Hommage du Petit Vaudeville au Grand Racine
Scène 1
Petit-Jean
Air : On compterait les diamants.
Air : Non je ne ferai pas, etc.
Même air.
Petit-Jean
Racine, qui fit mon destin, Avant de descendre aux lieux sombres, M'avait mis portier chez Dandin, Il m'a mis portier chez les Ombres. Puisqu'il m'a placé sur ce bord, J'ai, ma foi, bien fait de le suivre ; Car sans ce poste, après ma mort, Je n'aurais pas eu de quoi vivre. Tout Picard que j'étais, j'étais un bon apôtre, Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre. Tous ces Normands voulaient se divertir de nous. On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups. Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie ; Ma foi, j'étais un franc portier de comédie. On avait beau heurter et m'ôter son chapeau, On n'entrait pas chez nous sans graisser le marteau. Ma foi, plus j'y réfléchis, plus je me trouve heureux, moi Petit-Jean, d'être devenu concierge des Champs-Élysées. Voilà ce que c'est qu'une bonne protection ! Avec tout cela je me plaisais assez chez ce juge Dandin, qui m'avait fait venir d'Amiens pour être suisse. Dame ! Aussi.... Oh ! J'étais considéré. On me faisait bien des politesses ; et c'était bien de l'honneur pour moi. Ça leur était facile à nos plaideurs ; ils étaient cossus. Ici ce n'est pas de même ; je n'ai que la porte des poètes. Mauvaises pratiques ! Malgré tout, je ne me plains pas ; il y a par-ci par-là quelques revenant-bons : cela me soutient. Et puis je ne m'ennuie pas ici ; j'ai de bons amis : Antoine, le jardinier de Monsieur Boileau ; Mademoiselle Laforest, servante de Monsieur Molière : ils font ma petite société ; ils viennent déjeuner tous les matins avec moi. À propos, ils devraient être ici. Eh ! Parbleu, les voilà !
Scène 2
Antoine, Laforest, Petit-Jean, Ensemble, Tous
Air : À dîner ça me rapporte.
Antoine
Mon ami, je vous apporte Des fruits de plus d'une sorte.
Laforest
Voici du nectar frais.
Petit-Jean
Quant à moi, sans frais, J'offre le frais, Le frais qu'on prend à ma porte (bis).
Ensemble
Avec lui, sans frais, Prenons le frais, Le frais qu'on prend à sa porte (ter).
Petit-Jean
Mademoiselle Laforest, je ne vous demande pas comment vous vous portez, parce qu'ici on se porte toujours bien.
Laforest
Monsieur Petit-Jean, je ne vous demande pas comment vous avez dormi, parce qu'ici le sommeil est toujours bon.
Air : De la baronne.
Il s'assied.
Antoine
Dans l'autre monde On tient à ces propos gênants : Prenez ma façon franche et ronde ; J'ai laissé tous les compliments Dans l'autre monde. C'est bien ! C'est bien ! Pas tant de politesses.
Petit-Jean
Il a raison. Asseyons-nous.
Laforest
Et déjeunons.
Antoine
Si j'ai laissé mes compliments de l'autre côté, je n'y ai pas laissé mon appétit.
Petit-Jean
Ni moi.
Laforest
Ni moi.
Air : Nous n'avons qu'un temps à vivre.
Antoine
Lorsque l'on a tant à vivre, À vivre nonchalamment, Il faut bien que l'on se livre Au plaisir d'être gourmand.
Petit-Jean
Ici l'existence est fort belle ; Mais, je l'avoue franchement, Je n'aime une vie éternelle Que pour boire éternellement.
Ensemble
Lorsque l'on a tant à vivre, À vivre nonchalamment, Il faut bien que l'on se livre Au plaisir d'être gourmand.
Antoine
C'est joli, nos Champs-Élysées !
Laforest
Un peu uniformes.
Petit-Jean
On dit qu'on les a contrefaits à Paris.
Antoine
Il y a longtemps.
Laforest
Oui ; mais s'il faut en croire les nouvelles, on s'y divertit plus que jamais.
Petit-Jean
Je crois que cela fait de beaux divertissements, en comparaison des nôtres !
Air : Vous m'ordonnez de la brûler.
Laforest
Quoiqu'on soit tous des bienheureux Dans nos Champs-Élysées, Les Parisiens sont plus joyeux Dans leurs Champs-Élysées ; Par un trop long repos, hélas ! Nos ombres sont blasées : Ces vivants-là ne dorment pas Dans leurs Champs-Élysées. Ma foi ! écoutez donc.
