Acte I
Scène 1
Cacambo
Le Théâtre représente l'intérieur d'une chambre rustique. Elle doit, par sa décoration, annoncer que la scène est en Turquie. L'action commence un peu avant le jour.
Air : Fanfare de Saint-Cloud.
Pendant les couplets suivants, il arrange des fruits et des fleurs dans un panier.
Air : Mes enfants, travaillons gaiement.
Cacambo
Nos Philosophes sommeillent, Exempts de maux et de soins ; Moi, les chants des coqs m'éveillent Pour songer à leurs besoins. De même que la science Doit instruire l'ignorant; De même c'est l'ignorance Qui doit nourrir le savant. Toujours dispos, toujours joyeux, Bravons le sort, s'il est contraire ; Aimons la paix, fuyons la guerre, Sans projets, sans former de voeux. Un homme sage doit connaître, Qu'en ce monde, pour être heureux, Il ne faut pas chercher à l'être. Il ne faut pas chercher à l'être. Le travail est notre soutien ; Heureux l'homme qui sans relâche, Sait tous les jours remplir sa tâche, Sans jamais murmurer de rien : Il trouve au bout de la semaine Qu'il est moins de mal que de bien, Et plus de plaisir que de peine. Et plus de plaisir que de peine. Si la fortune aveuglément Place les biens qu'elle dispense, Jouissons-en avec prudence, Comme du bonheur d'un moment. Bien sot est celui qui s'y fie. Manquant de tout, souffrir gaiement, C'est la bonne philosophie. C'est la bonne philosophie. Ce que c'est pourtant que la destinée, et comme le hasard se plaît à disposer de nous ! Qui croirait que sur les bords de la Propontide, à quelques milles de Constantinople, cette petite métairie renferme le Seigneur Candide, élevé jadis en Westphalie, dans le château de Monsieur le Baron de Tundertentronck ; la fille de ce même Baron, devenue femme de ce même Candide ; le docteur Pangloss, leur ancien précepteur ; le savant Martin, qui travailla jadis pour les libraires d'Amsterdam ; et enfin, moi, Cacambo, né en Espagne, qui, après avoir fait tous les métiers dans tous les pays, suis aujourd'hui réduit à servir ces gens-là ? Ah ! Que voilà un beau sujet de réflexion, et comme on voit que... les effets et les causes... sont produits par un certain rapport... qui fait que... les événements de la vie... Eh bien, ne voilà-t-il pas que je raisonne, et que par conséquent je ne sais ce que je dis ! Je suis si accoutumé à entendre nos philosophes, que leur manie me gagne. Songeons bien plutôt à porter vendre à la ville le produit de notre petit jardin... Allons, Cacambo, du courage, mon garçon, de la gaieté. Voilà, je pense, tout ce qu'il me faut. Eh ! J'oubliais bien l'essentiel, ma foi ; les manuscrits des docteurs Pangloss et Martin, que je dois vendre à Constantinople. Le produit de ces chef d oeuvres suffira, disent-ils, pour faire notre fortune à tous : je le souhaite, mais j'en doute. J'entends du bruit dans le jardin... C'est sans doute l'aimable Justin, mon jeune maître, que les ennuyeuses leçons de ses deux précepteurs ont fait déserter la maison paternelle, et qui vient tous les matins, avant le jour, placer en secret des fleurs dans le bosquet chéri de sa mère.
Scène 2
Justin, Cacambo
Air : Toujours seule, disait Nina.
Justin
Es-tu seul, ami Cacambo ?
Cacambo
Oui : vraiment, c'est lui-même. Nous apportez-vous du nouveau ?
Montrant son coeur.
Justin
D'une mère que j'aime Je viens embellir le séjour, Et par-là, j'espère qu'un jour Elle verra, Elle saura Qu'en tous temps son fils l'aura Là.
Cacambo
Le bon coeur ! Ah ! Monsieur, les fleurs que vous donnez à Madame votre mère lui font grand plaisir ; elle est bien éloignée de deviner qui les lui apporte.
Justin
Donne-moi promptement des nouvelles de mes chers parents : comment se portent-ils ?
Cacambo
À merveille. Madame votre mère grondant, selon sa coutume, du matin au soir ; Monsieur votre père l'endurant avec peine, et vous regrette tant sans cesse.
Justin
Mon bon père ! Pangloss et Martin se disputent toujours ?
Air : Il est toujours le même.
Cacambo
Dans ce logis toujours tout est de même : Chaque savant S'en va souvent Rêvant, Ou bien désapprouvant De l'autre le système. Candide, comme avant, Près d'eux tourne à tout vent, Et n'oserait penser d'après lui-même. Comme vous dites.
Air : La fête des bonnes gens.
Justin
Combien est préférable La sage et simple raison Du vieillard respectable Qui m'admet dans sa maison ! Près de lui tout est tranquille ; Point de bruit, point de savant. Le bonheur n'a pour asile Que le toit des bonnes gens. Le bonheur n'a pour asile Que le toit des bonnes gens.
Cacambo
Eh, dites-moi, Monsieur, je vous prie, ce vieillard respectable a-t-il des enfants ?
Justin
Deux filles.
Cacambo
Je m'en doutais... Grandes ?
Justin
L'aînée est mariée.
Cacambo
Et la cadette, en âge de l'être ?
Justin
Je le crois.
Air : Vous autres jeunes fillettes.
Cacambo
Tenez, Monsieur, je devine Que l'Amour, ce Dieu malin, Vous conduit à la sourdine ; Convenez-en..... Fort bien.
Justin
Eh mais...
Cacambo
Hein ?
Justin
Eh mais...
Cacambo
Quoi ? mais, c'est oui ? Mon doute est évanoui.
Air : De Joconde.
Justin
Eh bien, s'il faut te l'avouer, Oui, j'adore Zélie.
Cacambo
Monsieur, je ne saurais louer Une telle folie ; Outre qu'il est à craindre ici Plus d'une catastrophe, Croyez-vous qu'on devienne ainsi Un docte Philosophe ?
Air : Regard vif et joli maintien.
