Crête-Rouge
Scène 1
Reine
Tressaillant.
Entre Albin, Il est en costume breton.
Reine
La tempête s'apaise et l'on revoit le jour... Mon coeur ne peut-il donc s'apaiser à son tour ? Voilà le ciel rouvert, la mer rassérénée : Hélas ! Quand la tourmente en nous s'est déchaînée, Le jour ne s'y fait pas si vite, et bien après Que l'orage a pris fin, l'on cherche encor la paix ! - Albin ne rentre pas. - Longue et pénible attente ! Que fait-il ? - On dirait que l'orage le tente... Son amour pour la mer m'épouvante en secret. Depuis que le Marquis est mort, il semblerait Qu'il sorte de prison, tant il a soif d'espace ! Ce vase délicat, fait de fragile grâce, Cache une âme de feu... Tant de peine et d'amour Pour le voir m'échapper sans doute quelque jour ! - Ah ! S'il savait quel sang bat dans sa folle artère ! - Toujours cette pensée !
Scène 2
Reine, Albin
Reine
Albin !
Albin
Me voilà, mère !
Reine
Par un temps si terrible ainsi me délaisser ? Étiez-vous sur la mer ? Ah ! Je n'ose y penser ! Ne mentez pas ! - Sa veste est de pluie encor fraîche...
Albin
J'étais avec Joël dans son bateau de pêche, Mais nous sommes rentrés avant le grain.
Reine
Alors, Tout le temps qu'il dura que faisiez-vous dehors ?
Albin
Je regardais.
Reine
Vraiment ! Beau spectacle !
Albin
Sublime ! Ah ! Tant qu'il dure, on est écrasé ! c'est l'abîme Et Dieu dedans ! on tremble ! - Et, l'orage envolé, Mère, on se sent grandi pour l'avoir contemplé.
Reine
Et la pauvre inquiète, on l'oublie...
Albin
Oh ! Pardonne ! Nous venons de sauver quelqu'un ! - Te sachant bonne, J'ai dit qu'on amenât chez nous le naufragé.
Reine
Le malheureux ! Je vais donner des ordres...
Albin
J'ai Déjà tout fait, ma mère ; il va monter ; on change Ses vêtements ; je veux qu'à notre table il mange... Quoiqu'il se soit du gouffre en bon nageur tiré, Il a l'aspect chétif ; le poing n'est pas carré, Mais tout respire en lui l'énergie intrépide, L'entreprenante humeur et le rire rapide, Tout ce qui tient en France en ce vieux mot d'entrain, Et ce n'est qu'en mettant le pied sur le terrain, Pâle, et comme ébloui de voir là ma présence, Qu'il a fermé les yeux et perdu connaissance.
Reine
Vous êtes un charmant et noble coeur, mon fils, Mais ne craignez-vous pas qu'à jeter vos défis À l'Océan, si noir, qu'il sourie ou qu'il pleure, Ce jaloux ne vous garde un jour, et que j'en meure ?
Albin
De mon âge ce sont les jeux...
Reine
Vous voilà grand ; Il faut songer, mon fils, à tenir votre rang; À le négliger trop votre esprit s'accoutume; Voyez : bien que ceci vous sied, est-ce un costume À visiter ce soir monsieur le Gouverneur? Il s'intéresse à vous.
Albin
Il me fait trop d'honneur.
Mouvement d'Albin.
Reine
Il vous doit, comme bon et loyal gentilhomme, Présenter à la Cour. Songez comme on vous nomme !
Albin
Oui, Marquis de Pont-Roi !
Reine
Ce ton amer... Pourquoi ?
Albin
Ce mémento lassant : « Vous êtes un Pont-Roi », Que j'entendis, avant même de le comprendre, Ta bouche aussi va-t-elle aujourd'hui me le rendre ?
Reine
Votre père...
Albin
Je fus son fils obéissant, Courbé tant qu'il vécut, je suis libre à présent !
Reine
Vous n'avez pas assez regretté votre père !
Albin
Ah ! Ce reproche en moi souvent me désespère ! Mais tu sais bien quel homme il était... Absorbé Dans l'orgueil d'une race et d'un grand nom tombé, Hors ce nom il semblait qu'il n'aimât rien sur terre: Il m'appelait : «Monsieur.» Son oeil froid faisait taire. Je te disais : «Pourquoi mon père est-il si vieux ?» J'avais peur. Toute faute était crime à ses yeux. Même, pour châtier la colère insensée Et les emportements de ma jeune pensée, Malgré mes cris, mes mains jointes, mon fol effroi, Il fit par les valets porter la main sur moi !
Reine
Oubliez...
Albin
Ce jour-là, toi-même rebellée, Pâle, sous un reproche à voix basse accablée, Tu pleuras !
Reine
Sur vous seul !
Albin
Tu les cachais, tes pleurs, Mais je te devinais de secrètes douleurs ; Je les attribuais à des causes étranges, Et - tant j'étais méchant ! - je médisais ; « Saints anges ! S'il n'était pas mon père ! »
Reine
Oh !
Albin
C'était mal, je sais : Mais toujours le blasphème échappe au coeur blessé. Je m'en blâme à présent; j'avais des torts; je songe ... - Et c'est comme un remords que je sens qui me ronge - Qu'à force de l'aimer je l'aurais fait m'aimer Peut-être ; et je voudrais qu'il pût se ranimer Pour qu'à mollir son coeur je m'applique sans trêve, Et m'en fasse à la fin le père que je rêve !
Apercevant Pornic qui paraît au fond avec terreur.
Reine
Laissez, laissez remords et rêves superflus, Et ne songez qu'à moi : votre père n'est plus... Dieu ! Qui vient là ?
Scène 3
Albin, Reine, Pornic
Albin
Qu'as-tu, mère ?
Reine
Quel est cet homme ?
Albin
C'est notre naufragé.
Reine
Lui !
Albin
Sans doute...
Reine
Il se nomme ?...
Albin
Je n'en sais ma foi rien. Pourquoi trembler si fort ? Il revient de fort loin, mais ce n'est pas un mort.
Reine
De grâce, Albin !...
Albin
Entrez, camarade !
Pornic
Madame...
Albin
C'est ma mère.
Pornic
Monsieur, c'est une heureuse femme.
Reine
Vous, me connaissez ?
Pornic
Moi, Madame ? À coup sûr, non.
Reine
Vous êtes du pays.
Pornic
Non plus...
Reine
Mais... votre nom ?
Pornic
Jean-Pol.
Reine
Un nom français,
Pornic
De la Nouvelle-France ; Je suis Canadien.
