Acte I
Scène 1
L'Intendant, Courriers, Babet, Madame Aubonne, Tous
Le théâtre représente une grande salle où des domestiques portent et ôtent des meubles.
Il sort.
L'Intendant
Quatorze mille écus !... Ce compte perce l'âme... Ma foi, je ne sais plus comment fera madame Pour recevoir le roi, qui vient dans ce château.
Courriers
Faut-il attendre ?
L'Intendant
Eh ! oui.
Babet
Que ce jour sera beau, Madame Aubonne ! ici nous le verrons paraître, Ici, dans ce château, ce grand roi ; ce bon maître !
Madame Aubonne
Il est vrai.
Babet
Mais cela devrait vous dérider. Je ne vous vis jamais que pleurer ou bouder. Quand tout le monde rit, court, saute, danse, chante, Notre bonne est toujours dans sa mine dolente.
Madame Aubonne
Quand on porte lunette, ou rit peu, mes enfants. Ris tant que tu pourras, chaque chose a son temps.
Courriers
Expédiez-moi donc.
L'Intendant
La fête sera chère... Mais pour ce prince auguste on ne saurait trop faire.
Courriers
Faites donc vite.
Madame Aubonne
Hélas ! j'espère d'aujourd'hui Que Charlot, mon enfant, pourra servir sous lui.
L'Intendant
Le bon prince !
Courriers
Allons donc.
L'Intendant
La dernière campagne... Il assiégeait, vous dis-je... une ville en Champagne...
Courriers
Dépêchez.
L'Intendant
Il était, comme chacun le dit, Le premier à cheval et le dernier au lit.
Courriers
Quel bavard !
L'Intendant
On avait, sous peine de la vie, Défendu qu'on portât à la ville investie Provision de bouche.
Courriers
Aura-t-il bientôt fait ?
Madame Aubonne et Babet s'approchent pour entendre ce conte ; deux domestiques qui portaient des meubles les mettent par terre, et tendent le cou ; une servante qui balayait s'approche, et écoute en s'appuyant le menton sur le manche du balai.
L'Intendant
Trois jeunes paysans, par un chemin secret En ayant apporté, s'étaient laissé surprendre : Leur procès était fait, et l'on allait les pendre.
Madame Aubonne
Les pauvres gens !
Babet
Eh bien ?
Courriers
Achevez donc.
L'Intendant
Le roi... Quatorze mille écus en six mois...
Courriers
Sur ma foi, Je n'y puis plus tenir.
L'Intendant
Je m'y perds quand j'y pense !... Le roi les rencontra... Son auguste clémence...
Ici, tout le monde fait un cercle autour de l'intendant.
Babet
Leur fit grâce sans doute ?
L'Intendant
Hélas ! il fit bien plus ; Il leur distribua ce qu'il avait d'écus. « Le Béarnais, dit-il, est mal en équipage, Et s'il en avait plus, vous auriez davantage. »
ENSEMBLE
Tous
Le bon roi ! le grand roi !
Il tire son mouchoir, et s'essuie les yeux.
L'Intendant
Ce n'est pas tout ; le pain Manquait dans cette ville, on y mourait de faim ; Il la nourrit lui-même en l'assiégeant encore.
Courriers
Vous me faites pleurer.
Madame Aubonne
Je l'aime !
Babet
Je l'adore !
L'Intendant
Je me souviens aussi qu'en un jour solennel Un grave ambassadeur, je ne sais plus lequel, Vit sa jeune noblesse admise à l'audience, L'entourer, le presser sans trop de bienséance. « Pardonnez, dit le roi, ne vous étonnez pas ; Ils me pressent de même au milieu des combats. »
Courriers
Ça donne du désir d'entrer à son service.
Babet
Oui, ça m'en donne aussi.
L'Intendant
Qu'en dites-vous, nourrice !
Madame Aubonne
Ah ! j'ai bien d'autres soins.
L'Intendant
Je prétends aujourd'hui Vous faire, en l'attendant, trente contes de lui. Un soir, près d'un couvent...
Courriers
Mais donnez donc la lettre.
L'Intendant
C'est bien dit... la voila... tu pourras la remettre Au premier des fourriers que tu rencontreras : Tu partiras en hâte ; en hâte reviendras. Madame de Givry veut savoir a quelle heure Il doit de sa présence honorer sa demeure... Quatorze mille écus ! et cela clair et net !... On en doit la moitié... Va vite.
Courriers
Adieu, Babet.
Babet
La nourrice toujours dans son chagrin persiste, Faites-lui quelque conte.
L'Intendant
On voit ce qui l'attriste. Notre jeune marquis, que la bonne a nourri, Est un grand garnement ; et j'en suis bien marri.
Madame Aubonne
Je le suis plus que vous.
L'Intendant
Votre fils, au contraire, Respectueux, poli, cherche toujours à plaire.
Babet
Charlot est, je l'avoue, un fort joli garçon.
Madame Aubonne
Notre marquis pourra se corriger.
L'Intendant
Oh ! non : Il n'a point d'amitié ; le mal est sans remède.
Madame Aubonne
À l'éducation tout tempérament cède.
L'Intendant
Les vices de l'esprit peuvent se corriger ; Quand le coeur est mauvais, rien ne peut le changer.
Scène 2
Guillot, Madame Aubonne, Babet, L'Intendant
Guillot
Ah ! le méchant marquis ! comme il est malhonnête !
Madame Aubonne
Eh bien ! de quoi viens-tu nous étourdir la tête ?
Guillot
De deux larges soufflets dont il m'a fait présent : C'est le seul qu'il m'ait fait, du moins, jusqu'à présent. Passe encor pour un seul, mais deux !
Babet
Bon ! c'est de joie Qu'il t'aura souffleté ; tout le monde est en proie A des transports si grands, en attendant le roi, Qu'on ne sait où l'on frappe.
Madame Aubonne
Allons, console-toi.
L'Intendant
La chose est mal pourtant... Madame la Comtesse N'entend pas que l'on fasse une telle caresse A ses gens ; et Guillot est le fils d'un fermier, Homme de bien.
Guillot
Sans doute.
L'Intendant
Et fort lent à payer.
Guillot
Ça peut être.
L'Intendant
Guillot est d'un bon caractère.
Guillot
Oui.
L'Intendant
C'est un innocent.
Guillot
Pas tant.
Babet
Qu'as-tu pu faire Pour acquérir ainsi deux soufflets du marquis ?
Guillot
Il est jaloux, il t'aime.
Babet
Est-il bien vrai ?... Tu dis Que je plais à monsieur ?
Guillot
Oh ! tu ne lui plais guère ; Mais il t'aime en passant, quand il n'a rien à faire. Je dois, comme tu sais, épouser tes attraits ; Et pour présent de noce il donne des soufflets.
Babet
Monsieur m'aimerait donc ?