Justin
Je respecte fort les leçons De la grave philosophie ; Mais je préfère les chansons De la douce et tendre Zélie. Un Philosophe en sait beaucoup ; Oh ! sa science est infinie ; Il raisonne fort bien de tout ; Un Philosophe en sait beaucoup. Qui sait plus encor ?... Douce amie. J'ai lu, dans un livre nouveau, Une histoire que je révère : Un jeune homme bien fait et beau Faisait le malheur de son père ; Aucun maître ne pouvait rien Sur son ignorance infinie ; Il était gauche en son maintien ; Il ne pouvait apprendre rien. Que lui manquait-il ?... Douce amie. Dans un vieux et triste château Végétait le pauvre Sargine ; Mais par bonheur dans ce château, Était une aimable cousine. Il devint un homme nouveau Par les leçons de sa Sophie ; Il devint grand et généreux ; Il devint brave et valeureux. Qui sut le former ?... Douce amie.
Cacambo
Eh, voilà donc le précepteur que vous choisissez ?
Air : Rien ne me plaît, s'il ne vient de Lisette.
Justin
Pourquoi faut-il qu'à des maîtres sévères, Presqu'en naissant, nous soyons asservis ? Discours plus doux, préceptes moins austères, SerAient bien mieux écoutés et suivis. Les leçons que sitôt on oublie Se graveraient en traits puissants ; Sous les dehors de la folie La raison charmerait nos sens : C'est en sortant d'une bouche jolie Qu'elle a des droits sur un coeur de quinze ans.
Air : De tous les Capucins du monde.
Cacambo
De tous les jeunes gens du monde, Ainsi la conduite se fonde Sur des principes condamnés. Ils quittent, dans leur folle ivresse, Les maîtres qu'on leur a donnés, Pour se donner une maîtresse.
Justin
Le jour va bientôt paraître... Je crains qu'on ne m'aperçoive, et je m'enfuis. Adieu, continue à me garder le secret.
Cacambo
Soyez tranquille, allez... Mais, j'entends quelqu'un. Oh ! Oh ! Déjà le Seigneur Candide !
Scène 3
Candide, Cacambo
Air : Que ne suis-je la fougère ?
Candide
D'une triste destinée, Quand le malheur nous poursuit, Les peines de la journée Se retracent dans la nuit. Pour le tourment de mon âme Deux grands maux sont réunis ; La présence de ma femme, Et l'absence de mon fils.
Cacambo
Il est grand jour. Ce n'est pas tout de se désoler, il faut encore aller à la ville et rapporter de quoi dîner. N'est-il pas vrai, Monsieur ?
Candide
Je n'avais que mon fils pour me consoler, et il m'a quitté sans que je sache ce qu'il est devenu ! Ah ! Mon cher Cacambo, je suis bien à plaindre !...
Air : Tu croyais en aimant Colette.
Cacambo
Moi, je tiens, pour règle première, Qu'un bon mari, peu curieux, Doit, pour dormir la nuit entière, Pendant le jour fermer les yeux. Vous aimez à vous chagriner aussi... Par exemple, à l'égard de votre femme, vous êtes, je crois, trop regardant... Tenez, mon cher maître...
Candide
Cela m'empêcherait-il d'être en bute à sa mauvaise humeur, à son caractère intraitable ?
Air : Du pas redoublé.
Il sort.
Cacambo
Si j'avais malheureusement Une méchante femme ; Au lieu d'être complaisamment Aux ordres de Madame ; Savez-vous ce que je ferais Dans cette circonstance ? Avec fermeté je prendrais... Je prendrais... patience. Ah ! Monsieur, il y a des moyens de remédier à tout cela.
Scène 4
Candide
Air : Du pauvre monde.
Candide
J'ai voyagé, J'ai tout vu, tout jugé ; Partout les hommes sont les mêmes ; Faux et trompeurs, De mensonges, d'erreurs, Appuyant d'absurdes systèmes. Ils m'ont persécuté, Rebuté, Rejeté ; Moi, j'obligeais, suivant mon habitude ; Eh bien, on m'a trompé, Dupé, Et, sans égard, volé, Pillé ; Je n'ai rencontré qu'ingratitude. De tout mon bien, Il ne me reste rien, Que ma petite métairie : Là, sans projets, Sans désirs, sans regrets, Je croyais terminer ma vie, Espérant qu'en ces lieux Tout serait pour le mieux. De cet espoir enfin je me défie. Quel est mon embarras ! Hélas ! Quoi ! Ne trouver jamais La paix Dans la paisible Philosophie.
Scène 5
Pangloss, Candide, Martin
Air : Monsieur Charlot.
Pangloss
Grâce au Traité Que je viens de produire, Mon siècle va s'instruire, Et la postérité. Bien imprimé, Bien estimé, L'ouvrage, avec délire Doit être famé. Les envieux, Bien furieux, Contre lui vont médire ; Il n'en ira que mieux.
Air : On compterait les diamants.
Candide
Eh ! De quoi vous occupez-vous !
Pangloss
Le projet n'est point illusoire, Puisqu'il fera venir chez nous De l'argent avec de la gloire ; Et dans ce monde, en vérité, Il est bien doux, ne vous déplaise, Allant à l'immortalité, De passer sa vie à son aise... De passer sa vie à son aise...
Air : De mes moutons le nombre augmente.
Bis.
Candide
De mes chagrins, le nombre augmente. L'Hymen a trompé mon attente : D'un lien formé par l'amour, Le plaisir a fui sans retour. C'en est fait ; j'ai vu disparaître, Et pour jamais, le bonheur de ces lieux. Ah ! Dis-moi donc, dis-moi, mon maître, Pourquoi ma femme est changée à mes yeux. Vous avez raison. Mais, en attendant....
Air : Tout roule aujourd'hui dans le monde.
Pangloss
De pareilles métamorphoses Ne m'étonnent pas, Dieu merci ; Car, pour le bon ordre des choses, Cela doit arriver aussi.
Martin
Mon cher, votre erreur est extrême, Il faut l'avouer entre nous : La Baronne est toujours la même Mais vous, vous êtes son époux.
Candide
Je la préviens en tout.
Pangloss
En tout absolument ?
Candide
Que voulez-vous dire ?
Air : J'ignorais comme on fait l'amour.
Pangloss
La femme boude pour un rien ; On l'apaise aussi par un rien ; Mais pour faire valoir ce rien, Il est une manière. Oui, mon cher, essayez, vous pourrez plaire Avec ce moyen ; C'est un rien, Mais ce rien, Encore faut-il bien Le faire. Tenez, mon cher élève, vous êtes un bon humain, le meilleur enfant du monde : mais cela ne suffit pas toujours.
Candide
Vous croyez ?
Air : Je n'aimais pas le tabac beaucoup.
