Scène 1
Boisrobert, L'Étoile, Colletet
Au lever du rideau, Boisrobert et l'Étoile sont assis à la table. Boisrobert travaille, l'Étoile dort.
La secouant.
Boisrobert
Fin du premier acte ! Voilà des mots qu'un auteur peut toujours écrire avec confiance... Ils ne risquent pas d'être sifflés !... N'est-ce pas, l'Etoile ?.... Eh ! Parbleu je crois que mon collaborateur s'est endormi sur un hémistiche ! Eh ! L'Etoile !...
L'Étoile
Hein ! Qu'y a-t- il ?... Ah ! Tu m'as fait peur !... J'avais cru reconnaître la voix du Cardinal !... Je cherchais une rime à sommeil.
Boisrobert
Eh bien, tu l'as trouvée... Réveil !.
L'Étoile
Est-ce que je m'étais endormi ?
Boisrobert
Parfaitement, et sur tes vers !... Que fera donc le public ?
L'Étoile
Oh !... Le public !... Je ne travaille pas pour lui... Je ne tiens qu'au suffrage de son Éminence... Et j'espère l'avoir mérité !
Boisrobert
Mon premier acte est terminé !...
L'Étoile
Mon second va l'être. Il n'y manque que trois vers... La moindre chose... Un tout petit trait de génie.
Boisrobert
Colletet te trouvera cela.
L'Étoile
Crois-tu donc que j'aie besoin de lui?
Boisrobert
Je plaisante. Dieu merci, notre talent à tous deux n'a aucun rapport avec le bavardage insipide, le style commun de notre confrère... Je ne sais pas pourquoi on est convenu de lui trouver de l'esprit.
L'Étoile
Ah ! Un esprit qui sent le cabaret !
Boisrobert
Ce malheureux Colletet n'en sort pas!
L'Étoile
Aujourd'hui, le Cardinal l'a fait enfermer dans le palais, avec défense d'en sortir, tant qu'il n'aura pas fini son troisième acte.
Boisrobert
Il est honteux pour nous d'être forcés de travailler avec un tel homme !... Et je ne sais pas à quoi pensait le Cardinal quand il l'a attelé avec nous à son char poétique.
L'Étoile
Quant à notre quatrième collaborateur... Le petit Rotrou... Passe encore ; ce garçon a quelque mérite !
Boisrobert
Oui... Il fait des vers comme un lieutenant civil de Dreux... C'est correct, c'est arrondi... Mais ça ne sent pas son poète.
L'Étoile
Décidément, je crois que, sans toi et moi, le Cardinal serait dans un cruel embarras.
À part.
Boisrobert
Sans contredit. Notez qu'il ne vaut pas mieux que les autres !
L'Étoile
Je le mets à mon niveau par pure politesse, car au fond !... Nul... Archi-nul !
Colletet
C'est bien !... C'est bien, Lambert !
L'Étoile
Ah! voici Colletet !
Colletet
La consigne est levée !
Scène 2
Colletet, Boisrobert, L'Étoile
Colletet
Ah ! Morbleu, j'ai bien travaillé !
Boisrobert
On dirait que le maraud est gris !
L'Étoile
Est-ce que son Éminence t'avait fait enfermer dans sa cave ?
Colletet
Non pas... Mais dans un petit salon que Lambert l'intendant avait eu soin d'approvisionner, à mon intention, de quelques bouteilles d'un vin de Champagne qui m'a servi d'Hippocrène ! Ce Lambert est un gaillard qui comprend l'homme de lettres !
Boisrobert
Partant tu n'as rien fait ?
Colletet
Trois cents vers dans une matinée... Rien que ça !...
L'Étoile
Quelle facilité !
Boisrobert
Quelle imagination !
Colletet
Le rôle de la princesse est touché, je crois, de main de maître !... J'ai trouvé des élans de coeur, des éclats de sensibilité !... Messieurs, je vous recommande le vin de Champagne ! C'est un fameux collaborateur ! Et cependant j'étais troublé !... Je pensais malgré moi à ma pauvre Gervaise !
L'Étoile
Ta servante ?
Colletet
Elle doit être dans une inquiétude affreuse. Je suis sûr qu'elle me croit retenu de force chez Martineau l'hôtelier... Et je la vois d'ici remuer ciel et terre pour se procurer quelques écus... Afin de me délivrer ! Excellente fille !... Ses gages de trois années y ont passé !
Boisrobert
Et tu n'as pas honte ?
Colletet
Bah !... Elle travaille pour elle !
L'Étoile
Comment cela ?
Colletet
Je l'épouserai pour m'acquitter.
Boisrobert
Le dénouement sera digne de la comédie !
Colletet
Mais à propos !... Et votre part de travail?
L'Étoile
Terminée.
Colletet
Vous êtes contents ?
L'Étoile
Enchantés !
Il se promène en cherchant.
L'Étoile
Sauf deux ou trois vers qui ne m'arrivent pas.... Voyons donc...
Boisrobert
Je connais ton mérite, mon cher Colletet ; viens dîner avec moi tantôt, tu reliras mon acte... Il y a quelques traits qui manquent de force... Certains tours qui ne sont pas heureux... Tu corrigeras cela facilement.
Colletet
Volontiers !
Colletet fait un signe affirmatif. À part.
Il va à la table, et relit son travail.
Boisrobert
Sois discret ! Mon acte y gagnera !
Mystérieusement.
L'Étoile
Impossible de rien trouver ! Colletet ?
Colletet
Plaît-il ?
L'Étoile
As-tu pour aujourd'hui un souper en vue ?
Colletet
Ma foi, non ! Je n'ai qu'un dîner.
L'Étoile
Je t'invite donc pour ce soir. Tu jetteras un coup d'oeil sur mon acte... À la fin surtout il manque.
Colletet
Deux ou trois vers ?...
L'Étoile
Un petit trait de génie !... Et tu es bien capable de m'en prêter un ! On n'emprunte qu'aux riches !
Colletet
Et je donne volontiers aux pauvres !
L'Étoile
Toujours le petit mot pour rire !... Garde-moi le secret !
Colletet
Et de deux ! Ils vivent de mon esprit... Moi je vis de leur table ! Chacun de nous se sert de ce qu'il a pour avoir ce qu'il n'a pas.
Scène 3
L'Étoile, Boisrobert, Rotrou, Colletet, Tous
L'Étoile
Messieurs, je vous annonce notre cher ami Rotrou !
Boisrobert
Eh bien, ton quatrième acte est il fait ?
Rotrou
Oui, messieurs. Le voici !... Mais il n'est pas encore ce que je voudrais qu'il fût ! Le Cardinal nous donne trop peu de temps. Un acte de tragédie exige plus d'une matinée de travail. Il faut se nourrir longtemps de son sujet pour le bien traiter ; il faut peser, calculer tous ses effets... ménager son intrigue... économiser l'intérêt !... Une scène, un vers, un mot, peuvent arrêter un poète pendant des jours entiers !
L'Étoile
Le vrai génie n'a pas besoin de toutes ces préparations !
Rotrou
Eh ! Messieurs !... Le génie est souvent le résultat de la patience !
