Colombine Mannequin
Scène 1
Arlequin
Sur la ritournelle de l'air suivant, il va à la perte du fond, et semble admirer sen mannequin ; jeu qu'il répète plusieurs fois pendant l'air.
AIR.
Il reprend la fin de l'air en s'en allant.
Arlequin
Je la vois, oui je la vois là ; Oui, le jour qu'elle s'en alla, Colombine avait tout cela, Avait tout cela, avait tout cela ; Même chapeau paraît sa tête, Ah, pour mon coeur c'est une fête, Une fête, oui tout cela Oui tout cela, oui tout cela, oui tout cela ; C'est une fête, De contempler tout cela, Oui tout cela, oui tout cela, oui tout cela ; Si quelqu'un... soyons discret, Si mon secret se découvrait, Comme on rirait, comme on rirait Du mannequin d'Arlequin. Ah ! dirait-on, Il a perdu, Tout bas, tout bas, Ne disons mot, N'en parlons pas, n'en parlons pas, n'en parlons pas. Il est tard... Il faut que j'aille donner mes leçons, et que je passe à la poste où je trouverai sûrement une lettre de Colombine... C'est bien dommage d'être obligé de sortir... En vérité, j'ai autant de peine à quitter le mannequin qui me représente ma chère Colombine, que si c'était Colombine elle-même... C'est drôle, ça.... Mais c'est qu'aussi c'est sa figure, sa taille, son maintien ; et les habits.... Je les ai fait faire absolument semblables à ceux que portait Colombine, au moment de son départ. On n'a jamais eu pareille idée, parce qu'on n'a jamais aimé comme j'aime; et sans cette douce illusion, il m'aurait été impossible de supporter l'absence de future. Ce cher mannequin ! Je ne le possède que depuis hier soir ; je l'ai amené en fiacre, quand tout le monde a été couché... C'est pourtant avec regret que je me cache de Cassandre.... Il est bon homme ; mais, à son âge on ne sait plus ce que c'est que l'amour. Quant à Gilles, il est si méchant, si bavard, qu'on ne peut rien lui confier.
Scène 2
Cassandre, Arlequin
Cassandre
Ah ! C'est vous Arlequin ?
Arlequin
Bonjour, beau-père..
Cassandre
Je suis bien aise de vous rencontrer. —
Arlequin
Moi aussi.
Cassandre
J'ai à vous entretenir
Il s'en va.
Arlequin
Impossible, beau-père ; l'heure me presse, et les cachets doivent passer ayant tout.
Scène 3
Cassandre
AIR : Du vaudeville de la Soirée Orageuse
Il pose son bouquet, et passe la main sur sa perruque pour lui donner la tournure.
Il va , pour mettre sa perruque, au miroir, et s'arrête.
Même air.
Il met sa perruque, s'essuie avec le linge qu'il a devant lui et arrange sa cravate.
Se regardant au miroir.
Il le voit.
Cassandre
Combien je suis frais et dispos, Pour fleurir ma commère Barbe ! Sa fête vient bien à propos, C'est aujourd'hui mon jour de barbe : Malgré que l'on soit, en effet L'enfant gâté de la nature, L'homme le plus beau, le mieux fait A besoin d'un peu de parure. Ce n'est chez un mince traiteur Où l'on fait toujours maigre chère; C'est chez un gros restaurateur Que nous régale ma commère. De cette maison, en crédit, La réputation est faite ; Et l'on a tout dit, quand on dit : Je vais dîner Au veau qui tête. Hum.... hum !... Tout cela se découvrira; mais songeons à ma toilette. Quel bon repas nous allons avoir ! c'est pour deux heures, et midi vient de sonner. C'est bien dommage que ma fille Colombine soit encore à la campagne de sa chère tante... Elle est aimable, ma fille... Elle a de la voix.... Elle aurait chanté... Paisibles bois... Ça m'aurait fait honneur... Et ce Gilles qui n'est pas encore venu faire mon ménage, et me rendre compte de ses informations sur Arlequin, mon gendre futur.... Il s'amuse à bavarder, à caqueter chez quelques voisines.... Il est si causeur, si trigaud !... Je suis bien, très bien... Mais Gilles, Gilles...
Scène 4
Cassandre, Gilles
Cassandre
Eh ! Allons donc, allons donc : mon habit ?
Gilles
Je le tiens.
Cassandre
À quelle heure tu arrives !
Gilles
Ah ! Ah !
Cassandre
Comment ? Ah ! Ah !
AIR : On compterait les diamants.
Gilles
Si j'ai tardé quelques instants C'est pour apprendre des nouvelles ; Ah ! Je n'ai pas perdu mon temps Allez, allez, j'en sais de belles ; Et, vraiment, je suis enchanté, Car de bien honnêtes personnes, Dieu merci, m'en ont raconté Plus de mauvaises que de bonnes.
Cassandre
Tu as donc découvert ?...
AIR : Des trembleurs.
Gilles
Ah ! si je me mets en nage En faisant chaque ménage? Quel plaisir je me ménage De l'entresol au grenier ! Je fais, d'étage en étage, Circuler le caquetage, Et jamais au tripotage Je n'arrive le dernier. Si j'ai découvert oui ; j'ai de la peine dans mon état, mais j'ai du plaisir.
Cassandre
Mais, maudit bavard...
Même air.
