Comédie · 1801

Henri et Perrine

d’Antoine-Jean Bourlin dit Dumaniant

Représentation
≈ 43 min
Distribution
3 femmes, 3 hommes
Répliques
424
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Henri H 112 ≈ 19 min 8
Mascarille H 76 ≈ 7 min 8
Perrine F 66 ≈ 6 min 5
Dercour H 72 ≈ 5 min 5
Jeannette F 49 ≈ 4 min 5
Éléonore F 49 ≈ 4 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Henri et Perrine
Henri absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mascarille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Perrine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dercour absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jeannette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éléonore absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Henri et Perrine

Scène 1

Henri

Les acteurs sont placés au théâtre comme ils le sont en titre de chaque scène. Le premier, dont le nom est écrit, a son interlocuteur à sa gauche, ainsi des autres.

Il est en habit brodé, l'épée au côté.

Henri

La jolie chose que d'être riche ! C'est le seul métier que l'on fasse vite, bien et sans apprentissage. Ah ! Que je sens bien la vérité de cette maxime, que j'ai entendu dire je ne sais où et je ne sais par qui : la plupart des hommes ne valent que par leur entourage. N'étais-je pas ce que je suis il y a huit jours ? Ai-je embelli depuis ce temps-là ? Ai-je plus d'esprit que je n'en avais ? Non : je suis toujours le même ; je le sens à merveille. Il me prend la fantaisie d'endosser un bel habit, qui ne m'appartient pas ; je m'étale dans un bon carrosse, quand ma place est marquée derrière : eh bien ! Personne, que je sache, ne lit sur mon visage que je ne suis qu'un faquin de laquais. Il est vrai que j'ai une certaine tournure, une certaine aisance... Ah ! Mon pauvre, Henri, si les autres te méconnaissent, ne te méconnais pas toi-même. Attends, pour laisser les fumées de l'orgueil te monter au cerveau, que ta fortune soit assurée ; alors tu pourras faire l'insolent; alors tu oublieras ce que tu fus : mais jusques là, prépare-toi doucement à redescendre à ta place, et comme un bon acteur, en déposant ton costume en finissant ton rôle, rentre avec prudence dans la classe des gens de ton état. - Qu'aperçois-je ? N'est-ce pas Mascarille, mon camarade ? Donnons-nous des airs : voyons s'il sera la dupe de ma métamorphose.

Scène 2

Mascarille, Henri

Mascarille

Ah ! Que ce chien de Paris est grand ! La maison que j'ai achetée est sur le boulevard Neuf, me dit mon maître. Je m'imagine, en arrivant à la barrière, qu'il est indifférent de prendre à droite ou à gauche, que je trouverai ce boulevard tout de suite, et je marche depuis deux grandes heures. Si ceux que j'ai interrogés ne se sont point moqués de moi, m'y voilà, grâces au ciel. Où sera la maison ? C'est le cas de m'en informer. Demandons au premier venu.

Il chante.

Henri

Il vient à moi, pavanons-nous. Oui, c'en est fait, je me marie.

Mascarille

Oserais-je ?

Henri

Je vais vivre comme un Caton.

Mascarille

Puis-je vous demander.

Henri

Est-ce à moi que vous en voulez, mon ami ?

Mascarille

Ah ! Mon Dieu !

Henri

Qu'avez-vous donc ?

Mascarille

Aurais-je la berlue ?

Henri

Cet homme extravague, ou il est ivre. Que signifie cet air effaré en me regardant ?

Mascarille

On serait étonné à moins.

Henri

iL arrive dans ce pays-ci des choses incroyables.

Mascarille

Oh ! C'est lui !

Henri

Comment, c'est lui ! Est-ce de moi que vous parlez ? Cette façon de s'exprimer est familière. Est-ce que je suis un lui?

Mascarille

Pardon ! C'est que vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à un maraud de mes amis.

Henri

Je ressemble à un maraud !

Mascarille

Bon garçon, d'ailleurs.

Henri

Ceci nous raccommode. Ce maraud se nomme ?

Mascarille

Henri, au service du capitaine Dercour.

Henri

Au service du capitaine Dercour ? Apprenez, faquin, que c'est moi qui suis ce Dercour.

Mascarille

Ceci est trop fort.

Henri

Il faut bien que vous le veuilliez, puisque tout le monde le veut.

Mascarille

Oh ! Parbleu ! Je ne souffrirai pas qu'avec les habits de mon maître, tu lui voles son nom. Je renonce à notre ancienne amitié : je ne suis plus l'ami d'un fripon. Je cours aux magistrats.

Henri

Doucement, Mascarille, doucement. Comme ta probité s'effarouche ! Avant de faire une esclandre, écoute-moi.

Mascarille

Ta conduite est indigne d'un serviteur honnête.

Henri

On ne condamne point les gens sans les entendre.

Mascarille

Que diras-tu pour ta justification ?

Henri

Mon maître doit venir à Paris pour se marier à une jeune personne.

Mascarille

Tu prétends l'épouser à sa place ?

Henri

Parce que tu as vu, dans une comédie, un valet intrigant tenter une entreprise pareille, tu m'en soupçonnes capable ?

Mascarille

Les apparences.

Henri

Voilà comme le monde juge, et les trois quarts du temps le monde n'a pas le sens commun.

Mascarille

Justifie-toi donc.

Henri

D'abord, je ne connais pas la personne que mon maître doit épouser, son nom, son état, sa condition, sa fortune ; tout cela est un mystère dont il n'a pas jugé à propos de me faire part. C'est, dit-il, une jeune demoiselle fort bien élevée, modeste, spirituelle et sage. Celle que j'épouse, qui m'enrichit, est tout l'opposé de ce caractère. Je la soupçonne un peu étourdie et coquette. Ce n'est pas à moi à faire le difficile sur les qualités ; elle me veut, je la prends, et tout finit par-là.

