Vaudeville · 1788 · 2 actes

Candide marié

de Radet Barré

Représentation
≈ 47 min
Distribution
2 femmes, 7 hommes
Répliques
335
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Candide H 83 ≈ 10 min 7
Cacambo H 40 ≈ 9 min 5
Justin H 46 ≈ 6 min 8
Pangloss H 44 ≈ 5 min 6
Caleb H 23 ≈ 4 min 6
Osmin H 21 ≈ 3 min 5
Martin H 34 ≈ 3 min 5
Zulmis F 16 ≈ 3 min 5
Zélie F 24 ≈ 3 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
Candide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cacambo absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Justin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pangloss absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Caleb absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Osmin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Martin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zulmis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Cacambo

Le Théâtre représente l'intérieur d'une chambre rustique. Elle doit, par sa décoration, annoncer que la scène est en Turquie. L'action commence un peu avant le jour.

Air : Fanfare de Saint-Cloud.

Pendant les couplets suivants, il arrange des fruits et des fleurs dans un panier.

Air : Mes enfants, travaillons gaiement.

Cacambo

Nos Philosophes sommeillent, Exempts de maux et de soins ; Moi, les chants des coqs m'éveillent Pour songer à leurs besoins. De même que la science Doit instruire l'ignorant; De même c'est l'ignorance Qui doit nourrir le savant. Toujours dispos, toujours joyeux, Bravons le sort, s'il est contraire ; Aimons la paix, fuyons la guerre, Sans projets, sans former de voeux. Un homme sage doit connaître, Qu'en ce monde, pour être heureux, Il ne faut pas chercher à l'être. Il ne faut pas chercher à l'être. Le travail est notre soutien ; Heureux l'homme qui sans relâche, Sait tous les jours remplir sa tâche, Sans jamais murmurer de rien : Il trouve au bout de la semaine Qu'il est moins de mal que de bien, Et plus de plaisir que de peine. Et plus de plaisir que de peine. Si la fortune aveuglément Place les biens qu'elle dispense, Jouissons-en avec prudence, Comme du bonheur d'un moment. Bien sot est celui qui s'y fie. Manquant de tout, souffrir gaiement, C'est la bonne philosophie. C'est la bonne philosophie. Ce que c'est pourtant que la destinée, et comme le hasard se plaît à disposer de nous ! Qui croirait que sur les bords de la Propontide, à quelques milles de Constantinople, cette petite métairie renferme le Seigneur Candide, élevé jadis en Westphalie, dans le château de Monsieur le Baron de Tundertentronck ; la fille de ce même Baron, devenue femme de ce même Candide ; le docteur Pangloss, leur ancien précepteur ; le savant Martin, qui travailla jadis pour les libraires d'Amsterdam ; et enfin, moi, Cacambo, né en Espagne, qui, après avoir fait tous les métiers dans tous les pays, suis aujourd'hui réduit à servir ces gens-là ? Ah ! Que voilà un beau sujet de réflexion, et comme on voit que... les effets et les causes... sont produits par un certain rapport... qui fait que... les événements de la vie... Eh bien, ne voilà-t-il pas que je raisonne, et que par conséquent je ne sais ce que je dis ! Je suis si accoutumé à entendre nos philosophes, que leur manie me gagne. Songeons bien plutôt à porter vendre à la ville le produit de notre petit jardin... Allons, Cacambo, du courage, mon garçon, de la gaieté. Voilà, je pense, tout ce qu'il me faut. Eh ! J'oubliais bien l'essentiel, ma foi ; les manuscrits des docteurs Pangloss et Martin, que je dois vendre à Constantinople. Le produit de ces chef d oeuvres suffira, disent-ils, pour faire notre fortune à tous : je le souhaite, mais j'en doute. J'entends du bruit dans le jardin... C'est sans doute l'aimable Justin, mon jeune maître, que les ennuyeuses leçons de ses deux précepteurs ont fait déserter la maison paternelle, et qui vient tous les matins, avant le jour, placer en secret des fleurs dans le bosquet chéri de sa mère.

Scène 2

Justin, Cacambo

Air : Toujours seule, disait Nina.

Justin

Es-tu seul, ami Cacambo ?

Cacambo

Oui : vraiment, c'est lui-même. Nous apportez-vous du nouveau ?

Montrant son coeur.

Justin

D'une mère que j'aime Je viens embellir le séjour, Et par-là, j'espère qu'un jour Elle verra, Elle saura Qu'en tous temps son fils l'aura Là.

Cacambo

Le bon coeur ! Ah ! Monsieur, les fleurs que vous donnez à Madame votre mère lui font grand plaisir ; elle est bien éloignée de deviner qui les lui apporte.

Justin

Donne-moi promptement des nouvelles de mes chers parents : comment se portent-ils ?

Cacambo

À merveille. Madame votre mère grondant, selon sa coutume, du matin au soir ; Monsieur votre père l'endurant avec peine, et vous regrette tant sans cesse.

Justin

Mon bon père ! Pangloss et Martin se disputent toujours ?

Air : Il est toujours le même.

Cacambo

Dans ce logis toujours tout est de même : Chaque savant S'en va souvent Rêvant, Ou bien désapprouvant De l'autre le système. Candide, comme avant, Près d'eux tourne à tout vent, Et n'oserait penser d'après lui-même. Comme vous dites.

Air : La fête des bonnes gens.

Justin

Combien est préférable La sage et simple raison Du vieillard respectable Qui m'admet dans sa maison ! Près de lui tout est tranquille ; Point de bruit, point de savant. Le bonheur n'a pour asile Que le toit des bonnes gens. Le bonheur n'a pour asile Que le toit des bonnes gens.

Cacambo

Eh, dites-moi, Monsieur, je vous prie, ce vieillard respectable a-t-il des enfants ?

Justin

Deux filles.

Cacambo

Je m'en doutais... Grandes ?

Justin

L'aînée est mariée.

Cacambo

Et la cadette, en âge de l'être ?

Justin

Je le crois.

Air : Vous autres jeunes fillettes.

Cacambo

Tenez, Monsieur, je devine Que l'Amour, ce Dieu malin, Vous conduit à la sourdine ; Convenez-en..... Fort bien.

Justin

Eh mais...

Cacambo

Hein ?

Justin

Eh mais...

Cacambo

Quoi ? mais, c'est oui ? Mon doute est évanoui.

Air : De Joconde.

Justin

Eh bien, s'il faut te l'avouer, Oui, j'adore Zélie.