Gilles
J'ai su de la boulangère Que l'amant de la lingère La quitte pour la bouchère Qui n'a plus le tapissier , ; Puis on dit, chez la portière, Que ce matin la fruitière A battu la chaircuitière Pour avoir le pâtissier.
Cassandre
Qu'est-ce que c'est que la lingère, la chaircuitière, le pâtissier ? Ce n'est pas là ce que je t'ai chargé de découvrir.
Gilles
Quand je vous dis que je sais tout ce qui se passe dans le quartier.
Cassandre
Tout, hors ce qu'il faut savoir ; car, enfin, tu ne sais rien sur Arlequin.
Gilles
Je ne sais rien sur Arlequin ?... Ah ! C'est un joli garçon que votre Monsieur Arlequin !
Cassandre
Comment ?
Gilles
Il n'a pas dû s'ennuyer dans sa chambre, cette nuit.
Cassandre
Pourquoi ?
Gilles
Il n'y était pas seul !
Cassandre
Il n'y était pas seul ?
Gilles
Non, Monsieur, il n'y était pas seul. Hier soir, je sortais de souper Aux Bons Amis... Il y avait eu du bruit, des bouteilles cassées, des assiettes jetées à la tête... Je m'en revenais bien content...
Cassandre
Au fait.
Gilles
J'ai entendu qu'on se disputait au café de l'Union vis-à-vis chez-vous : j'y entrais pour m'amuser un instant , lorsqu'une voiture s'est arrêtée à votre porte ; et comme il ne faut rien perdre, j'ai voulu voir si ce n'était pas la voisine du second qui rentrait avec son autre amoureux.
Cassandre
Finiras-tu ?
Gilles
Point du tout ; c'était Arlequin.
Cassandre
Après ?
Gilles
Je me suis tapis derrière l'échoppe du savetier, et de là, j'ai vu le susdit Arlequin, payer le cocher, ouvrir la portière, prendre une dame dans ses bras, et se glisser, avec elle, dans l'allée ; dont il a, tout doucement, tout doucement, refermé la porte.
Cassandre
Ah ! Traître d'Arlequin !
Gilles
Vous devinez bien que je suis resté à mon poste... J'ai attendu longtemps, très longtemps, et très inutilement.
Cassandre
Elle y est restée ?
Gilles
J'avais froid, j'étais gelé, je m'ennuyais, je m'impatientais... Par bonheur pour moi, j'ai eu la satisfaction de voir Monsieur Ledru sortir, à une heure du matin, de chez votre nièce Doucet, donc le mari est a la campagne ; et comme je m'en allais, sur les deux heures, j'ai été assez heureux pour faire battre deux gros chiens gui n'y pensaient pas.
Cassandre
Une femme, la nuit, chez Arlequin ! Lui que je croyais si sage, lui dont ma fille ne cessait de me vanter l'amour et la fidélité.
Gilles
Ah ! Monsieur, il est maître de danse, et ces gens-là....
Cassandre
Tu as raison, c'est un état trop critique pour les moeurs.
Gilles
À qui le dites-vous ?
AIR : Ton humeur est Catherine.
Cassandre
Bien souvent, avec la danse La jeunesse va le trot ; Et de cadence en cadence, Elle fait un pas de trop : Aux dépens de la famille, Plus d'un maître, à l'impromptu, En faisant danser la fille A fait sauter la vertu.
Gilles
C'est comme la fille de Madame Dorothée ; l'autre jour, la mère n'était pas là...
Cassandre
Eh ! Que m'importe la de Madame Dorothée, je chez moi à la mienne... Mais Arlequin, que j'ai logé, à qui j'ai donné, pour soixante-dix-huit livres, cette chambre et ce cabinet, que j'ai toujours loués quatre-vingt francs... C'est un serpent que j'ai réchauffé dans mon sein.
Gilles
Ah ! Sûrement que est un. Eh ! Qui l'a deviné ? Moi. Qui s'est aperçu de son air distrait et embarrassé ? Moi. Qui vous a dit qu'il y avait de la cachotterie sur jeu ? Encore moi. Qui vous a fait remarqué que depuis plus de quinze jours il n'était pas venu une seule fois le soir comme de coutume, faire votre petit domino ? Encore moi.
Cassandre
C'est vrai.
Gilles
Je vous dis qu'en fait d'espionnage et de rapport, je ne vous conseille pas de chercher mon pareil, vous ne le trouveriez, car vous ne le trouveriez pas. Aussi, je peux me flatter que dans tout le quartier, il n'y a qu'une voix sur mon compte.
Cassandre
Paix... C'est Arlequin, dissimulons.
Scène 5
Arlequin, Cassandre, Gilles
AIR : Une petite fillette.
bis.
Arlequin
Ah ! Que la poste est tardive ! On s'écrit chaque matin ; Hélas ! Avec la missive Le courrier reste en chemin. Eh ! Aie, eh ! Hue, eh ! Clic, eh ! Clac, il fait grand train, Et jamais n'arrive. Trop heureux l'amant qui pourrait Porter lui-même son billet ! Piquant des deux, il partirait, Galoperait, Arriverait, Sans faire tant claquer son fouet.
Cassandre
Qu'est-ce que c'est, Monsieur Arlequin, que voulez-vous dire ?
Arlequin
Je veux dire, beau-père, que je viens de la poste, qu'il n'y a de lettre ni pour vous, ni pour moi, et que je suis très en colère contre la poste, parce que c'est la faute de la poste, et non pas celle de Colombine, qui m'écrit à chaque poste.
