Acte I
Scène 1
Salmacis, Licanor, Dorise
Salmacis
Si le sage doit craindre un revers de fortune Lors qu'à tous ses desseins elle rit opportune, Si le calme excessif imprime aux matelots Une triste frayeur de la rage des flots, Qui suit inséparable, entraînant pêle-mêle Les vents, les feux, la nuit, le tonnerre et la grêle, Bref, si quelque démon envieux suscité Contrepoise notre heur de plus d'adversité, Que dois-tu Salmacis, selon la conjecture Dans peu n'appréhender d'infortune future ? Qui seul sembles tarir la source du bonheur, Comblé de biens, d'amis, de richesses, d'honneur, Qu'un Monarque chérit, que l'âge favorise, Et de qui la valeur le crédit autorise, Et de qui la valeur sans pareille ici bas Ne laisse aucune preuve à donner aux combats, Qui des plus vieux guerriers obscurcit la mémoire. Or ne consiste là ta principale gloire, Là ta béatitude encor ne trouve point Son centre plus parfait, son véritable point, Le Phoenix Amoureux d'une beauté divine En est, certes en est la première origine, La base, le motif, le ferme fondement, L'Amour plus que le sort a mon commandement, D'une chaste Cypris, sous le nom de Dorise, D'une belle qui tient captive ma franchise, Qui ne m'aime pas moins que son coeur, que ses yeux Me doit rendre jaloux les hommes, et les Dieux : D'autant qu'on ne la peut admirer sans envie : La pâle défiance accompagne ma vie, Mille divers pensers en l'esprit repassez Intimident mes sens, et confus et glacez, Que tout autre méchef ( ô Célestes, ) m'arrive Pourvu qu'à ses faveurs Salmacis ne survive, Pourvu que mes travaux moissonnent quelque jour La palme des dons faits d'un mutuel amour, Pourquoi non ? Qui jamais osera téméraire Entreprendre le rapt de ce juste salaire ? Nul, que soudain ma dextre expiant le forfait, Du désastre prévu ne détourne l'effet, Ôte, ôte plus remis l'ombrageuse folie, Qu'engendrent les vapeurs, d'une mélancolie, L'impossible suspect, ha ! N'aperçois-je pas ? Oui, mon cher Licanor s'achemine au grand pas, Licanor de nos feux fidèle secrétaire, Peut être m'apportant quelque avis salutaire.
Licanor
La guerre du soldat le penser entretient, Celui des Amoureux à l'objet appartient, Que l'enfant de Cypris leur empreint dedans l'âme Même alors que l'espoir en augmente la flamme, Qu'une perfection de divine beauté Se monstre ainsi qu'a vous haïr la cruauté, Et m'assure que seul tel agréable idée Au change me serait d'un Empire cédée, Qu'importun survenu trop indiscrètement Je vous tire l'esprit de son contentement.
Salmacis
Ne me dis pas cela, ta présence chérie Le réjouit ainsi que l'oeil une prairie, Elle sert de Nepenthe à mes soins journaliers, Qui n'eus onc et n'aurai de soins particuliers, Qui t'honore, qui t'aime à l'égal de moi-même, Certaine sympathie en nos humeurs extrême, Ou certaine influence occulte de pouvoir Qui me permet à peine être un jour sans te voir. Sache qu'ores l'excès de ma béatitude Présuppose dans peu quelque vicissitude, Deux Déités me font volages redouter, Et leurs faveurs quasi me viennent dégoûter.
Licanor
Nous plaindre sans sujet de la bonne fortune Mérite comme ingrats à bon droit sa rancune, Usons du bien présent, vu que de l'avenir Nous ne pouvons le cours presser ou retenir.
Salmacis
Tu dis vrai, toutefois la misère prévue N'afflige pas si fort que frappant impourvu.
Licanor
Sur ce défi conçu l'homme fait de ses jours Un enfer qui le suit misérable toujours.
Salmacis
Le sort ébranlerait à peine ma constance, Amour la trouverait faible de résistance.
Licanor
Dorise volontiers décline à la froideur.
Salmacis
Au contraire elle croît en sa pudique ardeur.
Licanor
Dont trop d'aise éblouit l'âme qui le méprise Mis à même le choix de Sidere ou Dorise.
Salmacis
Sidere n'a que voir sur mon affection.
Licanor
Sa rivale pourtant cède en perfection.
Salmacis
Mes yeux et mon désir le jugent d'autre sorte.
Licanor
Au jugement commun le sage se rapporte.
Salmacis
Tu trouveras plutôt la nuit parmi le jour, Que sagesse quelconque où domine l'Amour.
Licanor
Ô que le Peintre avait bien connu sa nature, Qui le peignit aveugle errant à l'aventure !
Salmacis
En quoi présumes-tu Sydere, l'exceller ?
Licanor
La chose peut de soi véritable parler, Recevez à témoin un monde qui le chante, Que cette chaste Circé à son aspect enchante, Qui lui donne le prix des mortelles beautés, Et dont un Dieu voudrait briguer les privautés.
Salmacis
Ma main te signera le transport de sa grâce Si tu veux l'occuper et y tenir ma place.
Licanor
Plut au Ciel que ce change inspirât son désir, Qu'elle daignât sans plus, esclave me choisir.
Salmacis
Pires difficultés le temps nous facilite, Joint qu'elle ne saurait faire meilleure élite ; Or proche du séjour de mon bel Orient Je le vois sur le seuil m'attendre souriant, Ne bouge pas, attends, pareille conférence Où préside l'honneur porte toute assurance, Trois mots dits au surplus, tu me retiens qui veux Te subroger absent à parfaire mes voeux.
Licanor
Tu me vas ravir l'âme, ô voleur homicide ! Sans que j'ose crier sous ta force perfide, Tu dédaignes l'acquis désirant conquérir La crédule beauté qui me fait remourir, Résiste juste Ciel à si grande injustice Donnant que sa poursuite en rien se convertisse.
Dorise
D'où procède mon heur, que ce front soucieux Aujourd'hui me dérobe un printemps gracieux ? Quel sujet de tristesse altère notre joie Ores que ton retour à peine la déploie, L'un des principaux fruits qu'apporte l'amitié Est que pareil fardeau se divise à moitié, Qu'ensemble nous ayons toute chose commune, Tout accident de bonne ou mauvaise fortune, Ne me le veuille donc davantage celer Et selon mon pouvoir te laisse consoler.
Salmacis
Ne douleur ne souci ne m'attristent ma sainte, Ôte de ton esprit cette ocieuse crainte Un congé de trois jours permis.
Dorise
Hélas ! Cruel Tu files ton exil ainsi perpétuel Depuis que succombée à l'appas de tes charmes Un soleil accompli ne me passe sans larmes, Quelque guerre tantôt d'excuse te fournit, Un voyage renaît de l'autre qui finit, Ulysse vagabond qui (fière destinée ! ) Veuve ne fait gémir paravant l'Hyménée, Tu nous peux bien barbare au partir de ce lieu Pour la dernière fois dire un dernier adieu.
Salmacis
Ne t'afflige plutôt que la vérité sue.
Dorise
Plutôt que du mensonge ordinaire déçue.
Salmacis
Écoute patiente et me condamne après.
Dorise
Que ce myrte fuitif me coûte de cyprès.
Salmacis
Mon père aux champs d'escorte à sa suite m'emmène, Avise maintenant si cela vaut la peine.
Dorise
Tu n'oserais jurer.
Salmacis
Menteur puissent les Cieux Me bannir à jamais du Soleil de tes yeux.
Dorise
Ton parjure se donne une légère amende.
Salmacis
Mon idolâtre Amour n'en connaît de plus grande.
Dorise
Ne te pourrais-tu pas dispenser ce devoir ?
Salmacis
Le vieillard me l'enjoint d'un absolu pouvoir.
Dorise
Quel terme bornera ton retour désirable ? Quel temps meurtriras-tu ta dame inexorable ?
Salmacis
Le terme trompera son incrédulité, Bref, et du tout conforme à ma fidélité, Ne présume au surplus tel voyage inutile, Là séquestrez du bruit d'une tourbe civile, Seul que je saurai bien l'occasion choisir, Et le bonhomme pris au point de son loisir, Gagner la volonté paternelle requise A l'effet d'une foi mutuelle promise, Tandis chaque moment nos coeurs se parleront De lettres tour à tour, que les mains écriront.
Dorise
Plutôt le Ciel perdra ses nocturnes étoiles, Hymette ses odeurs, Amphitrite ses voiles, Que tu demeures nu de trompeuses raisons : Au malade en la sorte avaler nous faisons Sous un miel apparent une horrible amertume, Ainsi se passe en loi ta mauvaise coutume : Or trois jours expirés, non plus, ne pense pas À faute de me voir prolonger mon trépas, Excuse, subterfuge, occasion, cautèle Ne t'exemptent après de ma haine mortelle.
