Drame · 1899

Crête-rouge

de Paul Delair

Représentation
≈ 51 min
Distribution
2 femmes, 1 homme
Répliques
277
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pornic F 97 ≈ 23 min 6
Albin H 96 ≈ 18 min 9
Reine F 84 ≈ 10 min 8
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Crête-Rouge
Pornic absentabsentabsentabsent
Albin absent
Reine absentabsent
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Crête-Rouge

Scène 1

Reine

Tressaillant.

Entre Albin, Il est en costume breton.

Reine

La tempête s'apaise et l'on revoit le jour... Mon coeur ne peut-il donc s'apaiser à son tour ? Voilà le ciel rouvert, la mer rassérénée : Hélas ! Quand la tourmente en nous s'est déchaînée, Le jour ne s'y fait pas si vite, et bien après Que l'orage a pris fin, l'on cherche encor la paix ! - Albin ne rentre pas. - Longue et pénible attente ! Que fait-il ? - On dirait que l'orage le tente... Son amour pour la mer m'épouvante en secret. Depuis que le Marquis est mort, il semblerait Qu'il sorte de prison, tant il a soif d'espace ! Ce vase délicat, fait de fragile grâce, Cache une âme de feu... Tant de peine et d'amour Pour le voir m'échapper sans doute quelque jour ! - Ah ! S'il savait quel sang bat dans sa folle artère ! - Toujours cette pensée !

Scène 2

Reine, Albin

Reine

Albin !

Albin

Me voilà, mère !

Reine

Par un temps si terrible ainsi me délaisser ? Étiez-vous sur la mer ? Ah ! Je n'ose y penser ! Ne mentez pas ! - Sa veste est de pluie encor fraîche...

Albin

J'étais avec Joël dans son bateau de pêche, Mais nous sommes rentrés avant le grain.

Reine

Alors, Tout le temps qu'il dura que faisiez-vous dehors ?

Albin

Je regardais.

Reine

Vraiment ! Beau spectacle !

Albin

Sublime ! Ah ! Tant qu'il dure, on est écrasé ! c'est l'abîme Et Dieu dedans ! on tremble ! - Et, l'orage envolé, Mère, on se sent grandi pour l'avoir contemplé.

Reine

Et la pauvre inquiète, on l'oublie...

Albin

Oh ! Pardonne ! Nous venons de sauver quelqu'un ! - Te sachant bonne, J'ai dit qu'on amenât chez nous le naufragé.

Reine

Le malheureux ! Je vais donner des ordres...

Albin

J'ai Déjà tout fait, ma mère ; il va monter ; on change Ses vêtements ; je veux qu'à notre table il mange... Quoiqu'il se soit du gouffre en bon nageur tiré, Il a l'aspect chétif ; le poing n'est pas carré, Mais tout respire en lui l'énergie intrépide, L'entreprenante humeur et le rire rapide, Tout ce qui tient en France en ce vieux mot d'entrain, Et ce n'est qu'en mettant le pied sur le terrain, Pâle, et comme ébloui de voir là ma présence, Qu'il a fermé les yeux et perdu connaissance.

Reine

Vous êtes un charmant et noble coeur, mon fils, Mais ne craignez-vous pas qu'à jeter vos défis À l'Océan, si noir, qu'il sourie ou qu'il pleure, Ce jaloux ne vous garde un jour, et que j'en meure ?

Albin

De mon âge ce sont les jeux...

Reine

Vous voilà grand ; Il faut songer, mon fils, à tenir votre rang; À le négliger trop votre esprit s'accoutume; Voyez : bien que ceci vous sied, est-ce un costume À visiter ce soir monsieur le Gouverneur? Il s'intéresse à vous.

Albin

Il me fait trop d'honneur.

Mouvement d'Albin.

Reine

Il vous doit, comme bon et loyal gentilhomme, Présenter à la Cour. Songez comme on vous nomme !

Albin

Oui, Marquis de Pont-Roi !

Reine

Ce ton amer... Pourquoi ?

Albin

Ce mémento lassant : « Vous êtes un Pont-Roi », Que j'entendis, avant même de le comprendre, Ta bouche aussi va-t-elle aujourd'hui me le rendre ?

Reine

Votre père...

Albin

Je fus son fils obéissant, Courbé tant qu'il vécut, je suis libre à présent !

Reine

Vous n'avez pas assez regretté votre père !

Albin

Ah ! Ce reproche en moi souvent me désespère ! Mais tu sais bien quel homme il était... Absorbé Dans l'orgueil d'une race et d'un grand nom tombé, Hors ce nom il semblait qu'il n'aimât rien sur terre: Il m'appelait : «Monsieur.» Son oeil froid faisait taire. Je te disais : «Pourquoi mon père est-il si vieux ?» J'avais peur. Toute faute était crime à ses yeux. Même, pour châtier la colère insensée Et les emportements de ma jeune pensée, Malgré mes cris, mes mains jointes, mon fol effroi, Il fit par les valets porter la main sur moi !

Reine

Oubliez...

Albin

Ce jour-là, toi-même rebellée, Pâle, sous un reproche à voix basse accablée, Tu pleuras !

Reine

Sur vous seul !

Albin

Tu les cachais, tes pleurs, Mais je te devinais de secrètes douleurs ; Je les attribuais à des causes étranges, Et - tant j'étais méchant ! - je médisais ; « Saints anges ! S'il n'était pas mon père ! »

Reine

Oh !

Albin

C'était mal, je sais : Mais toujours le blasphème échappe au coeur blessé. Je m'en blâme à présent; j'avais des torts; je songe ... - Et c'est comme un remords que je sens qui me ronge - Qu'à force de l'aimer je l'aurais fait m'aimer Peut-être ; et je voudrais qu'il pût se ranimer Pour qu'à mollir son coeur je m'applique sans trêve, Et m'en fasse à la fin le père que je rêve !

Apercevant Pornic qui paraît au fond avec terreur.

Reine

Laissez, laissez remords et rêves superflus, Et ne songez qu'à moi : votre père n'est plus... Dieu ! Qui vient là ?

Scène 3

Albin, Reine, Pornic

Albin

Qu'as-tu, mère ?

Reine

Quel est cet homme ?

Albin

C'est notre naufragé.

Reine

Lui !

Albin

Sans doute...

Reine

Il se nomme ?...

Albin

Je n'en sais ma foi rien. Pourquoi trembler si fort ? Il revient de fort loin, mais ce n'est pas un mort.

Reine

De grâce, Albin !...

Albin

Entrez, camarade !

Pornic

Madame...

Albin

C'est ma mère.

