Comédie · 1853 · 2 actes

Feuilleton d’Aristophane

de Boyer Banville

Représentation
≈ 57 min
Distribution
5 femmes, 8 hommes
Répliques
324
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Aristophane H 122 ≈ 15 min 22
Xanthias H 61 ≈ 9 min 17
Thalie F 28 ≈ 6 min 7
La Muse du Théâtre F 10 ≈ 5 min 1
Tempesta F 11 ≈ 4 min 2
Un Gamin de Paris H 7 ≈ 3 min 1
Tabarin H 21 ≈ 3 min 2
Églantine F 8 ≈ 3 min 1
Carolus H 17 ≈ 2 min 2
La Musique F 5 ≈ 2 min 2
Réalista H 8 ≈ 2 min 1
Le Roi Midas H 10 ≈ 2 min 1
Imprimerie N 7 ≈ 1 min 1
Thratta H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le PrologueLa Revue
Aristophane absentabsentabsent
Xanthias absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thalie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Muse du Théâtre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tempesta absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Gamin de Paris absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tabarin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Églantine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Prologue

Scène 1

Xanthias

À la cantonade.

Au public.

Regardant si personne ne l'écoute.

Même jeu.

Xanthias

C'est bien, tes ordres seront exécutés. Nous sommes à Athènes, vers la fin de la quatre-vingt-dixième olympiade. Je me nomme Xanthias, et mon maître s'appelle Aristophane. Il parait, on dit, on affirme même qu'Aristophane est poète. Moi, je le veux bien ; je suis un esclave si dévoué ! Cependant, je puis me dire cela à moi-même, en monologue,comme dans les pièces de théâtre, cependant, j'ai cru m'apercevoir qu'Aristophane vit chichement du produit de ses oeuvres. C'est bien fait ! Cela lui apprendra à être poète et à avoir du génie ! Voyez, moi, moi... Je peux toujours me dire cela en confidence, moi qui ne suis pas poète... Pouah ! Je me suis fait une industrie qui me rapporte à foison des lentilles, du froment, de la salaison... et du boudin ! On pourrait me demander... Personne ne me le demande, mais qu'importe ? Je vais toujours me répondre ! On pourrait me demander quelle est cette industrie si fructueuse ? La voici. Aristophane compose des comédies dans lesquelles il a la prétention dépeindre les moeurs athéniennes. Mais, insouciant et difficile comme un poète, il jette dédaigneusement sous sa table des bribes de scènes, des fragments des pièces qu'il rougit d'avoir faites. Moi, je les ramasse, je m'en empare, et tandis que mon maître recueille parfois des huées et des sifflets pour prix de ses sueurs, moi timidement, modestement, je me fais ceindre le front de lauriers... dans les carrefours, où je fais déclamer, sous mon nom bien entendu, les parcelles qu'il a dédaignées. Et voilà comment sans talent, sans travail, je suis arrivé à me faire une position aussi luxueuse que douce..

Scène 2

Aristophane, Xanthias

Aristophane

Rien de prêt ! Est-ce ainsi que tu as exécuté mes ordres, Xanthias ?

Xanthias

Pardon, maître, mais...

Aristophane

Par Zeus !

Xanthias

Es-tu assez heureux ! Tu jures par les Dieux de l'Olympe ! Moi je ne jure que par les demi-Dieux, et à la rigueur, les quarts de Dieux me suffisent.

Aristophane

Paresseux et philosophe, c'est-à-dire deux fois imbécile ! Tu crois donc qu'il n'y a plus de trique dans la maison ?

Xanthias

Je crois que tu pourrais te mettre en colère, et je m'en vais.

Aristophane

Arrête ! Il faut qu'avant une heure nous ayons quitté Athènes. Tu m'entends ?

Xanthias

Je n'entends pas de cette oreille-là !

Aristophane

Ne t'embarrasse ni de provisions, ni de vaisselle. Laisse en place mes meubles et mes statues.

Xanthias

Nous ne partons donc que pour un jour ou deux ?

Aristophane

Nous partons pour ne plus revenir.

Xanthias

Mais...

Aristophane

Assez de questions ! Va ramasser les quelques hardes dont je puis avoir besoin en route, et trouve-toi à la dernière heure du jour sur le chemin de Salamine.

Xanthias

Encore une fois...

Aristophane

Va, te dis-je.

Scène 3

Aristophane

Aristophane

Quelques instants encore, et je suis libre. Pourquoi resterais-je ici davantage ? Je ne veux pas parcourir les gymnases pour y corrompre la jeunesse, faire de ma Muse une entremetteuse, me divertir à railler les vieillards. Ma Comédie ne consentira pas à s'éLancer sur la scène, ivre, une torche à la main, et dansant la cordace ! Je n'ai plus rien à faire à Athènes.

Scène 4

Thratta, Aristophane

Thratta

Ami...

Aristophane

Thratta !

Thratta

Callistrate et Philonide aussi.

Aristophane

Toi, mon amie ! Vous, mes comédiens ! Que me voulez-vous ?

Thratta

Nous sommes chargés de réclamer de toi une nouvelle oeuvre, un motif de plus pour te glorifier encore.

Aristophane

Jamais !

Thratta

Comment ?

On entend crier M dehors Vive Aristophane !

Aristophane

Je ne suis plus poète comique, et demain je ne serai plus citoyen d'Athènes. Mais quel est ce bruit ?

Thratta

Les corporations des artisans, des ouvriers, des soldats, viennent se joindre a nous, les archontes à leur tête, et te supplier de te remettre a la tâche.

Scène 5

Citoyens D'athènes Se Précipitant Sur La Scène, Aristophane

Citoyens D'athènes Se Précipitant Sur La Scène

Vive Aristophane ! Gloire à Aristophane !

Aristophane

Ma gloire passée, je la renie ; ma gloire future, je la repousse ! Comme l'hirondelle, j'ai eu mes jours de grand air et de large vol sous le soleil du printemps ; mais l'hiver est arrivé ! Je ne suis pas, moi, de ces bavards tragiques, de ces corrupteurs de l'art qui, exténues de fatigue et d'impuissance, déchirent encore les cordes de la lyre muette sous leurs doigts. J'ai épuisé, je le sens, tout ce que mon coeur avait d'ardeur et de poésie. Ma muse, Thalie, que j'invoquerais en vain, n'est plus en moi. Elle est loin d'ici. Thalie se promène dans les vallons de Tempé, parmi les Dryades qui s'enivrent de sa voix. Thalie est sur quelque montagne de Sicile, contemplant de loin le front humide de l'amoureuse Aréthuse. Thalie donne l'accord aux flûtes des bergers, a l'essaim des cigales. Thalie ne viendra plus visiter Aristophane.

Scène 6

Thalie, Tous, Aristophane

Thalie

Me voici.

Tous

Thalie !

Aristophane

Thalie, ô ma Muse.

Thalie

Tu te trompes sur moi, Aristophane, qui ne t'ai pas oublié. Tu te trompes sur toi, ô mon fils, qui prends pour de l'abattement ce qui n'est que le moment nécessaire de la méditation féconde où l'âme se recueille dans la conception de l'idéal. Aristophane, Aristophane, entends ma voix, et commence ta comédie nouvelle.

Aristophane

J'ai peint tout ce que j'ai vu; j'ai mis à nu tous les coeurs. Je ne sais plus rien. Athènes est le résumé du monde ; j'ai résumé Athènes.

Thalie

Athènes est un coin de l'univers. Cette époque est une page dans l'histoire de l'humanité. Seulement, Athènes contient en elle les germes que d'autres villes admireront transformés en moissons. Cette année recèle dans chacune de ses minutes une des idées, une des sensations qui suffiront à occuper les heures des siècles futurs. Aristophane, je prétends t'élever et l'intelligence supérieure de ton temps et de ton époque, et pour cela je te dévoilerai une autre face de la machine terrestre. Pour cela, je t'initierai aux secrets d'un autre âge, et tu te persuaderas alors que l'on n'a jamais épuisé la matière quand il s'agit de représenter les hommes; car l'homme a la pensée unique comme le créateur, mais ses modifications sont aussi multiples que la nature. Viens donc avec moi, Aristophane.