Reine
C'est une ressemblance, Voilà tout.
Pornic
Si madame en veut savoir sur moi...
Reine
Vous êtes bienvenu chez Monsieur de Pont-Roi.
Pornic
Le bienvenu ! Pardieu, madame, on lui doit d'être Encore en vie!
Albin
Oh ! Point !
Pornic
Pardon, mon jeune maître ; Et ce n'a pas été sans vous risquer très fort, Car les lames coiffaient d'écume et d'eau le bord Et le flot vous pouvait emporter...
Reine
Ah ! Je tremble,.. Albin, vous ne m'aviez pas tout dit !
Albin
Il me semble Que j'en suis sorti, mère, et l'esprit assez gai... Mais le corps, je l'avoue, est un peu fatigué.
Reine
Et moi-même... Je vois, Albin, qu'il faut remettre Cette visite, et vais écrire un mot de lettre Au gouverneur.
Albin
Merci, mère ; va !
En passant devant Pornic.
Elle s'arrête un moment avant d'entrer à droite.
Reine
Je reviens. C'est étrange pourtant, et plus je me souviens...
Albin
Tu sers dans la marine américaine, maître ?
Pornic
Voilà près de vingt ans, Monsieur.
Albin
Tu dois connaître Paul Jones, le corsaire ?
Pornic
Oui.
Albin
Puis son compagnon,. Le fameux Crête-Rouge, un flamboyant surnom !
Pornic
Aussi.
Albin
L'on en a dit d'étranges sur son compte !
Pornic
Oui, - dont les Anglais sont... camus.
Albin
Ce qu'on en conte Fait souvent frissonner ma mère...
Pornic
Et vous ?...
Apercevant sa mère, il s'arrête.
Albin
... Oh ! moi !
Reine
La guerre dure encore ?
Pornic
Oui, Madame, le Roi Se met en ligne. Il vient de signer l'alliance Avec Monsieur Franklin.
Elle sort.
Reine
Ainsi le Roi de France Prête sa très chrétienne épée aux insurgents ! En quel temps vivons-nous !
Scène 4
Albin, Pornic, Reine
Allant à l'armoire et en retirant un flacon.
Albin
Ce sont de braves gens ! Or ça ! Viens boire !
Riant en levant son verre plein.
Pornic
Ah ! ah ! Du sacré chien ! On donne Ce nom à cette belle !
Albin
Oui, je sais !...
Pornic
Elle est bonne...
Albin
J'en conviens entre nous - je ne m'y connais point.
Pornic
Oui, vous n'avez pas fait d'études sur ce point... Bien vous en prend ! Mais nous, qu'altère la tempête. Nous y prenons coutume, - et c'est pour tenir tête Au diable déchaîné quand il souffle dehors, Que nous buvons ceci - qui nous le met au corps !
Albin
On peut alors brûler toute une flotte, comme Fit à WhiteHaven Crête-Rouge...
Pornic
Ah ! Jeune homme, Vous saviez ça ! - Le coup, ne fut pas mal conduit... À minuit on débarque, on grimpe au fort, sans bruit, Sans échelles ; chacun, sur les épaules sûres Des solides gabiers, gagne les embrasures ; Tout dormait : d'une rafle on prend trente canons, Tout juste autant qu'on était d'hommes, mille démons ! Et puis, - Feu ! Feu ! C'est comme une foudre tombée ! Quatre cents bâtiments dessous ! Quelle flambée ! On en a ri dans les gazettes...
Albin
Ce surnom, Crête-Rouge, vient-il de ce haut fait ?
Riant et montrant sa crinière.
Pornic
Oui... non... Ses cheveux, comme à moi, sont de teinte un peu crue...»
Albin
Je les aime ! On dirait une flamme apparue ! Ça brille !...
Pornic
Est-il gentil !
Albin
Vous avez l'air troublé ?
Pornic
C'est que je vous trouvais, à part moi, découplé Tout exprès pour siffler des airs dans la mâture, Et vous feriez en mousse adorable posture !
Albin
Oui ? Tu te chargerais de me rompre au métier ?
Pornic
Croyez qu'on s'y mettrait de coeur et tout entier ! Seulement votre mère en serait peu charmée, Je gage.
Albin
Bonne mère !...
Pornic
Oui, bonne, - et bien-aimée ?...
Albin
Ah ! Toute mère a droit à l'amour, tu le sais ; Mais la mienne, on l'adore, et c'est à peine assez.
Albin ne répond pas.
Pornic
Et votre père aussi, vous l'aimiez de la sorte ?
Albin
Parions de la tempête. Elle était donc bien forte ?
Pornic
Querelles de ménage ! On est plus tendre après... L'équipage est sauvé d'ailleurs,.. Tous mes regrets Sont ce joli bateau, si maniable, un cotre Si fin, que pour la course il n'en était point d'autre ; Un ami de dix ans ! - Tiens ! Vous ne riez pas ? Ces amis-là, petit, vous en faites donc cas ? Et vous comprenez donc que ce bois, ces ferrailles, Que cette toile vive et vous tienne aux entrailles ?
Albin
Oui, je comprends cela.
Pornic
Vous aimez les marins ?
Albin
Tout petit, - quelquefois on a de gros chagrins, - Je regardais la nuit blanchir la mer lointaine, Et par là j'attendais qu'il vînt, le capitaine Qui devait m'emmener vers le paradis bleu Qu'au delà de ces flots sans doute habite Dieu... Et chaque goéland que je voyais paraître, Je me disais, rêvant : c'est sa voile peut-être!...
Pornic
Ce quelqu'un-là, c'était ?...
Il soupire.
Albin
Je ne sais ; l'inconnu. Et qu'importe d'ailleurs, puisqu'il n'est pas venu!
Haut.
Pornic
Il n'est donc pas heureux? « L'âge a changé vos rêves ; Pour les salons sans doute on a quitté les grèves... Dame ! On n'est pas abbé, l'on rime galamment Des bouquets à Chloris...
Albin
Je hais tout ce qui ment, Poudre et fard ! Ce n'est pas ce monde que j'envie ! Je m'y trouve à l'étroit, j'ai soif d'une autre vie, Et j'appelle, en dépit du sot ou du moqueur, Toute la terre et tout le soleil dans mon coeur I
Pornic
Ah ! Tout le mien de joie à l'entendre tressaille !
Albin
On dirait une larme ici dans la broussaille ?...
Pornic
On a des jours pour ça... Vous comprenez : j'aurais Un enfant de votre âge et m'en remémorais...