Pornic

Monsieur, c'est une heureuse femme.

Reine

Vous, me connaissez ?

Pornic

Moi, Madame ? À coup sûr, non.

Reine

Vous êtes du pays.

Pornic

Non plus...

Reine

Mais... votre nom ?

Pornic

Jean-Pol.

Reine

Un nom français,

Pornic

De la Nouvelle-France ; Je suis Canadien.

Reine

C'est une ressemblance, Voilà tout.

Pornic

Si madame en veut savoir sur moi...

Reine

Vous êtes bienvenu chez Monsieur de Pont-Roi.

Pornic

Le bienvenu ! Pardieu, madame, on lui doit d'être Encore en vie!

Albin

Oh ! Point !

Pornic

Pardon, mon jeune maître ; Et ce n'a pas été sans vous risquer très fort, Car les lames coiffaient d'écume et d'eau le bord Et le flot vous pouvait emporter...

Reine

Ah ! Je tremble,.. Albin, vous ne m'aviez pas tout dit !

Albin

Il me semble Que j'en suis sorti, mère, et l'esprit assez gai... Mais le corps, je l'avoue, est un peu fatigué.

Reine

Et moi-même... Je vois, Albin, qu'il faut remettre Cette visite, et vais écrire un mot de lettre Au gouverneur.

Albin

Merci, mère ; va !

En passant devant Pornic.

Elle s'arrête un moment avant d'entrer à droite.

Reine

Je reviens. C'est étrange pourtant, et plus je me souviens...

Albin

Tu sers dans la marine américaine, maître ?

Pornic

Voilà près de vingt ans, Monsieur.

Albin

Tu dois connaître Paul Jones, le corsaire ?

Pornic

Oui.

Albin

Puis son compagnon,. Le fameux Crête-Rouge, un flamboyant surnom !

Pornic

Aussi.

Albin

L'on en a dit d'étranges sur son compte !

Pornic

Oui, - dont les Anglais sont... camus.

Albin

Ce qu'on en conte Fait souvent frissonner ma mère...

Pornic

Et vous ?...

Apercevant sa mère, il s'arrête.

Albin

... Oh ! moi !

Reine

La guerre dure encore ?

Pornic

Oui, Madame, le Roi Se met en ligne. Il vient de signer l'alliance Avec Monsieur Franklin.

Elle sort.

Reine

Ainsi le Roi de France Prête sa très chrétienne épée aux insurgents ! En quel temps vivons-nous !

Scène 4

Albin, Pornic, Reine

Allant à l'armoire et en retirant un flacon.

Albin

Ce sont de braves gens ! Or ça ! Viens boire !

Riant en levant son verre plein.

Pornic

Ah ! ah ! Du sacré chien ! On donne Ce nom à cette belle !

Albin

Oui, je sais !...

Pornic

Elle est bonne...

Albin

J'en conviens entre nous - je ne m'y connais point.

Pornic

Oui, vous n'avez pas fait d'études sur ce point... Bien vous en prend ! Mais nous, qu'altère la tempête. Nous y prenons coutume, - et c'est pour tenir tête Au diable déchaîné quand il souffle dehors, Que nous buvons ceci - qui nous le met au corps !

Albin

On peut alors brûler toute une flotte, comme Fit à WhiteHaven Crête-Rouge...

Pornic

Ah ! Jeune homme, Vous saviez ça ! - Le coup, ne fut pas mal conduit... À minuit on débarque, on grimpe au fort, sans bruit, Sans échelles ; chacun, sur les épaules sûres Des solides gabiers, gagne les embrasures ; Tout dormait : d'une rafle on prend trente canons, Tout juste autant qu'on était d'hommes, mille démons ! Et puis, - Feu ! Feu ! C'est comme une foudre tombée ! Quatre cents bâtiments dessous ! Quelle flambée ! On en a ri dans les gazettes...

Albin

Ce surnom, Crête-Rouge, vient-il de ce haut fait ?

Riant et montrant sa crinière.

Pornic

Oui... non... Ses cheveux, comme à moi, sont de teinte un peu crue...»

Albin

Je les aime ! On dirait une flamme apparue ! Ça brille !...

Pornic

Est-il gentil !

Albin

Vous avez l'air troublé ?

Pornic

C'est que je vous trouvais, à part moi, découplé Tout exprès pour siffler des airs dans la mâture, Et vous feriez en mousse adorable posture !

Albin

Oui ? Tu te chargerais de me rompre au métier ?

Pornic

Croyez qu'on s'y mettrait de coeur et tout entier ! Seulement votre mère en serait peu charmée, Je gage.

Albin

Bonne mère !...

Pornic

Oui, bonne, - et bien-aimée ?...

Albin

Ah ! Toute mère a droit à l'amour, tu le sais ; Mais la mienne, on l'adore, et c'est à peine assez.

Albin ne répond pas.

Pornic

Et votre père aussi, vous l'aimiez de la sorte ?

Albin

Parions de la tempête. Elle était donc bien forte ?

Pornic

Querelles de ménage ! On est plus tendre après... L'équipage est sauvé d'ailleurs,.. Tous mes regrets Sont ce joli bateau, si maniable, un cotre Si fin, que pour la course il n'en était point d'autre ; Un ami de dix ans ! - Tiens ! Vous ne riez pas ? Ces amis-là, petit, vous en faites donc cas ? Et vous comprenez donc que ce bois, ces ferrailles, Que cette toile vive et vous tienne aux entrailles ?

Albin

Oui, je comprends cela.

Pornic

Vous aimez les marins ?

Albin

Tout petit, - quelquefois on a de gros chagrins, - Je regardais la nuit blanchir la mer lointaine, Et par là j'attendais qu'il vînt, le capitaine Qui devait m'emmener vers le paradis bleu Qu'au delà de ces flots sans doute habite Dieu... Et chaque goéland que je voyais paraître, Je me disais, rêvant : c'est sa voile peut-être!...

Pornic

Ce quelqu'un-là, c'était ?...

Il soupire.

Albin

Je ne sais ; l'inconnu. Et qu'importe d'ailleurs, puisqu'il n'est pas venu!

Haut.

Pornic

Il n'est donc pas heureux? « L'âge a changé vos rêves ; Pour les salons sans doute on a quitté les grèves... Dame ! On n'est pas abbé, l'on rime galamment Des bouquets à Chloris...

Albin

Je hais tout ce qui ment, Poudre et fard ! Ce n'est pas ce monde que j'envie ! Je m'y trouve à l'étroit, j'ai soif d'une autre vie, Et j'appelle, en dépit du sot ou du moqueur, Toute la terre et tout le soleil dans mon coeur I

Pornic

Ah ! Tout le mien de joie à l'entendre tressaille !