Madame Aubonne
Quelle sotte folie ! Le marquis est promis à la belle Julie, Cousine de madame, et qui, dans la maison, Est un modèle heureux de beauté, de raison, Que j'élevai longtemps, que je formai moi-même : C'est pour lui qu'on la garde, et c'est elle qu'il aime.
Guillot
Oh bien, il en veut donc avoir deux à la fois ? Ces jeunes grands seigneurs ont de terribles droits ; Tout doit être pour eux, femmes de cour, de ville, Et de village encore : ils en ont une file ; Ils vous écrèment tout, et jamais n'aiment rien. Qu'il me laisse Babet ; parbleu, chacun le sien.
Babet
Tu m'aimes donc vraiment ?
Guillot
Oui, de tout mon courage ; Je t'aime tant, vois-tu, que quand sur mon passage Je vois passer Charlot, ce garçon si bien fait, Quand je vois ce Charlot regardé par Babet, Je rendrais, si j'osais, à son joli visage Les deux pesants soufflets que j'ai reçus en gage.
Madame Aubonne
Des soufflets à mon fils !
Guillot
Eh !... j'entends si j'osais... Mais Charlot m'en impose, et je n'ose jamais.
L'Intendant
Jamais je ne pourrai suffire à la dépense. Ah ! tous les grands seigneurs se ruinent en France ; Il faut couper des bois, emprunter chèrement, Et l'on s'en prend toujours à monsieur l'intendant... Çà, je vous disais donc qu'auprès d'une abbaye Une vieille baronne et sa fille jolie, Apercevant le roi qui venait tout courant... Le duc de Bellegarde était son confident : C'est un brave seigneur, et que partout on vante : Madame la Comtesse est sa proche parente : De notre belle fête il sera l'ornement.
Scène 3
Le Marquis, Guillot, Babet, Madame Aubonne, L'Intendant
Tous se lèvent.
À Guillot.
Le Marquis
Mon vieux faiseur de conte, il me faut de l'argent. Bonjour, belle Babet ; bonjour, ma vieille bonne... Ah ! Te voilà, maraud ; si jamais ta personne S'approche de Babet, et surtout moi présent, Pour te mieux corriger je t'assomme à l'instant.
Guillot
Quel diable de marquis !
Le Marquis
Va, détale.
Babet
Eh ! de grâce, Un peu moins de colère, un peu moins de menace. Que vous a fait Guillot ?
Madame Aubonne
Tant de brutalité Sied horriblement mal aux gens de qualité. Je vous l'ai dit cent fois ; mais vous n'en tenez compte. Vous me faites mourir de douleur et de honte.
Le Marquis
Allez, vous radotez... Monsieur Rente, à l'instant Qu'on me fasse donner six cents écus comptant.
L'Intendant
Je n'en ai point, monsieur.
Le Marquis
Ayez-en, je vous prie, Il m'en faut pour mes chiens et pour mon écurie, Pour mes chevaux de chasse, et pour d'autres plaisirs. J'ai très peu d'écus d'or, et beaucoup de désirs. Monsieur mon trésorier, déboursez, le temps presse.
L'Intendant
A peine émancipé, vous épuisez ma caisse. Quel temps prenez-vous là ? quoi ! dans le même jour Où le roi vient chez vous avec toute sa cour ! Songez-vous bien aux frais où tout nous précipite ?
Le Marquis
Je me passerais fort d'une telle visite. Mon petit précepteur, que l'on vient d'éloigner, M'avait dit que ma mère allait me ruiner ; Je vois qu'il a raison.
Madame Aubonne
Fi ! quel discours infâme ! Soyez plus généreux, respectez plus madame. Je ne m'attendais pas, quand je vous allaitai, Que vous auriez un coeur si plein de dureté.
Le Marquis
Vous m'ennuyez.
Madame Aubonne
L'ingrat !
Guillot
Il a l'âme bien dure, Les mains aussi.
Babet
Toujours il nous fait quelque injure. Vous n'aimez pas le roi ! vous, méchant !
Le Marquis
Eh ! si fait.
Babet
Non, vous ne l'aimez pas.
Le Marquis
Si, te dis-je, Babet. Je l'aime... comme il m'aime... assez peu, c'est l'usage. Mais je t'aime bien plus.
L'Intendant
Et l'argent davantage.
À Guillot, qui est dans un coin.
Le Marquis
Donnez-m'en donc bien vite... Ah ! ah ! je t'aperçois ; Attends-moi, malheureux !
Scène 4
La Comtesse de Givry, Madame Aubonne, Le Marquis, L'Intendant
La Comtesse de Givry
Eh ! qu'est-ce que je vois ? Je le cherche partout : que ses moeurs sont rustiques ! Je le trouve toujours parmi des domestiques. Il se plaît avec eux ; il m'abandonne.
Madame Aubonne
Hélas ! Nous l'envoyons à vous, mais il n'écoute pas. Il me traite bien mal.
La Comtesse de Givry
Consolez-vous, nourrice ; Mon coeur en tous les temps vous a rendu justice, Et mon fils vous la doit : on pourra l'attendrir.
Madame Aubonne
Ah ! vous ne savez pas ce qu'il me fait souffrir.
La Comtesse de Givry
Je sais qu'en son berceau, dans une maladie, Étant cru mort longtemps, vous sauvâtes sa vie : Il en doit à jamais garder le souvenir. S'il ne vous aimait pas, qui pourrait-il chérir ? Laissez-moi lui parler.
Madame Aubonne
Dieu veuille que madame Par ses soins maternels amollisse son âme !
Le Marquis
Que de contrainte !
La Comtesse de Givry
Et vous, tout est-il préparé ? Vous savez de vos soins combien je vous sais gré.
L'Intendant
Madame, tout est prêt, mais la dépense est forte ; Cela pourra monter tout au moins... à...
À ses gens.
Ils sortent.
La Comtesse de Givry
Qu'importe ? Le coeur ne compte point, et rien ne doit coûter Lorsque le grand Henri daigne nous visiter. Laissez-moi, je vous prie.
Scène 5
La Comtesse de Givry, Le Marquis
La Comtesse de Givry
Il est temps qu'une mère, Que vous écoutez peu, mais qui ne doit rien taire, Dans l'âge où vous entrez, sans plainte et sans rigueur, Parle à votre raison et sonde votre coeur. Je veux bien oublier que, depuis votre enfance, Vous avez repoussé ma tendre complaisance ; Que vos maîtres divers et votre précepteur, Par leurs soins vigilants révoltant votre humeur, Vous présentant à tout, n'ont pu rien vous apprendre : Tandis qu'à leurs leçons empressé de se rendre, Le fils de la nourrice, à qui vous insultiez, Apprenait aisément ce que vous négligiez Et que Charlot, toujours prompt à me satisfaire, Faisait assidûment ce que vous deviez faire.