Salmacis
Coupable à deux genoux te requérir merci Possible amollirait le courage endurci.
Dorise
Tu révèles déjà la trahison brassée.
Salmacis
Tu soupçonnes 0 tort, je meure, ma pensée, Oncques chose plus vraie oracle ne prédit, Que tu me reverras dedans le terme dit, À la charge qu'alors on souffre moins farouche Ma flamme s'amortir sur cette belle bouche, Qu'au départ chacun sait me devoir le baiser, Dieux faudra-il toujours de violence user ?
Dorise
Impudent que pourra dire ce gentilhomme ?
Salmacis
Que Tantale une soif dans les eaux me consomme, Approche Licanor à qui seul je remets De voir Madame absent le pouvoir désormais, Mon vertueux amour te désigne vers elle Es écrits envoyez son Mercure fidèle, Avise néanmoins à ne la suborner, Car on ne la dut voir sans se passionner.
Licanor
Telle crainte s'éclipse en mon peu de mérite, Une plus belle image en sa belle âme écrite Porte toute assurance et sèvre mon espoir, Nous ferons au surplus comme ailleurs le devoir.
Salmacis
Adieu ma chère vie, un pluvieux présage Me fâche ternissant le Ciel de ce visage.
Scène 2
Nourrice de Sidere, Sidere
Nourrice de Sidere
Que ces profonds soupirs, que ces larmes perdues, Que ces plaintes en l'air stériles épandues, Commencent à lasser mon oreille et mes yeux, Commencent d'acquérir un titre vicieux ; Obtenez dessus vous la plus rare victoire En l'oubli d'un ingrat, qu'homme je ne puis croire, Que Borée engendra des Rochers Caspiens, Qui passe en cruauté les tigres libyens, Plus digne des faveurs d'une Louve brutale, Que de vous captiver sous la torche jugale, Trop belle, trop pudique, et parfaite pour lui, Sur qui jamais Phoebus que funeste n'a lui.
Sidere
Ma coulpe ne saurait s'excuser infinie, Ma gloire n'être point de mes larmes ternie, Sans pouvoir néanmoins que dedans le tombeau Éteindre avec mes jours un amoureux flambeau.
Nourrice de Sidere
Depuis que la vertu s'efforce magnanime, Il n'y a mon souci, vice qu'elle n'opprime, Semez prudente ailleurs un terroir plus fécond, Et où la récompense à la peine répond, Mille heureux à l'envi de posséder la place, Préférables de los, de mérites, de race, Suppléent ce défaut, ne faites que choisir, Ne faites que changer d'illicite désir.
Sidere
Autre objet ne me peut plaire, étrange manie, Contente d'expirer dessous sa tyrannie.
Nourrice de Sidere
Dites nous la raison valable qui le fait À vos sens aveuglés un miracle parfait.
Sidere
Quelque charme inconnu me possède réduite À me pouvoir esclave, ou plus prendre la fuite.
Nourrice de Sidere
Tel charme disparaît soumise à la raison, Elle brise les fers de semblable prison.
Sidere
J'approuve ce conseil d'affection sincère, Qui ne sert néanmoins que d'aigrir mon ulcère.
Nourrice de Sidere
Dieux, bons Dieux appliquez votre puissante main Où désormais ne peut aucun secours humain.
Sidere
Ah ! Que tu le prends bien pauvre amante éplorée, La guérison du mal s'en va désespérée Si la Parque ou le Ciel ne donnent par pitié Quelque prompte allégeance à ma forte amitié.
Acte II
Scène 1
Licanor, Sidere, Dorise
Licanor
Amant infortuné qui ne suis que de flamme, Mille orages à coup se lèvent dans mon âme Incertaine, confuse, et qu'un aveugle nuit À travers des écueils effroyables conduit, Mes projets insensés méritent qu'on me lie Coupable convaincu d'une pure folie : Prétendre sur l'amour de Salmacis absent ? Croire que Jupiter, d'ailleurs assez puissant, Inspirât à sa Dame une perfide envie, Devint ce beau pair animé d'une vie ? L'apparence répugne, et de tes prop[r]es yeux (Souvenir qui mon mal rengrège furieux, ) Tu as vu quel ciment leurs courages assemble, Vu qu'à peine Clotho les sépare d'ensemble, Ô grande iniquité des astres et d'amour ! Une chaste beauté, le Soleil de la Cour, Adore Salmacis qui la dédaigne acquise, Afin de me ravir ma palme moins exquise, Ce superbe Narcis[se], ains Cerbère envieux Arrête sous sa griffe, ou dévore des yeux, Dévore sans savoir ménager sa fortune, La récompense à deux suffisante et commune : Or sur ce précipice irrésolu pendant, La mort chaque minute infaillible attendant, Ma curiosité me porte superflue, L'heure et l'occasion plus opportune élève, À vouloir seule à seul, Sidere consulter : On voit outre l'espoir des choses résulter, Que les difficultés embrouillent davantage, Si l'une où l'autre au moins m'échoit en partage, Ha ! La voilà qui sort, dont l'oeil battu de pleurs Ne découvre que trop ses muettes douleurs.
Sidere
Hé ! De grâce Monsieur, quel bon vent vous amène ?
Licanor
Pourvu que le vouliez, une fertile peine.
Sidere
Promettre sans savoir ne se doit nullement, Éclaircissez premier le sujet seulement.
Licanor
L'entreprise d'abord apparaîtra hardie, Remède toutefois selon la maladie.
Sidere
N'importe que ce soit, l'honneur sauf proposé Et de si peu que j'ai de pouvoir disposé.
Licanor
Un vertueux Amour persévère en votre âme Vers l'ingrat Salmacis que tout le monde blâme.
Sidere
La honte sur ce point ma réponse interdit, Ainsi le crime tû du criminel se dit.
Licanor
Dorise le soustrait, Dorise le possède Qui de perfections et de beauté vous cède Autant qu'un petit fleuve à l'Océan profond, Qu'une colline basse à un superbe mont[.]
Sidere
Telles comparaisons sentent leur moquerie[.]
Licanor
Ha ! Si dissimulé j'use de flatterie, M'extermine le Ciel, dissimuler pourquoi ? Ou l'univers témoin, ou la vue en fait foi.
Sidere
Salmacis principal à parfaire ce nombre, Telles opinions me ressemblent un ombre.
Licanor
Le sortilège ôté qui lui scille les yeux. Vous et moi d'un enfer passerons dans les Cieux.
Sidere
Mon esprit peu subtil propre à choses frivoles Encore n'a compris le sens de ces paroles.
Licanor
Beauté plus que mortelle, inestimable fleur, Qui me faites compagne heureux en mon malheur Sachez qu'un feu secret, (car Dorise l'ignore) À son occasion mes entrailles dévore, Même inique destin modère nos Amours, Or peut la prévoyance interrompre son cours, Dorise d'une humeur jalousement crédule, Seconde Déjanire à l'endroit d'un Hercule, Sous quelque faux rapport confirmé de nous deux Qui n'aura du tout rien pénible, ou hasardeux, Sans doute démordra l'hameçon qui l'attire, Sans doute allégera notre commun martyre, Chacun libre à poursuivre un sujet diverti, Et par la jalousie à demi converti[.]
Sidere
Moyennant que la bouche exprime le courage, Et que qui le désigne exécute l'ouvrage, On leur pourrait jeter la pomme de discord, Vous entr'autres autant ingénieux qu'accort.
Licanor
Afin de l'attirer dans l'embûche impourvue, Madame ne manquez à sa première vue, Mise sur les discours des divers amoureux Que la Perse renomme, ou bien, ou malheureux, De dire, Sal[a]macis la perfection même, N'était qu'un peu changeant sa médisance extrême, Mérite que l'honneur du sexe féminin Fuit d'heure un aspic si mortel de venin ; Que l'exemple ne va plus outre que chez elle, Diffamée au rapport du volage infidèle, La renvoyant chercher mon témoignage exprès Qui docte saurai bien la manier après.
Sidere
Ce moyen me plaît fort, et d'heure convenue Active je ne fais qu'attendre sa venue. Parlons bas, quelque bruit, ah certes [l]a voici, Adieu, mais demeurez embusqué près d'ici.
Licanor
Comment donc, vous commise à détourner la bête, Piqueur laissez m'en faire une certaine quête.
Sidere
J'estime que le Ciel t'envoie à mon secours.
Dorise
Et touchant quoi mo[n] âme ?
Sidere
Un envieux discours Me lassait désormais avec ce gentilhomme.
Dorise
Sa faconde à la Cour néanmoins le renomme, Sa faconde que suit la courtoise douceur.
Sidere
Tous sujets de devis ne plaisent pas ma soeur.
