Comédie · 1653 · 5 actes

Don Japhet d’Arménie

de Paul Scarron

Représentation
≈ 1 h 38
Distribution
3 femmes, 8 hommes
Répliques
664
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Don Japhet N 218 ≈ 38 min 7
Don Alfonce N 69 ≈ 11 min 7
Léonore F 38 ≈ 8 min 5
Foucaral H 73 ≈ 7 min 7
Le Commandeur H 60 ≈ 7 min 5
Don Alvare H 56 ≈ 6 min 6
Marine F 27 ≈ 5 min 4
Marc Antoine H 29 ≈ 4 min 6
Harangueur N 11 ≈ 3 min 2
Rodrigue H 10 ≈ 2 min 5
Jean Vincent H 6 ≈ 2 min 2
Le Bailli H 34 ≈ 1 min 2
Courier N 12 ≈ 1 min 1
Elvire F 9 ≈ 1 min 4
Llorente Riberos H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Don Japhet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Alfonce absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léonore absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Foucaral absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Commandeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Alvare absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marc Antoine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Marc Antoine, Don Alfonce

Marc Antoine

La résolution est tout à fait étrange.

Don Alfonce

Si Marc Antoine m'aime, il faut bien qu'il s'y range.

Marc Antoine

Moi ? Je n'approuve point ce bas attachement, Et n'attends rien de bon de ce déguisement : Encor si vous vouliez seulement me permettre D'envoyer à Madrid le moindre mot de Lettre, Votre mère serait moins en peine de vous : Elle croit que son fils de sa nièce l'époux, A trouvé dans Séville, en Don Sanche son frère, Un oncle, un bienfaiteur, et comme un nouveau père ; Et que riche seigneur de seigneur indigent, Vous avez de son frère et la fille et l'argent : Cependant dans Orgas un malheureux village, Emporté des désirs d'un homme de votre âge, Sans songer qu'à Séville un grand bien vous attend, Vous suivez en aveugle un bel oeil qui vous prend : La villageoise est belle, et jeune, je l'avoue, Don Alfonse en passant peut la coucher en joue, Et s'il la peut blesser, bon ; c'est autant de pris : Mais être avec fureur de son amour épris, Et pour elle oublier son devoir, sa naissance, C'est en quoi je vous dois manquer de complaisance ; Et connaissez-vous bien ce Révérend Seigneur, À qui vous vous voulez donner pour serviteur ?

Don Alfonce

C'est un homme bien riche à ce que j'entends dire,

Marc Antoine

Et de qui le métier n'est que de faire rire.

Don Alfonce

Tant mieux.

Marc Antoine

Mais il est fou de plus.

Don Alfonce

Encore mieux ; J'aurai mon passe-temps d'un fou facétieux.

Marc Antoine

Je m'en vais vous en dire et l'histoire et la vie. Il se fait appeler Don Japhet d'Arménie, Venu de Père en fils du puîné de Noé, Voilà le Maître à qui vous vous êtes loué : Alors que Charles-Quint passa par son village, On mena devant lui ce sage Personnage, Il le trouva plaisant : il lui donna du bien ; Lui fit suivre la Cour, et presque en moins de rien Le Drôle a si bien fait par son humeur plaisante, Qu'il possède aujourd'hui cinq mil écus de rente : César ayant quitté l'Espagne, il a voulu Paraître en son village, où faisant l'absolu, (Car il est glorieux) son bien et sa marotte, Ont si mal réussi chez le Compatriote ; Que couru des enfants, des autres maltraité, Et de fréquents affronts tous les jours irrité, Comme dans son pays on n'est jamais Prophète, Il en est à la fin délogé sans trompette ; Et s'est depuis huit jours retiré dans Orgas, Où l'on l'a bien reçu ne le connaissant pas ; En peu de mots, voilà quel est le personnage.

Don Alfonce

Tout ce que tu dis là me donne du courage.

Marc Antoine

Je l'aperçois venir, et le Bailli du Bourg, Qui le croit, sot qu'il est, un des Grands de la Cour.

Don Alfonce

Éloignons-nous.

Scène 2

Don Japhet, Le Bailli, Foucaral

Don Japhet

Bailli, votre fortune est grande, Puisque vous m'avez plu.

Le Bailli

Le bon Dieu vous le rende.

Don Japhet

Peut-être ignorez-vous encore qui je suis, Je veux vous l'expliquer autant que je le puis : Car la chose n'est pas fort aisée à comprendre, Du bon Père Noé j'ai l'honneur de descendre ; Noé qui sur les eaux fit flotter sa maison, Quand tout le genre humain but plus que de raison : Vous voyez qu'il n'est rien de plus net que ma race, Et qu'un cristal auprès paraîtrait plein de crasse ; C'est de son second fils que je suis dérivé ; Son sang de père en fils jusqu'à moi conservé, Me rend en ce bas Monde à moi seul comparable : L'Empereur Charles-Quint, ce Héros redoutable, Mon Cousin au deux mille huitantième degré, Trouvant avec raison mon esprit à son gré, M'a promené longtemps par les villes d'Espagne, Et depuis m'a prié de quitter la campagne ; Parce que deux soleils en un lieu trop étroit, Rendraient trop excessifs le contraire du froid : La façon de parler est obscure au village, Entendez-vous Bailli mon sublime langage ?

Le Bailli

Monsieur, je n'entends pas la langue de la Cour.

Don Japhet

Vous ne m'entendez pas ? Je vous aime autant sourd ; Car assez rarement mon discours s'humanise. Mais pour vous aujourd'hui je démétaphorise (Démétaphoriser, c'est parler bassement) Si mon discours pour vous n'est que de l'Allemand, Vous aurez avec moi disette de loquelle, L'Empereur donc de qui je suis le parallèle : M'entendez-vous Bailli ?

Le Bailli

Nenni.

Don Japhet

Le parangon ?

Le Bailli

Encore moins.

Don Japhet

Comment ? Altérer mon jargon, Ce serait déroger à ma noblesse antique ; Tâchons pourtant d'user de quelque terme oblique Pour nous accommoder à cet homme des champs : Charles-Quint donc mon cher parent en peu de temps, M'ayant mis à son aise en prince de Cocaigne, Et tout à fait exclus des Hôpitaux d'Espagne ; (Car Bailli dussiez-vous cent fois en enrager, J'ai six mille ducats tous les ans à manger.) Le Cacique Uriquis, et sa fille Azatèque, L'un et l'autre natif de Chicuchiquizèque Étant venus en Cour pour se dépayser, L'Empereur mon Cousin me força d'épouser Cette jeune indienne un peu courte et camarde, Mais pourtant agréable en son humeur hagarde : À mes noces, le grand César rien n'oublia, Et fit le bon parent, même il trépudia : Entendez-vous le mot trépudier, Compère ?

Le Bailli

Non par ma foi Monsieur.

Don Japhet

C'est danser en vulgaire : Enfin en équipage à ma grandeur égal, Mon train moitié sur mule et moitié sur cheval, Dans mon pays natal je menai ma famille, C'est-à-dire Uriquis, et ma femme sa fille : Arrivé dans mon bourg qu'on nomme Almodobar, Mon beau-père Uriquis y devint gras à lard, Et prit goût à nos vins, ma compagne de couche Fut comme son papa fort sujette à sa bouche ; Enfin elle mourut d'un excès de melon, Et son Père Uriquis d'un ulcère au talon : De ce beau-père éteint, de cette femme éteinte, Il ne me resta pas la moindre plume peinte, Le moindre Guenuchon, le moindre perroquet, Tout leur bien du Pérou n'étant que du caquet. Les gens d'Almodobar à leur dam me déplurent, Vous pouvez bien penser que punis ils en furent, Et bientôt ; car prenant ma résolution, J'ai choisi dans Orgas mon habitation, Où je vais faire un train digne de mon mérite : Bailli, cherchez-moi donc des serviteurs d'élite, Nobles, bien faits, adroits, sobres, et parlant peu.

Le Bailli

Je vous en ai trouvé déjà six.

Don Japhet

C'est bien peu.

Foucaral

C'est plus qu'il ne nous faut.

Don Japhet

Il me faudra six pages, Sans les Valets de pied qui recevront des gages.

Le Bailli

On vous trouvera tout.

Don Japhet

Comment est votre nom ?

Le Bailli

Je m'appelle Alonzo : Gil, Blas, Pedro, Ramon.

Don Japhet

Tant de noms de baptême ?

Le Bailli

Autant.

Don Japhet

Mon cher compère, On vous soupçonnera d'avoir eu plus d'un père.

Le Bailli

Vous ferai-je venir vos valets.

Don Japhet

Promptement ; Foucaral ce bailli me plaît extrêmement.

Le Bailli

Je vous amène ici la fleur de la Contrée.

Don Japhet

Qu'ils me fassent savant de leurs noms dès l'entrée.

Scène 3

Don Japhet, Torribio Poncil, Llorente Riberos, Marc Antoine, Don Alfonce, Foucaral

Les quatre Valets, dont il y en aura deux fort mal vêtus, diront tous à la fois leurs noms d'un ton de voix fort éloigné de celui de Japhet.

Don Japhet

Comment ? Tous à la fois, Parlez séparément, et modérez vos voix. Toi, parle et dis ton nom, jeune homme au nez de Cabre.

Torribio Poncil

Torribio Poncil.

Don Japhet

Ton pays ?

Torribio Poncil

La Calabre.

Don Japhet

Maudit pays: et toi ?

Llorente Riberos

Llorente Riberos.

Don Japhet

Ton pays ?

Llorente Riberos

Portugal.

Don Japhet

De quel lieu ?

Llorente Riberos

De Miros.

Marc Antoine

Pascal Zapatero.

Don Japhet

Ton pays ?

Marc Antoine

Allobroge.

Don Japhet

Attends une autre fois qu'un Maître t'interroge ; Et ton pays natal, quel est-il ?

Don Alfonce

Annecy.

Don Japhet

Haye aux autres : et toi ?

Don Alfonce

Don Roc Zurducaci.

Don Japhet

Biscain ?

Don Alfonce

Non Monsieur, je suis de la Galice.

Don Japhet

Tu parais grand fripon.

Don Alfonce

Fort à votre service.

Don Japhet

Torribio Poncil est un nom apostat, Changeant Poncil en Ponce a mon majordomat, Il pourra parvenir : mais avant toute chose Il faut au nom de Ponce ajouter Don, pour cause : Llorente Riberos aura nom Ribera, Pascal Zapatero, Don Pascal Zapata. Ils prendront tous le Don, comme le majordome, Et seront dans deux ans des plus Grands du Royaume : Quant au Galicien Don Roc Zurducaci, Je lui donne congé de s'appeler ainsi ; Aurait-il bien l'esprit d'être mon Secrétaire ?

Don Alfonce

Jeune comme je suis, Monsieur je sais tout faire, Je rase, je blanchis, je couds, je sais saigner, Je sais noircir le poil, le couper, le peigner, Je travaille en parfums, je sais la médecine ; J'entends bien les procès, et fais bien la cuisine ; Je suis grand spadassin, excellent écuyer, Fort entendu chasseur, et parfait jardinier ; J'écris Français, Gothique, Italien, Tudesque ; J'écris en héroïque aussi bien qu'en burlesque ; Je fais des impromptus, rondeaux et bouts rimés ; Bref, je suis bel esprit, et des plus renommés, Regardez si je suis digne d'être des vôtres.

Don Japhet

Et plus que digne. Holà, je casse tous les autres ; Car lui seul me suffit avec mon Foucaral.

Don Alfonce

Monsieur, je ne vais point sans mon ami Pascal.

Don Japhet

Qu'il soit mis sur l'État. Pourquoi cette soutane ? Êtes-vous Insacris ? Id est antiprofane : Êtes-vous Médecin. Êtes-vous Avocat ?

Don Alfonce

Monsieur, je suis pourvu d'un bon Canonicat.

Don Japhet

De Rome j'obtiendrai par grâce singulière, Que vous puissiez aller vêtu d'autre manière ; Le Pape mon cousin ne m'en peut refuser, Quittez donc la Soutane, ou l'achevez d'user, Zurducaci !

Don Alfonce

Seigneur.

Don Japhet

N'étant que secrétaire, Le Don à votre nom n'est pas fort nécessaire.

Don Alfonce

Je le retrancherai.

Don Japhet

Zurducaci !

Don Alfonce

Seigneur.

Don Japhet

Don Pascal Zapata sera mon contrôleur. Et vous Zurducaci vous choisirez mes pages.

Don Alfonce

C'est à moi trop d'honneur.

Don Japhet

Choisissez-les bien sages.

Foucaral

Et bien galleux aussi.