Antoine
Oh bien oui, dormir ! Ils ont bien autre chose à faire. Et les petits-déjeuners, les petits-goûtés.
Laforest
Qui valent bien les nôtres.
Même air.
Antoine
À peu de mets on Est réduit Dans nos Champs-Élysées Toujours du nectar et du fruit Dans nos Champs-Élysées : OEufs frais, café, thé-vert, thé-bout, Sorbets, liqueurs glacées : Ces Parisiens prennent de tout Dans leurs Champs-Élysées. Pour le moins.
Petit-Jean
Ne médisons pas, mes amis, De nos Champs-Élysées ; Tout le monde est en paradis Dans nos Champs-Élysées. C'est bien différent à Paris ; Les femmes trop rusées Font damner leurs pauvres maris Dans leurs Champs-Élysées.
Antoine
Tu vois tout cela dans tes journaux, toi.
Petit-Jean
Apparemment.
Laforest
Vous en recevez beaucoup ?
Petit-Jean
Des postillons, des courriers, des messagers ; tantôt plus, tantôt moins, selon le vent qui souffle.
Antoine
Mais comment cela vous vient-il ?
Air : De la Croisée.
Petit-Jean
Tantôt, par la barque à Caron, Ils nous arrivent pêle-mêle ; Du haut du ciel sur mon perron, Tantôt ils pleuvent comme grêle. L'autre jour encore, D'un courrier qui n'est pas frappant, Quoiqu'il frappe d'une main sûre, Il me tombe un gros paquet..... pan. C'était l'année entière.
Antoine
Et relié, peut-être ?
Petit-Jean
Non, ça ne se relie pas.
Laforest
C'est ce que dit Molière.
Petit-Jean
Et Racine.
Antoine
Et Boileau, donc : toutes les fois qu'il jette les yeux sur ces paperasses-là, il me demande s'il n'est pas arrivé ici quelque épicier.
Petit-Jean
Ah dame ! Il n'aime pas les mauvais livres, celui-là.
Antoine
Non, et dans son temps il ne leur faisait pas de grâce.
Laforest
Comme il était méchant !
Antoine
Pour les méchants auteurs ; mais du reste le meilleur homme du monde.
Petit-Jean
Pas meilleur que Racine.
Air : Guillot a des yeux complaisants.
Laforest
Mon maître était d'une bonté Aujourd'hui peu commune. Pas meilleur que Molière.
Petit-Jean
Racine m'a si bien traité Qu'il a fait ma fortune.
Antoine
Boileau fit pour son jardinier Une épître touchante.
Laforest
Molière encor plus familier Consultait sa servante (bis).
Petit-Jean
Ah ça ! Mais vous apercevez-vous d'une chose, vous autres ?
Antoine
De quoi donc ?
Petit-Jean
C'est que nous disons du bien de nos maîtres.
Air : La vieille méthode.
Laforest
Portiers, frotteurs, cochers, coiffeurs, laquais, Femmes de chambre, et jusques aux jockets, Contre leur maître exercent leurs caquets ; De tout temps ce fut la méthode : Mais par hasard nous nous trouvons céans Trois serviteurs de leurs maîtres contents, Et qui plus est, tous trois reconnaissants ; En ferons-nous venir la mode ? J'y pensais.
Petit-Jean
J'en suis fâché pour le monde ; mais cette mode-là ne prendra pas.
Antoine
Tant pis.
Laforest
Il est pourtant si naturel d'aimer les gens qui nous font du bien.
Air : Tic, tac, toc le verre, etc.
Antoine
Trinquons, buvons à leur santé, Le coeur nous y convie. Et voilà pourquoi nous aimons tant nos maîtres.
Petit-Jean
Sans oublier notre santé Chaque jour rajeunie.
Antoine
Puisque j'ai, de l'autre côté, Fait ma dernière maladie Et mes adieux la faculté, Je bois à coup sûr à ma santé.
On entend le refrain de l'air suivant.
Tous
Puisque j'ai, de l'autre côté, Fait ma dernière maladie Et mes adieux la faculté, Je bois à coup sûr à ma santé.
Laforest
Ah ! Ah !... Voici du nouveau.
Petit-Jean
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Scène 3
Arlequin, Antoine, Petit-Jean, Laforest
Air : La boulangère.
