenez garde qu'elle ne nous surprenne ; j'ai deux mots à vous dire en confidence.

Le Marquis

Parlez, Madame, ne craignez rien.

La Comtesse

Êtes-vous discret ?

Le Marquis

Hélas ! Madame, vous n'avez point encore mis ma discrétion à l'épreuve.

La Comtesse

Je vais l'y mettre. J'exige de vous un secret inviolable sur ce que je vais vous confier. Je me sens aujourd'hui une migraine affreuse ; je n'ai point ma tête à moi ; j'ai beau prendre, quitter , et reprendre la plume, je ne puis pas écrire deux mots. Ah ! Si je n'avais pas été dans mon jour de vapeurs, je me sentais des dispositions à faire un poème épique ! Marquis, les vers ne vous coûtent rien, faites-moi ceux dont il s'agit.

Le Marquis

Ah ! Madame, l'heureuse migraine que vous avez-là ! La belle occasion de vous servir ? Avec quelle joie je la saisis ! Mais, Madame , accordez-moi ce baiser que je demande en vain depuis si longtemps. Oui, je sens qu'un baiser va faire de moi un Voltaire.

La Comtesse

Je ne vous croyais pas si intéressé ; quand les vers seront faits, nous verrons s'ils méritent cette récompense.

Il l'embrasse.

Le Marquis

Quoi ! Toujours des délais ! L'espérance est un faible aiguillon pour un poète ; j'aurai la migraine aussi, si je ne vous embrasse pas. Vous avez beau vous en défendre.

Elle sort et ferme la porte doucement, de peur que la Baronne ne l'entende.

La Comtesse

Songez à vous rendre digne de ce que vous venez d'obtenir.

Scène 4

Le Marquis

Le Marquis

Voila déjà un baiser obtenu ; et je viens de recevoir de la vanité, ce que l'amour m 'avait toujours refusé. Voilà les femmes ; elles se plaignent de l'ingratitude des hommes ; mais si on pénétrait les motifs secrets des faveurs qu'elles accordent, on conviendrait souvent que celui qui les a obtenues, leur doit peu de reconnaissance.

Scène 5

La Baronne, Le Marquis

La Baronne

Mon cher Marquis...

Le Marquis

Mon cher Marquis !... C'est la première fois qu'elle m'ait parlé si tendrement. Ce début promet beaucoup.

La Baronne

Ne pourriez-vous pas soupçonner le sujet de ma visite, et m'épargner l'embarras de vous le dire ?

Le Marquis

Eh bien ! Qu'est-ce ? Vous avez la migraine ? Votre tête n'est point à vous ? Vous êtes dans votre jour de vapeurs ?

La Baronne

Non, je parle franchement. Je n'ai ni migraine, ni vapeurs ; mais j'ai une stérilité plus cruelle que tout cela. Je n'ai pu trouver une rime ; de rage j'ai jeté la plume et le papier par la fenêtre. De grâce, Marquis, ne me forcez pas à rougir devant la Comtesse. Faites-moi des vers ; que je puisse concourir au moins, si je ne puis pas emporter le prix.

Il l'embrasse.

Le Marquis

Pour moi Phébus est sourd, et Pégase est rétif. Oh ! Vous l'emporterez certainement. J'en ai un aussi à vous demander, et sans ce prix là :

La Baronne

Marquis, vous vous êtes payé d'avance ; j'espère qu'après, vous ne demanderez plus rien.

Scène 6

Le Marquis

Le Marquis

Voilà les deux baisers obtenus, il s'agit maintenant de faire les vers; mais j'ai la migraine aussi, toutes les fois qu'il faut prendre la plume. Oh ! Sans cette migraine-là, j'aurais fait un poème épique in-promptu... Adressons-nous au poète Damon ; il m'a déjà rendu plusieurs services de cette nature... J'ai honte de l'avoir fait venir à ma Terre pour l'empêcher de solliciter à Paris une pension, que je viens de faire obtenir à son concurrent. Je tâcherai de réparer cette injustice... Hola, Champagne !

Scène 7

Champagne, Le Marquis

Champagne

Que veut Monsieur le Marquis ?

Le Marquis

Damon est-il ici ?