Colletet
Ah ça, mais... Et le cinquième acte ? Nous n'en parlons pas.
L'Étoile
Au fait, Monseigneur n'a pas encore décidé qui de nous en serait chargé.
Montrant son manuscrit.
Boisrobert
Bah ! Un cinquième acte !... Ce n'est rien à faire ! L'acte vraiment difficile dans une tragédie, c'est le premier !... C'est là que le sujet et les caractères s'exposent.
Il montre son acte.
L'Étoile
Rien de plus aisé ! Mais parlez moi du second acte ! Voilà l'acte épineux ; celui où l'action s'engage... Où l'intérêt doit naître !... Le second acte !.
Changeant de ton.
Colletet
Eh ! Morbleu ! Que dirai-je donc du troisième ! Le troisième acte !... L'acte du milieu. Le corps, le ventre de la pièce !... L'action ne fait que s'engager au second... Mais au troisième, elle retourne, elle change de face... Le troisième acte !... Ah ! Ah ! À toi, Rotrou. Défends ton quatrième... Cet acte si difficile à soutenir... Où la curiosité du public tombe ou grandit... Le quatrième acte, qui amène la péripétie !... Va donc !... Va donc !...
Il va s'asseoir à la table.
Rotrou
Non, messieurs, non !... Je vous laisse le soin de vanter votre travail, en exagérant les difficultés qu'il présentait. Moi, j'ai fait ma part et de mon mieux pour le peu de temps qui m'était donné. Son éminence jugera. Mais quant au cinquième acte... Le dénouement... Cette fin qui doit couronner l'oeuvre... Messieurs, il manque parmi nous un cinquième collaborateur... Le seul peut-être qui pût entreprendre avec succès une semblable tâche !
Boisrobert
Allons ! Le voilà retombé dans sa folie !
L'Étoile
Tu veux parler de Corneille ?
Rotrou
Précisément.
Colletet
Mon pauvre Rotrou, chacun de nous a sa faiblesse... La tienne est de trouver du talent à ce Rouennais.
Boisrobert
Un homme à qui Richelieu avait fait l'honneur de l'associer à ses travaux, aux nôtres.
L'Étoile
Et qui pousse l'audace jusqu'à faire des changements à un plan de comédie tracé par son Éminence elle-même !... Le fat !
Boisrobert
Bien plus ! Il a le sot orgueil de faire une tragédie à lui tout seul !...
Colletet
Il s'était dit : Je volerai de mes propres ailes...
L'Étoile
Et voyez comme il a réussi !... Nouvel Icare, il n'a quitté un instant la terre que pour retomber de plus haut et se noyer.
Colletet
Dans le fleuve de l'oubli.
Boisrobert
Le Cardinal l'a complètement abandonné.
L'Étoile
La pension que lui fait son Éminence est un brevet d'incapacité.
Se levant.
Rotrou
Courage, messieurs, courage... Accablez bien ce pauvre Pierre... Vous avez beau jeu, il est absent... Il est en disgrâce !... Mais prenez garde ! Du fond de cette solitude où l'injustice de ses détracteurs l'a relégué, il peut sortir un chef-d'oeuvre, qui le vengera des attaques misérables dont le Cid est l'objet !
Boisrobert
C'est l'Académie tout entière qui a condamné cette plate imitation de l'espagnol !
L'Étoile
Et le Cardinal en personne a sanctionné le jugement académique.
Rotrou
Le Cardinal, absorbé par les affaires de l'État, vous a laissés dire et faire... Il n'a lu le Cid que par vos yeux.
Colletet
Mais l'Académie !...
Boisrobert
L'Académie !
L'Étoile
L'A. ca. dé. mie !
Rotrou
Belle autorité !
se récriant
Tous
Ah !... C'est trop fort !
Rotrou
L'Académie a cru flatter son protecteur en épousant ce qu'elle regardait comme sa querelle et ce qui n'était en réalité que la vôtre.
Colletet
Comme si nous prenions la peine d'attaquer Monsieur Corneille !
Rotrou
Oui... Vous l'attaquez... Vous le déchirez !... Vous en avez peur !
Tous
Allons donc !
Boisrobert
Peur de Corneille, nous ?... Et pourquoi, bon Dieu ?
Rotrou
Parce que vous devinez son génie sans le comprendre.
Boisrobert
Hein !...
Rotrou
Et toi, parce que tu le devines et le comprends !
L'Étoile
Je ne sais pas jusqu'à quel point ce qu'il nous a dit est flatteur !
Boisrobert
Ce petit Rotrou est un impudent !
Rotrou
Mais tout ceci m'a fait oublier l'essentiel. Messieurs, c'est à midi que le Cardinal écoutera la lecture de notre travail. Vous me retrouverez ici !...
Colletet
Moi je rentre dans mon cabinet... J'ai un acte à relire... Quelques vers à chercher...
L'Étoile
Messieurs, soyons exacts. Richelieu est comme le Roi, il n'attend personne, pas même les poètes !
Il sort par la porte de droite. L'Etoile et Boisrobert sortent par celle du fond.
Colletet
Oh ! Toi !... Tu n'arriveras jamais en retard.
Scène 4
Rotrou
En ce moment Corneille paraît au fond. Il regarde dans l'appartement. Il entre et aperçoit Rotrou, qui ne le voit pas.
Rotrou
Point de nouvelles de Rouen ! Corneille a reçu ma lettre depuis huit jours ; il sait que je l'attends... Il doit croire que j'ai besoin de ses services et il ne me répond pas ! M'aurait il enveloppé dans la proscription dont il frappe tout ce qui m'entoure ? Oh ! Non, c'est impossible !... Mais il aura compris pourquoi je voulais le ramener à Paris. Je connais Corneille !... Son austère fierté ! Cette pension que le Cardinal lui accorde et dont je lui ai expédié moi-même le brevet, peut-être la refusera-t-il!
Scène 5
Corneille, Rotrou, Un Laquais
Corneille
Je l'ai acceptée.
Rotrou
Corneille !
En lui serrant affectueusement la main.
Corneille
Mon ami !... Mon maître !
Rotrou
Je suis fier de ce nom que tu te plais à me donner.
Corneille
Il t'appartient !... Quoique plus jeune, Rotrou m'a devancé dans la lice !
Rotrou
Oui, mais pour remporter le prix, il faut d'autres forces que les miennes. Et c'est à Corneille qu'il est réservé!
Corneille
Ton amitié t'égare !
Rotrou
Non... Non... Je sais ce que tu es... Et je devine ce que tu seras... Mais dis-moi vite, tu as reçu ma lettre ?
Corneille
Et je ne me suis pas trompé sur le motif qui te l'a dictée. En parlant de mes services, dont tu avais besoin ici, tu ne pensais qu'à m'en rendre de nouveaux.
Rotrou
Et cette pension que le Cardinal t'a envoyée ?...
Corneille
À ta sollicitation, je le sais.
Rotrou
Qu'importe ?
Corneille
Je te l'ai dit... Je l'ai acceptée !
Rotrou
Enfin !... Tu as compris qu'ici-bas le génie a besoin d'appui... que sans protecteur le poète traîne une existence misérable et s'expose à voir son nom même mourir avec lui !