Aristophane

Où me conduis-tu ?

Thalie

Tu le sauras plus tard. Soyez tranquilles, Athéniens ; votre poète vous reviendra plus grand, plus inspiré, plus convaincu.

Scène 7

Xanthias, Thalie, Aristophane, Tous

Xanthias

Qu'est-ce à dire ? Aristophane partir sans moi, sans Xanthias, son fidèle esclave Que deviendrai-je ? Privé des épluchures de mon maître je ne serai plus poète dramatique ! Aristophane, je m'attache a toi, je me cloue tes cotés, je me rive à ton manteau !

Thalie

Partons.

Aristophane

Adieu, mes amis. Je ne sais guère quelle sera la longueur du voyage. Mais je sais bien désormais quel en sera le but et l'espérance. Vous revoir, vous soutenir encore dans les voies de l'honnêteté et de la gloire.

Tous

Vive Aristophane !

Scène Devant le Rideau

La Revue

Scène 1

Aristophane

Passant sa main sur son front.

Il prend sur son bureau un cigare, et l'allume.

Thatio entre, en longue tunique Manche brodée d'un rameau vert, les cheveux couronnés de vignes, et chaussée de brodequins dorés.

Aristophane

Holà, Sosie ! Holà, Charion ! Par Hercule, J'ai manqué choir ! Allons ! Quel rêve ridicule Je faisais là tout seul ! Au fait, ai-je rêvé ? Mais non. C'est inouï, que m'est-il arrivé ? Au moins, je sais mon nom redouté du profane ! Je ne me trompe pas, je suis Aristophane, Et c'est moi qui vingt ans, d'un vers mélodieux, Combattis pour le grand Eschyle et pour ses Dieux ! Tout cela m'épouvante, et tient de la merveille. Où donc est mon figuier ? D'où vient que je m'éveille Sur un sopha ? Qui m'a donné cet habit bleu À boutons d'or, coupé par Dusautoy ? Parbleu, D'où connais-je le nom de Dusautoy ? Ma tête, Meublée à neuf de tant de choses, m'inquiète. Je sais qui m'a vendu ce stick, et je sais qui M'a fait ces brodequins, un nommé Sakoski Je sais que cette armoire est un meuble de Boulle Délicieux; les mots m'apparaissent en foule. Oui, je sais que je fume un londrès assez doux Et sec parfaitement, qui m'a coûté huit sous ! Voici mon encrier ! Ce verre diaphane Est mon lorgnon ! Je suis, non plus Aristophane, Mais Vernin, et je vais commencer à midi Un feuilleton charmant qui paraîtra lundi ! Tâchons de rassembler mes souvenirs !

Aristophane

Thalie Elle m'expliquera si c'est de la folie !

Scène 2

Thalie, Aristophane

Thalie

Non pas, mon cher poète ; allons, rappelle-toi Nos conversations d'hier. Dans ton effroi De tant de sots, livrés par nous à la risée, Tu proclamais déjà la matière épuisée. Je t'ai promis Paris, grand, sublime, hideux, Inextricable, et mil huit cent cinquante-deux ! Si tant d'événements nouveaux, et tant d'idées Assiègent ta raison en vagues débordées, C'est que je t'ai voulu dans le ciel des esprits, Dans la ville immortelle et féconde, à Paris !

Aristophane

À Paris.

Thalie

Tu verras l'Athènes rajeunie, Titan dont l'univers subit l'ardent génie, Nouvel Atlas qui tient la terre dans ses bras, Tu liras dans son livre, et tu contempleras Ce monde magnifique épris de sa chimère, Que j'aime, et dont Balzac fut l'immortel Homère.

Aristophane

Un poète, dis-tu ; l'Homère d'aujourd'hui ! Répète-moi ce nom qui seul résume en lui La nouvelle patrie où mon destin m'amène !

Thalie

BALZAC !

Aristophane

Et qu'a-t-il peint ?

Aristophane

Et moi, verrai-je tout ?

Thalie

Tout ! Non pas, mon ami. Tant de bien ne vient pas au songeur endormi ! Ce que je puis t'offrir de mes petits services, C'est d'évoquer vivant, avec ses moeurs, ses vices Et ses amours, s'il est encore des amours, Un coin de l'an qui fuit dans le gouffre des jours.

Aristophane

Par quel moyen ?

Thalie

Il est très simple. Un journaliste Plein de bonheur, de verve et de tact, un artiste, Un Théophraste avec quelques grains de Platon, A mis depuis vingt ans au bas d'un feuilleton Plus d'esprit, envié par d'élégantes plumes, Qu'il n'en aurait fallu pour faire cent volumes.

Aristophane

Quelle imprudence !

Thalie

Hélas ! Mais, timide ou hardi, Tout ce qui plaît le hante, et vient chaque lundi Lui redire son nom Jocrisse ou Lovelace. Le maître était aux eaux ; je t'ai donné sa place, Sa plume, son habit, et sa chère maison. Jusqu'à son perroquet ! ai-je pas eu raison ?

Aristophane

Comment le remplacer ?

Thalie

Toi seul en étais digne. Aristophane a droit à cet honneur insigne.

Aristophane

Oui, mais les visiteurs ! Que diront-ils de voir Dans ses brodequins d'or et son beau nonchaloir, Fièrement appuyée et ma bibliothèque, Une Muse vivante habillée à la grecque ?

Thalie

En aucun temps, qui donc s'inquiéta vraiment De savoir si la Muse est vivante, et comment Elle s'habite, et comme en sa mélancolie Elle vit, et comment elle meurt ?

Aristophane

Ô Thalie, Tu dis vrai !

Thalie

Tout est donc au mieux.

Scène 3

Aristophane, Xanthias

Xanthias entre, vêtu comme un huissier du vieux jeu habit noir, cravate blanche sans col, nez écarlate.

À Xanthias.

Aristophane

Mais, par ]e chien À trois têtes quel est cet insolent vaurien Qui porte sa sottise avec un air si brave? Parbleu, c'est Xanthias, mon scélérat d'esclave Approche ici, coquin !

Saluant.

Xanthias

Je suis votre valet, Mais votre esclave, point; ce nom me ravalait, Car je suis affranchi, seigneur, comme une lettre De trois sous, et Phoebos l'ayant voulu permettre, On ne me nomme plus Xanthias, mais Piffard, Homme de lettres.

Aristophane

Toi !

Xanthias

Mais oui, je fais de l'art, Dans la langue des Dieux, ou même en vile prose. Ce qui rapporte plus !

Aristophane

Quelle métamorphose ! Écrire toi deux fois âne, un littérateur !

Xanthias

Non pas littérateur, mais collaborateur.

Aristophane

Quel est ce métier-là ?

Xanthias

Le meilleur de la ville. J'abouche cinq ou six auteurs de vaudeville Pour faire un petit acte on en cause en fumant; Quelqu'un l'écrit, ou bien, même assez fréquemment, On ne l'écrit pas ; puis ensuite, j'importune Un directeur ; j'ai là, lui dis-je, une fortune ! Il nous joue. Ah ! Le tour est subtil !

Aristophane

En effet. Oui, le tour, c'est fort bien ; mais la pièce ?

On entend sonner, Xanthias sort pour aller ouvrir.

Xanthias

On la fait Aux répétitions.

Aristophane

Ô merveilleux programme Là-bas, nos beaux esprits qui voulaient l'épigramme Dorée avec le miel suave de l'Hybla, N'avaient pas, je l'avoue, inventé celui-là !