Don Japhet

Faquin de Foucaral, Épargnez le prochain sans en dire du mal. Depuis deux ou trois jours j'ai la tête pesante, Je m'en vais exercer ma vertu caminante Dans les lieux d'alentour. Que l'on m'attende ici ; Foucaral !

Japhet et Foucaral s'en vont.

Foucaral

On y va.

Marc Antoine

Nous voilà Dieu merci Enrôlés dans le train de Japhet d'Arménie, Ou plutôt nous voilà gradués en folie ; Madame votre mère.

Don Alfonce

Ha ! Ne me dis plus rien, Tu pourrais faire mieux, et je le sais fort bien : Et pour toi tu feras sagement de te taire, Ou retourne à Madrid, ou bien me laisse faire : Mais j'aperçois venir celle qui m'a charmé, Vis-tu jamais un corps par le Ciel mieux formé Et si je te disais, qu'un Esprit admirable Anime ce beau Corps te serais-je croyable ?

Marc Antoine

Non par ma foi Monsieur.

Don Alfonce

Éloignons-nous un peu.

Marc Antoine

À la voir seulement vous étiez tout en feu.

Scène 4

Léonore, Marine

Léonore

Je ne le puis celer, je l'aime.

Marine

À la bonne heure, Puisqu'il vous aime aussi voulez-vous tout à l'heure Que j'aille lui parler ?

Léonore

Ha ! Tu ne sais pas tout.

Marine

Est-ce que l'Adonis se tient sur le bon bout ? Je ne le pense pas ; car il en a dans l'aile, Et se plaint tous les jours de votre humeur cruelle : Pourquoi donc tant pleurer ? Quelque autre de ce Bourg A-t-elle eu le pouvoir de gagner son amour ? Vous êtes belle et riche, et quoique villageoise, Vous pouvez aspirer à devenir Bourgeoise ; S'il était grand Seigneur comme il n'est qu'Écolier ?

Léonore

Si tel que tu le vois il était Cavalier.

Marine

Est-ce lui qui le dit, il ne l'en faut pas croire, Un Inconnu peut bien nous forger une histoire.

Léonore

Tu n'en douteras plus quand je t'aurai conté Par quel moyen je sais quelle est sa qualité : Te souvient-il du jour que du prochain village, Le Peuple dans Orgas vint en Pèlerinage ? Te souvient-il aussi de ces deux Courtisans Qui se vinrent mêler parmi nos Paysans, Dont l'un était fort jeune, et de fort bonne mine ?

Marine

Il m'en souvient fort bien, et que sur la poitrine Il portait la Croix rouge, et même qu'il vous prit Par deux fois à danser ; son compagnon me fit Mille discours en l'air ; le fils du vieux Ramire En fut jaloux de vous, et nous en fit bien rire ; Pourquoi m'en faites-vous aujourd'hui souvenir ? Je ne vois pas encor où vous voulez venir.

Léonore

Quoi, tu ne le vois pas ? As-tu des yeux Marine ?

Marine

J'en ai : mais je ne suis sorcière ni devine.

Léonore

Je ne le suis non plus que toi mais toutefois, J'ai mieux connu que toi que celui que tu vois En habit d'Écolier, et dont je suis éprise, Est le beau Courtisan qui pour moi se déguise ; Dès le jour qu'il parut dans notre Bourg d'Orgas Je le reconnus bien, et ne me trompai pas : Mais ce n'est pas encor sur cela que j'assure Le fondement certain de cette conjecture : Une Lettre rompue, et qui s'adresse à lui, De sa poche est tombée à mes yeux aujourd'hui ; Soit qu'il n'en sache rien, comme cela peut-être, Ou qu'il ait fait le coup pour se faire connaître, Sans témoins je l'ai prise, et le mieux que j'ai pu, Seule en ai rassemblé chaque morceau rompu ; Non que de mon humeur je sois fort curieuse, Mais je l'aime Marine, et mon âme amoureuse Eût lors tout entrepris pour découvrir au vrai Pour qui mon coeur faisait son premier coup d'essai : Ma curiosité m'apprit à mon dommage, Qu'un homme tel que lui n'est pas pour le village : Je vis qu'il s'appelait Don Alfonce Enriquez ; Je vis de plus Marine en termes fort exprès, Qu'il va se marier richement à Séville, Où l'attend un parti de la même Famille ; Sa Mère lui mandait (car c'était de sa part Que la Lettre venait) que depuis son départ On n'avait eu de lui ni Lettres ni nouvelles, Et qu'elle s'en trouvait en des peines mortelles, Tu peux juger par là de l'état où je suis, À chasser mon amour je fais ce que je puis ; Et tant plus à chasser cet Amour je m'efforce, Tant plus dedans mon coeur il prend nouvelle force Mais quelque fort qu'il soit, il cède à ma raison ; Qui doute, qu'un jeune homme et de bonne Maison, Puisse être épris pour moi d'un amour légitime ? Je l'aime, mais non pas assez pour faire un crime ; Et bien que je sois faible à régler mes désirs, Je ne le veux pas être à choisir mes plaisirs : Il est vrai que j'abhorre un homme de village, Et ne puis deviner d'où me vient ce courage.

Marine

Vous êtes en danger d'être fille longtemps.

Léonore

Il est peu de Maris qui ne soient dégoûtants.

Marine

Et que deviendra donc le fils du vieux Ramire ?

Léonore

Qu'il meure.

Marine

Et l'écolier ?

Léonore

Qu'il pleure et qu'il soupire, Je pleure et je soupire aussi de mon côté.

Marine

Et s'il vous proposait avec sincérité D'être votre Mari, feriez-vous l'insensible ?

Léonore

Ha ! Ne me parle point d'une chose impossible.

Marine

Pourquoi non ? S'il vous aime il faut tout espérer D'un homme qui pour vous s'amuse à soupirer, Plutôt que de s'aller marier à Séville, Où l'attend, dites-vous, je ne sais quelle fille : Mais vous vous y prenez de mauvaise façon, Il est tout feu pour vous, et vous êtes glaçon : Cependant vous l'aimez, voyez quelle faiblesse ? Par ma foi si j'étais de quelqu'un la Maîtresse, Et que ce quelqu'un-là me plût autant qu'à vous, Ce galant déguisé qui vous fait les yeux doux, Sans me donner la gêne en sotte villageoise, S'il me disait je t'aime, et moi vous, lui dirais-je : Car quand on aime bien, pourquoi dire que non ; Vous brûlez toute vive, et de grâce à quoi bon, Cette rigueur forcée ? Aimez-le, s'il vous aime, Je le dis tout de bon, je le ferais de même ; Montrez-lui de l'amour pour augmenter le sien : Promettez-lui beaucoup, ne lui permettez rien ; Si son amour le presse, il faudra bien qu'il chante, Ou son amour pour vous sera peu véhémente ; S'il aime jusqu'au point de vouloir épouser, Qu'il le fasse aussitôt : car ce n'est que ruser Qu'épouser en papier ou donner sa parole.

Léonore

Que je suis malheureuse, et que Marine est folle ?

Scène 5

Don Alfonce, Léonore, Marc Antoine

qui rentre sur le théâtre avec Marc Antoine

Don Alfonce

Léonore, il est temps que j'apprenne mon sort, Et que vous me donniez ou la vie ou la mort ; Je vous ai déclaré que pour vous je soupire, Vous ne me dites rien, quand j'ose vous le dire, Ce silence à mon feu ne promet rien de bon, Et quand vous m'aimeriez je puis croire que non. Je sais que la beauté quand elle est peu commune, Peut soumettre à ses pieds la plus haute fortune : Et quand bien je serais riche et de qualité ; Que mon Amour serait une témérité, Je ne vous dis donc point que le bien de mon Père Me pourrait élever au bonheur que j'espère ; Si par là seulement on vous peut espérer. Les grands Rois seulement peuvent vous adorer ; Mon Amour veut tenir le vôtre de soi-même ; Je crois vous dire assez, disant que je vous aime, Et par le simple aveu de mon affection, Que je mérite assez votre compassion ; Donnez-moi donc la mort, ou bien de l'espérance.

Léonore

Consultez là-dessus votre persévérance, C'est de là seulement, je le dis tout de bon, Que vous pourrez savoir si je vous aime, ou non : Mais le temps seulement me la fera connaître.

Don Alfonce

Je puis donc espérer.

Léonore

Cela pourrait bien être, Marine allons-nous-en.

Marc Antoine

La peste, qu'elle en sait ; Hé bien de son discours êtes-vous satisfait ?

Don Alfonce

Oui, car je l'aimerai tant que j'aurai de vie.

Marc Antoine

Vous ne pouvez avoir une plus noble envie.

Acte II

Scène 1

Don Japhet, Foucaral, Don Alfonce, Le Bailli, Don Japhet A Suivi Son Laquais, Léonore, Marine

Don Japhet

Foucaral ! Foucaral !

Foucaral

Monseigneur, Monseigneur.

Don Japhet

Ne veux-tu pas venir ?

Foucaral

Je viens.

Don Japhet

Faquin d'honneur ; Et le Bailli vient-il ?

Foucaral

Il vient.

Don Japhet

J'entends qu'il vienne ; Car encor faut-il bien que quelqu'un m'entretienne Dans ce malheureux Bourg rempli de gens grossiers, Avec ce Bailli seul, je parle volontiers : Il n'est que demi fat pour être du village : Mais ne viendra-t-il pas ? Sait-il bien que j'enrage Alors qu'il faut attendre ? Holà ho, Foucaral ; Don Roc Zurducaci ! Don Zapata Pascal ? Ou Pascal Zapata ; car il n'importe guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière. Holà mes gens ! Mon train ! Ô les doubles Coquins, Les Gredins, les Bourreaux, les traîtres, les Faquins ; Sachent tous mes valets que ma bonté se lasse, Sachent les malheureux qu'aujourd'hui je les casse ; Je m'en vais tant crier qu'ils viendront, les marauds.

Foucaral

Monsieur ne criez point, tous vos gens en un gros Viennent auprès de vous.

Don Japhet

Hé bien donc je m'apaise, J'avais déjà les yeux ardents comme la braise : Don Pascal Zapata, Don Roc Zurducaci Je veux être servi.

Don Alfonce

Nous vous servons aussi.

Don Japhet

Bailli !

Le Bailli

Monsieur.

Don Japhet

Le bourg est-il chargé de tailles ? Est-il noblifié de vives antiquailles ?

Le Bailli

Je ne vous entends point.

Don Japhet

A-t-il des hobereaux ?

Le Bailli

Encore moins.

Don Japhet

J'entends de ces gentilshommeaux, Des tireurs en volant, des tyrans de village, Des nobles.

Le Bailli

Oui Monsieur.

Don Japhet

Et de plus d'un étage ?

Le Bailli

Je ne vous entends plus.

Don Japhet

Je veux dire les uns Nobles comme le Roi, les autres fort communs ; C'est-à-dire nouveaux, de Noblesse ambiguë, Qu'on reconnaît vilains dès la première vue.

Le Bailli

Oui Monsieur.

Don Japhet

En grand nombre ?

Le Bailli

Environ sept ou huit.

Don Japhet

Sont-ils Chasseurs rusés, ou Chasseurs à grand bruit ?

Le Bailli

Oui Monsieur.

Don Japhet

Des enfants en ont-ils en grand nombre ?

Le Bailli

Oui Monsieur.

Don Japhet

Déjà grands ?

Le Bailli

Oui Monsieur.

Don Japhet

Mal encombre. Puisse arriver à qui me répond toujours oui.

Le Bailli

Oui Monsieur.

Don Japhet

Ha le traître ! Hé quoi tout aujourd'hui ? Il consentira donc ?

Le Bailli

Oui Monsieur.

Don Japhet

Ha j'enrage ! Dis-moi non, malheureux, et change de langage ? Confesse seulement une fois.

Le Bailli

Mais Monsieur. Je ne vous entends point.

Il voit Don Alfonce qui rit.

Don Japhet

Vous faites le rieur Don Roc Zurducaci.

Don Alfonce

Non Monsieur.

Don Japhet

Voici l'autre Qui me va tout nier ; Bailli, dans le Bourg vôtre Fait-on avec trois os insulte au bien d'autrui ? Le bon Bailli me va répondre encore oui.

Le Bailli

Ne vous entendant point, je ne sais que vous dire.

Don Japhet

Je ne sais si je dois le quereller ou rire ; Esprit bouché, dis-moi, joue-t-on dans ton Bourg ? Aux Cartes, aux Tarots, aux Dés ?

Le Bailli

Oui tout le jour On ne fait autre chose.

Don Japhet

Ont-ils de belles filles ?

Le Bailli

Oui Monsieur, pour ma part j'en ai deux fort gentilles.

Don Japhet

Quel âge ?

Le Bailli

La plus vieille aura bientôt sept ans.