Corneille
J'ai pensé surtout à mon frère et j'ai répondu à son Éminence que j'acceptais avec résignation !
Rotrou
Avec résignation !... Imprudent ! Tu n'as pas songé à l'effet que ces mots ont dû produire sur un homme accoutumé à voir plier devant lui tout ce qui l'approche ?
Corneille
C'était le seul moyen, en ne refusant pas, de me relever à mes propres yeux, aux tiens, à ceux de quiconque a le sentiment de sa dignité.
Rotrou
Ami, tu juges mal Richelieu. C'est une grande âme qui répare toujours ses faiblesses par quelque chose de noble ! La réflexion l'a éclairé... Il revenait à toi... Il te frayait la route vers de nouveaux succès.
Corneille
Richelieu ?... Lui qui a voulu écraser le Cid ! Lui qui m'a livré tout vivant aux morsures d'un Chapelain !
Rotrou
Eh ! Que t'importe !... Méprise ceux qui dénigrent ta gloire ! Recueille-toi dans ton courage, et de triomphe en triomphe marche à la postérité !... Tu m'as écrit que tu travaillais à une tragédie d'Horace ?
Corneille
Elle est achevée... Et je viens la lire aux comédiens. Ils la refuseront peut-être...
Rotrou
Pourquoi ?
Corneille
Le Cardinal !
Rotrou
Tu le vois, Pierre, tes craintes justifient les miennes.
Corneille
Et cependant Horace est un beau sujet !... Oh ! Ce n'est pas le seul que j'aie l'intention d'emprunter à l'histoire romaine ! L'époque que j'ai choisie n'est encore que l'enfance de la grande nation ; l'amour de la patrie, les destins du peuple conquérant ne font que germer au coeur de quelques citoyens ! Je veux suivre Rome à travers les tempêtes de la République. Plus tard, je montrerai le géant vaincu tombant aux pieds des Césars. Le siècle d'Auguste offre un mélange de belles et tristes pages, mais d'où doivent sortir de nobles enseignements. Qui sait si je n'embrasserai pas Rome à sa dernière phase ; si je ne montrerai pas ses faux dieux croulant devant la croix inondée du sang des martyrs ? Que le temps ne me manque pas, Rotrou, et peut-être j'irai jusqu'au jour où, pour anéantir la ville dégénérée, le doigt de Dieu poussera vers elle Attila ! Ah ! Mon ami !... Qu'elle serait belle la tâche du poète qui, prenant ainsi Rome à sa naissance et la suivant jusqu'à sa mort, la ferait revivre sur la scène, aux yeux de cette autre nation issue de ses débris et qui doit s'élever encore plus haut ! Rome ! France ! Vos deux noms sont inséparables dans ma pensée ! Toutes deux obscures à votre berceau, vous avez grandi par les batailles ; mais vous ne devez pas finir de même. Ô ma patrie ! Le règne des arts commence aussi pour toi. Instruite par l'exemple de ta mère, ouvre une route nouvelle à l'univers qui te contemple, force-le à te proclamer la reine du monde, et, plus heureuse que Rome, conserve ce titre glorieux !
Rotrou
Ah ! Pourvu que tu ne brises pas entre tes mains un avenir si riche d'espérances !
Corneille
Mais quelle marche me conseilles-tu donc de suivre ?
Rotrou
Rentre en grâce auprès du Cardinal. Tu lui as ravi la palme du poète et de toutes les gloires, c'était peut-être en secret celle qu'il ambitionnait le plus. Il peut te pardonner cette perte douloureuse... Mais ne lui dispute pas l'honneur de t'avoir protégé !
Corneille
J'ai fait tout ce que je pouvais faire.
Rotrou
Consens au moins à voir Richelieu !
Corneille
Non !
Rotrou
Corneille !...
Corneille
N'insiste pas, Rotrou... En toute autre circonstance peut-être, j'aurais cédé à tes conseils... Mais aujourd'hui cela me serait impossible. Quand on souffre on est plus irritable... et je souffre, ami ; j'ai le coeur doublement ulcéré des basses intrigues, des critiques haineuses dont je suis l'objet... Et surtout... À toi je puis l'avouer... D'un amour qui domine toutes mes pensées ! Un amour sans espoir !
Rotrou
Ah !... Je te plains ! Avec une âme comme la tienne, l'amour ne peut être qu'une passion sérieuse. Tu n'es donc pas aimé ?
Corneille
Je l'ignore et n'ai point cherché à le savoir.
Rotrou
Je ne te demande pas si la personne est digne des sentiments qu'elle t'a inspirés.
Corneille
Elle a vingt-trois ans, une éducation parfaite, une âme pleine de noblesse. C'est une bonne et douce créature, qui, privée de sa mère depuis une dizaine d'années, a consacré sa vie à faire le bonheur de ceux qui l'entourent. Elle a élevé elle-même sa jeune soeur... Elle dirige la maison... Elle prodigue les soins les plus touchants à son père ; tout le monde l'admire, tout le monde l'aime et j'ai fait comme tout le monde !
Rotrou
Quel obstacles vois-tu donc à cette union ?
Corneille
Elle est riche et je n'ai rien. Puis elle est d'une famille noble ! Et j'ai vu tout d'abord que son père rêvait pour elle quelque brillante union ! C'est un brave homme, mais il est entêté comme tous les petits esprits... Il croirait déroger, s'il donnait sa fille à un misérable, écrivain ; et elle, la pauvre enfant, en supposant qu'elle m'aimât, elle n'aurait jamais le courage de résister à son père. Ce serait le premier chagrin qu'elle lui aurait causé de sa vie !
Rotrou
Eh bien, à ta place, je m'assurerais de ses sentiments à mon égard, et je forcerais le consentement du père en faisant ma paix avec le Cardinal.
Corneille
En auteur habile, tu ne perds pas de vue ton sujet !
Un Laquais
Monsieur et mademoiselle de Lamperrière !
Corneille
Grand Dieu !
Rotrou
Lamperrière !... C'est le nom du lieutenant civil des Andelys.
Corneille
Mon ami, de grâce, avant de faire entrer, permets que je me retire.
Rotrou
Ce trouble... Cette émotion...
Corneille
C'est elle, avec son père !
Corneille sort par la gauche.
Rotrou
Ah ! Je comprends. Eh bien, là, dans cette bibliothèque !... Faites entrer.
Scène 6
Monsieur de Lamperrière, Rotrou, Julie de Lamperrière
S'avançant et saluant.
Monsieur de Lamperrière
Merci, mon garçon ; tiens, voilà pour toi ! Dans le pays où nous entrons, ma fille, il faut flatter les grands et graisser la patte des petits. Monsieur de Rotrou, lieutenant civil à Dreux, l'un de mes plus jeunes collègues ?
Rotrou
La charmante personne! 1
Monsieur de Lamperrière
J'ai appris, en descendant de voiture que vous étiez de service au palais Cardinal, et, sans perdre une minute, je suis accouru... avec ma fille... que j'ai l'honneur de vous présenter... persuadé que vous ne refuserez pas de m'introduire chez son Éminence.
Rotrou
Ce sera pour moi un devoir et un plaisir ; mais il est un peu matin.