Scène 4

Xanthias, Aristophane, Réalista

Xanthias

Monsieur, je vous annonce un peintre. C'est un maître Mal léché. Sans remords je l'eusse envoyé paître. Il me parut hideux ; mais comme il insista, Je l'introduisis !

Aristophane

Bon.

Réalista

Je suis Réalista !

Aristophane

Monsieur...

Réalista

L'art, c'est moi !

Aristophane

Bah !

Réalista

Je suis un réaliste, Et contre l'idéal j'ai dressé ma baliste. J'ai créé l'art bonhomme, enfantin et naïf Sur les autels de qui j'égorge le poncif. Rubens, poncif ! Rembrandt, Poussin, poncif ! Corrège Et Raphaël, poncif qu'on ânonne au collège ! Hors moi tout est poncif !

Aristophane

Vous m'étonnez !

Réalista

Le ciel Vous doua mal. Je vous l'ai dit, je fais réel. J'ai rayé tous les noms de votre ancienne liste, Et ma réalité c'est d'être réaliste !

Aristophane

En un mot, n'est-ce pas, si j'entends bien ces flots Éloquents, pour donner la vie à vos tableaux, Vous y représentez la nature elle-même. Vous ai-je bien compris ?

Réalista

Sans nul doute. Et je m'aime D'avoir trouvé cela !

Xanthias

Parbleu !

Réalista

Faites l'achat De mes tableaux de genre !

Aristophane

Au fait !

Xanthias

Il sait qu'un chat Est un chat, c'est très fort.

Réalista

Que votre erreur est triste Faire vrai, ce n'est rien pour être réaliste C'est faire laid qu'il faut ! Or, Monsieur, s'il vous plaît, Tout ce que je dessine est horriblement laid ! Ma peinture est affreuse, et, pour qu'elle soit vraie, J'en arrache le beau comme on fait de l'ivraie J'aime les teints terreux et les nez de carton, Les fillettes avec de la barbe au menton, Les trognes de tarasque et de coquecigrues, Les durillons, les cors aux pieds et les verrues Voila le vrai.

Aristophane

Sans doute, oui, comme les huissiers Et la peste.

Aidé de Xanthias, il déroule une toile sur laquelle est peinte une caricature grotesque du tableau intitulé LES BEMOSELLES DE VILLAGE.

Réalista

Monsieur, il faut que vous puissiez Juger. Voyez, mon maître a fait Les Péronnelles De village ! On dirait de vieux polichinelles ! Elles ont toutes trois des fronts désordonnés Et des pommes de terre à la place du nez. Les vaches dans le fond, c'est ce dont il se pique, Paraissent d'une taille assez microscopique ! Donc, quoique je dédaigne un éloge banal, Monsieur, parlez de moi lundi, dans le journal ! Par grâce, encouragez ma peinture humble et fruste, Ou je ne m'en vais pas de chez vous. Je m'incruste !

Le tableau placé a gauche s'anime; la Peinture en descend.

Aristophane

Ô peuple malheureux qu'un vertige a séduit, Est-ce là qu'en effet votre art en est réduit ? Quoi ! la basse laideur, avec amour flattée, C'est là votre idéal, ô fils de Prométhée ! C'est pour elle qu'hélas vous dépensez les vers Et la couleur splendide, âme de l'univers ! Dans ma ville, où pourtant nous aimions la nature, Une loi défendait que la Caricature Peinte ou sculptée, avec ses amusements vains, Détournât notre esprit des spectacles divins. Vous, loin de la chasser de vos murs pacifiques, Vous l'enchâssez dans l'or des cadres magnifiques Et lorsque ses hideurs offensent le regard, Vous criez réalisme et vérité dans l'art ! Pauvres fous ! Dans sa forme élégante et choisie, L'art fut toujours un don comme la poésie Avec l'amour du beau son destin est lié, Et c'est tant pis pour vous de l'avoir oublié !

Scène 5

Xanthias

Apostrophant Réalista.

Il pousse Réalista dehors.

Xanthias

Honneur aux peintres qu'on renomme ! Ah ! Je suis fou de la couleur ! Les arts sont les amis de l'homme, Et c'est pourquoi je suis le leur ! Que je sois riche ! En mes demeures, Je fais suspendre élégamment La Permission de dix heures Et puis Le Chien du régiment ! J'aime le daguerréotype ! Il est fort joli quand il l'est. Je permets qu'on me moule en pipe, Mais quant à toi, qui fais si laid, Je ne veux pas que tu m'immisces Sous ton horrible ciel de zinc, Devant tes petites génisses Dont le prix est d'un franc vingt-cinq ! Adieu !

Scène 6

Aristophane, Thalie

Aristophane

Le drôle !

Thalie

Allons, épargne ces sottises. Rêve aux bois, aux chevreaux qui broutent les cytises, Aux chasseurs, à Naïs que Lycidas retient, Car sur ton seuil ému c'est un printemps qui vient !

Scène 7

Églantine, Aristophane, Xanthias, Thalie

Églantine

Monsieur.

Aristophane

Mademoiselle.

Églantine

On me nomme Églantine. J'ai la taille cambrée et l'allure mutine, Et les Parisiens ne sont pas encor las De me voir en été valser sous les lilas D'Asnières, de Mabille et de la Closerie. Or, je viens réclamer de votre seigneurie Un service...

Aristophane

Un service ?

Églantine

Un but intéressé M'amène ; j'ai pour vous un goût presqu'insensé, Et je viens sans pudeur quêter un grand article, De ceux que l'on traduit dans le Mornnig-Chronicle Pour l'ébahissement de Londres.

Haut.

Aristophane

Il paraît Qu'on me traduit ! Madame, à quelle affaire ont trait Vos réclamations ?

Églantine

Il s'agit d'industrie.

Xanthias

L'usine est attrayante !

Aristophane

Allons, paix !

Églantine

Je vous prie De vanter notre plan. Pour quelques millions Dépensés à Paris en faveur des lions, Nous allons entourer d'un rail-way circulaire Les sites où l'amour dicte un vocabulaire ! Notre chemin de fer que tout un peuple attend, Portera de Passy jusqu'à Ménilmontant Le public, et fuyant sous les collines bleues, Les nuits de bal, joindra la polka des banlieues ! Nous offrons aux martyrs de l'antique omnibus Le Pégase effrayant lancé comme un obus, Et notre cantonnier a proscrit la patache Des pays qu'a sacrés Troussard après Moustache Oasis où Boileau chanta dans son fauteuil, Tivoli de Molière et de Musard, Auteuil, Nous pourrons sous tes bois pénétrer les dimanches Dans un large wagon propice aux robes blanches, Nous suivrons plus gaiement l'éternel festival Que la verdure et l'eau donnent à Bougival, Et nous découvrirons plus vite à Batignolles Les nymphes dont Paris fera des espagnoles. C'est dit, vous m'assurez ma réclame ?

Aristophane

Oui, vraiment ! L'affiche est séduisante et le projet charmant ! Ah ! Nos Athéniens auraient cru l'Empyrée Sur terre, si jadis pour descendre au Pirée, Pour aller du poecile aux fêtes d Éleusis, La vapeur eût aidé Périclès et Laïs, Et consolé l'ennui des stoïques moroses En les jetant soudain parmi les lauriers-roses !

Xanthias

Mon maître eût plus souvent dîné sous le mûrier Qui protège au faubourg son père l'armurier, Et partant j'aurais pu, moi, sur tes nobles rives, Ilissos, plus souvent aller chasser les grives !

Thalie

N'aurez-vous pas fini bientôt de parler grec À cette enfant ?

À Aristophane.

