Compliment
Scène 1
Monsieur Soly, Mademoiselle Astraudy
Monsieur Soly
Haranguer le Public ? Vous ! Quelle extravagance !
Mademoiselle Astraudy
Monsieur, prenez un ton un peu plus radouci.
Monsieur Soly
Vous réglerez mon ton, je pense !
Mademoiselle Astraudy
En faveur de mon sexe un peu de complaisance.
Monsieur Soly
Le sexe en tout pays n'a que trop de puissance ; Dans notre République il n'en est pas ainsi, Tout est dans la même balance.
Mademoiselle Astraudy
Eh bien ! Ne suis-je pas Comédienne aussi ?
Monsieur Soly
La dernière venue ici Me dispute une préférence ?
Mademoiselle Astraudy
Mon âge est, comme on sait, l'âge de l'espérance, Et le Parterre a voulu de tout temps Favoriser le germe des talents : Notre faiblesse attire l'indulgence.
Monsieur Soly
Eût on beaucoup d'expérience, L'indulgence est à désirer.
Mademoiselle Astraudy
Moins j'ai d'acquit, plus je dois l'implorer. Ainsi le Compliment est à ma bienséance.
Monsieur Soly
Ah ! Ah ! Si le Public nous souffre avec bonté, Ce sera par votre éloquence.
Mademoiselle Astraudy
L'éloquence a l'air apprêté, Et contr'elle on est en défense ; Au moins l'ingénuité À mon âge est naturelle ; Quand je promettrai du zèle, Beaucoup de docilité, Ce serment dans ma bouche a lieu d'être écouté.
Monsieur Soly
Votre jeunesse encor !
Mademoiselle Astraudy
Ressource telle quelle.
Monsieur Soly
Dites tout : votre vanité Laisse en arrière la beauté.
Mademoiselle Astraudy
Je ne m'en pique pas, et je me rends justice.
Monsieur Soly
La beauté ne fait pas l'Actrice.
Mademoiselle Astraudy
Le Public seul la forme, et c'est par ses leçons Que dans notre Art nous avançons.
Monsieur Soly
Et les auteurs aussi La belle découverte !
Mademoiselle Astraudy
L'Auteur les prend de loin à loin : Mais pour nous tous les soirs c'est une école ouverte.
Monsieur Soly
On attend vos progrès.
Mademoiselle Astraudy
J'y mettrai tout mon soin.
Monsieur Soly
Croyez-vous en avoir besoin ? Vous dansez ; le mérite est léger et frivole ; Depuis qu'on vous a fait monter Jusqu'à l'honneur de réciter, La présomption vous rend folle.
Mademoiselle Astraudy
La danse est de quelque secours. Sans elle ce théâtre aurait de mauvais jours.
Monsieur Soly
Pour votre compliment, faites la capriole.
Mademoiselle Astraudy
Eh ! Mais, Monsieur, vous m'insultez.
Monsieur Soly
Je vous prie humblement me céder la place.
Mademoiselle Astraudy
C'en est trop, vous empiétez Sur les droits du parterre : il fait justice ou grâce. C'est lui qui nous reçoit, c'est lui seul qui nous chasse.
Scène 2
Arlequin, Monsieur Soly, Mademoiselle Astraudy
Arlequin
Montrons nous. C'est à moi de les morigéner. Qu'est-ce donc ! Que de bruit ! Eh quoi ? Petits Comiques, Qui ne devez que badiner, Parbleu c'est bien à vous de vous passionner Sur le ton des acteurs tragiques ?
Monsieur Soly
Écoutez-moi...
Arlequin
J'ai tout entendu de là-bas. Je vais vous accorder.
Monsieur Soly
Bel arbitre à vrai dire ! Ah !
Arlequin
Vous riez : je ne m'en fâche pas, Car j'aime assez à faire rire. Je sais concilier les plus aigres humeurs, Aux pieds de l'intérêt courber l'antipathie. J'ai mis ces jours passés d'accord deux procureurs,
Mademoiselle Astraudy
Comment ?