Julie va s'asseoir dans un fauteuil à gauche.
Baissant la voix.
Monsieur de Lamperrière
Tant mieux !... Nous attendrons ! Cela nous donnera le temps de nous remettre... Nous autres gens de province, habitués comme nous le sommes au calme de nos cités, la tête nous tourne au milieu du brouhaha de Paris... N'est-ce pas Julie ? Cette chère enfant n'a aucune idée des curiosités de la capitale... Et pour son début je la conduis droit chez son Éminence le cardinal de Richelieu!... Ce n'est pas commencer par le côté le plus gai... Mais nous prendrons notre revanche !... Le devoir avant tout !
Rotrou
Avez-vous écrit au Cardinal pour lui demander une audience ?
Monsieur de Lamperrière
Il m'attend... C'est lui qui m'a mandé par une lettre de sa main !
Rotrou
Ah ! C'est différent.
D'un air triomphant.
Monsieur de Lamperrière
La dépêche m'est arrivée avant-hier au sortir de la messe. Nous nous sommes mis en route et nous arrivons !... Vingt-six lieues en quarante-huit heures, mon cher monsieur !... On voyage maintenant avec une rapidité !... C'est effrayant!
Rotrou
« Monsieur, je vous attends à Paris dans le plus bref délai. »
Monsieur de Lamperrière
La lettre ne permettait aucun retard.
Rotrou
En effet ! Le style en est bref. Il s'agit donc d'une affaire bien importante ?
Monsieur de Lamperrière
Monsieur, je fais à ce sujet deux suppositions, dont une au moins ne peut manquer de se réaliser. À mon dernier voyage, Monseigneur m'a témoigné le plus grand intérêt, il m'a demandé si je me plaisais dans ma lieutenance des Andelys. Nous avons surtout parlé de mes deux filles, qui toutes deux sont à marier... Charge bien lourde !... Enfin je l'ai quitté convaincu d'être on ne peut plus avant dans ses bonnes grâces !... Or, il est évident que le Cardinal veut m'appeler à des fonctions plus importantes... À Paris peut-être... Ou bien qu'il a quelques projets pour mon aînée.
Rotrou
Ah !... Vous pensez, Monsieur, qu'il pourrait être question d'un établissement ; pour mademoiselle ?
Monsieur de Lamperrière
J'en ai le soupçon.
Rotrou
Elle ne s'est pas troublée !
Monsieur de Lamperrière
Vous comprenez, mon cher monsieur, que, si j'avais voulu la marier, les soupirants n'auraient pas manqué.
Rotrou
Ce que je sais de Mademoiselle m'en donne la certitude.
Monsieur de Lamperrière
Mais qui voyons-nous dans nos petites villes ?... Des petites gens... Une petite noblesse... qui ne vaut guère mieux que la grosse bourgeoisie !... On voit ce monde là, mais on ne s'allie pas avec lui !
Rotrou
Corneille a bien jugé le père ! A-t-il compris la fille ?
Monsieur de Lamperrière
Tenez, dernièrement encore, à ce sujet, j'ai dû battre froid à un garçon dont j'avais deviné les espérances et que vous connaissez probablement... Le jeune...
Julie de Lamperrière
Mon père, je vous en prie, gardez un secret qui n'est pas le vôtre ! Il ne m'est pas permis, sans doute, de vous dicter votre conduite ; permettez-moi seulement de vous rappeler que cette personne ne vous a adressé aucune demande positive, qu'elle est liée d'amitié avec notre famille, que son dévouement nous est connu, et qu'enfin elle a des droits à toute notre estime par l'élévation de son caractère et de son talent !
Rotrou
Si elle ne l'aime pas, elle l'admire !
Monsieur de Lamperrière
Tu as raison, ma fille ; à quoi sert de parler de tout cela ? Surtout devant Monsieur de Rotrou, qui a bien d'autres affaires en tête !
Rotrou
Monsieur, tout ce qui vous intéresse, ainsi que Mademoiselle, ne peut m'être indifférent !
Monsieur de Lamperrière
Tous êtes trop bon, en vérité !
À part.
Haut.
Rotrou
Mais, onze heures viennent de sonner... Il est temps de nous présenter chez le Cardinal ! Il faut absolument que Corneille parle, et qu'il se déclare ! Je crois, mon cher collègue, qu'il serait convenable de prier Mademoiselle de nous attendre ici... Le Cardinal reçoit rarement des visites aussi agréables, et jamais sans en avoir été prévenu d'avance...
Monsieur de Lamperrière
Ah !... Vous croyez ?... Cela te contrarie, n'est-ce pas, mon enfant ?... Tu te faisais une fête de voir son Éminence ?
Julie de Lamperrière
J'en avais grand'peur, au contraire !
Il embrasse sa fille.
Monsieur de Lamperrière
Ah ! Ma fille !... Voilà le chemin de la fortune et des honneurs !... Une fois lancé dans cette voie, qui peut prévoir où il s'arrêtera ?
Rotrou
Allons... Je joue ici l'emploi de Scapin !... Je ménage un tête-à-tête, et j'éloigne le Géronte !
Rotrou pousse la porte qui conduit chez le Cardinal et fait passer Lamperrière devant lui.
Monsieur de Lamperrière
Je suis à vos ordres, Monsieur de Rotrou.
Scène 7
Julie de Lamperrière, Corneille
Elle aperçoit Corneille.
Julie de Lamperrière
Serais-je en effet l'objet de cette entrevue ?... Le Cardinal aurait-il disposé de ma main ? Cette seule pensée m'effraie ! Oh !... C'est que dans ces mariages de Cour on croit avoir tout fait pour une jeune fille quand on lui a donné des titres, une fortune !... Mais son coeur, personne n'y songe !... Écartons cette idée pénible. Ciel !... Monsieur de Rotrou vous savait-il là, monsieur ?
Corneille
Oui, Mademoiselle, et je demande sa grâce en même temps que la mienne !
Julie de Lamperrière
Je devrais peut-être les refuser toutes deux.
Corneille
Non, vous devez être indulgente et bonne aujourd'hui comme toujours ! Ah ! Mademoiselle, je vous dois la première joie que j'aie éprouvée depuis longtemps ! Merci, mille fois merci des nobles et consolantes paroles que mon souvenir vous a dictées !
Julie de Lamperrière
Auriez-vous quelque sujet de tristesse ?... Oui, oui... Je le devine à votre silence. À vos regards qui évitent les miens !... Monsieur Pierre, j'ai dit tout à l'heure que votre amitié nous était connue !... Douteriez-vous de la nôtre ? De la mienne ? Ah ! Par exemple, je ne vous pardonnerais pas cela !
Corneille
Je sais, Mademoiselle, tout l'intérêt que vous daignez me porter.