Églantine

Merci. J'ai vingt ans. Née au Pecq, Je veux, quand finira ma carrière bourgeoise, N'avoir jamais franchi les limites de l'Oise ! Athènes ! Vous l'aimez et je l'estime aussi : Seulement, cher monsieur, Athènes, c'est ici ! Les souvenirs lointains où votre esprit s'égare, Vous les retrouverez en allant d'une gare Jusqu'à l'autre, en wagon ! Demandez au marin Qui puisa dans le Nil, qui fut le riverain Du Gange, et qui vécut parmi la grande horde Son coeur préfère à tout le pont de la Concorde, Car, au-dessus des quais où le gaz met son feu, La lune dort plus blanche au fond du ciel plus bleu !

Xanthias

Car ici, pour la soif des amoureux arides, Vous cultivez encor les fruits des Hespérides !

Elle dépose sur la table un paquet de billets, et va pour sortir ; Aristophane l'arrête.

Églantine

Votre valet de chambre est familier ! Je pars, Et je vais visiter vos confrères, épars Dans la ville. Excusez, Monsieur, mon babillage, Et prenez ces billets pour le premier voyage !

Aristophane

L'accorte créature ! Elle me fait rêver À la patrie !

Thalie

Ami, crois-la ; tu dois trouver L'Hellade et ses splendeurs dans la ville où nous sommes, Fille du dieu Travail et mère des grands hommes !

Montrant Églantine.

Aristophane

Oui, tout me semble grand et merveilleux ici, Et cette enchanteresse est une Muse aussi.

Xanthias

Je saurai sur quel mode elle accorde sa lyre !

Églantine

Adieu, cher feuilleton.

Églantine sort avec Thalie, suivie de Xanthias, qui l'accompagne avec mille galanteries. Aristophane, qui a escorté Thalie et Églantine, revient vers son fauteuil. Il est appréhendé par Tabarin, qui est entré à pas de loup par la gauche.

Aristophane

Au revoir, cher sourire !

Scène 8

Tabarin, Aristophane

Tabarin

Signez-moi ce placet !

Aristophane

Quel est donc ce farceur Mal vêtu ?

Tabarin

Recevez, confrère, avec douceur Un pèlerin qui trouve après un long voyage En pays étranger, sa maison au pillage, Puis signez !

Aristophane

Je prétends savoir.

Tabarin

Vous saurez tout ! Signez d'abord !

Aristophane

Non pas. Dites-moi...

Tabarin

Mon sang bout ! Chaque heure accroît le mal !

Aristophane

Quel mal ?

Tabarin

Le replâtrage De mes doux mascarons, le sacrilège ouvrage Des démolisseurs !

Aristophane

Bah ! Qu'ont-ils donc démoli ?

Tabarin

La ville de Paris !

Aristophane

Le propos est joli. Mais, pour bien pénétrer les sphinx il faut OEdipe, Et moi, je ne viens pas de Thèbes !

Tabarin

Participe À notre deuil !

Aristophane

Quel deuil ?

Tabarin

De Java jusqu'au Rhin, On a préconisé le nom de Tabarin, Critique ! On a brodé sur des rimes diverses Le détail merveilleux de mes anciens commerces, Et les étudiants s'arrachent chez Babin Mon mémorable habit de Diogène urbain, Quand vient le carnaval ! Car je personnifie La satire bourgeoise, et la philosophie En belle humeur ! Molière, en quittant Gassendi, Auprès de mes tréteaux ébauchait L Étourdi ! Francs comme le nectar des ceps de la Gironde, Mes couplets capiteux éclataient sur la Fronde ! Dans sa vaisselle d'or, Voltaire a fait manger Au monde mon brouet gaulois, et Béranger, Quand il nota pour vous ses vives sérénades, Se souvenait encor de mes mazarinades !

Aristophane

La liaison des faits me manque !

Tabarin

J'ai vécu Vieux ! Puis, par le travail et par le temps vaincu, Je suis mort, ou plutôt, j'ai changé d'enveloppe, Comme tout ce qui meurt. J'ai parcouru l'Europe, Partout gaillard, ivrogne, aventureux, taquin ! À Londres je fus Punch, à Bergame Arlequin, Et le succès constant de ma plaisanterie M'a valu cet honneur de revoir la patrie. J'y rentre ! Je m'élance à travers les quartiers Où mes fredons hardis réveillaient les rentiers : Je ne reconnais rien ! On m'a changé mes halles, Mon Palais de Justice a démembré ses salles, De sa vieille cité Paris est presque veuf, Et quand j'ai mis le pied sur mon pauvre Pont-Neuf, J'ai heurté des maçons ! Signez la remontrance Que j'expédie et tous les parlements de France !

Aristophane

Il est fou !

Il présente de nouveau sa pétition à Aristophane.

Tabarin

Préservez le suprême moellon Du Paris de Mansard et de Germain Pilon ! Signez ! On peut sauver quelques débris !

Aristophane

Ma foi !...

Scène 9

Un Gamin de Paris, Tabarin, Aristophane

Le Gamin de Paris entre précipitamment et arrête Aristophane au moment où celui-ci va signer.

Un Gamin de Paris

Ne signez pas !

Tabarin

Monsieur, de grâce, épargnez-moi !

Aristophane

Mais qui donc êtes-vous, pour venir de la sorte M'influencer ?

Tabarin

Il faut le jeter à la porte !

Aristophane

Qu'il s'explique !

Un Gamin de Paris

Je suis un gamin de Paris, Et, ni moi nil es miens, nous ne sommes nourris D'aucuns vieux préjugés !

Aristophane

Monsieur parle ruine, Pillage, monuments détruits.

Un Gamin de Paris

Bon, je devine, Les démolitions ! Le fade plaidoyer Que dédaigne à présent la place Baudoyer Elle-même ! Monsieur hurle, monsieur proteste ! Son toit croule, on empêche un incident funeste, On lui sauve la vie en ]e dédommageant, Mais il faut à monsieur sa baraque et l'argent !

Tabarin

Je n'ai pas de pignon sur rue !

Un Gamin de Paris

Alors vous êtes Marchand de bric-à-brac Pour jeter ces sornettes Au nez des gens de bien, il faut avoir passé Le meilleur de sa vie à vendre un pot cassé, Sous prétexte qu'il fut cuit dans un four étrusque !

Tabarin

Insolent !

Un Gamin de Paris

Les taudis où le larron s'embusque Valent bien en effet ce culte filial ! Et tout est compromis si le Palais-Royal, Retiré de la crotte environnante, échappe À la proximité du quartier Tirechappe !

Tabarin

Le laissez-vous aller ?

Un Gamin de Paris

Pourquoi pas ? Je vous vaux, Et je vaux mieux, car j'ai l'amour des temps nouveaux !

Tabarin

N'êtes-vous pas honteux de l'écouter ?

Aristophane

Non certes, Il parle de bon sens.

Tabarin

À plaisir tu dissertes !

Aristophane

Marteaux, frappez ; creusez, pioches; croulez, vieux murs ! On procède aux moissons dès que les blés sont mûrs ! Moissonnons ! Et lançons dans l'espace équivoque Où chaque lune éteinte a jeté sa défroqué, L'ancien travail nuisible aux travailleurs du jour Laissons mourir les morts, les vivants ont leur tour ! De la joie à plein coeur, du vin à pleine coupe ! Car Paris étouffé s'élargit, car la troupe Des gais adolescents avides de soleil Aura sous les toits neufs un plus charmant réveil, Et Mai, multipliant grâce à nous ses rosées, Fleurira des jardins sur toutes les croisées !

Tabarin

L'idylle est sans portée !

Aristophane

Au cabaret, buvons ! À nos belles, aimons à notre oeuvre, vivons Le vin sera meilleur si la bouteille est fraîche C'est le gazon qui donne un lait pur à la crèche ; Ce qui nous donne a nous le courage et l'amour, Soleil, c'est ta chaleur ; ô mon Dieu, c'est ton jour !

Tabarin

Autant dire en trois mots, que tous ce qu'on renomme, Nos gloires, nos aïeux, vous tuez tout !

