Acte I
Scène 1
Béatrix, Léonor de Gusman
Béatrix
Madame, c'est courir beaucoup, et ne rien prendre, Pour moi, je n'en puis plus, je commence à me rendre, Si vous vouliez un peu regagner la maison, Vous ne feriez pas mal.
Léonor de Gusman
Béatrix a raison De se lasser enfin de prendre tant de peine ; Mais elle ne sait pas le sujet qui me mène.
Béatrix
Vous ne le savez pas aussi.
Léonor de Gusman
Je le sais bien ; Mais trop pour mon repos.
Béatrix
Trop aussi pour le mien, Moi qui croyais marcher des mieux pour une fille, Qui l'aurais disputé contre un porte-mandille : Je confesse pourtant que vous allez du pied Comme moi, pour le moins, voire mieux de moitié ; Pour moi je ne vais plus quasi que d'une fesse ; Car vous ne parlez point, et vous rêver sans cesse. Madame, encore un coup, je ne puis tant aller, Si je n'ai quelquefois le plaisir de parler : Mais pourvu que je parle, et que l'on me réponde J'irai sans me lasser jusques au bout du monde.
Léonor de Gusman
Oui, Béatrix, un peu de conversation, J'y consens, et t'écoute avec attention.
Béatrix
Discourons donc un peu, mais qu'il ne vous déplaise Du sujet qui vous fait sans carrosse et sans chaise, Sans Écuyer, sans gens, sans suite, sinon moi, Courir le long du jour sur le pavé du Roi. Je ne m'ingère point de condamner la chose Devant que la savoir : mais l'effet qu'elle cause Ma lassitude à part, je ne le puis louer : Car ma chère maîtresse, il vous faut avouer Que depuis quatre jours que vous courez la rue, Et faites malgré moi de la Dame inconnue, Si c'est avec dessein qu'il a mal réussi, Et si c'est sans dessein que les fous font ainsi, Vous ne savez pas bien ma foi ce que vous faites, Que dira-t-on de vous, si l'on sait qui vous êtes ? Vous qui dites toujours, mon Dieu que dira-t-on ? Vous qui dites toujours, le trouvera-t-on bon ? Qui de tout et partout faites la scrupuleuse, Ne redoutez-vous point qu'on vous nomme coureuse, Car ce nom-là vous est (sauf votre honneur) bien dû, Si vous courrez ainsi toujours à corps perdu : Et ne songez-vous point aux langues de vipère, Qui tondent sur un oeuf, qui de tout font mystère ; Les uns diront du moins que vous perdez le sens, Les autres plus, selon qu'ils seront médisants : Moi, qui chéris l'honneur autant, et plus qu'un autre, Que fera-t-on au mien, si l'on s'attaque au vôtre, Puisque l'on dit toujours, tel maître, tel valet ?
Léonor de Gusman
Je n'attendais pas tant de ton esprit follet, Mais puisque je te trouve aujourd'hui si morale : Je te veux croire aussi d'une âme assez loyale, Pour apprendre de moi le sujet important, Qui me fait tant courir, et qui te lasse tant ; Écoute donc.
Béatrix
Vraiment, Madame, si j'écoute, Je choisirais plutôt de ne voir jamais goutte, Que de n'écouter pas un important secret : C'est mon plus grand plaisir, mais j'ai l'esprit discret.
Léonor de Gusman
Sache donc, Béatrix, que j'aime.
Béatrix
Est-il possible ? Je vous en aime mieux, il faut être sensible, Pour moi, je vous croyais plus dure qu'un Rocher : Mais puisque je connais que l'on vous peut toucher, Si pour vous y servir, il ne faut que ma vie, Madame, assurez-vous que vous serez servie.
Léonor de Gusman
Mais je suis, Béatrix, malheureuse à tel point, Que j'aime un Cavalier.
Béatrix
Qui ne vous aime point.
Léonor de Gusman
Non, mais qui ne sait pas, que pour lui je soupire.
Béatrix
Le malheur n'est pas grand, il ne faut que lui dire.
Léonor de Gusman
Et comment Béatris ?
Béatrix
C'est moi qui lui dira, Reposez-vous sur moi, Dieu nous assistera, Quand c'est à bonne fin, l'oeuvre n'est pas mauvaise. Ha ! Vraiment, il vaut mieux aimer chaud comme braise, Que haïr son prochain, et lui faire le froid, Madame, il faut aimer ce qu'aimable l'on croit, Et ne prétendre pas aussi pour être aimable, Qu'on ait droit de laisser périr un misérable, Quand votre Amant serait plus fier qu'un Narcissus, J'en viendrais bien à bout, j'en aurais le dessus : Et si je ne tiens pas la chose difficile, Comment trouverait-il qui vous vaille en la ville ? Nommez-le seulement, je vous le rends rendu, Et quand pour son mérite il ferait l'entendu, (Car je ne doute point qu'il n'en n'ait plus qu'un autre, Puisqu'il a le pouvoir d'assujettir le vôtre). Nous avons pour gagner les superbes Amants Des secrets aussi forts que des enchantements : Mais pour vous, que le ciel a faite toute belle, Vous n'avez qu'à jouer un peu de la prunelle ; Vous n'avez qu'à lui faire une fois les yeux doux, Vous le verrez bientôt embrasser vos genoux. Belle, riche d'esprit, noble, avec tous ces charmes, Vous avez des désirs qui vous coûtent des larmes ; C'est à vous bien plutôt à donner des désirs, Qui causent de l'extase, ou bien des déplaisirs : Selon que vous serez en humeur de bien faire, Il sera trop heureux, Madame, de vous plaire.
Léonor de Gusman
Ho, ho, la Béatrix, qui t'en a tant appris ? Je ne connaissais pas ton mérite et ton pris, Je ne pensais avoir qu'une simple servante, Et tu t'es découverte une fille savante.
Béatrix
Je puis parler d'amour, puisque j'en ai tâté, Et vous y puis servir puisque j'en ai traité : Mais depuis un certain, qui mourut à la guerre, Je ne prends plus plaisir aux choses de la terre : Que maudit soit le jour que premier je le vis, Si mon cruel destin ne me l'avait ravi, Je ne me verrais pas une simple soubrette : Mais Dieu l'a bien voulu, sa volonté soit faite ; Parlons de votre affaire, et me contez un peu Comment, quand, et par qui votre coeur a pris feu.
Léonor de Gusman
Ce fut un peu devant que nous fussions ensemble ; Dieux ! À ce souvenir, je frissonne, et je tremble, Un jour qu'il fit fort beau, j'allai me promener Aux champs, où j'avais fait apprêter le dîner, J'avais pris avec moi, quatre de mes amies, Après dîner étant toutes cinq endormies, En attendant le frais, laissant passer le chaud, Un effroyable bruit me réveille en sursaut, Je me lève, et ne vois dans la chambre paraître Qu'une épaisse fumée, à travers la fenêtre, Je vois le Ciel en feu, qui me remplit d'effroi : Je tombe évanouie, et si fort hors de moi, Que qui m'eût vue alors, m'eût cru aisément morte, Le feu gagnait déjà l'escalier, et la porte, Ces Dames, qui m'avaient laissée en ce danger, (La peur les avait bien empêché d'y songer) Versaient assez de pleurs, faisaient assez de plaintes, Et je jurerais bien qu'elles n'étaient pas feintes, Offraient assez d'argent, mais à me secourir, Chacun faisait le sourd, de crainte de mourir, Alors qu'un Cavalier conduit par mon bon Ange, Arrive, est informé de ce malheur étrange, Ces Dames en pleurant, lui content mon malheur, Et lui, fut-il jamais de pareille valeur ! Fut-il jamais vertu comparable à la sienne ? Met sa vie en hasard pour secourir la mienne, Saute sans hésiter, de son carrosse en bas, Passe au travers du feu qui ne l'épargne pas, Monte vite en la chambre, ou plutôt il y vole, Cette belle action dehors passe pour folle, On le plaint, on le croit aussi perdu que moi, Lorsqu'on le voit sortir, me traînant après soi, Le poil brûlé, le teint tout noirci de fumée, Il ne s'en alla point tant qu'il me vit pâmée ; Mais sitôt qu'il me vit reprendre mes esprits, Sans que son action reçût le moindre prix, Je confesse en cela que l'on fit une faute, Et par là j'ai bien vu qu'il a l'âme bien haute, Sans se faire de fête, ou se faire valoir, Sans qu'il me soit depuis seulement venu voir, Il s'éloigna de nous, ce bel Ange visible, Juge si j'en reçus un déplaisir sensible, Alors qu'on m'eût appris ce que je lui devais, C'est ce qui m'a réduite au point où tu me vois, C'est ce qui m'a depuis fait verser tant de larmes, Et donné sur mon coeur tant de force à ses charmes, Que rien ne me paraît aimable comme il est, Après lui dans la Cour personne ne me plaît, Soit qu'il soit trop aimable, ou moi trop susceptible D'un amour, qu'à chasser j'ai fait tout mon possible, Car je l'ai vu depuis, cet aimable vainqueur ; Mais je ne l'ai pu voir qu'aux dépens de mon coeur, Mais je ne l'ai pu voir sans en être amoureuse, Et de plus, Béatrix, jalouse, et furieuse ; Ne désapprouve point ces mouvements jaloux Je l'ai vu depuis peu dans l'Église à genoux, Discourant en secret avec une inconnue, Que mon Page suivit jusques dans cette rue, Et c'est pourquoi j'y viens depuis deux ou trois jours, Et ce qui m'y fait faire avec toi tant de tours, Mais j'aperçois venir le plus fâcheux des hommes, Je suis au désespoir, s'il connaît qui nous sommes, C'est un homme choquant, un homme sans raison.
Béatrix
Entrons sans marchander dedans cette maison, J'en vois sortir, me semble, une femme assez belle.
Léonor de Gusman
Mon Dieu ! Sans la connaître.
Béatrix
Et vous mangera-t-elle ? Allez, allez, Madame, et parlez hardiment, Il ne vous en saurait coûter qu'un compliment.
Scène 2
Léonor de Gusman, Hélène de Torres
Léonor de Gusman
Madame, n'ayant pas l'honneur de vous connaître Vous n'approuverez pas ma liberté, peut-être, Mais vous ne pouvez pas avoir tant de beauté Que vous n'ayez beaucoup de générosité : Ce Cavalier qui vient me poursuit, il m'importe D'éviter son abord, je crois qu'à votre porte Je rencontre à propos un lieu de sûreté, Où je ne craindrai point son importunité.
Hélène de Torres
À votre seul abord, sans voir votre visage, Je vous accorderais encore d'avantage, Approchez-vous, Madame, et ne redoutez rien.
Scène 3
Don Juan Bracamont, Léonor de Gusman, Hélène de Torres
Don Juan Bracamont
En vain vous vous cachez, je vous reconnais bien, Pourquoi me fuyez-vous, ingrate Léonore ? Ah ! C'est trop maltraiter celui qui vous adore, Et qui pourtant est prêt de se mettre à genoux S'il a pu vous déplaire en courant après vous.
Léonor de Gusman
Oui ! Seigneur Don Juan, c'est moi, je le confesse ; Quel plaisir prenez-vous à me fâcher sans cesse ? Pensez-vous emporter par obstination : Ce qu'on ne peut gagner que par affection, Mon humeur, dites-vous est une chose étrange, Quand Dieu vous aurait fait aussi parfait qu'un Ange, Quand il vous aurait fait un objet plein d'appas, Avecque tout cela vous ne me plairiez pas ; De cette aversion, vous demandez la cause, C'est vous seul qui pouvez en savoir quelque chose, Puisque cette cause est, ainsi que je le crois, Et selon l'apparence, en vous plutôt qu'en moi, Pour donner de l'amour, le secret est de plaire, Vous ne me plaisez pas, que pensez-vous donc faire ? Vous m'offrez votre coeur en échange du mien, Pourquoi changer mon coeur, si je m'en trouve bien, Et quand je voudrais bien le changer pour un autre, Êtes-vous assuré que je prisse le vôtre ? Parce que vous m'aimez, vous dois-je aimer aussi. Est-ce bien raisonner que de conclure ainsi ? Vous m'aimez, dites-vous, car je suis bien aimable, Si vous ne m'êtes pas en cela comparable, Si vous n'êtes aimable autant que je le suis ; C'est me demander trop, et plus que je ne puis, Et c'est sur ce sujet tout ce que je puis dire.
Hélène de Torres
Je ne vois pas pour vous grande matière à rire : Mais bien à composer de pitoyables Vers Contre la dureté de ce sexe pervers, Contre les cruautés de ces méchantes femmes, Qu'on devrait assommer à grands coups d'épigrammes.
Don Juan Bracamont
Ah ! Madame, c'est trop avoir de cruauté, Railler un malheureux, c'est une lâcheté ; Mais de ce procédé, quoiqu'il soit bien étrange, Si vous me procurez un regard de mon Ange, Je vous promets, Madame, et je vous le tiendrai, Que comme d'un bienfait je m'en ressouviendrai.