Le Marquis
Vous l'oubliez, madame, et m'en parlez souvent. Charlot est, je l'avoue, un héros fort savant. Je consens pleinement que Charlot étudie, Que Guillot aille aussi dans quelque académie ; La doctrine est pour eux, et non pour ma maison. Je hais fort le latin ; il déroge à mon nom ; Et l'on a vu souvent, quoi qu'on en puisse dire, De très bons officiers qui ne savaient pas lire.
La Comtesse de Givry
S'ils l'avaient su, mon fils, ils en seraient meilleurs. J'en ai connu beaucoup qui, polissant leurs moeurs, Des beaux-arts avec fruit ont fait un noble usage. Un esprit cultivé ne nuit point au courage(6). Je suis loin d'exiger qu'aux lois de son devoir Un officier ajoute un triste et vain savoir ; Mais sachez que ce roi, qu'on admire et qu'on aime, A l'esprit très orné.
Le Marquis
Je ne suis pas de même.
La Comtesse de Givry
Songez à le servir à la guerre, à la cour.
Le Marquis
Oui, j'y songe.
La Comtesse de Givry
Il faudra que, dans cet heureux jour, De sa royale main sa bonté ratifie Le contrat qui vous doit engager à Julie. Elle est votre parente, et doit plaire à vos yeux, Aimable, jeune, riche.
Le Marquis
Elle est riche ? tant mieux ; Marions-nous bientôt.
La Comtesse de Givry
Se peut-il, à votre âge, Que du seul intérêt vous parliez le langage ?
Le Marquis
Oh ! j'aime aussi Julie ; elle a bien des appas ; Elle me plaît beaucoup ; mais je ne lui plais pas.
La Comtesse de Givry
Ah ! mon fils, apprenez du moins à vous connaître. Vos discours, votre ton, la révoltent peut-être. On ne réussit point sans un peu d'art flatteur Et la grossièreté ne gagne point un coeur.
Le Marquis
Je suis fort naturel.
La Comtesse de Givry
Oui, mais soyez aimable. Cette pure nature est fort insupportable. Vos pareils sont polis : pourquoi ? c'est qu'ils ont eu Cette éducation qui tient lieu de vertu ; Leur âme en est empreinte ; et si cet avantage N'est pas la vertu même, il est sa noble image. Il faut plaire à sa femme, il faut plaire à son roi, S'oublier prudemment, n'être point tout à soi, Dompter cette humeur brusque où le penchant vous livre. Pour vivre heureux, mon fils, que faut-il ? savoir vivre.
Le Marquis
Pour le roi, nous verrons comme je m'y prendrai : Julie est autre chose, elle est fort à mon gré ; Mais je ne puis souffrir, s'il faut que je le dise, Que le savant Charlot la suive et la courtise Il lui fait des chansons.
La Comtesse de Givry
Vous vous moquez de nous : Votre frère de lait vous rendrait-il jaloux ?
Le Marquis
Oui ; je ne cache point que je suis en colère Contre tous ces gens-là qui cherchent tant à plaire. Je n'aime point Charlot ; on l'aime trop ici.
La Comtesse de Givry
Auriez-vous bien le coeur à ce point endurci ? Cela ne se peut pas. Ce jeune homme estimable Peut-il par son mérite être envers vous coupable ? Je dois tout à sa mère ; oui, je lui dois mon fils : Aimez un peu le sien. Du même lait nourris, L'un doit protéger l'autre : ayez de l'indulgence, Ayez de l'amitié, de la reconnaissance ; Si vous étiez ingrat, que pourrai-je espérer ? Pour ne vous point haïr il faudrait expirer.
Le Marquis
Ah ! vous m'attendrissez ; madame, je vous jure De respecter toujours mon devoir, la nature, Vos sentiments.
La Comtesse de Givry
Mon fils, j'aurais voulu de vous, Avec tant de respects, un mot encor plus doux.
Le Marquis
Oui, le respect s'unit à l'amour qui me touche.
La Comtesse de Givry
Dites-le donc du coeur, ainsi que de la bouche.
Scène 6
La Comtesse de Givry, Le Marquis, Charlot
La Comtesse de Givry
Venez, mon bon Charlot. Le marquis m'a promis Qu'il serait désormais de vos meilleurs amis.
Le Marquis
Je n'ai point promis ça.
La Comtesse de Givry
Ce grand jour d'allégresse Ne pourra plus laisser de place à la tristesse. Où donc est votre mère ?
Charlot
Elle pleure toujours ; Et j'implore pour moi votre puissant secours, Votre protection, vos bontés toujours chères, Et ce coeur digne en tout de ses augustes pères. Madame, vous savez qu'à monsieur votre fils, Sans me plaindre un moment, je fus toujours soumis. Vivre à vos pieds, madame, est ma plus forte envie. Le héros des Français, l'appui de sa patrie, Le roi des coeurs bien nés, le roi qui des Ligueurs A par tant de vertus confondu les fureurs, Il vient chez vous, il vient dans vos belles retraites ; Et ce n'est que pour lui que des lieux où vous êtes Mon âme en gémissant se pourrait arracher. La fortune n'est pas ce que je veux chercher. Pardonnez mon audace, excusez mon jeune âge. On m'a si fort vanté sa bonté, son courage, Que mon coeur tout de feu porte envie aujourd'hui A ces heureux Français qui combattent sous lui. Je ne veux point agir en soldat mercenaire ; Je veux auprès du roi servir en volontaire, Hasarder tout mon sang, sûr que je trouverai Auprès de vous, madame, un asile assuré. Daignez-vous approuver le parti que j'embrasse ?
La Comtesse de Givry
Va, j'en ferais autant, si j'étais à ta place. Mon fils, sans doute, aura pour servir sous sa loi Autant d'empressement et de zèle que toi.
Le Marquis
Eh, mon Dieu ! oui. Faut-il toujours qu'on me compare A notre ami Charlot ? l'accolade est bizarre !
La Comtesse de Givry
Aimez-le, mon cher fils ; que tout soit oublié. Çà, donnez-lui la main pour marque d'amitié.
Le Marquis
Eh bien ! la voilà... mais...
La Comtesse de Givry
Point de mais.
Charlot
Je révère, J'ose chérir en vous madame votre mère. Jamais de mon devoir je n'ai trahi la voix ; Je vous rendrai toujours tout ce que je vous dois.
Le Marquis
Va... je suis très content.
La Comtesse de Givry
Son bon coeur se déclare ; Le mien s'épanouit... Quel bruit ! quel tintamarre !
Scène 7
Guillot, Domestiques, Babet, La Comtesse de Givry, Julie, L'Intendant, Le Marquis, Madame Aubonne
Guillot
Le roi vient.
Domestiques
C'est le roi.
Guillot
C'est le roi, c'est le roi.