Mascarille

Elle te veut ? C'est que tu la trompes.

Henri

C'est elle seule qui s'amuse, mais je la laisse aller : j'aurais mauvaise grâce à faire le cruel.

Mascarille

Cette femme s'est jetée à ta tête ?

Henri

Écoute mon aventure. Mon maître, comme tu le sais, m'a envoyé ici pour meubler sa maison, arrêter un nouveau valet, un cocher, acheter des habits, un carrosse : je m'entends à tous ces détails, et je puis dire que j'ai agi en galant homme : j'ai ménagé sa bourse. Je fais les emplettes en son nom, c'est moi qui paie : on me prend pour lui. Comme cela ne tire point à conséquence, je laisse à chacun croire ce qu'il veut. Pour essayer la voiture, je me mets dedans. Aurais-je pu lui dire que les ressorts de son carrosse étaient bons, si je n'en eusse pas fait l'épreuve ? Saurais-je si les chevaux vont bien, si je les eusse laissés à l'écurie ? Ma conduite n'a rien de répréhensible, et je ne crains pas du tout que mon maître m'en fasse de reproches.

Mascarille

Jusques là ; mais la suite ?

Henri

La suite est toute aussi innocente que le commencement. Une dame qui reste là vis-à-vis, maîtresse de sa personne, de sa fortune, de ses actions, me trouve à son goût, me fait des mines : j'y réponds. Elle m'agace, je suis poli ; elle me rencontre ; j'y la salue ; elle s'approche, je ne la fuis pas, pouvais-je en conscience lui faire un crime des sentiments qu'elle a pour moi ? Sans hasarder la moindre question sur mes biens, sur mon état elle m'offre sa main : je la prends au mot. Il est vrai qu'elle croit que je me nomme Dercour ; mais ce n'est pas moi qui le lui ai dit. Comme elle n'en veut qu'à ma personne, elle l'aura. Le nom ne fait rien à l'affaire, et je crois sans l'offenser qu'elle ne fait pas sa une méchante emplette.

Mascarille

Si tu n'es pas bien coupable, tu n'es pas non plus tout-à-fait pur.

Henri

J'en conviens. Si l'on était si vétilleux dans le monde, on ne verrait pas une seule fortune se faire. J'avoue que j'ai eu l'étrenne de la nouvelle garde-robe de mon maître : il y est fait ; il sait bien que je n'eus jamais d'autre linge que le sien. Dercour m'aime : il est bon , je lui avouerai ma faute : il n'en fera que rire.

Mascarille

Coquin ! Tu abuses de ses bontés.

Henri

Non, mais j'en use.

Mascarille

Un peu largement.

Henri

Que t'importe ? Pour faire taire tes scrupules, je te promets quinze cents francs le jour de mon mariage.

Mascarille

Tu exiges que je te serve dans tes fourberies ?

Henri

Quel diable d'homme es-tu avec tes fourberies ? Je ne veux pas que tu dises un seul mensonge. Si l'on t'interroge sur Dercour, dis-en tout le bien que tu en sais.

Mascarille

Si l'on me parle de Henri ?

Henri

Dis-en tout le mal que tu eu penses.

Mascarille

À ce prix, je suis à toi. Je veux bien en faveur des quinze cents francs laisser durer le quiproquo.

Henri

Entendons-nous, cependant. Tu m'obéiras, tu porteras mes lettres, tu auras un air respectueux avec moi.

Mascarille

Respectueux ?

Henri

Sans doute ; je paie assez bien ton respect. Songe aux quinze cents francs !

Mascarille

Si tu pouvais me les avancer ?

Henri

C'est comme si tu les tenais. C'est de l'or en barre : à moins que pa rindiscrétion , tu me fasses échouer mon mariage.

Mascarille

Allons, je te promets un effort. Je ferai semblant de la respecter. Cependant, hâte-toi de conclure : mon maître arrive aujourd'hui : cela pourrait déranger tes projets.

Henri

Diable ! Il n'y a pas un moment à perdre: je vois sortir la suivante de mon adorable Éléonore, remets lui ce billet amoureux pour ma dulcinée ; je me montrerai en cuisine. Ce billet doit produire une effet magnifique ; je l'ai composé moi-même, et j'y ai mis tout mon talent.

Scène 3

Mascarille, Jeannette

Mascarille

Cette suivante me revient assez. Profitons de la circonstance. Un mot, ma belle enfance.

Jeannette

Je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

Mascarille

On fait connaissance.

Jeannette

Il faut un motif.

Mascarille

II est tout trouvé. Voyez-vous ce poulet ? Il s'adresse à mademoiselle Éléonore, qui doit être une fort aimable personne, si je juge d'elle par sa suivante.

Haut.

Jeannette

Il est galant. Pour vous rendre le réciproque, je vous dirai, sans compliment, qu'il suffit de vous voir pour prendre la meilleure opinion de votre maître.

Haut.

Jeannette

Cette fille est connaisseuse. Mon maître se nomme Dercour.

Jeannette

Alors on fait sans verbiage : qu'est-ce que c'est que ce Dercour ?

Mascarille

Un cavalier très généreux, très libéral.

Jeannette

Je ne m'en suis pas aperçue jusqu'à présent.

Mascarille

C'est que vous ne le connaissez pas encore.

Jeannette

Est-il opulent ?

Mascarille

Si Dercour est opulent ! Ah ! Je vous en réponds. Des terres en campagne, des maisons en ville, et un porte-feuille qui ne renferme pas un seul effet véreux.