Julie de Lamperrière
Montrez-moi donc que vous en êtes digne !... Confiez-moi vos chagrins... Vous étiez tout à l'heure avec un ami bien capable de les comprendre et de vous conseiller !... Mais en présence d'un homme, même de l'ami le plus intime, il doit exister une sorte de gêne... de fierté, qui nuit à l'épanchement du coeur. Si l'on est joyeux, la dignité ordonne de le paraître moins ; si l'on souffre, on veut se montrer fort, et cette force que l'on s'impose fait taire la douleur sans la guérir. Tandis qu'auprès d'une amie, toute contrainte disparaît. On s'abandonne davantage à la joie comme à la tristesse... On ose se plaindre... On ose pleurer avec elle... et les larmes, cette grande ressource des femmes, les larmes soulagent, consolent ; il me semble, Corneille, qu'elles doivent raffermir le courage d'un homme tel que vous !
Avec douleur.
Corneille
Ah ! Mademoiselle, vous venez de peindre le bonheur, tel que je l'avais rèvé !... Le seul qui puisse payer le poète de ses travaux, le reposer de ses veilles, lui faire chérir l'étude ! Les succès doublent de prix, les revers ne sont plus rien, quand une amie peut vous dire : je suis heureuse, ou je souffre avec vous ! Mais, hélas !... Un tel bonheur... n'est qu'un rêve !
Julie de Lamperrière
Pourquoi ne se réaliserait-il pas ?
Corneille
Je ne pourrais le trouver qu'auprès d'une personne.
Julie de Lamperrière
Qui ne vous le refuserait peut-être pas !
Corneille
Que dites-vous ?
En ouvrant sa mante.
Elle jette la seconde brochure à terre.
Julie de Lamperrière
Je dis que depuis longtemps cette personne s'associe en secret, et presque malgré elle, à tout ce qui vous intéresse. Je dis que le jour où le Cid a paru, elle a été fière et heureuse !... Mais qu'elle a bien souffert le jour où elle a eu la basse critique dont l'oeuvre de génie a été l'objet ! Tenez, Corneille, voilà le Cid !... Voilà sa critique !. Ces deux livres m'ont fait verser bien des larmes de joie et d'indignation ! Je n'en garderai plus qu'un seul. Sa place est sur mon coeur !... Quant à l'autre, sa place est sous vos pieds.
Corneille
Ah ! Julie !... Julie !... Voilà un triomphe que l'envie n'empoisonnera pas !
Corneille remonte et se tient à l'écart.
Julie de Lamperrière
Silence !... On vient !
Scène 8
Monsieur de Lamperrière, Julie de Lamperrière, Corneille, Rotrou, Un Huissier
Il tombe dans un fauteuil.
Monsieur de Lamperrière
Mon ami, mon cher Rotrou. Vite un siège, je vous en prie. Je suis mort !
Julie de Lamperrière
Ô ciel ! Mon père ! Qu'avez-vous ?
Monsieur de Lamperrière
Qui pouvait s'attendre à cela ?... C'est un coup de massue !
Corneille
Mais que s'est-il donc passé ?
Monsieur de Lamperrière
Ah ! Ma fille ! Ma Julie !... Je l'avais oubliée en venant ici !... La main qui distribue les faveurs est la même qui lance la foudre !... Et je suis arrivé au moment où le tonnerre grondait ! Il m'a écrasé !
Julie de Lamperrière
Mon père, je vous en conjure, expliquez-moi. Vous avez vu le Cardinal ?
Se levant.
Monsieur de Lamperrière
Oui, oui... Je l'ai vu... Et je le verrai toute ma vie !... Il était assis dans un grand fauteuil !... D'une main il pressait avec force les sceaux de l'État, et de l'autre... Étrange contraste ! Il jouait avec une innocente créature... Un tout petit chat, le plus joli du monde ! Après avoir attendu avec respect pendant quelques minutes au fond de l'appartement, Monsieur de Rotrou se décide à annoncer mon arrivée et la tienne! Je m'approche aussitôt... Je m'incline... Je m'incline encore... Davantage... De plus on plus... En attendant qu'un mot, un signe, m'autorisent à reprendre une position verticale !... Rien, rien !... Je sentais déjà des éblouissements affreux... Tu sais que j'y suis très sujet !... Lorsque enfin.
Julie de Lamperrière
Le Cardinal rompt le silence ?.
Monsieur de Lamperrière
Non, pas lui, mais la petite créature !... Et de façon à dénoter une terrible colère dans la main qui caressait l'animal !
Rotrou
C'était en effet un signe certain de l'irritation de Monseigneur.
Il étend les bras en avant comme un homme qui tombe, et il ajoute en soupirant.
Monsieur de Lamperrière
À ce bruit de sinistre augure, je me hasarde à relever la tête. Le Cardinal avait les yeux fixés sur moi... Mais des yeux... L'éclair !... Je ne savais plus si je devais parler ou me taire, rester debout ou me prosterner à ses pieds... Mais lui, sans me donner le temps de choisir, étend le bras et me montre la porte ! Elle était ouverte !... Je crus devoir en franchir le seuil... Mais je n'avais pas aperçu un maudit tabouret, et dans ma précipitation... J'ai fait une vilaine sortie !
Julie de Lamperrière
Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée ! Je redoutais cette entrevue !
Monsieur de Lamperrière
Mais que vois-je ?... Monsieur Corneille !... Ah ! Pardon ! Je m'attendais si peu à vous rencontrer ici... Et je suis si troublé... que je ne vous avais pas reconnu... Vous voyez un homme disgracié.
Corneille
Une disgrâce imméritée sans doute, quelque injustice nouvelle.
Julie de Lamperrière
Mon père !... Il est peut-être temps encore de prévenir ce malheur.
Rotrou
Cherchez, du moins, quelle peut en être la cause !
Monsieur de Lamperrière
Voilà précisément ce que je me demande. Qu'ai-je fait ?... Qu'ai-je dit ? Je suis lieutenant civil, c'est vrai ; c'est une place dans laquelle on peut se faire beaucoup d'ennemis... Quand on s'en occupe... Mais de ce côté-là, je n'ai rien à me reprocher !... Sont-ce mes opinions politiques ?... Ah ! Mon Dieu ! Ceux qui les connaissent sont habiles !
Rotrou
Eh bien, il faut passer en revue tous vos amis... Voir ceux qui peuvent vous servir auprès du Cardinal.
Monsieur de Lamperrière
Vous d'abord, mon cher Rotrou, je compte sur votre appui. Je réclame aussi le vôtre, Monsieur Corneille.
Corneille
Oh ! Le mien, Monsieur !
À part.
Haut.
À part.
Monsieur de Lamperrière
Laissez donc !... Autrefois vous étiez au mieux avec son Imminence. Vous devez être encore très bien, puisque je vous retrouve ici... Je le répète... Je compte sur vous comme sur un ami ! J'ai eu tort d'être si lier avec lui. Ce cher Corneille !... Un charmant garçon, plein de mérite, de talent ! Il n'y a pas de petit protecteur !
Rotrou
Il ignore la rupture avec le Cardinal !... Laisse-lui son erreur !
Monsieur de Lamperrière
Ah ! Le Duc de Praslin !... Mes propriétés touchent aux siennes !... Nous chassons ensemble tous les hivers. et il m'a cent fois assuré de sa protection !
Rotrou
Monsieur de Praslin !... C'est l'ami du Cardinal, le confident de ses pensées les plus secrètes. Lui seul peut vous éclairer sur les motifs d'une colère vraiment inexplicable !