Cassandre
Ah ! Vous songez toujours à ma fille ?
Arlequin
Si j'y songe !
Gilles
Je gage qu'il va mentir.
Cassandre
C'est que dans votre état, vos leçons.... vos charmantes écolières...
Arlequin
Mes charmantes écolières me rappellent celle que j'aime.
Gilles
Je n'aurais pas deviné celui là.
AIR : De Joconde.
Arlequin
J'aperçois, dans un joli bras, Le bras de Colombine : Je trouve, dans un joli pas, Le pas de Colombine : J'admire, dans un pied mignon, Le pied, de Colombine, Et si je vois un oeil fripon C'est l'oeil de Colombine.
Gilles
C'est trop fort.
Cassandre
Ah ! Vous voyez tout ça !
Même air.
Arlequin
Oui dans tous les jolis minois, Je vois ma Colombine ; Dans tous les jolis sons de voix, J'entends ma Colombine ; Partout mon oeil et mon esprit M'offrent ma Colombine ; Oui, mais partout mon coeur me dit : Ce n'est pas Colombine.
Cassandre
Il a pourtant l'air de bonne foi.
À Arlequin.
Gilles
Vous donnez là-dedans, vous ? Moi, je n'y tiens pas. Votre clef, que j'aille faire votre chambre.
Arlequin
Non, je te remercie ; je la ferai moi-même.
Gilles
Vous-même ?
Arlequin
Oui, j'ai des raisons pour cela.
Gilles
Elle est encore chez lui.
Cassandre
Ah ! Sainte Vierge !
Arlequin
Sans adieu, beau-père : vous allez dîner en ville, bon appétit.
Cassandre
Un moment, Monsieur Arlequin, j'ai à vous dire...
Arlequin
Dites.
Cassandre
Entrons chez vous.
Arlequin
Non.
Cassandre
Non !
Arlequin
J'ai affaire, et vous me gêneriez.
Gilles
C'est clair.... Elle y est.
Cassandre
Ainsi, vous ne voulez pas que j'entre chez vous ?
Gilles
Pas plus que moi.
Arlequin
J'ai besoin de me distraire de l'absence de Colombine ; et je ne me distrais pas comme un autre.
Cassandre
Mais, Monsieur Arlequin.....
AIR : On doit soixante mille francs.
bis.
Arlequin
Loin de l'objet de mon amour, Papa, vous voyez chaque jour Comment je me désole.
Cassandre
Vous vous désolez !
bis.
Il entre chez lui, ferme soigneusement sa porte et passé dans le cabinet du fond.
Arlequin
Vous n'en pouvez douter ; mais Vous, ne devineriez jamais Comment je me console.
Scène 6
Gilles, Cassandre
Gilles
Eh ! Bien, vous êtes content de lui !.... Il ne vous cache rien.
Gilles lui donne sa canne.
Cassandre
Si je n'avais pas besoin de tout mon enjouement pour faire honneur au dîner de Madame Barbe, j'entrerais dans une colère... que je remets à ce soir, parce que la colère tue la gaîté et l'appétit.
Gilles
Prenez-y garde.
Cassandre
Sois tranquille : je sens que je dînerai, et je sais trop bien vivre pour me lever de table le premier ; mais dès qu'il n'y aura plus personne, j'arrive ici, je m'explique avec Arlequin, je romps le mariage, et j'écris à ma fille de n'y plus songer.
Gilles
C'est bien, et je ne vous croyais pas tant d'esprit, avec votre air simple...
Cassandre
C'est un parti pris, j'écrirai.
Gilles
Et de la bonne encre.
Cassandre
Oui, avec ménagement ; ma fille est sensible, tendre, vive...
Gilles
Vive ? Emportée, jalouse, passionnée, colère, vindicative ; enfin c'est tout le portrait de madame votre épouse.
Cassandre
C'est vrai.
Gilles
C'était une fière femme celle-là ! Et comme elle était aimable ! Comme elle vous menait !... Vous souvenez-vous de ce ruban que vous aviez envoyé à la petite couturière !
Cassandre
Allons, allons...
Gilles
Quel soufflet Madame vous donna ! Ah ! Mon dieu, mon dieu ! Quel soufflet ! La perruque en l'air, la tête contre le mur... C'était superbe.
Il regarde à sa montre.
Cassandre
Finis tes plaisanteries Mais voyons, ne perdons point la tète.
Gilles
Cette femme-là avait bien des qualités !
Cassandre
Deux heures moins cinq minutes !
Gilles
Allez, allez, pendant votre absence, je tâcherai de découvrir encore quelque chose sur Arlequin.
Cassandre
Le fourbe ! Je le croyais si sincère !
Gilles
Moi, j'ai toujours pensé que c'était un hypocrite.
AIR : Non, je ne ferai pas , etc.
Il sort.
Cassandre
Quel visage trompeur ! Hélas ! Mon pauvre Gille, Comme nous dit Gilblas, ou Gilbert, ou Virgile « Ah ! Ne devrait-on pas, à des signes certains, Reconnaître le coeur des perfides humains. »
Scène 7
Gilles
Il s'arrête.
Il regarde.
Il écoute.
Il appelle.
Gilles
Me voilà seul, faisons notre ouvrage. Cependant je voudrais bien voir la demoiselle ou la dame qui est là-dedans... Si je la connaissais, quelle bonne affaire ! J'irais chercher le père, ou le mari ; ça ferait un scène charmante, et qui divertirait tout le quartier... Regardons par la serrure... Je ne vois rien... Je n'entends rien... Faut que je les dérange. Monsieur Arlequin.
