Comédie · 1787

La belle esclave

d’Antoine-Jean Bourlin dit Dumaniant

Représentation
≈ 28 min
Distribution
3 femmes, 3 hommes
Répliques
248
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ali H 78 ≈ 11 min 11
Sélim H 52 ≈ 7 min 8
Valcour H 50 ≈ 4 min 6
Zéila F 13 ≈ 2 min 6
Fatmé F 27 ≈ 2 min 3
Zisine F 24 ≈ 2 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Belle Esclave
Ali absentabsentabsentabsent
Sélim absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valcour absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zéila absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fatmé absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zisine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Belle Esclave

Scène 1

Valcour, Ali

DUO.

Valcour

Quoi ! Dans ces lieux !

Ali

Oui, dans ce lieu.

Valcour

Je vais revoir tout ce que j'aime.

Ali

N'en doutez pas, c'est elle-même.

Valcour

Moments délicieux ! Je cède à mon impatience, On ne brûla jamais de tant de feux.

Ensemble.

Ali

Seigneur français, ayez de la prudence ; Un mot peut nous perdre tous deux.

Valcour

Mon coeur plein de feux Brûle d'impatience.

Ali

Contentes vos feux Et moins d'impatience.

Valcour

Quoi ! Dans ces lieux ?

Ali

Oui, dans ces lieux.

Valcour

Je vais revoir tout ce que j'aime.

Ali

N'en doutez pas, c'est elle-même.

Ensemble.

Valcour

Moments délicieux !

Valcour

Ah ! Quelle impatience, Je ne me contiens plus.

Ali

Ah ! Moins d'impatience, Où nous sommes perdus.

Ali

De par Mahomet, Monsieur le Français, modérer ces transports, ou je romps le marché que nous avons fait ensemble. Quoique vos mille sequins me tentent, je vous avouerai, cependant, que je tiens encore plus à la vie qu'à l'argent que vous me promettez ; et sachez que le patron du logis, le seigneur Sélim, le plus riche marchand d'esclaves de Maroc n'entend pas raison, et qu'il pourrait bien, par manière de conversation, nous faire empaler l'un et l'autre, cérémonie qui, à tout prendre, ne m'amuserait pas autrement.

Valcour

Mais êtes vous bien certain que celle que j'aime est au pouvoir de ce cruel et avare Sélim ?

Ali

Oui. Une jeune personne ?

Valcour

La beauté même.

Ali

C'est à quoi je prends peu garde.

Valcour

Son nom est Zéila ?

Ali

Eh ! Oui, oui. Trouvée dans une île déserte, par un corsaire.

Valcour

Oui ; dans une île déserte, où je l'abandonnai, après m'y avoir sauvé des horreurs du naufrage.

Ali

Oh ! C'était mal à vous.

Valcour

Mon crime fut involontaire. Un vaisseau monté par un capitaine de ma nation, vient y mouiller...

Ali

Vous allez à bord, et pendant que vous faîtes une reconnaissance avec les gens de l'équipage le vent fraîchit, on lève l'ancre, et le navire s'éloigne.

Valcour

Oui ; voilà ce qui m'arriva. J'eus beau crier, me plaindre...

Ali

Le capitaine insensible à vos larmes, fumant tranquillement sa pipe, n'en poursuivit pas moins sa route.

Valcour

Hélas ! Oui, le cruel!

Ali

Zéila sur le rivage, vous tendait ses beaux bras ; mais bientôt elle et l'île disparurent à vos regards.

Valcour

Qui vous aurait instruit ?

Ali

Parbleu ! Vous-même. Vous ne prenez pas garde que depuis vingt-quatre heures que j'ai l'honneur de vous connaître, vous m'avez au moins fait trente à quarante fois le récit de votre roman.

Valcour

C'est la vérité. Mais mes remords ont bien vengé Zéila.

Ali

C'est dans l'ordre, il faut que justice soit faite.

Valcour

Je viens mourir à ses pieds, ou en obtenir ma grâce.

Ali

Elle vous pardonnera, car elle pleure.

ARIETTE.

Valcour

De l'amante la plus chérie De celle qui n'aimait la vie Qu'afin de faire mon bonheur, C'est moi qui cause la douleur ! Zéila me croit infidèle, Quand je l'idolâtre toujours. Grands Dieux ! Si je suis haï d'elle, Terminez à l'instant mes jours. Ah ! Si ma faute involontaire, Chère amante, a pu t'outrager, Le tourment gui me désespère, Hélas ! A trop su te venger.

