C'Est la Faute du Mari
Scène 1
Scène muette.
Il est en veste de chasse, il se promène dans la galerie d'un air soucieux ; de temps en temps, il entre dans le salon, il écoute et regarde... Il pousse un fauteuil avec impatience, donne un coup de pied à un tabouret qu'il fait rouler au loin, et puis il recommence à se promener.
Scène 2
Laurence
Elle entre lentement ; elle tient à la main un dahlia qu'elle va poser dans un vase.
Le Comte traverse la galerie.
Elle se tourne vers lui et l'appelle.
Elle se lève et range ses dessins. Elle aperçoit un porte-crayon sur la table.
Elle reste un moment rêveuse à regarder le porte-crayon, elle le met dans sa poche. On entend sonner une cloche.
Elle sort en courant.
Laurence
Oh ! Le beau dahlia !... Les brillantes couleurs ! Quel écrin ! quel trésor pour un peintre de fleurs !... S'il n'était pas si tard, je le copierais vite. Mon mari va me dire... Edgard !... Mais il m'évite ; Il est plus que jamais maussade maintenant. Ah ! Le porte-crayon de Fernand... de Fernand !... Le déjeuner !... Adieu, pinceaux, fleurs et palette. À peine ai-je le temps d'achever ma toilette. Je vais être grondée.
Scène 3
Le Comte d'Hauterive
Apercevant le dahlia.
Il met l'énorme dahlia dans la poche de sa veste, et sort par la galerie. Pendant que le comte s'éloigne, Justin ouvre à deux battants la porte de droite.
Le Comte d'Hauterive
Elle n'est plus ici... Est-ce donc un bonheur qu'un soupçon éclairci ? Pourquoi donc tant chercher la clarté qu'on redoute ?... Que fait là cette fleur ?... C'est un signal, sans doute ! Cela m'éclaire ?... Eh bien ! en suis -je plus heureux ?... Je sais !... Oui, cette fleur est un langage entre eux... Cela veut dire : « Ici, ce soir, venez m'attendre... » Mais non, non... C'est trop tôt... Ils ne peuvent s'entendre ! Fernand, qui me doit tout !... Oh ! ce serait bien mal !... En tout cas, mes amis, cherchez votre signal...
Scène 4
Justin, La Marquise d'Arcueil
Il fait une pirouette.
Justin
Madame la comtesse est servie... Ah !...
À Justin.
La Marquise d'Arcueil
Personne... Mais, c'est le déjeuner, n'est-ce pas, que l'on sonne ?
Justin
Oui, Madame.
À Justin.
La Marquise d'Arcueil
Je suis exacte par hasard... Et moi qui, bonnement, me croyais en retard. Madame d Hauterive est souffrante, peut-être ?
Justin
On l'aperçoit d'ici.
À Justin.
La Marquise d'Arcueil
Rêveuse, à sa fenêtre. Oui... Monsieur d Hauterive est parti pour Vernon?
Justin sort.
Justin
Mais... Je viens de le voir aussi dans ce salon.
Elle s'assied à la place où était Laurence.
La Marquise d'Arcueil
Cette absence est étrange, et cache quelque chose... Leur trouble est évident ; j'en connaîtrai la cause. Edgard n'est pas heureux... Ah ! Je méritais bien Son bonheur... Son bonheur... Hélas ! Pour prix du mien. Mais qui peut donc troubler ce ménage modèle ? Edgard est-il jaloux... ou plutôt infidèle ? Est-ce un chagrin d'amour? est-ce un chagrin d'argent ?
Scène 5
Fernand, La Marquise d'Arcueil
Il pose son chapeau sur la table, il ôte ses gants.
Fernand
J'ai brusqué mon retour... Messager diligent, J'ai vu tous vos amis... N'accusez pas mon zèle ; Mais je mourais d'ennui.
La Marquise d'Arcueil
Fernand !
La marquise lui tend la main.
Fernand
Ce n'est pas elle ! Et ce qui m'a trompé, c'est sa petite main.
La Marquise d'Arcueil
On ne vous attendait au château que demain ?
Fernand
On ne m'attend jamais au château, j'y demeure.
À part.
La Marquise d'Arcueil
Ah ! Vous y demeurez !... Il disait tout à l'heure Qu'il se mourait d'ennui... C'est juste, et j'aurais dû Deviner à sa phrase un esclave assidu.
Scène 6
Laurence, La Marquise d'Arcueil, Le Comte d'Hauterive, Fernand, Justin
Apercevant Fernand.
Laurence
Madame, que je suis désolée et confuse De descendre si tard ; mais j'avais une excuse ; Une pauvre malade à soigner... Ah ! c'est vous !...
La Marquise d'Arcueil
Dieu ! Comme ils sont troublés !... Bien ! Edgard est jaloux !
Il aperçoit Fernand : d'abord il paraît contrarié, puis il lui tend la main.
Le Comte d'Hauterive
Je demande pardon... seulement pour la forme... Vous faire attendre, vous !... serait un crime énorme... Mais je suis innocent ; j'étais accaparé Par notre révérend, notre excellent curé.
La Marquise d'Arcueil
Ils mentent bien tous deux !... J'aime cette manière.
Le Comte d'Hauterive
Dites, n'avez-vous pas rêvé, la nuit dernière, Des pâles revenants de notre vieux manoir ?...
La Marquise d'Arcueil
Non ! Non !...
Laurence
Vous paraissiez fatiguée hier soir ?
La Marquise d'Arcueil
Je me suis réveillée, étonnée et ravie, En voyant ce beau lac. Comme je vous l'envie ! Moi, qu'on a ruinée en aqueducs romains !
Le Comte d'Hauterive
Mais vous avez de l'eau chez vous ?...
La Marquise d'Arcueil
Dans nos chemins.
Laurence
Puisque ce lieu vous plaît, pourquoi partir si vite ? Ce lac que vous aimez, ce ciel, tout vous invite À rester...
La Marquise d'Arcueil
Et ma fille !...
Laurence
Eh bien ! Écrivez-lui, Et le dernier convoi nous l'amène aujourd'hui.
Fernand
Par le chemin de fer !... Elle est beaucoup trop belle, Et...
Le Comte d'Hauterive
Je vous le dénonce, il est amoureux d'elle !
Fernand
Et ce débarcadère immense à traverser Sans vous, sans vous !
La Marquise d'Arcueil
Ma soeur pourrait me remplacer.
Justin ouvre la porte de la salle à manger.
Fernand
Une tante !... C'est peu...
Il offre le bras à la marquise.
Justin s'approche, on l'interroge.
Le Comte d'Hauterive
Vous causerez à table, Le déjeuner attend, il sera détestable. Elle a raison, restez... Demandez à Justin...
La marquise parle à Justin ; pendant ce temps, Fernand et Laurence causent ensemble ; le comte les observe.
Justin
Oui, ces dames seraient ici demain matin.