Martin
Quand une femme a dans son esprit Quelque dessein que l'on contredit, Quoi qu'on puisse représenter, Elle veut l'emporter, Et fait, en disputant, Tant, Qu'on la craint à jamais ; Mais, Pour lui donner d'abord Tort, Il faut crier plus fort. Eh oui, conseillez-lui la douceur, il en fera de belles.
Air : Valet chez une fermière.
Pangloss
Eh ! non, non, soyez docile, Évitez tout ce tracas ; Cédez toujours.
Martin
Ne cédez pas. Quoi donc, époux imbécile, Pour se rendre honteusement, Faut-il se vaincre à tout moment ?
Pangloss
Oui, Monsieur.
Martin
Quelle chimère !
Pangloss
Un homme prudent, confrère, Ne doit combattre jamais, Quand, pour les frais de la guerre, Il peut acheter la paix.
Candide
Eh quoi, Messieurs, toujours d'opinion contraire dans les conseils que vous me donnez !
Pangloss
C'est mon avis qu'il faut suivre.
Martin
C'est le mien.
Air : Pierrot sur le bord d'un ruisseau.
Pangloss
Allez, reposez-vous sur moi ; Je saurai bien vaincre sa résistance ; Votre femme sera, ma foi, Soumise en tout à votre loi : Croyez-en mon expérience ; Retirez-vous un instant, la voilà ; À votre gré, croyez que tout ira.
Candide
Ah ! Ah ! Je n'espère pas ça.
Candide et Martin sortent.
Martin
Ah ! Ah ! Je voudrais bien voir ça.
Scène 6
Candide, Pangloss, Martin
Air : Jupiter un jour en fureur.
Candide
Avec Candide je vous vois, Et chacun de vous deux, je gage, De tout son coeur ici l'engage À s'irriter contre moi.
Pangloss
Mais non, c'est lui qui vous accuse....
Candide
Monsieur, quand un mari déclame Contre une épouse injustement, On plaint son aveuglement, En consolant sa femme. On plaint son aveuglement, En consolant sa femme.
Pangloss
Mais votre mauvaise humeur....
Candide
Eh qui n'en aurait pas ! Loin de mon pays, sans parents, sans État, sans fortune, habiter tristement une misérable chaumière, et pour surcroît de peine, un mari... Ah !...
Pangloss
Il est donc bien changé ?
Air : Pour qu'sa prétention soit bannie.
Candide
Jadis il se faisait connaître Par les soins les plus assidus ; Mais on aura pour moi peut-être Les attentions qu'il n'a plus. Qu'un mari néglige sa femme, Bientôt d'autres à genoux S'empressent d'offrir à Madame Ce que refuse l'époux.
Pangloss
Eh bien, c'est peut-être ce qui pourrait arriver de plus heureux.
Martin
Écoutons un peu comment Maître Pangloss s'y prend pour faire entendre raison à Madame.
Air : Nous avons une terrasse.
Candide
Il est un certain bocage, Un réduit secret, Dont le séjour me plaît ; C'est sous ce charmant ombrage Qu'en paix Souvent je me distrais. La fraîcheur d'un sombre feuillage, De divers oiseaux le ramage Y répand un calme enchanteur, Qui passe jusque dans mon coeur : J'éprouve une douce langueur, Un sentiment dont la douceur Me fait oublier mon malheur. Or, ce bosquet est depuis quelque temps Tous les matins orné de fleurs nouvelles ; J'y vois briller les trésors du printemps, Le lys, l'oeillet, les roses les plus belles. Cacambo de soins si fidèles Connaît seul l'auteur en ces lieux. Vous savez que dans notre jardin....
Martin
Le valet est le confident ; c'est dans l'ordre.
Candide
Quelqu'un qui vous aime D'une ardeur extrême, Dit-il, à vos yeux Craint de s'offrir lui-même ; Sensible et timide, Le respecte, le guide ; Mais il est heureux S'il a rempli vos voeux.
Martin
Fort bien.
Pangloss
Peut-être est-ce Candide lui-même, qui voulant vous surprendre...
Air : Pour la Baronne.
Candide
Pour son épouse, Un mari se met-il en frais ! Grondant chez lui, d'humeur jalouse, S'il est galant, ce n'est jamais Pour son épouse.
Air : Le premier du mois de Janvier.
Pangloss
C'est quelque Turc de ce canton, Et ces amoureux-là, dit-on, Sont bien plus polis que les nôtres ; Près de l'objet de leurs amours, Chaque petit soin est toujours Accompagné de plusieurs autres. En ce cas-là...
Candide
On le dit.
Pangloss
Je vous conseille de suivre cette affaire-là.
Il sort.
Martin
À merveille, Maître Pangloss. Allons chercher Candide.
Candide
Mais, Docteur, songez donc que l'honneur de ma maison....
Pangloss
Tout cela ne sera qu'en apparence et pour éveiller la jalousie de votre mari.
Air : Est-il de plus douces odeurs.
Candide
À feindre de prendre un amant, Eh bien, je me décide ; Je ferai naître en l'écoutant Les soupçons de Candide. Après tout, vous avez raison.
Pangloss
Mais du moins avec votre époux Soyez donc plus affable : Un homme n'est jamais jaloux Que d'une femme aimable.
Candide
Je vous promets que dorénavant... Le voici, vous allez voir...
Scène 7
Martin, Candide, Tous, Pangloss
Martin
Venez, venez, vous allez apprendre du nouveau.
Air : La bonne aventure.
Candide
Vous voilà, mon cher mari !
Martin
Son cher mari !
Candide
C'est de bon augure.
Candide
Ah ! Loin d'un objet chéri, Comme le temps dure !
Candide
Quel changement inouï ! Que mon coeur est réjoui ! La bonne aventure.
Tous
Oh oui ! La bonne aventure.
Air : Je suis Carmélite, moi.
Candide
Mon bon ami, d'être toujours la même, Je vous donne ma foi.
Martin
Docteur fameux et d'une adresse extrême, Honneur à votre emploi.
Pangloss
Qu'importe ici qu'un pédant m'apostrophe : Je suis philosophe, moi, Je suis philosophe.
Air : Quelques-uns prirent le cochon.
Martin
Quelques-uns nomment autrement Cette philosophie.
Candide
Ah, mon cher maître, assurément, Vous me rendez la vie.
Martin
Bravo ! Remerciez-le bien : De vaincre Madame il connaît le moyen, Et vous verrez, si ses avis Sont suivis, Que Monsieur n'est pas à demi Votre ami.
Pangloss
Eh pourquoi pas, Monsieur !