Jeannette

Bon ! J'aurai les cent pistoles que Perrine m'a promises.

Mascarille

Que dites-vous ?

Jeannette

Je me réjouis des détails que vous venez de me donner.

Mascarille

À mon tour, permettez que je vous interroge.

Jeannette

Sur la fortune d'Éléonore ?

Mascarille

C'est cela.

Jeannette

Éléonore n'a qu'un père.

Mascarille

Combien lui en voudriez-vous donc ?

Jeannette

Si c'était l'usage d'en posséder plusieurs, et qu'elle en eût seulement deux comme celui que je lui connais, elle aurait alors quatre-vingt mille francs de rente.

Mascarille

C'est-à-dire qu'elle en a quarante mille ?

Jeannette

Vous savez calculer.

À part.

Mascarille

C'est mon fort que le calcul. Mes quinze cents francs sont sûrs.

Jeannette

Ce que je viens de vous apprendre paraît ne pas vous affliger.

Mascarille

D'après l'éclaircissement, il faut brusquer l'affaire.

Jeannette

C'est mon avis.

Mascarille

Si vous suiviez le mien, on verrait deux noces se faire le même jour.

Jeannette

Quelle serait la seconde ?

Mascarille

Ne me devinez-vous pas ?

Jeannette

À-peu-près ; mais vous plaisantez.

Mascarille

Sur une affaire aussi importante que celle-là !

Jeannette

Qu'on fait le plus souvent sans réflexion.

Mascarille

On a tort ; mais je raisonne, moi : vous êtes jolie.

Jeannette

Je vous parais telle.

Mascarille

L'un vaut l'antre. Bref, je vous aime ; il vous faut un mari, je sois votre fait.

Jeannette

Vous le croyez ?

Mascarille

Sans doute. J'ai une bonne place et quinze cents francs.

Jeannette

J'ai une excellente maîtresse et une somme équivalente.

Mascarille

Je suis gai.

Jeannette

J'aime à rire.

Mascarille

Point jaloux.

Jeannette

Jamais querelleuse.

Mascarille

Rapport unique !

Jeannette

Parfait !

Mascarille

Oh ! Le joli petit ménage !

Jeannette

Comme il arrange cela !

Mascarille

Il me semble que j'y suis ! Que je t'embrasse, mon enfant.

Jeannette

Doucement ! Doucement !

Mascarille

Dans tout marché, il faut des arrhes : j'ai donné les miennes.

Jeannette

Tu m'as forcée de les prendre.

Mascarille

Rends-les moi, tu n'auras rien à débourser, et le traité sera toujours le même.

Jeannette

Après le contrat.

Mascarille

Passons-le donc bien vite.

Jeannette

Pour avoir ma somme, il faut que je la gagne.

Mascarille

Je t'en offre autant.

Jeannette

Courons à la fortune.

Mascarille voit venir Perrine : il baise la main de Jeannette, et sort en saluant.

Mascarille

Courons où l'amour nous appelle. Sans adieu, mon bijou.

Scène 4

Perrine, Jeannette

Perrine

Quel est cet homme qui s'en va ?

Jeannette

Ah ! Ma chère Perrine ! Vive Paris pour les femmes ! Quand elles sont gentilles, elles n'ont qu'à se montrer pour trouver un mari.

Perrine

Aussi brûlais-je d'y venir. Il me semblait que je pressentais la fortune qui m'y était destinée. Tu as donc fait aussi une conquête ?

Jeannette

Elle n'est pas aussi brillante que la tienne, mais je suis contente. Je n'aurai point de traverses à craindre, et j'aurai un mari de mon goût.

Perrine

Quel est-il, enfin ?

Jeannette

Mon ambition est-bornée : c'est tout uniment le valet de ton prétendu.

Perrine

Cela me fâche, nous ne pourrons plus frayer ensemble.

Jeannette

Je tâcherai de m'en consoler.

Perrine

Tu es une bonne fille : je te veux du bien. Allons, je te choisirai pour ma dame de compagnie, et je ferai de ton époux un homme d'affaires. À propos, as-tu interrogé ce garçon sur l'état, la qualité et la fortune de son maître ?

Jeannette

Ah ! Perrine, que tues heureuse d'avoir rencontré ce fou-là qui te prend, sans examen ! Son valet m'a fait le plus bel étalage de sa fortune ; et moi, pour gagner ce que tu m'as promis, je t'ai fait passer pour une riche héritière, et cela sans charger ma conscience. J'ai vanté les grands biens d'Éléonore : il a pris le change. Je t'aurais gratifiée de toutes les qualités de notre maîtresse qu'il aurait été également la dupe.

Perrine

Je crois, à cet égard, que je n'ai rien à craindre de ta critique.

Jeannette

Tu as droit à mes louanges : tu me paies. Eh ! Mon Dieu, j'oubliais qu'il m'a remis pour toi un billet de la part de son maître. Comment, tu serres ce billet sans le lire ?

Perrine

Je sais bien à-peu-près ce qu'il m'écrit. Toutes les lettres d'amour se ressemblent, ce sont des transports, des flammes. On est rebattu de cela et puis, s'il faut en convenir, je ne lis pas très bien l'écriture.

Jeannette

On a un peu négligé ton éducation.

Perrine

Je n'en ai que plus de mérite d'être ce que je suis. Remarque-t-on en moi quelque chose qui sente la soubrette ? Vois ce port, cette taille, cette démarche élégante ; de ce coté-là, nous l'emportons sur les hommes. Un malotru a beau se vêtir magnifiquement, il y a toujours un je ne sais quoi qui le trahit. Il n'y a que nous autres femmes pour savoir changer de maintien et d'habitudes, ainsi que de costume.