Albin
Mort ?...
Il tire un sachet de sa poitrine et le montre à Albin.
Pornic
Je tenais la mer alors qu'il vint au monde Et n'ai connu de lui que cette boucle blonde... Que sa nourrice au loin m'envoya.
Albin
L'on dirait Une des miennes.
Silence.
Pornic
Oui...
Laissant peu à peu aller sa tête sur l'épaule de Pornic.
Albin
Je comprends ton regret, Pauvre homme, et je te plains ! Avec toi faisant route. Aujourd'hui ton enfant serait heureux sans doute... Mais je ne serais, moi, qu'un marin de hasard. Pour une nuit en mer, j'en ai là le brouillard... J'ai les membres pesants et la tête confuse... Fais-moi quelque récit de guerre qui m'amuse, Ou je vais m'endormir.
Pornic
Laissez là votre front : Endormez-vous.
Albin
Ma chambre est là : conduis-moi donc.
Il lui dénoue sa cravate, desserre sa veste et sa chemise ; l'enfant assoupi se laisse faire. Reine reparaît à droite.
Pornic
Mais d'abord, mettez-vous à l'aise...
Reine
Encore ensemble ? Que fait-il ? - Malgré moi je doute encor... Je tremble !
Se levant et le soutenant.
Pornic
Vous respirerez mieux ainsi... Venez, Albin !
S'arrêtant au moment d'entrer à gauche.
Albin
Ah ! Je rêvais déjà !... Je veux être marin !
Scène 5
Reine, Pornic, Albin
Reine
Oh ! Je ne rêve pas, moi ! Je suis éveillée ! Ces soins, cette douceur, de pleurs toute mouillée, Ah ! C'est lui, c'est le père !...
Pornic
Oui, c'est moi !
Reine
Lui ! vivant! Dieu juste !
Mouvement de Reine.
Pornic
Ah ! J'aurais dû mourir, et bien souvent, Reine, l'ai souhaité ! - N'est-ce pas, je diffère Du Pornic d'autrefois ? À sillonner la sphère Je me suis engorgé, noué, ridé, noirci... Je me souviens pourtant... C'était non loin d'ici, Reine ! - Fils de pêcheurs qui m'avaient rêvé prêtre, Chez le bon vieux recteur j'étudiais, peut-être Plus qu'il n'aurait voulu ; je songeais ; j'étais fier, Libre, indomptable et fou comme le vent de mer, Et j'avais pour dorer cette face tannée Les échevellements de la vingtième année ! Je vous aimai ! J'osai vous le dire, ô stupeur ! Les adorations d'un sauvage font peur, Et pourtant cela touche et parfois on l'écoute... Vous palpitiez... mon Dieu ! Je m'y trompai sans doute ! Et puis vous n'étiez pas heureuse, vous savez, Car vos rêves de vierge étaient en pleurs rêvés, Et le château natal n'offrait dans ses bruines À vos ambitions que des fleurs de ruines... Pauvre, esseulée, et près de vous un tel amour ! Altière, cependant, vous résistiez... Un jour, Une nuit, - par dessus les murs, dans la tempête, Comme un voleur viole une église, la tête Perdue, ivre, et tremblant, je pénétrai chez vous... C'était mal... Laissez-moi vous le dire à genoux... Je sortis... pardonné ! Par pitié pour vous-même, Ne dites pas que non ! Si depuis, sans blasphème, J'ai subi la prison, l'exil et pis encor, C'est que je le gardais en moi, comme un trésor, Ce pardon dans les pleurs recueilli sur vos lèvres ! Il m'allégeait la chaîne, il m'apaisait les fièvres, Et près de vous maudire, aussitôt désarmé, Il murmurait tout bas : Sois bon, tu fus aimé.
Reine
Me maudire... et pourquoi ? J'avais été trompée, Moi ! - Quelqu'un me fit voir, sous la roche escarpée Où vous montiez la nuit, un cadavre et du sang !
Pornic
Qui vous tendit ce piège ? Ah ! lui ! L'homme puissant Qui me fit embarquer pour la Guyane infâme, Qui, délivré de moi, vous demanda pour femme !... Le marquis !... Il fallait que je fusse englouti ! Et j'ai cru qu'à son plan vous aviez consenti.
Reine
À son plan ?
Pornic
Je sais tout. - Vous alliez être mère... Une compagne à vous lui vendit ce mystère, Et m'a dit tout plus tard. - À votre front penché, L'homme, froid et poli, chuchota le marché ; Sans héritier du sang dépéri dans ses veines, Ce mourant, n'ayant plus d'affections humaines Que le culte du nom, de peur qu'il se perdît Dans les limbes l'offrait à l'enfant du maudit... Ce pacte, je n'y fais d'objection aucune, Rendait à vous l'honneur, aux vôtres la fortune...
Reine
Pornic ! Oh ! Croyez-vous que j'eusse accepté, si Je vous avais pu croire encor vivant !
Pornic
Merci, Reine ! - Oh ! De quel amour suis-je à présent capable, Moi qui dans mon enfer vous adorais coupable !
Reine
Monsieur...
Pornic
C'est juste, fou que je suis ! J'étais mort, Et qui meurt, on l'oublie, et qui revient, a tort ! Vous n'aimez plus !
Reine
J'ai l'âge où nulle femme n'aime, Par respect pour son front pâli, pour l'amour même ! Ne touchez pas ce coeur où dort la cendre, hélas ! C'est là qu'est le vrai mort, et qui ne revient pas.
Pornic
Reine !
Reine
La destinée est avare de joies ; Elle nous a tracé différemment nos voies Suivons jusqu'à la mort, qui seule réunit, Ces chemins différents... Adieu !
Pornic
C'est bientôt dit ! Et mon enfant ?
Reine
Albin !
Pornic
Je ne suis plus, Madame, Le jeune homme, l'ardent; poète dont la flamme Obtint grâce jadis, je le sais, j'en conviens ! Quand l'amour perd ses droits, l'orgueil reprend les siens ! Le signe de révolte à mon front qui se voile, Qui, jeune encore, a pu vous sembler une étoile, Dans les rides s'inscrit obscur et flétrissant ; Ce qui vous fascinait vous indigne à présent ! Soit ! Restez donc marquise, et mon amour vulgaire, Dédaignez-le ! Chassez l'homme, esclave naguère, Devenu matelot, loup, écumeur ! Cela, Vous le pouvez haïr, - mon enfant l'aimera !
Reine
Pornic ! Je comprends mal, vous n'allez pas lui dire...