Albin

On dirait une larme ici dans la broussaille ?...

Pornic

On a des jours pour ça... Vous comprenez : j'aurais Un enfant de votre âge et m'en remémorais...

Albin

Mort ?...

Il tire un sachet de sa poitrine et le montre à Albin.

Pornic

Je tenais la mer alors qu'il vint au monde Et n'ai connu de lui que cette boucle blonde... Que sa nourrice au loin m'envoya.

Albin

L'on dirait Une des miennes.

Silence.

Pornic

Oui...

Laissant peu à peu aller sa tête sur l'épaule de Pornic.

Albin

Je comprends ton regret, Pauvre homme, et je te plains ! Avec toi faisant route. Aujourd'hui ton enfant serait heureux sans doute... Mais je ne serais, moi, qu'un marin de hasard. Pour une nuit en mer, j'en ai là le brouillard... J'ai les membres pesants et la tête confuse... Fais-moi quelque récit de guerre qui m'amuse, Ou je vais m'endormir.

Pornic

Laissez là votre front : Endormez-vous.

Albin

Ma chambre est là : conduis-moi donc.

Il lui dénoue sa cravate, desserre sa veste et sa chemise ; l'enfant assoupi se laisse faire. Reine reparaît à droite.

Pornic

Mais d'abord, mettez-vous à l'aise...

Reine

Encore ensemble ? Que fait-il ? - Malgré moi je doute encor... Je tremble !

Se levant et le soutenant.

Pornic

Vous respirerez mieux ainsi... Venez, Albin !

S'arrêtant au moment d'entrer à gauche.

Albin

Ah ! Je rêvais déjà !... Je veux être marin !

Scène 5

Reine, Pornic, Albin

Reine

Oh ! Je ne rêve pas, moi ! Je suis éveillée ! Ces soins, cette douceur, de pleurs toute mouillée, Ah ! C'est lui, c'est le père !...

Pornic

Oui, c'est moi !

Reine

Lui ! vivant! Dieu juste !

Mouvement de Reine.

Pornic

Ah ! J'aurais dû mourir, et bien souvent, Reine, l'ai souhaité ! - N'est-ce pas, je diffère Du Pornic d'autrefois ? À sillonner la sphère Je me suis engorgé, noué, ridé, noirci... Je me souviens pourtant... C'était non loin d'ici, Reine ! - Fils de pêcheurs qui m'avaient rêvé prêtre, Chez le bon vieux recteur j'étudiais, peut-être Plus qu'il n'aurait voulu ; je songeais ; j'étais fier, Libre, indomptable et fou comme le vent de mer, Et j'avais pour dorer cette face tannée Les échevellements de la vingtième année ! Je vous aimai ! J'osai vous le dire, ô stupeur ! Les adorations d'un sauvage font peur, Et pourtant cela touche et parfois on l'écoute... Vous palpitiez... mon Dieu ! Je m'y trompai sans doute ! Et puis vous n'étiez pas heureuse, vous savez, Car vos rêves de vierge étaient en pleurs rêvés, Et le château natal n'offrait dans ses bruines À vos ambitions que des fleurs de ruines... Pauvre, esseulée, et près de vous un tel amour ! Altière, cependant, vous résistiez... Un jour, Une nuit, - par dessus les murs, dans la tempête, Comme un voleur viole une église, la tête Perdue, ivre, et tremblant, je pénétrai chez vous... C'était mal... Laissez-moi vous le dire à genoux... Je sortis... pardonné ! Par pitié pour vous-même, Ne dites pas que non ! Si depuis, sans blasphème, J'ai subi la prison, l'exil et pis encor, C'est que je le gardais en moi, comme un trésor, Ce pardon dans les pleurs recueilli sur vos lèvres ! Il m'allégeait la chaîne, il m'apaisait les fièvres, Et près de vous maudire, aussitôt désarmé, Il murmurait tout bas : Sois bon, tu fus aimé.

Reine

Me maudire... et pourquoi ? J'avais été trompée, Moi ! - Quelqu'un me fit voir, sous la roche escarpée Où vous montiez la nuit, un cadavre et du sang !

Pornic

Qui vous tendit ce piège ? Ah ! lui ! L'homme puissant Qui me fit embarquer pour la Guyane infâme, Qui, délivré de moi, vous demanda pour femme !... Le marquis !... Il fallait que je fusse englouti ! Et j'ai cru qu'à son plan vous aviez consenti.

Reine

À son plan ?

Pornic

Je sais tout. - Vous alliez être mère... Une compagne à vous lui vendit ce mystère, Et m'a dit tout plus tard. - À votre front penché, L'homme, froid et poli, chuchota le marché ; Sans héritier du sang dépéri dans ses veines, Ce mourant, n'ayant plus d'affections humaines Que le culte du nom, de peur qu'il se perdît Dans les limbes l'offrait à l'enfant du maudit... Ce pacte, je n'y fais d'objection aucune, Rendait à vous l'honneur, aux vôtres la fortune...

Reine

Pornic ! Oh ! Croyez-vous que j'eusse accepté, si Je vous avais pu croire encor vivant !

Pornic

Merci, Reine ! - Oh ! De quel amour suis-je à présent capable, Moi qui dans mon enfer vous adorais coupable !

Reine

Monsieur...

Pornic

C'est juste, fou que je suis ! J'étais mort, Et qui meurt, on l'oublie, et qui revient, a tort ! Vous n'aimez plus !

Reine

J'ai l'âge où nulle femme n'aime, Par respect pour son front pâli, pour l'amour même ! Ne touchez pas ce coeur où dort la cendre, hélas ! C'est là qu'est le vrai mort, et qui ne revient pas.

Pornic

Reine !

Reine

La destinée est avare de joies ; Elle nous a tracé différemment nos voies Suivons jusqu'à la mort, qui seule réunit, Ces chemins différents... Adieu !

Pornic

C'est bientôt dit ! Et mon enfant ?

Reine

Albin !

Pornic

Je ne suis plus, Madame, Le jeune homme, l'ardent; poète dont la flamme Obtint grâce jadis, je le sais, j'en conviens ! Quand l'amour perd ses droits, l'orgueil reprend les siens ! Le signe de révolte à mon front qui se voile, Qui, jeune encore, a pu vous sembler une étoile, Dans les rides s'inscrit obscur et flétrissant ; Ce qui vous fascinait vous indigne à présent ! Soit ! Restez donc marquise, et mon amour vulgaire, Dédaignez-le ! Chassez l'homme, esclave naguère, Devenu matelot, loup, écumeur ! Cela, Vous le pouvez haïr, - mon enfant l'aimera !