Arlequin
Par le profit, boussole des grands coeurs, L'un à l'autre vendit les droits de sa partie. Le lendemain je fis embrasser deux auteurs. .
Monsieur Soly
Le miracle est plus fort.
Arlequin
Après dix ans de guerre À l'aide du sifflet je sus les rapprocher : Tous deux également bafoués du parterre, N'eurent rien à se reprocher. Pour une opulente douairière Deux Gascons allaient s'égorger, Je les rendis amis.
Mademoiselle Astraudy
Eh ! De quelle manière ?
Monsieur Soly
Est-ce en les faisant partager ?
Arlequin
Non, c'est en leur montrant que chez la Trésorière Rien ne restait plus à gruger.
Monsieur Soly
Oui, l'intérêt cessant fait cesser la querelle ; Mais l'intérêt, l'honneur beaucoup plus cher que lui. Nous font disputer aujourd'hui.
Arlequin
Et vous dérangent la cervelle.
Mademoiselle Astraudy
Sans offenser Monsieur.
Monsieur Soly
Sans me faire valoir Aux dépens de Mademoiselle.
Mademoiselle Astraudy
Je voulais donc...
Monsieur Soly
Je veux...
Arlequin
C'est à moi de vouloir.
Monsieur Soly
À vous ?
Arlequin
Et tous les deux rentrez dans le devoir.
Monsieur Soly
Ah ! Pour un Arlequin la phrase est bien hautaine.
Arlequin
Ah ! Nous ne sommes pas ici chez Melpomène. Là les plus grands héros, Turcs, ou Grecs, ou Romains, Européens, ou Mexicains, Sont alternatifs sur la scène ; L'un y succède à l'autre, et chacun a son tour : Ici j'ai toute la semaine, Point de pièces sans moi ; fête ou non, c'est mon jour : Partant je suis dans mon domaine. Et toute la troupe est ma Cour.
Monsieur Soly
Des gestes, des lazzi, science fort profonde ! L'habit, le masque joue.
Mademoiselle Astraudy
Au moins il vous seconde, sans cela vous seriez à bout.
Arlequin
Que d'honnêtes gens dans le monde , De qui le masque impose et dont l'habit fait tout ! Mais voici du Public la dernière audience, Faut-il par nos débats lasser sa patience ? Il adoucit pour nous la rigueur de ses lois, Pour moi surtout, moi qu'il a tant de fois Prévenu de sa bienveillance, J'étouffe sous le poids de la reconnaissance. Je veux bien avec vous mettre en commun mes droits, Quoique sûr de la préséance. Ça parlons ensemble tous trois.
Il sort.
Monsieur Soly
Adieu, grand Orateur, adieu, je me retire ; Vous ne me laissez rien à dire.
Arlequin
Vous décampez aussi, je crois.
Mademoiselle Astraudy
Il ne l'emporte pas sur moi, C'est ce qui me console.
Arlequin
Oui triomphez, ma belle. Que voilà bien l'esprit femelle !
Scène 3
Arlequin
Le défaut d'espace nous oblige de renvoyer au mois prochain le Compliment que Monsieur Roy a composé pour l'ouverture du même théâtre.
Arlequin
Puisque le champ me reste, il faut avec éclat se tirer d'un pas délicat. Messieurs, je suis balourd, confus dans mon langage, Court de mémoire, dont j'enrage, D'autres diraient, un peu distrait, Assez enclin au verbiage, Ainsi que tous porteurs de robe et de bonnet, Mais se connaître en effet Est le chef-d'oeuvre du sage, Et du comédien surtout, dont l'apanage, Est de se croire parfait. Vous nous passez trop de défauts sans doute, Mais nous ne les adoptons pas. Nous nous corrigerons, Messieurs, quoiqu'il en coûte, J'en jure sur ce coutelas. Cet auguste serment est mon plus digne hommage. Je n'en dirai pas davantage. Le discours le plus beau déplaît par la longueur ; Après le créancier, est-il quelque visage Plus maussade qu'un harangueur ?