Un Gamin de Paris

Brave homme, Nous n'avons rien tué, mais nous ne voulons pas Unir l'âme à la pierre, et la vie au trépas ! Nos pères ont bâti, nous bâtissons encore, Nous voyons le midi dont ils ont vu l'aurore. Nous les suivons ! et fils des ouvriers fameux, Pour les bien honorer, nous travaillons comme eux ! Nous anéantissons les greniers des poètes, Mais dans l'airain vaincu nous ravivons leurs têtes ! Nous détruisons l'échoppe où Corneille attendait Le bouillon que pour lui Despréaux demandait ; Mais la Maison de Ville, à tous hospitalière, Réserve une statue à l'histrion Molière Le café de Panard disparaît ; mais bientôt Les couplets oubliés avant Clément Marot, Les virelais aigus, qui dans chaque province Étourdissaient le peuple et consolaient le prince, Vont au monde enchanté faire entendre à la fois Le merveilleux accord de leurs cent mille voix On chasse les truands; l'édile désinfecte Les bouges; mais pourtant, un sculpteur architecte, Sur les frontons finis du vieux Louvre, a posé Ton corps parmi les fleurs, Diane de Brézé ! Et remis aux panneaux de la sainte bâtisse Les formes que rêvaient Goujon et Primatice ! Partout de l'air, partout du jour Un arrêté Fait du bois de Boulogne un square illimité, Pave ses carrefours, éclaire ses allées, Et, sous les oasis naguère encor troublées Par le cri du gendarme accouru contre un duel, Dispose le terrain d'un Longchamps éternel Ainsi, ne ferme plus les yeux, ô bon ancêtre Regarde seulement Paris de ta fenêtre, Et puis admire enfin car ayant travaillé Pour les desseins de Dieu, qui sur nous a veillé, Nous avons accepté comme la loi première Que tout être vivant a droit à la lumière !

Tabarin

Donc, vous ne signez pas ?

Aristophane

Ton placet ? Pauvre fou !

Tabarin et le gamin de Paris sortent, chacun d'un côté différent.

Tabarin

Eh bien donc, sur vous deux, puissent, on ne sait d'où, En votre Pompéi, pleuvoir des avalanches De plâtre et de.moellons, de vitres et de planches, Et puisse votre corps être ensuite enterré Dans un appartement fraîchement décoré !

Scène 10

Xanthias, Aristophane, Imprimerie, Le Roi Midas

Midas, qu'on ne voit pas encore.

Xanthias

Les jolis visiteurs ! Que leurs habits sont riches ! Une jeune personne habillée en affiches Un monsieur tout en or !

Aristophane

Il extravague, hélas !

entrant en même temps que le roi Midas

Imprimerie

Je suis l'Imprimerie.

Le Roi Midas

Et moi, le roi Midas.

Aristophane

Salut à tous les deux !

Le Roi Midas

J'arrive d'Australie.

Imprimerie

Moi de Strasbourg.

Aristophane

Je sais.

Imprimerie

Admire sa folie ! Au-dessus de mon art sacré, du seul trésor, Il veut mettre sa boue et sa poussière d'or !

Aristophane

Madame, calmez-vous.

Le Roi Midas

Cette intrigante emploie Son art à rabaisser l'argent, d'où naît la joie !

Aristophane

Elle a tort.

Imprimerie

Devant lui Midas est à genoux Le sot !

Aristophane

Midas, dis-tu ? Midas ! Entendons-nous ! Midas, notre Midas ? Le prince de Phrygie ? L'élève de Silène à la face rougie ?

Le Roi Midas

Oui, c'est bien moi, l'ami du grand vieillard pourpré Car je vis, et je suis immortel. Diapré De métaux, créateur de toutes les merveilles, J'ai gardé mes trésors.

Xanthias

Qu'a-t-il fait des oreilles ?

Aristophane

Vous devez être vieux !

Le Roi Midas

Moi ? Pas du tout, mon cher. L'or épure le sang et raffermit la chair. Le remède est coûteux pour vous, ô pauvres hommes, De vos sous amassés détenteurs économes ! Mais, l'Or, c'est moi; je suis ma santé. Quelquefois, Étant trop bien portant, je me rince les doigts Pour les débarrasser d'un superflu de graisse. Aussitôt, le récit des conteurs de la Grèce Se réalise, et l'eau devient or; le Pérou A dû ses milliards, dont l'univers est fou, Aux soins minutieux d'une longue toilette.

Xanthias

Dieux ! Comme je voudrais vous prêter ma cuvette !

Le Roi Midas

L'Australie est mon bain dans cet Eldorado J'ai posé mes dix doigts sur chaque filet d'eau, Et, depuis l'Océan jusqu'à l'humble rigole, Chaque courant y roule un sable de Pactole.

Aristophane

Sur le point de la carte où luit Van-Diemen, Je sais, ô roi Midas, comment les gentlemen, Pour fâcher l'Amérique à présent dégarnie, Ont reproduit les puffs de la Californie. Oui, la folie habite en ce brûlant décor Où les Ophélias tachent de poudre d'or Leurs lèvres, ces trésors de rouges églantines, Et les petits doigts blancs de leurs mains enfantines. Mais, la conclusion ? J'ai hâte, soyez bref.

Le Roi Midas

Je pense être demain ton rédacteur en chef, J'achète ton journal.

Aristophane

Après ?

Le Roi Midas

Je viens t'enjoindre D'avoir pour les rimeurs une affection moindre, Et de garder ton encre, ô donneur de conseils, Pour l'éloge éternel de l'Or, fils des soleils.

Imprimerie

Tu mens ! Signe banal dont toute main s'arrange, L'Or se souvient toujours qu'il est né dans la fange ; Mais le Livre, vainqueur du temps et du trépas, Nous donne les vrais biens qui ne s'achètent pas

Aristophane

Oui, tant que tes coteaux, France amoureuse et blonde, Récolteront les vins dont s'enivre le monde, Toujours vers ton beau ciel tu lèveras les bras Ainsi qu'une prêtresse, et tu demeureras, En ton aventureuse et libre fantaisie, Reine de la pensée et de la poésie ! L'Idée est tout, malheur à qui ne le sait pas !

Au roi Midas.

Xanthias

Alors, malheur à moi ! J'aime les bons repas. Un bon filet de boeuf n'a rien d'hypothétique, Hein ?

Il donne une bourse à Xanthias.

Le Roi Midas

Je m'étais trompé ; voilà le vrai critique ! Ami, prends cette bourse; aiguise bien tes dents, Et puis mords Tout l'esprit du monde est là-dedans. Tu seras, si tu veux, aimé d'une duchesse !

Imprimerie

Tiens, ami, prends ce Livre; il contient la richesse. Toujours l'humanité captive en ses liens Dépensera sa vie à chercher les faux biens; Mais ce trésor pourra te consoler de vivre !

Le Roi Midas

Adieu, prodigue l'Or !

Imprimerie

Interroge le Livre !

Scène 11

Aristophane, Xanthias, Thalie

Aristophane

Oui, les livres, voilà nos suprêmes amis !

Faisant sonner l'or enfermé dans la bourse qu'il tient.

Xanthias

Par Plutus Que ce roi Midas était bien mis Ô musique admirable ! Ô mètre qui me berce Ô chanson de la drachme ! Ô couplet du sesterce !

Aristophane

Ô vaste symphonie ! Ô modulation Que note à mon profit l'imagination !

Thalie

Ils me donnent tous deux vraiment la comédie !

Xanthias

Ô puissance du rythme !

Aristophane

Ô sainte mélodie !

Thalie

Qui vous enchante ainsi ?

Xanthias

Cette bourse, où mon or Chuchote le plaisir.

Aristophane

Ce livre, ce trésor !

Thalie

Lis aux livres vivants. Vois !

Scène 12

La Muse du Théâtre, Aristophane, Thalie, Xanthias

La Muse du Théâtre

Je suis le Théâtre. J'entraîne sur mes pas une foule idolâtre.