Scène 8
Arlequin, Gilles
Arlequin
Quoi !
Gilles
Vous ne voulez donc pas que je fasse votre chambre ?
Arlequin
Non.
Gilles
Ce serait l'affaire d'un instant.
Arlequin
Laisse-moi tranquille.
Gilles
Monsieur Arlequin... Mon bon ami.
Arlequin
Hé bien, qu'est-ce que tu veux ?
Gilles
Ouvrez-moi, je vous en prie.
Arlequin
Au diable.
Gilles
C'est elle qui ne veut pas que se la voie, et sûrement que je la connais.... Je ne quitterai pas.
Il cherche dans le tiroir de la table.
Arlequin
N'oublions pas la lettre que j'ai écrite à mon ami le sculpteur, pour le remercier de m'avoir prêté son mannequin.
Il le met dans sa poche.
Gilles
Un papier écrit ? Et je ne sais pas lire ! C'est égal, je saurai ce que c'est.
AIR : De la tourière.
Arlequin
Que aurons d'agrément Dans notre petit ménage ! Que nous aurons d'agrément Tous les jours en nous aimant ! La voici.... J'y ai mis des compliments à sa petite femme. Elle le rend heureux sa petite femme. Ah ! Colombine fera aussi mon bonheur.
Gilles
Pan, pan, pan, pan, pan, pan, pan.
Arlequin
Oh ! Vive le mariage !
Gilles
Pan, pan, pan, etc.
Arlequin
Que nous aurons d'agrément !
Gilles
Monsieur Arlequin, votre habit est prêt.
Arlequin
Tout à l heure.
Gilles
Oh ! Je la verrai.
Il ouvre sa porte, et comme Gilles va pour entrer, il le repousse d'une main, prend son habit de l'autre et le jette sur une chaise.
Il sort, et ferme sa porte.
Arlequin
Je vais porter ma lettre à la petite poste, et commander mon souper. C'est bon.
Gilles
En vérité, Monsieur Arlequin, c'est bien mal de votre part.
Arlequin
Comment ?
Gilles
Moi qui ai toute la confiance de Monsieur Cassandre, il est bien étonnant que je n'aie pas la vôtre.
AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.
D'un air mystérieux.
Après avoir regardé autour de lui.
Il sort.
Arlequin
Aussi bien que Monsieur Cassandre Je sais qu'on peut compter sur toi. , Personne ne peut nous entendre...,, Mon ami, Gilles, écoute moi De jaser tu n'as point envie, Je, te connais discret, prudent. Comme aujourd'hui, toute la vie Je te prendrai pour confident. C'est là ce qui te chagrine ? Tu as tort.
Scène 9
Gilles
Il regarde le papier pris dans la poche d'Arlequin.
Il va à la porte.
Gilles
Ah ! Tu te moques de moi... Je te revaudrai peut ami. Il fallait que mon père et ma mère fussent bien bornés, pour ne m'avoir pas appris à lire... Ah ! Les gens de cette espèce-là.... Et si je savais écrire donc... Ça serait bien mieux. On contrefait son écriture. On imite celle des autres... et les lettres anonymes !..., Ah ! Il n'y a rien au-dessus d'une lettre anonyme ! On vient. Me trompai je ?... Tiens ! C'est Colombine ! Quel bonheur !
Scène 10
Gilles, Colombine
Gilles
Quoi ! C'est vous.
Colombine
J'arrive.
Gilles
Par la poste ?
AIR : De la croisée.
bis.
Colombine
Les chevaux sont toujours trop Lents Au gré d'une sensible amante, Et j'ai présumé que les vents Répondraient mieux à mon attente : J'ai pris mon parti lestement, Et sans mettre le pied à terre J'arrive auprès de mon amant, Par le coche d'Auxerre.
Gilles
C'est bien, car il est sorti.. Mais vous ne deviez pas revenir sitôt ?... Ah ! Je vois ce que c'est. Vous avez eu quelques soupçons sur Arlequin ; vous avez voulu le surprendre.
AIR : Si l'on pouvait rompre la chaîne,
Colombine
On peut s'abaisser à surprendre Celui que l'on doit éprouver ; Plus il est loin de vous attendre Plus on se presse d'arriver : Mais une amante bien éprise Du fidèle objet de ses voeux, Ne lui ménage une surprise Que pour le rendre plus heureux. Moi ?
Gilles
Vous en raffolez donc toujours ?
Colombine
Plus que jamais.
Gilles
C'est bien, car il ne vous aime plus.
Colombine
Il ne m'aime plus ?
Gilles
Non, mais il en aime une autre.
Colombine
Une autre ?
Gilles
Et ce qu'il y a de bon, c'est que tous les jours il dit à votre père qu'il ne songe qu'à vous, et qu'il vivra que pour vous. C'est le plus grand menteur que je connaisse.
Même air.
Colombine
Ce changement est impossible, Arlequin me connaît trop bien : Il sait trop que, tendre et sensible, Mon coeur s'alarme pour un rien, Oui, je l'aime plus que la vie ! Et s'il m'abandonnait, hélas ! Je sens trop qu'à sa perfidie Le traître ne survivrait pas.
Gilles
Rien de plus juste.
Colombine
Mais non, tu es mal instruit.