Pornic
Je viens exprès ! - Vraiment, Reine, je vous admire ! Pensiez-vous donc qu'après dix-huit ans, je viendrais Pleurer pour une aumône et m'en aller après ! Non pas ! Je cherche ici mon droit, ma part volée ! Je l'aime, cet enfant, d'amour accumulée ! Il m'a sauvé la vie, il m'a rempli le coeur ! Il est à moi ! Je veux mon fils !
Pornic fait un mouvement vers la chambre d'Albin. Reine, se ranimant :
Reine
Jésus Seigneur! Oh ! Pas si tôt du moins ! Serez-vous inflexible ? Songez que vous allez briser ce coeur paisible !
Pornic
Quoi ! Pour un père mort, qu'au fond il abhorrait, Je lui rends un vivant, qui l'aime ; il y perdrait !
Reine
Mais moi ! Moi ! Voulez-vous qu'il méprise sa mère ?
Pornic
Impiété ! - Pourquoi ? Fûtes-vous adultère ? Non. Avez-vous trahi quelqu'un ? Pas même moi. Le hasard et l'intrigue ont brisé notre foi, Et, conçu dans les pleurs, mais non dans le mensonge, Son nom seulement !
Reine
Ce nom, y songez-vous ?
Pornic
J'y songe !
Reine
Il le rejettera, s'il vous écoute !
Pornic
Bien! J'en suis aise !
Reine
Il voudra n'en plus hériter rien, Titre, fortune, honneurs !
Pornic
Vraiment ! Âme charmante ! Reine ! Vous l'assurez ? Ma tendresse en augmente !
Reine
Quel avenir alors pour lui, pauvre et sans nom?
Pornic
Celui qu'il se fera, conduit par moi !
Reine
Non ! non ! Je rêve ! - Il vous suivrait en exil ?
Pornic
Je l'espère !
Reine
Vous l'emmèneriez ?
Pornic
Certes !
Reine
Il est fou !
Pornic
Je suis père !
Reine
Après vingt ans vos droits à ce nom sont perdus !
Pornic
À quiconque en est digne il faut qu'ils soient rendus !
Reine
Eh bien ! moi, je vous dis que je suis mère, l'homme, Et que vous n'aurez pas mon enfant ! - Voilà comme Vous arrangez la chose ! Après que j'ai veillé Ce chevet, chaque nuit de mes larmes mouillé, Que j'ai, d'une acharnée et farouche défense, À la mort, pied à pied, disputé son enfance, À force de soucis, de fatigues, d'amour, De cris, le remettant au monde chaque jour, Quand pour qu'il eût un nom, qu'il fût ici le maître, Jusqu'à la paix de ma conscience peut-être, J'ai tout sacrifié, monde, bonheur, beauté, Et que dans un exil non moins dur, j'ai porté Une chaîne aussi, moi, plus lourde que la vôtre, Lorsqu'il n'est plus enfin qu'à moi, voilà qu'un autre, Tout à coup, d'Orient ou d'Occident venu, Qui n'a rien fait pour lui, qui n'en est pas connu, Le viendrait arracher à ma chair spoliée ? Allons donc ! est-ce ainsi qu'une mère est payée !
Pornic
Ah ! vous l'êtes, payée, et magnifiquement ! Vous avez, chaque jour, reçu riche paiement, Ses baisers innocents ! Vous avez, - ô délires ! Guidé ses premiers pas, vu ses premiers sourires! Vous avez dans ses yeux vu plus d'anges passer Que tout le paradis n'en saurait embrasser ! Vous avez son amour, que vous faut-il encore ? Vos pleurs, vos deuils, vos nuits, mais c'était de l'aurore, Mais c'était du bonheur, puisque c'était pour lui ! Quelle clarté pareille a pour moi jamais lui ? Et quel baume aussi doux coulé sur mes blessures, Quand de lui profiter aucunes n'étaient sûres ! Je ne le voyais pas ! Souvenir exécré, Un autre était son père, et j'étais ignoré ! - Si j'étais mort pourtant, jugez quelle agonie ! - Eh bien ! J'aurais déjà, cette tête bénie, Pu l'enlever, malgré qu'y veillât votre époux, Mais le fragile enfant n'était encor qu'à vous, Et je le laissai là, près de vous, près de l'autre ! Ce sacrifice aussi, je crois, vaut bien le vôtre !
Reine
Mais si vous le sentiez nécessaire, pourquoi Cesser ?...
Pornic
L'enfant devient un homme, il est à moi ! Dans la route qu'il a jusqu'à ce jour suivie Sa mère le portait ; le combat de la vie Commence, c'est au père à l'instruire à présent. Si le devoir l'expose a répandre son sang, Celui dont il le tient lui dOit, viril et sage, Enseigner comment l'homme en fait un bon usage, Et l'oeuvre, désormais sérieuse, des jours, Attend qu'il trouve en moi conseil, guide et secours !
Reine
En vous, guide et secours ! Ah ! - raillerie amère ! - En vous, qui commencez par lui ravir sa mère, Sa patrie et ses biens et son natal milieu, La foi, - car qui lui prend sa mère lui prend Dieu !... Un malheureux, voilà ce que vous voulez faire !
Pornic
Croyez-vous ? Savez-vous quels destins il préfère ? Noms, titres, honneurs, - monde étincelant et creux, Cela, dès aujourd'hui, le rend-il bien heureux ? Il songe, il pleure, il souffre !
Reine
Il a sa mère, il m'aime !
Pornic
C'est assez pour l'enfant, mais pour l'homme ? Lui-même, Qu'il choisisse d'ailleurs ! Sachons ce qu'il poursuit. Je le laisserai libre après l'avoir instruit !
Reine
Mais ne voyez-vous pas que, sa naissance apprise, En deux parts, désormais, tout son bonheur se brise? Ah! vous tuez la paix de son âme d'abord, Et vous voulez lui dire après : « Choisis ton sort ! » Cela rie se peut pas. J'en mourrais, tant c'est triste ; On ne condamne pas les gens à l'improviste, On juge ! Laissez-moi du temps. Vous le verrez ; Nous parlerons... plus tard..
Il fait encore un pas vers la chambre.
Pornic
Mes instants sont sacrés Je n'en ai pas à perdre,
Reine
Ah ! Si tu m'as aimée !
Amèrement.
Pornic
Si je t'aimais ! La cendre est-elle ranimée ? Ton coeur et ton amour n'ont-ils pas dit : « Assez ? » Sous trente brasses d'eau ces dormeurs trépassés, Les faut-il éveiller pour des baisers étranges ?... Nous sommes vieux, soyons sérieux !