Don Japhet

Fi, vous n'avez encor que de petits enfants ; Ne s'en trouve-t-il point qui soient déjà venues ? Je ne hais point cela : mais je les veux charnues.

Foucaral

Mon Maître est dégoûté.

Le Bailli

La fille à Jean Vincent, Le Collecteur du bourg seule en vaut plus d'un cent : Mais la voilà qui parle à votre secrétaire.

Foucaral

Le Drôle l'a fleurée.

Don Japhet

En mon nom va lui faire Un petit compliment, et me la fais venir, J'ai dessein de la voir, et de l'entretenir ; Dis-lui d'abord mon nom, Don Japhet d'Arménie, Mon nom seul vaut autant qu'une cérémonie.

Don Alfonce

Que maudit soit le fou, son laquais vient à nous.

Foucaral

De la part de Japhet le cacique des fous, Je viens, plus fou que lui de servir un tel maître, Vous dire qu'à vos yeux il voudrait bien paraître.

Don Japhet A Suivi Son Laquais

Le voilà tout paru ; par l'âme de Noé, La Sotte a l'oeil brillant et l'air bien enjoué.

Léonore

Quoi, vous m'appelez sotte ?

Don Japhet

Ha, petite Mignonne ! Sotte entre Courtisans, c'est-à-dire Friponne.

Léonore

Friponne, encore pis.

Don Japhet

Oui, tu m'as friponné ; Mon coeur infriponnable, oeil emérillonné : Ha ! Si le Ciel t'avait fait naître une Duchesse ; S'il t'avait seulement fait naître une Comtesse, Nous pourrions en vertu du lien conjugal, Coucher en même lit sans qu'on en dît du mal : Mais hélas par malheur ta naissance est trop basse, Et l'hymen entre nous aurait mauvaise grâce ; Si bien que sans rien craindre, et sans scrupuliser, À simple concubine, il faut s'humaniser, Si tu veux posséder un corps comme le nôtre.

Léonore

Monsieur, vous me prenez sans doute pour une autre, Si le Ciel vous a fait trop grand Seigneur pour nous, Le Ciel m'a fait aussi pour un autre que vous : Marine allons-nous-en.

Don Japhet

Ha Beauté Printanière ! Veux-tu me fuir ainsi, comme une bête fière, Tu ne t'en iras pas sans m'avoir pardonné Le pardonnable effet d'un Amour forcené : Et toi, de ce Lion, Tigresse inséparable, N'auras-tu point pitié d'un Amant misérable ?

Marine

Et vous, Monsieur Japhet, de Noé descendu, Tous ces beaux mots ne sont qu'autant de bien perdu, Léonore n'est point Lion, ni moi Marine ; Je ne suis point Tigresse, et n'en n'ai point la mine, Je suis bonne Chrétienne, et Léonore aussi, Allez faire blanchir votre linge noirci.

Don Japhet

Tu me reproches donc ma fraise, ha mouche guêpe ! Tu ne dois point trouver à redire à mon crêpe : Après avoir perdu ma fidèle moitié, Au moins devais-je un crêpe à sa rare amitié. Zurducaci.

Don Alfonce

Seigneur.

Don Japhet

Quitte cette inhumaine, Et ne l'approche point sous peine de ma haine ; Je veux par des mépris un peu l'humilier : Mais que veut ce bonhomme avec ce cavalier ?

Le Bailli

Je crois que c'est à moi qu'il en veut.

Scène 2

Jean Vincent, Don Japhet, Le Bailli, Rodrigue, Marine, Don Alfonce, Foucaral, Léonore, Marc Antoine

Jean Vincent

À vous-même. Monsieur, c'est le Bailli.

à part

Don Japhet

Si faut-il qu'elle m'aime.

Jean Vincent

Ma foi tout aujourd'hui ce Cavalier et moi Nous vous avons cherché.

Le Bailli

Je suis comme le Roi ; On me trouve où je suis.

Don Japhet

Il ne me quitte guère.

Le Bailli lit l'inscription.

LETTRE.

Rodrigue

Cette Lettre Monsieur vous apprendra l'affaire. Qui m'achemine ici. Pour le Bailli d'Orgas, Je le suis grâce à Dieu, vous ne vous trompez pas. Bailli d'Orgas, ne manquez pas, la présente reçue, de mettre entre les mains du gentilhomme que je vous envoie, une jeune fille nommé Léonore, qu'un Laboureur d'Orgas nommé Jean Vincent a nourrie dès son bas âge. Elle n'est pas sa fille comme il a fait croire à tout le monde. Elle est ma nièce, fille de Don Pedro de Tolède ambassadeur à Rome. Don Fernand de Tolède, Commandeur de Consuegre.

Marine

Jean Vincent, est-il vrai ?

Jean Vincent

N'en doutez point Marine.

Don Japhet

Puisque la villageoise est d'illustre Origine, Grâces à son Destin je puis sans déroger Avec elle bientôt sous l'hymen m'engager. Adorable Beauté qui d'une seule oeillade, Avez d'un homme sain fait un homme malade ; Puisque le Commandeur peut disposer de vous, Jetez les yeux sur moi, vous verrez votre Époux.

à part

Don Alfonce

Dieu m'en veuille garder.

Foucaral

Et vous belle Marine, Don Foucaral peut-il en vertu de sa mine, D'un esprit sans pareil, et d'un corps sans égal Multiplier par vous le nom de Foucaral ?

Marine

Le nom de Foucaral ? Qui moi ? Laquais immonde ? Assez de Foucarals sans moi sont dans le monde.

Don Japhet

Vous m'aimerez bien fort ?

Léonore

Plus qu'on ne peut penser.

Foucaral

Ton bel oeil m'a blessé.

Marine

Va te faire penser.

Le Bailli

Mais notre ami Vincent, où l'aviez-vous trouvée ?

Jean Vincent

Je vous dirai comment la chose est arrivée. À la Cour de Madrid, où m'avait appelé Un malheureux procès pour un cheval volé ; Une vieille Duègne un jour dans une Église Me demanda mon nom avec grande franchise. Je lui dis que j'étais un Laboureur d'Orgas, Appelé Jean Vincent : la Vieille parlant bas, Trouvez-vous vers le soir, en tel lieu, me dit-elle, C'est pour votre profit si vous êtes fidèle : À ce mot de profit, jugez si je manquai De me trouver au lieu qu'on m'avait indiqué ; Je n'y manquai donc pas, la vieille Gouvernante S'y trouva devant moi, plus que moi diligente ; Elle mit dans mes mains un beau petit enfant Qui n'avait pas un jour, et de plus de l'argent : L'enfant était paré d'une chaîne massive ; Je ne refusai rien, la Duègne craintive M'ayant recommandé le secret, s'en alla : L'enfant est justement la Dame que voilà, Je crois par son moyen que ma fortune est faite, Comme on me l'a promis la chose étant secrète : Or la chaîne, Messieurs, n'était pas de laiton, Elle était d'or ducat du poids d'un quarteron. Ma femme.

Don Japhet

Taisez-vous, il ne m'importe guère Si votre chaîne était ou pesante ou légère. Cavalier, vous direz au Seigneur Commandeur Que le noble Japhet est fort son serviteur, Et qu'il se réjouit que son nom soit Tolède, Qu'en Noblesse ici bas le Roi même me cède : Car je suis Don Japhet, de Noé petit-fils, D'Arménie est mon nom, par un ordre préfix, Qu'avant sa mort laissa ce fameux Patriarche, Parce qu'en Arménie un mont reçu son Arche : Dites-lui que je puis avec lui m'allier, Puisque sa nièce et moi sommes à marier ; Qu'à cause de mon deuil il serait peu honnête Que j'allasse chez lui si tôt troubler la Fête ; Et que par bienséance il le faudra laisser Quelque temps tout son saoul sa nièce caresser ; Dites-lui que j'irai le trouver en personne : Et malheur pour Orgas puisque je l'abandonne. Partez.

Rodrigue

Comment partez ? Quel est donc ce Seigneur ?

Le Bailli

C'est le grand Don Japhet.

Marc Antoine

De la Terre l'honneur.

Le Bailli

Cousin de Charles-Quint.

Don Alfonce

Le Mari d'Azatèque, Le gendre d'Uriquis, de Chicuchiquizèque.

Foucaral

Et moi Don Foucaral.

Rodrigue

Ha Monseigneur ! Pardon, Je suis tout étourdi du bruit de votre nom. J'embrasse vos genoux.

Don Japhet

Et je vous en dispense, Sacrifice chez moi vaut moins qu'obéissance. Pascal, Roc, Foucaral, et vous Bailli d'Orgas, Suivez-moi : toutefois, non, ne me suivez pas. Ou bien suivez-moi donc : et vous ô Beauté fière, Votre Oncle vous va faire agir d'autre manière, Il sait combien par moi l'on peut être ennobli, Votre incivilité méritait un oubli : Mais je pardonne tout à cause de votre âge, La Cour vous ôtera bientôt l'air du village, Ô que joints par hymen, nous aurons des Japhets ; Et de corps et d'esprit également bien faits ! Je vous ai déjà dit, Monsieur mon Secrétaire, De ne l'approcher point, vous n'en voulez rien faire ; Vous me l'aviez bien dit, vous êtes factoton, Et vous ne valez rien sous ce noir Hoqueton : Et vous qui l'écoutez, Madame Léonore, Vous ne valez pas mieux ; et vous Monsieur encore Qui devriez à partir être plus diligent, Homme fait comme vous ne vaut pas grand argent. Japhet s'en va.

Rodrigue

Si ce brave homme-là n'est blessé par la tête, Je le suis plus que lui, Madame êtes-vous prête ? Votre Carrosse attend.

Léonore

Je suis prête à partir : Mais Marine sans toi je n'y puis consentir ; Me voudrais-tu quitter ?

Marine

Vous me devez connaître, Je vous suivrai partout quand ce serait au Cloître.

Jean Vincent

Devant que de partir il faut un peu manger.

Rodrigue

La traite est longue, il faut promptement déloger, Un relais nous attend dans un bourg, où Madame Pourra faire un repas.

Léonore

En l'état où j'ai l'âme Je n'en ai pas besoin.

Marine

Quand j'ai l'esprit content, Je suis ainsi que vous, je ne mange pas tant.

Scène 3

Don Alfonce Qui Était Sorti Avec Japhet, Léonore, Don Alfonce, Rodrigue, Jean Vincent

revient sur le Théâtre avec Marc Antoine

Don Alfonce Qui Était Sorti Avec Japhet

Madame, Don Japhet, Monseigneur et mon Maître, Vous mande que demain vous le verrez paraître Auprès du Commandeur ; je voudrais bien savoir Ce qu'il peut espérer de l'honneur de vous voir ; Avec juste raison pour lui je m'intéresse, Souhaitant plus que lui de vous voir ma Maîtresse ; Mais avec la Fortune un esprit peut changer.

Léonore

La chose vaut assez la peine d'y songer ; Dites-lui cependant qu'il aime, et qu'il espère, Qu'il peut se montrer tel qu'il plairait à mon Père ; Et s'il daigna m'aimer tout pauvre que j'étais, Qu'un pareil sentiment peut lui donner mon choix, Pourvu qu'il soit constant, et qu'il soit véritable.

Léonore Alfonce se retire au bout du Théâtre avec Marc Antoine.

Don Alfonce

Madame il fera tout, si votre oeil favorable, Par le moindre regard nous permet d'espérer : Oui, Madame, on peut être en état d'aspirer À quelque haut degré que le Ciel vous envoie, Pourvu qu'un peu d'espoir ressuscite ma joie. Adieu, nous vous verrons avec le grand Japhet.

Rodrigue

Cet homme pour un fou paraît bien fait : Mais son galimatias donne assez à connaître Qu'il a l'esprit malade aussi bien que son Maître.

Léonore

Il parle quelquefois intelligiblement.

Ils s'en vont.

Jean Vincent

Vous n'avez que le temps qu'il vous faut justement : Allez tout de ce pas vous jeter en carrosse.

Scène 4

Marc Antoine, Don Alfonce

Marc Antoine

Et nous droit à Séville achever notre noce.

Don Alfonce

Nous n'en sommes pas là, Léonore n'est plus Un reprochable objet de désirs superflus ; À ses perfections la naissance étant jointe, Nonobstant tes avis, je veux suivre ma pointe ; Demain avec Japhet j'espère de la voir, Et toi sois complaisant tu feras ton devoir.

Acte III

Scène 1

Le Commandeur, Don Alvare

Le Commandeur

Vous dites donc Monsieur, que ma bonne Cousine, Dans deux jours au plus tard en ces lieux s'achemine ? Son fils ne devrait pas lui donner tant d'ennui : Mais n'a-t-on point reçu de nouvelles de lui ?