Arlequin
En voyant un petit blondin Leste dans son allure, Vous vous dites, j'en suis certain, Quelle est cette figure ? Je vous réponds par un refrain, C'est Arlequin-Mercure, Arlequin, C'est Arlequin-Mercure.
Antoine
Monsieur Arlequin-Mercure, soyez le bienvenu.
Petit-Jean
Il paraît que vous n'êtes pas arrivé ici comme tout le monde.
Même air.
Arlequin
Peur que d'un mort, sur le chemin, Je n'eusse la figure, Et pour arriver plus grand train Sur cette rive obscure, Je me suis, dans un tour de main, Fait Arlequin-Mercure, Arlequin, Fait Arlequin-Mercure. C'est vrai.
Petit-Jean
C'est adroit.
Air : Du pas redoublé.
Arlequin
Ne voulant pas de l'Achéron Frauder les droits de passe, J'ai, dans les mains du vieux Caron, Payé de bonne grâce ; Mais j'ai cru n'arriver jamais, Tant la foule était grande. Le rivage était plein d'Anglais Qui venaient par Ostende.
Petit-Jean
Mais qu'y a-t-il pour votre service ?
Arlequin
Je veux entrer aux Champs-Élysées.
Petit-Jean
Ça ne se peut pas.
Arlequin
Comment, ça ne se peut pas !
Petit-Jean
Non. Avez-vous un passeport ?
Arlequin
Un passeport ! Et de qui ?
Petit-Jean
Et parbleu, de votre médecin !
Arlequin
Mais je vous ai déjà dit que je n'étais pas mort.
Petit-Jean
Et je vous ai déjà dit, moi, que vous ne pouviez pas entrer.
Arlequin
Oui, sans payer ; mais en payant.
Petit-Jean
En payant !
Arlequin
Cela se fait partout.
Air : En quatre mots.
Petit-Jean
Si Petit-Jean, Comme ailleurs exigeant, Ici voulait à prix d'argent Se montrer indulgent, Que de gens de toute sorte Achèteraient à la porte Monsieur Petit-Jean ! Que de laids, Que de sots enrichis, Notés, tarés, honnis, Chez nous seraient admis ! Les honnêtes défunts, surpris, S'y croiraient à Paris. Excepté à ma porte.
Arlequin
Monsieur Petit-Jean, je vous fais mon compliment ; le trépas vous a changé, et c'est en bien.
Antoine
Il est drôle, ce vivant-là.
Laforest
Il est gai.
Arlequin
J'admire votre délicatesse ; mais il faut absolument que je parle à des gens de mérite qui sont là.
Petit-Jean
Lesquels ?
Arlequin
Lesquels, lesquels !
Laforest
Oh ! Il y a de l'ordre aux Champs-Élysées.
Petit-Jean
Certainement, il y en a... les arts et les sciences y sont divisés en départements, les départements en bureaux, qui sont conduits par ceux qui s'y entendent.
Arlequin
C'est fort bien fait à vous.
Air : Cet arbre apporté de Provence.
Petit-Jean
Phidias est pour la sculpture, Pour la peinture le Titien. Vitruve pour l'architecture, Pour la médecine Galien ; De la sublime tragédie Corneille a le gouvernement, Et de la haute comédie Molière a le département. D'aprés cela,
Arlequin
Molière ! C'est justement l'homme qu'il me faut.
Antoine
Eh bien ! Tenez, voilà sa servante.
Air : V des Visitandines.
Arlequin
Autrefois ces bonnes servantes En cotte rouge, en gros habit, Plus naturelles qu'élégantes, De leurs rôles gardaient l'esprit ; Aujourd'hui ce sont des princesses En gaze, en pouf, en plume, en fleurs ; Ces soubrettes de cent couleurs Sont mieux mises que leurs maîtresses. Sa servante ! À la bonne heure ; du moins elle est reconnaissable celle-là, et voilà comme il nous les faudrait.
Laforest
Mieux mises que leurs maîtresses !
Air : Com' v'là qu'est fait.
Arlequin
Certaine actrice intéressante, Évitant ces travers nouveaux, Avec Molière était servante, Et soubrette avec Marivaux. C'était d'une finesse extrême ; C'était gai, pur, touchant, poli ; C'était la nature elle-même ; En un mot c'était accompli : C'était joli ! c'était joli ! Nous avons par-ci par-là des exceptions.