Léonor de Gusman
Et mon Dieu, Don Juan, lorsque vous m'aurez vue, Quel plaisir pensez-vous recevoir de ma vue, Je vous regarderai comme un persécuteur.
Don Juan Bracamont
Est-ce persécuter que de donner son coeur ?
Léonor de Gusman
Entendrai-je toujours dire la même chose ?
Hélène de Torres
Encore que je sois suspecte en cette cause, Sachez mon Cavalier, qu'aimer sans agrément C'est dépenser son bien très inutilement, C'est n'être pas trop bien avec sa destinée, Et dès ce monde ici vivre en âme damnée, Ce qui de vous étant de près considéré, Laissez Madame en paix, et me sachez bon gré, De vous avoir donné cet avis salutaire.
Don Juan Bracamont
Je veux suivre un avis au vôtre tout contraire, Et que je plaise, ou non, servir jusqu'à la mort Cette ingrate beauté, de qui dépend mon sort, Le temps pourra changer son humeur de tigresse.
Léonor de Gusman
N'espérez rien du temps qu'une triste vieillesse La chute des cheveux, et la perte des dents, Et parce qu'avec vous je passe mal le temps, Et que Madame en est sans doute importunée, Allez pester plus loin contre la destinée.
Don Juan Bracamont
Madame, l'attendrai plutôt jusqu'à demain, Que je n'aie l'honneur de vous donner la main Jusqu'à votre demeure.
Léonor de Gusman
Et moi pour m'en défendre J'espère vous lasser en vous faisant attendre.
Hélène de Torres
Vous voulez donc, Monsieur, assiéger ma maison ?
Don Juan Bracamont
Vous êtes contre moi, Madame.
Hélène de Torres
Avec raison. Vit-on jamais user de telle violence ? Si quelqu'un m'avait fait une pareille offense ; Mais je vois Don Diègue, il vient tout à propos.
Léonor de Gusman
Ha Béatris ! C'est lui qui trouble mon repos,
Hélène de Torres
Vous ne voulez donc pas laisser en paix Madame ?
Don Juan Bracamont
Vous voulez donc qu'un corps s'éloigne de son âme.
Hélène de Torres
Je ne puis plus souffrir tant d'incivilité, Don Diègue, de grâce, ayez la charité De vouloir délivrer une Dame assiégée, À quoi je suis aussi par honneur engagée.
Scène 4
DON DIÈGUE de Mendoce, Hélène de Torres, Don Juan Bracamont
DON DIÈGUE de Mendoce
Et Madame qui donc vous fait la guerre ainsi ?
Hélène de Torres
C'est Monsieur.
DON DIÈGUE de Mendoce
Don Juan, puis-je croire ceci ?
Hélène de Torres
J'étais dessus ma porte, une Dame inconnue, Avecque sa Suivante à la hâte est venue, Se sauver près de moi pour éviter l'abord De Monsieur que voilà, qui la courait bien fort, Il l'aime, à ce qu'il dit, elle ne l'aime guères, Elle lui vient de dire en paroles bien claires, Lui, sans se rebuter de sa sévérité, La veut accompagner contre sa volonté. Son importunité m'a semblé bien étrange ; Et c'est peu respecter ce qu'il nomme son Ange, Je l'ai voulu prier, je n'ai rien obtenu, C'est où nous en étions quand vous êtes venu.
DON DIÈGUE de Mendoce
Ah ! Seigneur Don Juan, nous devons tout aux Dames, Les hommes ne sont nés que pour servir aux femmes.
Don Juan Bracamont
Ce que vous dites là, qui le sait mieux que moi : Mais lorsque j'ai pensé faire ce que je dois, Lui présenter la main pour la mener chez elle, Elle m'a refusé, l'ingrate, la cruelle, Elle a fait l'inconnue, et m'a caché ses yeux, Après deux ans entiers que je brûle pour eux, À la fin la fureur suivra la patience.
DON DIÈGUE de Mendoce
Prétendez-vous vous faire aimer par violence ? L'amour se doit gagner, et ne se peut ravir, Si vous le trouvez bon, je m'offre à vous servir, Demain si vous voulez, je lui rendrai visite.
Don Juan Bracamont
Je suis au désespoir.
DON DIÈGUE de Mendoce
Un homme de mérite Doit espérer toujours.
Don Juan Bracamont
Ah ! L'ingrate beauté A trop peu de justice, et trop de cruauté, J'ai juré de la voir, je ne puis sans offense...
DON DIÈGUE de Mendoce
Don Juan, en amour le voeu d'obéissance, Va devant tes serments. Allons.
Don Juan Bracamont
Je le veux bien, Vous promettez beaucoup, mais je n'espère rien.
Scène 5
Hélène de Torres, Léonor de Gusman
Hélène de Torres
Il s'en va bien fâché, le pauvre misérable, Vous ne me tiendrez pas une rigueur semblable, Je verrai ces beaux yeux qui lui font tant de mal, Et votre amant s'en va devenir mon rival
Léonor de Gusman
Me montrer, ce n'est pas le moyen de vous plaire, Mais vous obéissant, je ne saurais mal faire.
Hélène de Torres
Ha ! Vraiment je l'excuse au lieu de le blâmer, Il ne vous a pu voir, et s'empêcher d'aimer, Ou trouvez le moyen de vous rendre invisible, Ou laissez-vous aimer.
Léonor de Gusman
Madame, est-il possible ? Lorsque vous me raillez assez visiblement, Que vous gagniez pourtant mon coeur absolument ? Vous m'avez fait, Madame, un plaisir, dont j'espère Me revancher bientôt, et Monsieur votre frère, En éloignant de moi cet Empereur des Fous, S'est acquis dessus moi ce qu'il peut dessus vous.
Hélène de Torres
Don Diègue est de soi si fort considérable, Que si j'avais pour frère un Cavalier semblable, Quand cela m'ôterait la plupart de mon bien J'y gagnerais beaucoup.
Léonor de Gusman
Il ne vous est donc rien ?
Hélène de Torres
Non, mais il tâche assez de m'être quelque chose.
Léonor de Gusman
Sa qualité peut-être inégale est la cause, Qu'il aura de la peine à parvenir si haut.
Hélène de Torres
Dans sa condition il est bien sans défaut, On n'en saurait non plus trouver en sa personne ; Mais ce n'est pas pour rien aujourd'hui qu'on se donne, Don Diègue est fort pauvre, étant ce que je suis, Je veux vivre en la Cour, sans bien je ne le puis : Mon bien est médiocre, et j'aime la dépense.
Léonor de Gusman
Ma crainte, et mes soupçons font place à l'espérance.
Hélène de Torres
Que dites-vous ?
Léonor de Gusman
Je dis qu'en épousant un gueux, Quelque bien que l'on ait, d'un pauvre on en fait deux.
Hélène de Torres
Don Diègue est aimable, et son nom est Mendoce, Mais cela ne fait pas bien rouler un carrosse, Un oncle, à ce qu'il dit, Gouverneur au Pérou, Lui garde bien du bien : mais il n'est pas venu, Je n'aime pas le bien qui n'est qu'en espérance, Je l'amuse pourtant de quelque complaisance, Qui ne me coûte guère, et ne m'engage à rien, N'en ai-je pas sujet ?
Léonor de Gusman
Ha ! Que vous faites bien, Et que l'on voit souvent des filles abusées, Pour n'être pas ainsi que vous bien avisées ; Mais le plaisir que j'ai de vous entretenir, Dont je veux conserver toujours le souvenir, Et que je dois sans doute à ma bonne fortune, M'empêche de songer que je vous importune, Je prends congé de vous.
Hélène de Torres
Faites-moi donc savoir Le nom de la Beauté que j'ai l'honneur de voir, Et dont la connaissance est pour me rendre vaine, Je vous veux aller voir.
Léonor de Gusman
Je n'en vaux pas la peine, Pour vous obéir donc, mon surnom est Gusman, Mon nom est Léonor, et je loge à Saint-Jean.
Hélène de Torres
Et moi pour vous le rendre en la même monnaie, Hélène de Torrès.
Léonor de Gusman
Ce m'est beaucoup de joie, De connaître une Dame en qui la qualité Aussi bien que l'esprit égale la beauté, Je reviendrai bientôt chez vous vous rendre grâce De votre bon secours.
Hélène de Torres
Devant que le jour passe Je vous visiterai, Paquette !
Scène 6
Paquette, Hélène de Torres
Paquette
Qui va là ?
Hélène de Torres
Maraude, osez-vous bien me répondre cela ? Don Diègue a-t-il lu ma lettre ?
Paquette
Oui, Madame.
Hélène de Torres
Et que vous a-t-il dit ?
Paquette
Il vous nomme son âme, Son Ange, son Soleil, son Inclination, Et cent autres beaux mots d'édification, Qui m'ont bien fait pleurer, car je suis un peu tendre, Sans doute je serais personne aisée à prendre, Et qui me parlerait d'une mourante voix, Aurait mon coeur, mon âme, et plus si je l'avais, Quand je vois Don Diègue auprès de vous en larmes, Vous dire cent beaux mots qui sont autant de charmes, Et que je considère aussi d'autre côté Hélène de Torrès, dont il est écouté, Qui ne s'en émeut point, au lieu de satisfaire Aux obligations.
Hélène de Torres
Je vous ferai bien taire, Cette coquine-là se mêle de prêcher, Allez dire à quelqu'un qu'on cherche le cocher.
Acte II
Scène 1
DON DIÈGUE de Mendoce, Roquespine
DON DIÈGUE de Mendoce
Ha ! Je n'ai jamais vu d'homme plus obstiné En son logis pourtant enfin je l'ai mené, Il revenait toujours à la Dame inconnue, Qu'il avait rencontrée au milieu de la rue, Et n'avait pas voulu lui montrer ses beaux yeux, Qu'il appelait ses Rois, ses Soleils, et ses Dieux, Il a fait cent serments qui ne sont pas vulgaires, Il a pris le bon Dieu de toutes les manières, Disant que la beauté, qui le méprise tant, Devait considérer un homme si constant. Il m'a fait le récit de toutes ses prouesses, Et le dénombrement de toutes ses Maîtresses. Et cela pour monter, y joignant les combats À cent contes pour rire, et tout cela fort bas, Quoique nous fussions seuls ; il m'a fait voir en prose Deux discours sur l'État, du ton de Bellerose, M'a récité des Vers, enfin il a tant fait, Que de son sot esprit assez mal satisfait, Et pour dire le vrai de sa personne entière, Je l'ai laissé pestant contre la Dame fière Que je dois visiter pour lui dire qu'elle a Grand tort de le traiter de cette façon-là, Et de plus il m'a fait, bon gré, mal gré, promettre De joindre à ma visite une efficace lettre, Pour rendre cet esprit de Tigre un peu plus doux.
Roquespine
Vous devriez bien plutôt, Monsieur, songer à vous, Et sans vous tourmenter pour le repos d'un autre Travailler tout de bon pour établir le vôtre, Hélène de Torrès, vous mène par le bec, Met votre coeur en cendre, et votre bourse à sec, Lorsque vous lui parlez de conclure l'affaire, La matoise qu'elle est adroitement diffère, Et jure son grand Dieu, vous faisant les yeux doux, Que si vous l'aimez bien, elle est folle de vous ; Mais que plusieurs raisons qu'elle ne peut apprendre Malgré tout son amour, la font encore attendre, Et moi qui vois bien clair, Monsieur je vous apprends Que le bien de votre oncle est tout ce qu'elle attend, Non que vous déplaisiez à cette dame chiche, Mais elle aime le bien, et vous n'êtes pas riche.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je serai riche un jour quand mon oncle mourra, Mon Dieu quand mourra-t-il ?
Roquespine
Le plus tard qu'il pourra, Mais je veux qu'il soit mort, vous savez qu'un naufrage Peut vous faire déchoir de cet ample héritage, Et la Flotte qui vient que l'Hollandais attend, Et que le plus souvent vous savez bien qu'il prend, Si Dieu veut qu'elle prenne Amsterdam pour Séville, Vous passerez fort mal le temps en cette ville ; Et je veux qu'on me pende en cas que cela soit, Si chez elle jamais l'ingrate vous reçoit, Toute la subsistance est, peu s'en faut, tarie, Vous sollicitez mal votre Commanderie, Très inutilement vous tirez comme on dit, De la poudre aux moineaux, et donnez à crédit Votre temps, dont jamais on ne vous tiendra compte. Vous en crevez de rire, et moi j'en meurs de honte.
DON DIÈGUE de Mendoce
Es-tu mon Pédagogue ou bien mon Gouverneur ?
Roquespine
Je suis votre Écuyer, de plus, homme d'honneur.