Gilles
Mal instruit !
Colombine
La preuve ?
Il appelle.
Gilles
La preuve ! Mademoiselle.... Madame....
Colombine
Que fais-tu ?
Gilles
J'appelle la preuve.
Colombine
Quoi !
Gilles
Elle est ici.
Colombine
Qui ?
Gilles
La preuve...
Colombine
La preuve !
Gilles
Dame, je ne connais pas son autre nom. Tout ce que je sais, c'est que votre rivale est chez votre amant, qu'elle y a passé la nuit, et que votre amant ne se di[s]pose pas du tout à la renvoyer.
Colombine
Elle est chez lui !... Grands dieux V
Gilles
Ça vous fait bien de la peine, n'est-ce pas ?... Chaque mot que je vous dis, vous déchire l'âme... J'en étais sûr.
Colombine
Elle y a passé la nuit !... Mon père le sait-il ?
Gilles
Sûrement... Il est allé dîner en ville.
Colombine
Quel parti prendre ?
Gilles
Ah ! Vous avez un caractère, vous ; mais pour monsieur Cassandre, c'est un pauvre homme, et plus je le connais plus je crois qu'il n'est pas plus votre père que moi.
Colombine
N'importe, tel qu'il est, va le chercher.
Gilles
Ah ! Ça, vous allez faire une scène, j'y compte. Vous voilà outragée comme on ne l'a jamais été ; il faut vous montrer.
Colombine
Va chercher mon père.
Gilles
Point, d'explication, injures, soufflets, coups de poings.
Colombine
Va chercher mon père, te dis-je,
AIR : Fanfare de Saint-Cloud.
Il sort.
Gilles
À l'excès de votre rage Sa présence ajoutera : Quel effroyable tapage ! Rien ne vous arrêtera. Que la scène sera belle ! Ah ! D'avance je la vois De grâce, Mademoiselle, Me commencez pas sans moi. Bon ! J'y vais.
Scène 11
Colombine
AIR.
Même air.
bis.
bis. etc.
Colombine
Quel est cet objet charmant, Cette nouvelle maîtresse, Qui de mon perfide amant, Vient m'enlever la tendresse ! Si je pouvais, avec adresse, Causer avec elle un moment, Causer avec elle un moment. Ah ! C'est l'ardeur, dans l'ardeur Dans l'ardeur qui me transporte, Je sais,je sais bien pourquoi Je n'aime pas une porte, Je n'aime pas une porte Entre ma rivale et moi, Entre ma rivale et moi, Entre ma rivale et moi. Dans un tel événement, Une amante sans courage Souffrirait impunément, Un aussi sanglant outrage. Les yeux en pleurs, fuyant l'orage Elle irait cacher son tourment..... Moi, dans l'ardeur Ainsi donc ma rivale est là, et je ne suis arrivée que pour être témoin de la trahison d'Arlequin !... L'ingrat !... En mon absence, et sous les yeux de mon père... Mais pour qui le monstre m'a-t-il délaissée ?
Scène 12
Cassandre, Colombine
bis.
Cassandre
Quand je bois du vin clairet Tout tourne.
Colombine
Mon père !
Ils s'embrassent.
Cassandre
Ma fille. Ma joie égale ma surprise, et la force du sentiment.... L'explosion de la tendresse... La nature d'un coeur paternel...
Colombine
Oui, mon père ; mais ce n'est pas cela dont il s'agit.
Cassandre
Non, et j'ai à vous préparer sur un petit accident....
Colombine
Je sais tout : Gilles m'a tout dit.
Cassandre
Tu vois, ma fille, j'en ai l'âme navrée, et sans le dîner de Madame Barbe, j'aurais déjà pris un parti.
Elle frappe rudement à la ports d'Arlequin.
Colombine
Le mien est pris.
AIR : De la découpure.
Cassandre
Ah ! Ma fille, que faites-vous ?
Elle frappe plus fort.
Colombine
Ouvrez sans mystère Vous voulez en vain, vous taire.
Cassandre
Ah ! Ma fille, que faites-vous !
Colombine
Ouvrez, dépêchez, paraissez devant nous.
Cassandre
Modérez, modérez, modérez-vous.
Colombine
Non, non ma vengeance Doit égaler, mon oeuvre.
Scène 13
Gilles, Cassandre, Colombine
Il allume la chandelle.
Gilles
Arrêtez, arrêtez, arrêtez-vous. Je viens augmenter votre juste courroux.
Cassandre
Qu'est-ce que c'est ?
Colombine
Parle.
Gilles
Le traiteur vient de me dire qu'Arlequin a commandé un souper pour deux : on doit le lui apporter à neuf heures et demie, et cela, parce qu'il sait qu'alors il libre sera, puisque tous les jours vous êtes couchée à neuf heures.
Cassandre
Il est clair que c'est avec elle qu'il va souper.
Colombine
Avec elle ! Tête-à-tête !
Gilles
Sûrement, et c'est joli ; mais il y a mieux, que cela c'est un petit papier que j'ai trouvé dans sa poche, et que je me suis fait lire. Il vous divertira.
Cassandre
Donne.
Elle lit.
Colombine
Voyons. « Mémoire des ouvrages faits et fournis a monsieur Arlequin par Madame Treillard, auteur des robes de fantaisie, maison de l Égalité, galerie, côté de la rue de Richelieu, Au pavillon d Or, n° 41. »
Gilles
Au pavillon d Or ! Il va au bon endroit.
