Comédie-parade · 1788

Colombine mannequin

de Radet Barré

Représentation
≈ 37 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
318
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Gilles H 115 ≈ 13 min 14
Arlequin H 52 ≈ 10 min 9
Cassandre F 88 ≈ 8 min 11
Colombine H 63 ≈ 6 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Colombine Mannequin
Gilles absentabsentabsentabsentabsentabsent
Arlequin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cassandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Colombine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Colombine Mannequin

Scène 1

Arlequin

Sur la ritournelle de l'air suivant, il va à la perte du fond, et semble admirer sen mannequin ; jeu qu'il répète plusieurs fois pendant l'air.

AIR.

Il reprend la fin de l'air en s'en allant.

Arlequin

Je la vois, oui je la vois là ; Oui, le jour qu'elle s'en alla, Colombine avait tout cela, Avait tout cela, avait tout cela ; Même chapeau paraît sa tête, Ah, pour mon coeur c'est une fête, Une fête, oui tout cela Oui tout cela, oui tout cela, oui tout cela ; C'est une fête, De contempler tout cela, Oui tout cela, oui tout cela, oui tout cela ; Si quelqu'un... soyons discret, Si mon secret se découvrait, Comme on rirait, comme on rirait Du mannequin d'Arlequin. Ah ! dirait-on, Il a perdu, Tout bas, tout bas, Ne disons mot, N'en parlons pas, n'en parlons pas, n'en parlons pas. Il est tard... Il faut que j'aille donner mes leçons, et que je passe à la poste où je trouverai sûrement une lettre de Colombine... C'est bien dommage d'être obligé de sortir... En vérité, j'ai autant de peine à quitter le mannequin qui me représente ma chère Colombine, que si c'était Colombine elle-même... C'est drôle, ça.... Mais c'est qu'aussi c'est sa figure, sa taille, son maintien ; et les habits.... Je les ai fait faire absolument semblables à ceux que portait Colombine, au moment de son départ. On n'a jamais eu pareille idée, parce qu'on n'a jamais aimé comme j'aime; et sans cette douce illusion, il m'aurait été impossible de supporter l'absence de future. Ce cher mannequin ! Je ne le possède que depuis hier soir ; je l'ai amené en fiacre, quand tout le monde a été couché... C'est pourtant avec regret que je me cache de Cassandre.... Il est bon homme ; mais, à son âge on ne sait plus ce que c'est que l'amour. Quant à Gilles, il est si méchant, si bavard, qu'on ne peut rien lui confier.

Scène 2

Cassandre, Arlequin

Cassandre

Ah ! C'est vous Arlequin ?

Arlequin

Bonjour, beau-père..

Cassandre

Je suis bien aise de vous rencontrer. —

Arlequin

Moi aussi.

Cassandre

J'ai à vous entretenir

Il s'en va.

Arlequin

Impossible, beau-père ; l'heure me presse, et les cachets doivent passer ayant tout.

Scène 3

Cassandre

AIR : Du vaudeville de la Soirée Orageuse

Il pose son bouquet, et passe la main sur sa perruque pour lui donner la tournure.

Il va , pour mettre sa perruque, au miroir, et s'arrête.

Même air.

Il met sa perruque, s'essuie avec le linge qu'il a devant lui et arrange sa cravate.

Se regardant au miroir.

Il le voit.

Cassandre

Combien je suis frais et dispos, Pour fleurir ma commère Barbe ! Sa fête vient bien à propos, C'est aujourd'hui mon jour de barbe : Malgré que l'on soit, en effet L'enfant gâté de la nature, L'homme le plus beau, le mieux fait A besoin d'un peu de parure. Ce n'est chez un mince traiteur Où l'on fait toujours maigre chère; C'est chez un gros restaurateur Que nous régale ma commère. De cette maison, en crédit, La réputation est faite ; Et l'on a tout dit, quand on dit : Je vais dîner Au veau qui tête. Hum.... hum !... Tout cela se découvrira; mais songeons à ma toilette. Quel bon repas nous allons avoir ! c'est pour deux heures, et midi vient de sonner. C'est bien dommage que ma fille Colombine soit encore à la campagne de sa chère tante... Elle est aimable, ma fille... Elle a de la voix.... Elle aurait chanté... Paisibles bois... Ça m'aurait fait honneur... Et ce Gilles qui n'est pas encore venu faire mon ménage, et me rendre compte de ses informations sur Arlequin, mon gendre futur.... Il s'amuse à bavarder, à caqueter chez quelques voisines.... Il est si causeur, si trigaud !... Je suis bien, très bien... Mais Gilles, Gilles...

Scène 4

Cassandre, Gilles

Cassandre

Eh ! Allons donc, allons donc : mon habit ?

Gilles

Je le tiens.

Cassandre

À quelle heure tu arrives !

Gilles

Ah ! Ah !

Cassandre

Comment ? Ah ! Ah !

AIR : On compterait les diamants.

Gilles

Si j'ai tardé quelques instants C'est pour apprendre des nouvelles ; Ah ! Je n'ai pas perdu mon temps Allez, allez, j'en sais de belles ; Et, vraiment, je suis enchanté, Car de bien honnêtes personnes, Dieu merci, m'en ont raconté Plus de mauvaises que de bonnes.

Cassandre

Tu as donc découvert ?...

AIR : Des trembleurs.