Fernand
Ah ! J'ai fait tout à l'heure une lourde bêtise ; Quand je suis arrivé, là... Je l'ai vue assise, J'ai cru que c'était vous... et, sans penser à rien, J'ai dit ce que j'aurais dit à vous-même...
Fernand baisse les yeux tristement comme quelqu'un qui vient de se trahir.
Laurence
Eh bien ?
Laurence
Vous la connaissez ?...
Laurence tire de sa poche le porte-crayon de Fernand ; elle le lui montre ; il s'empresse de le prendre et la remercie.
Fernand
Oui... sa fille est bien jolie.
Le Comte d'Hauterive
Elle trouve toujours ce que Fernand oublie !
Scène 7
Justin, Jenny
Justin
Venez vous reposer ici quelques moments. Madame..., et visitons les grands appartements.
Jenny
Plus tard... Le déjeuner ne doit pas vous permettre...
Il conduit Jenny à droite et à gauche.
Justin
Si fait... ; je suis en course, et je porte une lettre... Ceci c'est le billard, et ça c'est le salon.
Jenny
Ceci c'est la montagne, et ça c'est le vallon. Est-ce que par hasard, vous me croiriez novice ?
Justin
Non... seulement je veux mettre à votre service Quelques renseignements.
Jenny
Ah ! C'est trop de bonté ! Vous faites trop d'honneur à ma naïveté. Je puis me diriger ici tout comme un autre, Et ce château superbe est moins grand que le nôtre. Mais, qu'on a de plaisir à vous interroger !... Cette pièce où l'on dîne ?... - Est la salle à manger. Voilà de beaux chevaux !... - Oui, c'est là l'écurie. Voilà d'excellent lait !... - Oui, c'est la laiterie. Vous m'apprenez encore, avec le même soin, Que c'est dans le grenier que l'on rentre le foin. Cet étang ?... C'est un lac. - Cet oiseau ?... C'est un cygne. Et ce pont ?... C'est un pont d'où l'on pêche à la ligne. Les légumes sont là tous dans le potager, Les fleurs, dans le jardin ; les fruits, dans le verger ! On me fait visiter toute la métairie, Grange, moulin, pressoir, étable, bergerie. Il me faut caresser les agneaux et leur chien. Vous êtes sans pitié, vous ne m'épargnez rien. Eh ! Depuis quand a-t-on, sans domaine, sans terre, Le droit d'être ennuyeux comme un propriétaire.
Justin
Ma foi, depuis vingt ans, je suis dans la maison, Je m'en crois à peu près le maître, et j'ai raison. Monsieur le comte et moi n'avons qu'une pensée. A son destin changeant ma vie est enlacée. Quand il souffre, je souffre, et quand il rit, je ris ; Je marche de travers chaque fois qu'il est gris ; Dans tous ses sentiments, je me mets à sa place : Quand il est en fureur contre moi, je me chasse ! À ses moindres succès, je prends un air flatté. Sa femme, qu'il adore, est ma divinité. Faut-il vous dire, enfin, à quel point je suis bête ?... Quand je le vois jaloux, je me tâte la tête !...
Jenny
Mais il est donc jaloux ?
Justin
Je le crains franchement. Il boit peu, mange mal, il gronde à tout moment ; Il ne dort presque plus ; dès la naissante aurore, Il erre dans les champs ; le soir, il erre encore : Il traîne au bord du lac ses pas lents et distraits ; Il s'enfonce en rêvant dans l'ombre des forêts... Et tout cela trahit quelque secrète peine !...
Jenny
Comment?
Justin
Je n'aime pas qu'un mari se promène.
Jenny
Eh ! contre quel rival se... promènerait-il ? Qui poursuit la comtesse et vous met en péril ? Point d'ami, point de tiers, dans ce jeune ménage. Ici je ne vois rien.
Justin
Un nouveau personnage Sur la scène bientôt va paraître à son tour ; Il roucoule en ramier, mais il plane en vautour ! Fernand de Charlesval....
Jenny
Le pupille du comte !... Ose... mais cet amour est un crime, une honte !
Justin
Sans doute, il nous doit tant !....
Jenny
C'est une indignité ! Le Duc de Charlesval l'avait déshérité....
Justin
En notre faveur, oui... loyauté peu commune, Nous lui rendîmes tout, son titre et sa fortune. L'ingrat ! Un tel oubli ne peut se pardonner. Quoi ! nous l'avons fait duc et lui nous fait damner ! Fi!....
Jenny
Je ne reviens pas encor de ma surprise.
Justin
Nous étions plus heureux du temps de la marquise...
Jenny
Eh ! Mon dieu ! Que dit-il ?
Justin
Son règne était si doux ! Jamais, dans ce temps-là, nous ne fûmes jaloux !...
Jenny
Madame, ma maîtresse... et le comte ?....
Justin
Mon maître... Chut! c'est un grand secret.
Jenny
Je devrais le connaître ; Je suis depuis trois ans...
Justin
C'est ancien.
Jenny
Très ancien.
Montrant sa main.
Justin
Le bel amour ! Tenez, Que voyez-vous là ?....
Jenny
Rien.
Justin
Cette blessure.... là..., c'est la dent d'une louve. Voilà du dévouement !...
Jenny
Et qu'est-ce que ça prouve ?
Justin
Ça prouve ?.... Que mon maître aimait bien cette fois, Et que, pendant l'hiver, les loups sortent des bois. Un soir que je portais sa lettre parfumée, J'ai failli régaler une louve....
Jenny
Affamée.
Justin
Oui... C'était chaque jour quelques dangers nouveaux. Il me faisait courir et par monts et par vaux, Dans la neige, la nuit, par des temps effroyables ; Le propre des amants, c'est d'être impitoyables ; Aussi, je m'y connais, et je juge toujours, Au cas qu'il fait de moi, du feu de ses amours... Naguère, il s'avisa d'aimer dans la province, Une assez belle femme, oeil vif et taille mince... Il écrit un billet. - « Tiens, porte-le ce soir. » Puis, regardant le ciel : - « Je crois qu'il va pleuvoir ; Tu n'iras que demain. » Ô symptôme ! Pensai-je, Toi qui m'as fait trotter tant de fois dans la neige ; Toi qui fus de ma peau toujours si généreux, Tu me ménages !... Va, tu n'es pas amoureux !
Attitude superbe ; pose de la vertu.
Jenny
Ah ! Madame elle-même, a sa petite histoire !... Et moi qui la croyais !...
Justin
Oh ! Vous pouvez la croire.
Jenny
Qu'en savez-vous ?
Justin
L'amour cache mal ses revers ; On voit mieux le tissu d'une étoffe à l'envers ; Et de ma place on voit le vrai côté des choses. Par les petits effets j'apprends les grandes causes. Jugez-en... On nous donne un soir un rendez-vous. Nous partons au galop, joyeux comme des fous, Ah !... Dans un pavillon, on attendait le comte ; Sur le perron fleuri la porte s'ouvre ; il monte. Moi, je reste à la grille à guetter les rivaux. Comme un vieux philosophe, avec mes deux chevaux J'étais tout résigné ; mais au bout d'un quart d'heure, La marquise paraît ;... elle est pâle, elle pleure... Le comte est furieux ;... il me crie : Animal ! Viendras-tu donc !... Et puis, il repart... Ça va mal, Me dis-je, en gravissant la route tortueuse ; Il m'appelle animal... donc... elle est vertueuse...