Don Alvare

Depuis deux mois entiers qu'il partit de Séville, Personne ne l'a vu dans cette grande ville, Chez sa Mère à Madrid il n'est point retourné, Il peut être volé, malade, assassiné : Il se fie un peu trop en son jeune courage, Et n'a jamais été des hommes le plus sage ; Il a l'esprit, le coeur, la taille et la beauté : Mais on lui trouve aussi trop de témérité : Vous auriez grand pitié de cette pauvre mère, À voir de la façon qu'elle se désespère ; Elle craint pour son fils un malheur imprévu, Lorsqu'elle l'espérait de femme bien pourvu.

Le Commandeur

Je la consolerai de toute ma puissance, Pour moi vous me voyez dans la réjouissance, La fille de mon frère, une jeune Beauté, À qui même on avait caché sa qualité, Pour certaine raison que vous saurez ensuite, A depuis peu d'Orgas été chez moi conduite ; Elle vous plaira fort, et le bon Laboureur Qui l'a si bien nourri est un homme d'honneur : Mais que veut ce garçon en son habit bizarre ?

Scène 2

Foucaral, Le Commandeur, Don Alvare, Léonore

Foucaral

Monseigneur Don Japhet, des hommes le plus rare, Et le plus fou qui soit d'Angleterre au Japon, M'envoie ici savoir, si vous trouverez bon Que sa digne personne, et sa fine folie, Viennent chasser d'ici toute mélancolie.

Le Commandeur

Quel est donc ce Japhet que je ne connais point ?

Don Alvare

Japhet ? C'est la folie en chausse et en pourpoint ; L'Empereur en vertu de son extravagance, En a fait en deux ans un homme d'importance, Et d'un gueux mort de faim, un fou très opulent.

Foucaral

Il s'est mis dans la tête un amour violent Pour un Ange d'Orgas, Madame Léonore Votre nièce, Monsieur.

Don Alvare

Je le croyais encore, Auprès de l'Empereur.

Foucaral

Son bon temps est passé, Et l'Empereur enfin s'en est, dit-on, lassé : Maintenant dans Orgas, fou qu'il est, il espère Qu'il obtiendra de vous, et de Monsieur son père, Madame Léonore, et je ne pense pas Qu'il soit encor longtemps sans venir sur mes pas, Tant sa présomption incessamment le presse De venir s'étaler aux pieds de sa maîtresse, Et de venir ici trancher du grand seigneur ; Car c'est là sa marotte.

Le Commandeur

Il me fait trop d'honneur, Ma nièce Léonore est fort à son service.

Foucaral

Il ne faut pas douter qu'il ne vous divertisse, Il est un peu plus fou qu'il n'était à la Cour, Jugez ce qu'il doit être avec beaucoup d'amour.

Le Commandeur

Nous en régalerons notre chère Cousine.

Don Alvare

L'absence de son fils la tue, et m'assassine, S'il était marié, je le serais aussi Avec sa Soeur que j'aime, et qu'elle amène ici : Vous le savez, Monsieur, ce que j'ai fait pour elle, Cependant depuis peu cette Mère cruelle À soi-même, à sa fille, et plus encore à moi, Diffère notre hymen, et ne dit point pourquoi ; Et ce n'est que depuis que ce fils qu'elle adore, N'écrivant point, la fait douter s'il vit encore, Auprès d'elle, Monsieur, vous pouvez m'obliger.

Le Commandeur

Je vous entends, il faut la chose ménager, Et bien prendre son temps.

Foucaral

Avec votre licence Je m'en vais donner ordre à notre subsistance, Et visiter l'office.

Le Commandeur

Et quand arrive-t-il Votre Maître Japhet ?

Foucaral

Son esprit volatil ; Pressé de son amour qui lui donne des ailes, Le rangera bientôt auprès des Demoiselles.

Le Commandeur

Je veux bien recevoir ce second Don Guichot, Instruire tous mes gens, et leur donner le mot, Afin que rien ne manque à la cérémonie, Dont je veux achever Don Japhet d'Arménie.

Foucaral revient sur le Théâtre.

Don Alvare

Il est tout achevé si jamais on le fut ; Il a l'esprit gâté si jamais homme l'eut, C'est un fou très complet. Don Japhet le fantasque, Jusques ici d'Orgas a trotté comme un Basque. Il arrive.

Le Commandeur

Hé mon Dieu, courez-y promptement. Seigneur Alvare, allez l'amuser un moment, Cependant que j'irai donner ordre à la pièce : Et vous Rodrigue, allez faire venir ma Nièce ; Il n'en n'est pas besoin, car elle vient à nous, Ma nièce vous verrez, aujourd'hui votre Époux, Le brave Don Japhet des hommes le plus sage.

Léonore

Je ne mérite pas un si grand Personnage.

Le Commandeur

Je m'en vais donner ordre à le bien recevoir, Et vous de votre part faites votre devoir À lui faire un accueil digne de son mérite.

Scène 3

Marine, Léonore

Marine

Dieu sait si l'Écolier sera de la visite.

Léonore

J'en ai grand peur Marine, et d'un autre côté Du désir de le voir mon esprit est tenté ; Je n'avais contre moi que ma basse naissance, Et je crains aujourd'hui d'un Père la puissance, Qui sans avoir égard au choix que j'aurai fait, Peut-être a fait déjà sur moi quelque projet, Et m'aura destiné quelque Mari funeste Qui n'aura que du bien, et n'aura pas le reste : Je suis digne d'Alfonce, il est digne de moi ; Mais quand on a son Père on ne peut rien de soi, Et j'aurais bien l'aimer et m'en voir adorée, Qu'un tel bien sans mon Père aurait peu de durée.

Marine

Si vous aviez l'esprit un peu plus résolu.

Léonore

Pourrais-je m'exempter d'un pouvoir absolu, De qui dépend ma bonne ou mauvaise fortune ? Mais voici de ce fou l'arrivée importune.

Scène 4

Le Commandeur, Rodrigue, Don Japhet, Don Alvare, Marine, Léonore, Harangueur, Tous À La Fois Et Fort, Tous Fort, Foucaral, Don Alfonce

On fait du bruit derrière le Théâtre.

On tire un coup d'Arquebuse contre son oreille.

Le Commandeur

Si tous mes gens sont prêts qu'on les fasse sortir, Aux dépens de Japhet je me veux divertir ; Don Alvare, instruisez ma nièce.

Rodrigue

Place, place, Voici le grand Japhet.

Le Commandeur

Que tout le monde fasse Ce que j'ai commandé.

Don Japhet

Pascal, Roc, Foucaral ! Dites bien que je suis venu sur un cheval, Les traîtres n'y sont plus. Ah, Canailles, Canailles ! Vous m'avez donc quitté par droit de représailles, Il faut que je vous quitte : ô gibiers de Corbeaux ! Puissiez-vous devenir chef-d'oeuvres de Bourreaux !

Le Commandeur

Puisque le grand Japhet me rend une visite, Je me tiens très heureux.

Don Japhet

Monsieur.

Don Alvare

À son mérite, Il n'est rien de pareil.

Don Japhet

Si.

Le Commandeur

Son nom est connu Partout.

Don Japhet

Je.

Don Alvare

Par trois fois qu'il soit le bienvenu.

Don Japhet

Messieurs.

Don Alvare

Le Commandeur, mon Seigneur et mon Maître Est ravi de vous voir.

Don Japhet

Mais.

Le Commandeur

Pour bien reconnaître Tant d'obligation, je ne sais pas comment On peut s'en acquitter par un seul compliment.

Don Japhet

Enfin.

Le Commandeur

Nous tâcherons par notre bonne chère De vous faire oublier la Cour.

Marine

Et moi j'espère Que le grand Don Japhet m'aimera.

Léonore

Quant à moi Je lui donne mon coeur, mon amour, et ma foi.

Don Japhet

Ha Messieurs, permettez au moins que je réponde : Trêve de compliments, ou que Dieu vous confonde. Pascal, Roc, Foucaral, parlons à notre tour.

toussant, reniflant et se mouchant, en soutane

Harangueur

Monsieur.

Don Japhet

Ventre de moi, je parlerai.

Harangueur

La Cour Qui vous a vu briller comme le Zodiaque, Et qui fit cas de vous comme d'un Roi d'Ithaque.

Don Japhet

Ô de ces grands parleurs le plus impertinent, Parle sans te moucher.

Harangueur

J'ai fait incontinent : La Cour donc, dont jadis vous fîtes les délices De notre grand César Charles-Quint.

Don Japhet

Quels supplices Suis-je venu chercher.

Harangueur

La Cour donc, où jadis Chacun vous regarda comme un autre Amadis, Alors que.

Don Japhet

Concluez.

Harangueur

La Cour donc.

Don Japhet

Que fit-elle, La Cour, la Cour, la Cour.

Harangueur

La Cour donc, qu'on appelle Le céleste séjour.

Don Japhet

Quoi toujours renifler, Moucher, tousser, cracher, et toujours me parler ? Et moi je ne pourrai dire quatre paroles ? Et de grâce, Messieurs, je donne cent pistoles, Et qu'on m'ôte d'ici ce fâcheux renifleur, De quoi diable sert-il à votre Commandeur.

Don Alvare

C'est son grand Harangueur.

Don Japhet

Ô le plaisant office! Et vous qui me parlez, quel est votre exercice ?

Don Alvare

Je suis son grand Veneur.

Don Japhet

Et tous ces grands fous-là.

Don Alvare

Ce sont ses Officiers.

Don Japhet

Le beau train que voilà Et votre Commandeur reçoit ainsi son monde ? Et ne veut pas chez lui que personne réponde ?

Don Alvare

Il vous honore fort.

Don Japhet

Je m'en suis aperçu ; Mais l'Empereur saura comment on m'a reçu, Et si l'on traite ainsi les hommes de mérite ; Reçoit-on bien un homme alors que l'on le quitte ; Et qu'on lui met en tête un maudit Harangueur ; Qui m'aurait à la fin fait mourir de langueur ; J'en écrirai deux mots à l'illustre Duc Dalve, Son Parent et le mien. Bon Dieu.

Don Alvare

C'est une salve Pour bien vous régaler.

On fait semblant de parler, et on ne fait qu'ouvrir la bouche sans prononcer.

Le Commandeur revient.

Don Japhet

Ah ma foi je suis sourd. Ce grand bruit a percé ma pauvre tête à jour ; nièce du Commandeur autrefois villageoise, Et main tenant grand Dame, et Dame discourtoise ; Est-ce de guet-apens, ou par cas fortuit Que l'on m'a voulu perdre à force de grand bruit ? De cent sots compliments sans y compter le vôtre, Contre moi décochés, entassés l'un sur l'autre, N'était-ce pas assez pour me faire enrager, Sans qu'un chien d'Harangueur me vint aussi charger De son hem, de sa toux, de sa reniflerie : Et pourquoi sur le tout cette mousqueterie ? À moi de l'arme à feu l'ennemi capital : Rendez-moi donc réponse, Ange ou Démon fatal. Parlez haut, parlez haut, sans tant mâcher à vide, Ô que l'amour devient à mon goût insipide ! Je ne vous entends point, me parlez-vous ou non ? Elle me parle, hélas, je suis sourd tout de bon ! Elle feint de parler, c'est moi qui n'entends goutte ; Le Cousin de César est assourdi sans doute : À mon âge Messieurs, n'est-ce pas grand pitié De m'avoir rendu sourd sous ombre d'amitié ? Parlez bien haut Messieurs, de grâce à la pareille, Vérifions un peu ma surdité d'oreille : Hélas on s'égosille, et je n'entends non plus Que si l'on me voulait emprunter mes écus : Maudit Amour, maudit Orgas, maudit voyage, Maudite Léonore, et maudit son voyage : Ha Commandeur d'Enfer vous voilà de retour, En êtes-vous bien mieux de m'avoir rendu sourd ; Vous riez, est-ce ainsi que mon malheur vous touche ? Peste soit le grand fou, comme il ouvre la bouche. Ô le fâcheux objet alors qu'on n'entend rien, De voir ouvrir ainsi tant de gueules de chien ; Sur mon Dieu je voudrais aussi perdre la vue, Afin de ne voir point cette sotte cohue, J'aimerais bien mieux voir un troupeau de Sergents ; Ô que les grands Seigneurs ont de vilaines gens ! Pascal, Roc, Foucaral, il faut plier bagage, Me voilà revenu de mon beau mariage ; Dieu m'a donné l'ouïe, et Dieu m'en a perclus, Et que de Léonore on ne me parle plus ; La Drôlesse me coûte et l'honneur et l'ouïe, Et je ne l'en vois pas guère moins réjouie. Si jamais à Coquette.