Gilles

Ah ! si je me mets en nage En faisant chaque ménage? Quel plaisir je me ménage De l'entresol au grenier ! Je fais, d'étage en étage, Circuler le caquetage, Et jamais au tripotage Je n'arrive le dernier. Si j'ai découvert oui ; j'ai de la peine dans mon état, mais j'ai du plaisir.

Cassandre

Mais, maudit bavard...

Même air.

Gilles

J'ai su de la boulangère Que l'amant de la lingère La quitte pour la bouchère Qui n'a plus le tapissier , ; Puis on dit, chez la portière, Que ce matin la fruitière A battu la chaircuitière Pour avoir le pâtissier.

Cassandre

Qu'est-ce que c'est que la lingère, la chaircuitière, le pâtissier ? Ce n'est pas là ce que je t'ai chargé de découvrir.

Gilles

Quand je vous dis que je sais tout ce qui se passe dans le quartier.

Cassandre

Tout, hors ce qu'il faut savoir ; car, enfin, tu ne sais rien sur Arlequin.

Gilles

Je ne sais rien sur Arlequin ?... Ah ! C'est un joli garçon que votre Monsieur Arlequin !

Cassandre

Comment ?

Gilles

Il n'a pas dû s'ennuyer dans sa chambre, cette nuit.

Cassandre

Pourquoi ?

Gilles

Il n'y était pas seul !

Cassandre

Il n'y était pas seul ?

Gilles

Non, Monsieur, il n'y était pas seul. Hier soir, je sortais de souper Aux Bons Amis... Il y avait eu du bruit, des bouteilles cassées, des assiettes jetées à la tête... Je m'en revenais bien content...

Cassandre

Au fait.

Gilles

J'ai entendu qu'on se disputait au café de l'Union vis-à-vis chez-vous : j'y entrais pour m'amuser un instant , lorsqu'une voiture s'est arrêtée à votre porte ; et comme il ne faut rien perdre, j'ai voulu voir si ce n'était pas la voisine du second qui rentrait avec son autre amoureux.

Cassandre

Finiras-tu ?

Gilles

Point du tout ; c'était Arlequin.

Cassandre

Après ?

Gilles

Je me suis tapis derrière l'échoppe du savetier, et de là, j'ai vu le susdit Arlequin, payer le cocher, ouvrir la portière, prendre une dame dans ses bras, et se glisser, avec elle, dans l'allée ; dont il a, tout doucement, tout doucement, refermé la porte.

Cassandre

Ah ! Traître d'Arlequin !

Gilles

Vous devinez bien que je suis resté à mon poste... J'ai attendu longtemps, très longtemps, et très inutilement.

Cassandre

Elle y est restée ?

Gilles

J'avais froid, j'étais gelé, je m'ennuyais, je m'impatientais... Par bonheur pour moi, j'ai eu la satisfaction de voir Monsieur Ledru sortir, à une heure du matin, de chez votre nièce Doucet, donc le mari est a la campagne ; et comme je m'en allais, sur les deux heures, j'ai été assez heureux pour faire battre deux gros chiens gui n'y pensaient pas.

Cassandre

Une femme, la nuit, chez Arlequin ! Lui que je croyais si sage, lui dont ma fille ne cessait de me vanter l'amour et la fidélité.

Gilles

Ah ! Monsieur, il est maître de danse, et ces gens-là....

Cassandre

Tu as raison, c'est un état trop critique pour les moeurs.

Gilles

À qui le dites-vous ?

AIR : Ton humeur est Catherine.

Cassandre

Bien souvent, avec la danse La jeunesse va le trot ; Et de cadence en cadence, Elle fait un pas de trop : Aux dépens de la famille, Plus d'un maître, à l'impromptu, En faisant danser la fille A fait sauter la vertu.

Gilles

C'est comme la fille de Madame Dorothée ; l'autre jour, la mère n'était pas là...

Cassandre

Eh ! Que m'importe la de Madame Dorothée, je chez moi à la mienne... Mais Arlequin, que j'ai logé, à qui j'ai donné, pour soixante-dix-huit livres, cette chambre et ce cabinet, que j'ai toujours loués quatre-vingt francs... C'est un serpent que j'ai réchauffé dans mon sein.

Gilles

Ah ! Sûrement que est un. Eh ! Qui l'a deviné ? Moi. Qui s'est aperçu de son air distrait et embarrassé ? Moi. Qui vous a dit qu'il y avait de la cachotterie sur jeu ? Encore moi. Qui vous a fait remarqué que depuis plus de quinze jours il n'était pas venu une seule fois le soir comme de coutume, faire votre petit domino ? Encore moi.

Cassandre

C'est vrai.

Gilles

Je vous dis qu'en fait d'espionnage et de rapport, je ne vous conseille pas de chercher mon pareil, vous ne le trouveriez, car vous ne le trouveriez pas. Aussi, je peux me flatter que dans tout le quartier, il n'y a qu'une voix sur mon compte.

Cassandre

Paix... C'est Arlequin, dissimulons.

Scène 5

Arlequin, Cassandre, Gilles

AIR : Une petite fillette.

bis.

Arlequin

Ah ! Que la poste est tardive ! On s'écrit chaque matin ; Hélas ! Avec la missive Le courrier reste en chemin. Eh ! Aie, eh ! Hue, eh ! Clic, eh ! Clac, il fait grand train, Et jamais n'arrive. Trop heureux l'amant qui pourrait Porter lui-même son billet ! Piquant des deux, il partirait, Galoperait, Arriverait, Sans faire tant claquer son fouet.

