Le Prologue
Scène 1
Xanthias
À la cantonade.
Au public.
Regardant si personne ne l'écoute.
Même jeu.
Xanthias
C'est bien, tes ordres seront exécutés. Nous sommes à Athènes, vers la fin de la quatre-vingt-dixième olympiade. Je me nomme Xanthias, et mon maître s'appelle Aristophane. Il parait, on dit, on affirme même qu'Aristophane est poète. Moi, je le veux bien ; je suis un esclave si dévoué ! Cependant, je puis me dire cela à moi-même, en monologue,comme dans les pièces de théâtre, cependant, j'ai cru m'apercevoir qu'Aristophane vit chichement du produit de ses oeuvres. C'est bien fait ! Cela lui apprendra à être poète et à avoir du génie ! Voyez, moi, moi... Je peux toujours me dire cela en confidence, moi qui ne suis pas poète... Pouah ! Je me suis fait une industrie qui me rapporte à foison des lentilles, du froment, de la salaison... et du boudin ! On pourrait me demander... Personne ne me le demande, mais qu'importe ? Je vais toujours me répondre ! On pourrait me demander quelle est cette industrie si fructueuse ? La voici. Aristophane compose des comédies dans lesquelles il a la prétention dépeindre les moeurs athéniennes. Mais, insouciant et difficile comme un poète, il jette dédaigneusement sous sa table des bribes de scènes, des fragments des pièces qu'il rougit d'avoir faites. Moi, je les ramasse, je m'en empare, et tandis que mon maître recueille parfois des huées et des sifflets pour prix de ses sueurs, moi timidement, modestement, je me fais ceindre le front de lauriers... dans les carrefours, où je fais déclamer, sous mon nom bien entendu, les parcelles qu'il a dédaignées. Et voilà comment sans talent, sans travail, je suis arrivé à me faire une position aussi luxueuse que douce..
Scène 2
Aristophane, Xanthias
Aristophane
Rien de prêt ! Est-ce ainsi que tu as exécuté mes ordres, Xanthias ?
Xanthias
Pardon, maître, mais...
Aristophane
Par Zeus !
Xanthias
Es-tu assez heureux ! Tu jures par les Dieux de l'Olympe ! Moi je ne jure que par les demi-Dieux, et à la rigueur, les quarts de Dieux me suffisent.
Aristophane
Paresseux et philosophe, c'est-à-dire deux fois imbécile ! Tu crois donc qu'il n'y a plus de trique dans la maison ?
Xanthias
Je crois que tu pourrais te mettre en colère, et je m'en vais.
Aristophane
Arrête ! Il faut qu'avant une heure nous ayons quitté Athènes. Tu m'entends ?
Xanthias
Je n'entends pas de cette oreille-là !
Aristophane
Ne t'embarrasse ni de provisions, ni de vaisselle. Laisse en place mes meubles et mes statues.
Xanthias
Nous ne partons donc que pour un jour ou deux ?
Aristophane
Nous partons pour ne plus revenir.
Xanthias
Mais...
Aristophane
Assez de questions ! Va ramasser les quelques hardes dont je puis avoir besoin en route, et trouve-toi à la dernière heure du jour sur le chemin de Salamine.
Xanthias
Encore une fois...
Aristophane
Va, te dis-je.
Scène 3
Aristophane
Aristophane
Quelques instants encore, et je suis libre. Pourquoi resterais-je ici davantage ? Je ne veux pas parcourir les gymnases pour y corrompre la jeunesse, faire de ma Muse une entremetteuse, me divertir à railler les vieillards. Ma Comédie ne consentira pas à s'éLancer sur la scène, ivre, une torche à la main, et dansant la cordace ! Je n'ai plus rien à faire à Athènes.
Scène 4
Thratta, Aristophane
Thratta
Ami...
Aristophane
Thratta !
Thratta
Callistrate et Philonide aussi.
Aristophane
Toi, mon amie ! Vous, mes comédiens ! Que me voulez-vous ?
Thratta
Nous sommes chargés de réclamer de toi une nouvelle oeuvre, un motif de plus pour te glorifier encore.
Aristophane
Jamais !
Thratta
Comment ?
On entend crier M dehors Vive Aristophane !
Aristophane
Je ne suis plus poète comique, et demain je ne serai plus citoyen d'Athènes. Mais quel est ce bruit ?
Thratta
Les corporations des artisans, des ouvriers, des soldats, viennent se joindre a nous, les archontes à leur tête, et te supplier de te remettre a la tâche.
Scène 5
Citoyens D'athènes Se Précipitant Sur La Scène, Aristophane
Citoyens D'athènes Se Précipitant Sur La Scène
Vive Aristophane ! Gloire à Aristophane !
Aristophane
Ma gloire passée, je la renie ; ma gloire future, je la repousse ! Comme l'hirondelle, j'ai eu mes jours de grand air et de large vol sous le soleil du printemps ; mais l'hiver est arrivé ! Je ne suis pas, moi, de ces bavards tragiques, de ces corrupteurs de l'art qui, exténues de fatigue et d'impuissance, déchirent encore les cordes de la lyre muette sous leurs doigts. J'ai épuisé, je le sens, tout ce que mon coeur avait d'ardeur et de poésie. Ma muse, Thalie, que j'invoquerais en vain, n'est plus en moi. Elle est loin d'ici. Thalie se promène dans les vallons de Tempé, parmi les Dryades qui s'enivrent de sa voix. Thalie est sur quelque montagne de Sicile, contemplant de loin le front humide de l'amoureuse Aréthuse. Thalie donne l'accord aux flûtes des bergers, a l'essaim des cigales. Thalie ne viendra plus visiter Aristophane.
Scène 6
Thalie, Tous, Aristophane
Thalie
Me voici.
Tous
Thalie !
Aristophane
Thalie, ô ma Muse.
Thalie
Tu te trompes sur moi, Aristophane, qui ne t'ai pas oublié. Tu te trompes sur toi, ô mon fils, qui prends pour de l'abattement ce qui n'est que le moment nécessaire de la méditation féconde où l'âme se recueille dans la conception de l'idéal. Aristophane, Aristophane, entends ma voix, et commence ta comédie nouvelle.
Aristophane
J'ai peint tout ce que j'ai vu; j'ai mis à nu tous les coeurs. Je ne sais plus rien. Athènes est le résumé du monde ; j'ai résumé Athènes.
Thalie
Athènes est un coin de l'univers. Cette époque est une page dans l'histoire de l'humanité. Seulement, Athènes contient en elle les germes que d'autres villes admireront transformés en moissons. Cette année recèle dans chacune de ses minutes une des idées, une des sensations qui suffiront à occuper les heures des siècles futurs. Aristophane, je prétends t'élever et l'intelligence supérieure de ton temps et de ton époque, et pour cela je te dévoilerai une autre face de la machine terrestre. Pour cela, je t'initierai aux secrets d'un autre âge, et tu te persuaderas alors que l'on n'a jamais épuisé la matière quand il s'agit de représenter les hommes; car l'homme a la pensée unique comme le créateur, mais ses modifications sont aussi multiples que la nature. Viens donc avec moi, Aristophane.
Aristophane
Où me conduis-tu ?
Thalie
Tu le sauras plus tard. Soyez tranquilles, Athéniens ; votre poète vous reviendra plus grand, plus inspiré, plus convaincu.
Scène 7
Xanthias, Thalie, Aristophane, Tous
Xanthias
Qu'est-ce à dire ? Aristophane partir sans moi, sans Xanthias, son fidèle esclave Que deviendrai-je ? Privé des épluchures de mon maître je ne serai plus poète dramatique ! Aristophane, je m'attache a toi, je me cloue tes cotés, je me rive à ton manteau !
Thalie
Partons.