Reine

Pornic ! Je comprends mal, vous n'allez pas lui dire...

Pornic

Je viens exprès ! - Vraiment, Reine, je vous admire ! Pensiez-vous donc qu'après dix-huit ans, je viendrais Pleurer pour une aumône et m'en aller après ! Non pas ! Je cherche ici mon droit, ma part volée ! Je l'aime, cet enfant, d'amour accumulée ! Il m'a sauvé la vie, il m'a rempli le coeur ! Il est à moi ! Je veux mon fils !

Pornic fait un mouvement vers la chambre d'Albin. Reine, se ranimant :

Reine

Jésus Seigneur! Oh ! Pas si tôt du moins ! Serez-vous inflexible ? Songez que vous allez briser ce coeur paisible !

Pornic

Quoi ! Pour un père mort, qu'au fond il abhorrait, Je lui rends un vivant, qui l'aime ; il y perdrait !

Reine

Mais moi ! Moi ! Voulez-vous qu'il méprise sa mère ?

Pornic

Impiété ! - Pourquoi ? Fûtes-vous adultère ? Non. Avez-vous trahi quelqu'un ? Pas même moi. Le hasard et l'intrigue ont brisé notre foi, Et, conçu dans les pleurs, mais non dans le mensonge, Son nom seulement !

Reine

Ce nom, y songez-vous ?

Pornic

J'y songe !

Reine

Il le rejettera, s'il vous écoute !

Pornic

Bien! J'en suis aise !

Reine

Il voudra n'en plus hériter rien, Titre, fortune, honneurs !

Pornic

Vraiment ! Âme charmante ! Reine ! Vous l'assurez ? Ma tendresse en augmente !

Reine

Quel avenir alors pour lui, pauvre et sans nom?

Pornic

Celui qu'il se fera, conduit par moi !

Reine

Non ! non ! Je rêve ! - Il vous suivrait en exil ?

Pornic

Je l'espère !

Reine

Vous l'emmèneriez ?

Pornic

Certes !

Reine

Il est fou !

Pornic

Je suis père !

Reine

Après vingt ans vos droits à ce nom sont perdus !

Pornic

À quiconque en est digne il faut qu'ils soient rendus !

Reine

Eh bien ! moi, je vous dis que je suis mère, l'homme, Et que vous n'aurez pas mon enfant ! - Voilà comme Vous arrangez la chose ! Après que j'ai veillé Ce chevet, chaque nuit de mes larmes mouillé, Que j'ai, d'une acharnée et farouche défense, À la mort, pied à pied, disputé son enfance, À force de soucis, de fatigues, d'amour, De cris, le remettant au monde chaque jour, Quand pour qu'il eût un nom, qu'il fût ici le maître, Jusqu'à la paix de ma conscience peut-être, J'ai tout sacrifié, monde, bonheur, beauté, Et que dans un exil non moins dur, j'ai porté Une chaîne aussi, moi, plus lourde que la vôtre, Lorsqu'il n'est plus enfin qu'à moi, voilà qu'un autre, Tout à coup, d'Orient ou d'Occident venu, Qui n'a rien fait pour lui, qui n'en est pas connu, Le viendrait arracher à ma chair spoliée ? Allons donc ! est-ce ainsi qu'une mère est payée !

Pornic

Ah ! vous l'êtes, payée, et magnifiquement ! Vous avez, chaque jour, reçu riche paiement, Ses baisers innocents ! Vous avez, - ô délires ! Guidé ses premiers pas, vu ses premiers sourires! Vous avez dans ses yeux vu plus d'anges passer Que tout le paradis n'en saurait embrasser ! Vous avez son amour, que vous faut-il encore ? Vos pleurs, vos deuils, vos nuits, mais c'était de l'aurore, Mais c'était du bonheur, puisque c'était pour lui ! Quelle clarté pareille a pour moi jamais lui ? Et quel baume aussi doux coulé sur mes blessures, Quand de lui profiter aucunes n'étaient sûres ! Je ne le voyais pas ! Souvenir exécré, Un autre était son père, et j'étais ignoré ! - Si j'étais mort pourtant, jugez quelle agonie ! - Eh bien ! J'aurais déjà, cette tête bénie, Pu l'enlever, malgré qu'y veillât votre époux, Mais le fragile enfant n'était encor qu'à vous, Et je le laissai là, près de vous, près de l'autre ! Ce sacrifice aussi, je crois, vaut bien le vôtre !

Reine

Mais si vous le sentiez nécessaire, pourquoi Cesser ?...

Pornic

L'enfant devient un homme, il est à moi ! Dans la route qu'il a jusqu'à ce jour suivie Sa mère le portait ; le combat de la vie Commence, c'est au père à l'instruire à présent. Si le devoir l'expose a répandre son sang, Celui dont il le tient lui dOit, viril et sage, Enseigner comment l'homme en fait un bon usage, Et l'oeuvre, désormais sérieuse, des jours, Attend qu'il trouve en moi conseil, guide et secours !

Reine

En vous, guide et secours ! Ah ! - raillerie amère ! - En vous, qui commencez par lui ravir sa mère, Sa patrie et ses biens et son natal milieu, La foi, - car qui lui prend sa mère lui prend Dieu !... Un malheureux, voilà ce que vous voulez faire !

Pornic

Croyez-vous ? Savez-vous quels destins il préfère ? Noms, titres, honneurs, - monde étincelant et creux, Cela, dès aujourd'hui, le rend-il bien heureux ? Il songe, il pleure, il souffre !

Reine

Il a sa mère, il m'aime !

Pornic

C'est assez pour l'enfant, mais pour l'homme ? Lui-même, Qu'il choisisse d'ailleurs ! Sachons ce qu'il poursuit. Je le laisserai libre après l'avoir instruit !

Reine

Mais ne voyez-vous pas que, sa naissance apprise, En deux parts, désormais, tout son bonheur se brise? Ah! vous tuez la paix de son âme d'abord, Et vous voulez lui dire après : « Choisis ton sort ! » Cela rie se peut pas. J'en mourrais, tant c'est triste ; On ne condamne pas les gens à l'improviste, On juge ! Laissez-moi du temps. Vous le verrez ; Nous parlerons... plus tard..

Il fait encore un pas vers la chambre.

Pornic

Mes instants sont sacrés Je n'en ai pas à perdre,

Reine

Ah ! Si tu m'as aimée !

Amèrement.