Candide
Comment, est-ce que je serais ?....
Martin
Apparemment, et vous auriez dû deviner à l'air dont Madame vous a reçu tout à l'heure....
Candide
Mais qu'est-ce que cela signifie ?
Martin
Que Madame vous caresse aujourd'hui, parce qu'elle vous trompe ; qu'elle a un amant ; que cet amant lui fait des cadeaux.... M'entendez-vous ?
Candide
Est-il possible ?
Martin
Oh que non ; cela ne s'est jamais vu.
Candide
Je vous jure, mon ami....
Bas à Madame de Candide.
Pangloss
Mais n'écoutez donc pas Monsieur Martin ; il rêve, selon sa coutume. Vous voyez ? Le moyen réussit.
Candide
Il est jaloux ! Bon.
Scène 8
Pangloss, Martin, Cacambo, Candide
Pangloss
Eh ! Voici l'ami Cacambo !
Martin
Déjà de retour !
Pangloss
As-tu bien vendu mon ouvrage ?
Martin
M'apportes-tu beaucoup d'or ?
Air : Il a voulu.
Cacambo
Messieurs, tout doux ; Préparez-vous À ce que je vais dire. J'ai vendu les fleurs et les fruits, Mais quant à vos deux manuscrits, On a voulu, On n'a pas pu Achever de les lire. Et les voici.
Air : Ton humeur est, Catherine.
Pangloss
Ô Ciel, quelle est ma surprise ! Mon ouvrage est rejeté.
Martin
Dans ce siècle de sottise Tout n'est que frivolité. Pour qui ne veut rien d'utile, Un livre a bien peu d'attraits.
Cacambo
Eh pourtant il s'en vend mille Qui ne se lisent jamais.
Pangloss
Qu'est-ce que cela fait ? On les prône, on en dit du bien ou du mal, on les achète, on les paye, et tout est pour le mieux.
Martin
Que les temps sont changés !
Pangloss
C'est ma faute aussi, j'aurais dû aller proposer mon ouvrage moi-même.
Cacambo
Écoutez, Messieurs, tout n'est pas encore désespéré. On m'a assuré que si vous pouviez avoir l'approbation d'un fameux Derviche, qui passe pour le meilleur philosophe de la Turquie, vos manuscrits se vendraient aisément : informez-vous du lieu de sa demeure, qui n'est pas loin d'ici, et allez le trouver.
Martin
Soit. Si ce Derviche est vraiment un Sage, il pensera comme moi.
Pangloss
S'il est grand philosophe, je pourrai raisonner avec lui des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'harmonie préétablie et de la raison suffisante.... Qu'en dites-vous, mon cher élève ? Écoutez donc, vous êtes-là à rêver...
Air : Sans le savoir.
Candide
Eh, sais-je ce que je dois faire !
Pangloss
Allons, tâchez de vous distraire.
Candide
Mon sort ne peut se concevoir ; Ce Martin m'a déchiré l'âme. Ah ! C'est un cruel désespoir Que d'être trompé par sa femme, Et le savoir.
Martin
Il y a quelqu'un ici qui peut encore mieux vous instruire. Le prudent Cacambo est dans la confidence.
Candide
Lui ?
Cacambo
Quoi ! Quelle confidence ?
Martin
Tu fais l'ignorant.... et ce galant qui fournit à Madame de si belles fleurs.... là.... dans le petit bosquet du jardin ?
Air : Guillot a des yeux complaisants.
À Candide.
Cacambo
Quoi ! L'on ose accuser ainsi L'innocence elle-même ! Apprenez donc, Monsieur, qu'ici Votre erreur est extrême. Pauvres femmes ! Voilà comment, Dans maintes circonstances, On vous condamne injustement Sur la simple apparence.
Martin
Sur la simple apparence ! Il est bon-là.
Cacambo
Sachez, Monsieur, que ce prétendu galant, qui vous cause tant d'ombrage, n'est autre que votre fils.
Candide
Est-il possible ?
Candide
Ô Ciel !
Martin
Cela ne se peut pas.
Pangloss
Eh bien, Monsieur le visionnaire....
Cacambo
C'est cet aimable enfant, qui vient tous les matins apporter à sa mère les fleurs qu'il fait qu'elle aime, et qu'il prend plaisir à cultiver pour elle.
Candide
Voilà mon projet manqué.
Candide
Tu sais donc où il est ?
Cacambo
Non pas précisément, mais je sais que vous ne tarderez pas à le voir.
Candide
Je reverrai mon fils, et ma femme est fidèle ! Ah ! Pardonne, chère épouse...
Air : Du matin au soir dans ce château.
Elle sort.
Candide
Dieux ! Que mon destin est affligeant ! Suis-je faite Ainsi pour la retraite ? Chaque jour notre état indigent Nous présente un besoin plus urgent. Ah ! Si du moins sa tendresse Était la même toujours, Ici, malgré ma détresse, J'aurais encor de beaux jours ; Mais, hélas ! De son coeur La froideur Augmente L'ennui qui me tourmente ; Et comment n'être pas en courroux, De n'avoir que l'ombre d'un époux ? Laissez-moi, laissez-moi.
Candide
Eh bien, la voilà plus furieuse que jamais.
Air : Non, je n'aimerai jamais que vous.
Pangloss
Mon ami, ce n'est rien que cela ; Tout ce grand courroux n'est qu'un léger nuage. Mon ami, ce n'est rien que cela, Et j'apaiserai cette bourrasque là.
Martin
C'est fort bien dit, employez son message, Monsieur Pangloss est un homme inventif ; Morbleu, jamais n'aurez-vous de courage Pour commander à cet esprit rétif !
Candide
Tous ces froids discours sont superflus, Vos raisonnements ne sont que verbiages. Tous ces froids discours sont superflus ; Laissez-moi, messieurs, je ne vous croirai plus. Mon seul espoir Est d'aller voir Ce Derviche si grand, si sage.
Pangloss
Eh bien, allons, Nous le verrons, Et tous nous le consulterons.
Candide
S'il est, comme on dit, docteur fameux, Il rétablira la paix dans mon ménage. S'il est, comme on dit, docteur fameux ; Il me donnera le moyen d'être heureux.
Pangloss
S'il est, comme on dit, docteur fameux, Il approuvera sans doute mon ouvrage. S'il est, comme on dit, docteur fameux. Moi, je vais paraître un grand homme à ses yeux.
Acte II
Scène 1
Osmin, Justin, Zulmis, Zélie, Tous
Ils sont occupés à différents travaux du jardinage.