Aristophane
Adieu, mes amis. Je ne sais guère quelle sera la longueur du voyage. Mais je sais bien désormais quel en sera le but et l'espérance. Vous revoir, vous soutenir encore dans les voies de l'honnêteté et de la gloire.
Tous
Vive Aristophane !
Scène Devant le Rideau
La Revue
Scène 1
Aristophane
Passant sa main sur son front.
Il prend sur son bureau un cigare, et l'allume.
Thatio entre, en longue tunique Manche brodée d'un rameau vert, les cheveux couronnés de vignes, et chaussée de brodequins dorés.
Aristophane
Holà, Sosie ! Holà, Charion ! Par Hercule, J'ai manqué choir ! Allons ! Quel rêve ridicule Je faisais là tout seul ! Au fait, ai-je rêvé ? Mais non. C'est inouï, que m'est-il arrivé ? Au moins, je sais mon nom redouté du profane ! Je ne me trompe pas, je suis Aristophane, Et c'est moi qui vingt ans, d'un vers mélodieux, Combattis pour le grand Eschyle et pour ses Dieux ! Tout cela m'épouvante, et tient de la merveille. Où donc est mon figuier ? D'où vient que je m'éveille Sur un sopha ? Qui m'a donné cet habit bleu À boutons d'or, coupé par Dusautoy ? Parbleu, D'où connais-je le nom de Dusautoy ? Ma tête, Meublée à neuf de tant de choses, m'inquiète. Je sais qui m'a vendu ce stick, et je sais qui M'a fait ces brodequins, un nommé Sakoski Je sais que cette armoire est un meuble de Boulle Délicieux; les mots m'apparaissent en foule. Oui, je sais que je fume un londrès assez doux Et sec parfaitement, qui m'a coûté huit sous ! Voici mon encrier ! Ce verre diaphane Est mon lorgnon ! Je suis, non plus Aristophane, Mais Vernin, et je vais commencer à midi Un feuilleton charmant qui paraîtra lundi ! Tâchons de rassembler mes souvenirs !
Aristophane
Thalie Elle m'expliquera si c'est de la folie !
Scène 2
Thalie, Aristophane
Thalie
Non pas, mon cher poète ; allons, rappelle-toi Nos conversations d'hier. Dans ton effroi De tant de sots, livrés par nous à la risée, Tu proclamais déjà la matière épuisée. Je t'ai promis Paris, grand, sublime, hideux, Inextricable, et mil huit cent cinquante-deux ! Si tant d'événements nouveaux, et tant d'idées Assiègent ta raison en vagues débordées, C'est que je t'ai voulu dans le ciel des esprits, Dans la ville immortelle et féconde, à Paris !
Aristophane
À Paris.
Thalie
Tu verras l'Athènes rajeunie, Titan dont l'univers subit l'ardent génie, Nouvel Atlas qui tient la terre dans ses bras, Tu liras dans son livre, et tu contempleras Ce monde magnifique épris de sa chimère, Que j'aime, et dont Balzac fut l'immortel Homère.
Aristophane
Un poète, dis-tu ; l'Homère d'aujourd'hui ! Répète-moi ce nom qui seul résume en lui La nouvelle patrie où mon destin m'amène !
Thalie
BALZAC !
Aristophane
Et qu'a-t-il peint ?
Aristophane
Et moi, verrai-je tout ?
Thalie
Tout ! Non pas, mon ami. Tant de bien ne vient pas au songeur endormi ! Ce que je puis t'offrir de mes petits services, C'est d'évoquer vivant, avec ses moeurs, ses vices Et ses amours, s'il est encore des amours, Un coin de l'an qui fuit dans le gouffre des jours.
Aristophane
Par quel moyen ?
Thalie
Il est très simple. Un journaliste Plein de bonheur, de verve et de tact, un artiste, Un Théophraste avec quelques grains de Platon, A mis depuis vingt ans au bas d'un feuilleton Plus d'esprit, envié par d'élégantes plumes, Qu'il n'en aurait fallu pour faire cent volumes.
Aristophane
Quelle imprudence !
Thalie
Hélas ! Mais, timide ou hardi, Tout ce qui plaît le hante, et vient chaque lundi Lui redire son nom Jocrisse ou Lovelace. Le maître était aux eaux ; je t'ai donné sa place, Sa plume, son habit, et sa chère maison. Jusqu'à son perroquet ! ai-je pas eu raison ?
Aristophane
Comment le remplacer ?
Thalie
Toi seul en étais digne. Aristophane a droit à cet honneur insigne.
Aristophane
Oui, mais les visiteurs ! Que diront-ils de voir Dans ses brodequins d'or et son beau nonchaloir, Fièrement appuyée et ma bibliothèque, Une Muse vivante habillée à la grecque ?
Thalie
En aucun temps, qui donc s'inquiéta vraiment De savoir si la Muse est vivante, et comment Elle s'habite, et comme en sa mélancolie Elle vit, et comment elle meurt ?
Aristophane
Ô Thalie, Tu dis vrai !
Thalie
Tout est donc au mieux.
Scène 3
Aristophane, Xanthias
Xanthias entre, vêtu comme un huissier du vieux jeu habit noir, cravate blanche sans col, nez écarlate.
À Xanthias.
Aristophane
Mais, par ]e chien À trois têtes quel est cet insolent vaurien Qui porte sa sottise avec un air si brave? Parbleu, c'est Xanthias, mon scélérat d'esclave Approche ici, coquin !
Saluant.
Xanthias
Je suis votre valet, Mais votre esclave, point; ce nom me ravalait, Car je suis affranchi, seigneur, comme une lettre De trois sous, et Phoebos l'ayant voulu permettre, On ne me nomme plus Xanthias, mais Piffard, Homme de lettres.
Aristophane
Toi !
Xanthias
Mais oui, je fais de l'art, Dans la langue des Dieux, ou même en vile prose. Ce qui rapporte plus !
Aristophane
Quelle métamorphose ! Écrire toi deux fois âne, un littérateur !
Xanthias
Non pas littérateur, mais collaborateur.
Aristophane
Quel est ce métier-là ?
Xanthias
Le meilleur de la ville. J'abouche cinq ou six auteurs de vaudeville Pour faire un petit acte on en cause en fumant; Quelqu'un l'écrit, ou bien, même assez fréquemment, On ne l'écrit pas ; puis ensuite, j'importune Un directeur ; j'ai là, lui dis-je, une fortune ! Il nous joue. Ah ! Le tour est subtil !
Aristophane
En effet. Oui, le tour, c'est fort bien ; mais la pièce ?
On entend sonner, Xanthias sort pour aller ouvrir.
Xanthias
On la fait Aux répétitions.
Aristophane
Ô merveilleux programme Là-bas, nos beaux esprits qui voulaient l'épigramme Dorée avec le miel suave de l'Hybla, N'avaient pas, je l'avoue, inventé celui-là !
Scène 4
Xanthias, Aristophane, Réalista
Xanthias
Monsieur, je vous annonce un peintre. C'est un maître Mal léché. Sans remords je l'eusse envoyé paître. Il me parut hideux ; mais comme il insista, Je l'introduisis !
Aristophane
Bon.
Réalista
Je suis Réalista !
Aristophane
Monsieur...
Réalista
L'art, c'est moi !
Aristophane
Bah !
Réalista
Je suis un réaliste, Et contre l'idéal j'ai dressé ma baliste. J'ai créé l'art bonhomme, enfantin et naïf Sur les autels de qui j'égorge le poncif. Rubens, poncif ! Rembrandt, Poussin, poncif ! Corrège Et Raphaël, poncif qu'on ânonne au collège ! Hors moi tout est poncif !
Aristophane
Vous m'étonnez !