Jeannette

C'est inné chez nous. Qu'on me pare, qu'on m'ajuste, et je saurai me donner des airs tout comme une autre.

Perrine

Le croirais-tu, je ne trouve pas à Dercour cette gentillesse, cette aisance que j'admire dans les jeunes gens de Paris.

Jeannette

Il est ce qu'on appelait autrefois un provincial : il sent le terroir.

Perrine

Je le formerai.

Jeannette

Je te conseille de commencer par l'épouser. L'arrivée imprévue d'Éléonore pourrait t'ôter l'espoir d'en faire un cavalier parfait.

Perrine

Ne connais-tu pas la gaieté d'Éléonore, sa vivacité, son enjouement ? Ne sais-tu pas qu'elle aime à rire aux dépens de tous les sots ? Elle sera enchantée de ma fortune ; elle est même d'humeur à m'aider à la faire. Cependant, j'espère être Madame Dercour avant qu'elle vienne à Paris : ce n'est point elle qui fera manquer mon mariage. Quant à mon prétendu ? Je le crois trop désintéressé pour me faire un crime de n'avoir pas de bien. S'il en eût voulu, il eût fait des informations. Il se tait sur cet article, c'est une preuve de sa générosité : je lui en tiendrai compte. J'aurai des bontés pour lui, peut-être un jour finirai-je par m'attacher sincèrement à sa personne.

Jeannette

Comment ? Tu feras cet effort !

Perrine

Eh ! N'en est-ce pas un que de promettre d'aimer son mari et de tenir parole ? Ah ! Voici Dercour.

Jeannette

Je vous laisse. En amour, un tiers est importun.

Scène 5

Henri, Perrine

Henri

Ah ! Je vous vois donc, mon bel ange ! Savez-vous que vous me tournez la tête ? En vérité, depuis que je vous aime, que vous m'aimez, que nous nous aimons, je ne sais plus où j'en suis. L'inquiétude me tourmente : je sèche, je meurs, et j'aurais déjà cessé de vivre, si je n'avais pas une si robuste constitution.

Perrine

Le compliment est joli.

Henri

Je suis fort pour les compliments. Cela ne doit pas vous étonner, j'ai été singulièrement bien élevé. J'étAis un petit prodige d'esprit dans mon enfance : on citait mes bons mots une lieue à la ronde. Je crois, si j'eusse voulu m'en donner la peine, que je serais devenu un homme d'esprit. Je me serais fait un nom dans la littérature ; mais j'aime mieux faire l'amour que des livres. L'un est plus amusant que l'autre. Cependant, dites-moi, sans me flatter, comment avez-vous trouvé mon petit billet du matin ?

Perrine

Charmant.

Henri

J'en étais sûr. La phrase de la fin surtout...

Perrine

Répétez-la moi, cette phrase.

Henri

L'auriez-vous oubliée ?

Perrine

J'aimerais à vous l'entendre dire.

Henri

Volontiers. - Adieu, mon tendron.

Perrine

Le mot est bien choisi.

Henri

« Votre amant depuis huit jours, et votre époux dès ce soir même si le coeur vous en dit. »

Perrine

Cela est expressif.

Henri

Je n'aime pas ces styles entortillés où l'on a besoin d'un commentaire pour expliquer la pensée de l'auteur. Sans s'alambiquer l'esprit, on voit tout de suite où j'en veux venir. Que répondez-vous à l'épître ?

Perrine

Si je n'avais pas été certaine de la pureté de vos intentions, je ne vous aurais pas mis dans le cas de m'écrire de la sorte.

Henri

Il est vrai que vous m'avez fait beau jeu.

Perrine

Il est des coups du sort...

Henri

Il est des sympathies, dont la force, la singularité font que...

Perrine

Comme vous dites fort bien.

Henri

Ainsi, ce que nous avons de mieux à faire est de terminer à l'amiable.

Perrine

Sans éclat.

Henri

Je le hais. Comme nous nous épousons pour nous, nous n'inviterons personne. Nous ne ferons part de notre mariage à qui que ce soit.

Perrine

Excepté au notaire.

Henri

Son ministère est un peu indispensable. Pour éviter les longueurs de son griffonnage, je lui signifierai que je me donne à vous corps et biens, sans restriction. Cette formule remplit tout.

Perrine

Cette formule me plaît. J'en agirai de même.

Henri

Le survivant aura tout.

Perrine

Ah ! De quoi m'allez-vous parler ?

Henri

C'est style d'usage. Il faut bien en passer par-là.

Perrine

Tout peut être terminé aujourd'hui.

Henri

Sans contredit. Nous sacrifions la matinée au notaire, ce soir on soupe tête à tête, et puis...

Perrine

Il est encore d'autres cérémonies.

Henri

On les ajourne. Le contrat est l'essentiel... Voyez-vous, les gens de loi n'en finissent plus ; je suis pressé en diable. Enfin, comme dit le proverbe, ce qui est fait, n'est plus à faire.

Perrine

Aimable empressement !

Henri

Je vous désarme.

Perrine

Que vous êtes dangereux !

Henri

C'est que ma flamme est d'une vivacité...

Perrine

Et la mienne, Dercour ! Et la mienne !

Henri

Ces paroles me manquent pour exprimer ce que j'éprouve.

Perrine

Pourquoi tous les biens de la terre ne peuvent-ils suivre le don de ma main !

Henri

Si je lui faisais un petit cadeau pour provoquer sa générosité ?

Perrine

Que dites-vous ?

Henri

Je songe à vous offrir un gage de ma flamme.

Haut.