Reine
Tu te venges ! Voilà tout ! Tu me veux punir du mal, hélas, Que j'ai fait sans savoir ! Mais tu m'épargneras ! Ah ! L'homme agit, la vie a pour lui mille flammes ! Mais nous n'avons que nos enfants, nous, pauvres femmes! Ma vie était funèbre... Oh ! Ce que j'ai souffert !... C'est par lui seul qu'un pan du ciel s'était ouvert ; S'il part, c'est la nuit noire... Attends donc que je meure, J'irai vite à présent ! - Tu disais tout à l'heure Qu'il n'a plus nul besoin de sa mère aujourd'hui... C'est vrai, si tu veux, mais moi, j'ai besoin de lui !
Pornic
Quoi ! M'en retourner seul encore, seul sans cesse, Ayant senti si près palpiter sa caresse !... Ah ! Des flots ce matin pourquoi m'a-t-il tiré ? J'y serais mort moins sombre et moins désespéré !
Albin
Mère !
Reine
C'est lui ! - Pornic, soyez bon !
Pornic
Il faut l'être Tous les deux ! Laissez-moi, sans me faire connaître, Mettre à jour devant vous sa pensée et ses voeux. Qu'il dise où gît vraiment son bonheur, que je veux. S'il m'est contraire, eh bien ! Je pars, douleur suprême, Et je me tais... - Sinon, soumettez-vous de même.
À part.
Reine
Soit. Les mères ont Dieu pour elles !
Pornic
Le voici.
Scène 6
Albin, Reine, Pornic
Albin
Mère ! - Ah ! Je suis content de te revoir aussi, Camarade !
Reine
Quel air singulière ?
Albin
J'en ai honte. J'ai fait un rêve, là, qu'il faut que je vous conte !
Reine
Un rêve ?
Albin
Étrange ! - Vois, il me remue encor ! La mer étincelait, tout le ciel était d'or. Dans la brise un vaisseau montait, couvert de toiles, Et de tous ses agrès et de toutes ses voiles Faisait un bruit si fier qu'on eût dit qu'il chantait. Toi, sur le banc de quart, ton geste m'invitait, Tu riais, tu montrais l'aube aux lèvres de cuivre, Et je riais aussi, d'un bond j'allais te suivre, Quand cinq doigts me rivaient au bord comme un chaînon, Et j'entendais quelqu'un près de moi dire : Non ! Je regardais : c'étaient les Pont-Roi, mes ancêtres, Tels qu'au sépulcre en bas les ont couchés les prêtres, Chacun portant sa date à son crâne hagard, Colosses par l'armure, ombres par le regard ! Je voulais échapper à leur spectrale étreinte... Alors, derrière moi, j'apercevais l'enceinte Du château, qui marchait, jetant comme deux bras Les murs, à droite, à gauche, - et sous l'horizon bas Se resserrant soudain sur moi, ces bras funèbres M'emprisonnaient avec les morts dans les ténèbres !
Reine
Se peut-il que pour vous la natale maison Où je vous élevai soit tombe ou bien prison ?
Albin
Pardonne : ce serait mentir que de le taire; Mais vois-tu, je compare et c'est involontaire. Ici, dans ce château lourd de siècles, parmi Le passé redoutable au sépulcre endormi, Triste, écrasé d'aïeux, sans sève et sans audace, Je suis l'enfant en qui le souffle de la race S'épuise à faire au plus remuer un flambeau... Un monde expire en moi, qui fut robuste et beau, Qui s'en va ! - Mais dehors, quand la brise marine S'élève, âpre et salubre, et gonfle ma poitrine, Ah ! Quelle forte vie alors vient m'enivrer. Et quels larges poumons j'ai pour la respirer ! Là plus de gênes, l'air sains bornes ! Plus de règles, Je fais ce que je veux ! Plus de spectres : des aigles !
Pornic
Oui, la marine est belle, à la comprendre ainsi. Mais la réalité donne plus de souci. Elle est dure et fâcheuse, et, même sans colère, L'Océan veut des coeurs faits exprès pour s'y plaire. Vous l'aimez, car il est superbe, vu du quai. Mais quand on a pour l'inde ou la Chine embarqué, L'aspect change. Songez aux longues traversées, À la patrie absente, aux tendresses laissées, Aux coeurs chers qui là-bas n'auront plus de repos Et trembleront toujours au tremblement des flots! Dites-vous les travaux du bord, l'obéissance, Les durs fils de la mer faits à sa ressemblance, Rauques, défigurés et hachés par les vents ! Les longs quarts ennuyeux pleins de rêves mouvants, Le mauvais temps durant des semaines, la soute S'emplissant d'eau, le pain gâté, plus une goutte À boire, et le soleil torride, et pas d'abri !...
Albin
Tout cela, près de toi, ton fils en aurait ri !...
Pornic
Sans doute !...
Albin
J'en rirais aussi ! Car cela trempe Un coeur, mieux que Plutarque expliqué sous la lampe ! Tout ce qu'on porte en soi do force est mis en jeu ! Et puis comme on va loin sous ce souffle de Dieu ! Les peuples visités ! Les terres découvertes ! Les golfes du tropique embaumés d'îles vertes ! Les grands ports fraternels mêlant les pavillons ! C'est beau !
Pornic
Pourtant Paris a bien d'autres rayons ! Vous irez à la Cour ! Et fait comme vous l'êtes, Vous y ferez tourner les plus charmantes têtes !
Albin
Je ne sais pas mentir. Que ferais-je à la Cour ?
Reine
Pour vous offrir à lui vous devrez quelque jour Voir le Roi, votre maître...
Albin
Oui, mon maître !...
Pornic
On vous nomme Pont-Roi !
Albin
Hé ! L'on n'est pas un nom, l'on est un homme !
À Albin.
Pornic
Vous l'entendez bien, Reine ! Ainsi donc, à vos yeux, Ce nom qu'ont illustré de si nobles aïeux Est chose en soi gênante ?
Reine
Albin !
Pornic
Laissez-le dire, De grâce !