Réalista
Le ciel Vous doua mal. Je vous l'ai dit, je fais réel. J'ai rayé tous les noms de votre ancienne liste, Et ma réalité c'est d'être réaliste !
Aristophane
En un mot, n'est-ce pas, si j'entends bien ces flots Éloquents, pour donner la vie à vos tableaux, Vous y représentez la nature elle-même. Vous ai-je bien compris ?
Réalista
Sans nul doute. Et je m'aime D'avoir trouvé cela !
Xanthias
Parbleu !
Réalista
Faites l'achat De mes tableaux de genre !
Aristophane
Au fait !
Xanthias
Il sait qu'un chat Est un chat, c'est très fort.
Réalista
Que votre erreur est triste Faire vrai, ce n'est rien pour être réaliste C'est faire laid qu'il faut ! Or, Monsieur, s'il vous plaît, Tout ce que je dessine est horriblement laid ! Ma peinture est affreuse, et, pour qu'elle soit vraie, J'en arrache le beau comme on fait de l'ivraie J'aime les teints terreux et les nez de carton, Les fillettes avec de la barbe au menton, Les trognes de tarasque et de coquecigrues, Les durillons, les cors aux pieds et les verrues Voila le vrai.
Aristophane
Sans doute, oui, comme les huissiers Et la peste.
Aidé de Xanthias, il déroule une toile sur laquelle est peinte une caricature grotesque du tableau intitulé LES BEMOSELLES DE VILLAGE.
Réalista
Monsieur, il faut que vous puissiez Juger. Voyez, mon maître a fait Les Péronnelles De village ! On dirait de vieux polichinelles ! Elles ont toutes trois des fronts désordonnés Et des pommes de terre à la place du nez. Les vaches dans le fond, c'est ce dont il se pique, Paraissent d'une taille assez microscopique ! Donc, quoique je dédaigne un éloge banal, Monsieur, parlez de moi lundi, dans le journal ! Par grâce, encouragez ma peinture humble et fruste, Ou je ne m'en vais pas de chez vous. Je m'incruste !
Le tableau placé a gauche s'anime; la Peinture en descend.
Aristophane
Ô peuple malheureux qu'un vertige a séduit, Est-ce là qu'en effet votre art en est réduit ? Quoi ! la basse laideur, avec amour flattée, C'est là votre idéal, ô fils de Prométhée ! C'est pour elle qu'hélas vous dépensez les vers Et la couleur splendide, âme de l'univers ! Dans ma ville, où pourtant nous aimions la nature, Une loi défendait que la Caricature Peinte ou sculptée, avec ses amusements vains, Détournât notre esprit des spectacles divins. Vous, loin de la chasser de vos murs pacifiques, Vous l'enchâssez dans l'or des cadres magnifiques Et lorsque ses hideurs offensent le regard, Vous criez réalisme et vérité dans l'art ! Pauvres fous ! Dans sa forme élégante et choisie, L'art fut toujours un don comme la poésie Avec l'amour du beau son destin est lié, Et c'est tant pis pour vous de l'avoir oublié !
Scène 5
Xanthias
Apostrophant Réalista.
Il pousse Réalista dehors.
Xanthias
Honneur aux peintres qu'on renomme ! Ah ! Je suis fou de la couleur ! Les arts sont les amis de l'homme, Et c'est pourquoi je suis le leur ! Que je sois riche ! En mes demeures, Je fais suspendre élégamment La Permission de dix heures Et puis Le Chien du régiment ! J'aime le daguerréotype ! Il est fort joli quand il l'est. Je permets qu'on me moule en pipe, Mais quant à toi, qui fais si laid, Je ne veux pas que tu m'immisces Sous ton horrible ciel de zinc, Devant tes petites génisses Dont le prix est d'un franc vingt-cinq ! Adieu !
Scène 6
Aristophane, Thalie
Aristophane
Le drôle !
Thalie
Allons, épargne ces sottises. Rêve aux bois, aux chevreaux qui broutent les cytises, Aux chasseurs, à Naïs que Lycidas retient, Car sur ton seuil ému c'est un printemps qui vient !
Scène 7
Églantine, Aristophane, Xanthias, Thalie
Églantine
Monsieur.
Aristophane
Mademoiselle.
Églantine
On me nomme Églantine. J'ai la taille cambrée et l'allure mutine, Et les Parisiens ne sont pas encor las De me voir en été valser sous les lilas D'Asnières, de Mabille et de la Closerie. Or, je viens réclamer de votre seigneurie Un service...
Aristophane
Un service ?
Églantine
Un but intéressé M'amène ; j'ai pour vous un goût presqu'insensé, Et je viens sans pudeur quêter un grand article, De ceux que l'on traduit dans le Mornnig-Chronicle Pour l'ébahissement de Londres.
Haut.
Aristophane
Il paraît Qu'on me traduit ! Madame, à quelle affaire ont trait Vos réclamations ?
Églantine
Il s'agit d'industrie.
Xanthias
L'usine est attrayante !
Aristophane
Allons, paix !
Églantine
Je vous prie De vanter notre plan. Pour quelques millions Dépensés à Paris en faveur des lions, Nous allons entourer d'un rail-way circulaire Les sites où l'amour dicte un vocabulaire ! Notre chemin de fer que tout un peuple attend, Portera de Passy jusqu'à Ménilmontant Le public, et fuyant sous les collines bleues, Les nuits de bal, joindra la polka des banlieues ! Nous offrons aux martyrs de l'antique omnibus Le Pégase effrayant lancé comme un obus, Et notre cantonnier a proscrit la patache Des pays qu'a sacrés Troussard après Moustache Oasis où Boileau chanta dans son fauteuil, Tivoli de Molière et de Musard, Auteuil, Nous pourrons sous tes bois pénétrer les dimanches Dans un large wagon propice aux robes blanches, Nous suivrons plus gaiement l'éternel festival Que la verdure et l'eau donnent à Bougival, Et nous découvrirons plus vite à Batignolles Les nymphes dont Paris fera des espagnoles. C'est dit, vous m'assurez ma réclame ?
Aristophane
Oui, vraiment ! L'affiche est séduisante et le projet charmant ! Ah ! Nos Athéniens auraient cru l'Empyrée Sur terre, si jadis pour descendre au Pirée, Pour aller du poecile aux fêtes d Éleusis, La vapeur eût aidé Périclès et Laïs, Et consolé l'ennui des stoïques moroses En les jetant soudain parmi les lauriers-roses !
Xanthias
Mon maître eût plus souvent dîné sous le mûrier Qui protège au faubourg son père l'armurier, Et partant j'aurais pu, moi, sur tes nobles rives, Ilissos, plus souvent aller chasser les grives !
Thalie
N'aurez-vous pas fini bientôt de parler grec À cette enfant ?
À Aristophane.
Églantine
Merci. J'ai vingt ans. Née au Pecq, Je veux, quand finira ma carrière bourgeoise, N'avoir jamais franchi les limites de l'Oise ! Athènes ! Vous l'aimez et je l'estime aussi : Seulement, cher monsieur, Athènes, c'est ici ! Les souvenirs lointains où votre esprit s'égare, Vous les retrouverez en allant d'une gare Jusqu'à l'autre, en wagon ! Demandez au marin Qui puisa dans le Nil, qui fut le riverain Du Gange, et qui vécut parmi la grande horde Son coeur préfère à tout le pont de la Concorde, Car, au-dessus des quais où le gaz met son feu, La lune dort plus blanche au fond du ciel plus bleu !
Xanthias
Car ici, pour la soif des amoureux arides, Vous cultivez encor les fruits des Hespérides !
Elle dépose sur la table un paquet de billets, et va pour sortir ; Aristophane l'arrête.
