Huit Jours à la Campagne
Scène 1
Georges Rigal, Maman Perrier
Maman Perrier arrive lentement du jardin elle est vieille, petite, droite, maigre, soupçonneuse.
Maman Perrier ne répond pas.
Georges Rigal
Pas de sonnette ! C'est bien campagne ! On entre comme chez soi... Personne !... Charmant... Quelqu'un, s'il vous plaît ? Bonjour, Madame. C'est bien ici la maison de Monsieur Maurice Perrier ?
Maman Perrier
Non, Monsieur.
Georges Rigal
Pardon, Madame. Je croyais.
Maman Perrier
C'est la mienne.
Il va s'éloigner.
Georges Rigal
On m'avait dit, dans le village, que c'était la maison de Monsieur Maurice Perrier.
Maman Perrier
Elle sera peut-être à Maurice, quand je serai morte, mais, pour le moment, elle est à moi.
Georges Rigal
Ah ! Elle est à vous... Bien, Madame.
Maman Perrier
Et moi, je suis la grand' mère de Maurice.
Georges Rigal
Oh ! Madame !... Je voulais dire : c'est bien ici, chez sa grand-mère, que demeure Monsieur Maurice Perrier ?
Maman Perrier
Oui, Monsieur, il y demeure, pendant ses vacances. Et il n'est pas près d'avoir un domicile à lui.
Georges Rigal
Moi, je suis Georges Rigal.
Maman Perrier
Plaît-il ?
Georges Rigal
L'ami de Maurice.
Maman Perrier
Quel ami ?
Georges Rigal
Celui que vous attendez.
Maman Perrier
Nous n'attendons personne.
Georges Rigal
N'auriez-vous point reçu ma lettre ?
Maman Perrier
Votre lettre ?
Georges Rigal
Celle que je vous ai écrite hier, de Paris.
Maman Perrier
Vous m'avez écrit une lettre à moi ?
Georges Rigal
Non, Madame, à Maurice.
Elle entre à la maison.
Maman Perrier
Je ne m'occupe pas des lettres de Maurice ; c'est possible qu'il ait reçu quelque chose ; je vais demander.
Scène 2
Georges Rigal
Georges Rigal
Quel type remarquable de vieille paysanne Naturelle, point gâtée par les usages du monde. Je croyais qu'on était prévenu, mais tant mieux! j'arrive à l'improviste. Je ne dérange personne, c'est plus drôle. Il renifle. Ça sent l'herbe à plein nez! Oh! la coquette maison! Il ne lui manque qu'un peu de mousse, de lierre. Mon rêve pour mes vieux jours !
Scène 3
Maman Perrier, Georges Rigal, Madame Perrier
Elle amène Madame Perrier.
Maman Perrier
Voilà ma bru.
Georges Rigal
Madame, je suis enchanté de faire votre connaissance. C'est bien à la mère de Maurice Perrier que j'ai l'honneur...
Madame Perrier
Oui, Monsieur.
Maman Perrier
Je vous le dis.
Madame Perrier
Nous avons reçu, en effet, Monsieur, cette lettre pour Maurice.
Georges Rigal
C'est la mienne, madame je reconnais mon écriture, l'enveloppe et le timbre. j'annonçais dans cette lettre mon arrivée.
Madame Perrier
Maurice est sorti ce matin, avant le passage du facteur. Il n'a donc point lu votre lettre, et je ne l'ai pas décachetée je l'avais mise dans ma poche. Tenez, Monsieur.
Georges Rigal
Vous pouvez la lire, Madame.
Madame Perrier
C'est inutile, monsieur, puisque vous voilà.
Il pose sa valise sur le banc, ouvre la lettre et lit
Georges Rigal
Elle ne renferme aucun secret, Madame ; j'écrivais à Maurice. « Cher ami, mon congé m'est accordé. Il y a si longtemps que tu me retiens et que je te promets ces huit jours.
Maman Perrier
Huit jours.
Madame Perrier
Huit jours.
Il continue de lire la lettre.