Jenny
Mais depuis ?...
Justin
Rien... Le Comte, en s'avouant battu, A fièrement porté ce guignon de vertu. Et maintenant elle aime ?...
Jenny
Elle aime...
Justin
Qui ?...
Jenny
Sa fille.
Justin
Elle est gentille ?
Jenny
Ah !
Justin
Non ?
Jenny
Elle est plus que gentille. Mais c'est une merveille, un astre de beauté... Quand un peintre la voit, il en reste hébété... Des traits nobles et purs, un sourire céleste. On dirait une reine, une reine modeste... Des grands yeux de gazelle et des dents de souris...
Justin
Et puis riche...
Jenny
On n'est pas en peine de maris. Chacun vient l'admirer comme une belle idole.
Justin
C'est doux pour une mère !
Jenny
Ah ! Madame en est folle. Elle ne pourrait vivre un seul jour sans la voir. Et, malgré tous vos voeux, nous partirons ce soir.
Justin
Mais je cours la chercher, cette fille adorée, Et vous allez un mois embellir la contrée.
Jenny
Ah !
Justin
Je compte sur vous, sur ce coup d'oeil si fin, Pour m'aider à mener mon oeuvre à bonne fin ; Pour m'aider à calmer, à consoler mon maître...
Jenny
Monsieur!... vous me prenez pour une... autre...
On entend un bruit de chaises dans la salle à manger.
Ils sortent précipitamment.
Justin
Peut-être. Mais je ne voulais pas vous faire cet affront, Et je trouve en cela votre esprit un peu prompt. On ne vous force point d'être si charitable, Il s'agit seulement... Mais, vite, on sort de table.
Scène 8
Le Comte d'Hauterive, La Marquise d'Arcueil
Le Comte d'Hauterive
Eh bien ! C'est convenu, vous nous donnez un mois, Et je vais retrouver mes beaux jours d'autrefois. Car vous me les rendrez, mes heureuses années, Ces fleurs de mon passé que je croyais fanées.
La Marquise d'Arcueil
Ah ! Ne me parlez pas, s'il vous plaît, du passé !
Le Comte d'Hauterive
Il est donc mort pour vous ?
La Marquise d'Arcueil
Plus : il est effacé.
Le Comte d'Hauterive
Je ne puis l'oublier, quand tout me le rappelle ; Lorsque je vous revois, plus brillante et plus belle Que jamais...
La Marquise d'Arcueil
Oh! je pars pour ne plus revenir.
Le Comte d'Hauterive
Quoi ! Pas même un regret, l'ombre d'un souvenir ?
La Marquise d'Arcueil
Avez-vous parié de me mettre en colère ?
Le Comte d'Hauterive
On a le droit d'aimer tant qu'on a l'art de plaire.
La Marquise d'Arcueil
On a le droit d'aimer, monsieur, tant qu'on se croit Divine, ravissante... et j'ai perdu ce droit. Non, non j'ai de l'amour une trop haute idée Pour n'offrir à ses feux qu'une beauté ridée. Je m'arme contre lui d'un courage moqueur, Je mets tout mon orgueil à défendre mon coeur ; Car tout est sérieux, hors l'amour, à mon âge, Et comme je ne puis en faire un badinage, Comme je rougirais du caprice d'un jour, Je ne veux plus aimer, par respect pour l'amour.
Le Comte d'Hauterive
Vous êtes sans pitié pour vous.
La Marquise d'Arcueil
C'est ma nature.
Le Comte d'Hauterive
Mais expliquez-moi donc... notre... propre aventure... Oui... ce cruel affront que je n'ai point vengé... Me donner rendez-vous... pour me donner congé !... C'est un trait des plus noirs, un tour impardonnable ; Le matin exaltée... et le soir raisonnable !... Dire : Venez ! Et puis, me chasser comme un sot ! Quel grand événement vous a changée ?
La Marquise d'Arcueil
Un mot.
Le Comte d'Hauterive
Et de qui ?
La Marquise d'Arcueil
De ma fille... Ah ! qu'elle a de puissance, La voix d'un pauvre enfant !
Le Comte d'Hauterive
La voix de l'innocence.
La Marquise d'Arcueil
Ne riez pas ; souvent, messieurs, sans le savoir, Vous êtes détrônés par ce faible pouvoir ; Et plus d'un Richelieu, dans ses bonnes fortunes, A maudit d'un marmot les frasques importunes. L'ennemi naturel du héros triomphant, Ce n'est pas le rival, le mari... C'est l'enfant. Le séducteur attaque... il minaude, il cajole... L'enfant, pour nous sauver, attrape la rougeole...
Le Comte d'Hauterive
Peste !
La Marquise d'Arcueil
Le séducteur s'enfuit, épouvanté. Grâce à nos soins, l'enfant recouvre la santé... Le séducteur revient... il tend une autre embûche... L'enfant nous sauve encore avec la coqueluche ; Il tousse bravement, et la nuit, et le jour ; Son effroyable toux effarouche l'amour. En vain le séducteur s'enivre d'espérance, L'enfant le bat toujours avec quelque souffrance... Tant qu'il voit le danger, il souffre sans repos... Ses cris savent couvrir les plus charmants propos ; Et lorsqu'après quinze ans, il cesse de se plaindre, C'est qu'il comprend que nous...n'avons plus rien à craindre.
Le Comte d'Hauterive
Je n'avais pas prévu cet ennemi sournois. Ainsi, le fameux jour...
La Marquise d'Arcueil
En entrant dans le bois Qui touche au pavillon, comme j'ouvrais la grille, Vous savez... j'aperçus Marguerite, ma fille, Avec sa gouvernante... et je pressai le pas... « Où va-t-elle, maman, qu'elle ne me voit pas ? » S'écria-t-elle... Edgard, ce mot voulait tout dire... Comme un souffle de mort, il glaça mon délire... Il fit sur moi l'effet d'un divin talisman. Que répondre à ce mot : « Où va-t-elle maman ? » Moi, pour oublier tout, il faut que je m'oublie... Voilà comment un mot, guérissant ma folie, A changé notre amour en un crime odieux, Et nos premiers serments en éternels adieux...
Haut.
Le Comte d'Hauterive
Nous n'avons pas d'enfants, qui sauvera Laurence ? C'est donc là le secret de votre indifférence ?
La Marquise d'Arcueil
Oui, c'est là l'ennemi qui vous a désarmé... Allez, mon pauvre Edgard,je vous ai bien aimé...
Le Comte d'Hauterive
Vous m'avez bien aimé?... Donc, l'amour, cela passe ?