Babet
C'est le roi ; je l'ai vu tout comme je vous vois. Il était encor loin ; mais qu'il a bonne mine !
Guillot
Donne-t-il des soufflets ?
La Comtesse de Givry
A peine j'imagine Qu'il arrive si tôt ; c'est ce soir qu'on l'attend : Mais sa bonté prévient ce bienheureux instant. Allons tous.
Julie
Je vous suis... Je rougis ; ma toilette M'a trop longtemps tenue, et n'est pas encor faite. Est-ce bien déjà lui ?
Guillot
Ne le voyez-vous pas Qui vers la basse-cour avance avec fracas ?
Babet
Il est très beau... C'est lui. Les filles du village Trottent toutes en foule, et sont sur son passage. J'y vais aussi, j'y vole.
La Comtesse de Givry
Oh ! je n'entends plus rien.
Julie
Ce n'est pas lui.
Babet
C'est lui.
Guillot
Je m'y connais fort bien. Tout le monde m'a dit : C'est lui ; la chose est claire.
L'Intendant
Ils se sont tous trompés selon leur ordinaire. Madame, un postillon que j'avais fait partir Pour s'informer au juste, et pour vous avertir, Vous ramenait en hâte une troupe altérée, Moitié déguenillée, et moitié surdorée, D'excellents pâtissiers, d'acteurs italiens, Et des danseurs de corde, et des musiciens, Des flûtes, des hautbois, des cors, et des trompettes, Des faiseurs d'acrostiche, et des marionnettes. Tout le monde a crié le roi sur les chemins ; On le crie au village, et chez tous les voisins ; Dans votre basse-cour on s'obstine à le croire ; Et voilà justement comme on écrit l'histoire(8).
Guillot
Nous voilà tous bien sots !
La Comtesse de Givry
Mais quand vient-il ?
L'Intendant
Ce soir.
La Comtesse de Givry
Nous aurons tout le temps de le bien recevoir. Mon fils, donnez la main à la belle Julie. Bonsoir, Charlot.
Ils sortent : la comtesse reste avec la nourrice.
Le Marquis
Mon Dieu, que ce Charlot m'ennuie !
La Comtesse de Givry
Viens, ma chère nourrice, et ne soupire plus. À bien placer ton fils mes voeux sont résolus : Il servira le roi ; je ferai sa fortune : Je veux que cette joie à nous deux soit commune. Je voudrais contenter tout ce qui m'appartient, Vous rendre tous heureux ; c'est là ce qui soutient, C'est là ce qui console et qui charme la vie.
Madame Aubonne
Vous me rendez confuse, et mon âme attendrie Devrait mériter mieux vos extrêmes bontés.
La Comtesse de Givry
Qui donc en est plus digne ?
Madame Aubonne
Ah !
La Comtesse de Givry
Nos félicités S'altèrent du chagrin que tu montres sans cesse.
Madame Aubonne
Ce beau jour, il est vrai, doit bannir la tristesse.
La Comtesse de Givry
Va, fais danser nos gens avec les violons. Ton fils nous aidera.
Madame Aubonne
Mon fils !... Madame... allons.
Acte II
Scène 1
Julie, Charlot, Madame Aubonne
Julie
Enfin je le verrai ce charmant Henri Quatre, Ce roi brave et clément qui sait plaire et combattre, Qui conquit à la fois son royaume et nos coeurs, Pour qui Mars et l'Amour n'ont point eu de rigueurs, Et qui sait triompher, si j'en crois les nouvelles, Des Ligueurs, des Romains, des héros et des belles.
Charlot
Elle aime ce grand homme ; elle est tout comme moi.
Julie
Lisette à me parer a réussi, je crois. Comment me trouvez-vous ?
Madame Aubonne
Très belle et très bien mise, Vous seriez peu fâchée, excusez ma franchise, D'essayer tant d'appas, et d'arrêter les yeux D'un héros couronné, partout victorieux.
Julie
Oui, ses yeux seulement... Il a le coeur fort tendre ; On me l'a dit du moins... je n'y veux point prétendre ; Je ne veux avoir l'air ni prude ni coquet... Eh ! mon Dieu ! j'aperçois qu'il me manque un bouquet.
Il sort.
Charlot
Un bouquet ! allons vite.
Madame Aubonne
Eh bien ! belle Julie, Ce grand prince ici même aujourd'hui vous marie ; Il signera du moins le contrat projeté, Qui sera par madame avec vous présenté. Vous semblez n'y penser qu'avec indifférence, Et je crois entrevoir un peu de répugnance.
Julie
Hélas ! comment veut-on que mon coeur soit touché ; Qu'il se donne à celui qui ne l'a point cherché ? Par la digne comtesse en ces murs élevée, Conduite par vos soins, à son fils réservée, Je n'ai jamais dans lui trouvé jusqu'à ce jour Le moindre sentiment qui ressemble à l'amour ; Il n'a jamais montré ces douces complaisances Qui d'un peu de tendresse auraient les apparences. Il est sombre, il est dur, il me doit alarmer ; Il ose être jaloux et ne sait point aimer. J'aime avec passion sa vertueuse mère : Le fils me fait trembler ; quel triste caractère ! Ses airs et son ton brusque, et sa grossièreté, Affligent vivement ma sensibilité. D'un noir pressentiment je ne puis me défendre. La nature me fit une âme honnête et tendre. J'aurais voulu chérir mon mari.
Madame Aubonne
Parlez net ; Développez un coeur qui se cache à regret. Le marquis est haï.
Julie
Tout autant qu'haïssable : C'est une aversion qui n'est pas surmontable. A sa mère, après tout, je ne puis l'avouer. De quinze ans de bontés je dois trop me louer : Je percerais son coeur d'une atteinte cruelle ; Je ne puis la tromper, ni m'ouvrir avec elle. Voilà mes sentiments, mes chagrins et mes voeux.
Madame Aubonne
Ce mariage-là fera des malheureux. Ah ! comment nous tirer du fond du précipice ?
Julie
Et moi, que devenir, comment faire, nourrice ? Tu ne me réponds point, lu rêves tristement, Ma chère Aubonne !
Madame Aubonne
Hélas !
Julie
Pourrais-tu prudemment Engager la comtesse à différer la chose ? Tu sais la gouverner ; ton avis en impose ; Par tes discours flatteurs tu pourrais l'amener A me laisser le temps de me déterminer. Mais réponds donc.
En pleurant.
Madame Aubonne
Hélas !... oui, ma belle Julie... Votre demande est juste... elle sera remplie.
Scène 2
Charlot, Julie, Madame Aubonne
Charlot
Madame, j'ai trouvé chez vous votre bouquet.
Julie
Ce n'est point là le mien ; le vôtre est bien mieux fait, Mieux choisi, plus brillant... Que votre fils, ma bonne, Est galant et poli !... Tous les jours il m'étonne. Est-il vrai qu'il nous quitte ?