Cacambo

Monsieur, je ne saurais louer Une telle folie ; Outre qu'il est à craindre ici Plus d'une catastrophe, Croyez-vous qu'on devienne ainsi Un docte Philosophe ?

Air : Regard vif et joli maintien.

Justin

Je respecte fort les leçons De la grave philosophie ; Mais je préfère les chansons De la douce et tendre Zélie. Un Philosophe en sait beaucoup ; Oh ! sa science est infinie ; Il raisonne fort bien de tout ; Un Philosophe en sait beaucoup. Qui sait plus encor ?... Douce amie. J'ai lu, dans un livre nouveau, Une histoire que je révère : Un jeune homme bien fait et beau Faisait le malheur de son père ; Aucun maître ne pouvait rien Sur son ignorance infinie ; Il était gauche en son maintien ; Il ne pouvait apprendre rien. Que lui manquait-il ?... Douce amie. Dans un vieux et triste château Végétait le pauvre Sargine ; Mais par bonheur dans ce château, Était une aimable cousine. Il devint un homme nouveau Par les leçons de sa Sophie ; Il devint grand et généreux ; Il devint brave et valeureux. Qui sut le former ?... Douce amie.

Cacambo

Eh, voilà donc le précepteur que vous choisissez ?

Air : Rien ne me plaît, s'il ne vient de Lisette.

Justin

Pourquoi faut-il qu'à des maîtres sévères, Presqu'en naissant, nous soyons asservis ? Discours plus doux, préceptes moins austères, SerAient bien mieux écoutés et suivis. Les leçons que sitôt on oublie Se graveraient en traits puissants ; Sous les dehors de la folie La raison charmerait nos sens : C'est en sortant d'une bouche jolie Qu'elle a des droits sur un coeur de quinze ans.

Air : De tous les Capucins du monde.

Cacambo

De tous les jeunes gens du monde, Ainsi la conduite se fonde Sur des principes condamnés. Ils quittent, dans leur folle ivresse, Les maîtres qu'on leur a donnés, Pour se donner une maîtresse.

Justin

Le jour va bientôt paraître... Je crains qu'on ne m'aperçoive, et je m'enfuis. Adieu, continue à me garder le secret.

Cacambo

Soyez tranquille, allez... Mais, j'entends quelqu'un. Oh ! Oh ! Déjà le Seigneur Candide !

Scène 3

Candide, Cacambo

Air : Que ne suis-je la fougère ?

Candide

D'une triste destinée, Quand le malheur nous poursuit, Les peines de la journée Se retracent dans la nuit. Pour le tourment de mon âme Deux grands maux sont réunis ; La présence de ma femme, Et l'absence de mon fils.

Cacambo

Il est grand jour. Ce n'est pas tout de se désoler, il faut encore aller à la ville et rapporter de quoi dîner. N'est-il pas vrai, Monsieur ?

Candide

Je n'avais que mon fils pour me consoler, et il m'a quitté sans que je sache ce qu'il est devenu ! Ah ! Mon cher Cacambo, je suis bien à plaindre !...

Air : Tu croyais en aimant Colette.

Cacambo

Moi, je tiens, pour règle première, Qu'un bon mari, peu curieux, Doit, pour dormir la nuit entière, Pendant le jour fermer les yeux. Vous aimez à vous chagriner aussi... Par exemple, à l'égard de votre femme, vous êtes, je crois, trop regardant... Tenez, mon cher maître...

Candide

Cela m'empêcherait-il d'être en bute à sa mauvaise humeur, à son caractère intraitable ?

Air : Du pas redoublé.

Il sort.

Cacambo

Si j'avais malheureusement Une méchante femme ; Au lieu d'être complaisamment Aux ordres de Madame ; Savez-vous ce que je ferais Dans cette circonstance ? Avec fermeté je prendrais... Je prendrais... patience. Ah ! Monsieur, il y a des moyens de remédier à tout cela.

Scène 4

Candide

Air : Du pauvre monde.

Candide

J'ai voyagé, J'ai tout vu, tout jugé ; Partout les hommes sont les mêmes ; Faux et trompeurs, De mensonges, d'erreurs, Appuyant d'absurdes systèmes. Ils m'ont persécuté, Rebuté, Rejeté ; Moi, j'obligeais, suivant mon habitude ; Eh bien, on m'a trompé, Dupé, Et, sans égard, volé, Pillé ; Je n'ai rencontré qu'ingratitude. De tout mon bien, Il ne me reste rien, Que ma petite métairie : Là, sans projets, Sans désirs, sans regrets, Je croyais terminer ma vie, Espérant qu'en ces lieux Tout serait pour le mieux. De cet espoir enfin je me défie. Quel est mon embarras ! Hélas ! Quoi ! Ne trouver jamais La paix Dans la paisible Philosophie.

Scène 5

Pangloss, Candide, Martin

Air : Monsieur Charlot.

Pangloss

Grâce au Traité Que je viens de produire, Mon siècle va s'instruire, Et la postérité. Bien imprimé, Bien estimé, L'ouvrage, avec délire Doit être famé. Les envieux, Bien furieux, Contre lui vont médire ; Il n'en ira que mieux.

Air : On compterait les diamants.

Candide

Eh ! De quoi vous occupez-vous !

Pangloss

Le projet n'est point illusoire, Puisqu'il fera venir chez nous De l'argent avec de la gloire ; Et dans ce monde, en vérité, Il est bien doux, ne vous déplaise, Allant à l'immortalité, De passer sa vie à son aise... De passer sa vie à son aise...

Air : De mes moutons le nombre augmente.

Bis.

Candide

De mes chagrins, le nombre augmente. L'Hymen a trompé mon attente : D'un lien formé par l'amour, Le plaisir a fui sans retour. C'en est fait ; j'ai vu disparaître, Et pour jamais, le bonheur de ces lieux. Ah ! Dis-moi donc, dis-moi, mon maître, Pourquoi ma femme est changée à mes yeux. Vous avez raison. Mais, en attendant....

Air : Tout roule aujourd'hui dans le monde.

Pangloss

De pareilles métamorphoses Ne m'étonnent pas, Dieu merci ; Car, pour le bon ordre des choses, Cela doit arriver aussi.

Martin

Mon cher, votre erreur est extrême, Il faut l'avouer entre nous : La Baronne est toujours la même Mais vous, vous êtes son époux.

Candide

Je la préviens en tout.

Pangloss

En tout absolument ?

Candide

Que voulez-vous dire ?

Air : J'ignorais comme on fait l'amour.