Champagne

Oui, Monsieur, il vient de rentrer.

Le Marquis

Dis-lui que je le demande.

Champagne

Le voici lui-même.

Scène 8

Damon, Le Marquis

Damon

Je les connais donc enfin ces gens de qualité ! On m'invite à venir ici, pour faire obtenir une pension au plus acharné de mes envieux, tandis qu'on m'assure que par lettres on la sollicite pour moi ! Oh ! Je m'en vengerai ; une bonne épigramme m'en fera raison.

Le Marquis

Mon cher Damon, vous savez combien je vous aime.

Damon

Oui, Monsieur, je le fais.

Le Marquis

Vous savez que depuis six ans je sollicite pour vous une pension avec la plus grande activité...

Damon

Oui, Monsieur, je sais tout cela, je suis au fait.

Le Marquis

II est vrai que je n'ai point encore réussi jusqu'à ce jour ; mais vous êtes trop juste pour ne pas me savoir gré de l'intention.

Damon

J'en quis reconnaissant, ... comme je dois l'être.

Le Marquis

Voici un moment où vous pouvez m'être utile à votre tour. La Comtesse et la Baronne ont eu ici une querelle très vive. Toutes deux s'accusaient de ne savoir faire des vers ; toutes deux se sont défiées ; toutes deux se sont retirées dans leur cabinet pour composer, et chacune en particulier m'a chargé de composer pour elle. J'ai promis, j'ai même obtenu de chacune d'elles un baiser en avance d'hoiries. C'est à vous d'acquitter ma dette. Hâtez-vous de me faire deux In-promptu. Le sujet du concours est le différend qui vient de s'élever entr'elles. Dépêchez-vous, je vous prie, éperonnez votre Pégase.

Damon

Je vais travailler à cet In-promptu pendant six ans avec la plus grande activité.

Le Marquis

Ah ! Damon , mon cher Damon, ne me laissez point dans l'embarras où je me trouve.

Damon

C'est en vain que je prendrais la plume : je sens qu'aujourd'hui je ne ferais rien de bon.

Le Marquis

Quoi ! L'amitié n'est point capable d'échauffer votre verve !

Au Marquis.

Damon

Non, ce ne fera point l'amitié, mais la vengeance. Je sens que mon imagination s'allume ; voici un bon moment, ne le laissons pas échapper : je cours faire les deux In-promptu ; je ne vous demande que le temps de les écrire, et je vous les rapporte à l'instant même.

Scène 9

Le Marquis

Le Marquis

Il faut au moins paraître composer, afin que, si l'une d'elles venait à entrer, elle ne soupçonne pas l'artifice. Allons, prenons du papier, un crayon ; mordons nos doigts, frappons-nous le front ; de l'énergie dans l'attitude, du feu dans les yeux ; me voilà bien, je crois, comme un poète en travail.

Scène 10

La Baronne, Le Marquis

La Baronne

Eh bien, Marquis, l'In-promptu est -il achevé ?

Le Marquis

Non pas encore, mais il est bien avancé.

La Baronne

Voyons du moins le commencement.

Le Marquis

Je ne lis mes ouvrages que lorsque j'y ai mis la dernière main.

Elle veut lui arracher le papier, il le met dans sa poche.

La Baronne

Il ne faut pas tant de perfection pour un In-promptu ; donnez-le moi ; je veux le voir. Dites-moi du moins quel genre vous avez choisi ; est-ce le genre anacréontique ? Est-ce ?...

Le Marquis

C'est un genre... un genre tout nouveau, et qui n'a point encore de nom. Laissez-moi donc achever vos vers.

Scène 11

La Comtesse, La Baronne, Le Marquis

La Comtesse

Je voudrais bien savoir, Madame, ce que vous faites tête à tête avec le Marquis tandis que je vous crois dans votre cabinet occupée à composer ?

La Baronne

Madame, je venais voir si vous n'étiez pas ici, et si le Marquis ne vous aidait pas dans vos travaux poétiques.

La Comtesse

Le même soupçon m'y amenait.

La Baronne

Voilà nos craintes dissipées. Rentrons chacune dans notre boudoir. Au reste, je vous préviens que mon In-promptu est bientôt fini.