Églantine
Votre valet de chambre est familier ! Je pars, Et je vais visiter vos confrères, épars Dans la ville. Excusez, Monsieur, mon babillage, Et prenez ces billets pour le premier voyage !
Aristophane
L'accorte créature ! Elle me fait rêver À la patrie !
Thalie
Ami, crois-la ; tu dois trouver L'Hellade et ses splendeurs dans la ville où nous sommes, Fille du dieu Travail et mère des grands hommes !
Montrant Églantine.
Aristophane
Oui, tout me semble grand et merveilleux ici, Et cette enchanteresse est une Muse aussi.
Xanthias
Je saurai sur quel mode elle accorde sa lyre !
Églantine
Adieu, cher feuilleton.
Églantine sort avec Thalie, suivie de Xanthias, qui l'accompagne avec mille galanteries. Aristophane, qui a escorté Thalie et Églantine, revient vers son fauteuil. Il est appréhendé par Tabarin, qui est entré à pas de loup par la gauche.
Aristophane
Au revoir, cher sourire !
Scène 8
Tabarin, Aristophane
Tabarin
Signez-moi ce placet !
Aristophane
Quel est donc ce farceur Mal vêtu ?
Tabarin
Recevez, confrère, avec douceur Un pèlerin qui trouve après un long voyage En pays étranger, sa maison au pillage, Puis signez !
Aristophane
Je prétends savoir.
Tabarin
Vous saurez tout ! Signez d'abord !
Aristophane
Non pas. Dites-moi...
Tabarin
Mon sang bout ! Chaque heure accroît le mal !
Aristophane
Quel mal ?
Tabarin
Le replâtrage De mes doux mascarons, le sacrilège ouvrage Des démolisseurs !
Aristophane
Bah ! Qu'ont-ils donc démoli ?
Tabarin
La ville de Paris !
Aristophane
Le propos est joli. Mais, pour bien pénétrer les sphinx il faut OEdipe, Et moi, je ne viens pas de Thèbes !
Tabarin
Participe À notre deuil !
Aristophane
Quel deuil ?
Tabarin
De Java jusqu'au Rhin, On a préconisé le nom de Tabarin, Critique ! On a brodé sur des rimes diverses Le détail merveilleux de mes anciens commerces, Et les étudiants s'arrachent chez Babin Mon mémorable habit de Diogène urbain, Quand vient le carnaval ! Car je personnifie La satire bourgeoise, et la philosophie En belle humeur ! Molière, en quittant Gassendi, Auprès de mes tréteaux ébauchait L Étourdi ! Francs comme le nectar des ceps de la Gironde, Mes couplets capiteux éclataient sur la Fronde ! Dans sa vaisselle d'or, Voltaire a fait manger Au monde mon brouet gaulois, et Béranger, Quand il nota pour vous ses vives sérénades, Se souvenait encor de mes mazarinades !
Aristophane
La liaison des faits me manque !
Tabarin
J'ai vécu Vieux ! Puis, par le travail et par le temps vaincu, Je suis mort, ou plutôt, j'ai changé d'enveloppe, Comme tout ce qui meurt. J'ai parcouru l'Europe, Partout gaillard, ivrogne, aventureux, taquin ! À Londres je fus Punch, à Bergame Arlequin, Et le succès constant de ma plaisanterie M'a valu cet honneur de revoir la patrie. J'y rentre ! Je m'élance à travers les quartiers Où mes fredons hardis réveillaient les rentiers : Je ne reconnais rien ! On m'a changé mes halles, Mon Palais de Justice a démembré ses salles, De sa vieille cité Paris est presque veuf, Et quand j'ai mis le pied sur mon pauvre Pont-Neuf, J'ai heurté des maçons ! Signez la remontrance Que j'expédie et tous les parlements de France !
Aristophane
Il est fou !
Il présente de nouveau sa pétition à Aristophane.
Tabarin
Préservez le suprême moellon Du Paris de Mansard et de Germain Pilon ! Signez ! On peut sauver quelques débris !
Aristophane
Ma foi !...
Scène 9
Un Gamin de Paris, Tabarin, Aristophane
Le Gamin de Paris entre précipitamment et arrête Aristophane au moment où celui-ci va signer.
Un Gamin de Paris
Ne signez pas !
Tabarin
Monsieur, de grâce, épargnez-moi !
Aristophane
Mais qui donc êtes-vous, pour venir de la sorte M'influencer ?
Tabarin
Il faut le jeter à la porte !
Aristophane
Qu'il s'explique !
Un Gamin de Paris
Je suis un gamin de Paris, Et, ni moi nil es miens, nous ne sommes nourris D'aucuns vieux préjugés !
Aristophane
Monsieur parle ruine, Pillage, monuments détruits.
Un Gamin de Paris
Bon, je devine, Les démolitions ! Le fade plaidoyer Que dédaigne à présent la place Baudoyer Elle-même ! Monsieur hurle, monsieur proteste ! Son toit croule, on empêche un incident funeste, On lui sauve la vie en ]e dédommageant, Mais il faut à monsieur sa baraque et l'argent !
Tabarin
Je n'ai pas de pignon sur rue !
Un Gamin de Paris
Alors vous êtes Marchand de bric-à-brac Pour jeter ces sornettes Au nez des gens de bien, il faut avoir passé Le meilleur de sa vie à vendre un pot cassé, Sous prétexte qu'il fut cuit dans un four étrusque !
Tabarin
Insolent !
Un Gamin de Paris
Les taudis où le larron s'embusque Valent bien en effet ce culte filial ! Et tout est compromis si le Palais-Royal, Retiré de la crotte environnante, échappe À la proximité du quartier Tirechappe !
Tabarin
Le laissez-vous aller ?
Un Gamin de Paris
Pourquoi pas ? Je vous vaux, Et je vaux mieux, car j'ai l'amour des temps nouveaux !
Tabarin
N'êtes-vous pas honteux de l'écouter ?
Aristophane
Non certes, Il parle de bon sens.
Tabarin
À plaisir tu dissertes !
Aristophane
Marteaux, frappez ; creusez, pioches; croulez, vieux murs ! On procède aux moissons dès que les blés sont mûrs ! Moissonnons ! Et lançons dans l'espace équivoque Où chaque lune éteinte a jeté sa défroqué, L'ancien travail nuisible aux travailleurs du jour Laissons mourir les morts, les vivants ont leur tour ! De la joie à plein coeur, du vin à pleine coupe ! Car Paris étouffé s'élargit, car la troupe Des gais adolescents avides de soleil Aura sous les toits neufs un plus charmant réveil, Et Mai, multipliant grâce à nous ses rosées, Fleurira des jardins sur toutes les croisées !
Tabarin
L'idylle est sans portée !
Aristophane
Au cabaret, buvons ! À nos belles, aimons à notre oeuvre, vivons Le vin sera meilleur si la bouteille est fraîche C'est le gazon qui donne un lait pur à la crèche ; Ce qui nous donne a nous le courage et l'amour, Soleil, c'est ta chaleur ; ô mon Dieu, c'est ton jour !
Tabarin
Autant dire en trois mots, que tous ce qu'on renomme, Nos gloires, nos aïeux, vous tuez tout !