Ali

À cet égard, soyez sans inquiétude ; elle est femme, et ce sexe trouve son compte et du plaisir à pardonner.

Valcour

Je venais pour l'arracher à cet infâme séjour. J'ai fait offrir deux mille sequins pour sa rançon, c'est tout ce que je possède en ce moment, et le barbare me la refuse.

Ali

Le barbare n'a pas tant de tort ; il en est amoureux : mais vos mille sequins mont touché l'âme ; ce soir à dix heures, Zéila, vous et moi, serons dans une barque, à dix milles d'ici, ou nous ferons empalés, ou dans un sac au fond de l'eau.

Valcour

Cruelle alternative !

Ali

Elle n'est pas consolante, à la vérité.

Valcour

Celle que j'aime périrait par un affreux supplice !

Ali

Ce n'est point elle qui m'inquiète.

Valcour

Qui donc ?

Ali

C'est de moi dont je suis inquiet. Que vous périssiez tous deux dans l'entreprise, à la bonne heure ! Il n'y a rien à dite, vous êtes amoureux, et j'y donne les mains ; mais que moi, qui n'ai presque jamais eu rien à démêler avec l'amour, j'aille vous tenir compagnie en l'autre monde ; cela n'est pas mon avis. N'importe, mille sequins font une fortune pour va pauvre hère qui ne possède rien, et je me hasarde à tout.

Valcour

Ma reconnaissance...

Ali

Je m'en passerai, votre argent me suffit. Sachez seulement vous contenir aujourd'hui. Songez que je vous introduis chez le patron en qualité d'eunuque, et que pour peu que vous vous échappiez, le moins qui peut vous arriver, est de le devenir tout de bon.

Valcour

Ne craignez rien.

Ali

De ce côté-là, ce sont vos affaires. Paix ! Quelqu'un vient. Ce font deux esclaves de Sélim, contentez-vous devant elles. Mais non, retirez-vous ; elles sont clairvoyantes, femmes, et par conséquent indiscrète. Allez m'attendre dans la pièce voisine.

Valcour

Hâtez, je vous prie, l'instant où je vais revoir tout ce que j'aime au monde ; songez que le bonheur de ma vie en dépend.

Ali

Eh ! Oui, oui.

Scène 2

Ali

Fatmé et Zisine entrent et suivent Valcour.

Ali

Le bonheur de ma vie ! Voilà quelque chose de bien intéressant pour moi ! Qu'il me parle de ses mille sequins, à la bonne-heure ; voilà ce qui touche, voilà ce qui attache, voilà ce qui séduit mon coeur comme le mien.

Scène 3

Zisine, Ali, Fatmé

Zisine

Ali, quel est cet homme que je viens de voir ? Est-il de la maison ?

Ali

C'est un nouvel esclave dont le patron du logis vient de faire l'emplette. Est-il de votre goût ? A-t-il le bonheur de vous plaire ?

Fatmé

On ne peut davantage. On va donc moins s'ennuyer ici.

Zisine

On n'y voyait auparavant que Sélim et toi, et vous n'êtes pas fort aimables l'un et l'autre.

Ali

Il est vrai que nous ne nous en piquons pas.

Fatmé

Tu continueras de cultiver les fleurs du jardin de Zisine, et le nouvel esclave...

Zisine

Aura soin du vôtre, n'est-il pas vrai ?

Ali

Vous en disposez toutes deux comme si vous en étiez les maîtresses. Sélim le destine à veiller sur son épouse. C'est un de ces gardiens de sérail : il n'entend rien au jardinage ; mais il chante à ravir.

Fatmé

J'aime peu la musique ; mais il amusera Zisine.

Zisine

Oh ! Non ; je vous le cède.

Fatmé

C'est dommage pourtant. Comme la mine trompe !

Zisine

Mais, dis-tu, Sélim se marie ? Qu'elle est la femme qu'il épouse ?

Ali

Peu vous importe ; il est si laid, si désagréable !...

Fatmé

Mais... Non, pas tant pour un mari.