Pangloss

La femme boude pour un rien ; On l'apaise aussi par un rien ; Mais pour faire valoir ce rien, Il est une manière. Oui, mon cher, essayez, vous pourrez plaire Avec ce moyen ; C'est un rien, Mais ce rien, Encore faut-il bien Le faire. Tenez, mon cher élève, vous êtes un bon humain, le meilleur enfant du monde : mais cela ne suffit pas toujours.

Candide

Vous croyez ?

Air : Je n'aimais pas le tabac beaucoup.

Martin

Quand une femme a dans son esprit Quelque dessein que l'on contredit, Quoi qu'on puisse représenter, Elle veut l'emporter, Et fait, en disputant, Tant, Qu'on la craint à jamais ; Mais, Pour lui donner d'abord Tort, Il faut crier plus fort. Eh oui, conseillez-lui la douceur, il en fera de belles.

Air : Valet chez une fermière.

Pangloss

Eh ! non, non, soyez docile, Évitez tout ce tracas ; Cédez toujours.

Martin

Ne cédez pas. Quoi donc, époux imbécile, Pour se rendre honteusement, Faut-il se vaincre à tout moment ?

Pangloss

Oui, Monsieur.

Martin

Quelle chimère !

Pangloss

Un homme prudent, confrère, Ne doit combattre jamais, Quand, pour les frais de la guerre, Il peut acheter la paix.

Candide

Eh quoi, Messieurs, toujours d'opinion contraire dans les conseils que vous me donnez !

Pangloss

C'est mon avis qu'il faut suivre.

Martin

C'est le mien.

Air : Pierrot sur le bord d'un ruisseau.

Pangloss

Allez, reposez-vous sur moi ; Je saurai bien vaincre sa résistance ; Votre femme sera, ma foi, Soumise en tout à votre loi : Croyez-en mon expérience ; Retirez-vous un instant, la voilà ; À votre gré, croyez que tout ira.

Candide

Ah ! Ah ! Je n'espère pas ça.

Candide et Martin sortent.

Martin

Ah ! Ah ! Je voudrais bien voir ça.

Scène 6

Candide, Pangloss, Martin

Air : Jupiter un jour en fureur.

Candide

Avec Candide je vous vois, Et chacun de vous deux, je gage, De tout son coeur ici l'engage À s'irriter contre moi.

Pangloss

Mais non, c'est lui qui vous accuse....

Candide

Monsieur, quand un mari déclame Contre une épouse injustement, On plaint son aveuglement, En consolant sa femme. On plaint son aveuglement, En consolant sa femme.

Pangloss

Mais votre mauvaise humeur....

Candide

Eh qui n'en aurait pas ! Loin de mon pays, sans parents, sans État, sans fortune, habiter tristement une misérable chaumière, et pour surcroît de peine, un mari... Ah !...

Pangloss

Il est donc bien changé ?

Air : Pour qu'sa prétention soit bannie.

Candide

Jadis il se faisait connaître Par les soins les plus assidus ; Mais on aura pour moi peut-être Les attentions qu'il n'a plus. Qu'un mari néglige sa femme, Bientôt d'autres à genoux S'empressent d'offrir à Madame Ce que refuse l'époux.

Pangloss

Eh bien, c'est peut-être ce qui pourrait arriver de plus heureux.

Martin

Écoutons un peu comment Maître Pangloss s'y prend pour faire entendre raison à Madame.

Air : Nous avons une terrasse.

Candide

Il est un certain bocage, Un réduit secret, Dont le séjour me plaît ; C'est sous ce charmant ombrage Qu'en paix Souvent je me distrais. La fraîcheur d'un sombre feuillage, De divers oiseaux le ramage Y répand un calme enchanteur, Qui passe jusque dans mon coeur : J'éprouve une douce langueur, Un sentiment dont la douceur Me fait oublier mon malheur. Or, ce bosquet est depuis quelque temps Tous les matins orné de fleurs nouvelles ; J'y vois briller les trésors du printemps, Le lys, l'oeillet, les roses les plus belles. Cacambo de soins si fidèles Connaît seul l'auteur en ces lieux. Vous savez que dans notre jardin....

Martin

Le valet est le confident ; c'est dans l'ordre.

Candide

Quelqu'un qui vous aime D'une ardeur extrême, Dit-il, à vos yeux Craint de s'offrir lui-même ; Sensible et timide, Le respecte, le guide ; Mais il est heureux S'il a rempli vos voeux.

Martin

Fort bien.

Pangloss

Peut-être est-ce Candide lui-même, qui voulant vous surprendre...

Air : Pour la Baronne.

Candide

Pour son épouse, Un mari se met-il en frais ! Grondant chez lui, d'humeur jalouse, S'il est galant, ce n'est jamais Pour son épouse.

Air : Le premier du mois de Janvier.

Pangloss

C'est quelque Turc de ce canton, Et ces amoureux-là, dit-on, Sont bien plus polis que les nôtres ; Près de l'objet de leurs amours, Chaque petit soin est toujours Accompagné de plusieurs autres. En ce cas-là...

Candide

On le dit.

Pangloss

Je vous conseille de suivre cette affaire-là.

Il sort.

Martin

À merveille, Maître Pangloss. Allons chercher Candide.

Candide

Mais, Docteur, songez donc que l'honneur de ma maison....

Pangloss

Tout cela ne sera qu'en apparence et pour éveiller la jalousie de votre mari.

Air : Est-il de plus douces odeurs.

Candide

À feindre de prendre un amant, Eh bien, je me décide ; Je ferai naître en l'écoutant Les soupçons de Candide. Après tout, vous avez raison.

Pangloss

Mais du moins avec votre époux Soyez donc plus affable : Un homme n'est jamais jaloux Que d'une femme aimable.

Candide

Je vous promets que dorénavant... Le voici, vous allez voir...

Scène 7

Martin, Candide, Tous, Pangloss

Martin

Venez, venez, vous allez apprendre du nouveau.

Air : La bonne aventure.

Candide

Vous voilà, mon cher mari !

Martin

Son cher mari !

Candide

C'est de bon augure.

Candide

Ah ! Loin d'un objet chéri, Comme le temps dure !

Candide

Quel changement inouï ! Que mon coeur est réjoui ! La bonne aventure.

Tous

Oh oui ! La bonne aventure.

Air : Je suis Carmélite, moi.

Candide

Mon bon ami, d'être toujours la même, Je vous donne ma foi.

Martin

Docteur fameux et d'une adresse extrême, Honneur à votre emploi.

Pangloss

Qu'importe ici qu'un pédant m'apostrophe : Je suis philosophe, moi, Je suis philosophe.

Air : Quelques-uns prirent le cochon.