Un Gamin de Paris
Brave homme, Nous n'avons rien tué, mais nous ne voulons pas Unir l'âme à la pierre, et la vie au trépas ! Nos pères ont bâti, nous bâtissons encore, Nous voyons le midi dont ils ont vu l'aurore. Nous les suivons ! et fils des ouvriers fameux, Pour les bien honorer, nous travaillons comme eux ! Nous anéantissons les greniers des poètes, Mais dans l'airain vaincu nous ravivons leurs têtes ! Nous détruisons l'échoppe où Corneille attendait Le bouillon que pour lui Despréaux demandait ; Mais la Maison de Ville, à tous hospitalière, Réserve une statue à l'histrion Molière Le café de Panard disparaît ; mais bientôt Les couplets oubliés avant Clément Marot, Les virelais aigus, qui dans chaque province Étourdissaient le peuple et consolaient le prince, Vont au monde enchanté faire entendre à la fois Le merveilleux accord de leurs cent mille voix On chasse les truands; l'édile désinfecte Les bouges; mais pourtant, un sculpteur architecte, Sur les frontons finis du vieux Louvre, a posé Ton corps parmi les fleurs, Diane de Brézé ! Et remis aux panneaux de la sainte bâtisse Les formes que rêvaient Goujon et Primatice ! Partout de l'air, partout du jour Un arrêté Fait du bois de Boulogne un square illimité, Pave ses carrefours, éclaire ses allées, Et, sous les oasis naguère encor troublées Par le cri du gendarme accouru contre un duel, Dispose le terrain d'un Longchamps éternel Ainsi, ne ferme plus les yeux, ô bon ancêtre Regarde seulement Paris de ta fenêtre, Et puis admire enfin car ayant travaillé Pour les desseins de Dieu, qui sur nous a veillé, Nous avons accepté comme la loi première Que tout être vivant a droit à la lumière !
Tabarin
Donc, vous ne signez pas ?
Aristophane
Ton placet ? Pauvre fou !
Tabarin et le gamin de Paris sortent, chacun d'un côté différent.
Tabarin
Eh bien donc, sur vous deux, puissent, on ne sait d'où, En votre Pompéi, pleuvoir des avalanches De plâtre et de.moellons, de vitres et de planches, Et puisse votre corps être ensuite enterré Dans un appartement fraîchement décoré !
Scène 10
Xanthias, Aristophane, Imprimerie, Le Roi Midas
Midas, qu'on ne voit pas encore.
Xanthias
Les jolis visiteurs ! Que leurs habits sont riches ! Une jeune personne habillée en affiches Un monsieur tout en or !
Aristophane
Il extravague, hélas !
entrant en même temps que le roi Midas
Imprimerie
Je suis l'Imprimerie.
Le Roi Midas
Et moi, le roi Midas.
Aristophane
Salut à tous les deux !
Le Roi Midas
J'arrive d'Australie.
Imprimerie
Moi de Strasbourg.
Aristophane
Je sais.
Imprimerie
Admire sa folie ! Au-dessus de mon art sacré, du seul trésor, Il veut mettre sa boue et sa poussière d'or !
Aristophane
Madame, calmez-vous.
Le Roi Midas
Cette intrigante emploie Son art à rabaisser l'argent, d'où naît la joie !
Aristophane
Elle a tort.
Imprimerie
Devant lui Midas est à genoux Le sot !
Aristophane
Midas, dis-tu ? Midas ! Entendons-nous ! Midas, notre Midas ? Le prince de Phrygie ? L'élève de Silène à la face rougie ?
Le Roi Midas
Oui, c'est bien moi, l'ami du grand vieillard pourpré Car je vis, et je suis immortel. Diapré De métaux, créateur de toutes les merveilles, J'ai gardé mes trésors.
Xanthias
Qu'a-t-il fait des oreilles ?
Aristophane
Vous devez être vieux !
Le Roi Midas
Moi ? Pas du tout, mon cher. L'or épure le sang et raffermit la chair. Le remède est coûteux pour vous, ô pauvres hommes, De vos sous amassés détenteurs économes ! Mais, l'Or, c'est moi; je suis ma santé. Quelquefois, Étant trop bien portant, je me rince les doigts Pour les débarrasser d'un superflu de graisse. Aussitôt, le récit des conteurs de la Grèce Se réalise, et l'eau devient or; le Pérou A dû ses milliards, dont l'univers est fou, Aux soins minutieux d'une longue toilette.
Xanthias
Dieux ! Comme je voudrais vous prêter ma cuvette !
Le Roi Midas
L'Australie est mon bain dans cet Eldorado J'ai posé mes dix doigts sur chaque filet d'eau, Et, depuis l'Océan jusqu'à l'humble rigole, Chaque courant y roule un sable de Pactole.
Aristophane
Sur le point de la carte où luit Van-Diemen, Je sais, ô roi Midas, comment les gentlemen, Pour fâcher l'Amérique à présent dégarnie, Ont reproduit les puffs de la Californie. Oui, la folie habite en ce brûlant décor Où les Ophélias tachent de poudre d'or Leurs lèvres, ces trésors de rouges églantines, Et les petits doigts blancs de leurs mains enfantines. Mais, la conclusion ? J'ai hâte, soyez bref.
Le Roi Midas
Je pense être demain ton rédacteur en chef, J'achète ton journal.
Aristophane
Après ?
Le Roi Midas
Je viens t'enjoindre D'avoir pour les rimeurs une affection moindre, Et de garder ton encre, ô donneur de conseils, Pour l'éloge éternel de l'Or, fils des soleils.
Imprimerie
Tu mens ! Signe banal dont toute main s'arrange, L'Or se souvient toujours qu'il est né dans la fange ; Mais le Livre, vainqueur du temps et du trépas, Nous donne les vrais biens qui ne s'achètent pas
Aristophane
Oui, tant que tes coteaux, France amoureuse et blonde, Récolteront les vins dont s'enivre le monde, Toujours vers ton beau ciel tu lèveras les bras Ainsi qu'une prêtresse, et tu demeureras, En ton aventureuse et libre fantaisie, Reine de la pensée et de la poésie ! L'Idée est tout, malheur à qui ne le sait pas !
Au roi Midas.
Xanthias
Alors, malheur à moi ! J'aime les bons repas. Un bon filet de boeuf n'a rien d'hypothétique, Hein ?
Il donne une bourse à Xanthias.
Le Roi Midas
Je m'étais trompé ; voilà le vrai critique ! Ami, prends cette bourse; aiguise bien tes dents, Et puis mords Tout l'esprit du monde est là-dedans. Tu seras, si tu veux, aimé d'une duchesse !
Imprimerie
Tiens, ami, prends ce Livre; il contient la richesse. Toujours l'humanité captive en ses liens Dépensera sa vie à chercher les faux biens; Mais ce trésor pourra te consoler de vivre !
Le Roi Midas
Adieu, prodigue l'Or !
Imprimerie
Interroge le Livre !
Scène 11
Aristophane, Xanthias, Thalie
Aristophane
Oui, les livres, voilà nos suprêmes amis !
Faisant sonner l'or enfermé dans la bourse qu'il tient.
Xanthias
Par Plutus Que ce roi Midas était bien mis Ô musique admirable ! Ô mètre qui me berce Ô chanson de la drachme ! Ô couplet du sesterce !
Aristophane
Ô vaste symphonie ! Ô modulation Que note à mon profit l'imagination !
Thalie
Ils me donnent tous deux vraiment la comédie !
Xanthias
Ô puissance du rythme !
Aristophane
Ô sainte mélodie !
Thalie
Qui vous enchante ainsi ?
Xanthias
Cette bourse, où mon or Chuchote le plaisir.
Aristophane
Ce livre, ce trésor !
Thalie
Lis aux livres vivants. Vois !
Scène 12
La Muse du Théâtre, Aristophane, Thalie, Xanthias
La Muse du Théâtre
Je suis le Théâtre. J'entraîne sur mes pas une foule idolâtre.
Aristophane
Vous, le Théâtre ! Allons !
La Muse du Théâtre
Je vous comprends, mon cher Quand Thalie est présente avec son regard fier, Vous êtes étonné qu'une folle vous dise Je suis la Comédie !
Aristophane
Excusez ma franchise.