La Marquise d'Arcueil
Eh ! Dans quelle Arcadie habitez-vous, de grâce ? Oui, l'amour passe. On dit qu'il ne dure qu'un jour.
La marquise le regarde d'un air étonné.
Le Comte d'Hauterive
Bien; mais de quelle espèce était-il, votre amour ? Peignez-moi vos ennuis et l'état de votre âme. Avec des yeux jaloux, vous voyiez toute femme ?
La Marquise d'Arcueil
Je voyais toute femme avec des yeux jaloux.
Le Comte d'Hauterive
Vous ne pensiez qu'à moi ?
La Marquise d'Arcueil
Je ne pensais qu'à vous.
Le Comte d'Hauterive
Moi parti, vous tombiez dans des langueurs profondes ?
La Marquise d'Arcueil
Vous parti, je voyais disparaître les mondes !
Le Comte d'Hauterive
Vous étiez très émue à mon nom, à ma voix ?
La Marquise d'Arcueil
On me voyait rougir et pâlir à la fois.
Le Comte d'Hauterive
Et vous reconnaissiez de très loin sur la route Le pas de mon cheval ?
La Marquise d'Arcueil
De Kadidjah ? Sans doute.
Le Comte d'Hauterive
Vous preniez en horreur ceux qui me donnaient tort ?
La Marquise d'Arcueil
Moi !... Je les détestais ! Je les déteste encor.
Le Comte d'Hauterive
Et quand j'étais malade, inquiète, en prières, Vous restiez, à genoux, pendant des nuits entières ?
La Marquise d'Arcueil
Quand vous étiez malade !... Ah ! quelle angoisse...mais... Si je m'en souviens bien, vous ne l'étiez jamais.
Le Comte d'Hauterive
Et vous ne m'aimez plus !
La Marquise d'Arcueil
Plus du tout.
Le Comte d'Hauterive
Je respire.
La Marquise d'Arcueil
L'amour le plus puissant voit tomber son empire. Cette fièvre de feu finit par se calmer.
Le Comte d'Hauterive
Comment avez vous fait pour cesser de m'aimer ?
La Marquise d'Arcueil
Ah ! Ah ! Ah !... L'insolent !
Le Comte d'Hauterive
Dites, hein !
La Marquise d'Arcueil
Patience, Je vais vous révéler cette belle science. D'abord j'ai tant souffert que j'ai failli mourir. Oh ! Moi !... Quand je m'y mets, je sais si bien souffrir. Tout ce que j'ai d'ardeur, d'esprit et de pensée, Sert à mieux déchirer ma pauvre âme blessée. Et comme on y voit mieux avec un oeil perçant, De même on souffre plus avec un coeur puissant. Bref, je vous ai pleuré pendant tout une année.
Le Comte d'Hauterive
C'est long !
La Marquise d'Arcueil
Très long.
Le Comte d'Hauterive
Mais vous, vous êtes obstinée.
La Marquise d'Arcueil
Mon coeur dans son chagrin s'abîmait tout entier. Chaque jour, mon humeur, mon caractère altier, Devenaient plus amers, plus âpres, plus sauvages ; J'aimais de ma douleur jusques à ses ravages, Paraître pâle, maigre était mon seul désir ; Quand on me trouvait laide on me faisait plaisir.
Le Comte d'Hauterive
Oh ! Non, ça c'est trop fort. Je veux qu'on reste belle.
La Marquise d'Arcueil
Rien ne pouvait calmer ce désespoir rebelle. Quelquefois envers vous je me croyais des torts... J'avais de ma vertu de coupables remords... Dieu sait où m'entraînait cette pensée affreuse... Si, par un coup du sort, une influence heureuse N'était, fort à propos, venue à mon secours.
Le Comte d'Hauterive
Et sans cet à propos vous m'aimeriez toujours ?
La Marquise d'Arcueil
Peut-être bien.
Le Comte d'Hauterive
Quelle est cette prudente amie Par qui votre raison fut sitôt raffermie ?...
La Marquise d'Arcueil
Une amie ?... Ah ! Vraiment vous me faites pitié. L'amour fut-il jamais guéri par l'amitié ?
Le Comte d'Hauterive
Un enfant ?... Un vieillard ?
La Marquise d'Arcueil
Non, c'était un jeune homme.
Le Comte d'Hauterive
Je n'ose... demander...
La Marquise d'Arcueil
Quoi !...
Le Comte d'Hauterive
Comment il se nomme. J'ai peur d'être indiscret, je crains votre courroux.
La Marquise d'Arcueil
Bah ! Demandez toujours...
Le Comte d'Hauterive
Ce jeune homme ?
La Marquise d'Arcueil
C'est vous ?
Le Comte d'Hauterive
Moi !... Mais qu'ai-je donc fait ?
La Marquise d'Arcueil
Rien, rien, très peu de chose. Vous avez compromis une danseuse...
Le Comte d'Hauterive
Ah ! Rose... Une petite blonde avec de grands yeux noirs.
La Marquise d'Arcueil
Vous alliez sans façon l'applaudir tous les soirs ; Et moi, pendant ce temps... Ô folles que nous sommes, Mais c'est toujours ainsi, tel est l'amour des hommes ; Ils s'amusent, pendant que nous mourons pour eux.
Le Comte d'Hauterive
Il faut me pardonner, j'étais si malheureux !
La Marquise d'Arcueil
Mais parlons d'aujourd'hui. D'où vous vient cette crainte ? Car tout en vous trahit l'angoisse et la contrainte. Pourquoi tant rechercher ce que j'ai pu souffrir.... Auriez- vous, par hasard, quelque amour à guérir ?
Le Comte d'Hauterive
Juste !..... j'ai....., nous avons une nièce..... charmante, Éprise..... d'un Anglais.... Cet amour nous tourmente....
La Marquise d'Arcueil
Un Anglais !...
Le Comte d'Hauterive
Cet amour... change tous nos projets... C'est pourquoi sur l'amour je vous interrogeais.
La Marquise d'Arcueil
Je comprends très bien.
Le Comte d'Hauterive
Mais... c'est encore un mystère.
La Marquise d'Arcueil
Vous voulez l'empêcher... d'aller en Angleterre....
Le Comte d'Hauterive
C'est cela... Nous voulons la garder près de nous.
La Marquise d'Arcueil
Dieu ! Qu'on devient... naïf... sitôt qu'on est jaloux !... Il croit que je le crois !...
Le Comte d'Hauterive
Que dites-vous, Madame ? Jaloux ! Moi ?
La Marquise d'Arcueil
Vous.
Le Comte d'Hauterive
Jaloux !... De qui ?
La Marquise d'Arcueil
De votre femme.
Le Comte d'Hauterive
Ça se voit donc ?
La Marquise d'Arcueil
Sans doute, et... vous avez raison.
Le Comte d'Hauterive
Raison ! Connaissez-vous déjà leur trahison ?
La Marquise d'Arcueil
Non, non, rassurez-vous, je respecte mon hôte, Mais je gagerais bien...
Le Comte d'Hauterive
Quoi !...