Martin

Quelques-uns nomment autrement Cette philosophie.

Candide

Ah, mon cher maître, assurément, Vous me rendez la vie.

Martin

Bravo ! Remerciez-le bien : De vaincre Madame il connaît le moyen, Et vous verrez, si ses avis Sont suivis, Que Monsieur n'est pas à demi Votre ami.

Pangloss

Eh pourquoi pas, Monsieur !

Candide

Comment, est-ce que je serais ?....

Martin

Apparemment, et vous auriez dû deviner à l'air dont Madame vous a reçu tout à l'heure....

Candide

Mais qu'est-ce que cela signifie ?

Martin

Que Madame vous caresse aujourd'hui, parce qu'elle vous trompe ; qu'elle a un amant ; que cet amant lui fait des cadeaux.... M'entendez-vous ?

Candide

Est-il possible ?

Martin

Oh que non ; cela ne s'est jamais vu.

Candide

Je vous jure, mon ami....

Bas à Madame de Candide.

Pangloss

Mais n'écoutez donc pas Monsieur Martin ; il rêve, selon sa coutume. Vous voyez ? Le moyen réussit.

Candide

Il est jaloux ! Bon.

Scène 8

Pangloss, Martin, Cacambo, Candide

Pangloss

Eh ! Voici l'ami Cacambo !

Martin

Déjà de retour !

Pangloss

As-tu bien vendu mon ouvrage ?

Martin

M'apportes-tu beaucoup d'or ?

Air : Il a voulu.

Cacambo

Messieurs, tout doux ; Préparez-vous À ce que je vais dire. J'ai vendu les fleurs et les fruits, Mais quant à vos deux manuscrits, On a voulu, On n'a pas pu Achever de les lire. Et les voici.

Air : Ton humeur est, Catherine.

Pangloss

Ô Ciel, quelle est ma surprise ! Mon ouvrage est rejeté.

Martin

Dans ce siècle de sottise Tout n'est que frivolité. Pour qui ne veut rien d'utile, Un livre a bien peu d'attraits.

Cacambo

Eh pourtant il s'en vend mille Qui ne se lisent jamais.

Pangloss

Qu'est-ce que cela fait ? On les prône, on en dit du bien ou du mal, on les achète, on les paye, et tout est pour le mieux.

Martin

Que les temps sont changés !

Pangloss

C'est ma faute aussi, j'aurais dû aller proposer mon ouvrage moi-même.

Cacambo

Écoutez, Messieurs, tout n'est pas encore désespéré. On m'a assuré que si vous pouviez avoir l'approbation d'un fameux Derviche, qui passe pour le meilleur philosophe de la Turquie, vos manuscrits se vendraient aisément : informez-vous du lieu de sa demeure, qui n'est pas loin d'ici, et allez le trouver.

Martin

Soit. Si ce Derviche est vraiment un Sage, il pensera comme moi.

Pangloss

S'il est grand philosophe, je pourrai raisonner avec lui des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'harmonie préétablie et de la raison suffisante.... Qu'en dites-vous, mon cher élève ? Écoutez donc, vous êtes-là à rêver...

Air : Sans le savoir.

Candide

Eh, sais-je ce que je dois faire !

Pangloss

Allons, tâchez de vous distraire.

Candide

Mon sort ne peut se concevoir ; Ce Martin m'a déchiré l'âme. Ah ! C'est un cruel désespoir Que d'être trompé par sa femme, Et le savoir.

Martin

Il y a quelqu'un ici qui peut encore mieux vous instruire. Le prudent Cacambo est dans la confidence.

Candide

Lui ?

Cacambo

Quoi ! Quelle confidence ?

Martin

Tu fais l'ignorant.... et ce galant qui fournit à Madame de si belles fleurs.... là.... dans le petit bosquet du jardin ?

Air : Guillot a des yeux complaisants.

À Candide.

Cacambo

Quoi ! L'on ose accuser ainsi L'innocence elle-même ! Apprenez donc, Monsieur, qu'ici Votre erreur est extrême. Pauvres femmes ! Voilà comment, Dans maintes circonstances, On vous condamne injustement Sur la simple apparence.

Martin

Sur la simple apparence ! Il est bon-là.

Cacambo

Sachez, Monsieur, que ce prétendu galant, qui vous cause tant d'ombrage, n'est autre que votre fils.

Candide

Est-il possible ?

Candide

Ô Ciel !

Martin

Cela ne se peut pas.

Pangloss

Eh bien, Monsieur le visionnaire....

Cacambo

C'est cet aimable enfant, qui vient tous les matins apporter à sa mère les fleurs qu'il fait qu'elle aime, et qu'il prend plaisir à cultiver pour elle.

Candide

Voilà mon projet manqué.

Candide

Tu sais donc où il est ?

Cacambo

Non pas précisément, mais je sais que vous ne tarderez pas à le voir.

Candide

Je reverrai mon fils, et ma femme est fidèle ! Ah ! Pardonne, chère épouse...

Air : Du matin au soir dans ce château.

Elle sort.

Candide

Dieux ! Que mon destin est affligeant ! Suis-je faite Ainsi pour la retraite ? Chaque jour notre état indigent Nous présente un besoin plus urgent. Ah ! Si du moins sa tendresse Était la même toujours, Ici, malgré ma détresse, J'aurais encor de beaux jours ; Mais, hélas ! De son coeur La froideur Augmente L'ennui qui me tourmente ; Et comment n'être pas en courroux, De n'avoir que l'ombre d'un époux ? Laissez-moi, laissez-moi.

Candide

Eh bien, la voilà plus furieuse que jamais.

Air : Non, je n'aimerai jamais que vous.

Pangloss

Mon ami, ce n'est rien que cela ; Tout ce grand courroux n'est qu'un léger nuage. Mon ami, ce n'est rien que cela, Et j'apaiserai cette bourrasque là.

Martin

C'est fort bien dit, employez son message, Monsieur Pangloss est un homme inventif ; Morbleu, jamais n'aurez-vous de courage Pour commander à cet esprit rétif !

Candide

Tous ces froids discours sont superflus, Vos raisonnements ne sont que verbiages. Tous ces froids discours sont superflus ; Laissez-moi, messieurs, je ne vous croirai plus. Mon seul espoir Est d'aller voir Ce Derviche si grand, si sage.

Pangloss

Eh bien, allons, Nous le verrons, Et tous nous le consulterons.

Candide

S'il est, comme on dit, docteur fameux, Il rétablira la paix dans mon ménage. S'il est, comme on dit, docteur fameux ; Il me donnera le moyen d'être heureux.