Pornic

Si je t'aimais ! La cendre est-elle ranimée ? Ton coeur et ton amour n'ont-ils pas dit : « Assez ? » Sous trente brasses d'eau ces dormeurs trépassés, Les faut-il éveiller pour des baisers étranges ?... Nous sommes vieux, soyons sérieux !

Reine

Tu te venges ! Voilà tout ! Tu me veux punir du mal, hélas, Que j'ai fait sans savoir ! Mais tu m'épargneras ! Ah ! L'homme agit, la vie a pour lui mille flammes ! Mais nous n'avons que nos enfants, nous, pauvres femmes! Ma vie était funèbre... Oh ! Ce que j'ai souffert !... C'est par lui seul qu'un pan du ciel s'était ouvert ; S'il part, c'est la nuit noire... Attends donc que je meure, J'irai vite à présent ! - Tu disais tout à l'heure Qu'il n'a plus nul besoin de sa mère aujourd'hui... C'est vrai, si tu veux, mais moi, j'ai besoin de lui !

Pornic

Quoi ! M'en retourner seul encore, seul sans cesse, Ayant senti si près palpiter sa caresse !... Ah ! Des flots ce matin pourquoi m'a-t-il tiré ? J'y serais mort moins sombre et moins désespéré !

Albin

Mère !

Reine

C'est lui ! - Pornic, soyez bon !

Pornic

Il faut l'être Tous les deux ! Laissez-moi, sans me faire connaître, Mettre à jour devant vous sa pensée et ses voeux. Qu'il dise où gît vraiment son bonheur, que je veux. S'il m'est contraire, eh bien ! Je pars, douleur suprême, Et je me tais... - Sinon, soumettez-vous de même.

À part.

Reine

Soit. Les mères ont Dieu pour elles !

Pornic

Le voici.

Scène 6

Albin, Reine, Pornic

Albin

Mère ! - Ah ! Je suis content de te revoir aussi, Camarade !

Reine

Quel air singulière ?

Albin

J'en ai honte. J'ai fait un rêve, là, qu'il faut que je vous conte !

Reine

Un rêve ?

Albin

Étrange ! - Vois, il me remue encor ! La mer étincelait, tout le ciel était d'or. Dans la brise un vaisseau montait, couvert de toiles, Et de tous ses agrès et de toutes ses voiles Faisait un bruit si fier qu'on eût dit qu'il chantait. Toi, sur le banc de quart, ton geste m'invitait, Tu riais, tu montrais l'aube aux lèvres de cuivre, Et je riais aussi, d'un bond j'allais te suivre, Quand cinq doigts me rivaient au bord comme un chaînon, Et j'entendais quelqu'un près de moi dire : Non ! Je regardais : c'étaient les Pont-Roi, mes ancêtres, Tels qu'au sépulcre en bas les ont couchés les prêtres, Chacun portant sa date à son crâne hagard, Colosses par l'armure, ombres par le regard ! Je voulais échapper à leur spectrale étreinte... Alors, derrière moi, j'apercevais l'enceinte Du château, qui marchait, jetant comme deux bras Les murs, à droite, à gauche, - et sous l'horizon bas Se resserrant soudain sur moi, ces bras funèbres M'emprisonnaient avec les morts dans les ténèbres !

Reine

Se peut-il que pour vous la natale maison Où je vous élevai soit tombe ou bien prison ?

Albin

Pardonne : ce serait mentir que de le taire; Mais vois-tu, je compare et c'est involontaire. Ici, dans ce château lourd de siècles, parmi Le passé redoutable au sépulcre endormi, Triste, écrasé d'aïeux, sans sève et sans audace, Je suis l'enfant en qui le souffle de la race S'épuise à faire au plus remuer un flambeau... Un monde expire en moi, qui fut robuste et beau, Qui s'en va ! - Mais dehors, quand la brise marine S'élève, âpre et salubre, et gonfle ma poitrine, Ah ! Quelle forte vie alors vient m'enivrer. Et quels larges poumons j'ai pour la respirer ! Là plus de gênes, l'air sains bornes ! Plus de règles, Je fais ce que je veux ! Plus de spectres : des aigles !

Pornic

Oui, la marine est belle, à la comprendre ainsi. Mais la réalité donne plus de souci. Elle est dure et fâcheuse, et, même sans colère, L'Océan veut des coeurs faits exprès pour s'y plaire. Vous l'aimez, car il est superbe, vu du quai. Mais quand on a pour l'inde ou la Chine embarqué, L'aspect change. Songez aux longues traversées, À la patrie absente, aux tendresses laissées, Aux coeurs chers qui là-bas n'auront plus de repos Et trembleront toujours au tremblement des flots! Dites-vous les travaux du bord, l'obéissance, Les durs fils de la mer faits à sa ressemblance, Rauques, défigurés et hachés par les vents ! Les longs quarts ennuyeux pleins de rêves mouvants, Le mauvais temps durant des semaines, la soute S'emplissant d'eau, le pain gâté, plus une goutte À boire, et le soleil torride, et pas d'abri !...

Albin

Tout cela, près de toi, ton fils en aurait ri !...

Pornic

Sans doute !...

Albin

J'en rirais aussi ! Car cela trempe Un coeur, mieux que Plutarque expliqué sous la lampe ! Tout ce qu'on porte en soi do force est mis en jeu ! Et puis comme on va loin sous ce souffle de Dieu ! Les peuples visités ! Les terres découvertes ! Les golfes du tropique embaumés d'îles vertes ! Les grands ports fraternels mêlant les pavillons ! C'est beau !

Pornic

Pourtant Paris a bien d'autres rayons ! Vous irez à la Cour ! Et fait comme vous l'êtes, Vous y ferez tourner les plus charmantes têtes !

Albin

Je ne sais pas mentir. Que ferais-je à la Cour ?

Reine

Pour vous offrir à lui vous devrez quelque jour Voir le Roi, votre maître...

Albin

Oui, mon maître !...

Pornic

On vous nomme Pont-Roi !

Albin

Hé ! L'on n'est pas un nom, l'on est un homme !

À Albin.

Pornic

Vous l'entendez bien, Reine ! Ainsi donc, à vos yeux, Ce nom qu'ont illustré de si nobles aïeux Est chose en soi gênante ?

Reine

Albin !

Pornic

Laissez-le dire, De grâce !