Albin
Ah ! Les grands noms ! - Sais-tu supplice pire Que d'être prisonnier d'un nom qu'on a ? Je veux Aller, venir, avoir le vent dans mes cheveux; Dans ma pensée aussi l'espace et l'aventure, Être enfin ce que Dieu me fit, sa créature, Et j'entendrai des voix sinistres, près de moi, Dire : « Renonce ! Il faut que tu sois un Pont-Roi ! Du linceul des aïeux on fera ta brassière ; Ce qu'ont été ces morts couchés dans la poussière, Tu le seras ; ton front ne doit point les passer, À la mesure de leur crâne il faut penser, Et leur cercueil sera le moule de ta vie ! Oh ! Que mon nom me pèse, et que je porte envie Au libre enfant du peuple, éclos au bord d'un champ, Pauvre, et dont l'ombre court de l'aurore au couchant, Sans se briser jamais à quelque voûte blême, Et qui n'a point d'aïeux que le père qu'il aime !
Pornic
Le père, - oui, c'est bien dit ! Les ancêtres, le nom, Tout cela, c'est de l'ombre, enfant; le père, non I C'est lui, conseil, exemple, abri, la chose sainte ! L'embrassement viril, chaude et vivante étreinte, Celle-là ! - Cet enfant du peuple, je le fus... J'eus un père, un pêcheur, brave homme, et rien de plus ; Mais quand je me souviens comment, la tache faite, Sérieux il posait une main sur ma tête, Et me disait : « Voilà que tu grandis, garçon ! » Je sens la main vaillante encor, - j'ai le frisson...
Albin
Tu l'aimais ?
Pornic
De l'amour le plus vrai de la terre!
Il fond en larmes Et tombe sur un siège ; - Pornic et Reine se regardent ; puis, le faisant asseoir d'un geste, Pornic se rapproche de l'enfant.
Albin
Il t'aimait!... Tu fus bien heureux d'avoir un père! Je n'en ai pas eu, moi !
Pornic
Vous n'en avez pas eu ! Et si l'on vous disait : sans quo vous l'ayez su, Vous on aviez un père, un réel, et cet être Souhaité vit toujours, peut devant vous paraître ; Dites une parole, il ouvrira les bras !
Albin
Que dites-vous ? Ces mots que je ne comprends pas, Pourquoi vous coûtent-ils ce flot de pleurs bizarre ?
Il écarte, doucement sa mère tremblante et continue de regarder Pornic.
Reine
Albin, n'écoute plus, car cet homme s'égare !
Pornic
Si quelqu'un vous disait : ce nom que vous portez, Ce nom qui vous enchaîne et que vous détestez, N'est pas le vôtre, il est sur vos jours un mystère ?
Albin
Ah ! Pour oser parler ainsi devant ma mère, Qui donc êtes-vous ?
Pornic
Qui je suis ? - Regarde-la!
Albin
Dieu ! Cette émotion qui tantôt la troubla, Quels souvenirs !... Ces pleurs... et cette boucle blonde... Il serait vrai, grand Dieu ! J'aurais encore au monde Un père, et ce serait...
Pornic
Mon fils !
Il va pour s'élancer, et brusquement s'arrête, frémissant.
Albin
Mon père !
Pornic
Eh bien ? Pourquoi donc l'arrêter, mon cher enfant, mon bien ?
Albin
Mais si c'est vous mon père, ainsi que je le pense, Pourquoi ma mère alors fait-elle encor silence? Si ce silence même est un aveu, pourquoi Sanglote-t-elle alors si fort ? Ah ! Je vous crois, Mais si c'est vous, pourquoi n'est-ce pas la première Elle qui m'a crié : « Vole embrasser ton père ! »
Reine
Pourquoi ? Parce qu'il veut t'arracher de mon sein ! Oui, mon fils, de nier je n'ai pas le dessein, C'est ton père, et plus tard tu sauras tout. La terre Recouvrait ce secret, j'ai cru pouvoir le taire. Mais il vivait, voici qu'il vient, après vingt ans, Te chercher, t'enlever de ces bras palpitants ; Il veut partir, il dit qu'il te faut le voyage, La lutte, pour jamais, et sans moi, - qu'à ton âge On est homme, et qu'ainsi toi seul tu te suffis, Je ne suis plus ta mère et tu n'es plus mon fils, Et que tu vivras très heureux dans sa contrée, Et que je dois mourir seule et désespérée !...
Albin
Moi te quitter, ma mère ! - Oh ! jamais !
Pornic
Mon fils ! Quoi ! Ne voulais-tu pas fuir tout à l'heure avec moi ?
Albin
Ah ! Je n'avais pas vu pleurer ma mère ! - Avais-je Pensé que ce départ, méchant et sacrilège, Pouvait briser ainsi son coeur agonisant ! Vous voyez bien qu'il est impossible à présent !
Pornic
Donc, - que ce soit le mien qu'on brise, et moi qui meure !
Montrant sa mère.
Il s'interrompt.
Albin
Vous, vous avez vécu sans moi jusqu'à cette heure, Vous vivrez ! - Mais quitter celle-ci!... La vertu, Le sacrifice, et pour...
Pornic
Achève ! Ah ! doutes-tu De moi ?
Albin
Non, mais j'ai peur ! Que sais-je ? Quel mystère Terrible... existe donc entre vous et ma mère ?
Pornic
Te crois-tu fils d'un crime ?
Reine
Albin !... J'ai pardonné.
Regardant par la fenêtre.
Il sort précipitamment.
Pornic
Reine ! Ah ! pardon mortel, présent empoisonné ! Vous m'eussiez pu choisir une fin moins amère ! Mais il me croit coupable, il suffit. Soyez mère, Soyez heureuse, adieu... Peut-être je pourrais Me défendre, attester l'amour... Mais je ferais Rougir mon fils... Je pars. - Déjà là-bas affleure Le vaisseau qui me doit emporter tout à l'heure... C'est bien. Quand jo serai depuis très longtemps mort, Noyé, brûlé ; qu'importe, en mer, car c'est mon sort ! Vous lui direz comment j'ai pu, dans votre aurore, Vous aimer, du profond d'une âme vierge encore, Que vous eussiez été ma femme, sans l'esprit De caste, et les calculs fatals qui l'ont prescrit ! Que j'ai souffert beaucoup, sans trop déchoir, en somme, Et qu'il pouvait donner une larme au pauvre homme ! Adieu !
Scène 7
Albin, Reine
Albin
Parti ? Ma mère, il est parti... - Des pleurs ?
Reine
Ah ! Du moins je te garde, enfant de mes douleurs ! Tu ne t'en iras plus ?
Albin
Jamais ! Je te le jure, - Oh ! Sur la chose au monde à mes yeux la plus pure, La plus sainte, toi, mère ; et toute mère en toi !
Reine
Tu m'aimes donc toujours ?
Albin
Oh ! Plus encor !
Reine
Pourquoi ?
Albin
N'es-tu pas à présent tout ce qu'il faut que j'aime ?