Colombine
« Caraco à la modeste, dégageant la taille, et d'une tournure aussi commode qu'agréable.... Soixante-dix-huit livres. »
Cassandre
Soixante-dix-huit livres !
Se tournant du coté de la porte de la chambre d'Arlequin.
Colombine
Dégageant la taille... Ah ! Je te dégagerai.
Gilles
Vous n'y êtes pas.
Colombine
« Plus, chapeau à la Minerve, d'une forme délicieuse et pleine de goût : l'art s'y trouve caché par l'art, ci... 42 livres. Monsieur Arlequin ayant fourni le ruban, »
Gilles
Le ruban ?... Je gage que c'est celui que vous lui avez donné.
Cassandre
Ah ! Ah !
Colombine
Poursuivons. « Ceinture à la chaste Suzanne, s'attachant avec deux simples agrafes, et très facile à défaire... »
Gilles
Il songe à tout.
Colombine
« Elle est d'un charmant effet..... 25 livres. »
Cassandre
Quelle fastueuse profusion !
Colombine
« Châle à la voyageuse, couvrant la poitrine à volonté, il est admirable à l'oeil.... 36 livres. Total, comptant, dont 181 livres... reçu comptant, dont quittance, etc. »
Gilles
Ce Monsieur Rigaudon, comme il fait danser le cachet.
Cassandre
Ma pauvre fille ! Où en étions nous sans cet honnête garçon !
Il se frappe la poitrine.
Gilles
J'ai fait mon devoir, et ma récompense est là.
Cassandre
Mon tendre ami !
AIR : D'une abeille toujours chérie.
bis.
Colombine
Par les détails de ce mémoire De ma rivale on peut juger ; Arlequin, fier de sa victoire Croit ne rien devoir ménager : Il fait une dépense extrême Pour cet objet qui veut briller ; À moins de frais, et ce soir même Je me charge, de l'habiller.
Gilles
De la tête aux pieds, je vous en prie ; mais il faut que vous les surpreniez ensemble.
Cassandre
Oui.
Gilles
Il est neuf heures ; Arlequin va rentrer ; retirez-vous tous les deux, et sitôt qu'ils seront à table, j'irai vous avertir.
Colombine
Ils vont connaître de quoi je suis capable.
Cassandre
Calmez-vous, cher enfant : une demoiselle bien née se respecte jusques dans sa vengeance, et la fille de Cassandre ne doit jamais oublier le sang dont elle sort.
Colombine
Je serai digne de vous, ô mon père !
Gilles
La belle dignité !
Colombine
Paix ! On vient.
Colombine écoute à la porte d'Arlequin, et Gilles à celle de la rue.
Gilles
Paix.
AIR : N'entend-on rien. (d'Azémia.)
Cassandre
N'entends-tu rien ?
Gilles
Non, rien.
Gilles
Écoutons bien : Il faut ici de la prudence, Du zèle et de l'intelligence.
Cassandre
Laissons-le faire, Tout ira bien.
Gilles
Il faut surtout du mystère ; Tout ira bien.
Gilles
Chut, ne vient-il pas ?
Gilles
Parlons plus bas. Il faut ici, etc. Ce n'est pas l'instant encore ; Le couple heureux ne se doute de rien : Son retour, l'ingrat l'ignore Mon Cachons-nous, et ce soir tout ira bien.
À Gilles.
Cassandre et Colombine se retirent.
Cassandre
Retirons-nous. Observe bien.
Scène 14
Gilles
Il souffle la lumière et se retire derrière la porte du fond.
Gilles
Comme cette affaire-là marche, et quelles suites elle peut avoir !... On ouvre, c'est lui.
Scène 15
Arlequin, Gilles
Se retournant et parlant dans la coulisse.
Le Garçon paraît.
Il le conduit dans sa chambre.
Il allume la chandelle et donne sa lanterne au Garçon.
Il la conduit à la porte.
Il ferme la porte en dedans, et rentre chez lui où il se renferme.
Arlequin
On est couché... Oh ! Oui. Venez-vous, mon petit bon ami ? Ne vous blessez pas... Ne renversez rien... Vous tenez la rampe ?... Prenez garde, il y a une marche cassée. Ah ! Par ici. Posez-là... Bon ; un moment. Tenez, vous viendrez chercher vos plats demain matin, vous me rapporterez ma lanterne, et je vous donnerai pour boire. Votre souper sent bien bon... Allez, mon petit ami, ne vous cassez pas le cou, et n'oubliez pas de fermer la porte de l'allée.
Gilles
Ferme, ferme ta porte, nous te la ferons bien ouvrir.
Il met le couvert.
Arlequin
Mon cher mannequin ! La bonne idée que j'ai eue là ! Je me sens presqu'aussi content que si j'allais souper avec la véritable Colombine.
Gilles
Laissons-les s'établir, et quand ils seront bien train en train, j'irai chercher madame rabat-joie.
Arlequin
Ne t'impatientes pas, mon coeur, je mets la table.
Gilles
Oui, et nous, nous fournirons le dessert.
Arlequin
Souper tête à tête avec un mannequin ! Pourquoi pas ? Puisque je vois dans ce mannequin ma Colombine et tous ses charmes.... C'est comme cela dans le monde...
Gilles
On n'est pas encore à table.
AIR : Pourriez-vous bien douter encore.
bis.