Laforest
Eh mais, vous me rappelez le nom d'une personne qui est arrivée ces jours derniers et que Molière a embrassée avec bien du plaisir.
Arlequin
Ne me parlez pas de cela ; vous ne vous réjouissez ici que quand on s'afflige chez nous. Celle-là nous la regretterons longtemps.
Laforest
D'après ce que Molière en dit, elle aurait dû donner l'exemple aux autres.
Arlequin
Oh, les autres ! C'est un parti pris : malgré cela il faut leur rendre justice ; elles ne se mettent pas encore à la romaine.
Laforest
À la romaine ?
Air : V de la famille extravagante.
Arlequin
Cette beauté riche d'attraits, C'est Faustine, ou bien Octavie ; Cette autre nous cache ses traits Sous le voile de Virginie. Ce goût romain est fort joli ; Ces noms sont remplis de noblesse : Mais il est rare, à Tivoli, De rencontrer une Lucrèce. C'est la nouvelle parure de nos dames françaises, dans nos spectacles, dans nos salons, dans nos promenades.
Laforest
C'est singulier !
Petit-Jean
Ça doit bien amuser les hommes.
Antoine
Et surtout les maris.
Arlequin
Oh ! Il y a aussi des hommes qui se mettent bien.
Petit-Jean
À la romaine ?
Même air.
Arlequin
À ces antiques vêtements Si la mode a soumis nos belles, Nous avons des Français charmants Qui ne sont pas moins Romains qu'elles. Que de Titus en cheveux noirs, A jambe fine et bien tournée, Pourraient se dire tous les soirs. D'honneur, j'ai perdu ma journée !
Laforest
Ah ça ! Dites-donc ; j'en reviens aux femmes, moi. J'ai vu quelquefois des statues de femmes romaines ; il me semble qu'elles étaient un peu...
Arlequin
De ce côté-là, le costume est bien imité.
Petit-Jean
C'est drôle ça !
Antoine
Morgué, je suis fâché d'être mort ; j'en verrais quelques unes à Auteuil.
Laforest
Ah ! Mon Dieu, mon Dieu ! De mon temps il n'en était pas ainsi.
Arlequin
Je le crois.
Air : Daignez m'épargner le reste.
Laforest
Autrefois, découvrir son bras Eût été chose ridicule ; Aujourd'hui bien d'autres appas Aux yeux sont offerts sans scrupule. Ah ! croyez-moi, sexe imprudent, Craignez un costume trop leste ; Dans vos attraits tout est piquant : Qu'on en voie un peu ; mais pourtant Laissez deviner le reste.
Arlequin
Tenez, ne critiquez pas cette mode ; elle est fort agréable, et je vois des femmes à qui cela va très bien.
Air : Ça n' se peut pas.
Petit-Jean
Pourquoi d'une mode nouvelle Vouloir emprunter le secours ? Une Française est toujours belle, Les grâces la parent toujours ; Vêtements grecs ou d'Italie Peuvent dessiner ses appas ; Mais pour la rendre plus jolie, Ça n'se peut pas (bis.) C'est possible, mais enfin.
Laforest
Et dites-moi, je vous prie....
Arlequin
Dites-moi plutôt, vous, si je puis parler à votre maître.
Laforest
Pour quelle affaire ?
Arlequin
Pour une affaire qui lui plaira ; car elle intéresse son ami Racine.
Petit-Jean
Racine ! Que ne vous adressez-vous à lui-même.
Arlequin
Non pas.... Il faut qu'il n'en sache rien.
Laforest
En ce cas je vais vous chercher Molière.
Antoine
Et moi, je vais vous envoyer Boileau ; il est aussi l'ami de Racine ; et puis, il sera bien aise de vous voir : vous avez le petit coup de patte ; vous lui ferez peut-être passer sa mauvaise humeur.
Petit-Jean
Est-ce que ça le tient toujours ?
Ils sortent.
Antoine
Toujours.
Scène 4
Arlequin, Petit-Jean
Arlequin
Comment !... Est-ce qu'on a de l'humeur dans ce pays-ci ?
Petit-Jean
Oh ! C'est qu'hier il est arrivé un tas de livres nouveaux, des romans, des satyres, des tragédies, des drames.... Le ballot était gros, gros.... et c'était lourd.... ah mon Dieu, comme c'était lourd !
Arlequin
Je m'en doute.