Monsieur de Lamperrière
Courons chez lui, ma fille !... Ah ! Mes amis, quel voyage ! Vingt-six lieues en quarante-huit heures... pour être reçu de la sorte !
Ils remontent vers la porte du fond.
Julie de Lamperrière
Venez, mon père... Ne perdons pas de temps !
Un Huissier
Mademoiselle de Lamperrière est elle encore ici ?
Monsieur de Lamperrière
La voilà monsieur.
Un Huissier
Monseigneur prie Mademoiselle de passer dans le grand salon et d'attendre qu'il la fasse appeler !
Julie de Lamperrière
Ah ! Mon Dieu !
Monsieur de Lamperrière
Qu'est-ce que cela signifie ?
Julie de Lamperrière
Paraître seule devant lui !... Oh ! Je n'oserai jamais.
Rotrou
Refuser serait l'irriter encore !
Monsieur de Lamperrière
Chère enfant... Songe à ton père... à sa place ! Il y tient autant qu'à la vie !... Que sais-je ? Ma vie elle-même est peut-être menacée...
Julie de Lamperrière
Monsieur ! Conduisez- moi !
Julie entre chez le Cardinal, Lamperrière sort par le fond.
Monsieur de Lamperrière
Va, ma fille, sois plus heureuse que ton père dans ton entrevue et, surtout dans ta sortie ! Je cours chez Monsieur de Praslin !
Scène 9
Rotrou, Corneille
Rotrou
Quelle peut être la pensée du Cardinal en mandant près de lui Mademoiselle de Lamperrière ?
Corneille
Ah ! Rotrou ! Mon coeur me l'a dit !... Il veut la marier !
Rotrou
Tu pourrais croire.
Corneille
N'as-tu pas entendu ce que disait tout à l'heure Monsieur de Lamperrière lui-même ? Oui... Oui... Je le sens à mon trouble, au désespoir qui s'empare de moi, Richelieu a disposé de la main de Julie pour quelque noble protégé !... Il a frappé le père ! Il veut élever, enrichir la fille ! Et moi, Rotrou, je la perds au moment où un rayon d'espoir venait ranimer mon coeur !
Rotrou
Pourquoi la perdre ?... Si elle t'aime... Si elle te-l'a dit.
Corneille
Mon ami ! Pas un mot d'amour n'a été prononcé entre Julie et moi !.. Elle ne m'a parlé que de son amitié !... Ah ! Si je dois tout perdre en un jour... Si Richelieu me dispute à la fois mes succès et mon bonheur. Eh bien, je n'y survivrai pas !... Cette-pensée est affreuse ! Elle m'accable, elle me tue !
Corneille paraît indécis.
Rotrou
Corneille !... Mon ami !... Commande à ta douleur ! Songe à Julie, à son père, aux dangers qui les menacent et que tu peux contribuer à détourner. Songe à cet enfant de ton génie que le Cardinal peut condamner avant qu'il n'ait vu le jour ! Ah ! C'est le ciel qui t'inspire. Je tremblais pour le père d'Horace, c'est Horace qui te sauvera !
Corneille
Que veux-tu dire ?
Rotrou
Silence ! Voici Colletet !
Scène 10
Colletet, Rotrou, Corneille, L'Étoile, Boisrobert
Colletet
Parbleu ! Ce faquin de Lambert a juré de me faire faire des chefs-d'oeuvre ! Je cherchais deux ou trois vers pour un ami que je ne puis nommer. Un petit trait de génie qui manquait au second acte de l'Etoile !... Ça ne venait pas !... Mais j'ai rencontré Lambert !... Ma providence !... Et le trait de génie est sorti d'un flacon de Xérès !... Oh ! Je n'y suis pour rien, jetelejUlte;..i..
Rotrou
Au diable l'importun !
Corneille fait un mouvement, Rotrou lui saisit là main.
Colletet
Mais que vois-je ?... Ah ! Mon Dieu ! N'est-ce point un revenant ? Le petit Corneille ! Eh mais, mon cher, d'où venez-vous donc ? On vous disait enseveli dans un bailliage de Normandie ou dans un couvent de moines espagnols ! Est-ce un motif de santé qui vous ramène ?... Vous a-t-on recommandé l'air du palais Cardinal ? Prenez garde ! Vous me faites l'effet d'être bien malade !... Il vous achèvera!
Corneille
Vous avez raison, Monsieur Colletet, il me faut un air pur et libre !... Celui de ce palais sent trop la prison !
Colletet
Partez vite, mon cher, partez vite!
Rotrou
Pas avant d'avoir laissé à Monseigneur un témoignage de ton respect et d'une juste reconnaissance !
Colletet
En effet, Monseigneur, comme toujours, a fait preuve d'esprit et de générosité. Il blâme la tragédie, mais il pensionne l'auteur !
Rotrou
L'auteur qui n'accepte un bienfait que pour s'en rendre digne, et qui vient offrir au Cardinal le fruit de ses méditations et de ses veilles !
Colletet
Quelque parent du Cid ?... Un petit Espagnol ?
Rotrou
Un Romain, Horace !... Dont il fait hommage à Richelieu !
Corneille
Rotrou, que dis-tu ?
Colletet
L'action me semble hardie !
Rotrou
Corneille te fait-il l'effet d'un poltron ?
Colletet
Qu'il prenne garde, pour son Horace, à une seconde critique !
Il se met à la table et écrit. Rotrou lit et approuve à mesure que Corneille écrit.
Corneille
Une critique !... Eh bien, Monsieur, qu'elle vienne !... Je l'attends sans crainte !... Horace fut condamné par les décemvirs, mais il fut absous par le peuple !... Rotrou, je me décide à suivre ton conseil. J'écris à Richelieu... Je lui dédie Horace !... Mieux vaut cent fois fléchir le genou devant un grand homme que de courber la tête devant des nains !
Colletet
Eh ! Eh !... J'ai bien peur d'avoir réveillé le lion ! Ce maudit Romain que Corneille s'est avisé de ressusciter est bien capable de nous traiter, Boisrobert, l'Etoile et moi, comme des Curiaces !
Rotrou
Parfait !... La lettre est digne du poète et du ministre !... Signe !
Colletet
Leur confiance est effrayante !
Rotrou
Maintenant ne perds pas une minute ; va chercher ton manuscrit, sois vainqueur avec Horace, et Julie t'appartiendra. La fortune ne revient jamais à demi !
Au moment de sortir, il se rencontre avec Boisrobert et l'Etoile qui entrent et s'arrêtent eu le voyant.
Corneille
Prends donc cette lettre !... Mais songes-y bien, Rotrou, c'est mon honneur que je te confie... Défends-le comme le tien !
L'Étoile
Que vois-je ?... Corneille !
Corneille les regarde avec mépris et sort sans répondre.
Boisrobert
Eh ! Que viens-tu faire ici ?
Scène 11
Colletet, Boisrobert, Rotrou, L'Étoile, Tous
Colletet
Oui, mes bons amis, c'est Corneille en personne !
Boisrobert
Ah ! Le malheureux ! Il choisit bien son temps pour reparaître !
Rotrou
Que signifie ?
Boisrobert
Apprenez que Sa Majesté.