Cassandre

Qu'est-ce que c'est, Monsieur Arlequin, que voulez-vous dire ?

Arlequin

Je veux dire, beau-père, que je viens de la poste, qu'il n'y a de lettre ni pour vous, ni pour moi, et que je suis très en colère contre la poste, parce que c'est la faute de la poste, et non pas celle de Colombine, qui m'écrit à chaque poste.

Cassandre

Ah ! Vous songez toujours à ma fille ?

Arlequin

Si j'y songe !

Gilles

Je gage qu'il va mentir.

Cassandre

C'est que dans votre état, vos leçons.... vos charmantes écolières...

Arlequin

Mes charmantes écolières me rappellent celle que j'aime.

Gilles

Je n'aurais pas deviné celui là.

AIR : De Joconde.

Arlequin

J'aperçois, dans un joli bras, Le bras de Colombine : Je trouve, dans un joli pas, Le pas de Colombine : J'admire, dans un pied mignon, Le pied, de Colombine, Et si je vois un oeil fripon C'est l'oeil de Colombine.

Gilles

C'est trop fort.

Cassandre

Ah ! Vous voyez tout ça !

Même air.

Arlequin

Oui dans tous les jolis minois, Je vois ma Colombine ; Dans tous les jolis sons de voix, J'entends ma Colombine ; Partout mon oeil et mon esprit M'offrent ma Colombine ; Oui, mais partout mon coeur me dit : Ce n'est pas Colombine.

Cassandre

Il a pourtant l'air de bonne foi.

À Arlequin.

Gilles

Vous donnez là-dedans, vous ? Moi, je n'y tiens pas. Votre clef, que j'aille faire votre chambre.

Arlequin

Non, je te remercie ; je la ferai moi-même.

Gilles

Vous-même ?

Arlequin

Oui, j'ai des raisons pour cela.

Gilles

Elle est encore chez lui.

Cassandre

Ah ! Sainte Vierge !

Arlequin

Sans adieu, beau-père : vous allez dîner en ville, bon appétit.

Cassandre

Un moment, Monsieur Arlequin, j'ai à vous dire...

Arlequin

Dites.

Cassandre

Entrons chez vous.

Arlequin

Non.

Cassandre

Non !

Arlequin

J'ai affaire, et vous me gêneriez.

Gilles

C'est clair.... Elle y est.

Cassandre

Ainsi, vous ne voulez pas que j'entre chez vous ?

Gilles

Pas plus que moi.

Arlequin

J'ai besoin de me distraire de l'absence de Colombine ; et je ne me distrais pas comme un autre.

Cassandre

Mais, Monsieur Arlequin.....

AIR : On doit soixante mille francs.

bis.

Arlequin

Loin de l'objet de mon amour, Papa, vous voyez chaque jour Comment je me désole.

Cassandre

Vous vous désolez !

bis.

Il entre chez lui, ferme soigneusement sa porte et passé dans le cabinet du fond.

Arlequin

Vous n'en pouvez douter ; mais Vous, ne devineriez jamais Comment je me console.

Scène 6

Gilles, Cassandre

Gilles

Eh ! Bien, vous êtes content de lui !.... Il ne vous cache rien.

Gilles lui donne sa canne.

Cassandre

Si je n'avais pas besoin de tout mon enjouement pour faire honneur au dîner de Madame Barbe, j'entrerais dans une colère... que je remets à ce soir, parce que la colère tue la gaîté et l'appétit.

Gilles

Prenez-y garde.

Cassandre

Sois tranquille : je sens que je dînerai, et je sais trop bien vivre pour me lever de table le premier ; mais dès qu'il n'y aura plus personne, j'arrive ici, je m'explique avec Arlequin, je romps le mariage, et j'écris à ma fille de n'y plus songer.

Gilles

C'est bien, et je ne vous croyais pas tant d'esprit, avec votre air simple...

Cassandre

C'est un parti pris, j'écrirai.

Gilles

Et de la bonne encre.

Cassandre

Oui, avec ménagement ; ma fille est sensible, tendre, vive...

Gilles

Vive ? Emportée, jalouse, passionnée, colère, vindicative ; enfin c'est tout le portrait de madame votre épouse.

Cassandre

C'est vrai.

Gilles

C'était une fière femme celle-là ! Et comme elle était aimable ! Comme elle vous menait !... Vous souvenez-vous de ce ruban que vous aviez envoyé à la petite couturière !

Cassandre

Allons, allons...

Gilles

Quel soufflet Madame vous donna ! Ah ! Mon dieu, mon dieu ! Quel soufflet ! La perruque en l'air, la tête contre le mur... C'était superbe.

Il regarde à sa montre.

Cassandre

Finis tes plaisanteries Mais voyons, ne perdons point la tète.

Gilles

Cette femme-là avait bien des qualités !

Cassandre

Deux heures moins cinq minutes !

Gilles

Allez, allez, pendant votre absence, je tâcherai de découvrir encore quelque chose sur Arlequin.

Cassandre

Le fourbe ! Je le croyais si sincère !

Gilles

Moi, j'ai toujours pensé que c'était un hypocrite.

AIR : Non, je ne ferai pas , etc.

Il sort.

Cassandre

Quel visage trompeur ! Hélas ! Mon pauvre Gille, Comme nous dit Gilblas, ou Gilbert, ou Virgile « Ah ! Ne devrait-on pas, à des signes certains, Reconnaître le coeur des perfides humains. »

Scène 7

Gilles

Il s'arrête.

Il regarde.

Il écoute.