Dorise
Je me doute qu'il veut s'installer en ta grâce, Chez elle s'acquérir une première place, Ce petit vermillon de honte avant-coureur.
Sidere
L'imagination te plonge en cet erreur, Encor que cela soit le moins de son mérite L'honneur me demeurant de semblable poursuite.
Dorise
Tu me confesseras Salmacis sans pareil Entre nos cavaliers apparaître un soleil.
Sidere
Sans doute sa vertu n'aurait point de seconde, Mais nul entièrement ne vit parfait au monde.
Dorise
Ce mais le présuppose être défectueux.
Sidere
Presque tous les amants ont ce vice chez eux.
Dorise
Ma mignonne ôte moi de scrupule éclaircie, Sur tel si qui l'esprit martelé me soucie.
Sidere
J'aimerais beaucoup mieux qu'un autre te le dit.
Dorise
Ma prière importune obtiendra ce crédit.
Sidere
Dispense moi mon coeur, la chose m'épouvante, Dont l'indiscret selon sa coutume se vante.
Dorise
Qu'importe sa vantise à qui ne le craint pas ?
Sidere
Elle importe à ta gloire un vergogneux trépas.
Dorise
Ha ! Ne me retiens plus sur la gêne étendue, Que la facilité trop grande aura perdue[.]
Sidere
Ce folâtre en public fait courir un faux bruit Que ta pudicité lui prodigua son fruit.
Dorise
Moi ?
Sidere
Si tu es Dorise.
Dorise
Hé ! D'où vient la nouvelle ?
Sidere
De son propre cousin qui l'abhorre infidèle.
Dorise
Ô exécrable monstre ! Ô Célestes puissants ! Qui vengez protecteurs les faibles innocents, Qu'un tonnerre du moins me rende la justice, Ou que l'Érèbe ouvert ce pervers engloutisse : Ha ! Traître Salmacis, homme double, homme feint, Mon renom pour un blâme imposteur ne s'éteint, L'opprobre du mensonge à ta honte demeure, Il faut que par ma main ce noir vipère meure.
Sidere
Avant qu'une rancoeur plus âpre concevoir Allez de Licanor la vérité savoir, L'affaire sérieux en mérite la peine, Tout à propos là-bas seul, et il se pourmène.
Dorise
L'occasion meilleure on ne saurait choisir, Tantôt je vous retrouve avec plus de loisir.
Sidere
Onc fourbe à mon souhait ne réussit pareille, Le martel en la tête et la pince à l'oreille, Mon dédaigneux se peut assurer qu'au retour Elle lui garde plus de haine que d'amour.
Dorise
Dieux ! Osera ma bouche informer effrontée, Dessus la trahison du barbare attentée ? Osera ta pudeur virginale enquérir, Sur ce qui ne lui va que du blâme acquérir, Qui toujours à travers ton courroux équitable Montre d'un trait d'amour l'atteinte détestable : Tu le dois, le silence avoue appartement Ce que le criminel passe tacitement, Qui n'a fait mal ne craint qu'on censure sa vie, Du mensonge vainqueur ainsi que de l'envie : Monsieur, Monsieur un mot, un mot par charité, Nul ne me dira mieux que vous la vérité.
Licanor
Et nul plus volontiers ne servira fidèle Une chaste beauté des vertus le modèle.
Dorise
Beaucoup d'autres ne l'ont en ce prédicament.
Licanor
Tel porte qui ne l'est, l'heureux titre d'amant[.]
Dorise
Ha ! Sensible propos, ta première ouverture Ne renforce que trop ma triste conjecture.
Licanor
En quoi puis-je servir la Reine des beautés ?
Dorise
Salmacis m'a-t-on dit, vante mes privautés, Plus grandes envers lui que l'effet véritable, Que ne souffre l'honneur, méchanceté notable, Si tel faux bruit épars le reconnaît auteur, Sa source ne tirant d'un vulgaire menteur : Or la preuve certaine en votre témoignage, Comme intimes amis et de même lignage, Douteuse me contraint son Oracle informer, Veuillez donc là-dessus magnanime affirmer, Sans que la parentelle à la vérité nuise, Sans permettre que plus l'innocence on séduise, Acte que rémunère un beau los immortel, Qui de suite s'érige en mon âme un autel.
Licanor
Madame, plut au Ciel pouvoir semblable office Racheter de ma vie offerte en sacrifice, La perdre vous servant me contenterait plus Que de remémorer les propos superflus, Qu'à la honte des miens commune résultée, Faire de rapporteur la charge détestée[.]
Dorise
Ô pauvre ! Ô pauvre fille, à ce commencement Présume que Sidere ennuyeuse ne ment, Las ! Monsieur excusez la douleur qui m'emporte, Et qu'un discours suivi de ce doute me sorte.
Licanor
A[d]vienne qui pourra, ne crainte ne respect Ne me rendront jamais de trahison suspect, La conscience point, la pitié me surmonte, Oui Madame, un ingrat volage vous affronte, Son indiscrétion ose tant s'oublier, Que vos chastes faveurs, lascives publier, Ô cieux ! Le souvenir me glace la parole, Devinez le surplus d'un mensonge frivole.
Dorise
Dites, me découvrir l'imposture à demi, Laisse l'honneur en gage ès mains de l'ennemi, Jusques où se prévaut, jusques à quelle grâce Chez ma crédulité sa téméraire audace ?
Licanor
Jusques à moissonner d'ordinaire avec vous Ce que peut sur sa femme un légitime époux[.]
Dorise
Le parjure a menti, le traître, l'hypocrite, Où m'écrase le Ciel de sa chute subite, Onc baiser seulement permis qu'à contre-coeur, Sur ma pudicité ne le rendit vainqueur, Indulgence excessive, et première et dernière Dont il ne jouit plus, libre de prisonnière, Sage, bien qu'un peu tard au scandale reçu, Mais quelle autre n'eut pas l'apparence déçu ?
Licanor
L'honneur sauf garanti de ce funèbre piège Ce trésor échappant sa griffe sacrilège, Substituez quelqu'un capable gardien, Que conjoigne l'Hymen de son noeud gordien, Qui vous sache adorer à l'égal des mérites Qui porte vos beautés toujours en l'âme écrites, Qui se donne fidèle un siècle à éprouver, Vous n'aurez guère loin grand peine à le trouver[.]
Dorise
Sème l'amour ailleurs ses appas et ses charmes, Mes feux dorénavant noyés dedans mes larmes, Ne se rallument plus, tombée en même erreur, Une seconde fois sentirait sa fureur.
Licanor
Si le change supplée à la perte reçue, Alors ne serez vous qu'heureusement déçue.
Dorise
Le change proposé se borne du cercueil, Adieu, je ne puis plus résister à ce deuil.
Licanor
Pallas ne pouvait mieux conduire l'entreprise, Reste à te prévaloir d'une discorde éprise, Salmacis ébloui tellement au retour, Qu'il ne sache d'où vient ce charitable tour : Sache, ou non, ma valeur ne redoute personne, Ma fortune à la sienne en tout se parangonne, La plus belle beauté qui vive sous les Cieux, Suffise à limiter son vol audacieux ; Maxime qu'en matière et d'Amour et d'Empire La seule utilité la foi nous doit prescrire, Après sans co-rival, Dorise peu à peu Dessus qui tu as fait étinceler ton feu, Se lairra subjug[u]er : de sorte poursuivie, Et d'une affection si candide servie, Que tu la forcerais induite par pitié, Ores qu'elle ne pût concevoir d'amitié.
Acte III
Scène 1
Salmacis, Licanor
Salmacis
Confus, désespéré la misère du monde, Que déjà ne m'enserre une lame profonde, Dorise me niant les rayons de ses yeux, Pourquoi m'éclaire plus le Soleil odieux ? Dorise désormais capitale ennemie, Retourne le chaos en sa masse endormie. Dorise te pouvoir (certes trop inhumain) Cette homicide lettre écrire de sa main ? Recours la derechef : oui son mauvais courage Se laisse maîtriser d'une jalouse rage, Se laisse décevoir d'une crédulité, Sans marque expresse, en quoi gît l'infidélité, En quoi l'affection première me varie, Ne quel autre sujet mon désir s'apparie, Sous ces termes obscurs la frénétique dit, Que de sa renommée un pipeur a médit, Vous savez Immortels, si le forfait me touche, Si de los que le sien me résonne en la bouche, Si mes voeux onc ailleurs eurent dévotion, Si ma foi ne s'égale à ma discrétion, Las ! Au moins tu devais avec la même plume Découvrir l'imposteur qui ton courroux allume, Afin de te donner le plaisir de le voir, Sur l'heure démenti, son guerdon recevoir : Traître, qui que tu sois, ah ! L'âme suspendue, Ma sentence de vie, ou de mort attendue, Endure impatiente un merveilleux effort, Voici mon messager morne triste de port, Qui me confirme assez l'implacable obstinée Ordonner que ce fer tranche ma destinée.