Air :
Osmin
Des riches dons de la nature Comme ce verger s'embellit ! À nos soins, à notre culture Tout répond et sourit.
Justin
De l'automne les doux présents Se joignent aux fleurs du Printemps, Et dans ces lieux Délicieux, Tout charme le coeur et les yeux.
Zulmis
Si l'apparence De l'abondance Brille sur ces riants coteaux, C'est l'assistance, C'est l'influence Du Ciel qui bénit nos travaux.
Zélie
Sa bienfaisance, Sur l'innocence, Avec bonté s'étend toujours ; Nos coeurs sensibles, Doux et paisibles, Ont droit à ses tendres secours.
Osmin
Oui, tout fleurit, Tout mûrit Et promet le bonheur.
Zulmis
Dieux ! protégez, Ménagez Cet espoir enchanteur.
Tous
Des riches dons de la nature, etc.
Zulmis
Que ces fleurs sont belles ! Qu'elles sont fraîches ! Ah ! C'est que leur culture est l'ouvrage de mon époux.
Osmin
Ô ! Ma Zulmis ; cet espace de terrain est destiné à ton amusement ; travailler à l'embellir est le plus grand, le plus cher de mes plaisirs.
Zélie
Je me flatte, ma soeur, que mon jardin est tout aussi beau que le vôtre, malgré que je sois seule à le cultiver.
ENSEMBLE.
Justin
Il ne tiendrait qu'à vous, belle Zélie, de trouver un aide.
Air : Vraiment oui, c'est demain (de Richard.)
Osmin
Ici, chaque matin, Tu viens parer ton sein ; Le bouton qu'on y laisse S'ouvrira demain. Ainsi, de ton Osmin, L'amour sera sans fin Tel il est ce matin. Tel il sera demain.
Zulmis
Ici, chaque matin, Je viens parer mon sein : Le bouton que je laisse, S'ouvrira demain. Ainsi, de mon Osmin, L'amour sera sans fin Tel il est ce matin. Tel il sera demain.
Air : Vivre sans amour.
Justin
Mais pourquoi, Dis-moi, T'opposes-tu sans cesse Aux soins que Justin Voudrait prendre de ton jardin ?
Zélie
En refusant à ta tendresse De partager ici mon loisir, De ces fleurs je suis la maîtresse ; À t'en offrir J'ai plus de plaisir.
Air : Vraiment oui, c'est demain.
Zulmis
Sois sage, aime-la bien, Et le plus doux lien Couronnant ta tendresse, Son bien Sera le tien ; Oui, Justin, Sois certain, En méritant sa main, Que tous les droits d'Osmin Seront à toi demain.
Zélie
Voilà mon père.
Scène 2
Osmin, Zulmis, Caleb
Air : Vaudeville des deux Jumeaux.
allant au-devant de lui et le débarrassant
Osmin
Prendre tant de peine à ton âge ! Ah ! Permets-nous de te gronder : Mon père, ici tout ton ouvrage Doit être de nous commander.
Zulmis
Te voir tranquille est notre envie, Ne sais-tu pas que les travaux Sont les plaisirs de notre vie, S'ils te procurent le repos ? Sont les plaisirs de notre vie, S'ils te procurent le repos ?
Air : Nous sommes précepteurs d'amour.
Caleb
Mais je voudrais, de ce côté, Augmenter s'il se peut, l'ombrage ; Il faut, des chaleurs de l'été, Garantir l'hiver de mon âge. Je le sais, mes enfants, je le sais.
Air : Fournissez un canal au ruisseau.
Osmin
Pour trouver ces arbustes choisis, Souffre, papa, que je m'empresse.
Ils sortent.
Caleb
Eh bien, soit, allez donc, mes amis, Suppléez tous deux à ma faiblesse. Ainsi l'homme, malgré les ans, Malgré sa démarche peu sûre, Grâce à la loi de la nature, Est jeune encor dans ses enfants. Grâce à la loi de la nature, Est jeune encor dans ses enfants.
Scène 3
Cacambo, Candide, Caleb, Zélie, Pangloss
Ces derniers arrivent sur le penchant d'une colline, au fond du théâtre. Candide et Cacambo se détachent de la troupe et entrent dans le verger : les autres restent assis sur la montagne.
Air : Or nous dites, Marie.
Cacambo
Enseignez-nous, de grâce, Un Derviche savant, Qui dans le pays passe Pour un homme étonnant.
Candide
S'il coule ici sa vie, S'il y fixe ses pas, Que je vous porte envie !
Caleb
Je ne le connais pas.
Cacambo
On nous a cependant bien indiqué...
Candide
Comment pouvez-vous méconnaître ce grand homme ?
Cacambo
Vous n'êtes donc pas Philosophe ?
Caleb
Non, Monsieur.
Cacambo
Vous n'êtes pas Philosophe ! À votre âge ! Vous ne raisonnez pas ! Vous ne disputez pas sans cesse sur les moyens de vivre en bonne intelligence ?
Air : Êtes-vous de Chantilly ?
Zélie
Celui que l'on cherche ici, N'est-ce pas un vieillard ?
Cacambo
Oui.
Zélie
Dont la figure est austère, Qui parle d'un ton sévère ?
Cacambo
Chacun le désigne ainsi.
Air : Il était une fille.
Zélie
Souvent, dans la campagne, Quand nous nous promenons, Nous le voyons, Mais nous fuyons. Par-delà la montagne, On dit qu'en ce vallon Demeure le barbon.
Cacambo
Bon. Avant que j'en approche... Ma belle enfant, pardon. Monsieur Pangloss, écoutez donc. Montez sur cette roche, Vers ce coteau qui fuit, Voyez-vous son réduit ?
Pangloss
Oui, j'aperçois une chaumière isolée, qui m'a tout l'air de la demeure d'un derviche.
Air : C'est la petite Thérèse.
Cacambo
Adieu donc, mesdemoiselles. C'est sûrement cela.
Candide
Puissiez-vous être à jamais Autant heureuses que belles.
Zélie
Grand merci de vos souhaits.
Cacambo et Candide rejoignent les autres, et tous s'en vont.
Cacambo
Vous trouvez des avantages À rester en paix chez vous ; Mais nous, pour devenir sages, Nous courons comme des fous.
Scène 4
Osmin, Justin, Ensemble, Zulmis, Zélie, Caleb
Air : Une jeune fillette.