Georges Rigal
J'ai mis huit jours, pour mettre un chiffre, mais je resterai autant que je voudrai, autant que Maurice voudra, autant que vous voudrez, Mesdames. « J'arriverai demain matin jeudi, (c'est aujourd'hui, vous voyez si je suis exact !) par le premier train ; je me fais une joie de bavarder avec toi et de connaître enfin Madame ta mère et Mademoiselle ta soeur. »
Maman Perrier
Et la grand' mère, on n'en parle pas ?
Georges Rigal
Oh ! Madame.
Maman Perrier
Elle ne compte plus
Georges Rigal
Pouvez-vous dire, Madame ?
Maman Perrier
Maurice, je parie, m'a déjà donnée à tuer.
Georges Rigal
Non, madame.
Maman Perrier
Ça ne m'étonnerait pas de lui. Vous ne saviez peut-être pas seulement que j'existe ?
Georges Rigal
Oh madame, je sais. je sais de quelle affection Maurice vous aime. Je vous ai oubliée par étourderie. Excusez-moi.
Madame Perrier
D'ailleurs, à quoi ça sert d'écrire des longues lettres qui n'en finissent plus, quand on va se voir ?
Silence.
Il met la lettre dans son portefeuille et laisse tomber une dépêche.
Georges Rigal
N'est-ce pas, Madame ? Vous avez bien raison. Je reprends donc ma lettre.
Madame Perrier
Vous laissez tomber quelque chose.
Il ramasse la dépêche.
Il la met dans son indicateur.
Georges Rigal
Merci, Madame, ce n'est qu'une vieille dépêche bonne à déchirer.
Elle désigne la porte de la maison.
Madame Perrier
Comme je suis ennuyée que Maurice soit sorti ! Mais cela ne fait rien, Monsieur, donnez-vous la peine.
Georges Rigal
Rentrera-t-il bientôt, Madame ?
Madame Perrier
Ah oui ! Sans doute.
Maman Perrier
Est-ce qu'on sait, avec lui ?
Madame Perrier
J'espère qu'il ne tardera pas. C'est un fait exprès. Maurice ne sort jamais le matin. Et, pour une fois que vous venez, il s'en va. Il doit courir par les champs. Voulez-vous qu'on le cherche ?
Georges Rigal
J'attendrai un peu, en votre aimable compagnie, Mesdames ; et s'il tarde trop, j'irai au devant de lui cela me promènera, je verrai votre pays, qui m'a paru très joli, mesdames, sans flatterie.
Maman Perrier
Il est joli comme tous les pays.
Georges Rigal
Madame, j'ai beaucoup voyagé et j'en ai rarement vu de plus plaisant.
Madame Perrier
Il faudrait le juger par un beau soleil. Ce temps gris le désavantage ; il a même plu cette nuit, dites, maman.
Maman Perrier
Il n'a pas plu assez.
Madame Perrier
Qu'est-ce qu'il vous faut ?
Maman Perrier
Il me faut de la pluie. Je n'appelle pas ça pleuvoir. Le jardin meurt de soif. Après une sécheresse de trois mois, cette petite ondée lui mouille à peine la peau.
Georges Rigal
C'est étonnant, Madame, car il a plu très fort jusqu'à notre arrivée en gare. Je craignais même de recevoir l'averse sur le dos.
Maman Perrier
Les pays d'où vous venez ont de la chance. Tout pour les autres, rien pour nous.
Georges Rigal
Votre tour viendra, Madame ; après le beau temps, la pluie.
Madame Perrier
Mais, j'y songe, personne ne vous attendait à la gare.
Georges Rigal
Il y avait le chef de gare, et puis c'est si proche. D'ailleurs, quoi de plus agréable que ce voyage ? On s'endort à Paris, on se réveille dans un pays inconnu, à une heure matinale. On est seul, libre. On a laissé là-bas les soucis quotidiens. On se croit une vie nouvelle et l'on se sent fier de se lever avec le soleil.
Maman Perrier
Il est frais, le soleil, aujourd'hui.
Georges Rigal
Oh ! Madame, qu'importe un nuage de plus ou de moins à la campagne ?