Aristophane

Vous, le Théâtre ! Allons !

La Muse du Théâtre

Je vous comprends, mon cher Quand Thalie est présente avec son regard fier, Vous êtes étonné qu'une folle vous dise Je suis la Comédie !

Aristophane

Excusez ma franchise.

La Muse du Théâtre

Je la connais, la muse au hardi brodequin ! Je la regardais là, du manteau d'Arlequin, Tout à l'heure, et, les yeux sur sa noire prunelle, Je me disais : jamais elle ne fut plus belle ! Je suis. le seul miroir qui la reflète encor, Le billon dont elle est l'auguste sequin d'or. Et le gui verdissant sur le tronc de son arbre; Le plâtre, par lequel ses chefs d oeuvre de marbre, Sur le type éternel moulés cent mille fois, Renaissent plus nombreux que les feuilles des bois. Je suis... sa fille !

Aristophane

Vous !

Avec orgueil.

La Muse du Théâtre

Un peu dégénérée Sans doute de ta race, ô Bacchante sacrée ! J'ai porté du paillon plus que des diamants, Et dans tous les chemins j'ai choisi mes amants ! Tous ont vu des rayons dans mes yeux peu sévères ; À tous les cabarets j'ai bu dans tous les verres ! Baste ! Il fallait bien vivre et dîner quelquefois ! D'ailleurs on trouve encor du charme dans ma voix, Bien qu'elle soit flétrie, et plus d'un poète aime À toucher mes cheveux de danseuse bohème.

Aristophane

Pauvre fille !

À Thalie.

La Muse du Théâtre

Oui, le hâle a déchiré mes lys Mais je suis comme toi la fille de Thespis, Et sur son chariot tu sais qu'un peu de lie Fut d'abord notre rouge, ô ma mère Thalie !

Elles s'embrassent.

Thalie

Moi, j'aimais à chanter en vers mélodieux, Et j'ai pris mes amants parmi les fils des Dieux. Pourtant, viens sur mon coeur, pauvre enfant de la balle ! Ma lyre ne veut pas dédaigner ta cymbale Je souriais jadis à ton babil naissant, Et tu redeviendras plus pure en m'embrassant.

La Muse du Théâtre

J'ai fait de tout ! Mes fils peuplent toutes les villes. Pastiches, opéras, proverbes, vaudevilles, Drames, farces, ponts-neufs, ballets ! Chaque tréteau Voit sous le vent du rire ondoyer mon manteau.

Aristophane

Et l'art tragique ?

Changeant de ton.

Aristophane et Thalie font un signe affirmatif.

Imitation de Madame Guyon dans Berthe la Flamande.

Interpellant violemment Aristophane et Xanthias.

Elle pleure.

Fondant en larmes.

La Muse du Théâtre

Il a sa divine maîtresse. Celui-là, reste encor le lot d'une déesse Dont l'univers entend les accents enivrés. Mais, voyons; dites-moi ce que vous désirez ? Du drame ? Du vrai drame ? En voici ! Quoi ! Ma fille ! Cette ange, chaste et pure ainsi qu'un lys qui brille, Vous me l'avez flétrie ! Ah ! sire, par bonheur, Vous voilà ! Vous allez lui rendre son honneur ! C'est elle que je crois, sire elle est encor sage ! Mylords, vous avez beau me montrer son corsage, Elle me l'a juré sur sa petite croix Vous en avez menti, c'est elle que je crois Son honneur est perdu. Qu'est-ce que cela prouve ? Cela m'est bien égal, il faut qu'on le retrouve ! Fouillez-vous ! Son vieux père est mort sur l'échafaud. Retrouvez-lui cela, messeigneurs il le faut. Au fait, arrangez-vous, cherchez ! Pensée amère ! Sire, c'est une mère en pleurs c'est une mère ! Pauvre mère qu'on raille avec un air moqueur, Tandis qu'en vous jouant vous arrachez son coeur ! Je veux que pure encor, sire, c'est ma chimère ! Ma pauvre enfant revienne avec sa pauvre mère ! L'honneur ! Elle en avait tant qu'elle en étouffait ! Sire, rendez-le-lui. Qu'est-ce que ça vous fait ?

Xanthias

Qu'est-ce que ça lui fait ? Permettez donc !

Aristophane

Écoute Le drame.

Xanthias

Il est peut-être émouvant mais je doute Qu'on lui retrouve rien, malgré tous ses remords. On ne voit pas deux fois le rivage des morts.

Montrant son front.

La Muse du Théâtre

Partez ! Préférez-vous la comédie ? En prose, En vers, en pantomime ? En bure, en satin rose ? Faut-il des jeux cruels ou des jeux innocents ? La Fantaisie, ou bien l'École du Bon Sens ? La comédie est là ! La voulez-vous ancienne Ou nouvelle ? Picarde ou bien parisienne ? Ou berrichonne ?

Xanthias

Enfin, votre mère a souri. C'est celle-là qu'il faut.

Aristophane

Va donc pour le Berri.

Xanthias

La française serait peut-être plus commode.

Aristophane

Oui. Mais la berrichonne est bien plus à la mode.

Changeant de ton.

La Muse du Théâtre

Voilà. Différemment, oui-dà, c'est un champi Pour qui j'ai de l'attache, appelé Grain d Épi, Gars aux cheveux brunets sur une tête chaude, Qui dansait avec moi le jour de la gerbaude. Un soir que je tenais la clarté dans ma main, Il s'en vint se jucher blêmi sur mon chemin, Et me dit d'une voix quasiment souffreteuse « Va, tu n'es qu'une laide et pauvre loqueteuse, Mais, si l'on te saboule avec un air moqueur, Il ne m'importe pas, j'ai fiance en ton coeur ! Si jamais, resongeant à d'autres, je me flanque Le renom d'un poulain désenfargé, qui manque De bons comportements pour vous, alors, ma foi, Différemment, usez de nuisance envers moi ! »

Xanthias

Oh ! Que c'est berrichon, Madame !

Aristophane

À la bonne heure ! Le langage est nouveau pour nous ! Mais si l'on pleure Et qu'on rie à la fois, grâce à la passion ! Si le secret de l'art et de l'émotion Est là ! Non, il n'est pas de patois que je nie, Pourvu qu'il soit sublime et qu'il serve au génie !

Elle chante.

La Muse du Théâtre sort vivement par le manteau d'Arlequin achevant le refrain de ce dernier couplet.

La Muse du Théâtre

Passons au vaudeville ! Art joyeux a l'excès, Spirituel, folâtre, aimable et tout Français

On entend sous le théâtre des cris et des rugissements d'animaux féroces. Thalie s'enfuit.

Xanthias

Le camellia rose est triste en cette ville. Un fossoyeur malin créa le vaudeville.

Scène 13

Carolus, Aristophane, Xanthias

Carolus

Sang ! Têtebleu ! Massacre et tonnerre !

Aristophane

Holà ! Quels grognements C'est donc Ulysse qui vient là

Une trappe s'ouvre. Carolus monte par un escalier souterrain. Il tient à la main sa cravache.

Xanthias

C'est encore bien pis, Monsieur. Je vous annonce L'homme à qui les lions ne pèsent pas une once ! Il habite une cave, assez incongrûment Située au-dessous de cet appartement Les monstres de l'Afrique y rugissent en foule, Et rien que d'y penser je sens la chair de poule. C'est monsieur Carolus

Carolus

Bonjour ; domptez-vous bien ?

Aristophane

Merci, pas mal. Et vous ?

Carolus

Le seul tragédien, C'est moi. Mon drame sombre, effaré dans son bouge, N'a pas drapé son flanc dans le calicot rouge ; Et, sans récits hurlés par de vieux confidents, Il éveille à l entour les grincements de dents. Je n'ai pas de fauteuil usé ma fable saine Se passe de décors comme de mise en scène, Et je ne réclamai jamais de droits d'auteur.