Licanor
Résout n'espérez plus un courage plier, De qui la dureté croît à s'humilier, Le temps l'amollira dissipant cette nue, Avec la vérité tôt ou tard reconnue.
Salmacis
Ô frêle ! ô fol espoir plein de déception ! Hé ! Ma missive donc quelle réception ?
Licanor
Onc lionne sitôt n'a proie déchirée, Que sa pressante faim rencontra de curée, Comme la furieuse en pièces a soudain Mis votre lettre au feu de l'une et l'autre main.
Salmacis
Sans lecture ?
Licanor
Sans voir l'inscription première.
Salmacis
Viens tigresse d'un coup me ravir la lumière, Saoule ta cruauté sur ce mourable corps, Tire son coeur empreint de ton portrait dehors, Bois le sang épuisé qui coule de mes veines, Et fini t'apaisant mes amoureuses peines. Ô pervers animal ennemi de raison ! Tous maux à ton égard sont sans comparaison, Tu les surpasses tous chez quiconque t'adore, Quel discours t'a tenu l'impitoyable encore ?
Licanor
Mon chef se hérissait l'entendant proférer, Et ma bouche quasi n'ose les référer, Qu'à peine de sentir l'effet de sa rancune, Dessus votre sujet, plus on ne l'importune, Que son principal heur dépend à l'avenir De ne vous voir jamais, et ne s'en souvenir.
Salmacis
De ne me voir jamais ? Ô crédule homicide ! Dessous le désespoir furieux qui me guide, Ton souhait adviendra, tu ne me verras plus, Modère Salmacis tes regrets superflus, Et banni te relègue en quelque part du monde ; Ains fais que de tes jours la course vagabonde Ne goûte aucun repos paravant le tombeau, Qu'elle imite d'erreurs le céleste flambeau.
Licanor
Opposez vertueux une brave constance.
Salmacis
Ma douleur ne veut pas ne conseil n'assistance, Retire toi soudain, ce terrestre univers Ne foisonne infecté que de traîtres divers.
Licanor
Tu dusses pour le prix en dire davantage, Licanor maintenant use de l'avantage, Que te donnent le temps, la fortune, et l'Amour, Va jouir des faveurs de Dorise à ton tour, Va les feux cypriens rallumer en son âme. De celle qui finit commence une autre trame, Sage d'expérience après ne souffrant pas Qu'un rival frauduleux s'avance sur tes pas.
Scène 2
Dorise, Licanor
Dorise
Ô Cieux que ma douleur éprouve d'allégeance, Depuis l'exécution de sa faible vengeance, Depuis que ce parjure infidèle a reçu Le suprême décret de ma volonté su, Que mes avides mains ont le feu pour supplice À ce papier donné de sa fraude complice, Tel Charybde affranchi, Dorise pourrais-tu Derechef te soumettre au péril combattu, Rien moins, Diane fuis le commerce des hommes Tout fardez de courage au dur siècle où nous sommes, Licanor toutefois, quoi que proche parent, Se montre de nature à lui plus différent Qu'un lion généreux du renard qui se glisse Toujours en peur, ou croit profiter sa malice, Mais à le figurer quelque chose de plus, Ne te rempêtre aussi d'une nouvelle glue, Point, cette humeur me plaît ouverte, magnanime Cas étrange, un penser après l'autre l'anime, Sus retranche leur donc le cours pernicieux : Mais voyez que l'Amour archer malicieux, Représente l'objet redouté de mon âme, Qui les approches sent d'une seconde flamme, Ô pitoyable Ciel ! Envoie moi la mort Plutôt que retomber dessous le même sort.
Licanor
L'Arrêt de son exil prononcé bouche à bouche, Immobile d'abord, plus muet qu'une souche, Ce trompeur découvert fulmine maintenant, Menace tout le monde, à part soi forcenant, À peu près comparable au matin qui aboie Contre la Lune après avoir perdu sa proie, Où au loup affamé qui hurle de courroux, Sitôt que le pasteur sa brebis a recous[u], L'Ixion trébuché du Ciel de votre grâce, Un véritable amant vous demande sa place, Un qui a beaucoup moins de discours que d'effet, Un Phoenix en constance amoureuse parfait[.]
Dorise
Le moyen qu'éperdue après ce coup d'orage, Qui tremblotte, qui n'ai ni force ni courage, Neptune me retienne à la merci des flots, Un péril retenté premier que d'être clos ? L'honneur directement répugne à telle envie, Fanal perpétuel qui guidera ma vie : Quelque temps écoulé alors ne dis je pas Que le désir ne croisse et ne goûte à l'appas.
Licanor
Telle action de soi louable, vertueuse, Qui légitime n'a sa fin voluptueuse, Précipite ne peut naître hors de propos, Ne peut que vous causer de l'aise et du repos.
Dorise
Telle action mérite à loisir digérée, Jusqu'à l'extrémité se traîner différée, Mérite jour d'avis qui ne voudra sentir D'une première faute un second repentir.
Licanor
Que le temps sur ma foi tire l'expérience, Pourvu qu'un rais d'espoir aide ma patience, Que les chastes faveurs de l'amante à l'amant Modèrent un brasier sans cesse s'enflammant.
Dorise
Voilà capituler trop tôt pour le salaire, Qu'une Dame au labeur disperse volontaire.
Licanor
Ha ! Combien le forçat proche des ennemis Rame mieux, un guerdon de liberté promis.
Dorise
Suffit que mon humeur l'ingratitude abhorre, Quiconque la connue est à s'en plaindre encore.
Licanor
Vous me permettrez bien vous revoir chaque jour Beau temple, où se rendront les voeux de mon amour ?
Dorise
Oui, oui qu'à cela près le Ciel en qui j'espère, M'inspire de mon mieux, et vos desseins prospère[.]
Licanor
Ô parole divine ! Oracle gracieux ! Plus à moi qu'un Empire asservi, précieux, Passeport qui me vaut désormais la franchise Qu'obtint la piété du brave fils d'Anchise, Qui dans ces élisés amoureux m'introduit Où ne se trouvent point ni d'hiver, ni de nuit.
Dorise
Quelque espion pourrait d'une embûche impourvue Surprendre nos discours, à demain la reçue, Demain à la même heure, environ sur le soir, Ne manquez à venir, vous consolant d'espoir.
Licanor
Adieu mon beau Soleil, précipite ta ronde, Si tu désires vif me retrouver au monde, Ô long siècle à qui souffre et porte là-dedans Des Vésuves cachés, et des fourneaux ardents !
Scène 3
L'Ermite du Désert, Salmacis
L'Ermite du Désert
Monarque souverain qui dardes le tonnerre, Qui fis d'une parole, et le Ciel et la Terre, Qui nous formes ainsi, déplorables humains, Que l'artiste potier l'argile entre ses mains, Cettui vaisseau de gloire, et cet autre d'ordure Sans qu'eux puissent user d'un rebelle murmure : Seigneur combien ta grâce opéra dessus moi, Alors que je quittai le monde que j'aimai, Que ton service pris d'éternel héritage, Mon Palais orgueilleux fut ce sombre ermitage, Où le corps macéré donne à l'esprit content L'usufruit du bonheur céleste qu'il attend, Où nulle ambition, que ta gloire chantée, Que tes faits admirés, ne tient l'âme arrêtée, Où mon oeil se ravit de miracles divers, Que produit la Nature au champ de l'Univers, Où tout ce qui s'objecte attire ma louange, Pauvre pêcheur créé d'une bourbeuse fange, Que dévore ton zèle assez de fois éteint, Lors que la chair, le monde, et l'ennemi l'atteint : Pitoyable soutien ma fragilité grande ; Mais quelque homme égaré son adresse demande, Le bel adolescent ! Volontiers que la nuit À pouvoir discerner le vrai chemin vous nuit ?
Salmacis
Furieux dévoyé du sentier salutaire, Que garde votre vie en ce lieu solitaire, Radressez-moi bon père, où ma sanglante main Clora mon désespoir d'un trépas inhumain.
L'Ermite du Désert
Dieu veuille refréner cette damnable envie, Qui tuerait l'âme ôtant au corps sa frêle vie, Possible transporté de haine ou de courroux, Qu'un homicide a mis tel désespoir en vous.
Salmacis
Rien moins, hélas ! Le tan de l'amoureuse rage Me souffle tel dessein frénétique au courage.