La Marquise d'Arcueil
Que c'est votre faute.
Le Comte d'Hauterive
Peut- être.... J'aurais dû l'éloigner prudemment... Comment le trouvez-vous... lui ?..,
La Marquise d'Arcueil
Charmant.
Le Comte d'Hauterive
Ah !...
La Marquise d'Arcueil
Charmant.
Le Comte d'Hauterive
Alors, vous comprenez tout de suite qu'on l'aime !...
La Marquise d'Arcueil
Je comprendrais bien mieux qu'on vous aimât vous-même : Et je voudrais savoir comment vous avez fait Pour ne pas lui sembler noble, divin, parfait... Qu'on ne vous aime pas, pour moi, c'est un prodige ; Et vous avez commis quelque crime, vous dis-je. Laurence a de l'esprit, elle a dû vous aimer.
Le Comte d'Hauterive
Son amour s'est éteint.
La Marquise d'Arcueil
On peut le rallumer.
Le Comte d'Hauterive
Vous croyez ?....
La Marquise d'Arcueil
La voici. Bien, je reste près d'elle, Allez... Je vous rendrai votre chère infidèle....
Le Comte d'Hauterive
Ce bonheur....
La Marquise d'Arcueil
J'y mettrai pour vous tous mes efforts. Ah ! Je puis vous donner celui-là sans remords.
Scène 9
La Marquise d'Arcueil
La Marquise d'Arcueil
Elle ne l'aime pas !... Oh ! la petite sotte !... Non, le coupable ici, c'est lui, tout le dénote.... Je le trouve pourtant plus charmant que jamais. Comme il est bien, jaloux !... Hélas ! quand je l'aimais !. Eh! ne réveillons pas ma tendresse endormie. Je l'admire un peu trop pour une vieille amie. Mais c'est qu'aussi... cela me paraît révoltant Qu'elle l'aime si peu quand moi je l'aimais tant. Allons vite, chassons ce démon de mon âme. Et d'ailleurs puisqu'il est amoureux de sa femme !
Scène 10
Laurence, La Marquise d'Arcueil
Laurence
Madame, hâtez-vous, Justin part à l'instant Pour Arcueil. Et ce sont vos ordres qu'il attend... Vous hésitez encore ?... Pourquoi ?... Qui vous arrête ?
La Marquise d'Arcueil
Ma fille....
Laurence
Écrivez- lui ; je me fais une fête De voir cette beauté, cet astre sans pareil ; Comme elle enchantera demain votre réveil !
La Marquise d'Arcueil
Demain, à mon réveil, je la verrai sans doute, Mais pas ici, ce soir je me remets en route...
Laurence
Oh ! Que c'est mal !.... Déjà vous voulez repartir ?
La Marquise d'Arcueil
Je crains d'être indiscrète.... et de me ressentir Un jour...
Laurence
Vous ne pouvez jamais être indiscrète ; De grâce, écrivez-lui ; sa chambre est toute prête... Une vue admirable, un immense horizon ; Le site le plus beau de toute la maison.
La Marquise d'Arcueil
Croyez...
Laurence
Pardonnez-moi, Madame, si j'insiste Mais déjà, grâce à vous, notre vie est moins triste. La gêne se dissipe à votre douce voix, Et j'ai ri ce matin pour la première fois. Soyez bonne, envoyez Justin et son message À votre fille.
La Marquise d'Arcueil
Non ; je pars et c'est plus sage.
Laurence
Mais pourquoi ? Quel motif ?...
La Marquise d'Arcueil
Vous me poussez à bout. Prenez garde... je suis femme à vous dire tout... Et vous vous fâcherez ?...
Laurence
Fâchez-moi donc, qu'importe ?
La Marquise d'Arcueil
Je m'en vais... pour... ne pas être mise à la porte.
Laurence
Vous vous moquez...
La Marquise d'Arcueil
Hélas ! Je suis de bonne foi. Je dois fuir ce château ; l'air n'y vaut rien pour moi... Par mille souvenirs je m'y sens poursuivie.... Vous me demandez là le secret de ma vie.... Un amour sans espoir, bravement combattu.... La fuite, je l'avoue, est toute ma vertu, Je veux partir... l'honneur a dicté ma conduite ; Excusez ces aveux où vous m'avez réduite. À ce danger mon coeur ne s'est point aguerri... Madame, laissez-moi fuir...
Laurence
Qui ?
La Marquise d'Arcueil
Votre mari. Je l'aime !...
Laurence
Mon mari !
La Marquise d'Arcueil
Je l'aimais.
Laurence
C'est étrange.
La Marquise d'Arcueil
Il est si séduisant !...
À part.
Laurence
Mon mari ? Comme on change ?
Haut.
La Marquise d'Arcueil
Pas le moindre dépit, par le moindre embarras ! Elle n'est point jalouse, elle ne l'aime pas. Son esprit merveilleux, son élégance extrême, Que chacun admirait, me frappèrent moi-même : Les plus fières vertus subissaient son pouvoir ; Moi, je n'ai triomphé qu'en cessant de le voir... Et pour moi sa présence est toujours dangereuse. Adieu, ma chère enfant. Vous êtes bien heureuse De pouvoir le chérir à la face du jour. Il est beau le devoir qui commande l'amour...
Laurence
Heureuse ! Ah ! Dans mon coeur, que ne savez-vous lire... Mais, madame, avec vous je puis bien en médire, Puisque vous l'aimez.
La Marquise d'Arcueil
Soit, contez-moi vos chagrins. Pour lui vous me semblez presqu'injuste... et je crains...
Laurence
Comme vous, son esprit m'avait d'abord frappée, Et j'espérais l'aimer... Mais je me suis trompée. Mon rêve de bonheur s'est bientôt défleuri, Car déjà tout enfant j'adorais mon mari ; Le brillant avenir qui me montait la tête, C'était l'amour permis et le roman honnête ; C'était de vivre seuls ensemble, au coin du feu ; C'était d'aimer beaucoup et d'être aimée... un peu. Je ne demandais point une passion folle, Mais cet accent du coeur dans la moindre parole, Ce sourire attendri, ce regard fier et doux Qu'un amour protecteur laisse tomber sur vous ; Cette précaution, inquiète, empressée, Ce transparent souci d'une ardente pensée Qui vous révèle tout en ne vous disant rien...
La Marquise d'Arcueil
C'est l'amour de Fernand qu'elle dépeint si bien.
Laurence
Et Monsieur d'Hauterive est loin de cette image. Moi !... J'aurais tant aimé mon mari. Quel dommage ! Mais...
La Marquise d'Arcueil
Mais...
Laurence
Lui !...
La Marquise d'Arcueil
Lui ?
Laurence
Madame...
La Marquise d'Arcueil
Eh bien ! Commencez donc.. Dites tous ses défauts, ce ne sera pas long. Vous n'osez !.... C'est à moi de rompre le silence. :... On l'accuse, à bon droit, d'un peu de violence, Il est d'un caractère irritable, emporté...