Arlequin
Toujours l'objet qui sait nous plaire Est l'objet le plus enchanteur Et souvent c'est une chimère Qu'enfantent la tête et le coeur : L'amour, au gré de notre envie, Sert notre imagination, Et tous nos plaisirs dans la vie Ne sont, vraiment, qu'illusion.
Gilles
Pas encore à table ! Apparemment qu'ils ont quelque chose à se dire avant de souper... Ils font bien de profiter de ce moment-là : on ne sait pas ce qui peut arriver.
Arlequin
Reste là, ma bonne amie, je vais approcher la table.
Gilles
Elle est là.
Arlequin
Es-tu bien ?... Oui, tu es bien.
Gilles
Je ne peux pas voir sa figure ; c'est bien terrible ça.
Arlequin
Dépêchons-nous, car le souper refroidit.
Il sort.
Gilles
Il refroidit !... Je vais le réchauffer.
Scène 16
Arlequin
Il sert.
Il prend sur l'assiette du mannequin.
Il mange sur son assiette.
Il débouche la bouteille se verse du vin dans les deux verres, pendant la ritournelle du morceau suivant.
AIR : Tu me donneras la mienne.
Il boit dans le verre du mannequin.
Il boit dans son verre.
Arlequin
Pour moi, je bois à la tienne. Pour toi, je bois à la mienne. Tu triches, tu ne bois pas, Je bois et ne triche pas. Ah ! ma chère, ah ! Le charmant repas ! Je veux, ma belle maîtresse En te regardant sans cesse, M'enivrer de tes appas. Pour moi, je bois, etc. Je sens que nous avions besoin de souper.... Le poulet est bien tendre. À toi l'aile, à moi la cuisse.... D'abord je mange pour Colombine.... Et puis je mange pour Arlequin. Il faut que j'aie de l'appétit pour deux ; mais cela ne m'inquiète pas... Je mange si souvent comme quatre... Pour le vin, ma bonne amie, je te demande la permission de le ménager, parce qu'il est bon, et que j'en veux conserver quelques bouteilles que nous vuiderons ensemble, quand tu seras de retour de ton voyage.... Nous allons boire à nos santés.
Scène 17
Gilles, Colombine, Cassandre, Arlequin
Gilles
Encore une fois, laissez dire votre père, et vengez-vous, il serait trop tard demain.
Colombine
Rien ne m'arrêtera.
Cassandre
Doucement, Colombine, Monsieur Arlequin est chez lui ; il ne nous convient ni de forcer sa porte, ni de le déranger.
Colombine
Ni de le déranger !...
Cassandre
Non, ma fille : d'ailleurs, il faut d'abord bien s'assurer du fait, et puis, comme je vous le disais tout à l heure, la réflexion, la précaution, modération, et, surtout, la modération.
Colombine
La modération !
Cassandre
Oui, ma fille. « La modération est le trésor du sage. »
Gilles
Vous l'écoutez ?
Arlequin
Que tu me rends heureux, ma charmante maîtresse !
Elle s'avance près de la porte.
Colombine
Sa charmante maîtresse vous l'entendez.
Cassandre
Un moment.
Colombine
Quelle patience !
Colombine fait un nouveau mouvement, Cassandre la repousse encore.
Gilles
Mais allez donc.
Il se lève de table.
Arlequin
Eh ! La liqueur que j'ai oubliée... Mais il n'est guère que dix heures et demie, le café ne sera pas encore couché... J'y vais.
À Cassandre qui regarde à travers la serrure.
Colombine
Tu as raison. Ôtez-vous de la, mon père.
Il emmène Colombine et Gilles au fond du théâtre.
Cassandre
Il va sortir.
Il sort de sa chambre, dont il laisse la porte ouverte, et dit, en traversant la chambre où sont Cassandre, Colombine et Gilles.
Colombine veut se jeter sur Arlequin, son père la retient.
Arlequin
Je te laisse sans lumière.... Tu n'auras pas peur ! Je ne serai qu'un instant, mon petit ange.
Scène 18
Gilles, Colombine, Cassandre
Gilles
Ça va commencer.
Colombine
Enfin...
Cassandre
Arrêtez, fille trop sentimentale.
Ils entrent tous chez Arlequin.
Gilles
Allez, allez.
Colombine
C'est donc vous, impudente, qui osez venir effrontément ?...
Cassandre
Ma fille, taisez-vous, je vous l'ordonne, il est nécessaire, avant tout, de savoir à qui l'on parle.
Gilles
C'est bien difficile à voir.
Cassandre
Elle n'est point mal.
Colombine
Point mal ?
Cassandre
Point du tout mal ; et je lui trouve même.... l'air...
Gilles
De ce qu'elle est.
Cassandre
Oui, l'air distingué.
Gilles
Pardi ! Ces demoiselles-là ont toujours quelque chose qui les distingue.
Cassandre
Madame, puis-je savoir comment et pourquoi vous vous trouvez, à l'heure qu'il est, chez un jeune homme ?
Gilles
Pourquoi ?
Colombine
Faites-là donc parler.
AIR :
Cassandre
Vous êtes belles Je n'en disconviens pas Mais pour cruelle, Vous ne l'êtes pas.
Colombine
Répondrez-vous, péronnelle ?
Cassandre
Doucement donc, ma fille ; vous lui coupez la parole... Qui êtes-vous ?... Hein !... Plaît-il !... Pas le mot.
Elle lui donne un soufflet.