L'Ermite du Désert
Frénétique vraiment, que Satan le pervers Fait naître en nos désirs à la luxure ouverts, Luxure qui jadis les plus saints personnages Contraignit perpétrer de terribles outrages ; Or mon fils, la prière et le jeune opposés, Nos coeurs au repentir humblement disposés, On surmonte la chair, on triomphe du vice Que fomente, qu'accroît l'oisiveté nourrice : Mais dites si de voeu capable de l'effet, Vous voulez renoncer au monde tout à fait ?
Salmacis
L'esprit vague n'a pas bien résolu ce doute, Il y consent, le corps seul infirme redoute De ne pouvoir longtemps ces fatigues nourrir, Qui nous font la Couronne immortelle acquérir[.]
L'Ermite du Désert
Voila bien procéder, l'entreprise importante Veut avant le combat que ses forces on tente, Veut que chacun s'éprouve, et ne présume pas, En la lice venu rebrousser sur ses pas, Un voeu promis n'est plus par après révocable, Qui s'en acquitte mal sous son faix il accable, Or la nuit arrivée allons ensemblement En ma grotte un repas prendre amiablement, Repas de quelques fruits, de pain noir, et d'eau pure, Bien fait du Tout puissant envers sa créature, Après selon le peu à mes forces permis, Je vous consolerai sous sa crainte remis.
Scène 4
Sidere, Page de Salmacis, Nourrice de Sidere, Sophronie Magicienne
Sidere
Dis-tu que le regret d'une dame perfide L'emporte vagabond où sa fureur le guide ? Qu'aucun chez vous ne sait la route qu'il a pris, Hé ! Dieu que ce rapport afflige mes esprits.
Page de Salmacis
Chacun le tient perdu, le bonhomme de père Au sujet entendu lui-même en désespère, Et moi qui ne vous puis tenir plus long discours Informer çà et là sans conduite je cours[.]
Sidere
Ô funèbre nouvelle ! Ô malheureuse fille, Ta jalouse rancoeur déserte une famille, Seule, seule tu es l'autrice de sa mort, Seule, seule tu es le tison de discord, Seule tu as détruit la merveille du monde, Et sur toi ta malice exécrable redonde, Qui ne dois, qui ne peux survivre ce délit : Nourrice, vitement que l'on me mette au lit, Sur le point d'expirer malade outre mesure, Ô que déjà ce corps n'est en la sépulture[.]
Nourrice de Sidere
Ma fille d'où provient ce subit accident ? Qui ce Soleil d'Amour penche à son Occident ?
Sidere
Mon imprudence va dévaler criminelle, L'innocent Salmacis en la nuit éternelle.
Nourrice de Sidere
Toujours ce Salmacis nous cause du malheur.
Sidere
Ton blasphème impieux rengrège ma douleur.
Nourrice de Sidere
Mais plutôt avouez, que faute de me croire, Faute d'ensevelir en l'oubli sa mémoire, Mille ennuis soucieux viennent à tous propos Me rompre la douceur d'un aimable repos.
Sidere
Hélas ! Ma téméraire et frivole entreprise De sa coulpe légère a trop d'usure prise, Trop contre ce chétif de vengeance exercé, Trop commis d'injustice et son heur traversé.
Nourrice de Sidere
Comme quoi ?
Sidere
Le secret de mon âme demeure, Te suffise qu'il faut qu'homicide je meure, Que mon assassinat, n'appelle du trépas, Nourrice, on me vient voir, ah ! Ne le souffre pas, Qui que ce soit, le mal incroyable m'excuse.
Nourrice de Sidere
La sage Sophronie, ou bien mon oeil s'abuse.
Sidere
Sophronie, ha ! Bon Dieu le nom me réjouit, La tristesse du coeur presque s'évanouit, Qu'elle entre.
Sophronie Magicienne
Tu la vois, pauvre fille amoureuse, Et si n'éprouveras sa visite qu'heureuse, Or sus Nourrice allez, retirez vous d'ici, La malade traiter importe à mon souci.
Nourrice de Sidere
Qui pourrait mieux que vous entreprendre sa cure, Versée en des secrets surpassant la nature ? Elle n'a plus que plaindre et plus qu'appréhender Es mains d'une qui sait aux douleurs commander.
Sidere
Ma mère vous avez choisi l'heure opportune, Paravant que Clotho borne mon infortune, Que je charge l'esquif du fatal nautonier, À recevoir l'adieu qui se donne dernier.
Sophronie Magicienne
Admire le pouvoir d'une occulte science, Et d'elle tes destins écoute en patience, Destins que consultés naguère m'ont appris, (Journalier passe-temps) les nocturnes esprits, L'amant désespéré qui cause ton martyre, Chez l'ermite dévot du désert se retire, Nous le trouverons là fléchible converti, De l'amour de Dorise à jamais diverti ; Or serait néanmoins la procédure vaine, Qui n'ôtera le charme où s'entretient sa haine, Charme malicieux que porte l'imprudent, Et que lui mit Soline à l'oreille pendant, Voici l'occasion, cette infâme sorcière, Qui nourrit Salmacis dès l'enfance première, À cause qu'un sien fils avec juste raison Fut de ton oncle occis, hait dès lors ta maison, À tes affections contraire le suscite, Et le futur prévu davantage l'incite, Sachant que l'alliance heureuse de vous deux Arrache la racine à ce discord hideux, Gaillarde lève toi, que dessous ma conduite Les douleurs, les soucis, on aille mettre en fuite, Que mon art merveilleux, que ma tendre pitié T'aillent récompenser d'une sainte amitié.
Sidere
Vénérable Sibylle à ta simple parole Tu me remplis d'espoir, le coeur d'aise s'envole, Sidere te suivra la part que tu voudras, Où l'ingrat fugitif de séjour tu tiendras.
Sophronie Magicienne
Certain petit hameau qui joint son ermitage Nous donne à l'attraper un notable avantage, L'embuscade couverte, or sus prépare toi, Donnant à ma promesse une solide foi.
Acte IV
Scène 1
Salmacis, Sidere, Sophronie Magicienne, L'Ermite du Désert
Salmacis
L'Homme éprouve toujours la Déité propice, Qui veut des voluptés gauchir le précipice, Pourvu que son désir s'efforce seulement, De la victoire il doit ne douter nullement, La tâche du labeur se parfait insensible, Tout cède, tout se rend à ses forces possible : Ma propre expérience heureuse me suffit, Du dommage souffert dérive le profit, Ce scorpion d'amour tué sur sa pointure Me délivre guéri d'une étrange torture, L'âme n'a plus de goût aux charnels appétits, Dans la ferveur du zèle à même heure engloutis, Qui ne durent non plus qu'en l'ardente fournaise Quelque goutte d'humeur aliment de sa braise : Bien fait à ta clémence incomparable dû, Père sans qui perdu j'étais plus que perdu, Refuge des chétifs, juste arbitre du monde, En qui plus la pitié que la justice abonde, Ici dessous le joug de ta crainte réduit, J'abhorre ces plaisirs qui trompeurs m'ont séduit, Je dépite le chant mortel de ces sirènes, Qui d'os humains épars blanchissent leurs arènes ; Ici les bons discours de ce pieux vieillard, Douce manne plutôt que le Ciel me départ, Paissent l'esprit content, ores sur la structure De ce grand ciel voûté par l'auteur de Nature : Tantôt sur la rondeur du plus lourd élément, Qui de son contrepoids subsiste seulement, Autrefois il dira la merveille des plantes, Ores ce qui se trouve es minier es relentes, Après la nuit venue attire son discours Sur les feux étoilés, leur assiette, leurs cours : Ô Trois et quatre fois heureuse solitude ! Ne me sépare plus de ta béatitude, Coule chez toi mon âge, et à l'oeuvre entrepris Prépare dans l'Olympe un victorieux prix, Mais toi plutôt Soleil d'éternelle lumière, Ne me laisse faillir d'haleine en la carrière, Poursuis de bien en mieux, ah ! Ce petit ruisseau M'invite le sommeil au murmure de l'eau, Un lit appareillé dessus ce gai fleurage, Que les saules épais encourtinent d'ombrage, Laissons passer ici la grand chaleur du jour, L'heure propre à cueillir le repos à son tour.
Sidere
Pâle, défiguré, vrai squelette qui porte L'effroyable semblant d'une personne morte, Sous cet austère habit, mon oeil las ne peut plus De ces humides pleurs tenir le raide flux, Que voulons nous tarder ? Abordez la première, Une vierge pudeur s'oppose à ma prière.
Sophronie Magicienne
Froide retiens l'excès du désir violent, Le dessein réussit par un moyen plus lent, Attentive ne bouge et me laisse avancée, Voir si le somme tient sa paupière pressée, Que de suite j'arrache avec un doux effort Ce traître caractère où se cache le sort : Ô belle occasion ! Favorable fortune ! Endymion attend les baisers de la Lune, Couché comme on le voit, sus, sus ôtons soudain Cette organe de haine et ce rogue dédain : Le voila je le tiens, Sidere qui t'assure, Au retour du héros, sa bienveillance sûre, Ne feins plus d'approcher opposée à ses yeux, Que quittent les pavots du somme gracieux.