La Muse du Théâtre
Je la connais, la muse au hardi brodequin ! Je la regardais là, du manteau d'Arlequin, Tout à l'heure, et, les yeux sur sa noire prunelle, Je me disais : jamais elle ne fut plus belle ! Je suis. le seul miroir qui la reflète encor, Le billon dont elle est l'auguste sequin d'or. Et le gui verdissant sur le tronc de son arbre; Le plâtre, par lequel ses chefs d oeuvre de marbre, Sur le type éternel moulés cent mille fois, Renaissent plus nombreux que les feuilles des bois. Je suis... sa fille !
Aristophane
Vous !
Avec orgueil.
La Muse du Théâtre
Un peu dégénérée Sans doute de ta race, ô Bacchante sacrée ! J'ai porté du paillon plus que des diamants, Et dans tous les chemins j'ai choisi mes amants ! Tous ont vu des rayons dans mes yeux peu sévères ; À tous les cabarets j'ai bu dans tous les verres ! Baste ! Il fallait bien vivre et dîner quelquefois ! D'ailleurs on trouve encor du charme dans ma voix, Bien qu'elle soit flétrie, et plus d'un poète aime À toucher mes cheveux de danseuse bohème.
Aristophane
Pauvre fille !
À Thalie.
La Muse du Théâtre
Oui, le hâle a déchiré mes lys Mais je suis comme toi la fille de Thespis, Et sur son chariot tu sais qu'un peu de lie Fut d'abord notre rouge, ô ma mère Thalie !
Elles s'embrassent.
Thalie
Moi, j'aimais à chanter en vers mélodieux, Et j'ai pris mes amants parmi les fils des Dieux. Pourtant, viens sur mon coeur, pauvre enfant de la balle ! Ma lyre ne veut pas dédaigner ta cymbale Je souriais jadis à ton babil naissant, Et tu redeviendras plus pure en m'embrassant.
La Muse du Théâtre
J'ai fait de tout ! Mes fils peuplent toutes les villes. Pastiches, opéras, proverbes, vaudevilles, Drames, farces, ponts-neufs, ballets ! Chaque tréteau Voit sous le vent du rire ondoyer mon manteau.
Aristophane
Et l'art tragique ?
Changeant de ton.
Aristophane et Thalie font un signe affirmatif.
Imitation de Madame Guyon dans Berthe la Flamande.
Interpellant violemment Aristophane et Xanthias.
Elle pleure.
Fondant en larmes.
La Muse du Théâtre
Il a sa divine maîtresse. Celui-là, reste encor le lot d'une déesse Dont l'univers entend les accents enivrés. Mais, voyons; dites-moi ce que vous désirez ? Du drame ? Du vrai drame ? En voici ! Quoi ! Ma fille ! Cette ange, chaste et pure ainsi qu'un lys qui brille, Vous me l'avez flétrie ! Ah ! sire, par bonheur, Vous voilà ! Vous allez lui rendre son honneur ! C'est elle que je crois, sire elle est encor sage ! Mylords, vous avez beau me montrer son corsage, Elle me l'a juré sur sa petite croix Vous en avez menti, c'est elle que je crois Son honneur est perdu. Qu'est-ce que cela prouve ? Cela m'est bien égal, il faut qu'on le retrouve ! Fouillez-vous ! Son vieux père est mort sur l'échafaud. Retrouvez-lui cela, messeigneurs il le faut. Au fait, arrangez-vous, cherchez ! Pensée amère ! Sire, c'est une mère en pleurs c'est une mère ! Pauvre mère qu'on raille avec un air moqueur, Tandis qu'en vous jouant vous arrachez son coeur ! Je veux que pure encor, sire, c'est ma chimère ! Ma pauvre enfant revienne avec sa pauvre mère ! L'honneur ! Elle en avait tant qu'elle en étouffait ! Sire, rendez-le-lui. Qu'est-ce que ça vous fait ?
Xanthias
Qu'est-ce que ça lui fait ? Permettez donc !
Aristophane
Écoute Le drame.
Xanthias
Il est peut-être émouvant mais je doute Qu'on lui retrouve rien, malgré tous ses remords. On ne voit pas deux fois le rivage des morts.
Montrant son front.
La Muse du Théâtre
Partez ! Préférez-vous la comédie ? En prose, En vers, en pantomime ? En bure, en satin rose ? Faut-il des jeux cruels ou des jeux innocents ? La Fantaisie, ou bien l'École du Bon Sens ? La comédie est là ! La voulez-vous ancienne Ou nouvelle ? Picarde ou bien parisienne ? Ou berrichonne ?
Xanthias
Enfin, votre mère a souri. C'est celle-là qu'il faut.
Aristophane
Va donc pour le Berri.
Xanthias
La française serait peut-être plus commode.
Aristophane
Oui. Mais la berrichonne est bien plus à la mode.
Changeant de ton.
La Muse du Théâtre
Voilà. Différemment, oui-dà, c'est un champi Pour qui j'ai de l'attache, appelé Grain d Épi, Gars aux cheveux brunets sur une tête chaude, Qui dansait avec moi le jour de la gerbaude. Un soir que je tenais la clarté dans ma main, Il s'en vint se jucher blêmi sur mon chemin, Et me dit d'une voix quasiment souffreteuse « Va, tu n'es qu'une laide et pauvre loqueteuse, Mais, si l'on te saboule avec un air moqueur, Il ne m'importe pas, j'ai fiance en ton coeur ! Si jamais, resongeant à d'autres, je me flanque Le renom d'un poulain désenfargé, qui manque De bons comportements pour vous, alors, ma foi, Différemment, usez de nuisance envers moi ! »
Xanthias
Oh ! Que c'est berrichon, Madame !
Aristophane
À la bonne heure ! Le langage est nouveau pour nous ! Mais si l'on pleure Et qu'on rie à la fois, grâce à la passion ! Si le secret de l'art et de l'émotion Est là ! Non, il n'est pas de patois que je nie, Pourvu qu'il soit sublime et qu'il serve au génie !
Elle chante.
La Muse du Théâtre sort vivement par le manteau d'Arlequin achevant le refrain de ce dernier couplet.
La Muse du Théâtre
Passons au vaudeville ! Art joyeux a l'excès, Spirituel, folâtre, aimable et tout Français
On entend sous le théâtre des cris et des rugissements d'animaux féroces. Thalie s'enfuit.
Xanthias
Le camellia rose est triste en cette ville. Un fossoyeur malin créa le vaudeville.
Scène 13
Carolus, Aristophane, Xanthias
Carolus
Sang ! Têtebleu ! Massacre et tonnerre !
Aristophane
Holà ! Quels grognements C'est donc Ulysse qui vient là
Une trappe s'ouvre. Carolus monte par un escalier souterrain. Il tient à la main sa cravache.
Xanthias
C'est encore bien pis, Monsieur. Je vous annonce L'homme à qui les lions ne pèsent pas une once ! Il habite une cave, assez incongrûment Située au-dessous de cet appartement Les monstres de l'Afrique y rugissent en foule, Et rien que d'y penser je sens la chair de poule. C'est monsieur Carolus
Carolus
Bonjour ; domptez-vous bien ?
Aristophane
Merci, pas mal. Et vous ?
Carolus
Le seul tragédien, C'est moi. Mon drame sombre, effaré dans son bouge, N'a pas drapé son flanc dans le calicot rouge ; Et, sans récits hurlés par de vieux confidents, Il éveille à l entour les grincements de dents. Je n'ai pas de fauteuil usé ma fable saine Se passe de décors comme de mise en scène, Et je ne réclamai jamais de droits d'auteur.
Aristophane
Bah ! Qui donc êtes-vous ?
Carolus
Le dompteur.
Aristophane
Le dompteur !
Se tournant vers la trappe, d'où l'on entend sortir des hurlements.