Perrine

Bon ! Il est généreux. Oh ! Cela n'est pas nécessaire.

Henri

Pardonnez-moi. Les dons de l'amour flattent, et ne se refusent pas.

Perrine

Sans doute.

[Haut.]

Henri

Cette bague est à mou maître, je dirai que je l'ai perdue. Acceptez, mon bel ange, que je la place moi-même.

Perrine

Ce brillant est joli...

Henri

Bagatelle !

Perrine

Il faut que je lui donne quelque chose.

Henri

Elle va payer la bague.

Perrine

Ce portrait ? Mais c'est celui d'Éléonore : qu'importe ?

Henri

Elle rêve à ce qu'elle va me donner.

Perrine

Permettez que je vous présente cette marque de ma tendresse.

À part.

Henri

S'il a des diamants autour, je n'en veux point. Comme c'est mentir !

Perrine

Rassurez-vous : c'est un portrait simplement encadré.

Haut.

À part.

Henri

Tant pis. C'est comme je les aime. Je ne gagne pas au troc.

Haut.

Perrine

Je ne perds pas au change. Que dites-vous de la peinture ?

Henri

Superbe !

Perrine

Me trouvez-vous ressemblante ?

Henri

Frappante, Madame !

Perrine

Ce que c'est que l'imagination !

Haut.

Henri

Diable emporte si je reconnais un trait ! Ce portrait est bien, mais je préfère l'original.

Perrine

Vous me trouvez mieux ?

Henri

Mille fois.

Perrine

C'est ce que j'ai toujours dit.

Henri

Ne perdons pas le temps en discours : je vole chez mon notaire.

Perrine

Arrangez tout cela comme vous le voudrez, je m'en rapporte à vous : que je n'aie que ma signature à mettre.

Henri

Ah ! Mon bel ange ! Vous me transportez, vous me ravissez, vous m'enthousiasmez !

Perrine

Conservez cette belle chaleur.

Henri

Jusqu'à la mort.

Perrine

Adieu, aimable vainqueur.

Henri

Adieu, séduisante enchanteresse.

Perrine

Adieu, le plus aimable des aimables.

Henri

Adieu, le prototype de toute les beautés.

Elle rentre chez Éléonore.

Perrine

Adieu, bel objet de ma flamme. Adieu, adieu, adieu.

Scène 6

Henri

Avant que Henri parle, Dercour traverse le théâtre ; il vient par la gauche et entre chez lui.

Henri

Que c'est beau ! Que c'est tendre ! Pour celle-ci, on peut dire qu'elle en tient. Il faut vraiment que je sois aimable ; elle m'aime pour moi seul ; elle ne m'a pas dit un mot qui annonce une âme intéressée. Ne lui laissons pas néanmoins le temps de la réflexion : dénichons quelque notaire expéditif. N'oublions pas de lui faire tout englober en peu de paroles, et, sans détails, tel que je l'ai dit à ma prétendue, le survivant aura tout. La belle idée que j'ai eue là !... C'est que, si ma belle s'avise de mourir, j'hérite, et cela vous consolé. Quarante mille francs de rente sont un lénitif à la douleur ; cependant, elle est bonne personne, je ne lui souhaite pas de mal. Quant à moi, je puis déloger quand bon me semblera. Elle n'aura pas lieu de se réjouir : je ne lui laisserai pas seulement de quoi porter mon deuil.

Scène 7

Dercour, Henri

Dercour

Que signifie cela ? Est-ce que je joue ici le personnage d'Amphytrion ?

Henri

Que vois-je ?

Dercour

Je trouve chez moi des domestiques qui prétendent effrontément que je n'aie pas le droit de leur commander.

Henri

C'est mon maître. Qu'il arrive mal à propos !

Dercour

Je me fâche ; on me montre la porte, en me menaçant de la colère du maître du logis.

Il s'approche de Dercour et le salue humblement.

Henri

Si je pouvais l'engager à ne pas me nuire.

Dercour

Qu'y-a-t-il pour votre service ?

Henri

Est-ce que vous ne reconnaissez pas votre fidèle Henri ?

Dercour

Je devine à présent. Ah ! C'est donc toi, maraud, qui me vaux l'accueil que je viens de recevoir dans ma propre maison ?

Henri

Pardonnez à un malheureux serviteur, qui n'a pu résister à la tentation de trancher une fois en sa vie de l'homme d'importance.

Dercour

Ce faquin mésuse sans cesse de mes bontés.

Henri

Il est vrai que je vous connais pour le plus indulgent des hommes.

Dercour

À présent que j'y suis, tu permettras, je l'espère, que je sois le maître. Allons ! Allons ! Que l'on aille à l'instant déposer ce costume.

Henri

Je suis ruiné, si je vous obéis.

Dercour

Que veut dire cela ?

Henri

Je suis entrain de faire ma fortune, permettez-moi de l'achever. Vous êtes trop galant homme pour me faire manquer un établissement superbe.

Dercour

Est-ce que tu perds la tête ?

Henri

Jamais je ne l'eus plus saine. Écoutez le récit succinct de mon aventure. Séduite par mes appas que rehaussait votre garde-robe et surtout votre voiture dans laquelle je m'étalais sans façon, une jeune dame est tombée amoureuse de moi. Sa passion est telle, qu'il n'y a que le mariage qui puisse l'éteindre. Pouvais-je laisser mourir d'amour la beauté qui m'adore ? Je tiens de vous, mon cher maître, j'ai du penchant pour le beau sexe ; et je suis toujours prêt à me sacrifier pour lui prouver mon dévouement.

Dercour

Ah ! Mon pauvre garçon ! Tu es la dupe de quelque aventurière.