Osmin
Notre ouvrage prospère, Et l'on pourra bientôt, Dans ce bosquet, j'espère, Se garantir du chaud.
Justin
En servant ce bon père, C'est satisfaire À tous Nos goûts. Le travail est pour nous Bien doux.
Osmin
Et puis, dans cette affaire, Ici Nous gagnerons aussi ; Car d'un feuillage Épais, L'ombrage Frais, En modérant les feux du jour, Double ceux de l'amour.
Ensemble
Oui d'un feuillage Épais, L'ombrage Frais, En modérant les feux du jour, Double ceux de l'amour.
Osmin
Que regardes-tu donc là ?
Air : D'l'instant qu'on nous mit en ménage.
Bis.
Zulmis
De ces fleurs que ta main rassemble Afin d'embellir mon jardin, Depuis quelque temps, il me semble Qu'il en manque chaque matin. Cher Osmin ! Cette inquiétude Me tourmente, et c'est malgré moi ; Mais je fais mon unique étude De garder ce qui vient de toi.
Osmin
Ma bonne amie, ce secret....
Zulmis
Un secret pour ta femme !
Air : Sous le nom de l'Amitié.
Osmin
C'est celui de l'amitié ; Je n'en suis pas le maître.
Justin
Moi, je le fais connaître Ce secret de l'amitié. Le chagrin doit-il naître Au coeur de ta moitié, Sous le nom de l'amitié ? C'est à moi qu'Osmin a donné ces fleurs.
Zélie
À vous !... Mais mon père veut savoir ce que vous en avez fait.
Caleb
Moi ? Point du tout. N'est-il pas maître de disposer à son gré de ce que son ami lui donne. Je le crois trop raisonnable pour en faire un mauvais usage.
Justin
Ah ! Bien au contraire.
Caleb
Mais, s'il veut garder le silence sur l'emploi de ces fleurs, ai-je le droit de le faire parler ? Je ne suis pas son père.
Air : Résiste-moi, belle Aspasie.
Bis.
Justin
Tout à vous m'engage et me lie ; Tout dit que je suis votre fils. Vos bontés, dont je sens le prix, Et ma tendresse pour Zélie. Vous approuvâtes mon amour : Et, depuis ce moment prospère, Dans ses yeux je lis chaque jour Que vous devez être mon père.
Caleb
J'en aurai toujours les sentiments, et j'espère que tu n'en seras jamais indigne.
Justin
Oh ! Non, jamais.
à Zulmis
Osmin
Tu n'as plus d'inquiétude ?
Air : L'amour est un enfant trompeur. (de M. Martini.)
Zulmis
Le secret le plus innocent, La moindre bagatelle Nous peut, hélas ! causer souvent Une peine cruelle : Nous formons de fâcheux soupçons ; Injustement nous offensons Le coeur le plus fidèle. Le coeur le plus fidèle. Ô ! Mon ami, ce sentiment était trop pénible.
ENSEMBLE.
Osmin
Zulmis, ô toi, que je connais Sensible autant que belle, Garde-toi bien d'avoir jamais Cette peine cruelle. Ton Osmin t'a donné sa foi ; Osmin sera toujours pour toi L'époux le plus fidèle. L'époux le plus fidèle.
Zulmis
Eh bien, d'un soupçon importun, Mon coeur veut se défaire ; Mais, pour notre bonheur commun, Ami, plus de mystère. Au titre de fidèle époux, Joins encore un titre bien doux, Celui d'époux sincère. Celui d'époux sincère.
Osmin
Oh ! Oui, d'un soupçon importun, Ton coeur peut se défaire ; Mais, pour notre bonheur commun, N'ayons plus de mystère. Au titre de fidèle époux, Je veux joindre un titre bien doux, Celui d'époux sincère. Celui d'époux sincère.
Caleb
Osmin, viens avec moi parcourir le verger et voir quels sont les fruits qu'on peut cueillir aujourd'hui.
Osmin
Allons. Toi, ma femme, prépare des corbeilles pour les mettre.
Elle entre dans la maison. Caleb sort avec Osmin.
Zulmis
J'y vais.
Scène 5
Justin, Zélie
Justin
Vous me boudez, Zélie ?
Zélie
Non, Monsieur, mais j'admire votre discrétion.
Air : N'en demande pas davantage.
Bis.
Justin
Pourquoi ce soupçon offensant ? À mon amour c'est faire outrage. Du secret le plus innocent, Vous ne devez point prendre ombrage : J'en fais le ferment ; Mais, pour le moment, N'en demandez pas davantage.
Bis.
Zélie
À bien garder un tel secret, Moi-même aussi je vous engage : Monsieur, j'y prends peu d'intérêt ; Oui, j'entends fort bien ce langage, Et sens qu'en effet, Mon coeur satisfait N'en demande pas davantage.
Justin
Ma chère Zélie....
Zélie
Et vous me faites un mystère....
Justin
Soyez sûre que celle qui en est l'objet...
Zélie
Celle qui en est l'objet ! C'est une femme ?
Justin
Ah oui ; mais croyez....
Zélie
Comme vous en parlez avec feu !
Air : Non, non, Doris ne pense pas.
Justin
Ah ! sans faire couler vos pleurs, Je puis vous peindre mon ivresse ; Celle à qui j'ai donné ces fleurs A tant de droits à ma tendresse ! Dans mon coeur elle règne aussi ; Autant que vous elle m'est chère ; Et je dois m'exprimer ainsi, Puisque je parle de ma mère.
Zélie
De votre mère !
Justin
Eh ! Oui.
Même Air.
Bis.
Zélie
Pourquoi le taire si longtemps ? Mon ami, que pouvais-tu craindre ? Du plus tendre des sentiments, Aurais-je donc voulu me plaindre Combien pour ta mère en ce jour, J'estime ton amitié pure ! Ah ! Ce n'est pas voler l'amour, Que rendre hommage à la nature. Ah ! Je respire. Puisque ces fleurs étaient pour votre mère, il fallait donc les prendre dans mon jardin.
Justin
Les ayant reçues de vous, j'aurais peut-être eu peine à les donner.
Zélie
Mais, vous avez dit à mon père que vous étiez orphelin.
Justin
Il est vrai : je craignais qu'il ne refusât de me recevoir chez lui, s'il apprenait que mon père et ma mère ne sont pas loin d'ici, et que je les ai quittés sans qu'ils sachent ce que je suis devenu ; mais, belle Zélie, si Caleb se détermine à nous marier ensemble, j'irai sur-le-champ me jeter aux pieds de mes parents, et les prier de consentir à notre union.