Madame Perrier
Je ne vous ai même pas entendu ouvrir la grille.
Georges Rigal
En effet, comme c'est nature ! Il n'y a pas de sonnette à votre grille.
Maman Perrier
Si fait, il y en a une, elle est chez le serrurier.
Madame Perrier
Il ne finit plus de la réparer.
Maman Perrier
Sans moi, le monsieur prenait racine dehors j'étais dans le jardin je désherbais les carottes ; j'entends appeler je lève la tête et qu'est-ce que je vois ? Je vois le monsieur planté là, avec son colis.
Georges Rigal
Ah ! J'ai dû vous surprendre.
Maman Perrier
Oui.
Il rit tout seul.
Georges Rigal
C'est bien plus drôle.
Madame Perrier
Et ce Maurice qui ne revient pas ! Entrez donc vous reposer, Monsieur, vous asseoir.
Georges Rigal
Oh ! Merci, Madame, je ne suis pas fatigué.
Maman Perrier
Monsieur s'est assis tout son content dans le train.
Madame Perrier
Mais il a peut-être besoin de se passer de l'eau sur la figure ?
Fausse entrée,
Georges Rigal
Volontiers, Madame, quoique à la campagne.
Maman Perrier
Alors, Monsieur déjeune ?
Madame Perrier
Naturellement. Croyez-vous qu'il aura fait cinquante lieues pour nous dire bonjour et repartir sans prendre quelque chose ?
Georges Rigal
Madame, vous êtes mille fois trop obligeante. Surtout, que je ne vous dérange pas !
Madame Perrier
Et quand vous nous dérangeriez
Maman Perrier
Sommes-nous des sauvages ?
Madame Perrier
Mais, vous savez, il y aura ce qu'il y aura.
Georges Rigal
Et que faudrait-il de plus, Madame ? Je me régalerai d'oeufs à la coque et de fromage à la crème.
Maman Perrier
Si vous comptez là-dessus, mon pauvre monsieur, vous vous brosserez le ventre ; il ne suffit pas de dire : Amen ! Pour qu'une poule ponde et que le lait se mette à cailler.
Georges Rigal
J'ai bon appétit, je mangerai de la viande ; elle doit être de première qualité dans cette contrée ; j'ai vu, par vos prairies, des troupeaux de boeufs magnifiques.
Maman Perrier
Oui, mais on ne les tient pas, et, d'ailleurs, les boeufs magnifiques, comme vous dites, on les envoie à Paris. Notre boucher ne garde que les vieilles vaches, et encore il ne tue que le samedi ; nous aurons de la veine s'il lui reste un morceau présentable.
Georges Rigal
Ne vous tourmentez pas, je vous prie. À la fortune du pot ! Maurice m'a tant parlé de vous que je m'imagine déjà être de la famille.
Maman Perrier
C'est curieux, il ne nous parle jamais de vous.
Madame Perrier
Oh ! Si maman.
Maman Perrier
Non, non.
Madame Perrier
Si, quelquefois. Monsieur étudie sa médecine, comme Maurice.
Georges Rigal
C'est-à-dire, Madame, que je suis plutôt clerc de notaire. Oh ! Cela se vaut, nous avons fait les mêmes classes. J'ai connu Maurice au Lycée Charlemagne je l'ai perdu de vue, puis je l'ai retrouvé, un soir d'automne, à la musique du Luxembourg. Nous nous voyons fréquemment et nous nous aimons beaucoup.
Madame Perrier
Oui, oui, je me souviens.
Maman Perrier
Moi, je ne me souviens pas.
Madame Perrier
Vous vous rappelez, Maman, que Maurice nous disait.
Maman Perrier
Je ne me rappelle rien du tout. D'ailleurs, Maurice ne nous parle ni de ce monsieur, ni d'un autre il ne desserre pas les dents.
Madame Perrier
Il est de sa nature peu bavard et il n'a guère de distractions dans ce pays. Mais ses études nous coûtent si cher qu'il nous est impossible de le faire voyager pendant ses vacances.