Zisine

Il est vrai qu'il vaut mieux l'avoir comme cela, que de n'en pas avoir du tout ; et puis il est riche et fort vieux.

TRIO.

Ali

Il est vrai ; c'est quelque chose que cela. Si bien donc que si Sélim laissait tomber son choix sur l'une de vous deux ; il ne courrait pas le risque de vous chagriner.

Fatmé

Cher Ali, je t'ouvre mon âme, L'esclavage est un affront pour moi ; Que ton secours que je réclame, De Sélim m'assure la foi.

Ali

Ah ! Madame, comptez sur moi.

Zisine

Si j'obtiens une préférence Que Sélim doit à mes attraits, Sois sûr que ma reconnaissance, Cher Ali, ne mourra jamais.

Ali

Ah ! Je suis à vous pour jamais.

Fatmé

Je suis bien trompée, ou Zisine Veut avoir Sélim pour époux.

Zisine

Moi ?

Fatmé

Vous.

Zisine

Je vois aussi sans être fine, Que l'obtenir vous serait doux.

Fatmé

Moi !

Zisine

Vous.

Ali

Allons, de bonne grâce, Avouez entre nous, Qu'une fille se lasse De n'avoir point d'époux.

Ali

Je vois à votre mine, Qu'il vous paraîtrait doux De l'avoir pour époux.

Fatmé

Je vois sans être fine, Qu'il vous paraîtrait doux De savoir pour époux.

Fatmé

Eh bien ! Au gré de votre envie, Ma chère, épousez-le en ce jour.

Zisine

Eh ! Non, non, ma très chère amie, Qu'il soit le prix de votre amour.

Fatmé

Sans jalousie.

Zisine

Sans jalousie.

Fatmé

Je saurai le voir dans vos bras.

Zisine

Je saurai le voir dans vos bras.

Fatmé

Ali, je t'en supplie, Fais qu'elle ne l'obtienne pas.

Zisine

Cher Ali, je t'en prie, Hélas ! Ne m'abandonne pas.

Fatmé

Vous êtes si jolie !

Zisine

Vous avez tant d'appas !

Fatmé

Elle le croie.

Zisine

Elle s'y fie.

Fatmé

Que vous devez bien l'emporter.

Zisine

Que rien ne doit vous résister.

Fatmé

Que je la hais !

Zisine

Que je l'abhorre.

Ali

Trêve de compliment. Allez, un autre soin encore Doit vous troubler en ce moment.

Fatmé

Comment ?

Zisine

Comment ?

Ali

Quelle humeur est la vôtre ; Soyez d'accord toutes les deux : Cet époux, l'objet de vos voeux, N'est ni pour l'une, ni pour l'autre.

Fatmé

Comment ?

Zisine

Comment ?

Ali

C'est Zéila qu'il aime.

Fatmé

C'est Zéila qu'il aime ?

Ali

Et qu'il épouse incessamment;

Fatmé

Zéila sait lui plaire ; Nous servirions cette étrangère, Plutôt la mort.

Ali

Unissez votre effort Pour vous venger d'un tel outrage : Elle l'emporte, c'est un tort Qui doit exciter votre rage.

Fatmé

Unissons notre effort Pour nous venger d'un tel outrage : Elle l'emporte, c'est un toit Qui doit exciter notre rage.

Scène 4

Ali

COUPLETS.

Ali

Bon ! M'en voilà débarrassé. Leur haine contre Zéila leurs petites tracasseries ne sauraient nuire à mes projets ; je les mettrai sous la clef à l'heure du départ. Je suis fâché de ne pouvoir emmener cette petite Zisine avec moi ; elle me revient assez. Je n'ose cependant lui rien confier : elle babillerait, tout serait perdu, et adieu les mille sequins ; et si je suis assez heureux pour les gagner, quelle joie ! Quelle satisfaction ! Je ferai comme tant d'autres.

Scène 5

Sélim, Ali

Sélim

Bien, bien, Ali ; tu me parais joyeux, cela me fait plaisir. Écoute, tu auras soin de me préparer un festin pour vingt convives : puisque je me marie, je veux faire les choses dans les règles.

Ali

Pour vingt convives ! Songez-vous à la dépense!