Pangloss

S'il est, comme on dit, docteur fameux, Il approuvera sans doute mon ouvrage. S'il est, comme on dit, docteur fameux. Moi, je vais paraître un grand homme à ses yeux.

Acte II

Scène 1

Osmin, Justin, Zulmis, Zélie, Tous

Ils sont occupés à différents travaux du jardinage.

Air :

Osmin

Des riches dons de la nature Comme ce verger s'embellit ! À nos soins, à notre culture Tout répond et sourit.

Justin

De l'automne les doux présents Se joignent aux fleurs du Printemps, Et dans ces lieux Délicieux, Tout charme le coeur et les yeux.

Zulmis

Si l'apparence De l'abondance Brille sur ces riants coteaux, C'est l'assistance, C'est l'influence Du Ciel qui bénit nos travaux.

Zélie

Sa bienfaisance, Sur l'innocence, Avec bonté s'étend toujours ; Nos coeurs sensibles, Doux et paisibles, Ont droit à ses tendres secours.

Osmin

Oui, tout fleurit, Tout mûrit Et promet le bonheur.

Zulmis

Dieux ! protégez, Ménagez Cet espoir enchanteur.

Tous

Des riches dons de la nature, etc.

Zulmis

Que ces fleurs sont belles ! Qu'elles sont fraîches ! Ah ! C'est que leur culture est l'ouvrage de mon époux.

Osmin

Ô ! Ma Zulmis ; cet espace de terrain est destiné à ton amusement ; travailler à l'embellir est le plus grand, le plus cher de mes plaisirs.

Zélie

Je me flatte, ma soeur, que mon jardin est tout aussi beau que le vôtre, malgré que je sois seule à le cultiver.

ENSEMBLE.

Justin

Il ne tiendrait qu'à vous, belle Zélie, de trouver un aide.

Air : Vraiment oui, c'est demain (de Richard.)

Osmin

Ici, chaque matin, Tu viens parer ton sein ; Le bouton qu'on y laisse S'ouvrira demain. Ainsi, de ton Osmin, L'amour sera sans fin Tel il est ce matin. Tel il sera demain.

Zulmis

Ici, chaque matin, Je viens parer mon sein : Le bouton que je laisse, S'ouvrira demain. Ainsi, de mon Osmin, L'amour sera sans fin Tel il est ce matin. Tel il sera demain.

Air : Vivre sans amour.

Justin

Mais pourquoi, Dis-moi, T'opposes-tu sans cesse Aux soins que Justin Voudrait prendre de ton jardin ?

Zélie

En refusant à ta tendresse De partager ici mon loisir, De ces fleurs je suis la maîtresse ; À t'en offrir J'ai plus de plaisir.

Air : Vraiment oui, c'est demain.

Zulmis

Sois sage, aime-la bien, Et le plus doux lien Couronnant ta tendresse, Son bien Sera le tien ; Oui, Justin, Sois certain, En méritant sa main, Que tous les droits d'Osmin Seront à toi demain.

Zélie

Voilà mon père.

Scène 2

Osmin, Zulmis, Caleb

Air : Vaudeville des deux Jumeaux.

allant au-devant de lui et le débarrassant

Osmin

Prendre tant de peine à ton âge ! Ah ! Permets-nous de te gronder : Mon père, ici tout ton ouvrage Doit être de nous commander.

Zulmis

Te voir tranquille est notre envie, Ne sais-tu pas que les travaux Sont les plaisirs de notre vie, S'ils te procurent le repos ? Sont les plaisirs de notre vie, S'ils te procurent le repos ?

Air : Nous sommes précepteurs d'amour.

Caleb

Mais je voudrais, de ce côté, Augmenter s'il se peut, l'ombrage ; Il faut, des chaleurs de l'été, Garantir l'hiver de mon âge. Je le sais, mes enfants, je le sais.

Air : Fournissez un canal au ruisseau.

Osmin

Pour trouver ces arbustes choisis, Souffre, papa, que je m'empresse.

Ils sortent.

Caleb

Eh bien, soit, allez donc, mes amis, Suppléez tous deux à ma faiblesse. Ainsi l'homme, malgré les ans, Malgré sa démarche peu sûre, Grâce à la loi de la nature, Est jeune encor dans ses enfants. Grâce à la loi de la nature, Est jeune encor dans ses enfants.

Scène 3

Cacambo, Candide, Caleb, Zélie, Pangloss

Ces derniers arrivent sur le penchant d'une colline, au fond du théâtre. Candide et Cacambo se détachent de la troupe et entrent dans le verger : les autres restent assis sur la montagne.

Air : Or nous dites, Marie.

Cacambo

Enseignez-nous, de grâce, Un Derviche savant, Qui dans le pays passe Pour un homme étonnant.

Candide

S'il coule ici sa vie, S'il y fixe ses pas, Que je vous porte envie !

Caleb

Je ne le connais pas.

Cacambo

On nous a cependant bien indiqué...

Candide

Comment pouvez-vous méconnaître ce grand homme ?

Cacambo

Vous n'êtes donc pas Philosophe ?

Caleb

Non, Monsieur.

Cacambo

Vous n'êtes pas Philosophe ! À votre âge ! Vous ne raisonnez pas ! Vous ne disputez pas sans cesse sur les moyens de vivre en bonne intelligence ?

Air : Êtes-vous de Chantilly ?

Zélie

Celui que l'on cherche ici, N'est-ce pas un vieillard ?

Cacambo

Oui.

Zélie

Dont la figure est austère, Qui parle d'un ton sévère ?

Cacambo

Chacun le désigne ainsi.

Air : Il était une fille.

Zélie

Souvent, dans la campagne, Quand nous nous promenons, Nous le voyons, Mais nous fuyons. Par-delà la montagne, On dit qu'en ce vallon Demeure le barbon.

Cacambo

Bon. Avant que j'en approche... Ma belle enfant, pardon. Monsieur Pangloss, écoutez donc. Montez sur cette roche, Vers ce coteau qui fuit, Voyez-vous son réduit ?

Pangloss

Oui, j'aperçois une chaumière isolée, qui m'a tout l'air de la demeure d'un derviche.

Air : C'est la petite Thérèse.

Cacambo

Adieu donc, mesdemoiselles. C'est sûrement cela.

Candide

Puissiez-vous être à jamais Autant heureuses que belles.

Zélie

Grand merci de vos souhaits.

Cacambo et Candide rejoignent les autres, et tous s'en vont.