Colombine
Ah ! Voilà bien des façons.... C'est à moi de l'interroger.
Gilles
C'est ça.
Colombine
Ah ! Grands dieux ! Que vois je ? Arlequin est innocent.
Gilles
Ça n'est pas vrai.
Colombine
Oui, c'est un mannequin, c'est moi, c'est mon portrait... mêmes habits.... même chapeau.... Le ruban que je lui ai donné !
Cassandre
Ma fille a raison.
AIR : De la finale de la Soirée Orageuse,
ENSEMBLE.
Colombine
C'est charmant : pendant mon absence, C'est ainsi qu'il passait son temps ; En secret, à tous les instants Il adorait ma ressemblance.
Cassandre
C'est charmant ; pendant ton absence : C'est ainsi, etc.
Gilles
C'est fâcheux ; pendant son absence, C'est ainsi, etc.
Colombine
Je suis au comble de la joie !... Quel excès de tendresse !... Quel amant!... J'étais loin de m'attendre au bonheur qu'il me procure, et je lui dois la même surprise.
Cassandre
Que veux-tu faire ?
Colombine
Retirez ce mannequin.
Gilles
Vous verrez qu'ils vont se raccommoder.
Gilles et Cassandre se retirent au fond, avec le mannequin dont Colombine prend la place.
Colombine
Il vient, éloignez-vous.
Scène 19
Arlequin, Colombine, Cassandre, Gilles
Il lui prend la main.
Il verse deux verres de liqueur, l'un devant Colombine et l'autre devant lui ; il commence par boire celui de Colombine, qui pendant ce temps-là, prend celui qui est devant Arlequin : il demeure interdit, recule et avance alternativement.
AIR : Ah ! grand dieu, que je l'échappe belle.
Il se recule, Colombine le suit des yeux.
Colombine se lève.
Colombine lui tend les bras.
Il s'enfuit et se jette dans le mannequin.
Fragment dit Maréchal-Ferrant.
Arlequin
Ciel que vois-je ! Est-ce que je sommeille ! Non, certainement, En ce moment, Parbleu je veille ; Cependant, quelle étrange merveille ! Partout en ces lieux Ce mannequin me suit des yeux. Ah ! Grand Dieu ! D'effroi, mon coeur se glace ; Oui ce mannequin Est un lutin... Il me pourchasse... Mannequin, ah ! Par quelle disgrâce, Le diable en ce jour Se mêle-t-il de mon amour ! Ils sont une compagnie.... Je n'ai pas été longtemps, ma petite Colombine, et j'apporte du bon.... C'est du partit amour... On dirait qu'elle me sourit... Ma petite bonne amie.... Ah !... J'ai cru toucher le vrai bras de Colombine... Ce que c'est que de bien aimer ! Il va m'étrangler. Ah !
Colombine
C'est moi.
Arlequin
Eh ! Messieurs, je vous en prie....
Cassandre
C'est ma fille.
Arlequin
Donnez, donnez-moi la vie.
Colombine
C'est moi.
Cassandre
C'est elle, c'est Colombine.
AIR : De la finale de la Soirée Orageuse.
Colombine
Mon ami, pendant mon absence À mon portrait donnait son temps, Je viens réclamer les instants Consacrés à ma ressemblance.
Cassandre
Ce portrait, pendant ton absence, Occupait, seul, tous ses instants ; Ma fille, après un trop long temps, Vient remplacer sa ressemblance.
Gilles
Je croyais qu'ici sa présence M'am[ène]rait d'heureux instants ; Point du tout, j'ai perdu mon temps... Peste soit de la ressemblance !
Il saute au cou de Cassandre et de Gilles, tout-à-tout, et fait toutes les folies que peut inspirer la joie la plus vive.
Arlequin
Eh ! Oui, c'est toi.
Colombine
Moi-même.
Arlequin
Oh ! Oui, je vois bien que ce n'est plus un mannequin.
Colombine
Non, mon ami, c'est la vraie, la fidèle Colombine qui ne croira jamais aimer assez le plus tendre, le plus rare des amants.
Cassandre
Je suis de ton avis, ma file, et ta main doit être sa récompense.
Arlequin
Je vous dirais bien ; beau-père, que je ne me consolais pas comme un autre ; mais j'épouse Colombine en personne et je dis adieu au mannequin.
Gilles
Ah ! Vous ne risquez rien de le jeter au feu ; on n'en manquera pas pour ça.
Arlequin
Toujours gentil comme à votre ordinaire.
Vaudeville
Gilles, Cassandre, Arlequin
AIR : De CHARDINI.
Gilles
Combien de machines mouvantes, Chaque jour on voit ici-bas, Sous mille fermes différentes, On en rencontre à chaque pas, Plus d'une beauté qu'on admire, N'a rien que le visage humain, Et de près nous oblige à dire ; C'est un mannequin, C'est un mannequin.
bis.
Cassandre
Regardez la jeune Glicère À qui l'art prête son pouvoir ; Elle est toujours sûre de plaire À qui ne la voit que le soir : Mais n'allez, galant incommode, La surprendre un peu trop matin, Car de sa marchande de mode C'est le mannequin.
bis.
Arlequin
Peu de talent, beaucoup de zèle, M'ont valu de petits succès ; Ah ! par une bonté nouvelle Accueillez mes nouveaux essais : Vous plaire est toute mon envie, Mais quoique fasse un Arlequin, Si vous ne lui donnez la vie, C'est un mannequin.