Scène 2
Filipin, DON DIÈGUE de Mendoce, Roquespine
Filipin
Que la Tour de Valladolid tombe sur toi, Qu'elle tombe, et te tue, que m'importe à moi ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Ho, ho, c'est Filipin, hé bien quelles nouvelles ?
Filipin
Desquelles voulez-vous, dites-le-moi, desquelles, Car j'en ai pour pleurer, et pour ne pleurer pas, J'apporte de l'argent, et j'annonce un trépas.
DON DIÈGUE de Mendoce
Dis-nous donc ce que c'est.
Filipin
Je veux qu'on le devine Ou je ne dirai rien.
DON DIÈGUE de Mendoce
Ce laquais a la mine De se faire un peu battre.
Filipin
Et devant que parler, Je veux savoir où peut ma récompense aller, Et si je veux de plus outre ma récompense, Que votre Seigneurie augmente ma dépense.
DON DIÈGUE de Mendoce
Hé bien cela vaut fait, dis donc succinctement.
Filipin
Ce n'est pas là mon compte, il faut absolument Que je parle beaucoup, ou bien que je me taise.
DON DIÈGUE de Mendoce
Parle ton saoul.
Filipin
De plus je demande ma chaise.
DON DIÈGUE de Mendoce
Prends en une.
Filipin
Et de plus quand j'aurai commencé, Si quelqu'un m'interrompt, je veux être offensé, Et qu'on ait là-dessus à me bien satisfaire.
DON DIÈGUE de Mendoce
Et qui t'interrompra ?
Filipin
Ce vieil gobbe clystère, Cet écuyer que Dieu confonde, et qui se rit De tout ce que je dis, et fait du bon esprit.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je te réponds de tout, commence donc ?
Filipin
À d'autres, Vous transgressez déjà les conditions nôtres, Ne vous ai-je pas dit ? Et vous le savez bien, Que vous devinassiez, et vous n'en faites rien.
DON DIÈGUE de Mendoce
Et si je devinais qu'aurais-tu plus à dire ? Sais-tu bien, gros faquin, que je suis las de rire, Et si tu fais le sot, qu'à grands coups de bâton...
Filipin
Ho, ho, je vous croyais aussi doux qu'un mouton. Et que Diable vous sert d'avoir lu la Morale ? Vous vous fâchez pour rien, et vous devenez pâle ; Et bien n'en parlons plus, je parle, écoutez-moi.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je ne t'écoute point, je le saurai sans toi.
Filipin
Vous ne m'écoutez point ? De grâce à la pareille, Monsieur, accordez-moi l'honneur de votre oreille.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je veux faire à mon tour quelques conditions.
Filipin
Faites, je passe tout, hors les contusions, Qui diable vous a dit que c'était là mon tendre ? Je ne veux point parler, alors qu'on veut m'entendre ; Quand on ne le veut plus, j'enrage de parler : Et maintenant, Monsieur, je ne le puis celer : Si vous me défendez de dire mes nouvelles, Vous perdez le Phénix des serviteurs fidèles ; Les discours retenus me pourront suffoquer, Et d'une mort si sotte on se pourra moquer.
DON DIÈGUE de Mendoce
N'y retourne donc plus, parle je te fais grâce.
Filipin
Voulez-vous un discours avec une préface, Et tous les ornements que j'y pourrai donner ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Dépêche en peu de mots, et sans tant badiner.
Filipin
Certes il est bien vrai que jamais la fortune...
DON DIÈGUE de Mendoce
Ce beau commencement dès l'abord m'importune.
Filipin
Je vais changer de style, outre la pension, Monsieur, je vous apporte une succession.
DON DIÈGUE de Mendoce
Mon cher oncle est donc mort.
Filipin
Et pour de longues années, Que de femmes partout vous vont être données ! Le franc homme d'honneur que vous avez perdu Le grand bien qu'il vous laisse à Séville rendu ! En est bon témoignage, ô la belle monnaie Que de gros patacons son commis vous envoie ! En argent monnayé, diamants, et lingots, Cent mille beaux écus, trente jeunes magots, Autant de perroquets, de Cachou plein deux caisses, Bref trois vaisseaux chargés de toutes les richesses Que possédait votre oncle ! Hélas, encore un coup, En gagnant tant de bien, que vous perdez beaucoup ! Mais si vous commandiez qu'on me donnât à boire, Pour m'ôter, si l'on peut, sa mort de ma mémoire, Tandis que vous lirez ce que l'on vous écrit, J'irais me délasser, et le corps, et l'esprit, J'ai bien peur de trouver tout froid dans la cuisine.
DON DIÈGUE de Mendoce
Va le faire manger ; et reviens, Roquespine.
Roquespine
Le voilà qui revient.
Filipin
Monsieur sortant d'ici, Une Dame voilée, et sa servante aussi, Qui ne m'a pas paru non plus qu'elle pourrie, Attend pour vous parler en cette Galerie.
DON DIÈGUE de Mendoce
Dis-lui qu'elle entre.
Filipin
Entrez, Madame, au nez caché Don Diègue est tout seul, et n'est pas empêché.
Scène 3
Léonor de Gusman, DON DIÈGUE de Mendoce, Filipin, Béatrix
Léonor de Gusman
C'est comme je le veux.
DON DIÈGUE de Mendoce
Elle a fort bonne mine.
Filipin
La putain de servante a guigné Roquespine.
Léonor de Gusman
Monsieur pour un sujet que vous allez savoir, Faites sortir vos gens.
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous vous ferez donc voir.
Léonor de Gusman
Vous n'en serez pas mieux lorsque vous m'aurez vue.
Filipin
La Dame qui se cache, est ou vielle, ou barbue.
DON DIÈGUE de Mendoce
Pour être ainsi, Madame a trop bonne façon, Mais alors qu'on se cache, on donne du soupçon.
Filipin
Et vous, qui paraissez être la Damoiselle De cette Demoiselle, ou vous n'êtes pas belle, Ou j'ose bien gager que vous ne valez rien, Puisque vous vous cachez aux yeux des gens de bien.
Béatrix
Et vous, plaisant, ou Fou de Monsieur votre Maître, Muletier ou laquais, car tout cela peut être, Je gage bien plutôt que vous ne valez rien, Puisque vous tourmentez ainsi les gens de bien
Filipin
Il n'a pas mal parlé, ce visage de crêpe, Ô beauté, qui m'avez piqué comme une guêpe ! Daignez me recevoir pour votre humble frelon, Quoique laquais, je suis favori d'Apollon.
Léonor de Gusman
Sortons, sortons d'ici, Don Diègue et sa suite Devaient mieux recevoir ma première visite.
DON DIÈGUE de Mendoce
Ha ! Madame, arrêtez, Don Diègue fera (N'en doutez nullement) tout ce qu'il vous plaira.
Léonor de Gusman
Commandez donc Monsieur encore un coup qu'ils sortent, Et vous saurez de moi des choses qui vous importent.
Filipin
Adieu belle inconnue !
Béatrix
Adieu vilain connu.
Filipin
Adieu vieille suivante ?
Béatrix
Adieu laquais chenu.
Scène 4
Léonor de Gusman, DON DIÈGUE de Mendoce
Léonor de Gusman
Sans employer le temps en discours inutiles, Et sans vous accabler de paroles civiles De la part d'une Dame à qui vous êtes cher, Je suis ici venue exprès pour vous chercher ; Et pour savoir de vous si vous êtes à prendre, Ou si vous êtes pris. Veuillez donc me l'apprendre, Cette Dame a dessein de vous bien marier, En cas que vous soyez un homme à vous lier ; Elle sait votre nom, connaît votre mérite, Et c'est pour cela seul que je vous rends visite.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je ne vous dirai rien si vous ne promettez De lever votre voile, et montrer vos beautés.
Léonor de Gusman
S'il ne tient qu'à cela, vous verrez mon visage, Encore qu'à le cacher, j'aie un grand avantage, Dites-moi cependant si vous aimez ou non.
DON DIÈGUE de Mendoce
Volontiers.
Léonor de Gusman
Vous aimez.
DON DIÈGUE de Mendoce
Oui j'aime.
Léonor de Gusman
Tout de bon.
DON DIÈGUE de Mendoce
Tout ce qu'on peut aimer.
Léonor de Gusman
Et vous aimez.
DON DIÈGUE de Mendoce
Hélène;
Léonor de Gusman
Hélène De Torrès.
DON DIÈGUE de Mendoce
C'est elle qui m'enchaîne.
Léonor de Gusman
Et qui se meurt d'amour pour vous.
DON DIÈGUE de Mendoce
Qui m'aime bien.
Léonor de Gusman
Vous le croyez.
DON DIÈGUE de Mendoce
Sans doute.
Léonor de Gusman
Et moi je n'en crois rien.
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous ne le croyez pas ?
Léonor de Gusman
Je la sais de sa bouche, Que le bien de votre oncle, et non pas vous, la touche, Et que s'il vous manquait cette succession, Vous n'auriez jamais part en son affection.
DON DIÈGUE de Mendoce
Femme qui n'êtes pas sans doute son amie, Qui tâchez d'ébranler ma fortune affermie, En venant m'avertir que l'on ne m'aime pas, Sachez que vous perdez votre temps, et vos pas. Hélène de Torrès m'aime, je le veux croire, Plutôt que les avis d'une Donzelle noire, Dont peut-être l'esprit que l'on ne saurait voir, À son voile est pareil, c'est-à-dire bien noir.
Léonor de Gusman
Ne jugez plus de moi par ma noire figure, Mon visage n'est pas de si mauvaise augure. Regardez-moi, Monsieur, s'il vous reste des yeux, Pour d'autres que pour ceux dont vous faites des Dieux.
DON DIÈGUE de Mendoce
Ô qu'il est difficile, après vous avoir vue, De se gardez des maux qui suivent votre vue, Et si j'avais encor un coeur à saccager, Madame, qu'avec vous je serais en danger ! Mais, Madame, il me vient, vous ayant regardée De votre beau visage une confuse idée, Il faut bien qu'autrefois il m'ait été connu.
Léonor de Gusman
Encore est-ce beaucoup de s'être souvenu D'un visage commun et fait comme le nôtre, Tandis qu'absolument possédé par un autre, On ne vit que pour elle, et l'on songe fort peu À voir par charité ceux qu'on sauve du feu ; Car de civilité l'on n'en espère aucune De qui méprise tout, fors sa bonne fortune.
DON DIÈGUE de Mendoce
Femme qui n'êtes pas sans doute son amie, Qui tâchez d'ébranler ma fortune affermie, Oui, Madame, il est vrai : contre vous j'ai péché, Vous me l'avez chez moi justement reproché, En ne vous voyant point, j'en ai fait pénitence, Et j'en ai tout de bon beaucoup de repentance.
Léonor de Gusman
En ne me voyant point vous n'avez point souffert : Ce que l'on aime point, sans regret on le perd, Si vous avez de moi la mémoire perdue, Puisqu'à notre mérite elle n'était point due ; Me dire qu'en cela vous avez bien péché, C'est rire à mes dépens, et même à bon marché, Vous adorez des yeux qui vous gardent des nôtres : Mais Seigneur Don Diègue, ouvrez un peu les vôtres. Ne faites pas de moi ce mauvais jugement, De croire qu'à dessein de tromper seulement, Je vienne ici chez vous, vous avertir qu'Hélène Amuse votre amour d'une espérance vaine : D'elle même je sais que son affection Suit seulement l'espoir d'une succession, Que la succession ou tardive ou manquée, Rendra de tous vos soins l'espérance moquée, Et que ce dessein seul fait qu'elle vous reçoit ; Ne doutez nullement que tout cela ne soit. À moi-même, tantôt elle a fait confidence De cette trahison qu'elle nomme prudence, Je suis la Dame même à qui Don Juan Plus funeste pour moi que n'est un chat-huant, A causé le bonheur de se voir dégagée Par vous, lorsqu'il m'avait chez Hélène assiégée. Vous m'obligeâtes moins en me sauvant du feu, Peut-être cet avis vous importune un peu, Ne vous en prenez point à moi, qui vous le donne, Je ne fais qu'obéir à certaine personne, Dame de grand mérite, et qui vous aime assez Pour souhaiter ailleurs vos feux récompensés, Sans votre engagement vous auriez avec elle, Ce que vous n'aurez point avec votre infidèle Elle a six mille écus de rente : en qualité, Elle surpasse Hélène, et peut-être en beauté : Ne considère en vous que votre seul mérite Et là-dessus, Monsieur, je finis ma visite.
DON DIÈGUE de Mendoce
Et ne saurais-je point sa demeure et son nom.
Léonor de Gusman
Sans le bien mériter, je pense bien que non.
DON DIÈGUE de Mendoce
J'irai chez vous l'apprendre.
Léonor de Gusman
Et que dirait Hélène ? Non, non, n'y venez pas, je n'en vaux pas la peine.