Cacambo

Vous trouvez des avantages À rester en paix chez vous ; Mais nous, pour devenir sages, Nous courons comme des fous.

Scène 4

Osmin, Justin, Ensemble, Zulmis, Zélie, Caleb

Air : Une jeune fillette.

Osmin

Notre ouvrage prospère, Et l'on pourra bientôt, Dans ce bosquet, j'espère, Se garantir du chaud.

Justin

En servant ce bon père, C'est satisfaire À tous Nos goûts. Le travail est pour nous Bien doux.

Osmin

Et puis, dans cette affaire, Ici Nous gagnerons aussi ; Car d'un feuillage Épais, L'ombrage Frais, En modérant les feux du jour, Double ceux de l'amour.

Ensemble

Oui d'un feuillage Épais, L'ombrage Frais, En modérant les feux du jour, Double ceux de l'amour.

Osmin

Que regardes-tu donc là ?

Air : D'l'instant qu'on nous mit en ménage.

Bis.

Zulmis

De ces fleurs que ta main rassemble Afin d'embellir mon jardin, Depuis quelque temps, il me semble Qu'il en manque chaque matin. Cher Osmin ! Cette inquiétude Me tourmente, et c'est malgré moi ; Mais je fais mon unique étude De garder ce qui vient de toi.

Osmin

Ma bonne amie, ce secret....

Zulmis

Un secret pour ta femme !

Air : Sous le nom de l'Amitié.

Osmin

C'est celui de l'amitié ; Je n'en suis pas le maître.

Justin

Moi, je le fais connaître Ce secret de l'amitié. Le chagrin doit-il naître Au coeur de ta moitié, Sous le nom de l'amitié ? C'est à moi qu'Osmin a donné ces fleurs.

Zélie

À vous !... Mais mon père veut savoir ce que vous en avez fait.

Caleb

Moi ? Point du tout. N'est-il pas maître de disposer à son gré de ce que son ami lui donne. Je le crois trop raisonnable pour en faire un mauvais usage.

Justin

Ah ! Bien au contraire.

Caleb

Mais, s'il veut garder le silence sur l'emploi de ces fleurs, ai-je le droit de le faire parler ? Je ne suis pas son père.

Air : Résiste-moi, belle Aspasie.

Bis.

Justin

Tout à vous m'engage et me lie ; Tout dit que je suis votre fils. Vos bontés, dont je sens le prix, Et ma tendresse pour Zélie. Vous approuvâtes mon amour : Et, depuis ce moment prospère, Dans ses yeux je lis chaque jour Que vous devez être mon père.

Caleb

J'en aurai toujours les sentiments, et j'espère que tu n'en seras jamais indigne.

Justin

Oh ! Non, jamais.

à Zulmis

Osmin

Tu n'as plus d'inquiétude ?

Air : L'amour est un enfant trompeur. (de M. Martini.)

Zulmis

Le secret le plus innocent, La moindre bagatelle Nous peut, hélas ! causer souvent Une peine cruelle : Nous formons de fâcheux soupçons ; Injustement nous offensons Le coeur le plus fidèle. Le coeur le plus fidèle. Ô ! Mon ami, ce sentiment était trop pénible.

ENSEMBLE.

Osmin

Zulmis, ô toi, que je connais Sensible autant que belle, Garde-toi bien d'avoir jamais Cette peine cruelle. Ton Osmin t'a donné sa foi ; Osmin sera toujours pour toi L'époux le plus fidèle. L'époux le plus fidèle.

Zulmis

Eh bien, d'un soupçon importun, Mon coeur veut se défaire ; Mais, pour notre bonheur commun, Ami, plus de mystère. Au titre de fidèle époux, Joins encore un titre bien doux, Celui d'époux sincère. Celui d'époux sincère.

Osmin

Oh ! Oui, d'un soupçon importun, Ton coeur peut se défaire ; Mais, pour notre bonheur commun, N'ayons plus de mystère. Au titre de fidèle époux, Je veux joindre un titre bien doux, Celui d'époux sincère. Celui d'époux sincère.

Caleb

Osmin, viens avec moi parcourir le verger et voir quels sont les fruits qu'on peut cueillir aujourd'hui.

Osmin

Allons. Toi, ma femme, prépare des corbeilles pour les mettre.

Elle entre dans la maison. Caleb sort avec Osmin.

Zulmis

J'y vais.

Scène 5

Justin, Zélie

Justin

Vous me boudez, Zélie ?

Zélie

Non, Monsieur, mais j'admire votre discrétion.

Air : N'en demande pas davantage.

Bis.

Justin

Pourquoi ce soupçon offensant ? À mon amour c'est faire outrage. Du secret le plus innocent, Vous ne devez point prendre ombrage : J'en fais le ferment ; Mais, pour le moment, N'en demandez pas davantage.

Bis.

Zélie

À bien garder un tel secret, Moi-même aussi je vous engage : Monsieur, j'y prends peu d'intérêt ; Oui, j'entends fort bien ce langage, Et sens qu'en effet, Mon coeur satisfait N'en demande pas davantage.

Justin

Ma chère Zélie....

Zélie

Et vous me faites un mystère....

Justin

Soyez sûre que celle qui en est l'objet...

Zélie

Celle qui en est l'objet ! C'est une femme ?

Justin

Ah oui ; mais croyez....

Zélie

Comme vous en parlez avec feu !

Air : Non, non, Doris ne pense pas.

Justin

Ah ! sans faire couler vos pleurs, Je puis vous peindre mon ivresse ; Celle à qui j'ai donné ces fleurs A tant de droits à ma tendresse ! Dans mon coeur elle règne aussi ; Autant que vous elle m'est chère ; Et je dois m'exprimer ainsi, Puisque je parle de ma mère.

Zélie

De votre mère !

Justin

Eh ! Oui.

Même Air.

Bis.

Zélie

Pourquoi le taire si longtemps ? Mon ami, que pouvais-tu craindre ? Du plus tendre des sentiments, Aurais-je donc voulu me plaindre Combien pour ta mère en ce jour, J'estime ton amitié pure ! Ah ! Ce n'est pas voler l'amour, Que rendre hommage à la nature. Ah ! Je respire. Puisque ces fleurs étaient pour votre mère, il fallait donc les prendre dans mon jardin.

Justin

Les ayant reçues de vous, j'aurais peut-être eu peine à les donner.

Zélie

Mais, vous avez dit à mon père que vous étiez orphelin.