Il appelle.

Gilles

Me voilà seul, faisons notre ouvrage. Cependant je voudrais bien voir la demoiselle ou la dame qui est là-dedans... Si je la connaissais, quelle bonne affaire ! J'irais chercher le père, ou le mari ; ça ferait un scène charmante, et qui divertirait tout le quartier... Regardons par la serrure... Je ne vois rien... Je n'entends rien... Faut que je les dérange. Monsieur Arlequin.

Scène 8

Arlequin, Gilles

Arlequin

Quoi !

Gilles

Vous ne voulez donc pas que je fasse votre chambre ?

Arlequin

Non.

Gilles

Ce serait l'affaire d'un instant.

Arlequin

Laisse-moi tranquille.

Gilles

Monsieur Arlequin... Mon bon ami.

Arlequin

Hé bien, qu'est-ce que tu veux ?

Gilles

Ouvrez-moi, je vous en prie.

Arlequin

Au diable.

Gilles

C'est elle qui ne veut pas que se la voie, et sûrement que je la connais.... Je ne quitterai pas.

Il cherche dans le tiroir de la table.

Arlequin

N'oublions pas la lettre que j'ai écrite à mon ami le sculpteur, pour le remercier de m'avoir prêté son mannequin.

Il le met dans sa poche.

Gilles

Un papier écrit ? Et je ne sais pas lire ! C'est égal, je saurai ce que c'est.

AIR : De la tourière.

Arlequin

Que aurons d'agrément Dans notre petit ménage ! Que nous aurons d'agrément Tous les jours en nous aimant ! La voici.... J'y ai mis des compliments à sa petite femme. Elle le rend heureux sa petite femme. Ah ! Colombine fera aussi mon bonheur.

Gilles

Pan, pan, pan, pan, pan, pan, pan.

Arlequin

Oh ! Vive le mariage !

Gilles

Pan, pan, pan, etc.

Arlequin

Que nous aurons d'agrément !

Gilles

Monsieur Arlequin, votre habit est prêt.

Arlequin

Tout à l heure.

Gilles

Oh ! Je la verrai.

Il ouvre sa porte, et comme Gilles va pour entrer, il le repousse d'une main, prend son habit de l'autre et le jette sur une chaise.

Il sort, et ferme sa porte.

Arlequin

Je vais porter ma lettre à la petite poste, et commander mon souper. C'est bon.

Gilles

En vérité, Monsieur Arlequin, c'est bien mal de votre part.

Arlequin

Comment ?

Gilles

Moi qui ai toute la confiance de Monsieur Cassandre, il est bien étonnant que je n'aie pas la vôtre.

AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.

D'un air mystérieux.

Après avoir regardé autour de lui.

Il sort.

Arlequin

Aussi bien que Monsieur Cassandre Je sais qu'on peut compter sur toi. , Personne ne peut nous entendre...,, Mon ami, Gilles, écoute moi De jaser tu n'as point envie, Je, te connais discret, prudent. Comme aujourd'hui, toute la vie Je te prendrai pour confident. C'est là ce qui te chagrine ? Tu as tort.

Scène 9

Gilles

Il regarde le papier pris dans la poche d'Arlequin.

Il va à la porte.

Gilles

Ah ! Tu te moques de moi... Je te revaudrai peut ami. Il fallait que mon père et ma mère fussent bien bornés, pour ne m'avoir pas appris à lire... Ah ! Les gens de cette espèce-là.... Et si je savais écrire donc... Ça serait bien mieux. On contrefait son écriture. On imite celle des autres... et les lettres anonymes !..., Ah ! Il n'y a rien au-dessus d'une lettre anonyme ! On vient. Me trompai je ?... Tiens ! C'est Colombine ! Quel bonheur !

Scène 10

Gilles, Colombine

Gilles

Quoi ! C'est vous.

Colombine

J'arrive.

Gilles

Par la poste ?

AIR : De la croisée.

bis.

Colombine

Les chevaux sont toujours trop Lents Au gré d'une sensible amante, Et j'ai présumé que les vents Répondraient mieux à mon attente : J'ai pris mon parti lestement, Et sans mettre le pied à terre J'arrive auprès de mon amant, Par le coche d'Auxerre.

Gilles

C'est bien, car il est sorti.. Mais vous ne deviez pas revenir sitôt ?... Ah ! Je vois ce que c'est. Vous avez eu quelques soupçons sur Arlequin ; vous avez voulu le surprendre.

AIR : Si l'on pouvait rompre la chaîne,

Colombine

On peut s'abaisser à surprendre Celui que l'on doit éprouver ; Plus il est loin de vous attendre Plus on se presse d'arriver : Mais une amante bien éprise Du fidèle objet de ses voeux, Ne lui ménage une surprise Que pour le rendre plus heureux. Moi ?

Gilles

Vous en raffolez donc toujours ?

Colombine

Plus que jamais.

Gilles

C'est bien, car il ne vous aime plus.

Colombine

Il ne m'aime plus ?

Gilles

Non, mais il en aime une autre.

Colombine

Une autre ?

Gilles

Et ce qu'il y a de bon, c'est que tous les jours il dit à votre père qu'il ne songe qu'à vous, et qu'il vivra que pour vous. C'est le plus grand menteur que je connaisse.

Même air.

Colombine

Ce changement est impossible, Arlequin me connaît trop bien : Il sait trop que, tendre et sensible, Mon coeur s'alarme pour un rien, Oui, je l'aime plus que la vie ! Et s'il m'abandonnait, hélas ! Je sens trop qu'à sa perfidie Le traître ne survivrait pas.