Laurence
Mon mari !...
La Marquise d'Arcueil
J'en conviens !... Mais sans méchanceté. Oh ! Pour être méchant, il aime trop à plaire, Et le moindre sourire apaise sa colère. Il est, dans ses propos, léger et trop hardi ; Il est capricieux, vain, moqueur, étourdi...
Laurence
Mon mari !... C'est de lui que vous parlez, madame?... Mais alors, il s'est fait tout autre pour sa femme. Ce n'est plus son portrait...
La Marquise d'Arcueil
Cela devient plaisant ! S'il est ainsi changé, tout s'explique à présent.
Laurence
Lui, s'emporter ?... Mais c'est l'indifférence même ; C'est un esprit posé, c'est un homme à système.
La Marquise d'Arcueil
Edgard !...
Laurence
Ces beaux dandys, ces fameux séducteurs, Ne sont plus, mariés, que d'ennuyeux tuteurs. Ils méprisent l'amour, ils font les bons apôtres, Ils ne savaient aimer que les femmes des autres ; Et pour nous ils n'ont plus, pour nous qui les aimons, Que de pédants conseils, que d'éternels sermons. Ils nous vantent toujours les devoirs du ménage !... On peut bien s'occuper de toilette à mon âge. Eh bien ! pour ma parure il n'a pas un regard ; Il dit qu'il n'aime pas les longs cheveux !...
La Marquise d'Arcueil
Edgard ?...
Laurence
Quand je parle d'amour, il se révolte presque, Il me gronde, il me dit que je suis romanesque, Qu'il faut se défier d'un coeur trop exalté, Et que la passion nuit à la dignité.
La Marquise d'Arcueil
Edgard ?...
Laurence
Il me fait peur, et près de lui je tremble; Et puis, il est si froid quand nous sommes ensemble !...
La Marquise d'Arcueil
Edgard ?... Ah ! Mon enfant, je n'y comprends plus rien, Et cet affreux portrait n'a pas un trait du mien.
Laurence
Mais voyez donc un peu, voyez ce qu'il arrive. Que nous avons chacune un monsieur d'Hauterive.
La Marquise d'Arcueil
Je déteste le vôtre... il est très ennuyeux.
Laurence
Vous avez bien raison ; le vôtre me plaît mieux.
La Marquise d'Arcueil
Je vous le cède... Allons, tâchez de le reprendre. Tous ces charmants défauts, tâchez de les lui rendre. Ah ! Si vous le voyiez, ému comme autrefois ! Quel feu dans ses regards, quel trouble dans sa voix !
Laurence
Il vous a donc aimée ?
La Marquise d'Arcueil
Aimée à la folie !
Laurence
Mon mari !
La Marquise d'Arcueil
Dans ce temps, j'étais assez jolie.
Laurence
Vous l'êtes encor trop !
Haut. Laurence lui tourne le dos et ne peut cacher son impatience.
La Marquise d'Arcueil
Enfin, nous y voilà !... De nos tristes adieux rien ne me consola...
Laurence
Mais !...
La Marquise d'Arcueil
Quatre ans j'ai vécu de ma douleur secrète.. Quatre ans son souvenir a peuplé ma retraite, Et j'éprouve à sa voix, malgré vous et ses torts, Le même enchantement que j'éprouvais alors. J'ai voulu l'oublier pour d'autres, je l'avoue... Ah ! De nos vains efforts, comme l'amour se joue ! Les autres... m'ennuyaient, et, pour mon désespoir, Ses rivaux ne servaient qu'à le faire valoir. Ils avaient cet esprit railleur du faux artiste, Ce rire d'envieux que je trouve si triste, Ce regard malveillant, prompt à tout dénigrer, Qui louche de dépit dès qu'il faut admirer. Aucun ne possédait ce caractère étrange, De contrastes heureux incroyable mélange : Ce vif enthousiasme, avec cette gaîté, Cette forte raison dans ce coeur agité, Cette ardeur, ce sang-froid dans la même nature ; Et puis, tant de finesse avec tant de droiture ! Même ses détracteurs, et les plus acharnés, Attestent sa franchise...
Laurence
Oh !
La Marquise d'Arcueil
Vous en convenez ! Il ne professe pas l'honneur, il le pratique ; Il est de même en tout ; voyez en politique, Il ne déclame pas de mots à grands effets, Il tient tous les serments que les autres ont faits. Il est brave !...
Laurence
Ah ! C'est vrai, très brave !
La Marquise d'Arcueil
Et sans fanfare ; C'est une qualité qui devient assez rare. Il est bon !... Que de bien il fait tout en riant, Car il est généreux comme un roi... d'Orient. Et quand il daigne aimer, quelle noble tristesse ! Quel silence éloquent dans sa délicatesse !... Lui, lui, pour s'expliquer, ne disait rien non plus. Avec de tels regards, les mots sont superflus.... Cet amour pur était si plein de poésie ! Mais moi, je n'excitai jamais sa jalousie... Tandis que vous déjà...
Laurence
Moi ! Moi ! Que dites-vous ?
Laurence la prie avec instance.
La Marquise d'Arcueil
Rien !... rien ! Je dis qu'il est horriblement jaloux, Qu'il a complètement renié son système, Qu'il est très malheureux...
Laurence
Malheureux !
La Marquise d'Arcueil
Qu'il vous aime !
Laurence
Malheureux !
La Marquise d'Arcueil
Sa tristesse aurait dû vous saisir.
Laurence
Bah ! Vous dites cela pour me faire plaisir.
La Marquise d'Arcueil
Non, il est inquiet, chagrin, sans flatterie... Quelqu'un vient de passer dans cette galerie...
Laurence
Oui, Monsieur d'Hauterive...
La Marquise d'Arcueil
Il est avec Fernand.
La Marquise fait signe que oui.
Laurence
C'est de lui !... N'est-ce pas ?...
La Marquise d'Arcueil
Regardez maintenant, Quelle pâleur ! Quel air découragé !
Laurence
Je tremble, Madame, est-il prudent de les laisser ensemble ?... On les dirait tous deux prêts à se quereller.
Elles sortent d'un air inquiet.
La Marquise d'Arcueil
Venez, il ne faut pas encor nous en mêler. D'ici nous entendrons leur voix par la fenêtre, Et nous jugerons bien quand il faudra paraître.
Scêne Xi
Fernand, Le Comte d'Hauterive
Fernand
Ce sera ridicule et laid... c'est mon avis.
Le Comte d'Hauterive
Vois, en rétablissant là-bas le pont levis, Je rends à ce côté son aspect moyen-âge, Et d'ailleurs les voleurs...
Fernand
Ils viendront à la nage ; Des murs et des fossés ils ont toujours raison ; Les voleurs, mieux que nous, connaissent la maison. Et puis, un pont levis n'est plus de notre époque.
Le Comte d'Hauterive
Bah!
Fernand
C'est un vieux joujou dont le peuple se moque.
Le Comte d'Hauterive
Fort bien ! Monsieur le Duc veut faire le tribun !