Bas, au Marquis.

La Comtesse

Et moi, j'en fuis au dernier vers. Ne me faites pas mentir : est-ce bientôt fait ?

Le Marquis

Oui, Madame.

Elles sortent.

La Baronne

Elle en est au dernier vers. Dépêchez-vous, dépêchez-vous.

Scène 12

Le Marquis, Damon

Le Marquis

J'espère que Damon ne me manquera pas de parole. Je serAis fort embarrassé, si je n'avais pas ces vers.

Damon

Il fera encore plus embarrassé lorsqu'il les aura.

Le Marquis

Ah ! Le voici lui-même. Quoi, c'est déjà fait ? C'est-là servir ses amis. Hé bien , mon cher Damon...

Il lui donne deux papiers pliés.

Damon

Voici les deux In-promptu.

Le Marquis

Lequel est le meilleur ?

Damon

Tous deux ont à-peu-près un mérite égal, et vous feriez incertain sur le choix. Croyez-moi, donnez-les au hasard à ces deux Dames. Je me retire , de peur qu elles ne me trouvent avec vous.

Le Marquis

Mon cher Damon, comptez sur une reconnaissance éternelle. Vous savez que je suis très bien en Cour, et... Je n'en dis pas davantage, les effets parleront.

Scène 13

La Comtesse, Le Marquis

La Comtesse

Hé bien, Marquis, avez-vous fini ? Je suis d'une impatience !

À part.

À la Comtesse qui veut ouvrir le papier.

Le Marquis

Madame, voici vos vers. Je n'ai pas eu le temps de les lire, comment ferais-je, si elle m'interrogeait sur cet ouvrage ? Eh ! Madame, attendez que la Baronne soit ici, il sera temps alors de lire votre In-promptu.

La Comtesse

Il faut donc vous obéir ?

Scène 14

La Baronne, La Comtesse, Le Marquis

La Baronne

Ciel ! Voici la Comtesse ! Comment pourra-t-il me remettre mes vers, sans qu'elle s'en aperçoive ?

La Comtesse

Hé bien, Madame, avez-vous fini ? Moi, j'ai tout achevé.

La Baronne

Madame, les vers les plus promptement faits ne sont pas toujours les meilleurs ; j'en ai encore deux à faire.

Le Marquis

Vous vous trompez ; ils sont faits, les voici.

La Baronne

Je voulais dire que je ne les avais pas encore assez perfectionnés ; mais, tels qu'ils sont, je vais vous les lire.

La Comtesse

Non pas, s'il vous plaît; on est souvent la dupe de la déclamation. Vous lisez avec art ; afin que le Marquis ne soit séduit par aucun prestige, je lirai vos vers, et vous lirez les miens.

Elles se donnent réciproquement les deux papiers.

La Baronne

J'y consens ; j'espere que vous me lirez en bonne amie , je vous lirai de même.

La Comtesse

Damon a fait ces vers , un autre en a le prix, Et déja deux baisers sont donnés au Marquis ; Telle est l'injustice des Belles : Pour celui qui les sert , sévères et cruelles, Leurs saveurs font pour ceux qui ne les servent point. Hélas ! combien de Grands sont femmes en ce point !

Le Marquis

Ah ! Le petit scélérat de Damon !

La Comtesse

Madame, je ne soupçonnais pas ce commerce de baisers et de vers.

Elle lit.

La Baronne

Damon a fait ces vers, un autre en a le prix. Vous avez payé vos vers comme j'ai payé les miens, et vous avez été servie de même. C'est mot à mot la même chose.

La Comtesse

Le meilleur parti que nous ayons à prendre, c'est de ne point parler de cette aventure. Quant au Marquis, j'espère qu'il ne la révélera pas, elle ne lui fait pas plus d'honneur qu'à nous.

Le Marquis

Mesdames, j'ai donc obtenu deux baisers que je ne méritais pas ! Pour l'acquit de ma conscience, vous devriez bien souffrir que je vous les restitue.

La Comtesse

Non , Monsieur , nous vous tenons quitte.

Le Marquis

Monsieur Damon, vous me le paierez, oh ! Vous me le paierez. Je ne solliciterai plus de pension pour vous.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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