Gilles

Rien de plus juste.

Colombine

Mais non, tu es mal instruit.

Gilles

Mal instruit !

Colombine

La preuve ?

Il appelle.

Gilles

La preuve ! Mademoiselle.... Madame....

Colombine

Que fais-tu ?

Gilles

J'appelle la preuve.

Colombine

Quoi !

Gilles

Elle est ici.

Colombine

Qui ?

Gilles

La preuve...

Colombine

La preuve !

Gilles

Dame, je ne connais pas son autre nom. Tout ce que je sais, c'est que votre rivale est chez votre amant, qu'elle y a passé la nuit, et que votre amant ne se di[s]pose pas du tout à la renvoyer.

Colombine

Elle est chez lui !... Grands dieux V

Gilles

Ça vous fait bien de la peine, n'est-ce pas ?... Chaque mot que je vous dis, vous déchire l'âme... J'en étais sûr.

Colombine

Elle y a passé la nuit !... Mon père le sait-il ?

Gilles

Sûrement... Il est allé dîner en ville.

Colombine

Quel parti prendre ?

Gilles

Ah ! Vous avez un caractère, vous ; mais pour monsieur Cassandre, c'est un pauvre homme, et plus je le connais plus je crois qu'il n'est pas plus votre père que moi.

Colombine

N'importe, tel qu'il est, va le chercher.

Gilles

Ah ! Ça, vous allez faire une scène, j'y compte. Vous voilà outragée comme on ne l'a jamais été ; il faut vous montrer.

Colombine

Va chercher mon père.

Gilles

Point, d'explication, injures, soufflets, coups de poings.

Colombine

Va chercher mon père, te dis-je,

AIR : Fanfare de Saint-Cloud.

Il sort.

Gilles

À l'excès de votre rage Sa présence ajoutera : Quel effroyable tapage ! Rien ne vous arrêtera. Que la scène sera belle ! Ah ! D'avance je la vois De grâce, Mademoiselle, Me commencez pas sans moi. Bon ! J'y vais.

Scène 11

Colombine

AIR.

Même air.

bis.

bis. etc.

Colombine

Quel est cet objet charmant, Cette nouvelle maîtresse, Qui de mon perfide amant, Vient m'enlever la tendresse ! Si je pouvais, avec adresse, Causer avec elle un moment, Causer avec elle un moment. Ah ! C'est l'ardeur, dans l'ardeur Dans l'ardeur qui me transporte, Je sais,je sais bien pourquoi Je n'aime pas une porte, Je n'aime pas une porte Entre ma rivale et moi, Entre ma rivale et moi, Entre ma rivale et moi. Dans un tel événement, Une amante sans courage Souffrirait impunément, Un aussi sanglant outrage. Les yeux en pleurs, fuyant l'orage Elle irait cacher son tourment..... Moi, dans l'ardeur Ainsi donc ma rivale est là, et je ne suis arrivée que pour être témoin de la trahison d'Arlequin !... L'ingrat !... En mon absence, et sous les yeux de mon père... Mais pour qui le monstre m'a-t-il délaissée ?

Scène 12

Cassandre, Colombine

bis.

Cassandre

Quand je bois du vin clairet Tout tourne.

Colombine

Mon père !

Ils s'embrassent.

Cassandre

Ma fille. Ma joie égale ma surprise, et la force du sentiment.... L'explosion de la tendresse... La nature d'un coeur paternel...

Colombine

Oui, mon père ; mais ce n'est pas cela dont il s'agit.

Cassandre

Non, et j'ai à vous préparer sur un petit accident....

Colombine

Je sais tout : Gilles m'a tout dit.

Cassandre

Tu vois, ma fille, j'en ai l'âme navrée, et sans le dîner de Madame Barbe, j'aurais déjà pris un parti.

Elle frappe rudement à la ports d'Arlequin.

Colombine

Le mien est pris.

AIR : De la découpure.

Cassandre

Ah ! Ma fille, que faites-vous ?

Elle frappe plus fort.

Colombine

Ouvrez sans mystère Vous voulez en vain, vous taire.

Cassandre

Ah ! Ma fille, que faites-vous !

Colombine

Ouvrez, dépêchez, paraissez devant nous.

Cassandre

Modérez, modérez, modérez-vous.

Colombine

Non, non ma vengeance Doit égaler, mon oeuvre.

Scène 13

Gilles, Cassandre, Colombine

Il allume la chandelle.

Gilles

Arrêtez, arrêtez, arrêtez-vous. Je viens augmenter votre juste courroux.

Cassandre

Qu'est-ce que c'est ?

Colombine

Parle.

Gilles

Le traiteur vient de me dire qu'Arlequin a commandé un souper pour deux : on doit le lui apporter à neuf heures et demie, et cela, parce qu'il sait qu'alors il libre sera, puisque tous les jours vous êtes couchée à neuf heures.

Cassandre

Il est clair que c'est avec elle qu'il va souper.

Colombine

Avec elle ! Tête-à-tête !

Gilles

Sûrement, et c'est joli ; mais il y a mieux, que cela c'est un petit papier que j'ai trouvé dans sa poche, et que je me suis fait lire. Il vous divertira.

Cassandre

Donne.

Elle lit.