Henri

Oh ! Je m'y connais ; ce n'est pas moi que l'on attrape. Une aventurière ? Une fille qui n'a qu'un père, qui a quarante mille francs de rente, qui me les jette à la tête, qui ne veut pas souffrir le moindre délai, que j'épouse aujourd'hui, si vous n'y mêliez point d'obstacle. Ah ! Mon cher maître, au nom de tous mes bons services, de ma fidélité, à mon escapade près, ayez pitié du pauvre Henri, laissez-le s'enrichir par un moyen si facile. Je vous jure que je ne deviendrai point insolent dans la prospérité, que je vous reconnaîtrai toujours pour mon maître et mon bienfaiteur ; qu'enfin, ma bourse sera sans cesse à votre service, et que je vous prêterai de l'argent sans intérêt, quand vous en aurez besoin, comme cela vous arrive souvent.

Dercour

D'honneur ! Ton pathétique me réjouit.

Henri

Vous avez ri : je suis pardonné.

Dercour

L'aventure est trop bouffonne. Tu me feras connaître ta prétendue.

Henri

Rien n'est plus facile. Je l'ai dans ma poche.

Dercour

Il perd la raison.

Henri

Non pas elle, mais son portrait : regardez.

Dercour

Que vois-je ?

Henri

Elle n'est pas mal, au moins, cette fille-là. Je crois pourtant que le peintre l'a un peu flattée.

Dercour

C'est Éléonore !

Henri

Vous la connaissez. Eh bien ! N'est-ce pas un bon parti ?

Dercour

Malheureux ! Tu mourras de ma main.

Henri

Mourir, pour être aimé d'une jolie femme !

Dercour

Tu n'es qu'un vil imposteur : tu lui as volé ce portrait.

Henri

Volé ! Elle vient de me le donner à l'instant, pour gage de sa tendresse.

Dercour

Cela est impossible. Elle ne se fût point oubliée au point d'écouter un maraud tel que toi.

Henri

On ne peut pas disputer des goûts : est-ce ma faute à moi si je lui plais ?

Dercour

Oh ! C'en est trop : je vais châtier ton insolence.

Henri

Je suis mort.

Scène 8

Henri, Mascarille, Dercour

Henri

Mascarille, mon cher Mascarille ! Viens protéger mon innocence.

Mascarille

Ne le tuez pas, de grâce, avant qu'il m'ait payé les quinze cents francs qu'il me doit.

Henri

Mascarille, confesse la vérité. N'est-il pas vrai que j'ai le malheur d'être aimé d'une jeune personne qui demeure là, vis-à-vis, qui se nomme Éléonore, et qui prétend m'épouser en dépit que j'en aie ?

Mascarille

Je n'en voulais rien croire, mais rien n'est plus véritable. J'ai porté ce matin, pour elle, un message d'amour de la part de Henri. J'ai eu un entretien avec Jeannette, une de ses femmes : la demoiselle a quarante mille livres de rente ; mais il faut qu'elle soit quarante fois folle pour épouser, sans examen, un faquin revêtu, qui n'a d'autre mérite qu'un peu d'impertinence.

Henri

Je te remercie, Mascarille, Éléonore est folle, soit; mais j'en profite, moi, et cela n'est pas fou.

Dercour

Perfide Éléonore ! Je me vengerai de cette infâme trahison !

Henri

Quoi ! Cette Éléonore...

Dercour

Est celle que j'adorais, avec quije venais me lier d'une chaîne éternelle.

Henri

Puisque cela est ainsi, je retire mon enjeu. Je cours la désabuser sur mon compte : je lui dirai qui je suis. Elle renoncera à moi : elle vous raimera sans doute ; car, enfin, vous valez mieux que moi.

Dercour

Non, non : elle est digne de toi.

Henri

Je suis incapable de vous jouer un aussi vilain tour. J'ai des principes, de l'honneur : je ne veux pas d'une femme dont la perte vous est si sensible.

Dercour

Moi ! La regretter après cette bassesse !

Henri

Vous pouvez la reprendre sans scrupule : un pauvre petit baiser est tout ce que j'ai obtenu d'elle.

Dercour

Oh ! Je conçois un projet différent. C'est toi que je charge du soin de ma vengeance.

Henri

Ordonnez.

Dercour

Continue ta poursuite.

Mascarille

Je continuerai donc aussi de mentir pour le servir dans ses amours ?

Dercour

Je l'exige.

Mascarille

Et vous me garantissez les quinze cents francs que m'a promis Henri.

Dercour

Sois tranquille.

Mascarille

C'est que j'aime mieux votre parole que la sienne.

Dercour

Que j'aurai de plaisir, quand elle sera l'épouse de ce maraud, de la désabuser sur son compte !

Henri

Soit, après la noce.

Dercour

De lui dire : ce rival que vous m'avez préféré est mon valet, un malheureux sans éducation, sans esprit.

Mascarille

Un ivrogne, un libertin, qui court après toutes les femmes.

Henri

Je le passe à mon maître ; mais à toi !

Dercour

Elle en mourra de dépit et de rage.

Henri

Et moi j'hériterai. Vous me permettez donc d'aller chez le notaire ?

Dercour

Hâte un moment si désiré par l'infidèle. Viens m'avertir quand tout sera fini. - Rentrons, ma tête n'est pas à moi, mon agitation est extrême. Ah ! Les femmes !... Je suis au désespoir !

Scène 2

Henri, Mascarille

Henri

Je vous ordonne à vous, faquin, impertinent drôle, d'aller dire à mon infante que je me rendrai dans un quart-d'heure chez elle, parla petite porte, avec mon notaire, et qu'elle se dispose à signer son bonheur.