Le Commandeur

Ha tout beau Don Japhet, Vous guérirez bientôt.

Don Japhet

J'entends bien en effet, Ha, sur mon Dieu j'entends !

Léonore

Monsieur.

Don Japhet

Tout doux, la peste.

Léonore

Vous nous entendez bien ?

Don Japhet

Je vous entends de reste, Ne criez plus.

Le Commandeur

Monsieur, si le bien de vous voir A causé votre mal, j'en suis au désespoir.

Don Japhet

Il n'en est pas besoin, Commandeur de mon Âme, Je vous entends mon cher, grand Dieu que je réclame, Si vous m'avez rendu la faculté d'ouïr, Léonore peut bien encore se réjouir ; Je ne rétracte point le don de ma franchise : Mais qu'on reparle encor pour assurer la crise, Je ne suis plus fâché.

Don Alvare

Monsieur assurément Vous n'aurez que la peur.

Don Japhet

Ha ! Parlez doucement, Vous me rassourdissez, la peste comme il crie, On dirait qu'il n'a fait autre chose en sa vie.

haut

Tous À La Fois Et Fort

Vous nous entendez bien ?

Don Japhet

Bon Dieu vous criez tous, J'aimerais bien autant ouïr hurler des Loups.

Le Commandeur

On s'est accoutumé.

Don Japhet

Qu'on se désaccoutume, Ma cervelle n'est pas dure comme une enclume.

haut

Tous Fort

Vous nous entendez donc ?

Le Harangueur passe au travers du théâtre.

Don Japhet

Et oui, je vous entends Pour la centième fois : mais c'est malgré mes dents Qu'on me donne un fauteuil, Messieurs, et tout à l'heure, Car quand on devient sourd, on se lasse, ou je meure ; Et si vous m'aimez bien, notre cher Commandeur, Qu'on ne me montre plus le vilain Harangueur, S'il ne revient encore faire ses reniflades, On me verra ma foi sur lui faire à gourmades. Ne le voilà-t-il pas ?

Don Alvare

Il n'a fait que passer.

Don Japhet

Qu'il ne passe donc plus, ou bien c'est m'offenser ; Pour un si grand Seigneur, vous avez ce me semble Autant de francs gredins qu'on puisse voir ensemble. Ils ont la mine tous d'être de grands Vauriens, Et je ne voudrais pas les changer pour les miens.

Le Commandeur

C'est par trop de chaleur qu'ils ont pu vous déplaire.

Don Japhet

Ou sottise, ou chaleur, ils avaient pu mieux faire : Mais pour vous obliger j'oublierai le passé, Je vous suis venu voir de mon amour pressé, Engendré dans mon coeur par votre Léonore : Que me répondez-vous ?

Le Commandeur

Que votre Amour l'honore.

Don Japhet

Oui, mais j'en mourrai moi, si vous ne vous hâtez ; Car je suis fort pressé de mes nécessités : Nous autres esprits chauds nous pressons les affaires, Il faut donc donner ordre aux choses nécessaires.

Le Commandeur

Ne précipitons rien.

Don Japhet

Je meurs, d'homme d'honneur.

Le Commandeur

Je viens de recevoir ordre de l'Empereur, De vous bien régaler ; de plus il amplifie D'un brevet de Marquis Don Japhet d'Arménie.

Don Japhet

L'Empereur mon Cousin me donne un Marquisat ? Bon Parent par mon chef, le présent n'est pas fat ; Un Marquisat pourtant est chose fort commune, La multiplicité de Marquis importune ; Depuis que dans l'État on s'est emmarquisé, On trouve à chaque pas un Marquis supposé.

Le Commandeur

Celui que l'on vous donne est nommé Rochesolles.

Don Japhet

Le nom ne m'en plaît pas beaucoup.

Don Alvare

Entre les pôles Il n'en est pas un tel : son nom vient d'un Rocher, D'où l'on voit chaque jour mille soles pêcher, Dont la dîme est à vous.

Don Japhet

Est-ce un port ?

Foucaral

Magnifique.

Don Japhet

Le Château du Marquis est-il beau ?

Foucaral

Tout de brique.

Don Japhet

Il durera longtemps : les habitants du lieu, Morifiques ou chrétiens ?

Foucaral

Grands serviteurs de Dieu.

Don Japhet

Les Dames ?

Foucaral

Elles sont et courtoises et belles.

Don Japhet

Douces ?

Foucaral

Comme du lait.

Don Japhet

Je les aime bien telles ; Et de Couvents, combien ?

Foucaral

Neuf.

Don Japhet

Des paroisses ?

Foucaral

Huit.

Don Japhet

Y prend-t-on des manteaux ?

Foucaral

Par ci par là la nuit.

Don Japhet

Tant pis ; y souffre-t-on quelques filles de joie ?

Foucaral

Selon.

Don Japhet

Et le Seigneur fait-il battre monnoie ?

Foucaral

Tant qu'il veut.

Don Japhet

Lieu Public pour les comédiens ?

Foucaral

Fort beau.

Don Japhet

J'en veux avoir souvent d'Italiens, Je les trouve bouffons : mais toi que j'interroge, Es-tu natif du lieu pour en faire l'éloge ?

Foucaral

Un Maître que j'avais y fut pendu tout vif, Pour avoir seulement coupé le nez d'un juif. Le juge en est sévère.

Don Japhet

On y fait donc justice ?

Foucaral

C'est le meilleur Bourreau qui soit dans la Galice.

Don Japhet

Je veux faire pourvoir dans les prochains États, À la confusion de tant de Marquisats ; Fais m'en ressouvenir : ô future Marquise, Vous voyez que le Ciel mes desseins favorise : Mais mon cher Commandeur, concluons vitement, Je suis de mon amour pressé cruellement ; L'humide radical dans mon coeur se dissipe, Mon esprit s'en altère, et mon corps s'en constipe.

Le Commandeur

Tenez bien quelque temps.

Don Japhet

Voire qui le pourrait, Mon Amour me conduit à mon trépas tout droit.

Le Commandeur

Encor faudrait-il bien donner ordre aux affaires, Vos Noces ne sont pas des Noces ordinaires, Il y faut des Ballets, des combats de Taureaux.

Don Japhet

Taureaux, j'en suis, je veux y jouer des couteaux, Et donner au public sans crainte de leurs cornes Échantillon sanglant de ma valeur sans bornes ; Je veux tauricider avec mon seul laquais.

Foucaral

Tauricidez tout seul.

Rodrigue

Madame Anne Enriquez, Dans la Cour du Château présentement arrive Si mal, qu'on ne croit pas dans les deux jours qu'elle vive.

Le Commandeur

Je vais la recevoir, Monsieur tout aussitôt Je reviens vous trouver.

CHANSON, sur le chant de "Las qui hâtera le temps".

Don Japhet

Allez, il ne m'en chaut, Pourvu que mon Soleil incessamment m'éclaire : Mais ne la vois-je pas avec mon Secrétaire ? Il est récidivant le Faquin, et toujours Il prend sa blanche main avec sa patte d'Ours ; Je veux faisant semblant de chanter le surprendre, L'ayant surpris, le battre, et puis le faire pendre. Beauté seringue à brasier, Coeur d'acier Tu m'as mis le flanc, À feu et à sang : Hélas l'amour m'a pris Comme le chat fait la souris. Je t'y prends, grand pendard, tu baises donc sa main, Aujourd'hui tu mourras ou pour le moins demain ! Quoi, ta bouche à tabac, de ses moites moustaches, A cette main d'ivoire ose faire des taches ? Icare audacieux, téméraire Ixion, Je te juge et condamne à la décollation : Et toi, de qui je tiens la main très inquinée, Je t'exclus de l'honneur d'un futur hyménée.

Léonore

Si vous vouliez m'ouïr.

Don Japhet

Je serais un grand sot.

Don Alfonce

Monsieur.

Don Japhet

Tais-toi truand, pied plat, cagou, bigot.

Léonore

Monsieur assurément si vous vouliez m'entendre, Vous connaîtrez l'erreur qui vous a pu surprendre.

Don Japhet

Je vous entends, parlez.

Léonore

Votre homme m'ayant fait Des Compliments pour vous, pour montrer en effet Jusqu'à quel point mon coeur a pour vous de l'estime, Je vous mandais par lui, sans penser faire un crime, Que j'étais toute à vous, votre homme un peu trop prompt, M'en a baisé la main, et fait rougir le front, C'est de cette façon que c'est passé la chose.

Don Japhet

Tout de bon? Mon courroux s'apaise par sa cause: Donnez-moi cette main qu'il ne baisera plus, Je veux la dévorer de mes baisers goulus. Don Roc, regarde-moi promener cette Belle, Aussi digne de moi que je suis digne d'elle. Vous m'aimerez bien fort ?

Léonore

Oui, je vous le promets Autant que je le dois.

Don Japhet

Je n'en doutai jamais.

Acte IV

Scène 1

Don Alfonce, Marc Antoine

Don Alfonce

Que cette nuit est propre à me bien affliger.

Marc Antoine

Je ne vois pas encor votre Amour en danger.

Don Alfonce

Il n'y fut donc jamais.

Marc Antoine

Votre mère peut-être.

Don Alfonce

Ma Mère avec son fils a toujours fait le Maître : Mais est-elle arrivée ?

Marc Antoine

Et votre soeur aussi.

Don Alfonce

Hélas que mon beau temps s'est bien tôt obscurci ! Es-tu bien assuré que c'est elle ?

Marc Antoine

Elle-même.

Don Alfonce

Et que ferai-je donc en ce malheur extrême ?

Marc Antoine

Vous pourriez espérer.

Don Alfonce

Je suis désespéré. Et la Terre et les Cieux ont mon trépas juré.

Marc Antoine

Pour moi j'éprouverais la bonté de ma mère.

Don Alfonce

N'ayant pas épouser la fille de son frère, Elle m'ayant prié de le faire instamment, Et moi l'ayant promis si solennellement ; Alors qu'elle verra que j'ai fait le contraire, Que pourrai-je lui dire ? Et qu'aura-t-elle à faire ; Me voudra-t-elle ouïr ? Tu connais son humeur, Et de son esprit fier la sévère rigueur ; Je n'y vois nul remède, il faut que je m'absente ; Car irais-je ajouter au mal qui la tourmente, La rage de me voir en ces lieux déguisé : Au lieu d'être à Séville, à sa nièce épousé ? Mais quitterais-je aussi la belle Léonore, Un ange à qui je plais, un ange que j'adore, Qui m'a donné son coeur en échange du mien : Hélas j'ai tout à craindre, et je n'espère rien ?

Marc Antoine

Pour moi, je lui dirais ingénument la chose.

Don Alfonce

J'y suis tout résolu, tantôt pourvu qu'elle ose Paraître en son balcon, comme elle m'a promis, Elle saura l'état où le malheur m'a mis.

Marc Antoine

Voici venir quelqu'un.

Scène 2

Marine, Don Alfonce, Marc Antoine

Marine

À telle heure, une fille Chercher un escalier, l'ambassade est gentille ; Il faudrait pour le moins savoir l'art de Maugis Pour trouver ce qu'on cherche en un si grand logis.

Don Alfonce

Qui va là ?

Marine

Haye, c'est moi.

Don Alfonce

Qui vous.

Marine

C'est moi, qui tremble.

Marc Antoine

Ou je me trompe, ou c'est Marine.

Marine

Il me le semble.

Don Alfonce

Marine, que viens-tu si tard chercher ici.

Marine

Je vous y viens chercher.

Don Alfonce

Je t'y cherchais aussi.

Marine

Je viens vous annoncer un sujet de tristesse, Léonore ne peut accomplir sa promesse ; Japhet à sa fenêtre en conversation, Doit passer cette nuit par assignation ; De l'ordre de son Oncle on ne s'est pu défendre, Voilà ce que je viens de sa part vous apprendre.

Don Alfonce

Il ne me restait plus qu'un fou me vînt priver Du bonheur le plus grand qui pouvait m'arriver Quoi, les plaisirs d'un fou me coûteront des larmes ? Et j'en perds l'entretien d'un objet plein de charmes ; Et que veut-elle faire avec ce Maître fou ?

Marine

Son oncle le voulant, je ne vois pas par où Elle peut s'exempter des choses qu'il désire.

Don Alfonce

Un accident fâcheux que je lui voulais dire Se pouvait éviter sans ce Prince des fous ; Je veux ici l'attendre, et le rouer de coups, Pour avoir ma raison du mal qu'il me procure, L'exploit m'en est facile en une nuit obscure ; Retire-toi, Marine, ou bien demeure ici, Pour voir transir de peur un fou d'amour transi ;

Marine

Léonore m'attend, foin, ma bougie est morte, Je pourrais bien heurter mon nez à quelque porte, Peste soit de l'amour.