Colombine

Voyons. « Mémoire des ouvrages faits et fournis a monsieur Arlequin par Madame Treillard, auteur des robes de fantaisie, maison de l Égalité, galerie, côté de la rue de Richelieu, Au pavillon d Or, n° 41. »

Gilles

Au pavillon d Or ! Il va au bon endroit.

Colombine

« Caraco à la modeste, dégageant la taille, et d'une tournure aussi commode qu'agréable.... Soixante-dix-huit livres. »

Cassandre

Soixante-dix-huit livres !

Se tournant du coté de la porte de la chambre d'Arlequin.

Colombine

Dégageant la taille... Ah ! Je te dégagerai.

Gilles

Vous n'y êtes pas.

Colombine

« Plus, chapeau à la Minerve, d'une forme délicieuse et pleine de goût : l'art s'y trouve caché par l'art, ci... 42 livres. Monsieur Arlequin ayant fourni le ruban, »

Gilles

Le ruban ?... Je gage que c'est celui que vous lui avez donné.

Cassandre

Ah ! Ah !

Colombine

Poursuivons. « Ceinture à la chaste Suzanne, s'attachant avec deux simples agrafes, et très facile à défaire... »

Gilles

Il songe à tout.

Colombine

« Elle est d'un charmant effet..... 25 livres. »

Cassandre

Quelle fastueuse profusion !

Colombine

« Châle à la voyageuse, couvrant la poitrine à volonté, il est admirable à l'oeil.... 36 livres. Total, comptant, dont 181 livres... reçu comptant, dont quittance, etc. »

Gilles

Ce Monsieur Rigaudon, comme il fait danser le cachet.

Cassandre

Ma pauvre fille ! Où en étions nous sans cet honnête garçon !

Il se frappe la poitrine.

Gilles

J'ai fait mon devoir, et ma récompense est là.

Cassandre

Mon tendre ami !

AIR : D'une abeille toujours chérie.

bis.

Colombine

Par les détails de ce mémoire De ma rivale on peut juger ; Arlequin, fier de sa victoire Croit ne rien devoir ménager : Il fait une dépense extrême Pour cet objet qui veut briller ; À moins de frais, et ce soir même Je me charge, de l'habiller.

Gilles

De la tête aux pieds, je vous en prie ; mais il faut que vous les surpreniez ensemble.

Cassandre

Oui.

Gilles

Il est neuf heures ; Arlequin va rentrer ; retirez-vous tous les deux, et sitôt qu'ils seront à table, j'irai vous avertir.

Colombine

Ils vont connaître de quoi je suis capable.

Cassandre

Calmez-vous, cher enfant : une demoiselle bien née se respecte jusques dans sa vengeance, et la fille de Cassandre ne doit jamais oublier le sang dont elle sort.

Colombine

Je serai digne de vous, ô mon père !

Gilles

La belle dignité !

Colombine

Paix ! On vient.

Colombine écoute à la porte d'Arlequin, et Gilles à celle de la rue.

Gilles

Paix.

AIR : N'entend-on rien. (d'Azémia.)

Cassandre

N'entends-tu rien ?

Gilles

Non, rien.

Gilles

Écoutons bien : Il faut ici de la prudence, Du zèle et de l'intelligence.

Cassandre

Laissons-le faire, Tout ira bien.

Gilles

Il faut surtout du mystère ; Tout ira bien.

Gilles

Chut, ne vient-il pas ?

Gilles

Parlons plus bas. Il faut ici, etc. Ce n'est pas l'instant encore ; Le couple heureux ne se doute de rien : Son retour, l'ingrat l'ignore Mon Cachons-nous, et ce soir tout ira bien.

À Gilles.

Cassandre et Colombine se retirent.

Cassandre

Retirons-nous. Observe bien.

Scène 14

Gilles

Il souffle la lumière et se retire derrière la porte du fond.

Gilles

Comme cette affaire-là marche, et quelles suites elle peut avoir !... On ouvre, c'est lui.

Scène 15

Arlequin, Gilles

Se retournant et parlant dans la coulisse.

Le Garçon paraît.

Il le conduit dans sa chambre.

Il allume la chandelle et donne sa lanterne au Garçon.

Il la conduit à la porte.

Il ferme la porte en dedans, et rentre chez lui où il se renferme.

Arlequin

On est couché... Oh ! Oui. Venez-vous, mon petit bon ami ? Ne vous blessez pas... Ne renversez rien... Vous tenez la rampe ?... Prenez garde, il y a une marche cassée. Ah ! Par ici. Posez-là... Bon ; un moment. Tenez, vous viendrez chercher vos plats demain matin, vous me rapporterez ma lanterne, et je vous donnerai pour boire. Votre souper sent bien bon... Allez, mon petit ami, ne vous cassez pas le cou, et n'oubliez pas de fermer la porte de l'allée.

Gilles

Ferme, ferme ta porte, nous te la ferons bien ouvrir.

Il met le couvert.

Arlequin

Mon cher mannequin ! La bonne idée que j'ai eue là ! Je me sens presqu'aussi content que si j'allais souper avec la véritable Colombine.

Gilles

Laissons-les s'établir, et quand ils seront bien train en train, j'irai chercher madame rabat-joie.

Arlequin

Ne t'impatientes pas, mon coeur, je mets la table.

Gilles

Oui, et nous, nous fournirons le dessert.

Arlequin

Souper tête à tête avec un mannequin ! Pourquoi pas ? Puisque je vois dans ce mannequin ma Colombine et tous ses charmes.... C'est comme cela dans le monde...

Gilles

On n'est pas encore à table.