Justin

Il est vrai : je craignais qu'il ne refusât de me recevoir chez lui, s'il apprenait que mon père et ma mère ne sont pas loin d'ici, et que je les ai quittés sans qu'ils sachent ce que je suis devenu ; mais, belle Zélie, si Caleb se détermine à nous marier ensemble, j'irai sur-le-champ me jeter aux pieds de mes parents, et les prier de consentir à notre union.

Zélie

Eh ! Pourquoi ne m'avoir pas dit cela d'abord ?

Air : Une Abeille toujours chérie.

Justin

Ah ! pardonne-moi, chère amie, D'avoir eu ce secret pour toi.

Zélie

Va, de tout mon coeur je l'oublie, Puisque tu m'as gardé ta foi. Si soupçonner ce que l'on aime Est le plus grand tourment du coeur, Mon ami, le bonheur suprême N'est-il pas de sortir d'erreur ?

Scène 6

Caleb, Justin

Caleb

Oh ça, mes enfants, vous allez vous mettre à cueillir les fruits ; et moi, pendant ce temps-là, je vais ici près visiter nos champs.

Caleb sort du verger par le fond du théâtre.

Justin

Nous aurons bientôt fait, papa.

Scène 7

Zulmis, Osmin, Justin, Zélie

Zulmis

Allons, allons à l'ouvrage.

Il est isolé et a un banc de gazon au pied.

Osmin

Commençons ici.

Air : Toujours va qui danse.

Justin

Mais afin de nous mettre en train, Et doubler notre zèle, Il faut chanter quelque refrain, Quelque chanson nouvelle. Quand on s'occupe tristement La main est nonchalante ; On travaille bien mieux gaîment ; Car toujours va qui chante. Moi, je vais monter sur l'arbre.

Justin est dans l'arbre ; Zélie est montée sur le banc de gazon ; elle reçoit les fruits de Justin, les donne à Osmin, qui les passe à sa femme, et celle-ci les arrange dans un panier.

Osmin

Il a raison. Place-toi là, Zélie ; toi, là, ma femme, et moi ici. C'est bien.

Air Béarnais.

Osmin

Oui, ce n'est que dans nos asiles, Nos bois et nos champs, Qu'on a des jours purs et tranquilles, Et des biens constants. Voyez les riches et les grands ; Voyez les habitants des villes : Ils ont quelques plaisirs aussi ; Mais le bonheur n'est qu'ici.

Air : Ô ma chère Musette.

Zulmis

Dès que le jour éclaire Nos paisibles coteaux, Nous embrassons mon père, Et courons aux travaux ; Chacun a son ouvrage, Dont il presse la fin, Pour avoir l'avantage D'aider à son voisin.

Air Béarnais.

Osmin

À midi, nous quittons la plaine Pour un bois épais, Où Zéphir, de sa douce haleine, Vient souffler Sur un gazon bien vert, bien frais Le repas s'apprête sans peine ; Fruits et laitage sont les mets Dont l'appétit fait les frais.

Air : Ô ma chère Musette.

Zélie

Pendant l'ardeur brûlante Des rayons du soleil, Chacun, l'âme contente, Donne une heure au sommeil.

Justin

Pour nous, ce temps se passe À quelques jeux nouveaux ; Et ce qui nous délasse, Ce n'est pas le repos.

MÊME AIR Béarnais.

Osmin

On s'éveille, on reprend bien vite Le travail gaiement ; Et, sans être las, on le quitte Au soleil couchant. Nous revenons chantant, Dansant ; L'amour, qui nous attend au gîte, Tout bas sourit, Se réjouit À l'approche de la nuit.

Scène 8

Caleb, Candide, Justin, Zélie, Pangloss, Zulmis, Martin, Cacambo, Osmin

Air : Laissez paître vos bêtes.

À sa famille.

Caleb

Cédez à ma prière, Reposez-vous dans ce séjour ; Et près de ma chaumière, Bravez les feux du jour. Çà, mes enfants, Venez céans Présenter à ces étrangers Les plus beaux fruits de nos vergers. Cédez à ma prière, Reposez-vous dans ce séjour ; Et près de ma chaumière, Bravez les feux du jour.

Candide

Cédons à sa prière, Reposons-nous dans ce séjour ; Et près de sa chaumière, Bravons les feux du jour.

Il se blottit dans l'arbre.

Justin

Ô ciel ! Mon père et ma mère !

Zélie

Est-il possible !

Pangloss

Mais, vous n'avez pas répondu à ma question sur l'aventure arrivée à ce Muphti.

Osmin, Zulmis et Zélie, apportent des corbeilles garnies de fruits et de fleurs, et en offrent à Candide et aux autres.

Caleb

Je n'ai jamais su le nom d'aucun Muphti, ni d'aucun Vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je ne m'informe point de ce que l'on fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.

Air : Ainsi donc loin d'acquiescer.

Zulmis

On pourrait vous offrir ailleurs Des mets de toute espèce : Ici, des fruits ornés de fleurs, Voilà notre richesse.

Zélie

Nous les avons cueillis exprès D'une main diligente ; Trouveriez-vous rien de plus frais ?

Candide et sa femme s'assoient au pied de l'arbre sur lequel est monté Justin.

Candide

Celle qui les présente.

Pangloss

Vous ne connaissez donc pas votre voisin, ce Derviche atrabilaire, qui vient de nous recevoir si mal ?

Caleb

Non : je vis tranquillement ici avec ma famille, et je ne vois personne.

Martin

Ah ! Que vous avez bien raison ! Les hommes sont méchants, les femmes sont perfides, et je vais vous prouver...

Caleb

Non, je vous remercie : si c'est une vérité, elle est bien affligeante.

Pangloss

N'écoutez pas Monsieur Martin, c'est un radoteur. Moi, je veux vous prouver que tout est au mieux, dans le meilleur des mondes.

À part.

Caleb

Monsieur, cela se peut bien. Quelle espèce de gens !

Cacambo

Eh mais... Je ne me trompe pas... Non, vraiment, c'est Justin !

Justin

Chut.

Zélie

Paix donc.

Cacambo

Et voilà sans doute la charmante Zélie.

Candide

Vous devez avoir une grande et magnifique terre ?

Caleb

Je n'ai que vingt arpents ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux, l'ennui, le vice et le besoin.

Candide

Que je me plais parmi ces bonnes gens !

Candide

Votre famille est-elle nombreuse ?

Caleb

Le Ciel ne m'a donné que deux filles ; l'aînée a épousé cet honnête garçon que vous voyez près d'elle.

Candide

Ils paraissent, quoique mariés ensemble, s'aimer bien tendrement.

Air : Andante d'un symphonie d'Haydn.