Petit-Jean
Quand Boileau a vu tout ce fouillis, qu'il a essayé d'en lire quelques pages ; ah ! mon ami, si vous aviez vu comme il était en colère !... Il jetait ce livre-ci, il déchirait celui-là.... Il frappait du pied, il grinçait les dents.... Du noir sans intérêt, s'écriait il ; de la farce sans gaieté, du fiel sans esprit ! S'il y avait du style, s'il y avait des vers.... si du moins cela était français !
Arlequin
Ah bien oui, français ! On lui en donnera du français.
Petit-Jean
Vous n'avez donc plus de critiques chez vous ?
Arlequin
Des critiques ! On en fait, on en crie, on en affiche, il en pleut.
Petit-Jean
Oui ! Mais je dis, de ces gens qui ont du goût, qui régentent les autres, comme faisait Boileau dans son temps.
Air : De la Béquille.
Même air.
Arlequin
Plus d'un censeur nouveau Dont la science est nulle, En croyant de Boileau Manier la férule, Veut sur le ridicule Frapper un coup certain ; Il n'a que la férule D'un frère ignorantin. Privé du sentiment Que donne la nature L'un vous dit gravement, À quoi sert la peinture ? Mon cher docteur, sans doute, Vous prêchez bien d'ailleurs ; Mais quand on n'y voit goutte, Juge-t-on des couleurs ? Oh ! Nous en avons de reste ; et ce n'est pas la méchanceté qui leur manque.
Petit-Jean
Paix ! Voici Boileau ; il a encore l'air fàché.
Arlequin
C'est ce qui me paraît.
Scène 5
Boileau, Arlequin, Petit-Jean
Air : De la Soirée orageuse.
Boileau
J'avais proscrit les Chapelains, Les Linières, les Bonne-Corse, Et les Pradons et les Cotins, Tous écrivains de même force ; Et cent modernes avortons Au goût ne font pas moins d'outrages ; Ce ne sont plus les mêmes noms, Mais ce sont les mêmes ouvrages.
Arlequin
Je n'ose pas l'aborder.
Boileau
Eh bien ! Qu'est-ce encore ? Un paquet comme celui d'hier ?
Air : Biribi.
Petit-Jean
Ces brochures Obscures, Et ces petits pamphlets A sifflets ; Ces gazettes Fluettes ; Ces énormes romans Endormants, Loin du temple de Mémoire Dans le fleuve d'Oubli, Biribi, Iront boire (bis). Oh non, monsieur : cela vous met trop en colère.
Boileau
Tant mieux ! Je n'en veux plus voir.
Petit-Jean
Pour cette fois, ce n'est pas un paquet ; c'est monsieur qui désire vous parler.
Arlequin
Je ne m'approche de vous qu'en tremblant. Vous n'aimez ni les quolibets, ni les calembours, dont, en ma qualité d'Arlequin, je fais quelquefois mon profit. D'ailleurs vous me paraissez en train de gronder ; vous avez du noir dans l'esprit.
Air : Le petit mot, etc.
Boileau
Pour châtier l'ambition Des auteurs à prétention Je garde la satyre : Vos traits promettent la gaieté, Même un peu de malignité ; Je juge sans sévérité Les gens qui me font rire. Rassurez-vous.
Arlequin
Je vous reconnais là. Le petit V n'oubliera jamais ce que vous avez dit de lui dans votre Art poétique ; aussi, mes camarades et moi, nous espérons que vous voudrez bien nous protéger auprès de Molière, auquel nous avons une grâce à demander.
Boileau
Une grâce ! Nous verrons cela. Au surplus, le voici.
Arlequin
Molière ! sa figure m'intimide.... Comme un autre Sosie, préparons mon discours.
Scène 6
Boileau, Molière, Arlequin
Boileau
Eh bien ! Mon ami, je te vois un peu déridé ; aurais-tu trouvé dans ce fatras d'hier quelque chose de moins mauvais ?
Air : V de l'Afficheur.
Ritournelle, pendant laquelle Arlequin fait les lazzis de Sosie dans Amphytrion. Molière se retourne et voit les lazzis d'Arlequin.
Molière
Elle a noué passablement Certaine Intrigue épistolaire ; Assez fidèle à l'Inconstant, De Philinte elle devint fière ; Puis écoutant, pour s'amuser, Plus d'un amant sans caractère, Elle a fini par épouser Un vieux célibataire. Non ; mais pourquoi serais-je toujours sombre ? Thalie est encore la moins maltraitée des Muses, et je lui sais par-ci par-là quelques bonnes fortunes.