AIR : Pourriez-vous bien douter encore.

bis.

Arlequin

Toujours l'objet qui sait nous plaire Est l'objet le plus enchanteur Et souvent c'est une chimère Qu'enfantent la tête et le coeur : L'amour, au gré de notre envie, Sert notre imagination, Et tous nos plaisirs dans la vie Ne sont, vraiment, qu'illusion.

Gilles

Pas encore à table ! Apparemment qu'ils ont quelque chose à se dire avant de souper... Ils font bien de profiter de ce moment-là : on ne sait pas ce qui peut arriver.

Arlequin

Reste là, ma bonne amie, je vais approcher la table.

Gilles

Elle est là.

Arlequin

Es-tu bien ?... Oui, tu es bien.

Gilles

Je ne peux pas voir sa figure ; c'est bien terrible ça.

Arlequin

Dépêchons-nous, car le souper refroidit.

Il sort.

Gilles

Il refroidit !... Je vais le réchauffer.

Scène 16

Arlequin

Il sert.

Il prend sur l'assiette du mannequin.

Il mange sur son assiette.

Il débouche la bouteille se verse du vin dans les deux verres, pendant la ritournelle du morceau suivant.

AIR : Tu me donneras la mienne.

Il boit dans le verre du mannequin.

Il boit dans son verre.

Arlequin

Pour moi, je bois à la tienne. Pour toi, je bois à la mienne. Tu triches, tu ne bois pas, Je bois et ne triche pas. Ah ! ma chère, ah ! Le charmant repas ! Je veux, ma belle maîtresse En te regardant sans cesse, M'enivrer de tes appas. Pour moi, je bois, etc. Je sens que nous avions besoin de souper.... Le poulet est bien tendre. À toi l'aile, à moi la cuisse.... D'abord je mange pour Colombine.... Et puis je mange pour Arlequin. Il faut que j'aie de l'appétit pour deux ; mais cela ne m'inquiète pas... Je mange si souvent comme quatre... Pour le vin, ma bonne amie, je te demande la permission de le ménager, parce qu'il est bon, et que j'en veux conserver quelques bouteilles que nous vuiderons ensemble, quand tu seras de retour de ton voyage.... Nous allons boire à nos santés.

Scène 17

Gilles, Colombine, Cassandre, Arlequin

Gilles

Encore une fois, laissez dire votre père, et vengez-vous, il serait trop tard demain.

Colombine

Rien ne m'arrêtera.

Cassandre

Doucement, Colombine, Monsieur Arlequin est chez lui ; il ne nous convient ni de forcer sa porte, ni de le déranger.

Colombine

Ni de le déranger !...

Cassandre

Non, ma fille : d'ailleurs, il faut d'abord bien s'assurer du fait, et puis, comme je vous le disais tout à l heure, la réflexion, la précaution, modération, et, surtout, la modération.

Colombine

La modération !

Cassandre

Oui, ma fille. « La modération est le trésor du sage. »

Gilles

Vous l'écoutez ?

Arlequin

Que tu me rends heureux, ma charmante maîtresse !

Elle s'avance près de la porte.

Colombine

Sa charmante maîtresse vous l'entendez.

Cassandre

Un moment.

Colombine

Quelle patience !

Colombine fait un nouveau mouvement, Cassandre la repousse encore.

Gilles

Mais allez donc.

Il se lève de table.

Arlequin

Eh ! La liqueur que j'ai oubliée... Mais il n'est guère que dix heures et demie, le café ne sera pas encore couché... J'y vais.

À Cassandre qui regarde à travers la serrure.

Colombine

Tu as raison. Ôtez-vous de la, mon père.

Il emmène Colombine et Gilles au fond du théâtre.

Cassandre

Il va sortir.

Il sort de sa chambre, dont il laisse la porte ouverte, et dit, en traversant la chambre où sont Cassandre, Colombine et Gilles.

Colombine veut se jeter sur Arlequin, son père la retient.

Arlequin

Je te laisse sans lumière.... Tu n'auras pas peur ! Je ne serai qu'un instant, mon petit ange.

Scène 18

Gilles, Colombine, Cassandre

Gilles

Ça va commencer.

Colombine

Enfin...

Cassandre

Arrêtez, fille trop sentimentale.

Ils entrent tous chez Arlequin.

Gilles

Allez, allez.

Colombine

C'est donc vous, impudente, qui osez venir effrontément ?...

Cassandre

Ma fille, taisez-vous, je vous l'ordonne, il est nécessaire, avant tout, de savoir à qui l'on parle.

Gilles

C'est bien difficile à voir.

Cassandre

Elle n'est point mal.

Colombine

Point mal ?

Cassandre

Point du tout mal ; et je lui trouve même.... l'air...

Gilles

De ce qu'elle est.

Cassandre

Oui, l'air distingué.

Gilles

Pardi ! Ces demoiselles-là ont toujours quelque chose qui les distingue.

Cassandre

Madame, puis-je savoir comment et pourquoi vous vous trouvez, à l'heure qu'il est, chez un jeune homme ?

Gilles

Pourquoi ?

Colombine

Faites-là donc parler.

AIR :

Cassandre

Vous êtes belles Je n'en disconviens pas Mais pour cruelle, Vous ne l'êtes pas.

Colombine

Répondrez-vous, péronnelle ?

Cassandre

Doucement donc, ma fille ; vous lui coupez la parole... Qui êtes-vous ?... Hein !... Plaît-il !... Pas le mot.

Elle lui donne un soufflet.