Sélim

Je te répète, Ali, que je renonce à l'avarice. Ô béni soit l'instant où j'appris à lire ! Sans ce savant philosophe arabe, j'allais quitter la vie sans goûter ses plaisirs ; j'aurais vécu comme un sot, et je serais mort de même. Voilà quarante ans que j'accumule sequins sur sequins ; le beau plaisir que celui là ! Autant vaudrait-il avoir des pierres dans mon coffre, que de l'or qui ne m'y sert à rien.

Ali

C'est ce que j'ai toujours dit.

Sélim

C'est ce que dit aussi mon arabe.

Ali

Et l'arabe a raison.

Sélim

Cet or amassé va enfin me procurer le bonheur. Avoue-le toi-même, n'étais-je pas bien dupe d'acheter de belles femmes pour les autres ? Je serais mort auprès, sans oser y toucher du bout du doigt. Aussi vais-je bien m'en dédommager !

Ali

Vous vous ravisez un peu tard. Est-il temps de penser à se chausser lorsque le feu va s'éteindre ?

Sélim

Tais-toi, ta morale me déplaît ; ne songe qu'à exécuter mes ordres ; surtout procure moi vingt flacons de ce bon vin de Chypre.

Ali

Du vin ?

ARIETTE.

Sélim

Avant de sortir de la vie. Je veux en goûter les plaisirs. Que j'aime la philosophie Qui s'accorde avec nos désirs ! Malgré mon âge, Je veux me divertir ; C'est être sage Que de jouir. Que tout ici se réjouisse ; Soir et matin Je veux qu'on chante ce refrain : Nargue ! Nargue de l'avarice, Vive l'amour et le bon vin ! Oui, du vin. Si je m'en suis privé jusqu'à présent ; ce n'était que par lésinerie, et je veux devenir prodigue. Hem ! Qu'en dis-tu ?

Suite en duo.

Ali

Moi ? Je dis comme vous.

Ali

Oui, je serai votre complice ; Soir et matin Je répéterai ce refrain : Nargue ! Nargue de l'avarice, Vive l'amour et le bon vin !

Sélim

Que tout ici se réjouisse ; Soir et matin Je veux qu'on chante ce terrain : Nargue ! Nargue de l'avarice, Vive l'amour et le bon vin !

Ali

Je vous aime de cette humeur, pourvu que cela dure, et que l'avarice ne revienne pas encore s'emparer de vous.

Sélim

Non, tout est dit ; j'en connais l'abus. Je veux briller, faire figure, monter ma maison comme celle d'un cadi, faire bonne chère comme nos dervis. M'as-tu acheté un eunuque pour veiller sur ma femme ?

Ali

Oui, Seigneur ; j'attendais vos ordres pour vous le présenter. Esclave, paraissez.

Scène 6

Ali, Sélim, Valcour

Ali

Le voilà : qu'en dites-vous ?

Sélim

Il a l'air triste.

Ali

On le serait à moins.

Sélim

Combien l'as-tu payé ?

Ali

Cinquante sequins.

Sélim

Mais c'est un marché donné, il en vaut cent comme un... Je songe... Ce gros négociant, mon voisin, m'a prié de lui en procurer un ; conduis-le tout de suite chez lui. Je vais gagner cent sequins de la main à la main.

Ali

Ah ! Ah ! Si, Seigneur, ce serait un trait d'avare !

Sélim

Tu as raison. Je ne suis pas maître de cela. Allons, je le garderai... Cependant, cent sequins ?

Ali

Vous retombez toujours ; je doute que vous vous corrigiez.

Sélim

Cela ne peut pas venir dans un moment : quarante ans d'habitude...

Ali

Enracinent furieusement un vice dans le coeur d'un homme.

Sélim

Cela part sans que j'y songe. Avertis moi chaque fois que je retomberai.

Ali

J'y aurai attention ; et pour commencer à agir d'après votre nouveau caractère, envoyez galamment par votre eunuque, un présent à votre prétendue.

Sélim

Je vais suivre ton conseil. Approchez discret gardien de la vertu de ma future ; allez dans le jardin cueillir un bouquet que vous irez lui offrir de ma part.

Valcour

Seigneur, je vole exécuter vos ordres : heureux si la belle Zéila daigne agréer mon zèle, et voir en moi le plus fidèle et le plus fournis de tous les esclaves.

Scène 7

Sélim, Ali

Sélim

Cette commission paraît lui faire plaisir. Ce drôle-là prend feu comme si... Écoute, Ali, es-tu bien sûr de cet esclave ?