Salmacis
Quel songe fantastique en sursaut me réveille ? Une fille parue à Sidere pareille Me semblait arracher doucement hors du sein Le coeur qui l'a suivie ainsi que par dessein, Sidere ah ! Ce mépris de ton amour pudique, Bien que tard, d'un remords équitable me pique, Tu devais t'obtenir nonpareille beauté, Sur mes affections un droit de primauté, Mais l'imprudence traîne à sa suite ordinaire Tels regrets importuns qu'il n'est plus temps de faire.
Sidere
Si, si plus que jamais tu n'as que trop souffert[.]
Salmacis
Ô Dieu délivre moi de ce fantôme offert.
Sidere
Illustre Cavalier n'offense ton courage, Ta Sidere estimée une fantasque image, Elle-même te vient humaine requérir, Que tu veuilles ta gloire au besoin secourir, Ta gloire incompatible à telle austère vie ; Ou si de persister te demeure l'envie, Termine mes langueurs, ta favorable main Fera qu'aucun trépas ne me semble inhumain.
Salmacis
Ô parfait abrégé des merveilles du monde ! Qu'en beautés, qu'en vertus nulle autre ne seconde, Quelle inspiration divine te conduit ? T'a le lieu révélé où tu me vois réduit ? Certes ton seul objet se présente capable De fléchir à l'amour un courage coupable, Un ingrat aveuglé qui te dédaigna tant, À poursuivre sans plus sa ruine constant, Hé ! Dieu, bon Dieu, ma vue encore n'ose croire Que Sidere tu sois, qui garde ma mémoire.
Sophronie Magicienne
Apprends que ma conduite et mon savoir aussi, Du cercueil préparé te l'amènent ici, L'innocente, au rapport de ta fuite soudaine, Dessous terre s'allait dévaler ombre vaine, Sinon que divertie elle a cru te pouvoir, Infaillible destin, ranger à ton devoir : Oui, ton Amour lui doit répondre mutuelle, Eusses-tu d'un dragon la nature cruelle, Le Ciel veut qu'accouplés sous la nocière loi, Votre couple en bon heur n'ait semblable que soi.
Salmacis
Ton Oracle suffit, sage Magicienne À repurger du tout une erreur ancienne, Tandis que Salmacis, ou aveugle, ou charmé, Tandis que sa rigueur l'a dédaigneux armé Contre ce parangon de vertu féminine, Contre ce beau soleil dissipant ma bruine, Contre ce beau soleil qui me vient d'arriver, N'ayant peu jusqu'ici mon âme captiver, Coulpe qu'amendera le futur (j'en atteste Ce Monarque qui sied dans le trône céleste) Coulpe que mon service expie à l'avenir ; Voici tout à propos ce bon père venir, Vers qui la charité m'oblige incomparable, Outre un remerciement à quelque offre honorable.
L'Ermite du Désert
La belle compagnie, hé ! Mon fils ôte moi Sur pareil incident d'un soucieux émoi, Qui ces tentations étranges nous amène, Que le plus chaste coeur surmonte à toute peine.
Salmacis
Sache pieux vieillard, que ma déloyauté Ingrate à cette douce et pucelle beauté, Désire s'acquitter vers elle sans remise, De l'immuable foi nuptiale promise, Promise, ou due au moins et je ne doute point, Que ton prudent avis ne s'accorde à ce point.
L'Ermite du Désert
Non, puis que le désir unanime conspire, Désir saint, que le Ciel en vos âmes inspire, Nous usurpons le Ciel improprement, au lieu Des effets infinis de la bonté de Dieu, Qui vous puisse bénir, et qui vous donne ensemble Un essaim de neveux qui ses parents ressemble, Allez, que l'on me vive en sa crainte toujours, Que sa paix, que sa grâce accompagne vos jours.
Salmacis
Prends de ton serviteur, non pas en mercenaire, Quelque petit présent comme on fait d'ordinaire, Qui te laisse de nous l'indigne souvenir, Nous fasse en ta prière une place obtenir.
L'Ermite du Désert
Ah ! Vous m'offensez trop, ma richesse assez grande Se réserve là haut et rien plus ne demande, Là mon trésor ne craint l'embûche des larrons, Là des biens qui n'ont point de fin nous jouirons, Or derechef adieu, demeurer davantage Ne ferait qu'attendrir de regret mon courage.
Salmacis
Rémunère le Ciel de ses présents infus Ton hospitalité charitable au refus, Adieu mon père, adieu, vis franc de tous désastres, Tant que l'esprit heureux s'envole dans les astres.
L'Ermite du Désert
Tu ne me trompe pas jeune homme à rechercher Parmi le monde infect les plaisirs de la chair, Il faut, il faut que l'âme ait sa trempe plus forte, Qui veut persévérer à vivre de la sorte, Persévérer Seigneur, qu'à ta grâce je dois, Qui me daigne remplir de courage et de foi.
Scène 2
Licanor, Dorise
Licanor
Mon âme vous dira que l'affection lasse De voir ses feux glisser sur une dure glace Commence à devenir, non plus froide, mais bien Désirant ne sais quoi de plus ferme lien, Le laboureur contraint laisse en friche la terre, Qui l'espoir de Cérès au printemps ne desserre, . . . . . . . . . . . . . . . . Si du butin conquis on lui soustrait sa part, Qu'un oui proféré pure et simple parole, Au service amoureux de Dorise m'envole, Et que je souffre après tout ce qu'elle voudra : Ma douleur par la voix jamais ne se plaindra.
Dorise
Mes prodigues faveurs d'heure à autre plus grandes Font que plus importun de même tu te rendes ; Ainsi moins désaltère et se creuse un tombeau L'hydropique, tant plus on lui augmente l'eau.
Licanor
Ô les froides faveurs, puis que ma bouche n'ose Recueillir un baiser sur ces lèvres de rose !
Dorise
Témoin qu'hier au soir surprise traîtrement Tu m'en dérobas deux.
Licanor
Qui ne peut autrement ?
Dorise
Où la force absolue exige le salaire, De récompense après il n'est besoin de faire.
Licanor
Où réside vainqueur un véritable amour, Sans surprise et sans force on moissonne à son tour.
Dorise
Non premier que le champ du nocier Hyménée, Ainsi que meurt, en ait la licence donnée.
Licanor
Ma sainte veuille donc presser l'occasion, Ne fais plus que notre heur semble une illusion, L'âge fuit à grands pas, subtile larronnesse Des solides plaisirs que produit la jeunesse, Ta mère qui te croit ne te dédira point Du lien proposé qui nos moitiés conjoint, Où si tu le permets, ma plus humble prière Lui en fait de ce pas l'ouverture première.
Dorise
Ce devoir t'appartient, dire ma volonté Paravant qu'informée est un trait effronté ; Or afin que l'effet découvre ma pensée, Qu'on ne m'estime plus insensible et glacée, Ne prends terme plus long que ce soir à venir Avec peu de labeur ta demande obtenir, Quelque propos déjà la tiennent assurée D'une amitié secrète entre nous conjurée, Tu trouveras un arbre ébranlé que t'abat Le moindre petit coup par manière d'ébat.
Licanor
Ne crains plus Jupiter, que mon heureuse vie Porte à ton alliance, ou à ta gloire envie, Content, voire content et plus que satisfait, Ma félicité n'a rien qui manque imparfait : Mais baiserai-je point d'hommage cette bouche, Qui montre maintenant que ma langueur la touche ? Qui prononce l'Oracle ainsi que je le veux, Qui m'élève immortel au comble de mes voeux, Tu me confirmeras veuilles où non la chose D'un baiser languissant pris à lèvre déclose, L'otage me suffit, otage précieux, Qui me consolera l'éclipse de tes yeux.
Dorise
Téméraire m'user de telle violence ? Écoute, mon humeur n'aime pas l'insolence, Ne t'émancipe plus à cette privauté, Où tu m'éprouveras la même cruauté, Possible que quelqu'un espion nous regarde, Ainsi ma renommée un moment le hasarde.
Licanor
Ô cruelle ! Combien les baisers sont plus doux, Qu'assaisonne l'aigreur de ce petit courroux, À peine volontiers.
Dorise
Adieu, la frénésie Récidive paraît dedans ta fantais[i]e, Tantôt nous te verrons plus sage et plus remis ; Au reste tien pour fait ce que l'on t'a promis.
Licanor
La Déité ne ment, sa parole donnée De mon heur accompli porte la destinée, À Dieu, mais ne crois pas que l'enfant de Cypris Qui domine mes sens, te quitte pour le prix.