Carolus
Est-il quelque ennemi qui veut que je le dompte ? Parais, Léviathan, Behémot, Mastodonte, Et tout ce que la terre a produit de vaillant ! Monsieur, c'est un plaisir de me voir travaillant, Et d'admirer combien je soigne mon ouvrage Vous, sauvages taureaux, prenez garde a ma rage ! Tremblez, tigres, et vous, léopards, soyez doux ! Pour arrêter mon bras c'est trop peu que de vous.
Aristophane
Vous les bravez ainsi !
Carolus
Je dompte en mes colères Jusqu'aux ours affamés des Océans polaires. Je les maltraite, et même on a fait sur mes tours Un poème appelé Les Travaux et les Ours.
Aristophane
Comme Hésiode ! Ainsi, vous domptez ?
Carolus
Si je dompte ! J'ai vaincu des jaguars dont j'ignore le compte.
Xanthias
Sapristi !
Carolus
Sur les monts inconnus des humains, J'étrangle, pour jouer, des milans dans mes mains, Et je m'endors, au lieu de vos molles alcôves, Entre les blanches dents de mes panthères fauves, Sur les coteaux, parmi les animaux rampants, Botté d'ours, et le cou cravaté de serpents !
Xanthias
Je préfère pour moi ces bonnets qu'on surnomme De coton, et mon lit. Mais vous êtes un homme Étonnant.
Carolus
Dans un bras du Nil, à mes moments Perdus, je folâtrais avec les caïmans Quand les buffles me voient venir pour les étreindre, Vous sentez frissonner et devant moi s'éteindre Leurs prunelles de flamme où brillent des charbons. Ils se laissent rosser.
Cris et rugissements sous le théâtre.
Xanthias
Les buffles sont bien bons.
Aristophane
Quel est cet orage ?
Xanthias
Oh !
Jeu des l'L.UBEURS.
Carolus
Mon tigre, ce bravache, Désire être battu. Donnez-moi ma cravache
Aristophane
Monsieur, restez ici !
Carolus
Rien ne peut m'arrêter.
Xanthias
Par grâce !
Aristophane
Où courez-vous ?
Carolus
Je veux aller dompter.
Carolus descend l'escalier souterrain.
Xanthias
Comme je descendrais plutôt dans les cratères De l'Etna
Carolus
Me voici, mes petites panthères ! On entend le bruit d'une lutte effroyable.
Scène 14
Aristophane
Aristophane
Oui, l'homme vaincra bien les tigres, mais non pas L'immortelle Douleur et l'immortel Trépas ! La Mort nous suit, la Mort, l'impérissable aïeule Pendant l'éternité, son implacable meule, Que chaque esprit aiguise avec ses passions, Poursuivra le travail des désolations ! Nous marchons, nous tombons ! Nous les chiffres du nombre Que l'éternel songeur coordonne dans l'ombre, Sans entendre celui dont le bourdonnement Voudrait dans ses desseins l'arrêter un moment !
Scène 15
Carolus, Aristophane, Xanthias
On entend encore une fois des rugissements épouvantables. Carolus remonte en scène. Il a un bras de moins ses cheveux ont blanchi ses vêtements déchirés et souillés sont devenus des haillons.
Carolus
J'ai dompté.
Carolus veut parler mais aucun son n'arrive à l'oreille de ses interlocuteurs.
Aristophane
Quel est donc ce manchot ?
Xanthias
Son organe Est si faible, qu'a peine Urgèle ou bien Morgane L'entendraient, elles qui, par les brises d'été, Entendent bien germer le gazon !
Carolus
J'ai dompté
Aristophane
Vous êtes... ?
Carolus
Carolus. Le ciel me fut propice. J'ai vaincu.
Aristophane
Malheureux !
Xanthias reconduit jusqu'à la porte Carolus qui ne peut se tenir debout. La trappe se referme.
Carolus
Je m'en vais à l'hospice.
Scène 16
Aristophane, Xanthias
Aristophane
Misérables mortels, victorieux bouffons, En effet, voilà bien comme nous triomphons ! Poètes et soldats, dompteurs de bêtes fauves, Quand le laurier descend sur nos fronts, ils sont chauves, Et la Victoire, amour des jeunes, tend sa main À des agonisants qui n'ont plus rien d'humain ! Nourrices des héros, ô Force, ô Poésie, On veut tremper sa lèvre à vos flots d'ambroisie, On y boit, mais on meurt, car le vin du trépas Était au fond, hélas !
Xanthias
Je n'y goûterai pas.
On entend au dehors les sons d'une musique délicieuse.
Aristophane
Je le crois. Mais d'où vient cette rumeur suave ?
Le tableau placé à droite s'anime la Musique en descend.
Xanthias
Quels accords
Scène 17
La Musique, Xanthias, Aristophane
La Musique
Réunis, le maître avec l'esclave, Ah vous pouviez tous deux choisir votre instrument ; Mais, si la voix intime en sort différemment, Nous n'en aviez pas moins tous deux perçu de même, Par des moyens divers, ce sentiment que j'aime, Ce besoin dominant du rythme intérieur Qui fait l'esprit plus tendre ou le fait plus rieur, Et met un idéal dans tout être physique ; Remerciez Paris, vous aimez la Musique !
Xanthias
Or ça, penses-tu donc que nous n'ayons encor Jamais ouï les luths, jamais les sistres d'or, Et jamais fatigué nos jambes titubantes À suivre votre ronde, ô fougueux Corybantes !
La Musique
Oui, vous avez connu le bruit ! les durs accents Qui souffraient à la chair les désirs flétrissants, Et qui, maîtres partout du profane vulgaire, Conseillaient en hurlant la débauche et la guerre Mais le chant mais le son purifie mais l'art Du grand Palestrina, de Gluck et de Mozart, Ô bons Athéniens, vous n'en avez pas même Eu la conception Il fallait que plus blême, Plus vieux, plus fatigué de doute et de douleurs, L'homme eût bu plus avant dans la coupe des pleurs, Pour que Dieu lui laissât consoler son génie Dans les longs entretiens de la chaste harmonie !
Xanthias
Tout cela est fort beau ; mais je préférerais Pouvoir à l'Opéra choisir mes tabourets Pour les soirs de ballet, où des formes trop nettes Aux doigts des chérubins font trembler les lorgnettes.
On entend au dehors une musique barbare.
Le bruit redouble et va croissant jusqu'à l'entrée de Tempesta.
La Musique
Ton souhait vient à point justement, ces jours-ci, Un astre disparu dans le ciel obscurci Des Nymphes, la plus svelte entre les plus agiles, Celle dont la présence eût créé des Virgiles À Naples, si toujours elle eût dans San Carlo Joué, Dryade au bois, Naïade au bord de l'eau, Revient, et tu verras sur un socle de roses La blonde Orfa courir à ses apothéoses. Adieu !
Aristophane
Tu pars ?
La Musique
Je viens d'entendre aux alentours Le mortel ennemi qui me chasse toujours Et dont j'ai si grand' peur, le bruit ! Mon coeur tressaille, Il vient, je vais mourir, je meurs !
Xanthias
Elle nous raille.
Aristophane
Maudit soit l'importun qui nous désenchanta !
Scène 18
Tempesta, Aristophane, La Musique
Tempesta
Pif ! paf ! pouf ! zing ! boum ! Place et gloire à Tempesta !
Aristophane
Tu pars, douce Musique, ô radieux fantôme !
Tempesta
La Musique, ceci cet avorton, ce môme La Musique, c'est moi !
Elle s'enfuit et le tableau apparait de nouveau.
La Musique
L'épouvantable bruit Adieu !
Scène 19
Tempesta, Aristophane, Xanthias
Tempesta
Rien qu'à ma voix, la peureuse s'enfuit !