Mascarille

Puisque je suis paye pour cela, je remplirai le message ; mais tu peux te mettre dans la tête que ce n'est pas pour toi que j'en agis ainsi.

Henri

Nous verrons si tu conserveras ce petit ton de familiarité quand j'aurai mes quarante mille francs de rente ; mais je perds mon temps avec un malheureux valet. Allons, Henri, mon ami, vole où t'appellent tes hautes destinées.

Scène 10

Mascarille

Mascarille

Le bonheur de ce coquin de Henri m'indigne. Une effronterie, qui devait lui valoir cent coups de bâton, va l'enrichir à jamais. Pourquoi cela ne m'est-il pas arrivé plutôt qu'à lui ? Il me prend des démangeaisons de faire éventer la mine. Ah ! Sans les ordres de mon maître, et les quinze cents francs surtout, je ne lui laisserais pas l'avantage de pouvoir me narguer avec tant d'insolence.

Scène 11

Éléonore, Jeannette, Mascarille, Perrine

Éléonore

Ce que tu me dis là est incroyable.

Jeannette

Eh ! Tenez voici son valet.

À Perrine.

Mascarille

La plus parée est sans doute Éléonore. Je viens, charmante personne , vous dire de la part de mon maître qu'il va à l'instant, par la petite porte, se rendre chez vous avec son notaire.

Éléonore

Réponds.

Bas à Éléonore.

Perrine

Dites-lui qu'on ne le fera pas attendre. Puisque vous le voulez, j'y consens.

Mascarille

Notre marché tient-il toujours ?

Jeannette

Plus que jamais.

À part, en s'en allant.

Mascarille

Je vais dire à Dercour que j'ai rempli son message. En dépit que j'en aie, ce maraud-là fera fortune.

Scène 12

Éléonore, Perrine

Éléonore

Cette dernière preuve de sa perfidie triomphe de mon incrédulité.

Perrine

Si j'avais su le nom de votre prétendu, je me serais bien gardée d'accepter ce cadeau et d'écouter ses galanteries.

Éléonore

Je suis ravie de cette aventure : elle m'apprend à le connaître. Quel sort je me préparais en devenant sa femme ! Heureusement que je suis libre encore.

Perrine

Vous prenez votre parti gaiement.

Éléonore

Si une rivale artificieuse, une de ces femmes que l'on craint m'eût enlevé son coeur, je pourrais éprouver du dépit ; mais il me sacrifie à qui ?

Perrine

Vous mortifiez singulièrement mon amour-propre.

Éléonore

Je ne te vois point avec les yeux de la jalousie : tu es une excellente fille, bien étourdie, bien folle ; mais, sans l'offenser, je crois te valoir.

Perrine

J'ai mon petit mérite.

Éléonore

En voilà la preuve.

Perrine

Enfin, vous me l'abandonnez.

Éléonore

Un homme tel que, lui n'est pas à regretter. Je rougis de m'être méprise sur ses sentiments. Je suis au désespoir de n'avoir pas prévenu son inconstance ; je veux du moins qu'il se l'imagine, et je ferai tout pour l'en persuader.

Perrine

Et vous ne m'en voulez pas de mon bonheur ?

Éléonore

Je voudrais le hâter. Il ne faut pas le faire attendre ; va ma chère Perrine, va m'aider à tirer de lui la vengeance la plus complète que je puisse jamais désirer.

À Jeannette, en s'en allant avec elle.

Perrine

Mon intérêt et mon inclination tout m'y porte, et je cours vous servir. J'espère quand Dercour, sera mon époux, qu'elle aura pour moi ces égards que l'on accorde à la fortune.

Scène 13

Éléonore

Éléonore

Ah ! Dercour ! Ingrat amant ! Voilà donc cet amour qui devait durer autant que votre vie ! Et ces hommes ! Ils osent nous accuser d'inconstance et de légèreté ! À les en croire, ils n'ont que des vertus, et nous que des défauts ; il faut supporter leurs outrages avec tranquillité : ils jouissent de nos larmes. Non, je ne laisserai point à mon parjure la gloire de penser que sa perte ait pu me coûter le plus léger regret.

Scène 14

Dercour, Éléonore

Dercour

Je ne saurais tenir en place ; je doute encore de l'infidélité d'Éléonore ! Que vois-je ? C'est elle !

Éléonore

Voilà le perfide !

Dercour

Si elle est coupable, elle n'osera pas soutenir ma présence.

Éléonore

Je suis outrée, mais dissimulons.

À part.

Dercour

Je tremble de l'aborder.

Éléonore

Avancez sans crainte ; ne pensez pas que votre vue me cause la moindre émotion.

Dercour

Je n'en doute pas. Ne croyez point à votre tour que je vienne pour essayer de regagner votre coeur.

Éléonore

Ce serait bien inutilement, je vous le juré.

Haut.

Dercour

Quelle audace ! Le ciel me préserve d'avoir une pensée aussi lâche !

Éléonore

Il y a longtemps que je vous vois tel que vous êtes.

Dercour

Ce qui me ravit dans cette aventure, c'est que je n'éprouve pas le moindre mouvement de dépit ou de colère.

Éléonore

Jamais je ne jouis d'un calme plus parfait.

Dercour

Ah ! La perfide !

Éléonore

Oh ! Le traître!

Dercour

Sexe volage...

Éléonore

Hommes trompeurs....

Dercour

Qui croit à vos discours...

Éléonore

Qui se fie à vos serments...

Dercour

Connaît bientôt son erreur.

Éléonore

Ne tarde pas à se repentir de sa crédulité.

Dercour

Insensé ! Je m'emporte.

Éléonore

Malgré moi, mon courroux éclate.