Aristophane

Bah ! Qui donc êtes-vous ?

Carolus

Le dompteur.

Aristophane

Le dompteur !

Se tournant vers la trappe, d'où l'on entend sortir des hurlements.

Carolus

Est-il quelque ennemi qui veut que je le dompte ? Parais, Léviathan, Behémot, Mastodonte, Et tout ce que la terre a produit de vaillant ! Monsieur, c'est un plaisir de me voir travaillant, Et d'admirer combien je soigne mon ouvrage Vous, sauvages taureaux, prenez garde a ma rage ! Tremblez, tigres, et vous, léopards, soyez doux ! Pour arrêter mon bras c'est trop peu que de vous.

Aristophane

Vous les bravez ainsi !

Carolus

Je dompte en mes colères Jusqu'aux ours affamés des Océans polaires. Je les maltraite, et même on a fait sur mes tours Un poème appelé Les Travaux et les Ours.

Aristophane

Comme Hésiode ! Ainsi, vous domptez ?

Carolus

Si je dompte ! J'ai vaincu des jaguars dont j'ignore le compte.

Xanthias

Sapristi !

Carolus

Sur les monts inconnus des humains, J'étrangle, pour jouer, des milans dans mes mains, Et je m'endors, au lieu de vos molles alcôves, Entre les blanches dents de mes panthères fauves, Sur les coteaux, parmi les animaux rampants, Botté d'ours, et le cou cravaté de serpents !

Xanthias

Je préfère pour moi ces bonnets qu'on surnomme De coton, et mon lit. Mais vous êtes un homme Étonnant.

Carolus

Dans un bras du Nil, à mes moments Perdus, je folâtrais avec les caïmans Quand les buffles me voient venir pour les étreindre, Vous sentez frissonner et devant moi s'éteindre Leurs prunelles de flamme où brillent des charbons. Ils se laissent rosser.

Cris et rugissements sous le théâtre.

Xanthias

Les buffles sont bien bons.

Aristophane

Quel est cet orage ?

Xanthias

Oh !

Jeu des l'L.UBEURS.

Carolus

Mon tigre, ce bravache, Désire être battu. Donnez-moi ma cravache

Aristophane

Monsieur, restez ici !

Carolus

Rien ne peut m'arrêter.

Xanthias

Par grâce !

Aristophane

Où courez-vous ?

Carolus

Je veux aller dompter.

Carolus descend l'escalier souterrain.

Xanthias

Comme je descendrais plutôt dans les cratères De l'Etna

Carolus

Me voici, mes petites panthères ! On entend le bruit d'une lutte effroyable.

Scène 14

Aristophane

Aristophane

Oui, l'homme vaincra bien les tigres, mais non pas L'immortelle Douleur et l'immortel Trépas ! La Mort nous suit, la Mort, l'impérissable aïeule Pendant l'éternité, son implacable meule, Que chaque esprit aiguise avec ses passions, Poursuivra le travail des désolations ! Nous marchons, nous tombons ! Nous les chiffres du nombre Que l'éternel songeur coordonne dans l'ombre, Sans entendre celui dont le bourdonnement Voudrait dans ses desseins l'arrêter un moment !

Scène 15

Carolus, Aristophane, Xanthias

On entend encore une fois des rugissements épouvantables. Carolus remonte en scène. Il a un bras de moins ses cheveux ont blanchi ses vêtements déchirés et souillés sont devenus des haillons.

Carolus

J'ai dompté.

Carolus veut parler mais aucun son n'arrive à l'oreille de ses interlocuteurs.

Aristophane

Quel est donc ce manchot ?

Xanthias

Son organe Est si faible, qu'a peine Urgèle ou bien Morgane L'entendraient, elles qui, par les brises d'été, Entendent bien germer le gazon !

Carolus

J'ai dompté

Aristophane

Vous êtes... ?

Carolus

Carolus. Le ciel me fut propice. J'ai vaincu.

Aristophane

Malheureux !

Xanthias reconduit jusqu'à la porte Carolus qui ne peut se tenir debout. La trappe se referme.

Carolus

Je m'en vais à l'hospice.

Scène 16

Aristophane, Xanthias

Aristophane

Misérables mortels, victorieux bouffons, En effet, voilà bien comme nous triomphons ! Poètes et soldats, dompteurs de bêtes fauves, Quand le laurier descend sur nos fronts, ils sont chauves, Et la Victoire, amour des jeunes, tend sa main À des agonisants qui n'ont plus rien d'humain ! Nourrices des héros, ô Force, ô Poésie, On veut tremper sa lèvre à vos flots d'ambroisie, On y boit, mais on meurt, car le vin du trépas Était au fond, hélas !

Xanthias

Je n'y goûterai pas.

On entend au dehors les sons d'une musique délicieuse.

Aristophane

Je le crois. Mais d'où vient cette rumeur suave ?

Le tableau placé à droite s'anime la Musique en descend.

Xanthias

Quels accords

Scène 17

La Musique, Xanthias, Aristophane

La Musique

Réunis, le maître avec l'esclave, Ah vous pouviez tous deux choisir votre instrument ; Mais, si la voix intime en sort différemment, Nous n'en aviez pas moins tous deux perçu de même, Par des moyens divers, ce sentiment que j'aime, Ce besoin dominant du rythme intérieur Qui fait l'esprit plus tendre ou le fait plus rieur, Et met un idéal dans tout être physique ; Remerciez Paris, vous aimez la Musique !

Xanthias

Or ça, penses-tu donc que nous n'ayons encor Jamais ouï les luths, jamais les sistres d'or, Et jamais fatigué nos jambes titubantes À suivre votre ronde, ô fougueux Corybantes !

La Musique

Oui, vous avez connu le bruit ! les durs accents Qui souffraient à la chair les désirs flétrissants, Et qui, maîtres partout du profane vulgaire, Conseillaient en hurlant la débauche et la guerre Mais le chant mais le son purifie mais l'art Du grand Palestrina, de Gluck et de Mozart, Ô bons Athéniens, vous n'en avez pas même Eu la conception Il fallait que plus blême, Plus vieux, plus fatigué de doute et de douleurs, L'homme eût bu plus avant dans la coupe des pleurs, Pour que Dieu lui laissât consoler son génie Dans les longs entretiens de la chaste harmonie !

Xanthias

Tout cela est fort beau ; mais je préférerais Pouvoir à l'Opéra choisir mes tabourets Pour les soirs de ballet, où des formes trop nettes Aux doigts des chérubins font trembler les lorgnettes.

On entend au dehors une musique barbare.

Le bruit redouble et va croissant jusqu'à l'entrée de Tempesta.

La Musique

Ton souhait vient à point justement, ces jours-ci, Un astre disparu dans le ciel obscurci Des Nymphes, la plus svelte entre les plus agiles, Celle dont la présence eût créé des Virgiles À Naples, si toujours elle eût dans San Carlo Joué, Dryade au bois, Naïade au bord de l'eau, Revient, et tu verras sur un socle de roses La blonde Orfa courir à ses apothéoses. Adieu !

Aristophane

Tu pars ?

La Musique

Je viens d'entendre aux alentours Le mortel ennemi qui me chasse toujours Et dont j'ai si grand' peur, le bruit ! Mon coeur tressaille, Il vient, je vais mourir, je meurs !

Xanthias

Elle nous raille.

Aristophane

Maudit soit l'importun qui nous désenchanta !

Scène 18

Tempesta, Aristophane, La Musique

Tempesta

Pif ! paf ! pouf ! zing ! boum ! Place et gloire à Tempesta !

Aristophane

Tu pars, douce Musique, ô radieux fantôme !

Tempesta

La Musique, ceci cet avorton, ce môme La Musique, c'est moi !

Elle s'enfuit et le tableau apparait de nouveau.

La Musique

L'épouvantable bruit Adieu !