Scène 3
Melampe, Salmacis
Melampe
Cher espoir où es-tu ? Mon fils, ma géniture, Que m'impute le Ciel d'horrible forfaiture, Comparable à ta perte ? Au sinistre accident Qui décharge sur moi son courroux évident ? L'âme ne me pâlit du remords d'un inceste, La fureur ne me tient d'Alemaeon, ou d'Oreste, Mon banquet Atréide au Soleil odieux, D'horreur n'a rebroussé son coche radieux, La vertu compassa les gestes de ma vie, Nue d'ambition, de rapine et d'envie, L'affligé m'éprouva secourable toujours, Un malheur toutefois vers la fin de mes jours, Une perte encourue, horrible, irréparable, Plus que jamais mortel m'a rendu misérable, L'aveugle désespoir d'une rage d'Amour, Mon unique ravit dans le pâle séjour, Hélas ! Il ne vit plus, ma vieillesse orpheline N'a même ce soulas (influence maline !) De lui rendre au tombeau les funèbres honneurs, Et d'épandre dessus mon âme avec mes pleurs, Ô passion maudite ! ô brutale manie, Qui l'humaine raison perd sous sa tyrannie ! Ta peste furieuse errant par l'Univers, Le superbe Ilion mit jadis à l'envers, Elle infecte le coeur, et se trouve passage, Se coule dans l'esprit hébété du plus sage, Force sa résistance ; ainsi le preux Thébain, Tant de monstres divers abattus sous sa main, Ne te peut atterrer ton embûche au contraire ; Mais quelques uns viendront importuns me distraire, Me priver du soulas que goûte un malheureux Lors qu'il soupire à part son destin funéreux, J'aperçois Salmacis, où l'ombre trépassée Veut adoucir mon deuil, de Charon repassée, Serait-ce toi support de ton vieil géniteur ? Toi mon fils que j'embrasse, ou un spectre menteur ?
Salmacis
Grâces au Tout puissant, qui m'a voulu d'organe Secourable envoyer cette belle Diane, Vous me voyez Monsieur, qui ne veux désormais De vos commandements me départir jamais, Qui pour ne plus rechoir en l'offense, désire Une stable retraite et heureuse m'élire, Sidere concédée à mon élection, Rendez donc l'entreprise à sa perfection.
Melampe
Que ce change me plaît, en la terre habitable Tu ne saurais m'offrir de bru plus souhaitable, De bru qui me contente et me plaise à l'égal, Quantes fois discourant du lien conjugal Ai-je voulu t'induire à préférer Sidere, Chez laquelle ton mieux prévu se considère ? Que Dorise n'approche indiscrète d'humeur, Moindre d'extraction, qui n'a l'esprit si mûr, Qui lui cède en beautés, qui lui cède en fortune : Mais d'où te vient mon fils, sa rencontre opportune ? Où t'aura fugitif ce bel ange repris ? Un doute là-dessus travaille mes esprits.
Salmacis
Ce qui reste du jour ne suffit à l'histoire Digne d'être gravée en l'airain de mémoire, Longue, prodigieuse, et pleine d'accidents, La commune créance étranges excédents, Que vous saurez Monsieur, l'heure propre choisie : Maintenant un devoir exprès de courtoisie M'oblige à remener Madame chez les siens, M'oblige à leur offrir le courage et les biens, La proposition du mariage faite, Où ma félicité se repose parfaite, Où trouvent mes désirs leur salutaire port, Les vôtres d'un enfant le mérité support.
Melampe
Allons, ô Dieu le coeur d'allégresse me vole ! Moi-même en porterai la première parole, Toute autre d'efficace, et plus requise afin Que l'oeuvre commencée ait une prompte fin, Que vos yeux amoureux ne languissent d'attente, Une moisson soudaine au double nous contente, Allons, l'égalité qui se trouve aux partis, D'extractions, de biens, de désirs assortis, M'assure d'obtenir sans peine la demande, Ains le destin le veut, le Ciel nous le commande, Ce mariage saint porte un faire le faut, Conclu miraculeux premièrement là-haut.
Acte V
Scène 1
Dorise, Salmacis, Licanor
Dorise
Bon Dieu ! Qui ne rirait de la feinte grossière ? Ce déloyal déjà mesurant sa carrière, Du plutôt qu'on a dit la bague être mon prix, Le courre a refusé par forme de mépris, Et seule sans salut entre plusieurs laissée, Une oeillade farouche au passer élancée, Soudain près de Sidere assis nous l'avons vu, Courtisan frauduleux, d'artifice pourvu, Lui baisoter les mains et lui rire à la bouche, Bien que tel faux semblant le courage ne touche, Que l'affronteur m'ait dit un million de fois, Ne la pouvoir aimer encore qu'à son choix, Vive présomption de l'embûche traîtresse, Qu'à la pudicité de l'imprudente on dresse, Vive présomption qu'un oiseau passager Prendra bientôt l'essor désireux de changer : Déplorable Sidere à mon exemple sage Tu dusses esquiver de ce mauvais passage, Ton conseil te devrait comme à moi profiter, Le voici, je lui veux quelque atteinte porter, Quelque mot en passant, qui poigne jusqu'à l'âme : Vous m'obligez Monsieur, d'une nouvelle flamme, Qui flambe à mon avis trop âpre pour durer, Et nous fait plus de peur que de mal endurer.
Salmacis
La peur qui du péril des autres se soucie, Négligeant le sien propre, on la nomme ineptie.
Dorise
Doncques par ceux qui n'ont aucune charité, Ou ne savent Sidere avoir mieux mérité.
Salmacis
Sa prudence s'oppose à une folle crainte Qui les autres plutôt doit plaindre qu'être plainte.
Dorise
Vous avez depuis peu bien changé de propos.
Salmacis
Depuis qu'un bon avis pourvoit à mon repos.
Dorise
L'inconstance jamais ne s'acquit de louange, Or montrera le temps qui gagne plus au change.
Salmacis
L'avantage sera lors tout de mon côté.
Dorise
Sidere n'a qu'un mets que je me suis ôté.
Salmacis
Certain proverbe dit, que tel souvent refuse Qui le regrette après, que sa finesse abuse[.]
Dorise
Dorise heureuse vit contente de son sort[.]
Salmacis
Du même à meilleur droit Salmacis se fait fort.
Dorise
Qui le contentement aux richesses mesure, Oui certes, son amour a meilleure aventure[.]
Salmacis
Qui le contentement mesure à la beauté, A l'honneur, aux moyens, et à la loyauté.
Dorise
L'honneur ? Ôtons ce point, ou nulle autre n'excelle, Nonobstant le faux bruit d'une langue infidèle.
Salmacis
Égales en cela, Sidere obtient au moins L'avantage du reste avec trop de témoins.
Dorise
Qu'elle le garde bien l'avantage, et chacune Se tienne désormais à sa bonne fortune.
Salmacis
N'en doutez pas, hé Dieu ! Crédule quelque jour Un repentir suivra le parjure à son tour.
Dorise
Plût au Ciel voir déjà la chose réussie.
Salmacis
La chose indifférente ores ne me soucie, Adieu, pareil discours frivole m'arrêtant Je perds l'occasion d'un baiser qui m'attend.
Dorise
Comme bouffi d'orgueil le traître dissimule, Et bravache forfait sur forfait accumule, Croyant par son mépris me rallumer au coeur Quelque désir éclos de jalouse rancoeur : Tu te trompes, premier que le malheur arrive, Titan se lèvera de l'Espagnole rive, La cigogne premier aimera les serpents, Qu'un imposteur jamais se moque à mes dépens : Licanor plus aimable en sa moindre partie, À qui ma chasteté doit sa fleur garantie, Bravera ton audace outre l'espoir conçu, Aux faveurs d'Hyménée en ma couche reçu, Tout obstacle franchi, toute demeure ôtée, Le voici mon Soleil, écoute, ce Prothée, Tu l'auras peu trouver qui ma présence fuit, De son ingratitude une moisson produit, Son infélicité parvenue à l'extrême, Des voeux de notre amour accomplit le suprême, M'entends-tu ?
Licanor
Nullement, ma Reine conte moi Quels discours l'imprudent aurait eus avec toi.
Dorise
Ce renard découvert rusé, épie, tournoie, Désespéré, marri d'avoir perdu sa proie.
Licanor
Non sans cause, et se veut ores justifier ?
Dorise
Ains plutôt comme ayant bien fait glorifier.
Licanor
Souvent le criminel a l'orgueil de refuge, Et croit que l'apparence intimide son juge, Mais quel heur promets-tu me résulter de là ?
Dorise
Pour accroître la rage envieuse qu'il a, Assure toi demain la moisson fortunée, Qu'un amoureux dépouille es champs de l'Hyménée.
Licanor
Que demain Licanor passe en son Paradis ? Au plus loin du penser possible tu le dis.