Colombine

Ah ! Voilà bien des façons.... C'est à moi de l'interroger.

Gilles

C'est ça.

Colombine

Ah ! Grands dieux ! Que vois je ? Arlequin est innocent.

Gilles

Ça n'est pas vrai.

Colombine

Oui, c'est un mannequin, c'est moi, c'est mon portrait... mêmes habits.... même chapeau.... Le ruban que je lui ai donné !

Cassandre

Ma fille a raison.

AIR : De la finale de la Soirée Orageuse,

ENSEMBLE.

Colombine

C'est charmant : pendant mon absence, C'est ainsi qu'il passait son temps ; En secret, à tous les instants Il adorait ma ressemblance.

Cassandre

C'est charmant ; pendant ton absence : C'est ainsi, etc.

Gilles

C'est fâcheux ; pendant son absence, C'est ainsi, etc.

Colombine

Je suis au comble de la joie !... Quel excès de tendresse !... Quel amant!... J'étais loin de m'attendre au bonheur qu'il me procure, et je lui dois la même surprise.

Cassandre

Que veux-tu faire ?

Colombine

Retirez ce mannequin.

Gilles

Vous verrez qu'ils vont se raccommoder.

Gilles et Cassandre se retirent au fond, avec le mannequin dont Colombine prend la place.

Colombine

Il vient, éloignez-vous.

Scène 19

Arlequin, Colombine, Cassandre, Gilles

Il lui prend la main.

Il verse deux verres de liqueur, l'un devant Colombine et l'autre devant lui ; il commence par boire celui de Colombine, qui pendant ce temps-là, prend celui qui est devant Arlequin : il demeure interdit, recule et avance alternativement.

AIR : Ah ! grand dieu, que je l'échappe belle.

Il se recule, Colombine le suit des yeux.

Colombine se lève.

Colombine lui tend les bras.

Il s'enfuit et se jette dans le mannequin.

Fragment dit Maréchal-Ferrant.

Arlequin

Ciel que vois-je ! Est-ce que je sommeille ! Non, certainement, En ce moment, Parbleu je veille ; Cependant, quelle étrange merveille ! Partout en ces lieux Ce mannequin me suit des yeux. Ah ! Grand Dieu ! D'effroi, mon coeur se glace ; Oui ce mannequin Est un lutin... Il me pourchasse... Mannequin, ah ! Par quelle disgrâce, Le diable en ce jour Se mêle-t-il de mon amour ! Ils sont une compagnie.... Je n'ai pas été longtemps, ma petite Colombine, et j'apporte du bon.... C'est du partit amour... On dirait qu'elle me sourit... Ma petite bonne amie.... Ah !... J'ai cru toucher le vrai bras de Colombine... Ce que c'est que de bien aimer ! Il va m'étrangler. Ah !

Colombine

C'est moi.

Arlequin

Eh ! Messieurs, je vous en prie....

Cassandre

C'est ma fille.

Arlequin

Donnez, donnez-moi la vie.

Colombine

C'est moi.

Cassandre

C'est elle, c'est Colombine.

AIR : De la finale de la Soirée Orageuse.

Colombine

Mon ami, pendant mon absence À mon portrait donnait son temps, Je viens réclamer les instants Consacrés à ma ressemblance.

Cassandre

Ce portrait, pendant ton absence, Occupait, seul, tous ses instants ; Ma fille, après un trop long temps, Vient remplacer sa ressemblance.

Gilles

Je croyais qu'ici sa présence M'am[ène]rait d'heureux instants ; Point du tout, j'ai perdu mon temps... Peste soit de la ressemblance !

Il saute au cou de Cassandre et de Gilles, tout-à-tout, et fait toutes les folies que peut inspirer la joie la plus vive.

Arlequin

Eh ! Oui, c'est toi.

Colombine

Moi-même.

Arlequin

Oh ! Oui, je vois bien que ce n'est plus un mannequin.

Colombine

Non, mon ami, c'est la vraie, la fidèle Colombine qui ne croira jamais aimer assez le plus tendre, le plus rare des amants.

Cassandre

Je suis de ton avis, ma file, et ta main doit être sa récompense.

Arlequin

Je vous dirais bien ; beau-père, que je ne me consolais pas comme un autre ; mais j'épouse Colombine en personne et je dis adieu au mannequin.

Gilles

Ah ! Vous ne risquez rien de le jeter au feu ; on n'en manquera pas pour ça.

Arlequin

Toujours gentil comme à votre ordinaire.

Vaudeville

Gilles, Cassandre, Arlequin

AIR : De CHARDINI.

Gilles

Combien de machines mouvantes, Chaque jour on voit ici-bas, Sous mille fermes différentes, On en rencontre à chaque pas, Plus d'une beauté qu'on admire, N'a rien que le visage humain, Et de près nous oblige à dire ; C'est un mannequin, C'est un mannequin.

bis.

Cassandre

Regardez la jeune Glicère À qui l'art prête son pouvoir ; Elle est toujours sûre de plaire À qui ne la voit que le soir : Mais n'allez, galant incommode, La surprendre un peu trop matin, Car de sa marchande de mode C'est le mannequin.

bis.

Arlequin

Peu de talent, beaucoup de zèle, M'ont valu de petits succès ; Ah ! par une bonté nouvelle Accueillez mes nouveaux essais : Vous plaire est toute mon envie, Mais quoique fasse un Arlequin, Si vous ne lui donnez la vie, C'est un mannequin.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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