Fernand
Duc !... Ça n'empêche pas d'avoir le sens commun ; Mais ce titre de duc, ce mot dans votre bouche Semble un reproche !... Eh bien, ce reproche me touche. Je le dis franchement... Vous l'ai-je demandé, Ce titre ?... Alors pourquoi ne l'avoir pas gardé ? Rien pour moi, rien ne vaut une parole amère... Vous héritiez aussi de l'oncle de ma mère ; Pourquoi m'avoir cédé ce titre et ses profits ?
Le Comte d'Hauterive
Parce que je t'aimais, Fernand, comme mon fils. Allons, ne vas-tu pas déposer ta couronne ? Tu n'es pas doux, ce soir... Mais je te le pardonne... Car, je suis, comme toi, très maussade aujourd'hui. Ah ! c'est que nous avons tous deux le même ennui !...
Fernand
Quoi ?
Le Comte d'Hauterive
Le même tourment nous dévore dans l'âme. Nous sommes tous les deux amoureux... de... ma femme... Oh ! Ne t'alarme pas, Fernand de Charlesval, Mon cousin, mon pupille est un digne rival.
Fernand
Pouvez-vous donc penser...
Le Comte d'Hauterive
Ce qui gâte l'affaire C'est que... ce n'est pas moi que ma femme préfère.
Fernand
La malice est plaisante, et vous vous moquez bien.
Le Comte d'Hauterive
Non, ma foi, votre lot est meilleur que le mien.
Fernand
Elle m'aime !...
Le Comte d'Hauterive
Oh ! Calmez ce transport un peu tendre !... Je ne vous ai pas dit cela pour vous l'apprendre, Mais pour que vous sachiez. Monsieur, que je le sais.
Fernand
J'ai compris, par ce mot cruel, vous me chassez ; Je partirai ce soir...
Le Comte d'Hauterive
C'est ce qu'on vous demande.
Fernand
Mais bientôt vous verrez que votre erreur est grande ; Sa bienveillance, hélas ! n'est qu'un triste retour ; Elle ne m'aime pas... elle aime mon amour.
Le Comte d'Hauterive
Noble amour, en effet, qui parle avec courage !...
Fernand
Vous pouvez l'admirer, car il est votre ouvrage. Vous seul !
Il marche vers lui pour l'insulter.
Le Comte d'Hauterive
De tant d'audace, à la fin, je suis las, C'est trop...
Fernand
Je vous dois tout !... Mais ne l'oubliez pas !...
Le Comte d'Hauterive
Eh ! n'est - ce pas ta faute, ingrat, si je l'oublie ?
Fernand
Par ce cher souvenir qui nous réconcilie, De grâce, écoutez-moi, quittez cet air moqueur, Et laissez vos regards pénétrer dans mon coeur. Comment aurais-je osé, jamais m'occuper d'elle, Quand vous, des élégants, le type, le modèle, Vous l'aimez, vous !...
Le Comte d'Hauterive
Ici, je dois vous arrêter : Vous pouvez me trahir, mais non pas me flatter.
Fernand
Je ne relève pas cette pauvre épigramme. Bref, ne m'attendant guère à plaindre votre femme, Ce fut, je le confesse, avec étonnement, Que je la vis, chez vous, vivre si tristement. Je la trouvais là, seule, en larmes, à toute heure. Comment ne pas aimer une femme qui pleure ? Je souffrais de sa peine, et, pour la consoler, Je ne lui disais rien ; mais souffrir, c'est parler. De cet accord muet, n'accusez que vous-même. Toute femme oubliée appartient à qui l'aime. C'est l'instinct du secours, c'est la commune loi. L'ardeur de ma pitié l'attirait malgré moi. Mais je le dis encor... Permettez que j'achève : Elle ne m'aime pas, et c'est vous qu'elle... rêve. Oui, c'est ainsi toujours. Le rêve favori D'une fille bien née, est d'aimer son mari. Son coeur loyal et fier par le devoir s'attache. Vivre en femme d'honneur, laisser un nom sans tache, C'est l'idéal orgueil de son jeune avenir. Les serments qu'elle fait lui plaisent à tenir. Y manquer la première !... Elle en est incapable. Accuser le mari quand la femme est coupable. C'est qu'elle a respiré l'air de la trahison, C'est que la jalousie a troublé sa raison, C'est qu'elle a dépensé ses forces dans la lutte, C'est qu'on a préparé l'abîme pour sa chute. Les lys brisés sont ceux que l'on voit se flétrir ; Les coeurs pervers sont ceux qu'on a fait trop souffrir!
Le Comte d'Hauterive
Bravo!
Fernand
Je sais qu'il est de méchantes natures, Des femmes sans pudeur, friandes d'impostures, Qui trouvent dans la fraude un assaisonnement, Et qui s'ennuieraient fort d'aimer honnêtement. Mais Laurence n'a rien de ces âmes vulgaires, Le prestige du mal ne la fascine guère. Pour moi, je n'ai jamais compris l'instinct du mal, Cet invincible attrait de l'amour immoral... Je hais ces embarras où la fraude nous plonge ; J'ai déjà trop d'orgueil pour goûter le mensonge. Ce sont les faux amours qu'excite le péché, Et jamais, par plaisir, vrai joueur n'a triché. Ces goûts si dépravés cachent quelques misères ; Ce n'est point là le fait des passions sincères. Non ; le fruit défendu, comme vous le nommez, N'est jamais, croyez-moi, le fruit des affamés. Tous les sentiments forts sont purs de leur essence, Et la corruption, c'est toujours l'impuissance.
Le Comte d'Hauterive
Ah ! ça, mais vous parlez comme un petit docteur. Depuis quand, mon pupille, êtes-vous mon tuteur? Si jeune, vous savez mieux que moi toute chose Déjà...
Fernand
C'est que le temps jamais ne se repose. Nous sommes jeunes, nous, mais notre siècle est vieux, Nous vivons des secrets qu'ont trouvés nos aïeux ; Leurs découvertes sont une lourde conquête ; Six mille ans de savoir pèsent sur notre tête, Et si l'esprit des morts fait l'esprit des vivants, Les plus jeunes seront toujours les plus savants. Puis un ardent souci que chaque jour augmente, La fièvre d'avenir, comme un mal nous tourmente. Déjà, nous préparant aux orages prédits, Nous n'avons pas le temps d'être des étourdis... Nous vivrons moins que vous, et peu de jours peut-être ; Mais déjà nous avons le secret de notre être. Nous prenons en pitié vos jeux d'enfants gâtés ; Nous marchons droit au but, libres de vanités. Vos succès de roués n'ont rien qui nous amuse : Nous ne révérons pas l'École de la Ruse. Nous ne comprenons pas qu'on mette son honneur À mentir, et qu'on aime à voler son bonheur... Tout jeunes, nous savons le vrai mot de la vie, Nous savons qu'ici bas rien ne vaut notre envie Que trois choses... splendeurs du terrestre séjour, Que trois choses : les arts, la nature et l'amour ! Et nous ne voulons pas perdre une heure féconde, À chercher d'autres biens dans les trésors du monde.