Osmin

Chez nous sans effort on s'aime, On s'aime de bonne foi ; De s'aimer toujours de même On se fait la douce loi : D'une constance pareille Chacun a l'espoir certain, Et plus encor que la veille, On s'aime le lendemain.

Mineur.

Zulmis

Le chant des oiseaux, Le bruit des ruisseaux, Les arbres naissants, Les vents frais et caressants, Les brillantes fleurs, Leurs douces odeurs, Tout dans ce séjour Invite à l'amour.

Zulmis

Aussi nous sans effort on s'aime, On s'aime de bonne foi ; De s'aimer toujours de même On se fait la douce loi : D'une constance pareille Chacun a l'espoir certain, Et plus encor que la veille, On s'aime le lendemain.

Caleb

Je compte bientôt unir la cadette à un jeune orphelin que j'ai adopté.

Candide

Que je vous porte envie ! Vous augmentez votre famille, et moi, je n'avais qu'un fils, je l'ai perdu.

Candide

Vous êtes donc bien heureux ?

Caleb

J'ignore si l'on peut l'être davantage, mais je n'ai jamais désiré de changer mon sort contre celui d'un autre homme.

Candide

Que j'aime à entendre ce bon vieillard !

Candide

Voilà cette félicité parfaite, que j'ai vainement cherchée jusqu'à ce jour.

Air : Ô toi qui suis partout mes pas.

Candide

Richesse, éclat, vaine grandeur, Ah ! pour jamais je vous oublie. Eh bien, mon ami, ne pourrions-nous donc la trouver encore ? Ah ! L'exemple de ce respectable vieillard m'éclaire et m'apprend mon devoir.

Candide

D'une fausse philosophie Je ne poursuivrai plus l'erreur ; Cette sagesse simple et pure, Qui seule fait le vrai bonheur, Elle est en nous, dans notre coeur, C'est un présent de la nature.

Candide

Ô mon ami, daigneras-tu oublier...

Candide

Ne pensons plus qu'à l'avenir.

Candide

Hélas ! Une chose encore va troubler notre félicité.

Candide

Ah oui, l'absence d'un fils.

Candide

N'est-ce pas que s'il était avec nous...

Candide

Je n'aurais plus rien à désirer.

Candide

Ni moi.

Justin

Que je suis ému !

Candide

Ce sont les leçons ennuyeuses de ces maudits raisonneurs qui ont causé sa fuite.

Pangloss

C'est Monsieur.

Air : Sous un ormeau.

Candide

Ah ! mon cher fils ! Sur ton départ quand je gémis, Loin de nous aussi, As-tu le même souci !

Justin

Oui...

Candide

C'est toi seul désormais Qui cause mes regrets.

Justin

Si j'osais...

Candide

Près d'un fils, d'un époux, Que mon sort serait doux !

Justin

Montrons-nous.

Candide

Aimable enfant, Mon coeur t'appelle en ce moment, Vois ma peine, hélas ! Viens dans mes bras.

Justin

M'y voilà.

Candide

Ah ! Mon fils !

Caleb

Son fils !

Justin

Pardonnez-moi le chagrin que vous a causé mon absence.

Candide

Il est oublié, puisque je te revois.

Candide

Nous ne songeons plus qu'au plaisir que nous fait ton retour.

Caleb

Vous m'avez donc trompé en vous donnant pour orphelin ?

Justin

Pardon, mon cher Caleb.

Pangloss

J'espère que vous n'avez pas oublié mes principes de philosophie ?

Martin

Je crois qu'il ne se souvient plus guère des miens.

Justin

Vous l'avez dit.

Candide

Eh, Messieurs, laissez-le tranquille.

À Candide.

Caleb

Aux discours de ces Messieurs, je conçois facilement le motif de ton départ, et je te pardonne ton petit mensonge. Puisque je l'avais choisi pour gendre, le croyant orphelin, je ne retirerai point ma promesse au moment où il retrouve ses parents ; si vous y consentez, rien ne sera changé.

Zélie

Voudrez-vous bien de moi pour votre fille ?

Candide

De tout mon coeur.

Candide

Nos deux métairies sont peu distantes l'une de l'autre ; nous ne ferons qu'une même famille.

Candide

Oui, sûrement : et Messieurs Pangloss et Martin peuvent maintenant chercher fortune ailleurs.

Caleb

Pourquoi donc ? Ces Messieurs se portent bien, ils sont forts, ils travailleront : les cultivateurs ne sont jamais à charge.

Candide

Mais surtout plus de philosophie.

Pangloss

À la bonne heure, moi, je travaillerai.

Cacambo

Et vous, papa ?

Martin

Il le faut bien.

Martin

Ne vous inquiétez pas, nous trouverons encore de temps en temps des occasions de nous disputer.

Cacambo

Oh que oui, aux heures de récréations.

Candide

Je vais donc enfin être heureux !

Pangloss

Mais certainement, je vous l'ai toujours dit.

Vaudeville

Pangloss, Martin, Candide, Caleb, Cacambo, Justin, En Choeur

Air : Par sa légèreté.

Pangloss

Tout est bien.

Martin

Tout est mal : Je le soutiens encore.

Pangloss

D'un fils qui vous adore Le retour... .

Martin

Est fatal.

Pangloss

Par mon système Vous voyez enfin,

Candide

Je vois qu'il faut soi-même Cultiver son jardin.

Caleb

Des intérêts des grands L'homme obscur s'inquiète ; Il détruit, il projette Cent rêves différents : Quelqu'aventure L'éveille à la fin, Quand faute de culture, A péri son jardin.

Cacambo

Travaillant lentement, Soupirant sans relâche, Bien des gens de leur tâche Se plaignent constamment ; Moi, je m'empresse, Content du destin, Et je chante sans cesse, Cultivant mon jardin.

Candide

Quand la femme en tout temps Soigne bien son ménage, Et chérit sans partage Son époux, ses enfants, Le mari sage Doit soir et matin, Toujours avec courage, Cultiver son jardin.

Justin

Sans peine dans nos champs, Pour m'aider à l'ouvrage, Je trouverais, je gage, Bien des gens Obligeants ; Mais je possède Un petit terrain, Et j'espère, sans aide, Cultiver mon jardin.

au Public

En Choeur

Aujourd'hui, tout tremblant, Un Auteur, pour vous plaire, Dans le parc de Voltaire, Entre furtivement, Vole en cachette ; Mais l'heureux larcin ! S'il a, d'une fleurette, Orné notre jardin. Ah ! Qu'il répète Cet heureux larcin, S'il a, d'une fleurette, Orné notre jardin.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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