Molière
Mais quelle est donc cette figure grotesque ? Elle a l'air d'un enfant de la Balle.
Ritournelle et des lazzis.
Même air.
Arlequin
Là-bas quelquefois afficheur, Quelquefois aussi journaliste, Gourmand, taquin, Joseph, tailleur ; Mais le plus souvent parodiste, Je suis du V ici Le Mercure extraordinaire.
Molière
Du V !... Mon ami, Redites votre affaire.
Arlequin
Ça n'est pas aisé.
Molière
Encore faut-il bien que je sache ce que vous voulez de moi.
Air : Souvent je voyais sous l'ormeau.
Arlequin
Par mon Spectacle député, Je mets en vous ma confiance ; Nous avons si peu de gaieté, Que sur vous nous avons compté ; Ne trompez pas notre espérance. De la Seine quittant les bords. Je viens, à travers les ténèbres, Vous demander d'illustres morts, À défaut de vivants célèbres.
Molière
Ce que vous demandez là...
Boileau
Quand on pourrait vous les accorder, quel parti voudriez-vous tirer de leurs personnes ? Les faire mourir d'ennui une seconde fois ? Non, non, cela est impossible. On ne sort pas d'ici.
Même air.
Arlequin
Messieurs des Champs-Elysiens, Vous êtes trop inexorables ; Quand nous réclamons des soutiens, Vous retenez dans vos liens Tous les beaux esprits, vos semblables. Vos voisins, messieurs des Enfers, Moins avares et plus traitables, Ont, sur nos théâtres divers, Déchaîné des millions de diables.
Molière
Son observation est assez juste ; et je crois, mon ami, que nous pouvons l'écouter. Au fait.
Arlequin
Le fait !... Est que nous préparons quelque chose qui fera plaisir à Racine....
Molière
Plaisir à Racine ! Vous êtes trop heureux, mon ami, si vous en avez trouvé l'occasion.
Boileau
Quel écrivain !
Molière
Quel génie !
Boileau
Vous n'en voyez pas chez vous comme celui-là, et vous n'en verrez plus guère.
Air : Je vous salue, ô végétaux !
Molière
Interprète du sentiment, À sa muse élégante et pure Racine prêta constamment Le langage de la nature. Aux grâces d'un style enchanteur Joignant un goût sûr et sévère, Il fut inspiré par son coeur ; Au coeur il saura toujours plaire.
Même air.
Boileau
Entre sa femme et ses enfants Il passa doucement sa vie ; Insensible aux traits des méchants, Jamais il ne connut l'envie. Plus encore que ses talents Une chose dans lui m'étonne ; Il faisait des vers excellents, Et ne les lisait à personne.
Scéne Vii
Laforest, Arlequin, Boileau, Molière Et Boileau, Molière, Antoine, Petit-Jean, Choeur
Laforest
Voyons s'il réussira.
Arlequin
Voilà pourquoi le V.
Boileau
Le V !.... Et qu'a de commun le petit V avec le grand Racine !
Arlequin
Rien du tout ; nous le sentons bien ; mais notre intention nous rend excusables.
Boileau
Que voulez vous dire, enfin ?
Arlequin
C'est précisément ce qui m'embarrasse. Il s'agit de Racine, et il ne s'agit pas de lui, et je ne voudrais pas qu'il sût de quoi il s'agit.
Boileau
Rien n'est moins clair que ce que vous dites.
Arlequin
Je le sais bien ; mais le point est délicat : je n'ose m'expliquer davantage ; et je voudrais trouver une comparaison plus hardie que moi.
Molière Et Boileau
Une comparaison ?
Arlequin
J'y suis. Imaginez-vous qu'un superbe rosier, l'honneur d'un parterre, a produit plusieurs petits rosiers, et que l'un de ces petits rosiers languit et se dessèche.
Molière
Parlez, mon ami, parlez ; vous m'intéressez.
Air : Après tout pour s'exprimer bien.
Arlequin
Faute des soins du jardinier, Faute d'une abondante pluie, Un enfant mouille le rosier De l'eau dont sa cruche est remplie, Pour rendre à la fleur qui pâlit Sa couleur fraîche et purpurine. À peine ce peu d'eau suffit (bis) ; Mais il rafraîchit sa racine.
Antoine
Il s'entend en jardinage, ce petit moricaud-là.