Le Comte d'Hauterive
Mon cher, tu fais honneur à mon enseignement, Et tu m'as rassuré, ma foi ! Complètement. J'accepte la leçon, que je trouve hardie.
Fernand
Je vous écoute peu, mais je vous étudie, Et lorsque je vous vois, si bon, si généreux, Si grand, je vous en veux de n'être pas heureux. Ce sont vos préjugés d'élégants que j'accuse.
Le Comte d'Hauterive
J'ai retenu le mot : l'École de la Ruse ! Oui, tu m'as converti, je vois que mes chagrins, Viennent d'un naturel trop bon que je contraints ; Mais pour bien gouverner, pour gouverner en maître, Il faut être sévère, ou du moins le paraître.
Fernand
Vous voulez gouverner ?... Aimez donc franchement ; L'amour est le secret d'un bon gouvernement. Mais, vous autres maris, l'amour vous épouvante ; L'idéal de la femme est pour vous la servante !... Si le vin est bien frais et le dîner bien chaud, Vous vous dîtes heureux... c'est tout ce qu'il vous faut. Ce que vous appelez une excellente femme, C'est une ménagère ennuyeuse et sans âme. Elle rêvait amour, vous parlez amitié ; Vous glacez son esprit et son coeur sans pitié. Vous vous sacrifiez à votre faux système. Vous la désenchantez vous-même de vous-même ; Puis, vous vous étonnez si votre femme un jour, Reprend chez vous, sans vous, ses doux rêves d'amour.
Le Comte d'Hauterive
Vas-tu recommencer encor notre querelle ?
Fernand
Non... Vous aimez Laurence ?... Alors pourquoi contre elle Vous armez-vous toujours de ce sang-froid trompeur ?
Le Comte d'Hauterive
C'est qu'elle est ravissante...
Fernand
Eh bien ?
Le Comte d'Hauterive
Ça me fait peur. C'est qu'elle a de l'esprit à tourner une tête.
Fernand
Eh bien ?
Le Comte d'Hauterive
Eh bien ! Mon cher, j'ai peur d'avoir l'air bête. Un mari troubadour à cet air est enclin.
Fernand
Eh ! Les maris trompés ont donc l'air bien malin ?
Le Comte d'Hauterive
Quelquefois... Je le sens, je n'étais qu'un faux brave ; Je me faisais tyran pour n'être pas esclave... Je change de système ; au fait, il est plus doux D'être l'esclave aimé que le tyran jaloux.
Fernand
Vous ne m'en voulez plus ?
Le Comte d'Hauterive
Non, de ce mauvais rêve, Je m'éveille ; et je suis très fier de mon élève. C'est en me surpassant qu'il reconnaît mes soins ; Ce que je voulais être, il le sera, du moins. On peut en le louant, me rendre cet hommage : Je l'ai fait à mon goût, et non à mon image, Fernand !...
Fernand
Vous voir heureux est mon plus cher désir.
Le Comte d'Hauterive
Va-t-en donc vite et loin, tu me feras plaisir.
Fernand
Je pars ; mais, loin de vous et dans la solitude, Qui me consolera ?
Le Comte d'Hauterive
La nature et l'étude ; En attendant l'amour qui reviendra pour toi.
Fernand
Oh ! Qui peut m'assister par un bon conseil ?...
Scène 12
Laurence, Le Comte d'Hauterive, La Marquise d'Arcueil, Fernand
Laurence et la marquise paraissent à la porte-fenêtre du jardin.
Laurence
Moi !...
Le Comte d'Hauterive
Vous étiez là, Madame ?
La Marquise d'Arcueil
Oui, dans la grande allée. Le vent nous apportait sa voix... un peu troublée... Sans vouloir écouter, nous avons entendu.
Fernand
Je n'en suis pas fâché.
Le Comte d'Hauterive
Mon cher, je suis perdu.
Fernand
Oh Dieu ! Ce bon conseil, donnez-le, je vous prie. Que vais-je devenir ?
Laurence
Fernand, je vous marie.
Le Comte d'Hauterive
Je goûte ce projet, je le trouve moral.
Laurence
Il est jeune, il est riche, et Duc de Charlesval.
Fernand
Par vous.
Laurence
Chacun déjà proclame son mérite.
Le Comte d'Hauterive
Oui!...
Laurence
Je veux lui donner pour femme... Marguerite.
Le Comte d'Hauterive
Sa fille !... C'est parfait.
Laurence
J'ai son consentement.
Le Comte d'Hauterive
Tant pis !... Vous m'avez dit qu'il était si charmant !..
Laurence
Cette idée est de moi, la trouvez-vous mauvaise ?
Le Comte d'Hauterive
Non !...
La Marquise d'Arcueil
Mais encor faut-il que ma fille lui plaise.
Fernand
Je la connais.
La Marquise d'Arcueil
Voyez quel est mon embarras... C'est un parti superbe, et vous n'y pensez pas !...
Laurence
Si fait, et c'est bien là le fond de ma pensée.
À Laurence.
Le Comte d'Hauterive
Ainsi donc, la vertu sera récompensée. Le crime sera-t-il puni sévèrement ?
Laurence
Non, on vous laissera le choix du châtiment. Ah ! Vous êtes aimable !... et je l'apprends par d'autres !
Le Comte d'Hauterive
Je reconnais mes torts...
Fernand vient dire adieu à Laurence : le comte et la marquise causent ensemble.
Laurence
Edgard, dites les nôtres. Vous n'aviez pas pour moi l'amour qui m'était dû ; Mais, par un sot dépit, je vous ai répondu, Et nous sommes tombés dans le piège ordinaire, Vous, vieux maître d'école, et moi pensionnaire. Reprenons donc chacun notre rôle chéri, Moi, femme raisonnable, et vous, jeune mari.
Laurence
Adieu, Fernand.
Fernand
Adieu. Je vous quitte, Laurence, Le coeur plein de regrets, mais aussi d'espérance. Je puis me pardonner mon audace d'un jour, Puisqu'à mon fol amour vous devez son amour.
Le Comte d'Hauterive
À leurs touchants adieux, permettez que j'assiste ; Voyez comme elle est pâle... et lui, comme il est triste!... Ouaih !... nos soins, nos efforts, seraient-ils superflus ? Madame !... Est-ce bien vrai que vous ne m'aimez plus ?
La Marquise d'Arcueil
Plus...
Le Comte d'Hauterive
D'honneur...
La Marquise d'Arcueil
Je le jure en mère de famille.
Le Comte d'Hauterive
Quel gage donnez-vous ?
Montrant le Comte.
La Marquise d'Arcueil
Le bonheur de ma fille. Fernand, que son erreur vous serve de leçon ; Je vous donne ma fille, aimez-la sans façon. Retenez bien ceci, messieurs, et vous, mesdames : « Ce sont les bons maris qui font les bonnes femmes. »