Zélie
Eh ! Pourquoi ne m'avoir pas dit cela d'abord ?
Air : Une Abeille toujours chérie.
Justin
Ah ! pardonne-moi, chère amie, D'avoir eu ce secret pour toi.
Zélie
Va, de tout mon coeur je l'oublie, Puisque tu m'as gardé ta foi. Si soupçonner ce que l'on aime Est le plus grand tourment du coeur, Mon ami, le bonheur suprême N'est-il pas de sortir d'erreur ?
Scène 6
Caleb, Justin
Caleb
Oh ça, mes enfants, vous allez vous mettre à cueillir les fruits ; et moi, pendant ce temps-là, je vais ici près visiter nos champs.
Caleb sort du verger par le fond du théâtre.
Justin
Nous aurons bientôt fait, papa.
Scène 7
Zulmis, Osmin, Justin, Zélie
Zulmis
Allons, allons à l'ouvrage.
Il est isolé et a un banc de gazon au pied.
Osmin
Commençons ici.
Air : Toujours va qui danse.
Justin
Mais afin de nous mettre en train, Et doubler notre zèle, Il faut chanter quelque refrain, Quelque chanson nouvelle. Quand on s'occupe tristement La main est nonchalante ; On travaille bien mieux gaîment ; Car toujours va qui chante. Moi, je vais monter sur l'arbre.
Justin est dans l'arbre ; Zélie est montée sur le banc de gazon ; elle reçoit les fruits de Justin, les donne à Osmin, qui les passe à sa femme, et celle-ci les arrange dans un panier.
Osmin
Il a raison. Place-toi là, Zélie ; toi, là, ma femme, et moi ici. C'est bien.
Air Béarnais.
Osmin
Oui, ce n'est que dans nos asiles, Nos bois et nos champs, Qu'on a des jours purs et tranquilles, Et des biens constants. Voyez les riches et les grands ; Voyez les habitants des villes : Ils ont quelques plaisirs aussi ; Mais le bonheur n'est qu'ici.
Air : Ô ma chère Musette.
Zulmis
Dès que le jour éclaire Nos paisibles coteaux, Nous embrassons mon père, Et courons aux travaux ; Chacun a son ouvrage, Dont il presse la fin, Pour avoir l'avantage D'aider à son voisin.
Air Béarnais.
Osmin
À midi, nous quittons la plaine Pour un bois épais, Où Zéphir, de sa douce haleine, Vient souffler Sur un gazon bien vert, bien frais Le repas s'apprête sans peine ; Fruits et laitage sont les mets Dont l'appétit fait les frais.
Air : Ô ma chère Musette.
Zélie
Pendant l'ardeur brûlante Des rayons du soleil, Chacun, l'âme contente, Donne une heure au sommeil.
Justin
Pour nous, ce temps se passe À quelques jeux nouveaux ; Et ce qui nous délasse, Ce n'est pas le repos.
MÊME AIR Béarnais.
Osmin
On s'éveille, on reprend bien vite Le travail gaiement ; Et, sans être las, on le quitte Au soleil couchant. Nous revenons chantant, Dansant ; L'amour, qui nous attend au gîte, Tout bas sourit, Se réjouit À l'approche de la nuit.
Scène 8
Caleb, Candide, Justin, Zélie, Pangloss, Zulmis, Martin, Cacambo, Osmin
Air : Laissez paître vos bêtes.
À sa famille.
Caleb
Cédez à ma prière, Reposez-vous dans ce séjour ; Et près de ma chaumière, Bravez les feux du jour. Çà, mes enfants, Venez céans Présenter à ces étrangers Les plus beaux fruits de nos vergers. Cédez à ma prière, Reposez-vous dans ce séjour ; Et près de ma chaumière, Bravez les feux du jour.
Candide
Cédons à sa prière, Reposons-nous dans ce séjour ; Et près de sa chaumière, Bravons les feux du jour.
Il se blottit dans l'arbre.
Justin
Ô ciel ! Mon père et ma mère !
Zélie
Est-il possible !
Pangloss
Mais, vous n'avez pas répondu à ma question sur l'aventure arrivée à ce Muphti.
Osmin, Zulmis et Zélie, apportent des corbeilles garnies de fruits et de fleurs, et en offrent à Candide et aux autres.
Caleb
Je n'ai jamais su le nom d'aucun Muphti, ni d'aucun Vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je ne m'informe point de ce que l'on fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.
Air : Ainsi donc loin d'acquiescer.
Zulmis
On pourrait vous offrir ailleurs Des mets de toute espèce : Ici, des fruits ornés de fleurs, Voilà notre richesse.
Zélie
Nous les avons cueillis exprès D'une main diligente ; Trouveriez-vous rien de plus frais ?
Candide et sa femme s'assoient au pied de l'arbre sur lequel est monté Justin.
Candide
Celle qui les présente.
Pangloss
Vous ne connaissez donc pas votre voisin, ce Derviche atrabilaire, qui vient de nous recevoir si mal ?
Caleb
Non : je vis tranquillement ici avec ma famille, et je ne vois personne.
Martin
Ah ! Que vous avez bien raison ! Les hommes sont méchants, les femmes sont perfides, et je vais vous prouver...
Caleb
Non, je vous remercie : si c'est une vérité, elle est bien affligeante.
Pangloss
N'écoutez pas Monsieur Martin, c'est un radoteur. Moi, je veux vous prouver que tout est au mieux, dans le meilleur des mondes.
À part.
Caleb
Monsieur, cela se peut bien. Quelle espèce de gens !
Cacambo
Eh mais... Je ne me trompe pas... Non, vraiment, c'est Justin !
Justin
Chut.
Zélie
Paix donc.
Cacambo
Et voilà sans doute la charmante Zélie.
Candide
Vous devez avoir une grande et magnifique terre ?
Caleb
Je n'ai que vingt arpents ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux, l'ennui, le vice et le besoin.
Candide
Que je me plais parmi ces bonnes gens !
Candide
Votre famille est-elle nombreuse ?
Caleb
Le Ciel ne m'a donné que deux filles ; l'aînée a épousé cet honnête garçon que vous voyez près d'elle.
Candide
Ils paraissent, quoique mariés ensemble, s'aimer bien tendrement.
Air : Andante d'un symphonie d'Haydn.
Osmin
Chez nous sans effort on s'aime, On s'aime de bonne foi ; De s'aimer toujours de même On se fait la douce loi : D'une constance pareille Chacun a l'espoir certain, Et plus encor que la veille, On s'aime le lendemain.