Scène 5
DON DIÈGUE de Mendoce, Roquespine, Filipin
DON DIÈGUE de Mendoce
Roquespine, laquais, quelqu'un venez à moi, L'aventure est plaisante, et rare sur ma foi. Savez-vous ce qu'a fait cette Dame voilée ?
Roquespine
Non je sais seulement qu'elle s'en est allée.
DON DIÈGUE de Mendoce
Elle a fait ses efforts pour me persuader Qu'Hélène me trahit, que je m'en dois garder, Et que si je veux rompre avec cette infidèle Une autre se présente, et plus riche, et plus belle.
Roquespine
Il n'est rien de plus vrai, je l'ai su depuis peu.
DON DIÈGUE de Mendoce
C'est elle qu'une fois je garantis du feu.
Roquespine
La peste qu'elle est belle !
Filipin
Et jeune.
Roquespine
Et de plus, riche.
Filipin
C'est dommage qu'un champ si beau demeure en friche.
DON DIÈGUE de Mendoce
Elle parlait pour elle, ou je me trompe fort.
Filipin
Et prenez-la-moi donc, ou vous avez grand tort, Prenez-la-moi, vous dis-je, et me laisser la peine, De découvrir au vrai l'intention d'Hélène.
DON DIÈGUE de Mendoce
Et comment ferais-tu ?
Filipin
Feignez tout attristé Que votre oncle vous a tout net déshérité, Que ma mère est sa soeur, mariée en Galice, Et que par mon bonheur, ou par mon artifice Lui faisant cent rapports que vous ne valez rien, Le bonhomme en mourant m'a laissé tout son bien. Vous savez qu'à la cour on ne me connaît guère, Que je parle un langage étonnant le vulgaire ; Et qu'ayant autrefois appris quelque latin, Je sais, quoique laquais, dire sort, et destin ; Parler Phoebus, écrire, en vers ainsi qu'en prose, Appliquer bien ou mal une métamorphose, Si malgré mon langage et mine de pédant Votre Hélène reçoit le nouveau prétendant, Pour l'espoir des grands biens dont il fera fanfare, Plantez pour reverdir cette maîtresse avare ; Prenez-moi bien et beau Madame Léonor, Et ce sera changer votre argent faux en or.
DON DIÈGUE de Mendoce
Bien je veux essayer avec ton stratagème De savoir s'il est vrai que c'est mon bien qu'on aime.
Filipin
Il faut battre le fer cependant qu'il est chaud, L'héritier Ridicule agira comme il faut.
Acte III
Scène 1
Hélène de Torres, DON DIÈGUE de Mendoce
Hélène de Torres
Mon Dieu ! Ne jurez point, ou véritable ou feinte, Une noire tristesse en votre face est peinte.
DON DIÈGUE de Mendoce
Étant auprès de vous, pourrais-je m'attrister ?
Hélène de Torres
Contre la vérité voulez-vous contester ? Mais ne saurais-je point le sujet qui vous fâche ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Ce qu'on ne peut celer, il faut bien qu'on le sache.
Hélène de Torres
La flotte a-t-elle fait naufrage ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Elle est au port Heureusement conduite, et si mon oncle est mort.
Hélène de Torres
Qu'est-ce qui vous met en peine ?
LETTRE.
DON DIÈGUE de Mendoce
En cette lettre Vous verrez un malheur capable de m'y mettre. MONSIEUR, etc. Votre oncle Don Pelage a cassé en mourant le Testament qu'il avait fait en votre faveur, et a fait votre Cousin Don Pedro de Buffalos son héritier universel : Il ne vous laisse que trois cents Ducats de rente durant votre vie : j'ai fait ce que j'ai pu pour vous servir, je n'ai pu rien obtenir du vieillard, auprès de qui on vous a rendu sans doute de très mauvais offices : j'en suis au désespoir, et suis, MONSIEUR, Votre très humble, et très obéissant serviteur George Rinaldi.
Hélène de Torres
Vous avez grand sujet de n'être pas content, Et trop de coeur pour vous affliger tant ; Une âme généreuse, et qui n'est pas commune, Est au-dessus des biens que donne la fortune.
DON DIÈGUE de Mendoce
Pourvu qu'Hélène m'aime, et me veuille du bien, Les malheurs les plus grands me touchent moins que rien, Sa main mise en la mienne, ainsi que je l'espère ; Car il n'est plus saison que sa bonté diffère De m'accorder bientôt ce sensible bonheur, Dont le retardement blesserait votre honneur : Sa main, dis-je, donnée, et la mienne reçue, Feront qu'en ses desseins la Fortune déçue Me laissera jouir de ce bonheur parfait, Sans me plus tourmenter, comme elle a toujours fait. Ne différez donc plus ce bien incomparable, Faites un homme heureux d'un homme misérable : Achevez ma fortune en public dès demain, Et recevant mon coeur, donnez-moi votre main.
Hélène de Torres
Vous pressez un peu trop ce qu'on peut toujours faire, Vouloir être mon Maître, est-ce vouloir me plaire ? Vous m'aimez Don Diègue, au moins, ce dites-vous, J'aime bien Don Diègue, et craint fort un époux : Vous n'avez point de bien, j'aime fort la dépense, Jugez par ce discours de tout ce que je pense.
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous refusez un bien si longtemps attendu ?
Hélène de Torres
Osez-vous vous en plaindre, et vous était-il dû ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Ô que vous cachiez bien votre âme intéressée !
Hélène de Torres
Ô qu'en vous épousant je serais insensée !
DON DIÈGUE de Mendoce
Je ne le pouvais croire alors qu'on me l'apprit Que vous aimiez le bien.
Hélène de Torres
C'est avoir de l'esprit.
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous en avez beaucoup, mais bien plus d'avarice. Ô que mon beau cousin frais venu de Galice Serait bien votre fait, tout mal bâti qu'il est !
Hélène de Torres
Vous pensez-vous railler ? S'il est riche, il me plaît.
DON DIÈGUE de Mendoce
Et ne craignez-vous point de passer pour infâme ?
Hélène de Torres
Non, mais je crains bien fort de me voir votre femme.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je me verrais venger par vous-même, de vous, Si mon sot de Cousin devenait votre époux.
Hélène de Torres
S'il n'est pas comme vous accablé de misère, Et non pas comme vous d'une âme peu sincère, Je ne le cèle point, je l'aimerai bien mieux Qu'un incivil, un brave, un pauvre, un glorieux.
Scène 2
Paquette, DON DIÈGUE de Mendoce, Hélène de Torres
Paquette
Madame un Cavalier, ou qui paraît de l'être, Suivi d'un Écuyer bien mieux fait que son Maître, Demande à vous parler, j'ai retenu son nom : Pedro de Buffalos, il se donne du Don, Je croirais pourtant bien en voyant sa personne, Que ce Don a besoin que quelque autre lui donne.
DON DIÈGUE de Mendoce
C'est mon Cousin lui-même.
Hélène de Torres
Hé bien je le veux voir, Qu'on le fasse monter, je le veux recevoir, Pour vous faire dépit, en homme de mérite.
DON DIÈGUE de Mendoce
Dieu veuille que l'amour succède à la visite !
Hélène de Torres
Ô l'étrange figure !
Scène 3
Filipin, Carmagnolle, DON DIÈGUE de Mendoce, Hélène de Torres, Paquette
Filipin
Ha, pardon bel objet ! Je pensais bien encore faire un plus long trajet ; J'ai traversé déjà deux salles et deux chambres. Ce logis, Dieu me sauve, a quantité de membres : Que dites-vous de moi, d'oser sans parasol Visiter un soleil, c'est un acte de fol ? Mais dans l'occasion je vais tête première : Quitte pour me saucer un peu dans la Rivière : En quittant vos beaux yeux, qui sont miroirs ardents. Holà, je suis tout seul, Carmagnolle, mes gens, Carmagnolle !
Carmagnolle
Monsieur.
Filipin
Tiens-moi bien, je palpite ! Ô dangereuse vue ! Ô fatale visite ! Cousin où prends-tu donc l'aquiline valeur, Qui fait que sans ciller, sans changer de couleur, Sans baisser seulement à demi la paupière, Tu la guignes en aigle, une journée entière ? Hélas ! Je ne la vois que depuis un moment, Et je me sens déjà tout je ne sais comment : Mais elle ne dit mot, me semble, cette belle, J'aime les gens d'esprit, dis, Cousin, en a-t-elle ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Et du plus raffiné.
Filipin
Je lui rendrai des soins.
Hélène de Torres
Si je ne vous dis mot, je n'en pense pas moins.
Filipin
Je ne prends pas aussi plaisir qu'on m'interrompe ; Vous m'aimez n'est-ce pas ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Oui, si je ne me trompe.
Hélène de Torres
Qui ne vous aimerait ?
Filipin
Bon, elle le prend bien : Ha, petite civette ! Ha chatte ! Ha petit chien ! Petit chien, ce mot-là pour femme est ridicule. Ha, pardon ! Je voulais vous nommer canicule ; Mais vous avez bon sens, et vous savez fort bien Qu'on nomme également femelle et mâle un chien. Ha, vous m'assassinez de certaines oeillades, Qui ravissent les gens en les faisant malades. Vos yeux m'ont inspiré de certains sentiments, Qui sont fort opposés aux saints commandements. Madame fermez-les, fermez-les ces paupières, Ces assassins qui font enfler les cimetières. Mais ne les fermez point, brûlez, je le veux bien, Brûlez mon pauvre coeur, je n'y prétends plus rien : Vous me gâtez l'esprit, ou la peste me tue, Et ma pauvre raison de désirs combattue M'oblige à vous parler en termes ambigus. Ha, si j'avais cent yeux comme défunt Argus, Ou si j'étais aveugle ainsi que Tirésie, Ou si vous aviez pris assez de malvoisie, Et mangé tant de pain, que Cérès et Bacchus Vous pussent rendre enfin prenable par blocus, Ou si je savais bien ce que je vous veux dire, Ou si j'avais pouvoir de m'empêcher de rire, Comme vous que je vois vos deux lèvres manger, Tant vous avez eu peur de me désobliger ! Mais riez, bel objet, riez si bon vous semble, Et pour vous enhardir, rions, ma belle, ensemble. Ça je vais commencer, rions à l'unissons : Mon Dieu que vous riez de mauvaise façon ! Hi, hi, hi, hi, hi, hi ; vous riez en guenuche, Adorable beauté qui m'allez rendre cruche : Je dis vos vérités, c'est mon plus grand regret. Si je vous aimais moins, je serais plus discret : Mais vous venez encor, assassinante oeillade, Malgré mes beaux discours sur moi battre l'estrade ! Hé, trêve de matras, ils sont hors de saison, Et parmi les chrétiens c'est une trahison. Je vous le maintiendrai, merveille des merveilles ! Tout à l'heure en champ clos avec armes pareilles : Mais vous délibérez, et tant délibérer Sur un semblable cas, c'est me désespérer. Hé bien, ma belle, hé bien suis-je en amour novice ? C'est le style d'amour dont on use en Galice. S'il n'est pas à la mode, il le faudra changer ; Pour vous je ferai tout, jusqu'à me fustiger.
Hélène de Torres
Je ne veux pas de vous une si rude épreuve.
Filipin
Si vous me promettiez de n'être jamais veuve, Quoique j'aie un regard de Caton le Censeur, Nous autres Buffalos, savons tous un coup sûr Pour faire des enfants, et la générative Dedans nous, fait la nique à la végétative : Étant génératif plus que végétatif, Il ne tiendra qu'à vous qu'un noeud copulatif, En langage moins fin que l'on nomme hyménée, Ne nous soigne tous deux, et dès cette journée.
Hélène de Torres
Connaissons-nous devant, et ne nous pressons point.
Filipin
Carmagnolle !
Carmagnolle
Monsieur.
Filipin
Dégrafe mon pourpoint, L'amour qui dans mon coeur chante ville gagnée Excite en mon jabot exhalaison ignée.
Hélène de Torres
Vraiment, mon Cavalier, ce terme de jabot Est un terme fort bas, et qui sent le sabot.
Filipin
Un homme comme moi peut le mettre en usage : Cousin, approuves-tu ce subit mariage ? Dis, puis-je mieux choisir ? Peut-elle choisir mieux ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous montrez en cela que vous avez bons yeux : Je prends congé de vous, Madame.
Filipin
Et je demeure Auprès de ce bel Ange.
DON DIÈGUE de Mendoce
Elle est prise, ou je meure.
Filipin
Carmagnolle !
Carmagnolle
Monsieur.
Filipin
Qu'on me donne un fauteuil, D'où je puisse aisément faire la guerre à l'oeil Sur ces tétons de lait, amoureuses collines ; Ces deux mondes jumeaux, ces boules assassines, Carmagnolle !
Carmagnolle
Monsieur.
Filipin
Mon rabat est-il bien ?
Carmagnolle
Il est bien.
Filipin
Et le reste ?
Carmagnolle
Il ne vous manque rien.
Filipin
Carmagnolle.