Scène 19

Tempesta, Aristophane, Xanthias

Tempesta

Rien qu'à ma voix, la peureuse s'enfuit !

Aristophane

Mais, on fuirait à moins.

Tempesta

Tout succombe à ma rage ! Je suis la passion, l'enivrement, l'orage Écoutez retentir ma trompette et mes cors, Mes gongs et mes tambours ; ils ont le diable au corps ! Par la voix des tubas mon âme éclate et crie, Déesse des clairons et de la cuivrerie !

Xanthias

Forte femme !

Tempesta

Élevant l'art naguère vassal, J'ai fait de la Musique un monde colossal, Qui, foudroyant de sons les foules alarmées, Dans un tumulte affreux promène ses armées Voyez mes opéras ! Un autre pour les siens Se serait contenté de cent musiciens Jouant dans une salle en un coin de la ville ! Moi, j'ai rêvé le Champ de Mars, et deux cent mille Exécutants, qui tous font dresser les cheveux Et, s'il s'agit de peindre un chaste amour, je veux Pour en communiquer des impressions nettes, Qu'en entende à la fois huit mille clarinettes !

Xanthias

Forte femme !

Tempesta

Les arts tombent dans l'abandon Le croiriez-vous ? J'avais demandé le bourdon De Notre-Dame, un rien pour compléter mes timbres. On m'a dit Repassez ! Ces gens-là sont des Cimbres J'ai demandé la tour du télégraphe use Pour un chapeau chinois mais on m'a refuse ! Comme timbale aussi je réclamais le dôme Des Invalides, puis la colonne Vendôme Pour en faire un clairon. Bah l'on hésite encor Mes basses ont vingt pieds, et mon plus petit cor Atteint tacitement la longueur de dix mètres. Mais vous me comprenez, vous autres gens de lettres Je règne sur le ban et sur l'arrière-ban, Et j'aurai quelque jour le cèdre du Liban, Pour y faire tailler, moyennant quelques sommes, Un alto qui sera tenu par deux mille hommes Du tonnerre ! Un succès réel est à ce prix ! J'ai déjà rendu sourds trois quartiers de Paris, Et je veux, pour donner l'essor à mon génie, Faire une si terrible et vaste symphonie Qu'on verra les oiseaux tomber morts sur les pics, Et s'écrouler en blocs les monuments publics !

Xanthias

Forte femme !

Tempesta s'avance devant le trou du souffleur, et, avec son bâton de commandement, dirige l'orchestre qui exécute une musique sauvage et incohérente.

Tempesta

Je sais peindre avec mon orchestre Tous les aspects divers de ce globe terrestre. Voulez-vous la campagne, un printemps embaumé Dans le bois de Meudon vers le soir du huit mai? Écoutez.

Xanthias

Ah ! Vit-on jamais adresse telle ! Comme c'est vraiment bien le huit mai !

Annonçant.

Même jeu de Tempesta. Musique à l'orchestre.

Tempesta

Bagatelle Voulez-vous mieux encor ? Symphonie exprimant Une marquise à sa fenêtre, et son amant Allant la voir, suivi d'un valet qui le raille, Avec son habit rose et son manteau muraille.

Xanthias

Comme l'habit est donc bien rose ! Et le manteau Bien muraille !

Même jeu, musique à l'orchestre.

Tempesta

Un brigand enfonçant son couteau Et le manche de corne au coeur d'un pauvre moine.

Xanthias

Oui, c'est bien le brigand, quel brigand !

Tempesta

Saint Antoine Tenté par des houris, dont les appas de lys Frissonnent.

Xanthias

Des houris ! En effet. Par Cypris J'en suis blême. On les voit frissonner. Forte femme Saint Antoine ! Un brigand ! C'est inouï.

Aristophane

Madame, Vous avez beau parler de mille objets divers, Vous ne variez pas ces horribles concerts À terrasser d'horreur les monstres du Ténare, Et vous faites toujours le même tintamarre !

Aux musiciens de l'orchestre.

Elle sort, en brandissant le tuba gigantesque qu'elle tient à la main.

Tempesta

Sans doute, et c'est le beau Du cuivre, des canons, Des feux, des appareils musicaux, dont les noms Suffisent à jeter partout quelque panique, Voilà ce qui constate un talent symphonique ! Mais vous n'entendez rien à ces chefs d oeuvre ! Adieu. Au sommet de l'Atlas je vais sous le ciel bleu D'un concert gigantesque organiser la fête, Avec deux cents ballons allumés sur le faîte ! Et vous, musiciens, suivez-moi !

Scène 20

Aristophane, Xanthias

Aristophane

Les plaisants Originaux !

Xanthias

Momos nous a fait ces présents.

Aristophane

Dis plutôt celle qui, pour éclairer nos proses, Près des masques bouffons ouvre les lèvres rosés 1 La Muse, qui, fidèle au programme juré, Pour nous éveille un monde, et qui nous a montré, Dans la diversité des types et des castes, Une ville si fière et si riche en contrastes; Une Athènes du rêve où nous sommes venus Pour voir un autre enfer et des Dieux inconnus !

Scène 21

Thalie, Aristophane, Xanthias

Thalie

Ainsi, je te retrouve heureux par moi !

Aristophane

Thalie !

Xanthias

L'Églantine surtout m'a semblé fort jolie !

Lui tendant sa main.

Le théâtre change et représente la place publique d'Athènes. On y voit groupés, dans des attitudes diverses et animées, tous tes personnages de la Revue, mêlés aux Athéniens du Prologue. La scène est baignée d'une vive lumière.

Thalie

Je te dois cependant une autre vision, Et le panorama veut sa conclusion ! Le vent souffle, le ciel se remplit d'azur, garde Cette main dans la tienne, ô poète, et regarde.

Scène 22

Aristophane, Xanthias, Thalie, La Fée du Palais de Cristal

Aristophane

Athènes, l'Agora murs sacrés !

Xanthias

Tout autour Nos amis de Paris sont groupés, et le jour, Baignant les fronts riants et les faces hautaines, Unit sous un rayon doré les deux Athènes !

Thalie

Oui, rassemblés ici le Pnyx et l'univers ! Paris vient s'admirer au miroir de tes vers !

Aristophane

Merveille !

Thalie

Vois ! la tâche, autrefois condamnée, De Phaéton, d'Icare et du grand Salmonée, Aboutit; l'Industrie a forcé les chemins, Et vient vers toi, la joie aux yeux, des fleurs aux mains.

La terre s'ouvre, et l'on en voit sortir, radieuse, la Fée du Palais de Cristal.

Xanthias

Le sol se fend

Aristophane

Quel est cet ange des féeries Sur qui tant de lumière éclate en pierreries ?

Xanthias

Son jeune front rayonne.

Aristophane

Un fleuve oriental L'enveloppe.

La Fée du Palais de Cristal

Je suis LE PALAIS DE CRISTAL

Aristophane

Au temple ! Apollon veut son encens et son lierre !

Montrant le public.

Thalie

Reste ! Il me faut le temps de faire une prière Ici !

Xanthias

Bon, l'éternel boniment ! Basilic ! Elle appelle prière un sonnet au public !

Thalie

Mesdames et messieurs, quand leur pièce est finie, Les poètes fameux viennent modestement Jeter au bon parterre un tendre compliment, Et quêter en retour un brevet de génie.

Aristophane

Hélas Aristophane eut toujours la manie De ne pas mendier un applaudissement. Il vient donc vous prier très fraternellement De le bien accueillir en votre compagnie.

Thalie

C'est mon fils excusez son langage un peu dur Pour un monde nouveau son esprit n'est pas mûr, À ses griffes plus tard nous mettrons des mitaines.

Aristophane

C'est ma mère excusez son costume un peu vieux Elle vous aime tant qu'en mon esprit joyeux Elle a mêlé Paris avec la douce Athènes !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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