Mineur.
Zulmis
Le chant des oiseaux, Le bruit des ruisseaux, Les arbres naissants, Les vents frais et caressants, Les brillantes fleurs, Leurs douces odeurs, Tout dans ce séjour Invite à l'amour.
Zulmis
Aussi nous sans effort on s'aime, On s'aime de bonne foi ; De s'aimer toujours de même On se fait la douce loi : D'une constance pareille Chacun a l'espoir certain, Et plus encor que la veille, On s'aime le lendemain.
Caleb
Je compte bientôt unir la cadette à un jeune orphelin que j'ai adopté.
Candide
Que je vous porte envie ! Vous augmentez votre famille, et moi, je n'avais qu'un fils, je l'ai perdu.
Candide
Vous êtes donc bien heureux ?
Caleb
J'ignore si l'on peut l'être davantage, mais je n'ai jamais désiré de changer mon sort contre celui d'un autre homme.
Candide
Que j'aime à entendre ce bon vieillard !
Candide
Voilà cette félicité parfaite, que j'ai vainement cherchée jusqu'à ce jour.
Air : Ô toi qui suis partout mes pas.
Candide
Richesse, éclat, vaine grandeur, Ah ! pour jamais je vous oublie. Eh bien, mon ami, ne pourrions-nous donc la trouver encore ? Ah ! L'exemple de ce respectable vieillard m'éclaire et m'apprend mon devoir.
Candide
D'une fausse philosophie Je ne poursuivrai plus l'erreur ; Cette sagesse simple et pure, Qui seule fait le vrai bonheur, Elle est en nous, dans notre coeur, C'est un présent de la nature.
Candide
Ô mon ami, daigneras-tu oublier...
Candide
Ne pensons plus qu'à l'avenir.
Candide
Hélas ! Une chose encore va troubler notre félicité.
Candide
Ah oui, l'absence d'un fils.
Candide
N'est-ce pas que s'il était avec nous...
Candide
Je n'aurais plus rien à désirer.
Candide
Ni moi.
Justin
Que je suis ému !
Candide
Ce sont les leçons ennuyeuses de ces maudits raisonneurs qui ont causé sa fuite.
Pangloss
C'est Monsieur.
Air : Sous un ormeau.
Candide
Ah ! mon cher fils ! Sur ton départ quand je gémis, Loin de nous aussi, As-tu le même souci !
Justin
Oui...
Candide
C'est toi seul désormais Qui cause mes regrets.
Justin
Si j'osais...
Candide
Près d'un fils, d'un époux, Que mon sort serait doux !
Justin
Montrons-nous.
Candide
Aimable enfant, Mon coeur t'appelle en ce moment, Vois ma peine, hélas ! Viens dans mes bras.
Justin
M'y voilà.
Candide
Ah ! Mon fils !
Caleb
Son fils !
Justin
Pardonnez-moi le chagrin que vous a causé mon absence.
Candide
Il est oublié, puisque je te revois.
Candide
Nous ne songeons plus qu'au plaisir que nous fait ton retour.
Caleb
Vous m'avez donc trompé en vous donnant pour orphelin ?
Justin
Pardon, mon cher Caleb.
Pangloss
J'espère que vous n'avez pas oublié mes principes de philosophie ?
Martin
Je crois qu'il ne se souvient plus guère des miens.
Justin
Vous l'avez dit.
Candide
Eh, Messieurs, laissez-le tranquille.
À Candide.
Caleb
Aux discours de ces Messieurs, je conçois facilement le motif de ton départ, et je te pardonne ton petit mensonge. Puisque je l'avais choisi pour gendre, le croyant orphelin, je ne retirerai point ma promesse au moment où il retrouve ses parents ; si vous y consentez, rien ne sera changé.
Zélie
Voudrez-vous bien de moi pour votre fille ?
Candide
De tout mon coeur.
Candide
Nos deux métairies sont peu distantes l'une de l'autre ; nous ne ferons qu'une même famille.
Candide
Oui, sûrement : et Messieurs Pangloss et Martin peuvent maintenant chercher fortune ailleurs.
Caleb
Pourquoi donc ? Ces Messieurs se portent bien, ils sont forts, ils travailleront : les cultivateurs ne sont jamais à charge.
Candide
Mais surtout plus de philosophie.
Pangloss
À la bonne heure, moi, je travaillerai.
Cacambo
Et vous, papa ?
Martin
Il le faut bien.
Martin
Ne vous inquiétez pas, nous trouverons encore de temps en temps des occasions de nous disputer.
Cacambo
Oh que oui, aux heures de récréations.
Candide
Je vais donc enfin être heureux !
Pangloss
Mais certainement, je vous l'ai toujours dit.
Vaudeville
Pangloss, Martin, Candide, Caleb, Cacambo, Justin, En Choeur
Air : Par sa légèreté.
Pangloss
Tout est bien.
Martin
Tout est mal : Je le soutiens encore.
Pangloss
D'un fils qui vous adore Le retour... .
Martin
Est fatal.
Pangloss
Par mon système Vous voyez enfin,
Candide
Je vois qu'il faut soi-même Cultiver son jardin.
Caleb
Des intérêts des grands L'homme obscur s'inquiète ; Il détruit, il projette Cent rêves différents : Quelqu'aventure L'éveille à la fin, Quand faute de culture, A péri son jardin.
Cacambo
Travaillant lentement, Soupirant sans relâche, Bien des gens de leur tâche Se plaignent constamment ; Moi, je m'empresse, Content du destin, Et je chante sans cesse, Cultivant mon jardin.
Candide
Quand la femme en tout temps Soigne bien son ménage, Et chérit sans partage Son époux, ses enfants, Le mari sage Doit soir et matin, Toujours avec courage, Cultiver son jardin.
Justin
Sans peine dans nos champs, Pour m'aider à l'ouvrage, Je trouverais, je gage, Bien des gens Obligeants ; Mais je possède Un petit terrain, Et j'espère, sans aide, Cultiver mon jardin.
au Public
En Choeur
Aujourd'hui, tout tremblant, Un Auteur, pour vous plaire, Dans le parc de Voltaire, Entre furtivement, Vole en cachette ; Mais l'heureux larcin ! S'il a, d'une fleurette, Orné notre jardin. Ah ! Qu'il répète Cet heureux larcin, S'il a, d'une fleurette, Orné notre jardin.