Carmagnolle
Monsieur.
Filipin
J'en tiens, j'en ai dans l'âme. Carmagnolle.
Carmagnolle
Monsieur.
Filipin
Ne dis plus rien. Madame, Que dites-vous de moi ?
Hélène de Torres
Je dis que vous valez Tout ce qu'on peut valoir.
Filipin
Ha ! Vous me cajolez, Et moi je dis de vous que déjà j'extravague ; Enfin que ma raison auprès de vous naufrague.
Hélène de Torres
Ce terme est fort nouveau.
Filipin
Je parle élégamment, Et non pas mon Cousin qui parle bassement ; Écoutez, écoutez, je vais dire, merveilles, Vous ravissez mes yeux, défendez vos oreilles, Si le style est trop haut, je l'accommoderai À votre connaissance, et l'humaniserai.
Hélène de Torres
Vous me ferez plaisir, pourvu que je l'entende.
Filipin
Moitié Zone Torride, et moitié Groenlande, Qui Torride brûlez, Groenlande glacez, Trêve de glace et de feu, c'est assez, c'est assez, De vos regards doubles les forces agissantes Font sur mon pauvre coeur impressions puissantes : Mitigez-les, Madame, ou s'en faudra bien peu, Si vous continuez, que je ne crie au feu. Me voilà tantôt cuit, quoique aussi dur que roche, En donnant seulement encor un tour de broche : Et bien vous en riez ?
Hélène de Torres
Tout autant que je puis.
Filipin
Je divertis toujours les maisons où je suis, Cependant qu'en rêvant mon esprit se repose Carmagnolle !
Carmagnolle
Monsieur.
Filipin
Raconte quelque chose À Madame, fais-lui quelques contes plaisants, Tels que tu m'en faisais durant mes jeunes ans : Tu me dis quelquefois mille coyonneries, Qui font crever de rire : et dans tes railleries Tu réussis assez ; mais trêve du prochain, Dis-lui que Don Diègue est pour mourir de faim. Et qu'il a seulement pour sa mère, ma tante, Pour ses soeurs et pour lui, trois cents Ducats de rente, Qu'il ne peut disposer de ces trois cents Ducats, Mais du seul usufruit, ce qui n'est pas grand cas ; Qu'il a perdu ce bien pour mainte et mainte faute, Qu'il pensait tout avoir, et contait sans son hôte, Que pour avoir été par trop Vénérien, Joueur, filou, hargneux ; en un mot un Vaurien. Mon Oncle Don Pelage, ayant appris ces choses, L'a frustré de son bien pour ces trop justes causes, Que ce qu'il m'a laissé vaut en argent comptant Trois cent mille Ducats.
Carmagnolle
Et les meubles autant.
Hélène de Torres
Vraiment, mon Cavalier, vous êtes donc bien riche ?
Filipin
Oui, ma belle, et sachez si vous n'êtes pas chiche De ce que je ne veux recevoir que de vous, Que tous mes biens seront en commun entre nous.
Hélène de Torres
Refuser un bonheur alors qu'il se présente, C'est n'avoir point d'esprit.
Filipin
Ce discours me contente, J'ai de plus un procès aussi clair que le jour, Qui sera terminé bientôt en cette Cour, Dont j'attends force bien, c'est une bonne affaire ; Écoutez, et voyez si la chose est bien claire. Mon grand-père, l'honneur de tous les Buffalos Vendit certaine terre au Seigneur d'Avalos. À quelque temps de là cette terre vendue Deux cent mille écus, dont la somme était due À mon oncle, de qui les enfants héritiers S'opposant au décret seulement pour un tiers. Ma tante mariée avec un Aquavive Obtint contre l'arrêt sentence informative : Par retrait lignager forme opposition, Et reprend tout le bien ; mais par intrusion La chose n'étant pas encore homologuée, Je dis que la cutume est fort mal alléguée, Et que j'y dois rentrer. J'ai su d'un Avocat Que le procès pourtant était fort délicat ; Mais j'ai de bons amis, et je sais la chicane, Trouvez-vous cette affaire obscure ou diaphane ?
Hélène de Torres
Je ne l'entends pas bien.
Filipin
En bonne vérité J'y trouve comme vous beaucoup d'obscurité, Par mon Solliciteur je vous la ferai dire, Carmagnolle !
Carmagnolle
Monsieur.
Filipin
Approche, sais-tu lire ?
Carmagnolle
Oui, Monsieur.
Filipin
Tu sais combien j'ai de magots ?
Carmagnolle
Trente.
Filipin
Et de perroquets.
Carmagnolle
Autant.
Filipin
Et de lingots ?
Carmagnolle
Je n'en sais pas le nombre.
Filipin
Et l'escarboucle fine.
Carmagnolle
C'est un riche trésor, une pierre divine.
Filipin
Mon Oncle la trouva chez Attabalippa, Elle était à Ganac fils de Gainaccappa, Qui se fit baptiser, et fut appelé George. Foin, ces noms Indiens me font mal à la gorge ; J'ai de fort beaux rubis dont je fais fort grand cas.
Carmagnolle
Et deux cents diamants.
Filipin
Je ne m'en souviens pas.
Carmagnolle
Ni moi de ces rubis.
Filipin
Ce chien de Carmagnolle Se fâche bien souvent pour la moindre parole : Mais je vais recevoir quatorze mille écus. Adieu beaux yeux brillants, dont les miens sont vaincus, Ne vous ennuyez point, belle en charmes fertile, Que nous aurons d'enfants si vous n'êtes stérile ! En cas, cela s'entend, que je sois votre époux.
Hélène de Torres
Cela pourrait bien être.
Filipin
Il ne tiendra qu'à vous.
Paquette
Quoi vous voulez, Madame, après un Don Diègue Choisir un Campagnard, et de plus, un Gallégue ?
Hélène de Torres
Quand il est question d'établir mon repos M'irai-je embarrasser d'un gueux mal à propos ?
Paquette
Un mari jeune et beau, vaut bien la bonne chère : Le plaisir vaut l'argent, j'ai ouï dire à ma mère : Lorsqu'à mes grandes soeurs elle faisait leçon, Qu'il faut choisir toujours jeune chair, vieux poisson : Dieu veuille avoir son âme, elle en savait bien d'autres. Je me souviens qu'un jour disant ses patenôtres, Elle vint à parler du plaisir de la chair, Où repentir, dit-on, suis toujours le pécher.
Hélène de Torres
Hé bien, que diras-tu ? Ne te veux-tu pas taire ?
Paquette
Alors que j'ai raison, j'ai bien peine à le faire : Madame, encore un mot, puis après je me tais.
Hélène de Torres
Dis en trois si tu veux, et puis me laisse en paix.
Paquette
J'accepte le parti ; savez-vous bien, Madame, Que ce nouveau galant sentait l'ail, sur mon âme ?
Hélène de Torres
Opulent comme il est, moi n'ayant point de bien, Il est bien mieux mon fait, que quelque bon à rien : Je l'aurai dans six mois, de bien fou, fait bien sage, Et changerai bientôt sa mine et son langage.
Paquette
Et moi devant six mois je lui ferais porter...
Hélène de Torres
Si je prends un bâton, je t'irai bien frotter.
Acte IV
Scène 1
DON DIÈGUE de Mendoce, Léonor de Gusman, Béatrix
DON DIÈGUE de Mendoce
La chose s'est passée ainsi que je le dis,
Léonor de Gusman
Vraiment elle est plaisante, et le tour bien hardi. Je voudrais qu'autrement elle se fût passée, Et je sais ce que peut une femme offensée.
DON DIÈGUE de Mendoce
Offensée ou contente, et moi je sais fort bien Que n'étant plus qu'à vous, elle ne tient plus rien.
Léonor de Gusman
Je n'ai pas jusqu'ici grand sujet de le croire.
DON DIÈGUE de Mendoce
Et moi j'en ai beaucoup de perdre la mémoire D'une avare beauté, qui se moque de moi, Et de vous consacrer mon amour et ma foi.
Léonor de Gusman
Le temps découvrira la vérité des choses.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je vous aime, et la hais pour de trop justes causes, Pour avoir à chercher l'assistance du temps. Si je fus remarquable entre les plus constants Pour les soins assidus d'un immuable zèle, Que ferai-je pour vous, ayant tant fait pour elle ? Que ne ferai-je point, de vous favorisé, Si j'ai tant fait pour elle, en étant abusé ? Mes services rendus, dont maintenant j'ai honte, Selon toute équité doivent entrer en compte Chez l'ingrate, j'ai fait mon approbation, J'aurai de vous le prix de mon affection : Ne différez donc point.
Béatrix
Votre Madame Hélène Demande à voir Madame.
DON DIÈGUE de Mendoce
Et sa fièvre quartaine, Et que vient-elle faire ?
Léonor de Gusman
Elle vient vous chercher.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je ne le pense pas.
Léonor de Gusman
Allez tôt vous cacher Dedans mon cabinet.
DON DIÈGUE de Mendoce
Que je la donne au diantre, Et du bon de mon coeur.
Léonor de Gusman
Cachez-vous donc, elle entre.
Scène 2
Hélène de Torres, Léonor de Gusman, Béatrix, Paquette, DON DIÈGUE de Mendoce
Hélène de Torres
Vous voyez comme quoi je cultive avec soin L'honneur de vous connaître ?
Léonor de Gusman
Il n'était pas besoin Pour si peu de sujet de peindre tant de peine : Mais les civilités de la charmante Hélène Sont toutes dans l'excès, et c'est me reprocher Que m'ayant obligée, il fallait rechercher Dès aujourd'hui l'honneur de la voir la première : Accordez un pardon à mon humble prière, Vous verrez par les soins que je veux prendre exprès Qu'il est bon de faillir, pour faire mieux après ; Votre bonté pourtant en m'obligeant m'afflige.
Hélène de Torres
Quand on vous fait plaisir, soi-même l'on s'oblige, Pour le peu que j'ai fait tant de remerciement Me fait voir ma faiblesse assez adroitement : Mais si je l'avais pu, j'aurais fait davantage.
Léonor de Gusman
L'interprétation sensiblement m'outrage, Je ne conteste pas avec vous de l'esprit : La conversation de l'autre jour m'apprit Combien vous en avez, et que jointe à vos charmes Personne contre vous n'a d'assez fortes armes.
Béatrix
Madame.
Léonor de Gusman
Approchez-vous ; est-il déjà là-bas ?
Béatrix
Oui, Madame.
Léonor de Gusman
À l'instant je reviens sur mes pas, Vous me pardonnez bien une faute si grande, C'est un Oncle Tuteur qui là-bas me demande.
Hélène de Torres
Nous ne sommes ici que pour vous obéir.
Léonor de Gusman
Pour cet acte incivil, vous me devriez haïr : Mais vous excuserez, comme vous êtes bonne, Une nécessité.
Hélène de Torres
L'excellente personne Que cette Léonor.
Paquette
Chacun en dit du bien.
Hélène de Torres
Sa chambre est magnifique.
Paquette
Elle n'épargne rien Pour être bien meublée.
Hélène de Torres
Approche-toi, Paquette, L'agréable tapis pour être de moquette, Ce cabinet est riche, et plein de bons tableaux.
Paquette
Je ne sais s'ils sont bons, mais je les trouve beaux.
Hélène de Torres
N'y vois-je pas quelqu'un ? Quel homme pourrait-ce être ?
Paquette
C'est un que vous devez, me semble, bien connaître.
Hélène de Torres
Mendoce ?
Paquette
C'est lui-même.
Hélène de Torres
Ha, le traître, c'est lui. Qui l'aurait jamais dit ?
Paquette
En sortant aujourd'hui Il paraissait fâché, vous en savez la cause.
Léonor de Gusman
Je reviens, mon tuteur ne voulait pas grand-chose : Vous avez mal passé le temps.
Hélène de Torres
Vous vous trompez, Les sens ne sont ici que trop bien occupés ; Ce cabinet est plein de peintures fort belles, Qui divertissent bien.
Léonor de Gusman
J'en ai de telles quelles.
Hélène de Torres
Sont-elles d'Italie ? Et sont-ce originaux ? Vous avez un portrait pourtant pue je tiens faux, Qui fut longtemps à moi, mais je m'en suis défaite : Comment avez-vous fait cette mauvaise emplette ?
Léonor de Gusman
Vous y connaissez-vous ?
Hélène de Torres
Je m'y connais fort bien.
Léonor de Gusman
Ne vous y trompez plus, vous n'y connaissez rien, Le portrait est de prix, et vaut bien qu'on le garde, Une âme généreuse à la bonté regarde, Ne fut-il que passable, étant sans intérêt, Je l'aimerai toujours à cause qu'il me plaît : Aimer pour le profit, c'est être mercenaire.
Hélène de Torres
Courir sur le marché d'un autre, est-ce bien faire ?
Léonor de Gusman
Courir après l'argent, ce n'est pas faire mieux.