L'Étoile
Le roi Louis XIII.
Boisrobert
Sera ici avant une heure !
Colletet
Eh bien ?
Rotrou
Après ?
Boisrobert
Vous ne comprenez pas ?
L'Étoile
Le secrétaire particulier de Richelieu vient de nous avertir qu'en nous réunissant ici sous prétexte d'une lecture, le Cardinal n'avait eu d'autre but que de présenter au Roi les héros de la littérature française !...
Boisrobert
Les auteurs de Sophonisbe !
Colletet
Vivat!... Embrasse-moi, L'Étoile ; la nouvelle que tu m'apportes est ce que tu as fait de mieux dans ta vie !
Boisrobert
Quel triomphe pour nous !
L'Étoile
Quelle humiliation pour Corneille !
Colletet
Ah ! Monsieur le Rouennais, qu'en dira votre muse normande ?... Richelieu a joué un coup de maître !
Boisrobert
Corneille est un homme mort !
L'Étoile
Et enterré!
Colletet
Requiescat in pace ! Courons, messieurs, courons au-devant de Sa Majesté ! C'est nous qu'elle doit apercevoir les premiers à la porte de ce palais. Viens-tu, Rotrou ?
Rotrou
Non, messieurs ; vous allez faire un métier de laquais, et même devant un Roi le poète doit conserver sa dignité.
Ils sortent en haussant les épaules.
Tous
À ton aise!
Scène 12
Rotrou, Monsieur de Lamperrière
Rotrou
Tous mes plans sont renversés par cette présentation au Roi ! Offrir une dédicace à Richelieu dans un pareil moment, n'est-ce pas chercher un refus, compromettre Corneille ?... Que faire ?... Quel parti prendre ?
Monsieur de Lamperrière
Ah ! Monsieur de Rotrou, mon cher ami, je suis sauvé !... Je suis sauvé !... Je connais maintenant la cause de ma disgrâce et je puis la combattre ! Je réchauffais un serpent dans mon sein !... Un traître qui vous trompe aussi... Et qui vous entraînera dans sa ruine si vous n'y prenez pas garde !
Rotrou
De qui voulez-vous donc parler, Monsieur ?
Monsieur de Lamperrière
De Corneille !
Rotrou
Est-il possible !... Et qui peut vous avoir dit ?...
Monsieur de Lamperrière
Monsieur de Praslin lui-même !... Ce Corneille est au plus mal avec Monseigneur. On a su que je le recevais souvent aux Andelys... Ainsi que son frère Thomas... Et le Cardinal aura cru voir dans cette conduite, bien innocente, une manifestation contre sa personne !
Rotrou
Je comprends tout maintenant !
Monsieur de Lamperrière
Bien plus !... Il paraît que le gaillard est compromis dans quelque affaire politique... Oui, monsieur, oui... Au sujet de l'Espagne!
Rotrou
Allons donc, Corneille conspirateur !
Monsieur de Lamperrière
Eh ! Eh !... Je n'en répondrais pas... Cette tragédie, ce Cid... Sujet espagnol... Et qui lui en a fourni l'idée ?... Un monsieur de Châlons, un prôneur, un admirateur de la littérature espagnole !... Autre conspirateur !... Et moi, Monsieur, je recevais tout ce monde-là sans me douter de l'abîme qu'il creusait autour de moi ! Mais je verrai le cardinal, il m'entendra. Je me justifierai ! J'ai déjà une circonstance en ma faveur ! Corneille a l'audace d'aimer ma fille, je le sais... Et je lui ai fait entendre qu'il eût à ne plus s'occuper d'elle !... Mais je ferai davantage !... Je le chasserai... Lui, son frère, Monsieur de Châlons ; je les ferai arrêter tous les trois, s'il le faut !... Monsieur... On ne sait pas ce dont je suis capable pour servir l'État... et conserver ma place !
Rotrou
Mon pauvre ami, tout contribue à sa perte !
Monsieur de Lamperrière
Ah ! Voici ma fille !... Puisse-t-elle m'apporter aussi une espérance !
Rotrou
Puissent les craintes de Corneille ne pas se réaliser !
Scène 13
Monsieur de Lamperrière, Julie de Lamperrière, Rotrou
Monsieur de Lamperrière
Eh bien, mon enfant, as-tu vu le Cardinal ?
Julie de Lamperrière
Oui, mon père. et il m'a parlé !
Monsieur de Lamperrière
Il t'a parlé !... Tu as été plus heureuse que moi, c'est bon signe !
Julie de Lamperrière
D'abord il m'a fait approcher... Mon coeur battait avec violence !... Mais j'étais calme, attentive et résolue !
Monsieur de Lamperrière
Elle a tout mon caractère, Monsieur !... Ensuite ?
Julie de Lamperrière
Mademoiselle, m'a-t-il dit en me regardant avec des yeux terribles.
Monsieur de Lamperrière
Ah ! Je les connais!
Julie de Lamperrière
Quelles sont les personnes que votre père reçoit ?
Monsieur de Lamperrière
Que je reçois ?... Voilà la pierre d'achoppement !... Et qu'as-tu répondu ?
Julie de Lamperrière
J'hésitais... Je craignais de faire une réponse imprudente.
Monsieur de Lamperrière
Bien !... Elle est pleine de tact !
Julie de Lamperrière
Songez que Dieu défend le mensonge !
Monsieur de Lamperrière
A dit le Cardinal ?
Julie de Lamperrière
Monseigneur, ma mère me l'avait appris avant vous !
Monsieur de Lamperrière
Très bien !... Elle est pleine d'esprit !
Julie de Lamperrière
Connaissez-vous un monsieur de Châlons ? - Oui, monseigneur.- Votre père le voit souvent ? - Les dimanches, à nos réunions intimes. - De quoi parle- t-il ? - Mais de poésie... de littérature espagnole.
Monsieur de Lamperrière
Aïe !
Julie de Lamperrière
L'Espagne !... Il aime beaucoup ce pays-là !... - Je le crois, monseigneur, car il en parle avec enthousiasme !
Monsieur de Lamperrière
Aïe... Aïe... Aïe !
Julie de Lamperrière
Et votre père, que fait-il pendant ces entretiens ? Monseigneur, le plus souvent, il dort !
Monsieur de Lamperrière
Très bien !... Oh ! L'admirable réponse ! Après, mon enfant, après ? Monseigneur t'a-t-il questionné sur nos autres amis ?
Julie de Lamperrière
Je lui ai nommé tous ceux que nous recevons.
Monsieur de Lamperrière
Tous ?
Julie de Lamperrière
Un seul excepté !...
Monsieur de Lamperrière
Voyez-vous ?... Le tact !...
Julie de Lamperrière
Son nom expirait sur mes lèvres. mais il l'a prononcé lui!
Monsieur de Lamperrière
Il a nommé Corneille ?
Julie de Lamperrière
Oui, en se levant... Et avec tous les signes d'une étrange agitation !... Le courage commençait à me manquer... Monseigneur marchait rapidement. Tout à coup il s'approche de moi saisit une brochure que j'avais placée sous ma mante, c'était le Cid !
Monsieur de Lamperrière
Ah ! Malheureuse !