Ali

Je me rends sa caution.

Sélim

Je le laisse sur ta conscience ; en tout cas tu paierais pour lui. Je me sens en belle humeur, vas vite me chercher un cadi, tout ce qu'il me faut, et que tout soit terminé avant midi ; j'en dînerai de meilleur appétit.

Ali

Ah ! Diable ; allons tout préparer pour le départ.

Sélim

Vas exécuter mes ordres. Zéila vient.

Ali

Je ne puis la prévenir.

Sélim

Je ne sais que lui dire ; je n'ai jamais parlé amour. Je vais chercher mon esclave ; le drôle a l'air spirituel, je le chargerai du premier compliment.

Ali

Bien imaginé.

Scène 8

Sélim, Ali

Sélim

Attendez-moi là, Madame ; je suis à vous dans la minute, et je vous dirai quelque chose... par quelqu'un... Oh ! Vous serez contente.

Ali

Me pleurez plus, vous allez être libre ; attendez-vous au plus grand bonheur qui puisse jamais vous arriver, et quoique vous voyez, gardez-vous de céder à vos premiers mouvements.

Sélim

Allons, pars donc, maudit bavard ; tu n'entends rien à cela. Je vais chercher l'autre, Quoi qu'il en soit, séchez vos larmes ; c'est l'instant de rire où jamais. Restez-là, restez-là, je fuis à vous dans le minute.

Scène 9

Zéila

RÉCITATIF.

ARIETTE.

Zéila

Ô ciel ! Se pourrait-il ? Quoi ! Ces mortels farouches Compatiraient à mes douleurs ? Les discours consolants, hélas ! Sont dans leurs bouches Quand la pitié, peut-être, est bien loin de leurs coeurs... Si de mes pleurs pourtant la source était tarie... Si le ciel finissait mes tourments inouïs ?... Je ne sais... mais je sens que mon âme est remplie D'un doux pressentiment qui calme mes ennui. Quel espoir ! C'est pour moi l'aurore Qui vient m'annoncer un beau jour. Vers l'objet que j'adore, Ne puis-je pas encor Être conduite par l'Amour, Hélas ! Une cruelle absence Tient mon pauvre coeur en souffrance ! Valcour ! Que fais-tu loin de moi ? Ah ! Cher amant, rapproche-toi. Quel espoir, etc. Mais qui peut les intéresser à mon sort ? Puis-je croire que la pitié puisse entrer dans des coeurs qui par état, semblent avoir fait voeu de n'en point avoir ?

Scène 10

Sélim, Valcour, Zéila, Tous Trois

TRIO.

Sélim

Tiens, la voilà ; tourne-lui cela le plus joliment qu'il te sera possible.

Valcour

De la part d'un amant fidèle.

Sélim

Oh ! Très fidèle.

Valcour

Qui n'a jamais aimé que vous.

Sélim

Jamais que vous.

Zéila

Où suis je ? Le destin jaloux, M'offre-t-il une erreur cruelle ?

Valcour

Rassurez-vous.

Sélim

Rassurez-vous.

Valcour

De la part d'un amant fidèle, Qui n'a jamais aimé que vous, Recevez cette fleur nouvelle. Sans art comme elle Vous êtes belle, Et votre amant, En vous aimant, Dans son ardeur est aussi impie qu'elle.

Zéila

Est-ce une erreur ?

Valcour

Ne craignez rien.

Sélim

Il dit fort bien.

Valcour

Le printemps de retour De ses dons vient embellir Flore ; Et de même l'Amour, Offre à vos yeux en ce séjour, L'amant qui vous adore.

Sélim

Cet esclave m'enchante, Et parle bien amour. Eh bien ! Soyez contente, Au gré de votre attente Tout ira dans ce jour.

Zéila

Votre âme bienfaisante Comblerait tous mes voeux! Quoi ! Nous serions unis tous deux !

Valcour

Oui, tous les deux.

Valcour

On respire, on vous aime.

Sélim

Et l'on veut être aimé de même.

Valcour

On tombe à vos genoux.

Sélim

Tudieu ! Comme il s'enflamme ! Respectez mieux la femme Dont je serai l'époux. Paix ! Notre ami, modérez vous.

Valcour

Je me trahis moi-même.