Hélène de Torres
C'est avoir le goût bon.
Léonor de Gusman
Et de fort mauvais yeux De mépriser la forme, et choisir la matière.
Hélène de Torres
Votre portrait en l'un et l'autre ne vaut guère.
Léonor de Gusman
Peut-être en avez-vous tâté, car autrement Vous ne parleriez pas de lui si hardiment.
Hélène de Torres
Je ne tâte jamais d'une chose mauvaise.
Léonor de Gusman
Vous êtes délicate, et moi je sui bien aise Aux dépens de mon goût de croire en tout honneur Qui dans la vertu seule établit le bonheur.
Hélène de Torres
Vous êtes bien parfaite.
Léonor de Gusman
Et point du tout avare.
Hélène de Torres
C'est trop voir pour un coup une dame si rare. Paquette, suivez-moi.
Léonor de Gusman
Je vous visiterai.
Hélène de Torres
Vous pouvez mieux passer le temps.
Léonor de Gusman
Je vous croirai. Madame encore un mot.
Hélène de Torres
Parlez vite, j'ai hâte.
Léonor de Gusman
Un portrait de Province en peu de temps se gâte, La plupart en sont faux : sans les bien éplucher, N'en acquérez jamais.
Hélène de Torres
Et vous sans le cacher Ne retenez jamais ce qu'il faut que l'on cache.
Léonor de Gusman
Votre face est en feu, quelque chose vous fâche.
Hélène de Torres
Je rougis, mais de vous.
Léonor de Gusman
De moi ? Je le veux bien ; Et moi je ris de vous, pour ne vous devoir rien.
Béatrix
Ha, Madame, elle enrage.
Léonor de Gusman
Et moi je suis ravie, Je ne passai jamais mieux le temps de ma vie ; Mais Don Diègue a tort, il se devait cacher.
Béatrix
L'aventure est pour rire, et non pour se fâcher.
Léonor de Gusman
Don Diègue !
DON DIÈGUE de Mendoce
Madame.
Béatrix
Elle s'en est allée, Madame l'a, me semble, assez mal consolée De vous avoir perdu.
DON DIÈGUE de Mendoce
Comment ?
Béatrix
On vous a vu.
DON DIÈGUE de Mendoce
Ha ! Madame, pardon, surpris au dépourvu, Si jamais je le fus, sans songer à la porte, J'ai gagné votre Alcôve.
Elle s'enfuit dans son Cabinet.
Léonor de Gusman
Il n'importe, il n'importe ; Je m'en vais vous conter tout ce qu'elle m'a dit : Mais je n'ai rien voulu prendre d'elle à crédit, Je l'ai bientôt payée en la même monnaie. Ô le fâcheux objet que le malheur m'envoie ! Adieu je me retire.
Scène 3
Don Juan Bracamont, DON DIÈGUE de Mendoce, Léonor de Gusman, Roquespine
Don Juan Bracamont
Hé, de grâce, arrêtez ; J'ai donc toujours pour moi des incivilités, Et je verrai toujours favoriser les autres ? Mais il m'importe peu, je ne suis plus des vôtres, Vous ne me verrez plus embrasser vos genoux.
DON DIÈGUE de Mendoce
J'étais ici venu pour lui parler de vous : Mais j'ai perdu ma peine, elle est toujours la même, Et pour vous sa rigueur, je l'avoue, est extrême.
Don Juan Bracamont
Il m'est indifférent qu'elle soit douce ou non, J'en veux tout oublier, et, si je puis, le nom, Et c'est là le sujet, qui chez elle m'amène : J'ai dessein de servir cette Madame Hélène, Que vous connaissez tant, et qui la retira Chez elle, quand l'ingrate enfin me déclara Qu'elle ne m'aimait point : depuis cette journée J'ai résolu d'aimer quelque Dame bien née, Et qui reconnaîtra la constance, et la foi D'un homme de mérite, enfin fait comme moi.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je trouve en ce dessein quelque obstacle, me semble, Un Don Pedre la sert, ils sont fort bien ensemble, Don Pedre est mon cousin, des champs tout frais venu.
Don Juan Bracamont
Ce que vous voulez dire à moi-même est connu : Mais ce Don Pedre-là n'est qu'une grosse bête.
DON DIÈGUE de Mendoce
Il est vrai, mais je sais qu'elle l'a dans la tête, À cause qu'il est riche, elle aime plus le bien Que vertu ni noblesse.
Don Juan Bracamont
Et moi je n'en crois rien. Ce Don Pedre tantôt lui donne sérénade, L'homme que vous voyez, lui dresse une embuscade. Où je ferai savoir à ce gros paysan, Combien pèsent les coups que donne un courtisan : Nous verrons à ce soir lequel a belle amie.
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous irez éveiller une Dame endormie, Faire aboyer des chiens, émouvoir le Bourgeois, Faire pleuvoir sur vous des pierres, et du bois. Laissez-là ce Don Pedre, et par mon entremise, Hélène vous sera demain peut-être acquise. Si vous me promettez d'agir d'autre façon : Ce Campagnard Don Pedre, est un mauvais garçon, Et bien qu'il soit d'esprit, et de corps ridicule, Il passe en son pays pour un brave, un Hercule.
Don Juan Bracamont
Bien s'il est Hercule, et moi j'en serai deux, Démordre d'un dessein, quand il est hasardeux, Je ne le fis jamais, vous perdez votre peine, Il laissera la vie, ou bien l'amour d'Hélène.
DON DIÈGUE de Mendoce
Don Juan, croyez-moi, le cas est bien douteux ; Faites plus sagement, attendez le boiteux : Sur le moindre incident, on rompt un mariage.
Don Juan Bracamont
Et durant ce temps-là, que fera mon courage ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Je vous en avertis, mon cousin se bat bien ?
Don Juan Bracamont
Et moi, me bats-je mal ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous n'y gagnerez rien.
Don Juan Bracamont
Y gagner de l'honneur avec une Maîtresse, N'est-ce pas bien gagner ? Adieu le temps me presse, Je m'en vais de ce pas m'assurer de mes gens.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je t'étrillerai bien tantôt, malgré tes dents,
Léonor de Gusman
Avez-vous entendu ce qu'il m'est venu dire ?
Don Juan Bracamont
Oui j'ai tout entendu.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je crois que le bon Sire Avait pris de son vin : il me fâcherait fort, Comme il sera tantôt sans doute le plus fort, S'il battait mon laquais : j'y donnerai bon ordre, Et j'empêcherai bien ce gros mâtin de mordre. Il les fera beau voir, mon valet est poltron, L'autre ne l'est pas moins, pour être fanfaron ! Bon, voilà Roquespine, il vient à la bonne heure. Va quérir une épée, et choisis la meilleure. Prends ma jaque de maille, et ma rondelle aussi, Et reviens vitement me retrouver ici.
Roquespine
Suis-je de la partie ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Et pourquoi non ? Apporte Ce qu'il faut pour nous battre, et de bonne sorte.
Roquespine
Vous me verrez ici dans un petit moment.
Léonor de Gusman
M'aimez-vous, Don Diègue ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Oui, très assurément.
Léonor de Gusman
Ne vous parjurez point, je crois bien le contraire. Puisque vous m'aimez bien, comment pouvez-vous faire De semblables desseins, encore devant moi ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Je fais voir mon amour, faisant ce que je dois, C'est vous mériter peu que d'être sans courage.
Léonor de Gusman
Ô l'étrange discours à quoi l'amour m'engage ! Je rougis, ha ! Mon Dieu, ne me regardez point : J'aime bien Don Diègue, et je l'aime à tel point, Que pour le conserver, je ne veux plus rien dire, Je n'en ai que trop dit : adieu, je me retire.
DON DIÈGUE de Mendoce
Ha ! Madame, achevez le discours commencé : Il était obligeant, mais vous l'avez laissé. Puisqu'en si peu de temps vous changez ma fortune ; C'est après avoir plu, signe que j'importune : Je ne le cèle point, d'un tel mal combattu Mon coeur désespéré manquera de vertu. Je redoute bien moins une âme de Tigresse, Que l'inégalité d'une belle Maîtresse. De ce charmant discours, qui vous a détourné ? Il promettait beaucoup, mais il n'a rien donné.
Léonor de Gusman
S'il a promis beaucoup, je tiendrai sa promesse, Si j'avais moins d'amour j'aurais moins de faiblesse : Puisque votre courage étonne mon amour, Ne se hasarder point, c'est bien faire sa cour.
DON DIÈGUE de Mendoce
Si ce grand Fanfaron par malheur allait battre Mon laquais, il faudrait l'assommer ou combattre ; Je hasarde bien moins, empêchant son dessein.
Léonor de Gusman
On ne conserve pas un jugement bien sain, Quand on a de l'amour ; mais souvent le courage L'emporte dessus lui, sans être le plus sage.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je crains trop de mourir, puisque je vous suis cher : Si je fais jamais rien qui vous puisse fâcher, Ne me souffrez jamais : mais voici Roquespine.
Léonor de Gusman
Ha, tout cet attirail de guerre m'assassine ! Ce que vous m'avez dit, ne me peut rassurer, Adieu, cruel, adieu, je me vais retirer !
DON DIÈGUE de Mendoce
Madame, encore un mot.
Elle s'en va.
Léonor de Gusman
Non, méchant, je vous laisse, Je ne saurais vous voir sans mourir de tristesse.
Scène 4
DON DIÈGUE de Mendoce, Roquespine
Ils s'arment en marchant.
DON DIÈGUE de Mendoce
Quelle heure est-il ?
Roquespine
Il est bien tard.
DON DIÈGUE de Mendoce
Dépêchons-nous, Que j'aurai du plaisir à voir battre ces fous !
Roquespine
Je sais fort bien que l'un, n'est pas homme à se battre.
DON DIÈGUE de Mendoce
L'autre ne se fait pas non plus tenir à quatre.
Roquespine
Je vois venir quelqu'un.
Don Juan se cache.
DON DIÈGUE de Mendoce
Tout beau, c'est Don Juan, Où diable ira nicher ce brave chat-huant, Et comment est-il seul ?
Roquespine
C'est qu'il ne veut rien faire Au salut de son corps qui puisse être contraire, Il ne veut être ici que paisible auditeur.
Ils se cachent.
DON DIÈGUE de Mendoce
Il paraissait tantôt l'Ange exterminateur, Chut, j'entends la musique, entrons en cette porte, Filipin s'est armé d'une plaisante sorte.
Scène 5
Filipin, DON DIÈGUE de Mendoce, Roquespine, Don Juan Bracamont
Filipin
Posons auprès de nous Rondache et Morion, Afin de les trouver en toute occasion : Nous commençons trop tôt, l'heure est, me semble, indue, J'ai peur que la musique étant trop entendue, Il ne tombe sur nous quelque défluxion, Ou se fasse sur nous quelque profusion. Je me sens dedans moi quelque esprit prophétique, Qui m'effraye et me dit, Malheur sur ta Musique ! Les gens de ce quartier ne sont pas endormis, Et tu pourrais trouver ici des ennemis : Mais au nom de Dieu soit, commençons.
DON DIÈGUE de Mendoce
Roquespine, Ils s'en vont bien crier, au meurtre, on m'assassine ! Va charger Filipin, quand ils auront fini. Je vais à Don Juan rendre le teint terni, Et peut-être donner à son dos platassades.
Roquespine
J'en prétends faire autant aux donne sérénades.
Filipin
Commençons.
SÉRÉNADE.
DON DIÈGUE de Mendoce
Taisons-nous, ils s'en vont commencer. Beauté qui m'assassinez, Et dont l'oeil dessus mon coeur s'acharne, Ta lucarne Me devrait montrer ton nez ; Hélas ! Je suis pour lui, Jour et nuit dans l'ennui : Belle aurore Je t'adore, Je t'honore, Exhibe-toi, Ou bien c'est fait de moi. Pour détourner ce méchef, Montre-toi, vénérable Comète, En cornette, Ou bien prends ton couvre-chef, Si ton temporiser Me fait agoniser, Je trépigne, Je rechigne, Je t'échigne, Et dès demain Tu sentiras ma main. Foi de parfait quinola Notre main n'est pas si téméraire, Que de faire À ton nez, cet affront-là, Non, non, je m'en dédis, Je suis ton Amadis, Ma levrette, Ma civette, Ma friquette, Sois douce ou non, Je trouverai tout bon.
Filipin
Êtes-vous là, charmante étoile poussinière, Plus fraîche mille fois que la fleur matinière ? Êtes-vous en cornette, ou bien escoffion, Avez-vous entendu votre brave Amphion ?
Don Diègue va charger Don Juan, et se retire en son poste.
Don Juan Bracamont
Je ne puis plus souffrir.
DON DIÈGUE de Mendoce
Demeure, ou je t'assomme.
Roquespine va charger Filipin, et se retire en son poste.