Madame Aubonne
Il veut servir le roi.
Julie
Nous le regretterons.
Charlot
Je fais ce que je dois Oui, mon père est soldat du plus grand des monarques. Il fut blessé, madame, à la bataille d'Arques. Je voudrais sur ses pas bientôt l'être à mon tour. Pour ce généreux roi mon coeur est plein d'amour ; Oui, je voudrais servir Henri Quatre et ma dame.
Julie
La bonne, vous pleurez !
Madame Aubonne
J'en ai sujet : mon âme Se rappelle sans cesse un fatal souvenir.
Julie
Quoi ! pouvez-vous sans joie et sans vous attendrir, Voir un fils si bien né, si rempli de courage, Au-dessus de son rang, au-dessus de son âge ?
Madame Aubonne
Il paraît en effet digne de vos bontés ; Il mérite surtout les pleurs qu'il m'a coûtés.
Julie
Votre amour est bien juste, il est touchant, ma bonne ; Mais, il faut l'avouer, votre douleur m'étonne. Quel est votre chagrin ?... Çà, dites-moi, Charlot... Non... monsieur... mon ami... Ma mère... que ce mot... De Charlot... convient mal... à toute sa personne !
Madame Aubonne
Oh les mots n'y font rien... mais vous êtes trop bonne.
Julie
Charlot !... Ma bonne !
Madame Aubonne
Eh quoi ?
Julie
D'où vient que votre fils Est différent en tout de monsieur le marquis ? L'art n'a rien pu sur l'un ; dans l'autre la nature Semble avoir répandu tous ses dons sans mesure.
Madame Aubonne
Vous le flattez beaucoup.
À Charlot.
Julie
Le roi vient aujourd'hui ; Je dois avoir l'honneur de danser avec lui... Je voudrais répéter... Vous dansez comme un ange.
Charlot
Je ne mérite pas...
Julie
Cela n'est point étrange : Vous avez réussi dans les jeux, dans les arts, Qui de nos courtisans attirent les regards, Les armes, le dessin, la danse, la musique, Enfin dans toute étude où votre esprit s'applique ; Et c'est pour votre mère un plaisir bien parfait... Je cherche à m'affermir dans le pas du menuet... Et je danserai mieux vous ayant pour modèle.
Charlot
Ah ! vous seule en servez... mais le respect, le zèle, Me forcent d'obéir. Il faut un violon, Je cours en chercher un, s'il vous plaît.
Julie
Mon Dieu ! non... Vous chantez à merveille ; et votre voix, je pense, Bien mieux qu'un violon marquera la cadence : Asseyez-vous, ma mère, et voyez votre fils.
Elle s'assied ; ils dansent, et Charlot chante.
Madame Aubonne
De tout ce que je vois mon coeur n'est point surpris. Elle donne des lois Aux bergers, aux rois, A son choix ; Elle donne des lois Aux bergers, aux rois. Qui pourrait l'approcher Sans chercher Le danger ? On meurt à ses yeux sans espoir ; On meurt de ne les plus voir. Elle donne des lois Aux bergers, aux rois.
Julie
Vous êtes donc l'auteur de la chanson ?
Charlot
Madame, C'est un faible portrait d'une timide flamme. Les vers étaient à l'air assez mal ajustés. Par votre goût, sans doute, ils seront rejetés.
Julie
Ils n'offensent personne... Ils ne peuvent déplaire ; Ils ne peuvent surtout exciter ma colère : Ils ne sont pas pour moi.
Charlot
Pour vous !... je n'oserais Perdre ainsi le respect, profaner vos attraits !
Julie
Une seconde fois je puis donc les entendre... Achevons la leçon que de vous je veux prendre.
Madame Aubonne
Ils me font tous les deux un extrême plaisir. Je voudrais que madame en pût aussi jouir.
MAJEUR.
Julie
Elle donne des lois Aux bergers, aux rois, etc. Vous seule ornez ces lieux. Des rois et des dieux Le maître est dans vos yeux. Ah ! si de votre coeur Il était vainqueur ! Quel bonheur ! Tout parle en ce beau jour D'amour. Un roi brave et galant, Charmant, Partage avec vous L'heureux pouvoir de régner sur nous. Elle donne des lois, etc. On meurt à ses yeux sans espoir ; On meurt de ne les plus voir.
Scène 3
Le Marquis, Charlot, Julie, Madame Aubonne
Le Marquis
Meurt de ne les plus voir !... Notre belle héritière, Avec monsieur Charlot vous êtes familière. Vous dansez aux chansons dans un coin du logis !
Charlot
Pourquoi non ?
Julie
Mais je crois qu'il m'est assez permis De prendre ; quand je veux, devant madame Aubonne, Pour danser un menuet, la leçon qu'il me donne.
Le Marquis
Il donne des leçons ! vraiment il en a l'air. Profitez-vous beaucoup ? Et les payez-vous cher ?
Julie
J'en dois avoir, monsieur, de la reconnaissance. Si vous êtes fâché de cette préférence, Si mon petit menuet vous donne quelque ennui, Que n'avez-vous appris..., à danser comme lui ?
Le Marquis
Ouais !
En montrant Julie.
Charlot
Modérez, monsieur, votre injuste colère. Vous aviez assuré votre adorable mère Que d'un peu d'amitié vous vouliez m'honorer ; Mon coeur le méritait, il l'osait espérer. Ce noble et digne objet, respectable à vous-même, M'a chargé dans ces lieux de son ordre suprême ; Ses ordres sont sacrés, chacun doit les remplir En la servant, monsieur, j'ai cru vous obéir.
Madame Aubonne
C'est très bien riposté ; Charlot doit le confondre.
Charlot le regarde fixement.
Le Marquis
Quand ce drôle a parlé, je ne sais que répondre. Écoute, mon garçon, je te défends... à toi, De montrer, quand j'y suis, de l'esprit plus que moi.
Madame Aubonne
Quelle idée !
Julie
Eh ! Comment faudra-t-il donc qu'il fasse ?
Le Marquis
Il m'offusque toujours. Tant d'insolence lasse. Je ne le puis souffrir près de vous... En un mot, Je n'aime point du tout qu'on danse avec Charlot.
Julie
Ma bonne, à quel mari je me verrais livrée ! Allez, votre colère est trop prématurée. Je n'ai point de reproche à recevoir de vous ; Et je n'aurai jamais un tyran pour époux.
Madame Aubonne
Eh bien ! vous méritez une telle algarade. Vous vous faites haïr... Monsieur, prenez-y garde : Vous n'êtes ni poli, ni bon, ni circonspect : Vous deviez à Julie un peu plus de respect, Plus d'égards à Charlot, à moi plus de tendresse ; Mais...
Le Marquis
Quoi ! toujours Charlot ! que tout cela me blesse ! Sortez, et devant moi ne paraissez jamais.