Zéila

Ma surprise est extrême.

À part.

Valcour

Rassurez-vous, ne craignez rien. Calme-toi, sache feindre.

Sélim

Eh bien ?

Valcour

Eh ! Seigneur, l'on vous aime.

Sélim

Je dois être à son gré»

Zéila

Je vois l'objet que j'aime Mon coeur est rassuré, J'ignore Encore Par quel moyen mon coeur Retrouve le bonheur.

Valcour

Ce n'est point un prestige, L'Amour fait ce prodige : Ce dieu par ses bienfaits, Va combler mes souhaits. Va combler mes souhaits.

Tous Trois

Il n'est aucun obstacle, Je le sens en ce jour ; Il n'est point de miracle Impossible à l'Amour.

Scène 11

Ali, Sélim

Ali

Seigneur, Zadig vient pour vous payer la demi-douzaine de femmes que vous lui avez vendues la semaine dernière.

Sélim

Je vais recevoir l'argent de Zadig.

Ali

Les gens du Cadi viennent aussi pour traiter avec vous, pour Fatmé votre circassienne.

Sélim

Tu me conseilles donc de m'en défaire !

Ali

Si je vous le conseille ? Vous allez avoir deux cents pour cent de bénéfice, pour la facture et le droit de courtage.

Il fait en sortant un geste d'intelligence à Ali, comme pour lui dire de veiller sur eux.

Sélim

Je voulais la garder pour moi ; mais à mon âge on en a déjà trop d'une, et puis, l'argent que j'en retirerai va me payer tous les frais de mon mariage. Je vais à eux, je reviens et j'épouse tout de suite. Esclave ? Pendant que je n'y ferai pas, chante lui quelque chose pour la désennuyer.

Scène 12

Zéila, Ali

Zéila

N'est-ce point un songe qui m'abuse ! Est-ce toi, cher Valcour, que j'ai le bonheur de revoir en ces lieux ?

Ali

C'est lui-même en personne, amoureux et fidèle ; il vient vous délivrer.

Zéila

Par quel miracle ?

Ali

En deux mots voici l'histoire. On le sépara de vous malgré lui. De retour en France, il s'est rembarqué pour l'île, où il ne vous a pas trouvée parce que vous n'y étiez plus, un vaisseau qui faisait la même route que celui qui vous emmenait, l'a conduit ici quinze jours après vous. Il voulait vous racheter, le patron n'a pas voulu, il m'a propose de vous enlever, j'y ai consenti : nous devions partir cette nuit, nous partirons dans une demi-heure. Le vent est favorable, il pourrait changer d'ici au soir ; les brigantins qui pourraient nous donner la chasse sont tous dehors ; les gens que j'ai conduis ici vont occuper Sélim : nous n'avons qu'un instant, sachons en profiter. Restez ici ; l'on m'attend au port, je vole avertir le patron de la barque, et je viens vous chercher. Tout est prêt pour le départ ; la mer est grosse, le vent est bon, l'occasion est belle : nous avons du courage, de l'amour, de la résolution, de l'argent ; et vogue la galère, nous ne saurions manquer de réussir.

Scène 13

Zéila, Valcour

ARIETTE.

Zéila

Mon coeur, par ta présence, Doucement agite, Goûte la récompense De sa fidélité. Ce moment plein de charmes, Où tu reviens pour moi, Me console des larmes Que je versai pour toi.

Fatmé et Zisine paraissent.

DUO.

Valcour

Si ton amant coupable Avait pu te trahir, Le remord implacable Aurait su l'en punir, Loin de toi dans les larmes, Il fut mort sans l'espoir. Pour bannir ses alarmes, C'est assez de te voir.

Valcour

Au sort longtemps barbare, Pardonnons ses rigueurs. Alors qu'il les répare À force de faveurs. Si l'amour le plus tendre, Peut rendre heureux un coeur, Qui pourrait mieux prétendre Au suprême bonheur ?

Scène 14

Fatmé, Zisine, Sélim, Valcour, Zéila

Fatmé

Seigneur, vengez-vous d'une infidèle qui vous trahit.

Zisine

Ce beau chanteur supposé, c'est son amant.

Sélim

Est-il possible ?

Valcour

Nous sommes perdus !

Zéila

Malheureuse ! J'ai causé ta mort.