Albin

Ah ! Les grands noms ! - Sais-tu supplice pire Que d'être prisonnier d'un nom qu'on a ? Je veux Aller, venir, avoir le vent dans mes cheveux; Dans ma pensée aussi l'espace et l'aventure, Être enfin ce que Dieu me fit, sa créature, Et j'entendrai des voix sinistres, près de moi, Dire : « Renonce ! Il faut que tu sois un Pont-Roi ! Du linceul des aïeux on fera ta brassière ; Ce qu'ont été ces morts couchés dans la poussière, Tu le seras ; ton front ne doit point les passer, À la mesure de leur crâne il faut penser, Et leur cercueil sera le moule de ta vie ! Oh ! Que mon nom me pèse, et que je porte envie Au libre enfant du peuple, éclos au bord d'un champ, Pauvre, et dont l'ombre court de l'aurore au couchant, Sans se briser jamais à quelque voûte blême, Et qui n'a point d'aïeux que le père qu'il aime !

Pornic

Le père, - oui, c'est bien dit ! Les ancêtres, le nom, Tout cela, c'est de l'ombre, enfant; le père, non I C'est lui, conseil, exemple, abri, la chose sainte ! L'embrassement viril, chaude et vivante étreinte, Celle-là ! - Cet enfant du peuple, je le fus... J'eus un père, un pêcheur, brave homme, et rien de plus ; Mais quand je me souviens comment, la tache faite, Sérieux il posait une main sur ma tête, Et me disait : « Voilà que tu grandis, garçon ! » Je sens la main vaillante encor, - j'ai le frisson...

Albin

Tu l'aimais ?

Pornic

De l'amour le plus vrai de la terre!

Il fond en larmes Et tombe sur un siège ; - Pornic et Reine se regardent ; puis, le faisant asseoir d'un geste, Pornic se rapproche de l'enfant.

Albin

Il t'aimait!... Tu fus bien heureux d'avoir un père! Je n'en ai pas eu, moi !

Pornic

Vous n'en avez pas eu ! Et si l'on vous disait : sans quo vous l'ayez su, Vous on aviez un père, un réel, et cet être Souhaité vit toujours, peut devant vous paraître ; Dites une parole, il ouvrira les bras !

Albin

Que dites-vous ? Ces mots que je ne comprends pas, Pourquoi vous coûtent-ils ce flot de pleurs bizarre ?

Il écarte, doucement sa mère tremblante et continue de regarder Pornic.

Reine

Albin, n'écoute plus, car cet homme s'égare !

Pornic

Si quelqu'un vous disait : ce nom que vous portez, Ce nom qui vous enchaîne et que vous détestez, N'est pas le vôtre, il est sur vos jours un mystère ?

Albin

Ah ! Pour oser parler ainsi devant ma mère, Qui donc êtes-vous ?

Pornic

Qui je suis ? - Regarde-la!

Albin

Dieu ! Cette émotion qui tantôt la troubla, Quels souvenirs !... Ces pleurs... et cette boucle blonde... Il serait vrai, grand Dieu ! J'aurais encore au monde Un père, et ce serait...

Pornic

Mon fils !

Il va pour s'élancer, et brusquement s'arrête, frémissant.

Albin

Mon père !

Pornic

Eh bien ? Pourquoi donc l'arrêter, mon cher enfant, mon bien ?

Albin

Mais si c'est vous mon père, ainsi que je le pense, Pourquoi ma mère alors fait-elle encor silence? Si ce silence même est un aveu, pourquoi Sanglote-t-elle alors si fort ? Ah ! Je vous crois, Mais si c'est vous, pourquoi n'est-ce pas la première Elle qui m'a crié : « Vole embrasser ton père ! »

Reine

Pourquoi ? Parce qu'il veut t'arracher de mon sein ! Oui, mon fils, de nier je n'ai pas le dessein, C'est ton père, et plus tard tu sauras tout. La terre Recouvrait ce secret, j'ai cru pouvoir le taire. Mais il vivait, voici qu'il vient, après vingt ans, Te chercher, t'enlever de ces bras palpitants ; Il veut partir, il dit qu'il te faut le voyage, La lutte, pour jamais, et sans moi, - qu'à ton âge On est homme, et qu'ainsi toi seul tu te suffis, Je ne suis plus ta mère et tu n'es plus mon fils, Et que tu vivras très heureux dans sa contrée, Et que je dois mourir seule et désespérée !...

Albin

Moi te quitter, ma mère ! - Oh ! jamais !

Pornic

Mon fils ! Quoi ! Ne voulais-tu pas fuir tout à l'heure avec moi ?

Albin

Ah ! Je n'avais pas vu pleurer ma mère ! - Avais-je Pensé que ce départ, méchant et sacrilège, Pouvait briser ainsi son coeur agonisant ! Vous voyez bien qu'il est impossible à présent !

Pornic

Donc, - que ce soit le mien qu'on brise, et moi qui meure !

Montrant sa mère.

Il s'interrompt.

Albin

Vous, vous avez vécu sans moi jusqu'à cette heure, Vous vivrez ! - Mais quitter celle-ci!... La vertu, Le sacrifice, et pour...

Pornic

Achève ! Ah ! doutes-tu De moi ?

Albin

Non, mais j'ai peur ! Que sais-je ? Quel mystère Terrible... existe donc entre vous et ma mère ?

Pornic

Te crois-tu fils d'un crime ?

Reine

Albin !... J'ai pardonné.

Regardant par la fenêtre.

Il sort précipitamment.

Pornic

Reine ! Ah ! pardon mortel, présent empoisonné ! Vous m'eussiez pu choisir une fin moins amère ! Mais il me croit coupable, il suffit. Soyez mère, Soyez heureuse, adieu... Peut-être je pourrais Me défendre, attester l'amour... Mais je ferais Rougir mon fils... Je pars. - Déjà là-bas affleure Le vaisseau qui me doit emporter tout à l'heure... C'est bien. Quand jo serai depuis très longtemps mort, Noyé, brûlé ; qu'importe, en mer, car c'est mon sort ! Vous lui direz comment j'ai pu, dans votre aurore, Vous aimer, du profond d'une âme vierge encore, Que vous eussiez été ma femme, sans l'esprit De caste, et les calculs fatals qui l'ont prescrit ! Que j'ai souffert beaucoup, sans trop déchoir, en somme, Et qu'il pouvait donner une larme au pauvre homme ! Adieu !

Scène 7

Albin, Reine

Albin

Parti ? Ma mère, il est parti... - Des pleurs ?

Reine

Ah ! Du moins je te garde, enfant de mes douleurs ! Tu ne t'en iras plus ?

Albin

Jamais ! Je te le jure, - Oh ! Sur la chose au monde à mes yeux la plus pure, La plus sainte, toi, mère ; et toute mère en toi !

Reine

Tu m'aimes donc toujours ?

Albin

Oh ! Plus encor !