Julie
Mais, monsieur...
Le Marquis
Si...
Charlot
Quoi ? Si ?
Madame Aubonne
Mes enfants, paix ! paix ! paix ! Eh, mon Dieu ! je crains tout.
Le Marquis
Sors d'ici tout à l'heure. Je te l'ordonne.
Julie
Et moi, j'ordonne qu'il demeure.
En regardant Julie.
Charlot
À tous les deux, monsieur, je sais ce que je doi ; Mais enfin j'ai fait voeu de suivre en tout sa loi.
Le Marquis
Ah ! c'en est trop, faquin.
Charlot
C'en est trop, je l'avoue ; Et sur votre alphabet je doute qu'on vous loue. Il paraît que le lait dont vous fûtes nourri Dans votre noble sang s'est un peu trop aigri. De vos expressions j'ai l'âme assez frappée. A mon côté, monsieur, si j'avais une épée, Je crois que vous seriez assez sage, assez grand, Pour m'épargner peut-être un si doux compliment.
Le Marquis
Quoi ! Misérable...
Julie
Encore !
Madame Aubonne
Allez, mon fils, de grâce, Ne l'effarouchez point, et quittez-lui la place : Tout ira bien ; cédez, quoique très offensé.
Il sort.
Charlot
Ma mère... j'obéis... mais j'ai le coeur percé.
Madame Aubonne
Ah ! c'en est fait, mon sang se glace dans mes veines.
Julie
Mon sang, ma chère amie, est bouillant dans les miennes.
Le Marquis
Dans ce nouveau combat du froid avec le chaud, Me retirer en hâte est, je crois, ce qu'il faut ; Je n'aurais pas beau jeu : c'est une étrange affaire De combattre à la fois deux femmes en colère.
Scène 4
Madame Aubonne, Julie
Madame Aubonne
Non, vous n'aurez jamais ce brutal de marquis : Qu'ai-je fait ! non, ces noeuds sont trop mal assortis.
Julie
Quoi ! tu me serviras ?
Madame Aubonne
Je réponds que sa mère Brisera ce lien qui doit trop vous déplaire... M'y voilà résolue.
Julie
Ah ! que je te devrai !
Madame Aubonne
Ô fortune ! ô destin ! que tout change à ton gré ! Du public cependant respectons l'allégresse ; Trop de monde a présent entoure la comtesse ; Comment parler ? comment, par un trouble cruel, Contrister les plaisirs d'un jour si solennel ?
Julie
Je le sais, et je crains que mon refus la blesse : Pour ce fils que je hais je connais sa tendresse.
Madame Aubonne
D'un coup trop imprévu n'allons point l'accabler... Je n'ai jamais rien fait que pour la consoler.
Julie
La nature, il est vrai, parle beaucoup en elle.
Madame Aubonne
Elle peut s'aveugler.
Julie
Je compte sur ton zèle, Sur tes conseils prudents, sur ta tendre amitié. De ce joug odieux tire-moi par pitié.
Madame Aubonne
Hélas ! tout dès longtemps trompa mes espérances.
Julie
Tu gémis.
Madame Aubonne
Oui, je suis dans de terribles transes... N'importe... je le veux... je ferai mon devoir ; Je serai juste.
Julie
Hélas ! tu fais tout mon espoir.
Scène 5
Babet, Madame Aubonne, Julie
Babet
Allez, votre marquis est un vrai trouble-fête.
Madame Aubonne
Je ne le sais que trop.
Babet
Vous savez qu'on apprête Cette longue feuillée où Charlot de ses mains De guirlandes de fleurs décorait les chemins ; Il a dans cent endroits disposé cent lumières, Où du nom de Henri les brillants caractères Sont lus, à ce qu'on dit, par tous les gens savants ; Ce spectacle admirable attirait les passants ; Les filles l'entouraient ; toute notre séquelle Voyait le beau Charlot monté sur une échelle, Dans un leste pourpoint faisant tous ces apprêts ; Mais monsieur le marquis a trouvé tout mauvais, A voulu tout changer, et Charlot, au contraire, A dit que tout est bien. Le marquis en colère A menacé Charlot, et Charlot n'a rien dit : Ce silence au marquis a causé du dépit ; Il a tiré l'échelle, il a su si bien faire Qu'en descendant vers nous Charlot est chu par terre.
Julie
Ah ! Charlot est blessé !
Babet
Non, il s'est lestement Relevé d'un seul saut... Il s'est fâché vraiment : Il a dit de gros mots.
Madame Aubonne
De cette bagatelle Il peut naître aisément une grande querelle. Je crains beaucoup.
Julie
Je tremble.
Scène 6
Guillot, Babet, Madame Aubonne, Julie
Guillot
Ah ! mon Dieu ! quel malheur !
Babet
Quoi ?
Madame Aubonne
Qu'est-il arrivé ?
Guillot
Notre jeune seigneur...
Julie
A-t-il fait à Charlot quelque nouvelle injure ?
Guillot
Il ne donnera plus des soufflets, je vous jure, À moins qu'il n'en revienne.
Madame Aubonne
Ah ! mon Dieu ! Que dis-tu ?
Guillot
Babet l'aura pu voir.
Babet
J'ai dit ce que j'ai vu. Pas grand'chose.
Madame Aubonne
Eh ! Butor ! Dis donc vite, de grâce, Ce qui s'est pu passer, et tout ce qui se passe.
Guillot
Hélas ! tout est passé. Le marquis là dehors Est troué d'un grand coup tout au travers du corps.
Madame Aubonne
Ah ! malheureuse !
Julie
Hélas ! vous répandez des larmes. Mais ce n'est pas Charlot ; Charlot n'avait point d'armes.
Guillot
On en trouve bientôt. Ce marquis turbulent Poursuivait notre ami, ma foi très vertement. L'autre, qui sagement se battait en retraite, Déjà d'un écuyer avait saisi la brette. Je lui criais de loin : « Charlot, garde-toi bien D'attendre monseigneur, il ne ménage rien ; J'ai trop à mes dépens appris à le connaître ; Va-t'en ; il ne faut pas s'attaquer à son maître. » Mais Charlot lui disait : « Monsieur n'approchez pas. » Il s'est trop approché, voilà le mal.
Madame Aubonne
Hélas ! Allons le secourir, s'il en est temps encore.
Scène 7
L'Intendant, Madame Aubonne, Julie, Babet, Guillot
L'Intendant
Non, il n'en est plus temps.
Madame Aubonne
Juste ciel que j'implore !
L'Intendant
Il n'a pas à ce coup survécu d'un moment. Cachons bien à sa mère un si triste accident.
Madame Aubonne
Les pierres parleront, si nous osons nous taire.