Don Alfonce

Nos fous viendront bientôt.

Marc Antoine

Je m'en vais étriller Foucaral comme il faut ; Les voici.

Scène 3

Foucaral, Don Japhet, Marc Antoine, Don Alfonce

Foucaral

Cette nuit est noire comme un diable.

Don Japhet

Elle est à mon dessein d'autant plus favorable.

Foucaral

Et pour moi j'en ferai d'autant plus de faux pas.

Don Japhet

Pour te dire le vrai la nuit ne me plaît pas : Mais en cas d'employer une échelle de soie, On peut bien hasarder quelque chose.

Foucaral

Avec joie. Je pourrais hasarder quelques coups de bâton, S'il était question de tâter un téton.

Don Japhet

J'en tâterai tantôt deux, des plus beaux du monde, Durs, distants l'un de l'autre, et de figure ronde.

Foucaral

Peste, quoi ? Deux Tétons ? J'en aurais assez d'un.

Don Japhet

Si le Ciel m'avait fait d'un mérite commun, Léonore aurait pu résister à mes charmes : Mais je n'ai qu'à paraître, il faut rendre les armes : Ce fat Zurducaci lui faisait les doux yeux.

Foucaral

C'est un fat voirement, et Pascal en est deux.

Marc Antoine

Je m'en vais te payer bientôt de ta louange.

Don Japhet

Que j'aurai du plaisir avecque ce bel Ange ; Je puis très justement dire avec feu César, Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.

Foucaral

Par hasard, Si ce vieil Commandeur vous donnait de l'épée ?

Don Japhet

Alors, je ne suis plus César, je suis Pompée.

Foucaral

Que voulez-vous donc faire avec ces chantres-ci.

Don Japhet

J'en veux dulcifier mon amoureux souci.

Foucaral

Et si le Commandeur entend votre Musique ?

Don Japhet

Foucaral, ta raison est assez énergique : Mais aussi j'irai perdre un ducat avancé.

Foucaral

Préférez-vous l'argent à quelque bras cassé.

Don Japhet

Nous sommes loin encor d'où repose ma joie, Pour gagner mon argent devant qu'on les renvoie ; Ils chanteront les vers que je fis l'autre jour, Sur le feu violent de mon brûlant amour : Quant à moi de tout temps j'aime la symphonie, Et tiens que des bons vers, les beaux airs sont la vie Chantez Musiciens, mais non ne chantez pas, Foucaral a raison, retournez sur vos pas ; Ma Musique pourrait être ici scandaleuse, Écoute les doux fruits de ma vertu amoureuse. Amour Nabot, Qui du Jabot, De Don Japhet, As fait Une ardente fournaise ; Hélas, hélas ! Je suis bien las D'être rempli de braise. Ton feu Grégeois M'a fait pantois, Et dans mon Pis A mis Une essence de braise, Bon Dieu, bon Dieu, Le coeur en feu, Peut-on être à son aise. Qu'en dis-tu Foucaral, n'ai-je pas bien rimé ?

Foucaral

Ces mots Nabot, Jabot, et Pantois m'ont charmé.

Alfonce et Marc Antoine les frappent chacun le sien.

Don Japhet

Je pourrais bien demain après la jouissance, Ainsi que de raison produire quelque stance. Ha chien de Foucaral pourquoi me frappes-tu ?

Foucaral

Qui moi ? Je viens aussi ma foi d'être battu.

Don Japhet

L'on redouble sur moi.

Japhet et Foucaral ne branlent point.

Foucaral

L'on m'en a fait de même.

Don Japhet

Le bourreau qui me frappe est d'une force extrême.

Foucaral

Et celui qui me frappe est un hardi frappeur : Monsieur si vous vouliez je crierais au voleur.

Don Japhet

Ne gâtons rien.

Foucaral

Mort bleu cependant l'on me gâte.

Don Japhet

Le Lutin qui me bat n'a pas beaucoup de hâte, Il frappe posément.

Foucaral

Oui bien ce dites-vous, On m'a déjà donné plus de deux mille coups.

Don Japhet

Ouf, Messieurs les frappeurs, je défends le visage.

Foucaral

Ma foi je vais crier.

Don Japhet

Foucaral, soyez sage.

Foucaral

Je ne le suis que trop pour le bien de mon dos.

Don Japhet

Pour sauver le visage aux dépens de nos os, Mettons-nous ventre à ventre, et face contre face.

Foucaral

Où diable vous trouver ?

ils seront joints

Don Japhet

Maintenant que l'on fasse Tout ce que l'on voudra.

Don Alfonce

Qui va là ?

Foucaral

Rien ne va.

Don Alfonce

Comment ?

Foucaral

Nous ne bougeons.

Don Alfonce s'en va.

Don Alfonce

Il faut s'en tenir là ; C'est assez pour un coup.

Foucaral

On vous quitte des autres. Les reins me font grand mal.

Don Japhet

Aussi font bien les nôtres ; J'y sens grande douleur.

Foucaral

Je n'en sens guère moins.

Don Japhet

Grâces à Dieu, ceci s'est passé sans témoins.

Foucaral

Nommez-vous l'aventure une bonne fortune ? Et la grêle de coups doit-elle être commune Avec moi qui ne sers ici que de records ?

Don Japhet

Il revient des Esprits céans.

Foucaral

Plutôt des corps De frappante manière, et de main vigoureuse.

Don Japhet

Je n'en rabattrai rien de ma verve amoureuse ; Je tiens tous ces coups-là fort au-dessous de moi.

Foucaral

Je les tiens dessus vous.

Don Japhet

Je m'en veux plaindre au Roi.

Foucaral

C'est fort bien avisé.

Don Japhet

Le Balcon de ma Belle Doit être près d'ici, siffle.

Foucaral

Répondra-t-elle ?

Don Japhet

Elle me l'a promis.

Scène 4

Léonore, Don Japhet, Foucaral

Léonore

Est-ce vous Don Japhet ?

Don Japhet

Oui, c'est moi mon bel ange, un peu mal satisfait, D'un petit accident que de bon coeur j'oublie, Puisque j'aurai l'honneur de votre compagnie.

Léonore

Je ne le puis celer, le désir de vous voir Me fait abandonner le soin de mon devoir.

Don Japhet

Ha ! Vous m'assassinez d'excès de courtoisie, Alérion musqué doux comme malvoisie : Mais ne ferais-je point vers vous ascension.

Léonore

Aimable Don Japhet, c'est mon intention, Je m'en vais vous jeter l'échelle.

Don Japhet

Ha Séraphique ! Pour vous remercier faible est ma Rhétorique : Foucaral !

Foucaral

Monseigneur ?

Don Japhet

Et bien, qu'en penses-tu ? Je suis venu, j'ai vu.

Foucaral

Mais l'on vous a battu.

Don Japhet

Foucaral !

Foucaral

Monseigneur ?

en montant

Don Japhet

Je monte, ou Dieu me sauve. Foucaral !

Foucaral

Qu'a-t-il fait ?

Don Japhet

L'occasion est chauve.

Foucaral

Et vous aussi.

Don Japhet

Va-t-en Foucaral.

Foucaral

Volontiers.

Don Japhet

En matière d'amour je n'aime pas un tiers.

Léonore

Il faudrait retirer l'échelle.

Don Japhet

Oui ma Belle, Je la vais retirer cette divine échelle, Par qui j'ai pu monter à votre firmament.

Léonore

Je vous viens retrouver dans un petit moment ; Je m'en vais m'informer si mon Oncle sommeille.

Don Japhet

Je crains autant que vous que ce vieillard s'éveille. Allez donc ma Diane, allez voir ce qu'il fait, Et revenez trouver le bienheureux Japhet.

Léonore

Je ne reviendrai point, qu'après être assurée Qu'il dorme d'un sommeil profond et de durée ; S'il allait découvrir ce que je fais pour vous, Ce serait fait de moi.

Don Japhet

Ce serait fait de nous : Ces assignations, ces balcons, ces échelles, Aboutissent souvent en blessures mortelles. Me voilà pris en cage ainsi qu'un Perroquet, Je commence à trembler pour mon dessein coquet : Ô des Amants furtifs Déesse ténébreuse ! Si tu fais réussir l'entreprise amoureuse, Je t'offre en sacrifice, un, deux, ou trois Lirons, Et deux gros chats-huants, déesse des larrons ; De ton obscurité redouble un peu la dose, Et rends bien assoupi le vieillard qui repose ; Prête-moi ta faveur à me bien divertir : Car j'en ai grand besoin pour ne te point mentir : J'entends quelque rumeur, le Ciel me soit en aide !

Scène 5

Don Alvare, Don Japhet, Rodrigue, Le Commandeur

Don Alvare

Amorce le fusil.

Don Japhet

Je suis mort sans remède.

Don Alvare

Ou je me trompe fort, ou je vois un voleur Qui va par le balcon voler le Commandeur ; Qu'on lui mette d'abord du plomb dans la cervelle.

Don Japhet

Ha Messieurs ! Suspendez la Sentence mortelle, Je ne suis point voleur, je ne suis seulement Qu'homme à bonne fortune, ou bien fidèle Amant ; De plus, l'on m'a battu bien fort depuis une heure, Si frais battu Messieurs, est-il juste qu'on meure ?

Don Alvare

À grands coups de cailloux qu'on le fasse baisser.

Don Japhet

Cailloux à moi ? Bon Dieu, ce serait me blesser ; Un grand Seigneur blessé ne vaut pas le moindre homme.

Rodrigue

Ce n'est qu'un discoureur, vite qu'on me l'assomme.

Don Alvare

Tirerai-je ?

Don Alvare

Oui tirez.

Don Japhet

Tout beau, ne tirez pas. Je ne vaux rien, tiré.

Don Alvare

Jette-toi donc en bas.

Don Japhet

Vous savez ce qu'on fait à quiconque se tue, Et que s'homicider est chose défendue.

Le Commandeur

Faisons-le dépouiller, et jeter ses habits.

Don Alvare

Cavalier amoureux, loyal comme Amadis, Ou les cailloux sur vous vont pleuvoir d'importance, Ou bien dépouillez-vous sans faire résistance, De vos chers vêtements, pour nous en faire un don.

Don Japhet

Mes vêtements Messieurs, parlez-vous tout de bon ? Savez-vous que je suis le plus frileux du monde ?

Don Alvare

Savez-vous que l'on va faire jouer la fronde ? Vite, qu'on me le fronde, il ose raisonner.

Don Japhet

Frondeurs, ne frondez pas, je vais vous les donner : Voilà pour commencer, la rondelle et l'épée, Je me disais tantôt César, je suis Pompée : César vint, vit, vainquit, et moi, je suis venu, Je n'ai rien vu, l'on m'a battu, puis mis à nu. Ô noir amour !

Le Commandeur

Ma foi ce fou me fait bien rire.

Don Japhet

Vous riez, assassins.

Don Alvare

Qu'est-ce que j'entends dire ? Je crois que ce voleur nous appelle assassins, Qu'on le tue.

Don Japhet

Ha Messieurs ! Je disais spadassins, Et consens de bon coeur que quelqu'un m'assassine. Si j'ai cru votre troupe autre que spadassine.

Don Alvare

Cependant les habits ne se dépouillent pas.

Don Japhet

Vous me pardonnerez, je vais tout mettre bas.

Don Alvare

Vous marchandez beaucoup.

Don Japhet

Qu'à mes habits ne tienne, Qu'on ne gâte une peau douce comme la mienne. Qu'ainsi ne soit, voilà, mon fidèle chapeau : Mais Messieurs voulez-vous que je demeure en peau ? Vous donnerai-je aussi les habits qui me couvrent ?

Don Alvare

Que cents coups de cailloux tout à l'heure l'entrouvrent.

Don Japhet

Messieurs, ne parlons plus de lapidation, Je m'en vais achever la spoliation, Et vous achèverez de plier ma toilette.

Don Alvare

Le malheureux me raille, il faut que je le mette De son Balcon en bas, donne-moi ce fusil, Je veux faire un beau coup.

Don Japhet

Messieurs, que vous faut-il ? Ce n'est donc pas assez d'être nud en chemise ? Et la plainte au chétif ne sera pas permise ? Ma foi c'est bien à moi de faire le railleur, Mort de peur, mort de froid, et pris pour un voleur ; Laissez-moi donc en paix, attiédissez vos biles, Et que mes vêtements vous puissent être utiles : Voilà mon haut-de-chausse, et mon pourpoint aussi.

Don Alvare

C'est trop, c'est trop. Adieu, Seigneur, et grand merci.

Don Japhet

C'est trop, c'est trop ma foi, c'est moi-même qu'on raille, Me voilà nud pourtant, peste soit la canaille ; Si je n'avais été si haut embalconné, Cents coups au lieu d'habits je leur eusse donné : Mais mon ange est long temps.