Reine

Pourquoi ?

Albin

N'es-tu pas à présent tout ce qu'il faut que j'aime ?

Silence.

Reine

Oh ! Ne le maudis pas ! Oui, ton silence même Me questionne, hélas ! Sur un secret si noir ! Je suis bien lasse ! il faut pourtant...

Albin

Qu'ai-je à savoir ? Je suis toujours ton fils ! - Ce secret qui t'opprime Peut-il changer mon coeur, mère, et l'être sublime Est-il moins adoré pour n'être pas compris ?

Reine

J'étais ta mère avant d'épouser le marquis... Il le savait : c'est lui qui t'adopta.

Albin

Retarde La parole si lourde à ta lèvre, et la garde ! Il rentre ; va, repose, et donne-moi du soir Le baiser de coutume... - À demain.

Ils s'ombrassent. Elle se dirige vers la droite» lui vers la gauche ; puis se retournent : il lui envoie un baiser.

Reine

Au revoir !

Elle rentre. Il redescend.

Albin

Sors en paix !

Scène 8

Albin

Une pause.

Il court à la fenêtre et regarde.

S'éloignant de la fenêtre.

Il regarde avec une tendresse douloureuse la porte de sa mère, puis se rapproche de la sienne. - À ce moment la porte du fond se rouvre et Pornic y paraît dans l'obscurité. Albin le reconnaît et se cache dans l'ombre d'un rideau.

Albin

Est-ce un rêve encor ! Dieu tutélaire ! Mon père n'était pas le marquis !... Tout s'éclaire ! N'étant pas son enfant je n'étais qu'opprimé ! Il était naturel qu'il ne fût pas aimé ! Mais l'autre ? Il est mon père, il est mon sang, il m'aime ! Ah ! Quel amour vibrait dans ses accents !... moi-même, Ah ! Quel frisson vers lui me portait tout tremblant, Et comme je sentais ses pleurs, en s'écoulant, Faire monter le flot des miens jusqu'à ma bouche !... Ah ! C'est affreux d'avoir quelqu'un, là, qui vous touche, Qu'on voudrait embrasser, et de ne pas pouvoir! Coupable ? Un crime ? Dieu ! Que je voudrais savoir!... Il était jeune... Jeune, on s'emporte, on délire ! Ma mère a pardonné d'ailleurs... La faute expire Dans le pardon... Sans doute alors elle l'aima... Ne puis-je aussi l'aimer aujourd'hui ? - Comme il m'a Parlé de son vieux père ! Ah ! c'est la vie, à force D'épreuves, qui lui fit sa triviale écorce, Mais il à le coeur grand, quoique brisé !... Ce n'est, Qu'un fils du peuple, soit ! Qu'importe comme on naît! Qu'ai-je besoin d'être un marquis dans son repaire ! La chose qui m'importe, ah ! c'est d'avoir un père ! Je l'ai ! - J'étais Pont-Roi, mais je ne le suis plus ! Dans leur nid désormais je ne suis qu'un intrus ; Leur nom, si je le porte à présent, sera comme Une rougeur toujours sentie à mon front d'homme ! Et pourquoi subirais-je un si honteux ennui ? Je détestais ces murs : m'y plairais-je aujourd'hui ? Dois-je y rester ? Faut-il, libre, quo j'y retombe, Esclave par les morts, enchaîné sur leur tombe? Non ! L'air ! L'espace!... Au loin, des îlots la lune sort... Du reflet bleuissant qui tremble jusqu'au bord. Se détache une voile ! - Ah ! La sienne peut-être ! Celle qui vient le prendre et qui va disparaître !... Ah ! Si tu m'entends, viens ! Nous n'avons pas fini, Je ne t'ai pas encor donné ce nom béni, Père ! ne t'en va pas ; ne meurs pas sans l'entendre, Ne laisse pas mes bras dans le vide s'étendre, Reviens pour les remplir, qu'entre les tiens pressé Je sois un fils enfin !... - Et ta mère, insensé ? Quoi ! Veux-tu qu'il revienne et loin d'elle t'emporte, Et la laisse, à jamais peut-être, seules, ou morte ! Pourquoi? pour l'aventure ailleurs, pour l'inconnu, Puisque tu ne sais pas de quelle ombre est venu Ce père, et si ton oeuvre est sacrée ou funeste !... Ah ! Le devoir est clair auprès d'elle ! J'y reste. Lui ! Ciel ! Il m'avait vu !

Scène 9

Pornic, Albin

N'entendant pas de réponse, il fait un pas, se tourne vers la porte d'Albin.

Il hésite puis va à la porte, l'ouvre doucement et regarde.

Avec désespoir.

Il s'en retourne lentement vers la porte du fond. Albin se détache du rideau en silence.

Pornic

Mon fils ! Il est là ! Non ! Vide ! Et partir ! Encore un moment, le canon Va m'appeler ! - Ah ! C'est trop injuste et trop sombre !

Pornic

C'est toi !

Albin

Que veniez-vous chercher ainsi dans l'ombre ?

Albin fait un mouvement.

Il lui prend la main.

Pornic

L'embrassement d'adieu ! N'as-tu pas appelé ? Ah ! Si... Ta main frissonne et ton coeur a parlé.

Albin

Ne dites pas un mot qui soit contre, ma mère, Ou je pars.

Il tire le sachet de sa poitrine.

Pornic

Reste-lui ! Sois son bien, sa lumière, Son orgueil ! Sois ce qu'a rêvé son dévouement, Accompli gentilhomme et cavalier charmant ! Mais connais-moi du moins ! Que je te rende compte ! Que tu puisses à moi, mon fils, penser sans honte !... Oui, je suis peuple et j'ai les moeurs de l'Océan, Et la grossière peau que nous fait l'ouragan ! Oui, rarement corsaire est en état de grâce ! Mais je suis pur encor de toute action basse ! Un talisman d'ailleurs - tu sais, je t'ai fait voir - Veillait sur moi...

Albin

La boucle !...

Pornic

Oui... J'ai fait pour l'avoir Le voyage, voilà longtemps ! - fraîche coupée, Je l'ai mise en mon coeur - et l'y voilà, trempée Mille fois par mes pleurs ou l'embrun de la mer... Demande à mes baisers lequel est plus amer !

Albin

Vrai ? Depuis si longtemps vous m'aimiez ?

Pornic

Douce tête, Si je t'aimais !... La Vierge apaisant la tempête, C'était toi que mes yeux lui voyaient dans les bras ! Chère boucle ! Elle a vu de rudes branle-bas, Et quelquefois aussi bien du sang l'a mouillée !

Albin

Du sang !