Dercour

Éléonore, vous tenez mal votre promesse : cette agitation...

Éléonore

C'est vous qui tenez mal la vôtre... Vos yeux sont enflammés.

Dercour

Je ne m'en défends pas ; je suis agité...

Éléonore

Si je le suis à mon tour...

Dercour

Moi, c'est par un sentiment que j'éprouve avec violence ; mais les expressions me manquent pour le définir.

Éléonore

Je suis plus heureuse que vous. - Ce que j'éprouve à présent, c'est de la haine.

Dercour

Je suis charmé que ce mot vous soit échappé ; j'étais trop honnête pour le dire.

Éléonore

Je n'ai jamais su cacher ce que je pense.

Dercour

Je vous sais gré de votre franchise.

Éléonore

Oh ! Elle durera, cette haine !

Dercour

Je me ferai un plaisir de l'exciter encore, pour accroître la mienne.

Éléonore

Tant mieux !

Dercour

Eh bien ! Si jadis nous jurâmes de nous aimer...

Éléonore

Jurons à présent de nous haïr.

Dercour

J'en fais le serment.

Éléonore

Et moi, je le répète.

Dercour

Je me sens soulagé.

Éléonore

Cela vaut mieux que de l'indifférence.

Dercour

Qui ne convient qu'aux coeurs froids.

Éléonore

Le mien ne le fut jamais.

Dercour

Et le mien, Éléonore ? Le mien... Ah ! Cruelle !

Éléonore

Ah ! Perfide !

Dercour

Jamais je ne la vis plus belle.

Éléonore

Mes larmes sont prêtes à couler.

Dercour

Si je reste un moment de plus.

Éléonore

Si je l'écoute encore.

Dercour

Je tombe à ses pieds.

Éléonore

Je lui pardonne.

Dercour

Ce serait une honte.

Éléonore

Ce serait une faiblesse.

Dercour

Dont j'aurais trop à rougir.

Éléonore

Que je ne me pardonnerais jamais.

Dercour

Éléonore !

Éléonore

Dercour !

Dercour

Eh bien !

Éléonore

Plaît-il ?

Dercour

Il faut nous dire un éternel adieu.

Éléonore

Eh bien ! Adieu.

Dercour

Adieu pour toujours...

Ils se sont éloignés et se tournent le dos.

Éléonore

Pour toujours.

Scène 15

Jeannette, Éléonore, Mascarille, Dercour

Jeannette

Le contrat est passé.

Éléonore

J'avais besoin de cette nouvelle.

Mascarille

Demain ils se marient.

Dercour

C'est à présent que je la hais.

Jeannette

La voyez-vous comme elle est fière ?

Mascarille

Regardez comme il est content.

Scène 16

Henri, Éléonore, Perrine, Dercour, Mascarille, Jeannette

Henri

Ma belle Éléonore !

Éléonore

Que dit-il ?

Perrine

Mon cher Dercour !

Dercour

Qu'entends-je ?

Il baise la main de Perrine.

Henri

Voici donc le moment de mon bonheur !

Dercour

Impertinent valet ! Tu as eu l'audace de prendre aussi mon nom !

Henri

On me l'a donné.

Perrine

Un valet ! Qu'est-ce à dire ? Mais voyez ce maraud !

Éléonore

Et vous, Mademoiselle Perrine vous n'êtes pas moins coupable.

Perrine

C'est sans malice, en vérité.

Henri

Perrine ! Oh ! Quelle découverte ! Mais voyez cette péronnelle !

Mascarille

Henri, je te fais compliment sur ta conquête !

Jeannette

Ma chère camarade veut-elle aussi recevoir le mien ?

Henri

J'épouserais cette friponne !

Perrine

J'aurais pour mari un tel faquin !

Henri

Une trompeuse !

Perrine

Un menteur effronté !

Henri

Je suis dans un étonnement !

Perrine

Je suis dans une colère ! Je ne sais qui me tient que je ne le dévisage.

Henri

Modérez-vous, doux objet de mes voeux ; je ne suis pas plus patient que vous, et vous trouveriez à qui parler.

Mascarille

Allez, allez, vous n'avez point de reproche à vous faire.

Jeannette

Vous êtes dignes l'un de l'autre.

Dercour

Et nous, Éléonore, que dirons-nous ?

Éléonore

Vous m'avez soupçonnée, Dercour.

Dercour

Nos torts sont réciproques.

Éléonore

Nos serments de haine éternelle.

Dercour

La jalousie les arrache.

Dercour

Et l'amour ne doit tenir...

Pendant le dialogue de Dercour et d'Éléonore, Henri et Perrine se sont ôtés du milieu, et vont à la droite ; Jeannette et Mascarille sont à la gauche.

Éléonore

Que ceux qu'il a fait faire.

Henri

Et nous, Perrine, resterons-nous brouillés ?

Perrine

Après nous être dit de si jolies choses.

Mascarille

Ce serait dommage.

Dercour

Ils nous ont fait bien du mal.

Henri

Mais fort innocemment.

Éléonore

Nous allions leur devoir notre rupture...

Perrine

Vous nous devez le plaisir d'un raccommodement.

Dercour

Allons, on vous pardonne.

Éléonore

On se charge de vous.

Henri

Tu me pardonnes aussi ?

Perrine

Hélas ! Il le faut bien.

Mascarille

Et mes quinze cents francs ?

Dercour

Je te les garantis.

Mascarille

Je les mets à tes pieds.

Jeannette

Et moi, je les ramasse.

Au public.

Henri

Vive la joie ! Nous sommes tous contents ! Et rien ne manque à notre bonheur s'il obtient votre approbation.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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