Filipin
Hélas ! J'entends du bruit, et si je vois un homme.
Roquespine
Rends l'épée.
Filipin
Et le casque, et la rondelle aussi. Mes compagnons sont prêts d'en user tout ainsi : Mais il s'enfuit, courage, il me le faut poursuivre, Pour faire le vaillant.
Don Juan Bracamont
Le bon Dieu me délivre, D'un dangereux pendard, mais, hélas ! Le voilà.
Filipin
Ha ! C'est de moi qu'il parle, alors qu'il s'en alla, Je devais ne bouger, comme un homme bien sage. Si j'étais confessé...
Don Juan Bracamont
J'ai trop cru mon courage.
DON DIÈGUE de Mendoce
Les voilà dos à dos, ils ne se feront rien.
Roquespine
Pour faire un homicide, ils sont trop gens de bien.
Filipin
Hélas, je suis gâté !
Don Juan Bracamont
Malheureuse embuscade !
L'épée de Don Juan se choque avec celle de Don Pedro de Buffalos.
Filipin
Si jamais à putain, je donne sérénade...
Don Juan Bracamont
Je demande la vie.
Filipin
Et moi certes aussi, L'ami, fais rien, fais rien.
DON DIÈGUE de Mendoce
Cavaliers, qu'est-ce ci, Vous vous entr'assommer ?
Filipin
Hélas ! Tout au contraire, Nous nous entre sauvons.
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous ne pouviez mieux faire.
Filipin
Mon cousin, est-ce vous ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Moi-même.
Filipin
Un assassin A bien pensé gâter votre brave Cousin ; Mais certes la valeur qui toujours m'accompagne, À pied comme à cheval, jour et nuit en campagne, Comme dedans la rue, a fait doubler le pas À ce larron d'honneur que je ne connais pas : Ha ! Si je puis voir clair en cette action noire...
Don Juan Bracamont
Je vais vous révéler le secret de l'histoire. Certain Duc est l'auteur de ce noir attentat, Pour certaines raisons, et d'amour, et d'État. Ce bon Duc, qui n'a pas l'âme des plus guerrières, Qui me craint, et me hait, et que je n'aime guères, Comme je m'amusais après certain concert, A pensé pour le coup, que j'étais pris sans vert. Il s'est jeté sur moi, suivi de trois ou quatre, Mais je n'ai pas laissé toutefois de les battre, À l'aide de Monsieur, et sans être blessé : Et c'est de la façon que le tout s'est passé.
Filipin
Et c'est de la façon que l'on ment par la gorge.
DON DIÈGUE de Mendoce
C'est être aussi vaillant, que le Cid, que Saint George.
Il prend à part Don Diègue.
Il s'en va.
Don Juan Bracamont
Vous êtes mon ami, je suis homme d'honneur ; Je vous avais parlé tantôt avec chaleur, Mais j'ai songé depuis que la plus douce voie Est toujours la meilleure, et c'est avecque joie Que renonçant pour vous à mon ressentiment, Suivant votre conseil, j'agirai doucement : Mais vous devez aussi tenir votre promesse, Et voir sans y manquer dès demain ma maîtresse : Vous savez mon mérite, et vous savez mon bien, Et comme en l'épousant, mon bonheur est le sien, Que tout le monde m'aime, ou me craint, ou m'estime : Et qu'étant Espagnol, je suis fils légitime De cette valeur rare, et de tant de vertus, Dont toujours les Héros ont été revêtus. Je vous en dirais plus. Mais vous savez le reste, Et que tout mon défaut est d'être trop modeste, Adieu, je vais chercher encore à dégainer ; Car je n'ai fait, me semble, ici que badiner, Et si je n'ai fourni matière à funéraille, Tant que dure la nuit, je ne dors rien qui vaille.
Filipin
Et moi si l'on pouvait ne point funérailler, Je ne ferais, ma foi, jamais que batailler ; Mais parce que combat engendre funéraille, Alors que je combats, je ne fais rien qui vaille.
DON DIÈGUE de Mendoce
Fera-t-il ce qu'il dit ?
Roquespine
Il ne le fera point, Le Sire a trop grand soin du moule du pourpoint.
DON DIÈGUE de Mendoce
Ô ! Que j'étais tenté par quelque estafilade De punir son orgueil, et sa fanfaronnade !
Filipin
C'est le plus grand poltron qui...
DON DIÈGUE de Mendoce
L'est-il plus que toi ?
Filipin
Plus que mille fois.
DON DIÈGUE de Mendoce
Sans jurer, je le crois. Or ça, parlons un peu de notre Dame Hélène.
Filipin
Nous épousons demain.
DON DIÈGUE de Mendoce
Demain ?
Filipin
Chose certaine, Nous avons dès tantôt ordonné des habits, Des esclaves ; carrosse.
DON DIÈGUE de Mendoce
Ha ! Ce que tu me dis, Ne peut s'imaginer.
Filipin
Vous le pouvez bien croire.
DON DIÈGUE de Mendoce
Allons, chemin faisant, tu m'apprendras l'histoire.
Acte V
Scène 1
Filipin, Paquette
Filipin
Où diable est donc Madame ?
Paquette
Elle viendra bientôt.
Filipin
Ma Paquette !
Paquette
Monsieur.
Filipin
Le dirai-je tout haut ?
Paquette
Puisque nous sommes seuls, vous le pouvez bien dire.
Filipin
Ma Paquette, sais-tu que j'aime bien à rire ? Ta maîtresse me rend l'esprit tout sérieux, Pour te dire le vrai, je t'aimerais bien mieux.
Paquette
Vous vous pensez moquer parmi des Damoiselles, Telles que je puis être, on en voit d'aussi belles Que ces Dames de prix, en qui souvent, dit-on, Blanc, perles, coques d'oeuf, lard et pieds de mouton, Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues De têtes sans cheveux aussi rases que gogues, Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas Étalent des beautés qu'ils ne possèdent pas. On les peut appeler visages de moquette. Un tiers de leur personne est dessous la toilette ; L'autre dans les patins, le pire est dans le lit : Ainsi le bien d'autrui tout seul les embellit, Ce qu'ils peuvent tirer de leur propre domaine, C'est chair molle, gousset aigre, mauvaise haleine. Et pour leurs beaux cheveux si ravissants à voir, Ils ont pris leur racine en un autre terroir. Ils sont le plus souvent des plantes transplantées, Qu'on applique avec art sur têtes édentées.
Filipin
Paquette, ma Paquette, où prends-tu tant d'esprit ? Aimes-tu quelque auteur, lorsque ton oeil me prit, Je te soupçonnais bien d'avoir l'esprit alerte, Mais de l'avoir si bon, Ha ! C'est trop pour ma perte, Je veux rompre aujourd'hui bien plutôt que demain, Avecques ta Maîtresse, et te donner la main ; Mais la voici venir.
Scène 2
Hélène de Torres, Filipin, Paquette
Hélène de Torres
Je vous ai fait attendre, Vous me le pardonnez, j'avais visite à rendre À certaine Duchesse, à qui je dois beaucoup.
Filipin
Ma belle Tramontane, hé bien, est-ce à ce coup, Que l'hymen ayant joint Don Pedre, et Dame Hélène, De leur congrès fécond viendra la digne graine ! Laquelle pullulant en ce puissant État, Soumettra tout le monde à notre Potentat.
Hélène de Torres
Puisque votre vertu m'a tout à fait acquise, Ma volonté doit être à la vôtre soumise.
Filipin
Je n'ai présentement que dix mille Ducats, Un faquin de facteur, dont j'ai fait quelque cas, Et que pour sa paresse, il faut casser au gage, Me fait de jour en jour attendre, dont j'enrage : M'écrit, qu'à la monnaie, on agit lentement, À cause que l'on sert le Roi premièrement, Et que son Commissaire enlève de Séville Autant de Patagons qu'on fait en cette ville.
Hélène de Torres
Cette guerre de Flandre enlève tout l'argent.
Filipin
Il me promet pourtant d'être plus diligent, Et d'envoyer bientôt une notable somme. Vous pouvez cependant ravir d'aise un pauvre homme Qui ne vit depuis peu que d'expectation, Comme les sots de Juifs font après leur Sion : Hélas ! Dans peu de jours, je vais mourir par braise ! Au lieu qu'un prompt Hymen me fera mourir d'aise. Quatre ou cinq mille écus en velours et tabis, Suffiront, ce me semble, à faire des habits, Le carrosse, le train, et tout notre équipage, Se feront à loisir après le mariage ; Lorsque j'aurai reçu la somme que j'attends, Et quelques diamants : au reste je prétends Que les couleurs seront, selon ma fantaisie, Et que l'étoffe aussi sera de moi choisie.
Hélène de Torres
Avecque vous, Monsieur, je renonce à mon choix.
Filipin
Vous aurez douze habits, c'est-à-dire un par mois, Que l'orangé pastel est couleur agréable !
Hélène de Torres
On ne s'habille plus d'une couleur semblable.
Filipin
Et zinzolin, Madame.
Hélène de Torres
Il n'est plus de saison.
Filipin
J'aime cette couleur qu'on dit, merde d'oison : Elle réjouit l'oeil.
Hélène de Torres
Ce n'est donc qu'en Galice.
Filipin
Une robe de peau, couleur de pain d'épice ; Qu'un drap marbré bien chaud, doublerait pour l'hiver, Avec trois passepoils, jaune, minime, et vert, Qui feraient ce qu'on dit, Pistache ou bien Pistage, Serait le vêtement le plus riche d'Espagne.
Hélène de Torres
Envoyez-moi l'argent, tout sera bien choisi.
Filipin
On me fait un pourpoint de velours cramoisi, Dont les chausses seront de satin tristamie.
Paquette
Don Diègue est là-bas.
Filipin
La fortune ennemie Assez mal à propos m'envoie un importun.
Hélène de Torres
Ne le verrez-vous point ?
Filipin
Ce me serait tout un, S'il ne m'avait point fait une supercherie Sous mon nom. Il m'escroque une commanderie, Et retient mes papiers après cet acte noir. Vous me pardonnerez si je ne le puis voir, Il nous faudra sans doute enfin tirer la lame.
Hélène de Torres
Entrez dans mon Alcôve.
Filipin
Et de bon coeur, mon âme, Quand il sera sorti, faites-le moi savoir, Coupez court avec lui.
Hélène de Torres
J'y ferai mon pouvoir.
Scène 3
DON DIÈGUE de Mendoce, Hélène de Torres, Filipin, Paquette
DON DIÈGUE de Mendoce
Madame, ce n'est pas l'amour qui me ramène : Je perdrais près de vous, et mon repos, et ma peine, Je viens vous proposer un homme pour époux Que vous confesserez être digne de vous, Don Juan Bracamont.
Hélène de Torres
Brisons-là, je vous prie.
DON DIÈGUE de Mendoce
Depuis quand faites-vous si fort la rencherie ? Il est riche, Madame.
Hélène de Torres
Étant de votre main, Il me serait suspect.
DON DIÈGUE de Mendoce
C'est mon Cousin germain, Qui règne en votre coeur comme un clou chasse l'autre.
Hélène de Torres
C'est ce que vous voudrez.
DON DIÈGUE de Mendoce
Il y va trop du vôtre, De prendre un campagnard tout opulent qu'il est.
Hélène de Torres
Tant moins vous l'estimer, d'autant plus il me plaît.
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous l'aimez donc, Madame ?
Hélène de Torres
Et de plus, je l'épouse.
DON DIÈGUE de Mendoce
Que le Ciel me faisant d'une humeur peu jalouse, M'a fait un riche don, quoiqu'il m'ait fait sans bien !
Hélène de Torres
Auprès de Léonor, il ne vous manque rien.
DON DIÈGUE de Mendoce
Il est vrai ; mais pourtant, je crains qu'elle n'apprenne Que je suis venu voir la nompareille Hélène.
Hélène de Torres
Le péril n'est pas grand pour vous.
DON DIÈGUE de Mendoce
Il le serait, Si j'étais assez riche.
Hélène de Torres
On vous enlèverait, Si Dieu vous avait fait ce que vous pensez être.
DON DIÈGUE de Mendoce
Il m'a fait trop de grâce, en me faisant connaître Que pour vous être cher, il faut n'être pas gueux.
Hélène de Torres
Vous diriez bien plus vrai, si vous disiez, fâcheux.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je me vois sur le point de l'être davantage.
Hélène de Torres
Et comment ferez-vous ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Rompant un mariage.
Hélène de Torres
Le mien ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Le vôtre même.
Hélène de Torres
Et quelle autorité Prétendez-vous sur moi ?
DON DIÈGUE de Mendoce
C'est par sincérité Que je veux empêcher l'inégal Hyménée, Qui joindrait à ce fat une Dame bien née. Don Buffalos n'est pas tout ce que vous pensez, Vous le croyez bien riche, il ne l'est pas assez.
Hélène de Torres
Que vous avez en vain la tête embarrassée !