Scène 6

Duègne, Don Japhet

Duègne

La nuit est fort obscure, Gare l'eau.

Don Japhet

Gare l'eau ? Bon Dieu, la pourriture ; Ce dernier accident ne promet rien de bon : Ha ! Chienne de Duègne, ou servante, ou Démon ; Tu m'as tout compissé, pisseuse abominable, Sépulcre d'os vivant, habitacle du Diable ; Gouvernante d'Enfer, épouvantail plâtré, Dents et crins empruntés, et face de châtré.

Duègne

Gare l'eau.

Don Japhet

La Diablesse a redoublé la dose ; Exécrable Guenon, si c'était de l'eau rose On la pourrait souffrir par le grand froid qu'il fait ; Mais je suis tout couvert de ton déluge infect ; Et quand j'espérerais le retour de ma Belle, Étant tout putréfait que ferais-je avec elle ? Il faut céder au Temps, c'est assez pour un coup. J'ai fort mal réussi : mais j'aurai fait beaucoup Si je puis descendant l'échelle que j'accroche, Garantir mon cher corps de chute, ou d'anicroche : Que maudit soit l'amour, et les Balcons maudits D'où l'on sort tout couvert d'urine, et sans habits : Que le métier d'amour est un rude exercice !

Scène 7

Le Commandeur, Don Japhet, Don Alvare, Rodrigue, Foucaral

Le Commandeur

Qui va là ?

Don Japhet

Qui me dit qui va là ?

Le Commandeur

La Justice.

Don Japhet

Je ne suis point gibier de tels chasseurs que vous.

Don Alvare

Qu'on le saisisse au corps.

Don Japhet

Autre grêle de coups : Faisons bien les mauvais : au premier qui me touche De l'âme d'un fusil je fermerai la bouche.

Don Alvare

Les armes bas, de par le Roi.

Don Japhet

Le Ciel m'a fait Son plus proche parent.

Le Commandeur

Est-ce vous Don Japhet ?

Don Japhet

Est-ce vous Commandeur ?

Le Commandeur

Ainsi nud à telle heure.

Don Japhet

Je m'en allais baigner.

Le Commandeur

En Hiver ?

Don Japhet

Oui je meure ; L'Amour mon pauvre corps a si fort enflammé, Que je me puis baigner sans en être enrhumé : Amour par ta bonté rends l'échelle invisible ?

Le Commandeur

Autant que la saison votre amour est terrible ; Et l'on vous peut nommer un amoureux sans pair, De vous baigner ainsi dans le fort de l'Hiver.

Don Japhet

Foi de fidel amant présentement je sue.

Rodrigue

J'ai trouvé ces habits au détour de la rue ; Un homme qui fuyait les tenait embrassés Il les a laissés choir, je les ai ramassés.

Le Commandeur

À qui sont ces habits ?

Foucaral

Ce sont ceux de mon Maître, Je les reconnais bien.

Don Japhet

Cela pourrait bien être ; Je les avais donnés à garder à mes gens, Ils les ont égarés, comme ils sont négligents.

Le Commandeur

Seigneur Japhet, venez chauffer votre Personne, Et prenez vos habits, la chaleur vous est bonne.

Don Japhet et les autres s'en vont, et Don Alfonce et Marc Antoine entrent sur le Théâtre.

Don Japhet

Pour vous faire plaisir j'approcherai du feu.

Scène 8

Don Alfonce, Marc Antoine

Don Alfonce

La Fortune et l'Amour me font ici beau jeu ; L'échelle de ce fou tout à l'heure aperçue, Me prépare une entrée au Ciel.

Marc Antoine

J'en crains l'issue.

Don Alfonce

Le Commandeur dormant, que peut-il m'arriver ?

Marc Antoine

Et s'il vient voir sa nièce, il vous pourra trouver.

Don Alfonce

Et si le Ciel tombait ? Vois-tu, laisse-moi faire, La Fortune et l'Amour ont soin du téméraire ; Suis-moi dans le Balcon, où tu feras le guet.

Marc Antoine

Dieu nous veuille garder d'avoir pis que Japhet ; Ô qu'il est mal aisé quand on sert un jeune homme De dormir tous les jours à l'aise et de bon somme.

Acte V

Scène 1

Don Alvare, Don Japhet

Don Alvare

L'Alezan est fougueux.

Don Japhet

Il ne me plaît donc pas.

Don Alvare

Il ne vous faudrait donc qu'un bon cheval de pas.

Don Japhet

Fort bien, et qui pourtant donnât quelques courbettes : Je hais fort les chevaux qui portent des bossettes : J'en voudrais un qui fût entre triste et gaillard, Qui tînt fort de la Mule, et fort peu du Bayard.

Don Alvare

J'en chercherai quelqu'un doux comme une litière.

Don Japhet

Mon dessein entre nous, menace de la bière ; Ne puis-je pas porter quelque bonne arme à feu, Afin de mieux tirer mon épingle du jeu ?

Don Alvare

Ce serait un coup sûr : mais ce n'est pas la mode.

Don Japhet

Quoi, l'usage prévaut ? Ô sottise incommode? En chose où le péril paraît de tous côtés, On peut fort bien passer sur les formalités. Et si quelque taureau vient à moi comme un foudre, Puisqu'un vilain taureau peut un homme découdre, Ne peut-on pas alors se tirer à quartier ?

Don Alvare

Ce serait l'action d'un lâche Cavalier.

Don Japhet

Ce serait l'action d'un Cavalier bien sage.

Don Alvare

Laissez votre sagesse, et montrez du courage.

Don Japhet

Je n'en montre que trop, et l'arme que j'aurai, Que sera-ce ?

Don Alvare

Une lance au bois peint et doré.

Don Japhet

Je veux entrer en lice avec la hallebarde.

Don Alvare

Hallebarde contre un taureau, Dieu vous en garde.

Don Japhet

Et qu'on pourrait-on dire?

Don Alvare

On s'en moquerait fort.

Don Japhet

S'en moquera-t-on moins quand on me verra mort ?

Don Alvare

Souvenez-vous au reste en frappant de la lance, De choisir bien l'épaule.

Don Japhet

Et pourquoi non la panse? Et plus large, et plus tendre, et plus belle à frapper. Où l'on peut ajuster cent coups sans se tromper.

Don Alvare

Cela n'est pas permis.

Don Japhet

Ô le maudit usage !

Don Alvare

Monsieur encore un coup, ayez bien du courage, Et le reste ira bien.

Don Japhet

J'ai peur qu'il aille mal: Car un Taureau n'est pas un traitable animal.

Don Alvare

En peu de mots, voici ce que vous devez faire, Vous entrerez en lice hardi, non téméraire ; Votre lance en l'arrêt, ferme dans les arçons, Et rendant le salut aux dames des balcons.

Don Japhet

Et puis après j'irai chercher des coups de cornes ; Ô que mon sot dessein rend tous mes esprits mornes ! Je voudrais de bon coeur être sans Marquisat, Et pouvoir m'exempter de ce maudit combat : Adieu je vais m'armer, si jamais j'en échappe, Je veux que l'on me berne, en cas qu'on m'y rattrape.

Scène 2

Don Alvare, Elvire

Don Alvare

Hé bien, ma chère Elvire, ai-je encor à languir ?

Elvire

Ma Mère est un esprit qui ne peut revenir, Nous n'obtiendrons jamais ce que nous voulons d'elle, Qu'elle ait de mon frère une bonne nouvelle ; S'il ne revient bientôt nous espérons en vain.

Don Alvare

Il faut l'aller chercher, et partir dès demain : S'il est en quelque endroit des lieux que le Ciel couvre, Il sera bien caché si je ne le découvre : Mais il est mort, Elvire ?

Elvire

Hélas j'en ai grand peur ! Car ma Mère en mourrait sans doute de douleur.

Don Alvare

Vous me commandez donc de chercher votre frère.

Elvire

C'est l'unique remède à nos maux salutaire.

Don Alvare

Mais aussi vous quitter !

Elvire

Mais Alvare, il le faut, Sa mort, ou son retour vous ramènent bientôt.

Don Alvare

Bien donc, pour vous rejoindre il faut que je vous quitte.

Elvire

Votre action Alvare, aura tout son mérite, Vous trouverez un frère, et vous aurez sa soeur.

Scène 3

Harangueur, Don Alvare, Elvire

Harangueur

Ha Seigneur Don Alvare, un horrible malheur Aujourd'hui nous prépare une histoire tragique.

Don Alvare

Quoi donc Seigneur Pedro ?

Harangueur

Ce fou mélancolique Avait un Secrétaire en habit d'écolier ; Ce n'en était pas un, c'était un cavalier, Éperdument épris d'amour pour Léonore.

Don Alvare

Elle l'aime ?

Harangueur

Elle l'aime, et même elle l'adore : Ce bienheureux Amant, dans sa chambre introduit Où vraisemblablement il a passé la nuit, Fait bien voir qu'elle l'aime, et qu'elle en est aimée.

Don Alvare

Et comment l'a-t-on su ?

Harangueur

Sa chambre mal fermée Les a laissé surprendre à notre Commandeur ; Soit qu'il fût averti ; soit que le seul malheur Ait conduit notre Maître à voir son infamie, Lorsqu'il pensait trouver une nièce endormie, Il ne s'est point troublé le téméraire Amant ; Aux cris du Commandeur, nos gens en un moment Sont venus bien armés au secours de leur Maître, L'autre valet du fou, camarade peut-être, De ce jeune écolier, s'est mis à son côté, Et lui sans s'effrayer de l'inégalité, A fait tout ce qu'eût fait le plus brave des hommes ; Oui, jamais il n'en fut en la terre où nous sommes : De plus vaillant que lui : c'est un Roland, un Cid ; Il a blessé nos gens du plus grand au petit ; Notre Commandeur même est blessé dans l'épaule : Enfin on a saisi cet Amadis de Gaule, Et sous son jupon noir qui le décréditait, Non sans étonnement, on a vu qu'il portait Un riche vêtement, non d'un homme ordinaire, Mais bien d'un grand Seigneur, soi-disant Secrétaire : Quoique pris on l'a vu conserver sa fierté, Comme un jeune Lion dans les fers arrêté : Madame Léonor dans sa chambre est pâmée, Où notre Commandeur l'a lui-même enfermée.

Elvire

Quel étrange malheur ?

Harangueur

Je crois que le voici.

Scène 4

Don Alfonce, Le Commandeur, Elvire

en habit de Cavalier et lié

Don Alfonce

Quand je devrais mourir.

Le Commandeur

Tu dois mourir aussi.

Don Alfonce

J'en aurais fait mourir devant ma mort bien d'autres, À moins d'être accablé du grand nombre des vôtres.

Le Commandeur

Exécrable assassin.

Don Alfonce

Mon crime est mon Amour, Je serai trop heureux quand je perdrai le jour.

Le Commandeur

Tu n'es qu'un imposteur.

Don Alfonce

Je suis un misérable.

Le Commandeur

Et mon infâme nièce.

Don Alfonce

Est un ange adorable.

Le Commandeur

Ha je la punirai, je le dois, je le puis.

Don Alfonce

Oses-tu sans respect parler d'elle où je suis ? Si je n'étais, lié, ta bouche criminelle Ne hasarderait pas des blasphèmes contre elle.

Le Commandeur

Méchant, tu l'as séduite ; et ta condition Est chose supposée, et pure invention.

Don Alfonce

Il est vrai Commandeur, j'ai ta nièce séduite, Nous devions elle et moi demain prendre la fuite ; Je l'adore, elle m'aime, et m'a donné sa main, Que n'exécutes-tu ton Arrêt inhumain ? Sa bouche d'un soupir rendra ma mort heureuse ; C'est là l'ambition de mon âme amoureuse, Si mon trépas lui coûte une larme, un soupir, Je mourrai de l'Amour le glorieux Martyr.

Le Commandeur

Je te ferai mourir au milieu des supplices.

Don Alfonce

Les plus cruels tourments me seront des délices, Puisqu'ils me serviront vers elle à mériter.

Le Commandeur

Dis ton nom, scélérat, ou je te vais planter Ce poignard dans le sein.

Don Alfonce

C'est toute mon envie, Si je perds Léonore, ai-je affaire de vie ? Délivre-moi le bras, donne-moi ton poignard, Tu me verras percer mon coeur de part en part ; Tu veux savoir mon nom, je le saurais bien taire Au bien de mon Amour s'il était nécessaire, Pour la peur de cent morts je ne dirais pas, Un Amant comme moi ne craint point le trépas : Mais pour justifier ma flamme, il le faut dire, Je m'appelle Enriquez, voilà ma soeur Elvire, Et ma Mère est ici malade, et moi je suis Prêt de te satisfaire autant que je le puis : Si ce que je te dis t'irrite davantage, Exerce dessus moi ton poignard et ta rage.