Aristophane
Mais, on fuirait à moins.
Tempesta
Tout succombe à ma rage ! Je suis la passion, l'enivrement, l'orage Écoutez retentir ma trompette et mes cors, Mes gongs et mes tambours ; ils ont le diable au corps ! Par la voix des tubas mon âme éclate et crie, Déesse des clairons et de la cuivrerie !
Xanthias
Forte femme !
Tempesta
Élevant l'art naguère vassal, J'ai fait de la Musique un monde colossal, Qui, foudroyant de sons les foules alarmées, Dans un tumulte affreux promène ses armées Voyez mes opéras ! Un autre pour les siens Se serait contenté de cent musiciens Jouant dans une salle en un coin de la ville ! Moi, j'ai rêvé le Champ de Mars, et deux cent mille Exécutants, qui tous font dresser les cheveux Et, s'il s'agit de peindre un chaste amour, je veux Pour en communiquer des impressions nettes, Qu'en entende à la fois huit mille clarinettes !
Xanthias
Forte femme !
Tempesta
Les arts tombent dans l'abandon Le croiriez-vous ? J'avais demandé le bourdon De Notre-Dame, un rien pour compléter mes timbres. On m'a dit Repassez ! Ces gens-là sont des Cimbres J'ai demandé la tour du télégraphe use Pour un chapeau chinois mais on m'a refuse ! Comme timbale aussi je réclamais le dôme Des Invalides, puis la colonne Vendôme Pour en faire un clairon. Bah l'on hésite encor Mes basses ont vingt pieds, et mon plus petit cor Atteint tacitement la longueur de dix mètres. Mais vous me comprenez, vous autres gens de lettres Je règne sur le ban et sur l'arrière-ban, Et j'aurai quelque jour le cèdre du Liban, Pour y faire tailler, moyennant quelques sommes, Un alto qui sera tenu par deux mille hommes Du tonnerre ! Un succès réel est à ce prix ! J'ai déjà rendu sourds trois quartiers de Paris, Et je veux, pour donner l'essor à mon génie, Faire une si terrible et vaste symphonie Qu'on verra les oiseaux tomber morts sur les pics, Et s'écrouler en blocs les monuments publics !
Xanthias
Forte femme !
Tempesta s'avance devant le trou du souffleur, et, avec son bâton de commandement, dirige l'orchestre qui exécute une musique sauvage et incohérente.
Tempesta
Je sais peindre avec mon orchestre Tous les aspects divers de ce globe terrestre. Voulez-vous la campagne, un printemps embaumé Dans le bois de Meudon vers le soir du huit mai? Écoutez.
Xanthias
Ah ! Vit-on jamais adresse telle ! Comme c'est vraiment bien le huit mai !
Annonçant.
Même jeu de Tempesta. Musique à l'orchestre.
Tempesta
Bagatelle Voulez-vous mieux encor ? Symphonie exprimant Une marquise à sa fenêtre, et son amant Allant la voir, suivi d'un valet qui le raille, Avec son habit rose et son manteau muraille.
Xanthias
Comme l'habit est donc bien rose ! Et le manteau Bien muraille !
Même jeu, musique à l'orchestre.
Tempesta
Un brigand enfonçant son couteau Et le manche de corne au coeur d'un pauvre moine.
Xanthias
Oui, c'est bien le brigand, quel brigand !
Tempesta
Saint Antoine Tenté par des houris, dont les appas de lys Frissonnent.
Xanthias
Des houris ! En effet. Par Cypris J'en suis blême. On les voit frissonner. Forte femme Saint Antoine ! Un brigand ! C'est inouï.
Aristophane
Madame, Vous avez beau parler de mille objets divers, Vous ne variez pas ces horribles concerts À terrasser d'horreur les monstres du Ténare, Et vous faites toujours le même tintamarre !
Aux musiciens de l'orchestre.
Elle sort, en brandissant le tuba gigantesque qu'elle tient à la main.
Tempesta
Sans doute, et c'est le beau Du cuivre, des canons, Des feux, des appareils musicaux, dont les noms Suffisent à jeter partout quelque panique, Voilà ce qui constate un talent symphonique ! Mais vous n'entendez rien à ces chefs d oeuvre ! Adieu. Au sommet de l'Atlas je vais sous le ciel bleu D'un concert gigantesque organiser la fête, Avec deux cents ballons allumés sur le faîte ! Et vous, musiciens, suivez-moi !
Scène 20
Aristophane, Xanthias
Aristophane
Les plaisants Originaux !
Xanthias
Momos nous a fait ces présents.
Aristophane
Dis plutôt celle qui, pour éclairer nos proses, Près des masques bouffons ouvre les lèvres rosés 1 La Muse, qui, fidèle au programme juré, Pour nous éveille un monde, et qui nous a montré, Dans la diversité des types et des castes, Une ville si fière et si riche en contrastes; Une Athènes du rêve où nous sommes venus Pour voir un autre enfer et des Dieux inconnus !
Scène 21
Thalie, Aristophane, Xanthias
Thalie
Ainsi, je te retrouve heureux par moi !
Aristophane
Thalie !
Xanthias
L'Églantine surtout m'a semblé fort jolie !
Lui tendant sa main.
Le théâtre change et représente la place publique d'Athènes. On y voit groupés, dans des attitudes diverses et animées, tous tes personnages de la Revue, mêlés aux Athéniens du Prologue. La scène est baignée d'une vive lumière.
Thalie
Je te dois cependant une autre vision, Et le panorama veut sa conclusion ! Le vent souffle, le ciel se remplit d'azur, garde Cette main dans la tienne, ô poète, et regarde.
Scène 22
Aristophane, Xanthias, Thalie, La Fée du Palais de Cristal
Aristophane
Athènes, l'Agora murs sacrés !
Xanthias
Tout autour Nos amis de Paris sont groupés, et le jour, Baignant les fronts riants et les faces hautaines, Unit sous un rayon doré les deux Athènes !
Thalie
Oui, rassemblés ici le Pnyx et l'univers ! Paris vient s'admirer au miroir de tes vers !
Aristophane
Merveille !
Thalie
Vois ! la tâche, autrefois condamnée, De Phaéton, d'Icare et du grand Salmonée, Aboutit; l'Industrie a forcé les chemins, Et vient vers toi, la joie aux yeux, des fleurs aux mains.
La terre s'ouvre, et l'on en voit sortir, radieuse, la Fée du Palais de Cristal.
Xanthias
Le sol se fend
Aristophane
Quel est cet ange des féeries Sur qui tant de lumière éclate en pierreries ?
Xanthias
Son jeune front rayonne.
Aristophane
Un fleuve oriental L'enveloppe.
La Fée du Palais de Cristal
Je suis LE PALAIS DE CRISTAL
Aristophane
Au temple ! Apollon veut son encens et son lierre !
Montrant le public.
Thalie
Reste ! Il me faut le temps de faire une prière Ici !
Xanthias
Bon, l'éternel boniment ! Basilic ! Elle appelle prière un sonnet au public !
Thalie
Mesdames et messieurs, quand leur pièce est finie, Les poètes fameux viennent modestement Jeter au bon parterre un tendre compliment, Et quêter en retour un brevet de génie.
Aristophane
Hélas Aristophane eut toujours la manie De ne pas mendier un applaudissement. Il vient donc vous prier très fraternellement De le bien accueillir en votre compagnie.
Thalie
C'est mon fils excusez son langage un peu dur Pour un monde nouveau son esprit n'est pas mûr, À ses griffes plus tard nous mettrons des mitaines.
Aristophane
C'est ma mère excusez son costume un peu vieux Elle vous aime tant qu'en mon esprit joyeux Elle a mêlé Paris avec la douce Athènes !