Julie de Lamperrière
Le Cid ! s'est-il écrié. Répondez, Mademoiselle, comme vous le feriez au tribunal de Dieu !... Vous aimez Corneille ?...
Monsieur de Lamperrière
Tu as dit non, n'est-ce pas ?
Julie de Lamperrière
Mon père... Je suis tombée à ses genoux en disant la vérité : Oui, Monseigneur, je l'aime !
Monsieur de Lamperrière
Ah ! C'est le coup de grâce !
Rotrou
Si Corneille avait pu l'entendre !
Se levant.
Monsieur de Lamperrière
Il ne manquait plus que cela pour mettre le comble à mes infortunes. Mais, malheureuse. C'est Corneille qui m'a perdu !
Julie de Lamperrière
Ô ciel !
Monsieur de Lamperrière
Il conspire contre le Cardinal !... Il est ligué avec l'Espagne !...
Julie de Lamperrière
C'est impossible.
Monsieur de Lamperrière
Mon cher ami, conduisez-moi vers le Cardinal. Je lui dirai que ma fille est folle !... Que Corneille est un traître... Un séducteur... J'en perdrai la tête ! Venez, mon ami, venez !
Il entre chez le Cardinal.
Rotrou
Non, monsieur, non, ne comptez pas sur moi pour voir le Cardinal. Vous iriez encore accuser Corneille, et moi, je vais le défendre.
Scène 14
Monsieur de Lamperrière, Julie de Lamperrière
Monsieur de Lamperrière
Qu'est-ce qu'il a dit ?... Il va le défendre !... Encore un serpent que je caressais !... Ah ! Quel pays que celui-ci, mon Dieu !... Et quel voyage!
Julie de Lamperrière
Mon père !
Monsieur de Lamperrière
Toi... Mon aînée, mon orgueil... Ma gloire ! Toi, sur qui je comptais pour donner à notre maison un nouvel éclat !... Toi, ma préférée !... Car je te préférais, ingrate. J'avais cette faiblesse !...
Julie de Lamperrière
Ne m'accablez pas!
Monsieur de Lamperrière
Devenir Madame Corneille ! Quand on s'appelle Mademoiselle de Lamperrière ! Un nom qui date de deux siècles !
Julie de Lamperrière
Eh ! Mon père, celui de Corneille sera immortel !
Monsieur de Lamperrière
Tais-toi !... Tais-toi !... Si le Cardinal t'entendait !
Scène 15
Corneille, Monsieur de Lamperrière, Colletet, Boisrobert, L'Étoile
Lamperrière le regarde avec colère et lui tourne le dos.
Julie baisse les yeux et garde le silence.
Corneille
Ah ! Monsieur !... Je suis heureux de vous revoir ? Eh bien ?... Avez-vos des nouvelles consolantes ? Que signifie ?... De grâce, Mademoiselle... Expliquez-moi... Mon Dieu !... Cette tristesse ! Ces larmes !...
Ils remontent.
Monsieur de Lamperrière
Venez, Mademoiselle de Lamperrière !... Sortons d'un palais où nous n'avons trouvé que des ennemis !
Bruit de tambours au loin. Lamperrière et Julie s'arrêtent un moment de sortir. La galerie se remplit de seigneurs de Cour.
Corneille
Moi, leur ennemi !...
Monsieur de Lamperrière
Quel est ce bruit ?
Colletet
Messieurs ! Le Roi descend de carrosse !
Corneille
Le Roi !...
Colletet
Oui, mon cher, le roi lui-même.
Boisrobert
Le Cardinal de Richelieu va vous présenter à sa Majesté !
Corneille
Vous !... Présentés au Roi !
L'Étoile
En masse, mon très cher, en masse !
À part.
Corneille
C'est bien messieurs... Le mérite obtient sa juste récompense. Et Rotrou... Qui ne vient pas !... Ah ! S'il pouvait ne pas avoir donné ma lettre !...
Scène 16
Rotrou, Corneille, Monsieur de Lamperrière, Un Huissier, Tous, Boisrobert, Colletet, Julie de Lamperrière
Rotrou
Ami... Ton sort va se décider... Richelieu a lu ta dédicace, mais sans qu'un seul mouvement vint trahir sa pensée !...
Corneille
Il ne t'a rien dit !...
Rotrou
Qu'un seul mot ! Attendez mes ordres !
Corneille
Ah ! Je les connais d'avance !... Il me frappe dans ma gloire, comme dans mon amour !... Eh bien !... Qu'il garde ma dédicace ! Moi, je garderai mon oeuvre !
Monsieur de Lamperrière
Je n'y tiens plus... Il faut que je voie le Roi. Il va passer dans cette galerie, je me jetterai à ses pieds... Il me rendra justice !
Un Huissier
Monseigneur le Cardinal demande auprès de lui Monsieur Corneille.
Tous
Corneille !
Rotrou
Quel espoir !
Un Huissier
Pour vous, Monsieur !
Il la donne à Julie.
Monsieur de Lamperrière
C'est ma destitution !... Je n'aurai jamais la force !...
Boisrobert
Et nous ?... Nous, Monsieur ?...
Il va dans la galerie.
Un Huissier
Je n'ai pas d'ordre qui vous concerne.
Colletet
En voici bien d'une autre !
Rotrou
Songe que le Cardinal t'a fait demander.
Corneille
Ah ! Mon ami, le sort de Julie m'occupe seul en ce moment.
Julie de Lamperrière
Ô ciel !
Monsieur de Lamperrière
Je suis destitué, n'est ce pas ?
Julie de Lamperrière
« J'ai vu votre fille.... Elle m'a intéressé... »
Lisant à son tour.
Monsieur de Lamperrière
Non ! Je suis sauvé ! « Et je veux assurer son bonheur! Accordez sa main à mon ami... Corneille !... »
Tous
Son ami !
Monsieur de Lamperrière
« Et je vous rends mes bonnes grâces. »
Corneille
Ah ! Julie !
Colletet
Messieurs, le vent a sauté, comme disent les marins !
Monsieur de Lamperrière
Comment ! Lui que je croyais !... Il se trouve au contraire !... Mais qu'a-t-il fait pour cela ?
Rotrou
Un chef d'oeuvre de plus !
Monsieur de Lamperrière
Ah ! Parbleu ! Il en est bien capable... Un garçon plein de mérite, de talent ! Julie... Mademoiselle de Lamperrière !... Je vous ordonne de la donner votre main !
Corneille
Julie !... Rotrou !... Je suis bienheureux.
Julie de Lamperrière
Mon père, je porterai le plus beau nom de France !
Un Huissier
Monsieur Corneille, sa Majesté va traverser la galerie !
Monsieur de Lamperrière
Allez, mon gendre !... Allez !
Corneille remonte vers la galerie. Louis XIII paraît.
Rotrou
Ami !... Il ne manque plus rien à la gloire !... La mienne sera de t'avoir deviné.
Tout le monde se découvre. Le Roi s'arrête et fait un signe de la main à Corneille, qui s'incline profondément.
Un Huissier
Le Roi !
Rotrou
Eh bien ! Messieurs !
Colletet
Notre règne est fini !
Rotrou
Celui de Corneille commence !