L'Intendant
C'est fort loin du château que cette horrible affaire Sous mes yeux s'est passée ; et, presque au même instant, Pour préparer madame à cet événement, J'empêche, si je puis, qu'on n'entre et qu'on ne sorte, Je fais lever les ponts, je fais fermer la porte. Madame heureusement se retire en secret, Dans ce moment fatal, au fond d'un cabinet, Où tout ce bruit affreux ne peut se faire entendre. Ne blessons point un coeur si sensible et si tendre ; Épargnons une mère.
Julie
Hélas ! à quel état Sera-t-elle réduite après cet attentat ? Je plains son fils... Le temps l'aurait changé peut-être.
L'Intendant
Il était bien méchant ; mais il était mon maître.
Madame Aubonne
Quelle mort ! et par qui !
L'Intendant
Dans quel temps, juste ciel ! Dans le plus beau des jours, dans le plus solennel, Quand le roi vient chez nous !
Julie
Hélas ! ma pauvre Aubonne, Que deviendra Charlot ?
L'Intendant
Peut-être sa personne Aux mains de la justice est livrée à présent.
Julie
Ce garçon n'a rien fait qu'à son corps défendant : La justice est injuste.
L'Intendant
Ah ! les lois sont bien dures.
Babet
Charlot serait perdu !
Guillot
Ce sont des aventures Qui font bien de la peine, et qu'on ne peut prévoir : On est gai le matin, on est pendu le soir.
Babet
Mais le marquis est-il tout à fait mort ?
L'Intendant
Sans doute ; Le médecin l'a dit.
Julie
Plus de ressource ?
Guillot
Écoute ; Il en disait de moi l'an passé tout autant ; Il croyait m'enterrer, et me voilà pourtant.
L'Intendant
Non, vous dis-je, il est mort, il n'est plus d'espérance ; Mes enfants, au logis, gardez bien le silence.
Guillot
Je gage que sa mère a déjà tout appris.
Elle sort.
Madame Aubonne
J'en mourrai... mais allons, le dessein en est pris.
Babet
Ah ! j'entends bien du bruit et des cris chez madame.
Guillot
On n'a jamais gardé le silence.
Julie
Mon âme D'une si bonne mère éprouve les douleurs. Courons, allons mêler nos larmes à ses pleurs.
Acte III
Scène 1
Charlot, L'Intendant, Guillot, Babet
Charlot
J'aurais pu fuir, sans doute, et ne l'ai pas voulu. Je désire la mort, et j'y suis résolu.
L'Intendant
La justice est ici. Madame la Comtesse Sait la mort de son fils ; la douleur qui la presse Ne lui permettra pas de recevoir le roi. Quel malheur !
Guillot
Il devait en user comme moi, Ne se point revancher, imiter ma sagesse ; Je l'avais averti.
Charlot
J'ai tort, je le confesse.
Babet
Quel crime a-t-il donc fait ? Ne vaut-il pas bien mieux Tuer quatre marquis qu'être tué par eux ?
Guillot
Elle a toujours raison, c'est très bien dit.
Charlot
J'espère Qu'on souffrira du moins que je parle à ma mère. Voudrait-on me priver de ses derniers adieux ?
L'Intendant
Elle s'est évadée, elle est loin de ces lieux.
Guillot
Quoi ! ta mère est complice ?
Babet
Il me met en colère. Quand tu voudras parler, ne dis mot pour bien faire.
À l'intendant.
Charlot
Elle ne vent plus voir un fils infortuné, Indigne de sa mère, et bientôt condamné. Mais que je plains, hélas mon auguste maîtresse ; Et que je plains Julie ! elle avait la tendresse De monsieur le marquis ; et mes funestes coups Privent l'une d'un fils, et l'autre d'un époux. Non, je ne veux plus voir ce château respectable, Où l'on daigna m'aimer, où je fus si coupable. Vous, monsieur, si jamais dans leur triste maison, Après cet attentat, vous prononcez mon nom, J'ose vous conjurer de bien dire à madame Qu'elle a toujours régné jusqu'au fond de mon âme, Que j'aurais prodigué mon sang pour la servir ; Que j'ai, pour la venger, demandé de mourir : Daignez en dire autant à la noble Julie. Hélas ! dans la maison mon enfance nourrie Me laissait peu prévoir tant d'horribles malheurs. Vous tous qui m'écoutez, pardonnez-moi mes pleurs, Ils ne sont pas pour moi... la source en est plus belle... Adieu... Conduisez-moi.
L'Intendant
Que cette fin cruelle, Que ce jour malheureux doit bien se déplorer !
Guillot
Tout pleure, je ne sais s'il faut aussi pleurer. Qu'on aime ce Charlot ! Charlot plaît, quoiqu'il fasse. On n'en ferait pas tant pour moi.
Babet
Messieurs, de grâce, Ne l'enlevez donc pas... suivons-le au moins des yeux.
Guillot
Allons, suivons aussi, car on est curieux.
Scène 2
Julie, L'Intendant
Julie
Ah ! je respire enfin... Madame évanouie Reprend un peu ses sens et sa force affaiblie ; Ses femmes à l'envi, les miennes, tour à tour, Rendent ses yeux éteints à la clarté du jour. Faut-il qu'en cet état la nourrice fidèle, Devant la secourir, ne soit pas auprès d'elle ! Vainement je la cherche, on ne la trouve pas.
L'Intendant
Elle éprouve elle-même un funeste embarras ; Par une fausse porte elle s'est éclipsée : Je prends part aux chagrins dont elle est oppressée ; Elle est, pour son malheur, mère du meurtrier.
Julie
Pourquoi nous fuir ? pourquoi de nous se défier ? Le roi viendra bientôt : son seul aspect fait grâce, Son grand coeur doit la faire.
L'Intendant
On peut punir l'audace D'un bourgeois champenois qui tue un grand seigneur : L'exemple est dangereux après ces temps d'horreur Où l'État, déchiré par nos guerres civiles, Vit tous les droits sans force, et les lois inutiles. A peine nous sortons de ces temps orageux. Henri, qui fait sur nous briller des jours heureux, Veut que la loi gouverne, et non pas qu'on la brave.
Julie
Non, le brave Henri ne peut punir un brave. Je suis la cause, hélas ! de cet affreux malheur ; Ne me reprochant rien, dans ma simple candeur, J'ai cru qu'on n'avait point de reproche à me faire. Ce malheureux marquis, dans sa sotte colère, Se croyant tout permis, a forcé cet enfant A tuer son seigneur, et fort innocemment. Je saurai recourir à la clémence auguste, Aux bontés de ce roi galant autant que juste ; Je n'avais répété ce menuet que pour lui ; Il y sera sensible, il sera notre appui.
L'Intendant
Dieu le veuille !
Scène 3
Babet, Julie, L'Intendant
Babet
Au secours ! ah ! mon Dieu, la misère ! Protégez-nous, madame, en cette horrible affaire. Les filles ont recours à vous dans la maison.