Silence.
Reine
Oh ! Ne le maudis pas ! Oui, ton silence même Me questionne, hélas ! Sur un secret si noir ! Je suis bien lasse ! il faut pourtant...
Albin
Qu'ai-je à savoir ? Je suis toujours ton fils ! - Ce secret qui t'opprime Peut-il changer mon coeur, mère, et l'être sublime Est-il moins adoré pour n'être pas compris ?
Reine
J'étais ta mère avant d'épouser le marquis... Il le savait : c'est lui qui t'adopta.
Albin
Retarde La parole si lourde à ta lèvre, et la garde ! Il rentre ; va, repose, et donne-moi du soir Le baiser de coutume... - À demain.
Ils s'ombrassent. Elle se dirige vers la droite» lui vers la gauche ; puis se retournent : il lui envoie un baiser.
Reine
Au revoir !
Elle rentre. Il redescend.
Albin
Sors en paix !
Scène 8
Albin
Une pause.
Il court à la fenêtre et regarde.
S'éloignant de la fenêtre.
Il regarde avec une tendresse douloureuse la porte de sa mère, puis se rapproche de la sienne. - À ce moment la porte du fond se rouvre et Pornic y paraît dans l'obscurité. Albin le reconnaît et se cache dans l'ombre d'un rideau.
Albin
Est-ce un rêve encor ! Dieu tutélaire ! Mon père n'était pas le marquis !... Tout s'éclaire ! N'étant pas son enfant je n'étais qu'opprimé ! Il était naturel qu'il ne fût pas aimé ! Mais l'autre ? Il est mon père, il est mon sang, il m'aime ! Ah ! Quel amour vibrait dans ses accents !... moi-même, Ah ! Quel frisson vers lui me portait tout tremblant, Et comme je sentais ses pleurs, en s'écoulant, Faire monter le flot des miens jusqu'à ma bouche !... Ah ! C'est affreux d'avoir quelqu'un, là, qui vous touche, Qu'on voudrait embrasser, et de ne pas pouvoir! Coupable ? Un crime ? Dieu ! Que je voudrais savoir!... Il était jeune... Jeune, on s'emporte, on délire ! Ma mère a pardonné d'ailleurs... La faute expire Dans le pardon... Sans doute alors elle l'aima... Ne puis-je aussi l'aimer aujourd'hui ? - Comme il m'a Parlé de son vieux père ! Ah ! c'est la vie, à force D'épreuves, qui lui fit sa triviale écorce, Mais il à le coeur grand, quoique brisé !... Ce n'est, Qu'un fils du peuple, soit ! Qu'importe comme on naît! Qu'ai-je besoin d'être un marquis dans son repaire ! La chose qui m'importe, ah ! c'est d'avoir un père ! Je l'ai ! - J'étais Pont-Roi, mais je ne le suis plus ! Dans leur nid désormais je ne suis qu'un intrus ; Leur nom, si je le porte à présent, sera comme Une rougeur toujours sentie à mon front d'homme ! Et pourquoi subirais-je un si honteux ennui ? Je détestais ces murs : m'y plairais-je aujourd'hui ? Dois-je y rester ? Faut-il, libre, quo j'y retombe, Esclave par les morts, enchaîné sur leur tombe? Non ! L'air ! L'espace!... Au loin, des îlots la lune sort... Du reflet bleuissant qui tremble jusqu'au bord. Se détache une voile ! - Ah ! La sienne peut-être ! Celle qui vient le prendre et qui va disparaître !... Ah ! Si tu m'entends, viens ! Nous n'avons pas fini, Je ne t'ai pas encor donné ce nom béni, Père ! ne t'en va pas ; ne meurs pas sans l'entendre, Ne laisse pas mes bras dans le vide s'étendre, Reviens pour les remplir, qu'entre les tiens pressé Je sois un fils enfin !... - Et ta mère, insensé ? Quoi ! Veux-tu qu'il revienne et loin d'elle t'emporte, Et la laisse, à jamais peut-être, seules, ou morte ! Pourquoi? pour l'aventure ailleurs, pour l'inconnu, Puisque tu ne sais pas de quelle ombre est venu Ce père, et si ton oeuvre est sacrée ou funeste !... Ah ! Le devoir est clair auprès d'elle ! J'y reste. Lui ! Ciel ! Il m'avait vu !
Scène 9
Pornic, Albin
N'entendant pas de réponse, il fait un pas, se tourne vers la porte d'Albin.
Il hésite puis va à la porte, l'ouvre doucement et regarde.
Avec désespoir.
Il s'en retourne lentement vers la porte du fond. Albin se détache du rideau en silence.
Pornic
Mon fils ! Il est là ! Non ! Vide ! Et partir ! Encore un moment, le canon Va m'appeler ! - Ah ! C'est trop injuste et trop sombre !
Pornic
C'est toi !
Albin
Que veniez-vous chercher ainsi dans l'ombre ?
Albin fait un mouvement.
Il lui prend la main.
Pornic
L'embrassement d'adieu ! N'as-tu pas appelé ? Ah ! Si... Ta main frissonne et ton coeur a parlé.
Albin
Ne dites pas un mot qui soit contre, ma mère, Ou je pars.
Il tire le sachet de sa poitrine.
Pornic
Reste-lui ! Sois son bien, sa lumière, Son orgueil ! Sois ce qu'a rêvé son dévouement, Accompli gentilhomme et cavalier charmant ! Mais connais-moi du moins ! Que je te rende compte ! Que tu puisses à moi, mon fils, penser sans honte !... Oui, je suis peuple et j'ai les moeurs de l'Océan, Et la grossière peau que nous fait l'ouragan ! Oui, rarement corsaire est en état de grâce ! Mais je suis pur encor de toute action basse ! Un talisman d'ailleurs - tu sais, je t'ai fait voir - Veillait sur moi...
Albin
La boucle !...
Pornic
Oui... J'ai fait pour l'avoir Le voyage, voilà longtemps ! - fraîche coupée, Je l'ai mise en mon coeur - et l'y voilà, trempée Mille fois par mes pleurs ou l'embrun de la mer... Demande à mes baisers lequel est plus amer !
Albin
Vrai ? Depuis si longtemps vous m'aimiez ?
Pornic
Douce tête, Si je t'aimais !... La Vierge apaisant la tempête, C'était toi que mes yeux lui voyaient dans les bras ! Chère boucle ! Elle a vu de rudes branle-bas, Et quelquefois aussi bien du sang l'a mouillée !
Albin
Du sang !
Pornic
Le mien, mon fils, il ne l'a pas souillée !