Pornic

Le mien, mon fils, il ne l'a pas souillée !

Albin

C'était le mien aussi ! - Vous le versiez souvent, Vous vous battiez ?

Pornic

Regarde au large ! Sous le vent Aperçois-tu, bercé dans le clair des étoiles, Ce brick, fait pour porter moins de bois que de toiles, Qui met en panne et semble une mouette qui dort... Cette coque, effilée et hardie, est mon bord ! J'en suis le capitaine, et quand son équipage De héros s'est coiffé du bonnet d'abordage, Quand mon beau brick, carguant ses voiles à moitié, Comme au duel un soldat va demi-dépouillé, Approche une frégate ennemie, et lui lance Son grappin, mon nom tonne autant dans le silence Que toute la bordée, et fait dans son palais Rêver flamme, ruine et mort à Jean l'Anglais !

Albin

Ce nom ?

Pornic

Tu le connais... Comme une flamme il bouge !

Albin

C'est donc toi qu'on appelle ?

Pornic

Oui, voilà Crête-Rouge ! Plus fier et plus heureux d'un sourire de toi Que d'un vote au Congrès ou d'un brevet du Roi !

Albin

Toi, mon père ! - Oh ! Pourquoi ne sers-tu pas la France ?

Coup de canon au loin.

Pornic

Je sers la liberté ! - C'est ma chère espérance Qu'un jour l'une sera le coeur de l'autre ! - Enfant, Quand tu te promenais, dans ton rêve étouffant, Seul, de ce côté-ci de mon vieil Atlantique, Ne sentais-tu pas, fils rêveur du monde antique, Venir à toi le souffle ardent, libre et joyeux, D'un monde qui n'a pas d'histoire et pas d'aïeux ? Ne te purgeait-il pas des hérédités vaines, Ce vent rénovateur qui passait dans tes veines ? Ne te sentais-tu pas pris d'un superbe émoi, Homme, rien qu'homme, avec l'infini devant toi ? Le monde qui répand cette baleine d'audace, Qui rompt tout vieux lien, ne suit aucune trace, Et marche de soi-même à son horizon bleu, Né d'hier, et tout chaud des empreintes de Dieu, Ce monde, j'en arrive ! Et pour sa délivrance Combattre, c'est toujours combattre pour la France ! Car elle aussi frémit sous l'amas du passé, Et lève vers des cieux nouveaux son front lassé ! Elle veut se refaire, elle aussi, luire encore Entre les nations comme, une jeune aurore, Traçant la route avec un rayon de soleil ! Oh ! je sens palpiter dans son vaste réveil Le dégoût des dieux morts, la haine des tutelles, Le brisement des fers, l'ouverture des ailes ! C'est la guerre, sans doute, et déjà le feu prend, , Mais la guerre sacrée où le coeur devient grand, Où la virilité, hardiment déchaînée, Fait marcher de front l'homme avec la destinée ! Hâtons le jour superbe et le droit triomphant ! Voilà pourquoi je suis corsaire, mon enfant, Pourquoi, proscrit chez nous,j'ouvre à l'Autan mes voiles, Pourquoi mon grand mât porte un pavillon d'étoiles ! Pourquoi je cours, navigue et bataille ! Pourquoi Ce canon me rappelle à bord !...

Albin

Emmène-moi !

Scène 10

Reine, Albin, Pornic

Elle entre avec un flambeau.

Reine

Vous oubliez bientôt votre serment !

Albin

Ma mère !

Reine

Oh ! ne vous cherchez pas quelque excuse éphémère ! J'étais là - j'entendais...

Albin

Mère, écoute pourtant. Oui, je sais quels serments je déchire en partant. Tu sais, toi, quels étaient mes songes, avant même Que celui-ci parût, - et comment, moi qui t'aime? D'un oeil de prisonnier je regardais par là !... Et tu comprends trop bien pourquoi dès qu'il parla Mon âme s'est d'instinct à sa suite envolée ! Dis un mot cependant : près de toi rappelée, Elle y reste à jamais ! - Dans notre obscur réduit Le destin d'un enfant que sa mère conduit Sera le mien ; j'aurai ce château pour demeure, Où je suis étranger ! Jusqu'à ma dernière heure Je porterai ce nom qui pourtant n'est pas mien, Et j'y serai sans doute heureux si j'ai le bien De voir tes yeux sur moi se poser sans alarmes, Et de ne pas trouver dans tes baisers... des larmes.

Reine

Non, - tu ne serais plus heureux... Ingrat !

Pornic

Pourquoi L'affliger ? Il n'est pas ingrat, il suit sa loi ! Ah ! Prenez garde d'être égoïste vous-même ! Ne l'avez-vous créé que pour vous, comme on sème Dans un champ clos de murs du lin ou du froment? Toute mère subit un double arrachement ; Quand l'enfant vient au monde, âme à son flanc ravie ; L'autre quand il s'en va pour entrer dans la vie ! Celui-là, plus cruel sans doute, vous surprend, Mais toute mère veut que son petit soit grand ; D'avance elle est pliée à ces lois éternelles, Et l'aigle à son aiglon ne coupe pas les ailes !

Reine

Vous le ferez tuer ! C'est votre amour à vous !

Pornic

Ma tête ou ma poitrine amortiront les coups ! Dût-il tomber d'ailleurs avec moi, côte à côte, Je sais, pour votre fils, qu'étant une âme haute, Vous préférez la mort sainte, où survit l'orgueil, À quelque vie honteuse et douce, sur le seuil De la demeure assise, engourdie et frileuse. Ainsi qu'à son rouet sommeille la fileuse.

Albin

Mère...

Reine

Que voulez-vous?

Albin

Que tu décides... Dis, Mère, j'obéirai.

Tous deux s'agenouillent, lui baisant une main l'un et l'autre. Elle continue :

Reine

Suis ton père, - et grandis ! Puisque c'est le devoir c'est donc la destiné e! Quitte en la bénissant ta mère résignée, Et paie à celui-ci, ton guide dès ce jour, , Le long arriéré que tu lui dois d'amour.

Albin

Merci ! - Va, de ton fils tu seras bientôt fière...

Reine

Je m'éteindrai bientôt, seule sur cette terre...

Pornic

Je vous le rendrai, Reine, heureux, beau, plein de foi, Capitaine, pardieu, sur les vaisseaux du Roi ! - Car le nom que je porte et dont on sait l'histoire Me vaut quelque faveur... Reine, il n'est pas sans gloire ; Il est ayant brillé dans maints faits hasardeux, Digne de lui... de vous...

Reine

Revenez tous les deux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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