Sélim

Ah ! Traître ! Ah ! Scélérat ! Me faire cet affront ! Vouloir me fouiller la première femme que je m'avise d'aimer ! Et vous, la belle pleureuse, vous preniez donc plaisir à la chose ?

Montrant Ali qui entre.

Fatmé

Je vous en réponds. Voilà le traître qui a tout conduit.

Scène 15

Ali, Sélim, Zéila, Valcour, Fatmé, Zisine, Fatime, Tous

Ali

La barque est prête. Ah ! Que vois-je ? Décampons!

Finale Dialoguée.

Sélim

Halte-là. C'est toi, perfide esclave, qui tramais tout cela. Tu vas être puni de ta déloyauté.

À Ali.

Sélim

Tremblez de ma juste colère. Pour toi, maudit faussaire. Ton dos payera Les frais de cette affaire.

Ali

Ah ! J'avais bien affaire D'aller me mêler de cela ? Le joli coup que j'ai fait là !

Sélim

Vite, que l'on me lie Cet insolent.

Zéila

Seigneur prenez ma vie, Et faites grâce à mon amant.

Valcour

Que votre âme attendrie, Soit sensible à ses pleurs, Et que ma mort expie Mon crime et mes malheur.

Valcour

Grâce, hélas ! Seigneur, grâce !

Sélim

Il faut que justice se fasse.

Montrant Valcour.

Montrant Zéila.

Fatmé

Pardonnez-lui. Renvoyez-la.

Sélim

Pour la punir, elle m'épousera.

Zéila

Qui ? Moi ! Cruel !

Sélim

Ma douce amie, Il vous faut en passer par-là. Eh ! Vite, que l'on m'expédie Contrôle-la.

Ali

Seigneur ! Écoutez la clémence.

Zisine

Voyez, il est si bon garçon. Grâce ! Grâce ! Seigneur !

Sélim

Non, non. Qu'on m'obéisse en diligence.

Valcour

De ton courroux, Sur moi seul fait tomber les coups ; Mais épargne son innocence.

Ali

Il a de l'or en abondance.

Sélim

Ceci fait une différence !

Ali

Deux mille sequins que voilà.

Valcour

Prends, délivre Zéila.

Sélim

Pars, si tu veux, à ce prix-là ; Mais pour elle, elle restera.

Valcour

Eh quoi ! Monstre.

Sélim

Tempête, jure ; Vains propos, discours superflus ! Parle ; veux-tu, ne veux-tu plus ? Le temps me presse, il faut conclure.

Valcour

Eh bien ! Monstre fais moi périr.

Elle se saisit du poignard de Sélim qui se recule, croyant qu'elle veut le tuer.

Zéila

Âme farouche ! Puisqu'aucune pitié ne touche Ton lâche coeur, fait pour haïr. Le trépas, malgré toi, saura nous réunir.

Ali

Seigneur ! Elle est femme à le faire. Prenez l'argent, renvoyez-la.

Sélim

Donne la bourse.

Faisant sonner la bourse.

Ali

La voilà. Le joli son que celui-là.

Sélim

Je vous pardonne, plus d'alarmer.

Valcour

Nous sommes unis, plus d'alarmes,

Sélim

C'est un beau son que celui-là ; Mais une femme a bien des charmes !

Fatime

Eh bien ! Seigneur, épousez-moi.

Sélim

Qui ? Toi !

Fatime

Oui, moi ; Tout comme une autre j'ai des charmes.

Sélim

Elle me tente, par ma foi.

Fatmé

Eh bien ! Seigneur, épousez-moi.

Sélim

Tope ! Je te donne ma foi.

Ali

Pour que chacun à sa chacune, Soit réuni dans ce beau jour, Ma Zisine, il faut à ton tour, À mon sort unir ta fortune.

Zisine

Qui ! Moi !

Ali

Oui, toi ! Tout comme un autre je peux plaire.

Zisine

Tu peux plaire, je le sens bien ; Mais je suis pauvre et tu n'as rien.

Ali

L'Amour sera notre soutien.

Tous

Puisque le destin favorable Veut nous combler de ses faveurs, Chantons l'Amour et ses douceurs, Célébrons ce Dieu ton aimable : Seul, il sait combler nos désirs. Il n'est point d'amour sans plaisir Et sans l'amour point de plaisirs.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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