Albin
C'était le mien aussi ! - Vous le versiez souvent, Vous vous battiez ?
Pornic
Regarde au large ! Sous le vent Aperçois-tu, bercé dans le clair des étoiles, Ce brick, fait pour porter moins de bois que de toiles, Qui met en panne et semble une mouette qui dort... Cette coque, effilée et hardie, est mon bord ! J'en suis le capitaine, et quand son équipage De héros s'est coiffé du bonnet d'abordage, Quand mon beau brick, carguant ses voiles à moitié, Comme au duel un soldat va demi-dépouillé, Approche une frégate ennemie, et lui lance Son grappin, mon nom tonne autant dans le silence Que toute la bordée, et fait dans son palais Rêver flamme, ruine et mort à Jean l'Anglais !
Albin
Ce nom ?
Pornic
Tu le connais... Comme une flamme il bouge !
Albin
C'est donc toi qu'on appelle ?
Pornic
Oui, voilà Crête-Rouge ! Plus fier et plus heureux d'un sourire de toi Que d'un vote au Congrès ou d'un brevet du Roi !
Albin
Toi, mon père ! - Oh ! Pourquoi ne sers-tu pas la France ?
Coup de canon au loin.
Pornic
Je sers la liberté ! - C'est ma chère espérance Qu'un jour l'une sera le coeur de l'autre ! - Enfant, Quand tu te promenais, dans ton rêve étouffant, Seul, de ce côté-ci de mon vieil Atlantique, Ne sentais-tu pas, fils rêveur du monde antique, Venir à toi le souffle ardent, libre et joyeux, D'un monde qui n'a pas d'histoire et pas d'aïeux ? Ne te purgeait-il pas des hérédités vaines, Ce vent rénovateur qui passait dans tes veines ? Ne te sentais-tu pas pris d'un superbe émoi, Homme, rien qu'homme, avec l'infini devant toi ? Le monde qui répand cette baleine d'audace, Qui rompt tout vieux lien, ne suit aucune trace, Et marche de soi-même à son horizon bleu, Né d'hier, et tout chaud des empreintes de Dieu, Ce monde, j'en arrive ! Et pour sa délivrance Combattre, c'est toujours combattre pour la France ! Car elle aussi frémit sous l'amas du passé, Et lève vers des cieux nouveaux son front lassé ! Elle veut se refaire, elle aussi, luire encore Entre les nations comme, une jeune aurore, Traçant la route avec un rayon de soleil ! Oh ! je sens palpiter dans son vaste réveil Le dégoût des dieux morts, la haine des tutelles, Le brisement des fers, l'ouverture des ailes ! C'est la guerre, sans doute, et déjà le feu prend, , Mais la guerre sacrée où le coeur devient grand, Où la virilité, hardiment déchaînée, Fait marcher de front l'homme avec la destinée ! Hâtons le jour superbe et le droit triomphant ! Voilà pourquoi je suis corsaire, mon enfant, Pourquoi, proscrit chez nous,j'ouvre à l'Autan mes voiles, Pourquoi mon grand mât porte un pavillon d'étoiles ! Pourquoi je cours, navigue et bataille ! Pourquoi Ce canon me rappelle à bord !...
Albin
Emmène-moi !
Scène 10
Reine, Albin, Pornic
Elle entre avec un flambeau.
Reine
Vous oubliez bientôt votre serment !
Albin
Ma mère !
Reine
Oh ! ne vous cherchez pas quelque excuse éphémère ! J'étais là - j'entendais...
Albin
Mère, écoute pourtant. Oui, je sais quels serments je déchire en partant. Tu sais, toi, quels étaient mes songes, avant même Que celui-ci parût, - et comment, moi qui t'aime? D'un oeil de prisonnier je regardais par là !... Et tu comprends trop bien pourquoi dès qu'il parla Mon âme s'est d'instinct à sa suite envolée ! Dis un mot cependant : près de toi rappelée, Elle y reste à jamais ! - Dans notre obscur réduit Le destin d'un enfant que sa mère conduit Sera le mien ; j'aurai ce château pour demeure, Où je suis étranger ! Jusqu'à ma dernière heure Je porterai ce nom qui pourtant n'est pas mien, Et j'y serai sans doute heureux si j'ai le bien De voir tes yeux sur moi se poser sans alarmes, Et de ne pas trouver dans tes baisers... des larmes.
Reine
Non, - tu ne serais plus heureux... Ingrat !
Pornic
Pourquoi L'affliger ? Il n'est pas ingrat, il suit sa loi ! Ah ! Prenez garde d'être égoïste vous-même ! Ne l'avez-vous créé que pour vous, comme on sème Dans un champ clos de murs du lin ou du froment? Toute mère subit un double arrachement ; Quand l'enfant vient au monde, âme à son flanc ravie ; L'autre quand il s'en va pour entrer dans la vie ! Celui-là, plus cruel sans doute, vous surprend, Mais toute mère veut que son petit soit grand ; D'avance elle est pliée à ces lois éternelles, Et l'aigle à son aiglon ne coupe pas les ailes !
Reine
Vous le ferez tuer ! C'est votre amour à vous !
Pornic
Ma tête ou ma poitrine amortiront les coups ! Dût-il tomber d'ailleurs avec moi, côte à côte, Je sais, pour votre fils, qu'étant une âme haute, Vous préférez la mort sainte, où survit l'orgueil, À quelque vie honteuse et douce, sur le seuil De la demeure assise, engourdie et frileuse. Ainsi qu'à son rouet sommeille la fileuse.
Albin
Mère...
Reine
Que voulez-vous?
Albin
Que tu décides... Dis, Mère, j'obéirai.
Tous deux s'agenouillent, lui baisant une main l'un et l'autre. Elle continue :
Reine
Suis ton père, - et grandis ! Puisque c'est le devoir c'est donc la destiné e! Quitte en la bénissant ta mère résignée, Et paie à celui-ci, ton guide dès ce jour, , Le long arriéré que tu lui dois d'amour.
Albin
Merci ! - Va, de ton fils tu seras bientôt fière...
Reine
Je m'éteindrai bientôt, seule sur cette terre...
Pornic
Je vous le rendrai, Reine, heureux, beau, plein de foi, Capitaine, pardieu, sur les vaisseaux du Roi ! - Car le nom que je porte et dont on sait l'histoire Me vaut quelque faveur... Reine, il n'est pas sans gloire ; Il est ayant brillé dans maints faits hasardeux, Digne de lui... de vous...
Reine
Revenez tous les deux.