Molière
Je vous comprends, mon ami ; et je suis bien touché de votre respect pour cet auteur inimitable.
Même air.
Arlequin
Sans doute un si faible tribut N'ajoutera rien à sa gloire ; Mais aussi notre unique but Était d'honorer sa mémoire. Ah ! dans nos coeurs reconnaissants Rendons lui d'éternels hommages ; Et pour aimer ses descendants, Relisons souvent ses ouvrages.
Boileau
Et comment les dépositaires des chef-d'oeuvres de ce grand homme restent-ils dans l'inaction ?
Arlequin
Ah ! Ah !.... Ils ne logent plus ensemble ; ils sont dispersés.
Air : Eveillez-vous, belle endormie.
Molière
Dans cette circonstance auguste, Faite pour les intéresser, Ils devaient autour de son buste Se réunir et s'embrasser. Dispersés ! Je ne demande pas quels sont les motifs qui les séparent ; mais au nom de Racine.
Petit-Jean
Sûrement qu'ils le devaient.
Arlequin
Oh ! Je connais leur bonne volonté ; certainement cela viendra : mais en attendant, comme nous sommes tous enfants d'Apollon.....
Air : V de l'Ile des femmes.
Boileau
Vous prétendez, apparemment, Que tous les artistes sont frères. Je vous entends, mon petit bon-homme.
Arlequin
Le V est un enfant Qui pourrait croire à ces chimères ; Mais quoiqu'il n'ait pas en talents L'éclat dont le grand genre brille, Si l'amitié fait les parents, Il doit être de la famille.
Boileau
Très petit cousin.... de bien loin.
On cite le nom de la pièce qu'on joue après, ou Santeuil, ou Scarron, ou Piron, etc.
Molière
Boileau, je t'en prie, ménage-le ; son zèle me plaît. Mon ami, vous allez me suivre. Je vous présenterai à Piron, Favart, Santeuil, Dufresny, Scarron, Rousseau et autres, qui, tour-à-tour, iront seconder vos efforts. Ce soir vous emmènerez...
Petit-Jean
Vous êtes venu à bout de votre projet : j'en suis bien aise.
Laforest
Moi de même.
Boileau
Fort bien ; mais ces hommes célèbres, où les logerez-vous ? Dans votre rue de Chartres ?
Arlequin
Pourquoi pas ?
Boileau
Monsieur, quand il s'agit des grands hommes qui ont illustré l'art dramatique, ils ne peuvent être honorés que dans le temple de Thalie ou de Melpomène.
Air : Mais quel art.
Antoine, Petit-Jean, Laforest, répètent les quatre derniers vers.
Arlequin
Je vous ai dit que leurs prêtres, Divisés par le hasard, Laissaient de tous nos grands maîtres L'anniversaire en retard. Il faut donc faire mémoire Des talents qui ne sont plus, Dans le petit oratoire Des desservants de Momus.
Même air.
Il chante un petit motet.
Antoine
C'est là que le V, En petit enfant de choeur, Sur un ton simple et facile, Suit les élans de son coeur ; Et qu'avec sa voix rustique Qu'accompagne un flageolet, Aux dieux de l'art dramatique
Choeur
Et qu'avec sa voix rustique, etc.
Même air.
Molière
Avec sa taille enfantine Il n'est pas en son pouvoir D'élever jusqu'à Racine Un riche et noble encensoir ; Mais pour lui rendre un hommage Avoué par les neuf soeurs, Au devant de son image Qu'il jette, en riant, des fleurs.
Choeur
Mais pour lui rendre un hommage, etc.
Laforest
Prenez pour votre devise Malice et gaieté sans fiel, Raison, décence et franchise, Surtout soyez naturel.
Molière
Elle s'y entend, Laforest.
Arlequin
Quand de la trouver savante Mon maître lui fait l'honneur, Jugez si de sa servante Je suis l'humble serviteur.
Boileau
Des auteurs qu'il vous faut prendre Hâtez-vous de profiter ; Chaque soir songez à rendre Ceux qu'on pourra vous prêter.
Petit-Jean
Moi j'exigerais un gage Avant de les lui prêter ! Il a, d'après son langage, Trop besoin de les garder.
Arlequin
Si l'on trouve que nous sommes Bien imprudents, bien hardis ; Si l'on dit que les grands hommes Chez nous deviennent petits, Je dirai, pour nous défendre, Chez les Ombres je les prends ; Vous ne devez vous attendre Qu'à des ombres de talents.