Julie
Quoi ! Babet ?
Babet
C'est Charlot que l'on fourre en prison.
Julie
Ô ciel !
Babet
Des gens tout noirs des pieds jusqu'à la tête L'ont fait conduire, hélas ! d'un air bien malhonnête. Pour comble de malheur, le roi dans le logis Ne viendra point, dit-on, comme il l'avait promis ; On ne dansera point, plus de fête... Ah ! Madame ! Que de maux à la fois !... tout cela perce l'âme.
Julie
Charlot est en prison !
L'Intendant
Cela doit aller loin.
Babet
Hélas ! de le sauver prenez sur vous le soin : Chacun vous aidera ; tout le château vous prie. Les morts ont toujours tort, et Charlot est en vie.
L'Intendant
Hélas ! je doute fort qu'il y soit bien longtemps.
Julie
Madame sort déjà de ses appartements. Dans quel accablement elle est ensevelie !
Scène 4
La Comtesse de Givry, L'Intendant, Julie, Peuple
La Comtesse de Givry
Mes filles, laissez-moi ; que je parle à Julie ; Dans ma chambre avec moi je ne saurais rester.
Ils sortent.
L'Intendant
Elle veut être seule, il faut nous écarter.
La Comtesse de Givry
Ô ma chère Julie ! en ma douleur profonde, Ne m'abandonnez pas... je n'ai que vous au monde.
Julie
Vous m'avez tenu lieu d'une mère, et mon coeur Répond toujours au vôtre et sent votre malheur.
La Comtesse de Givry
Ma fille, voilà donc quel est votre hyménée ! Ah ! j'avais espéré vous rendre fortunée.
Julie
Je pleure votre sort... et je sais m'oublier.
La Comtesse de Givry
Le roi même en ces lieux devait vous marier : Au lieu de cette fête et si sainte et si chère, J'ordonne de mon fils la pompe funéraire ! Ah, Julie !
Julie
En ce temps, en ce séjour de pleurs, Comment de la maison faire au roi les honneurs ?
La Comtesse de Givry
J'envoie auprès de lui, je l'instruis de ma perte : Il plaindra les horreurs où mon âme est ouverte, Il aura des égards ; il ne mêlera pas L'appareil des festins à celui du trépas. Le roi ne viendra point... tout a changé de face.
Julie
Ainsi... le meurtrier... n'aura donc point sa grâce ?
La Comtesse de Givry
Il est bien criminel.
Julie
Il s'est vu bien pressé ; À ce coup malheureux le marquis l'a forcé.
La Comtesse de Givry
Il devait fuir plutôt.
Julie
Votre fils en colère...
La Comtesse de Givry
Il devait dans mon fils respecter une mère. Le fils de sa nourrice, ô ciel ! tuer mon fils ! Cette femme, après tout, dont les soins infinis Ont conduit leur enfance, et qui tous deux les aime, En ne paraissant point le condamne elle-même.
Julie
Vous aviez protégé ce jeune malheureux.
La Comtesse de Givry
Je l'aimais tendrement ; mon sort est plus affreux, Son attentat plus grand.
Julie
Faudra-t-il qu'il périsse ?
La Comtesse de Givry
Quoi ! Deux morts au lieu d'une !
Julie
Hélas ! notre nourrice Ferait donc la troisième.
On entend du bruit.
La Comtesse de Givry
Ah ! Je n'en puis douter. Elle est mère... et je sais ce qu'il en doit coûter. Hélas ! ne parlons point de vengeance et de peine ; Ma douleur me suffit.
Julie
Quelle rumeur soudaine !
derrière le théâtre
Peuple
Vive le Roi ! Le Roi ! Le Roi ! Le Roi ! Le Roi !
Scène 5
Madame Aubonne, La Comtesse de Givry, Julie
Madame Aubonne
Ce n'est pas lui, madame, hélas ! ce n'est que moi. J'ai laissé ce bon prince à moins d'un quart de lieue, J'ai précédé sa cour avec sa garde bleue ; J'avais pris des chevaux ; et je viens à genoux Révéler votre sort et mon crime envers vous. Le roi m'a pardonné ma fraude et mon audace. Je ne mérite pas que vous me fassiez grâce.
La Comtesse de Givry
Quoi ! Malheureuse ! As-tu paru devant le roi ?
Madame Aubonne
Madame, je l'ai vu tout comme je vous vois : Ce monarque adoré ne rebute personne ; Il écoute le pauvre, il est juste, il pardonne : J'ai tout dit.
La Comtesse de Givry
Qu'as-tu dit ? quels étranges discours Redoublent ma douleur et l'horreur de mes jours ! Laisse-moi.
Madame Aubonne
Non, sachez cet important mystère : Charlot est plein de vie, et vous êtes sa mère.
La Comtesse de Givry
Où suis-je ? juste Dieu ? pourrais-je m'en flatter ? Ah, Julie ! entends-tu ?
Julie
J'aime à n'en point douter.
Madame Aubonne
Hélas ! vous auriez pu sur son noble visage Du comte de Givry voir la parfaite image. Il vous souvient assez qu'en ces temps pleins d'effroi Où la Ligue accablait les partisans du roi, Votre époux opprimé cacha dans ma chaumière Cet enfant dont les yeux s ouvraient à la lumière : Vous voulûtes bientôt le tenir dans vos bras ; Ce malheureux enfant touchait à son trépas : Je vous donnai le mien. Vous fûtes trop flattée De la fatale erreur où vous fûtes jetée. Votre fils réchappa, mais l'échange était fait. Un enfant supposé dans vos bras s'élevait, Vos soins vous attachaient à cette créature, Et l'habitude en vous tint lieu de la nature. Mon mari, que le roi vient de faire appeler, Interrogé par lui, vient de tout révéler ; C'est un brave soldat que ce grand prince estime. Tout est prouvé.
La Comtesse de Givry
Julie ! heureux jour ! heureux crime !
Julie
Madame, cette fois, voici le grand Henri.
Scène 6
Roi, La Comtesse de Givry
Roi
Je viens mettre en vos bras le comte de Givry, Le fils de mon ami, qui le sera lui-même. Je rends grâces au ciel dont la bonté suprême Par le coup inouï d'un étrange moyen A fait votre bonheur, et préparé le mien. Je vous rends votre fils, et j'honore sa mère ; Il me suivra demain dans la noble carrière Où de tout temps, madame, ont couru vos aïeux. Déjà nos ennemis approchent de ces lieux ; Je cours de ce château dans le champ de la gloire ; Mon sort est de chercher la mort ou la victoire, Votre fils combattra, madame, à mes côtés. Mais, délivrés tous deux de nos adversités, Ne songeons qu'à goûter un moment si prospère.
La Comtesse de Givry
Adorons des Français le vainqueur et le père.