Dorise
La raison ?
Licanor
Ce charmeur qui te tiendrait reprise, Crainte que soupçonneux je sente la surprise, Conseille tout promettre et ne me rien tenir.
Dorise
Tu ferais importun ce mensonge avenir.
Licanor
Ma Déesse, mon mieux, mon désir, ma pensée Ne m'impute de grâce une joie insensée, Qui transporte les sens, qui ravit les esprits, Prononce derechef ce destin, ma Cypris.
Dorise
Non, suis moi, que l'effet précède ma parole, Mes libres actions ne craignent le contrôle, Un avis à ma mère inventé là-dessus, Nos trompeurs ennemis se trouveront déçus, Tu possèdes Dorise entière qui désire Au trône t'élever de l'amoureux Empire, Qui stable t'aimera jusques dans le tombeau, Allons donc allumer ce nuptial flambeau.
Licanor
Le bon soldat ne suit un brave capitaine, Si joyeux pour cueillir la victoire certaine, Que je sais ma Sybille es champs élysiens, Ains ma chaste Diane aux bois Idaliens.
Scène 2
Salmacis, Sidere, Cléon, Melampe, Le Père de Sidere
Salmacis
Ce plaisir a manqué de ta seule présence, L'indiscrète n'ayant esprit ne suffisance, Présume retenir de l'antique pouvoir, Que ma raison se laisse au charme décevoir, Et que le repentir me prendra de bien faire, De permuter son ombre à ton aurore claire, Imbécile cerveau que la vanité suit, Et que l'opinion de soi-même séduit[.]
Sidere
Toujours as-tu senti quelque faible étincelle Rejaillir du brandon qui te brûla pour elle, Déplorable en ce point, que crédule nous trois, Sa simplesse grossière abusons à la fois, Que la fraude sans plus cause son inconstance, Qu'un bon juge ne peut t'absoudre en cette instance.
Salmacis
Veux-tu que je retourne implorer sa merci ?
Sidere
Pourquoi non ? L'équité te le commande ainsi.
Salmacis
L'équité son pareil ores lui apparie, L'équité ma raison léthargique a guérie.
Sidere
Après toi Licanor préférable me plait.
Salmacis
Et son idée après la tienne me repaît, Dorise sans Sidere aurait placé en mon âme, Mais l'Amour conjugal ne divise sa flamme.
Sidere
Vidons un autre point, or sus tu me promets Ne couver de rancune encontre lui jamais, Qui rival te supplante heureuse perfidie, Ruse à moi profitable autant qu'à lui hardie.
Salmacis
Que semblable soupçon te sorte du penser, Ma vindicte ne tend qu'à le récompenser, Toutes les fois qu'Amour tes lumières m'oppose, La honte du passé le silence m'impose, Immobile, confus, ébahi que le sort Sur l'intellect humain puisse agir le plus fort, Qu'un siècle m'a tenu sans voir la différence De deux beautés qui n'ont rien plus de conférence, Que la rose vermeille à ces fleurs qu'au printemps Communes sous les pieds on foule par les champs : Ta fraude Licanor salutaire mérite, Que rendu possesseur de ma chère Charite, J'érige à ta mémoire un temple somptueux, Où ce miracle peint délectera les yeux.
Sidere
On mettra donc auprès d'ordre la jalousie De Dorise troublant la vague fantaisie, Qui son chef dépouillé d'un myrte glorieux, Le pose sur le mien comme victorieux, Ô Amour ! ô Amour que ta faveur extrême, Mais qui là bas ravi de merveille en soi-même, Lève la vue au Ciel ? Écoutons le parler, La joie dans le coeur ne se peut plus celer.
Cléon
Ô superbe appareil digne de l'alliance !
Sidere
Je me doute que c'est ma rivale fiance.
Cléon
La fleur des Cavaliers, ce beau pair assistant Un tournoi préparé magnifique l'attend, Aussitôt que sorti du Temple[.]
Salmacis
Ami, de grâce Approche, et en trois mots nous dit ce qui se passe.
Cléon
Licanor et Dorise, heureux couple d'amants, Acheminent l'effet de leurs contentements : Selon le commun bruit la prochaine journée Choisie à consommer cet illustre Hyménée ; Aussi que les apprêts le témoignent assez, Apprêts à la grandeur des maisons compassées : Or un monde qui court au spectacle m'attire, Sur ce sujet voilà tout ce que je puis dire.
Salmacis
Peu de chose ravit le peuple curieux, Le retient de merveille enchaîné par les yeux, Tu rêves mon souci, tu demeures pensive, Apprends que ce qui rend leur noce ainsi hâtive N'est que l'ambition simple de se vouloir, D'un fruit premier cueilli, dessus nous prévaloir, Avantage cruel qui langoureux me tue.
Sidere
Avantage de rien pourvu qu'on s'évertue, Que chacun ses parents dispose au même effet, De ma part Salmacis crois que cela vaut fait, Sidere n'omettra prière, n'artifice Encore que ce soit le dû de ton office, Que ma honte répugne à ce projet qui sent Un désir furieux de l'attente impuissant.
Salmacis
Nous ne pouvons que trop triompher de l'envie, Les pouvoir si tu veux, lumière de ma vie.
Sidere
Ah ! Ne m'entame plus ce propos qui suspect Enfreint l'expresse loi d'un honnête respect, Tu puises des faveurs avec pleine licence, Qu'aucune autre que moi n'accorderait d'avance ; Prétendre plus s'appelle importun désirer Ma haine au lieu d'amour, implacable attirer.
Salmacis
La bouche te l'a dit du courage éloignée, Une pudique fleur en ta garde épargnée, Qui ne me saurait fuir nonobstant ce soupçon, Je ne voudrais cueillir qu'au temps de sa moisson, Baisons nous pour t'ôter pareille fantaisie.
Sidere
Quelle ruse voila, ô quelle hypocrisie ! Convaincu de mensonge, ou onc tu ne le fus, Ah ! Qu'il se ferait bon fier à ce refus, N'espère ta demande à l'épreuve reçue, Dieux, voici de qui pend la favorable issue, Et l'accomplissement que respirent nos voeux, Prenons l'occasion si présente aux cheveux.
Melampe
Nous ensemble d'accord, le principal affaire, De l'ouvrage entrepris consiste à le parfaire, Consiste que plutôt aujourd'hui que demain Le lien nuptial, bonheur du genre humain, Vous unisse à jamais, pourvu que volontaire (Et l'importance ici ne permet de se taire,) Chacun libre doit dire en son particulier S'il veut, ou ne veut pas l'acte ratifier, La force au mariage est une tyrannie, Qui ne dut aux parents demeurer impunie, Est un joug inégal où l'horrible discord Fait à qui le subit, pis que la pire mort, Déclare Salmacis et de coeur ta pensée, Selon que tu m'en as la parole avancée :
Salmacis
Immuable d'avis, la même intention, La même volonté, la même ambition Me tiennent et tiendront tant que j'aurai de vie, Si vous Monsieur daignez seconder telle envie, À qui ma sainte veut déférer ce pouvoir, Elle que la prudence instruit de son devoir.
Le Père de Sidere
L'Univers n'a d'époux à mon gré plus capable, Et d'orgueil excessif je la tiendrai coupable, Refusant un parti que lui offrent les Cieux, Parti que la vertu me rend plus précieux, Parti jà dès longtemps élu dedans mon âme, Qui m'enverra content reposer sous la lame, Tu l'acceptes, non pas ? Ha ! Ce souris honteux, De son contentement ne me tient plus douteux.
Sidere
Ma volonté Monsieur, à la vôtre enchaînée Ne désirerait pas telle chose traînée, Pour éviter le bruit d'un peuple médisant, Aspic aux actions les plus justes nuisant, Car feindre de n'aimer ce brave Gentilhomme, Qu'anime la valeur, que la vertu renomme, Sidere ne le peut : sa fidèle moitié Elle n'eût et n'aura que pour lui d'amitié :
Le Père de Sidere
Roi des Rois Tout puissant qui modères le monde, Fais qu'à l'auspice heureux l'heureuse fin réponde, Épanche tes faveurs sur ce couple amoureux, Fais que de beaux enfants un germe vigoureux Réjouisse ma vue et honore sa couche, Que jamais jalousie ou discord ne les touche, Que premier que Phoebus achève son grand tour. Quelque mâle, beau fruit d'un conjugal amour, Mon nom perpétué porte ma vive image, Ne cède à ses aïeuls en gloire et en courage : Or allons le mystère accomplir de ce pas, Qui tire ces amants d'un assidu trépas, Allons faire dresser l'appareil magnifique D'une pompe nocière en son espèce unique, Où les festins publics, les joutes, les tournois Ne laissent davantage à la grandeur des Rois.