Elvire

Ha mon frère !

Don Alfonce

Ha ma soeur, laisse-moi donc parler ! Que délibère-t-on ? Je suis tout prêt d'aller Pour réparer ma faute épouser Léonore, Ou bien perdre le jour, que sans elle j'abhorre, Et je répète encor que je bénis mon sort, Si mon Ange visible a regret en ma mort.

Le Commandeur

Le valet de Japhet étant un Don Alfonce, Vous délier moi-même est toute ma réponse, Vous priant d'oublier tout ce qui s'est passé.

Don Alfonce

C'est à vous d'oublier, vous êtes l'offensé.

Le Commandeur

J'espère qu'entre nous finira la querelle, Vous donnant Léonore, et mon bien avec elle.

Don Alfonce

C'est m'élever au Trône en me tirant des fers, Et me porter au Ciel au sortir des Enfers.

Le Commandeur

Que l'on aille quérir ma nièce.

Elvire

Hélas mon frère ! Que vous avez coûté de larmes à ma mère ?

Don Alfonce

J'aurai peine à fléchir son esprit absolu, Qui ne démord jamais de ce qu'elle a voulu.

Le Commandeur

Nous obtiendrons tout d'elle, une juste prière, Parmi les gens d'honneur ne se refuse guère.

Don Alfonce

Elle pourrait sans doute en une autre saison Se plaindre de son fils avec juste raison. Je devais épouser sa nièce, elle était belle, Je pouvais espérer de grands biens avec elle : Mais peut-on éviter la volonté des Cieux ? Et peut-on s'exempter du pouvoir de deux yeux ? Pouvais-je deviner qu'en allant à Séville, J'entrerais dans les fers d'une divine fille ? Et suis-je dans les fers où les beaux yeux m'ont mis, En l'état de tenir ce que j'avais promis ?

Scène 5

Foucaral, Le Commandeur, Don Alvare, Léonore, Don Alfonce, Elvire

Foucaral

Messieurs, or écoutez le malheur effroyable, Qui vient d'assassiner Don Japhet misérable.

Le Commandeur

Le Taureau l'a-t-il mal traité ?

Foucaral

Vous l'avez dit, Il s'est mis sur les rangs aussi vaillant qu'un Cid ; Un taureau mal appris qui l'a vu dans la place, A pris aversion pour sa tragique face ; Et l'a suivi longtemps les cornes dans les reins ; Le vaillant champion sans songer à ses mains, Voyant que le taureau le poursuivait si vite, A de la selle en bas bientôt changé de gîte ; L'impertinent taureau le voyant piéton, Est allé droit à lui sans craindre son bâton ; Et le brave Japhet, voyant ses grandes cornes, S'est présenté trois fois pour transgresser les bornes ; Le peuple mal courtois a dit, nescio vos ; Cependant l'animal a pris son homme à dos : Et les cornes s'étant en grègue embarrassées, L'infortuné Japhet, et ses belles pensées, Ayant été longtemps dans l'air bien secoué, (Sans cornade pourtant, dont le Ciel soit loué) S'est à la fin trouvé couché sur la poussière, Foulé de coups de pieds d'une étrange manière : On le remporte à quatre, et je viens tout exprès Vous faire le récit de ce triste succès : Mais notre Secrétaire est vêtu comme un Prince, Que diable a-t-il donc fait de son justaucorps mince ?

Don Alvare

Don Roc Zurducaci n'est plus un écrivain, Il épouse aujourd'hui Léonore, ou demain ;

Foucaral

Et mon maître ?

Don Alvare

Et ton Maître, il prendra patience.

Foucaral

Cela nuira beaucoup à sa convalescence : Comme un valet toujours dit tout ce qu'il a vu, Je m'en vais lui conter la chose à l'impourvu.

Léonore entre.

Le Commandeur

Ma nièce, approchez-vous, dedans la promptitude Je vous ai tantôt fait un traitement bien rude : Mais je crois me remettre assez bien avec vous, En vous faisant présent d'un si parfait Époux.

Léonore

Votre bonté me rend et muette et confuse, Et mon crime est si grand.

Le Commandeur

Votre choix vous excuse : Monsieur, je vous la donne.

Don Alfonce

Et moi je la reçois, Comme un bien, qui me rend aussi riche qu'un Roi.

Le Commandeur

Il faut aller trouver votre mère, et j'espère Que nous obtiendrons tout d'une si bonne mère.

Elvire

Ce bien heureux Hymen va la ressusciter.

Le Commandeur

Et vous et Don Alvare, y pourrez profiter.

Don Alvare

Si vous vous en mêlez la chose est fort facile.

Le Commandeur

Et de plus elle est juste, autant qu'elle est utile.

Scène 6

Foucaral, Don Japhet Armé De Toutes Pièces, Don Alfonce, Don Japhet

Foucaral

Place Messieurs, je viens vous trouver à grands pas, Mortel avant-coureur de quatre ou cinq trépas ; Pour vous signifier que la fureur dans l'âme, Don Japhet courroucé vient chanter votre gamme.

avec une lance

Don Japhet Armé De Toutes Pièces

Où se cachera-t-il, ce Commandeur maudit, Qui dans un même jour a son dit et dédit ? Ha te voilà vieux fou, sans honneur sans parole, Maître de valets fous, Oncle de nièce folle ! Et tu ris grand vilain ? Et tu m'as mal traité ? Et tes valets ont pris la même liberté ? Cependant qu'au péril de cent mille cornades, Je combats des Taureaux à grands coups de lançades, Tu me ravis ta nièce, ignorant, affronteur ; En faveur d'un valet qui n'est qu'un imposteur : Elle aurait succédé dans ma couche honorable, À ma chère Azatèque une Reine adorable : Et traître tu la fais femme d'un écrivain, D'un grand faquin qui vit du travail de sa main ? De fourbe le plus grand qui soit dans la Castille, Est-ce pour tes beaux yeux qu'on s'expose en soudrille ? Ne contes-tu pour rien d'être venu d'Orgas ? Et suis-je un homme à perdre, et mon temps et mes pas ? Si je n'étais Chrétien (mais le Christianisme) Me défend d'entreprendre un sanglant cataclysme, Si je n'étais Chrétien, Commandeur effronté, Je t'aurais dépaulé, décuissé, détêté ; Si je n'avais eu peur de m'accabler moi-même, J'aurais fait le Samson dans ma fureur extrême ; J'aurais mis ton château tout sens dessus dessous, Ton renifleur et toi, ta nièce, et son époux : Si tu m'avais tenu la parole promise, Je lui donnais mon bien, je la faisais Marquise, Moi parent de César, moi Marquis, moi Japhet J'allais faire l'esclave, et j'aurais fort mal fait : Mais que je sache encor pourquoi d'un secrétaire Cette jeune indiscrète, est l'injuste salaire ; Est-ce pour les profits du Secrétariat, Qui ne lui vaudra pas par an demi ducat ?

Don Alfonce

Monseigneur Don Japhet.

Don Japhet

Vitement, qu'on me l'ôte Ce perfide valet.

Don Alfonce

Je confesse ma faute : Mais lorsque vous saurez que j'étais Cavalier, Que l'amour m'a fait prendre un habit d'Écolier, Et que j'étais aimé de ma belle Maîtresse ; Vous ne me croirez plus d'âme double et traîtresse, Et vous pardonnerez.

On lui corne aux oreilles avec une trompe de postillon.

Don Japhet

Maudit soit le Cornet. C'est bien encore pis que le coup de Mousquet. Qui diable es-tu ?

Scène 7

Courier, Don Japhet, Le Commandeur, Foucaral

Courier

Je suis le Courier ordinaire De votre grand César.

Don Japhet

Qui t'amène ?

Courier

Une affaire Qui vous importe fort.

Don Japhet

Parle, et ne corne pas, On je t'étranglerai.

Courier

Parlerai-je tout bas ?

Don Japhet

Pourquoi faquin ?

Courier

De peur de vous rompre la tête.

Don Japhet

Et tu viens de la rompre abominable bête, Parle donc vitement ?

Courier

Je n'ai point à parler.

Don Japhet

Et pourquoi non bourreau, que je dois étrangler ?

Courier

Parce que ce paquet de tout vous doit instruire.

Don Japhet

Lis-le donc vitement.

Courier

Je n'ai su jamais lire.

Don Japhet

Qu'un autre lise donc.

Courier

Je le sais tout par coeur.

Don Japhet

Fais-en donc le récit.

Courier

De par moi l'Empereur.

à part

Don Japhet

De ce visage-là je garde quelque idée, Et j'ai vu quelque part cette face ridée.

Courier

L'héritier du Soleil, le grand Mango Capac, Souverain du pays d'où nous vient le Tabac, Prit Coïa Mama sa soeur en Mariage, Du pays du Pérou la fille la plus sage ; Du Valeureux Mango, de la belle Coïa Est sortie en nos jours l'Infante Ahihua ; Elle arrive à Madrid pour être baptisée, De mon Cousin Japhet qu'elle soit l'Épousée ; Je leur donne un impôt que j'ai mis depuis peu, Tant sur les Perroquets qui sont couleur de feu, Que sur les Lamantins du grand Fleuve Orillane, Et mes prétentions sur la riche Guyane.

Don Japhet

Le traître de Courier ressemble au Renifleur, Faites-moi voir un peu le seing de l'Empereur.

Courier

Le voilà bien écrit de sa dextre Royale.

Don Japhet

Il n'en faut point douter.

Courier

La Dame Occidentale A deux vaisseaux chargés de précieux bijoux, De gorges de Griffons, de peaux de Loups-garous De baume gris de lin, de Vezugues musquées, De grandes pièces d'or non encor fabriquées.

Don Japhet

Bon cela.

Le Commandeur

De Guenons qui parlent Portugais, De gros diamants bruns, et de rubis balais.

Don Japhet

Est-ce tout ?

Le Commandeur

Ce n'est pas là la centième partie. Mais il faut faire grâce à votre modestie.

Don Japhet

Mais ne seriez-vous point ce maudit renifleur, Ou du moins le parent de ce mauvais railleur ? Si ce malheureux-là m'avait fait le message, Je romprais là-dessus tout net un mariage, L'Empereur mon Cousin s'en dût-il offenser. Hé bien la belle Iris, vous pouviez bien penser Qu'un homme comme moi ne manque point de femme, Vous avez avec nous un peu fait la grand Dame, Je m'en vais épouser l'Infante Ahihua, Qui me va réjouir comme un Alléluia : Et vous son cher galant, jadis mon Secrétaire, Vous m'avez fait du bien, en me pensant mal faire, Je vous sais fort bon gré de m'avoir supplanté, Coquettes et cocus ont grande affinité, Coquettes avec Coquet ne trouve pas son compte, Et Coquet de Coquette a toujours de la honte ; Vous avez bien joué le Roc Zurducaci, Vous en êtes content, et je le suis aussi : Et vous le Commandeur qui me l'aviez promise, Un grand fourbe est gîté dedans votre chemise ; Certains petits discours parvenus jusqu'à moi, Me font beaucoup douter de votre bonne foi ; Vos fréquents compliments, votre reniflerie, L'affaire du Balcon, et la mousqueterie, Tout cela contre vous fait un procès-verbal, Qui vous condamne d'être à jamais animal, Si ce n'est qu'un Japhet doit mépriser l'offense, César est son Parent, malheur à qui l'offense, Je pars pour aller voir un Ange du Pérou.

Le Commandeur

Vous n'y pouvez aller sans savoir bien par où ; Un ordre m'est venu de César qu'on doit suivre, Quatre mille ducats dans huit jours on me livre, Que l'on doit employer à faire votre train.

Don Japhet

Tout de bon ?

Le Commandeur

Vous verrez l'ordre écrit de sa main : Cependant, Monseigneur, votre noble Présence Prendra part s'il lui plaît à la réjouissance.

Don Japhet

Je suis donc votre avis, et ne m'en irai pas : Foucaral, fais venir mon bagage d'Orgas.

Foucaral

Il est déjà venu sans mulets ni charrette, J'ai tout dans un chausson au fonds de ma pochette.

Le Commandeur

Allons voir votre mère, et tâchons d'obtenir Qu'elle veuille aujourd'hui vos souffrances finir, Le Seigneur Don Japhet honorera vos Noces, Et puis après ira suivi de vingt Carrosses Recevoir dans Madrid l'infante Ahihua, Qui vient de Père en fils, de Capac et Coïa.

Don Japhet

Soit ; aussi bien mon train n'est pas chose encore prête, Mais point de renifleur, ou je trouble la fête.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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