DON DIÈGUE de Mendoce
Pour vous perdre d'honneur vous êtes bien pressée.
Hélène de Torres
Je pourrais aisément me passer de vos soins.
DON DIÈGUE de Mendoce
Je n'en aurais pas tant, si je vous aimais moins.
Hélène de Torres
Et moi, pour vous montrer combien je vous redoute, Dans une heure au plus tard, je l'épouse.
DON DIÈGUE de Mendoce
Sans doute ?
Hélène de Torres
Il n'est rien de plus sûr, et je fais plus encor, Nous aurons pour témoins, et vous et Léonor, Il m'est indifférent de quel sens on explique Une bonne action que je rendrai publique.
DON DIÈGUE de Mendoce
Elle le sera trop, mais pour la détourner Je saurai malgré vous le remède donner.
Hélène de Torres
Joignez à Léonor toute la terre ensemble, J'aurai votre Cousin.
DON DIÈGUE de Mendoce
Dites, si bon vous semble, Je vais chez Léonor, pour l'amener ici.
Hélène de Torres
Vous enragerez bien tantôt.
DON DIÈGUE de Mendoce
Et vous aussi.
Il sort de l'Alcôve.
Filipin
Ha le mauvais parent ! Madame, je vous jure, Si je n'ai eu peur de vous faire une injure, Que j'aurais fait sur lui notable irruption : Mais j'en retrouverai bientôt l'occasion. Au prix de moi, Madame, un lion n'est qu'un ase, Quand je suis en colère, une antipéristase Me trouble le dedans, la consanguinité Fait la guerre en mon âme, à sa méchanceté. Si je mangeais son coeur, je mordrais en la grappe. Madame, tenez-moi, de peur que je m'échappe. Ne me retenir point, c'est me faire enrager, Que sait-on ? Je ferai bien mieux de ne bouger. Si je l'allais trouver, et qu'il fît résistance, Le malheureux mourrait sans nulle repentance. Comme mes premiers coups ne sont pas jeux d'enfants ; Mais de ces orbes coups à tuer éléphants. J'ai pourtant grand sujet de me mettre en colère, C'est une passion qui grandement m'altère. Qu'on me presse en un verre, un, deux ou trois limons, J'aime la limonade, elle est bonne aux poumons. Ma chère âme !
Hélène de Torres
Monsieur.
Filipin
Nous allons faire noce.
Paquette
Don Juan Bracamont, Don Diègue, Mendoce, Amènent avec eux Madame Léonor.
Filipin
N'ont-ils point amené quelques autres encor ?
Paquette
Je ne le pense pas.
Filipin
Bien, que mon cousin monte, Copulativement je m'en vais à sa honte Me joindre aux yeux de tous au trésor de beauté Qu'il ne méritait point, et que j'ai mérité. Paquette, approchez-vous, est-il prêt le Notaire ?
Paquette
Oui Monsieur.
Filipin
Achevons vitement cette affaire, Je suis grand amateur de la conclusion, Et naturellement j'appète l'union.
Scène 4
Léonor de Gusman, Hélène de Torres, Filipin, DON DIÈGUE de Mendoce, Don Juan Bracamont
Léonor de Gusman
Je viens me conjouir avec la belle Hélène.
Hélène de Torres
Ignorant le sujet, qui chez moi vous amène, Si c'est pour m'obliger, ou pour vous divertir, Je ne sais comment je vous dois répartir, De quelle façon donc voulez-vous que j'en use ?
Filipin
Qui rit à mes dépens, je soutiens qu'il s'abuse, Quatre cent mille fois, quelque chose de plus.
Léonor de Gusman
Les éclaircissements sont ici superflus. Nous ne venons ici qu'à dessein de vous plaire, Et de vous obliger.
Filipin
Vous ne pouvez mieux faire.
Hélène de Torres
Je n'attendais pas moins de vous, mais pour Monsieur ?
Léonor de Gusman
Vous le connaissez mieux que moi, c'est un rieur, Qui dit d'une façon, et qui pense de l'autre.
DON DIÈGUE de Mendoce
Madame, vous savez que je fus toujours vôtre. Attribuez, de grâce, au sensible regret De vous avoir perdue, un discours indiscret, Dont je viens à vos yeux me châtier moi-même, En laissant voir aux miens ravir celle que j'aime : Car ce n'est rien qu'un rapt que l'Hymen inégal De vous, et d'un laquais, qui panse mon cheval.
Filipin
Ha ! Ne blasphémons point.
Hélène de Torres
Vous êtes fou, Mendoce.
DON DIÈGUE de Mendoce
Vous êtes folle, Hélène, avecque votre noce.
Hélène de Torres
Don Pedre, endurez-vous ?
Filipin
Je suis un autre fou. Qui le nie, a menti par sa gorge, ou son cou.
Hélène de Torres
Vous n'êtes qu'un laquais ?
Filipin
Fort à votre service.
Hélène de Torres
Quoi, me jouer ainsi ?
DON DIÈGUE de Mendoce
C'est vous faire justice.
Hélène de Torres
Ha ! Qui me vengera, peut espérer de moi Ce que je puis donner.
Filipin
Ce ne sera pas moi.
Hélène de Torres
Indigne de ton ordre, et du nom que tu portes, Qui me vient outrager en tant, et tant de sortes. Tu prétends te jouer avec impunité D'une femme d'honneur, et de ma qualité ?
DON DIÈGUE de Mendoce
Aboyer votre saoul, vous ne me pouvez mordre : Vous vous êtes causé vous-même ce désordre ; Vous m'avez abusé par un déguisement. Celui de mon laquais entrepris justement, Au lieu de vous fâcher, doit plutôt vous instruire, Qu'il ne faut pas choisir tout ce qu'on voit reluire. Sachez-moi donc bon gré d'un tour qui vous apprend Qu'à tout esprit qui fourbe, à la fin on le rend : Vous m'avez amusé de vos belles paroles, Vous ne considériez en moi que les pistoles, La pauvreté pour moi vous donna du mépris. Parce que tous les chats durant la nuit sont gris, À notre Filipin vous vous êtes soumise, Vous m'avez pris pour dupe, un laquais vous a prise. Le tour était bien lâche, et je vous l'ai rendu : Mais gagner un laquais, ce n'est pas tout perdu.
Hélène de Torres
Ha ! Je me vengerai d'une pièce si rude.
DON DIÈGUE de Mendoce
La vengeance n'est pas l'action d'une prude.
Hélène de Torres
Ha ! Seigneur Don Juan, de grâce, vengez-moi : C'est le prix où je mets mon amour, et ma foi.
Don Juan Bracamont
Qui moi, vous épouser ? Vous, une intéressée Que Mendoce a servie, et puis après laissée : Parce qu'elle l'aimait seulement pour le bien, Qu'un laquais a férue, et prise en moins de rien. Puis pour son pis-aller qui m'a pris, moi la crème, De la Cour de Madrid, moi que tout le monde aime ! Madame, je serais le plus sot des humains, Je ne veux point de vous, et vous baise les mains.
DON DIÈGUE de Mendoce
Qui moi, vous épouser ? Vous une intéressée, Chez qui le profit seul règne dans la pensée. Qui m'avez préféré mon laquais travesti, Parce que vous croyiez prendre un meilleur parti ! Ha ! Ne vous flattez plus d'une fausse espérance : Je n'aurai plus pour vous que de l'indifférence. Madame, je serais le plus sot des humains, Je ne veux point de vous, et vous baise les mains.
Filipin
Qui moi, vous épouser ? Vous une intéressée, Que mon Maître a servie, et puis après laissée ; Et qui me donneriez bientôt du pied au cul, Lorsque vous me verriez être sans un quart d'écu ! Nous autres Filipins avons trop de courage, Guérissez votre esprit, oubliez mon visage. Madame, je serais le plus sot des humains, Je ne veux point de vous, et vous baise les mains.
Elle est dans une chaise, un mouchoir devant les yeux, qui pleure.
Hélène de Torres
Je ne manquerai pas de parents en Espagne.
Léonor de Gusman
Que vous avais-je dit des tableaux de campagne ? Ne savais-je pas bien qu'ils étaient souvent faux ? Et ne connais-je pas mieux que vous les Tableaux ?
Hélène de Torres
Ha ! C'est trop endurer, qu'on me mène en ma chambre.
Filipin
Qui vous appliquerait de l'or sur chaque membre, C'est un grand lénitif, et que vous aimez fort.
DON DIÈGUE de Mendoce
Taisez-vous, Filipin.
Elle s'en va.
Hélène de Torres
Ma vengeance ou ma mort, Me mettront en repos, devant que le jour passe.
DON DIÈGUE de Mendoce
En attendant l'effet de si grande menace, Madame, d'un seul mot vous pouvez bien casser Le rigoureux Arrêt qu'on vient de prononcer.
Léonor de Gusman
Si votre droit est bon, je vous ferai justice, Surtout, n'usez jamais envers moi d'artifice : Ne sollicitez point d'autres juges que moi, Et je me souviendrai de ce que je vous dois.
DON DIÈGUE de Mendoce
Mon sort dépend de vous.
Léonor de Gusman
N'en soyez point en peine ; Mais nous incommodons votre adorable Hélène. Allons dans mon logis, et là je vous dirai Ce que je crois de vous, et ce que j'en ferai.
Scène 5
Béatrix, Filipin
Béatrix
Filipin.
Filipin
Béatrix.
Béatrix
Mon tout.
Filipin
Mon coeur.
Béatrix
Mon âme, Si tu voulais.
Filipin
Et quoi ?
Béatrix
Prendre.
Filipin
Parle.
Béatrix
Une femme.
Filipin
La prendre ? À quel dessein ?
Béatrix
Pour épouse.
Filipin
Ha ! Ma foi. Le conseil est fort bon, la connais-je ?
Béatrix
C'est moi.
Filipin
Vade, Vade, retro Satanas, qui me tente ! Mon front ne fut jamais une table d'attente ; Et ne portera point le mystérieux bois Que personne ne voit, et qu'on croit toutefois. Je ne veux point avoir un timbre de pécore, Je ne veux point de toi, redoutable Pandore ! Moi, te prendre, ha ! Vraiment, c'est moi qui serais pris, Et pour qui me prends-tu, maudite Béatris ? Tu me crois aussi sot que Mendoce mon Maître. Moi j'aurais des enfants, et leur mère à repaître ! Si je suis sans enfants, on dira c'est un sot, Et si j'en fais enfin, ou quelque autre, un marmot. J'aurai neuf mois durant une femme ventrue, Je l'entendrai hurler comme un pourceau qu'on tue. Quand elle mettra bas cet enfant tout mouillé, Non sans avoir longtemps en son ventre souillé, Une sotte dira, c'est le portrait du père ; Un autre, il a les yeux, et le nez de la mère : Puis il faudra baiser un fils, qui sentira Le ventre de sa mère, et ce ventre puera. Il me faudra souffrir une sotte nourrice, Un enfant qui toujours, ou crie, ou tète, ou pisse, Me relever la nuit, pour le faire bercer, Et cela tous les ans, c'est à recommencer. Avoir tous les matins à prier, quelle peine ! De me voir bientôt veuf par une mort soudaine. Au lieu qu'ayant l'esprit content et satisfait, Le front comme d'abord le bon Dieu me l'a fait : Je vais, je viens, je dors, je ris, je bois, je mange, Je fais ce que je veux, sans qu'on le trouve étrange ; La chose est arrêtée, il n'y faut plus penser, Si mes yeux t'ont fait mal, va te faire panser.
Il s'en veut aller, elle le retient.
Béatrix
Arrête, Filipin, que je te désabuse, Moi, t'épouser, crois-tu que je sois assez buse Pour mettre à mes côtés un pareil Damoiseau ? Voyez le beau mari, voyez le bel oiseau, Moi, qui suis de galants jour et nuit recherchée De Bourgeois, Courtisans, Prélats, et gens d'épée, Qui depuis quelques jours sans quelques ennemis, Aurais eu pour époux un opulent commis ; Qui viens de refuser le clerc ou secrétaire D'un riche président : gros vilain, va te faire Cent fois plus honnête homme, et lors j'aviserai, Par pitié seulement, si je t'épouserai. J'ai reçu depuis peu deux gros poulets d'un Comte, Un Duc me couche en joue, et j'en fais peu de compte. Un jeune abbé, qui n'est ni prêtre ni demi, S'offre de m'épouser, ou d'être mon ami : Il me fit l'autre jour don d'une porcelaine, Et je t'épouserais ? C'est ta fièvre quartaine.
Filipin
Arrête, Béatrix, elle s'en va, ma foi, Je devais bien aussi faire du quant à moi, M'a-t-elle ainsi quitté par dépit ou par ruse ? Foin, j'enrage d'avoir tout ce qu'on me refuse, Mon Dieu, que l'on est sot, alors que l'on est beau ! Il faut que là-dessus je lui fasse un Rondeau.