Georges Rigal
Madame, je vous assure que Maurice ne s'ennuie pas auprès de vous.
Maman Perrier
Il ne manquerait plus que ça.
À Maman Perrier.
Georges Rigal
Il me disait en m'invitant : « Tu verras comme on s'amuse chez moi. » Chez vous, madame. « D'abord, nous parcourrons nos propriétés. »
Maman Perrier
Ses propriétés !
Georges Rigal
Les vôtres, bien entendu, Madame.
Maman Perrier
Quelles propriétés ? Cette bicoque et deux ou trois mouchoirs de terre autour ? J'ai soixante-sept ans, Monsieur !
Georges Rigal
Vous ne les paraissez pas, madame.
Maman Perrier
Oh ! Mon âge ne me fait pas honte ne devient pas vieille qui veut ! J'ai soixante-sept ans sonnés, Monsieur, j'ai toujours vécu de mon travail et je travaille encore pour n'être à la charge de personne et pour reculer le plus possible l'époque où les gaspillages de Maurice nous mettront sur la paille. Si monsieur se croit chez des gens riches, il s'abuse.
Georges Rigal
Madame, je me crois chez de braves gens et ça me suffit.
Georges s'incline.
Maman Perrier
Maurice est un vantard et un orgueilleux. La mort de son père a été un grand malheur. Ses propriétés ! Il en a, de l'aplomb !
Georges Rigal
Il n'a fait qu'exagérer un peu, et c'est bien naturel. Nous sommes tous fiers de notre village et moi-même, qui suis né à Paris, je m'en vante mais calmez-vous, Madame, il ne me faut pas tant de terrain à parcourir au contraire, je déteste la marche, j'ai horreur de la chasse.
Maman Perrier
Ça se trouve bien, toutes les chasses du pays sont gardées.
Georges Rigal
Je me contenterai d'aller m'asseoir avec une ligne au bord de la rivière.
Madame Perrier
C'est une belle promenade.
Maman Perrier
Oui, il y a une trotte.
Georges Rigal
Elle est loin, la rivière ?
Madame Perrier
Oh ! Tout près.
Maman Perrier
Tout près, à neuf kilomètres.
Marie Perrier entre par la grille.
Georges Rigal
Je n'en aura, Madame, que plus de plaisir à m'asseoir.
Scène 4
Madame Perrier, Georges Rigal, Maman Perrier, Marie
Madame Perrier
Voici ma fille, Monsieur, qui revient de chez l'institutrice.
Georges Rigal
Mademoiselle, Mademoiselle... Marie, n'est-ce pas?
Maman Perrier
Qu'est-ce que tu attends ? Monsieur t'interroge, réponds, au lieu de te cacher derrière mes jupes.
Marie
Oui, grand'mère ; oui, monsieur.
Maman Perrier
Oui, quoi ? Monsieur te demande si tu t'appelles Marie. T'appelles-tu Marie ou Jacquotte ?
Marie
Marie.
Georges Rigal
Je le savais, mademoiselle, je vous connaissais par votre petit nom. Mon ami Maurice ne fait que me parler de vous.
Madame Perrier
Tu ne l'as pas aperçu, ton frère ?
Marie
Non, Maman.
Madame Perrier
Où diable peut-il être ?
Marie
Je n'en sais rien, je rentre tout droit de l'école.
Georges Rigal
Vous terminerez prochainement vos études, mademoiselle ; ça manque de charme, hein ?
Marie
J'aime mieux aller chez Mademoiselle Moreau.
Madame Perrier
C'est son institutrice.
Marie
... Que de rester à la maison du matin au soir.
Georges Rigal
Je vous comprends, Mademoiselle.
Madame Perrier
Elle dit ça, parce qu'à la maison elle aide au ménage.
Maman Perrier
Et Mademoiselle trouve que c'est dur.
Marie
Dame on me fait laver les assiettes.
Maman Perrier
Et ça gâte tes mains fines. Ne faut-il pas que tu travailles comme tout le monde ? Te figures-tu, toi aussi, comme le monsieur, que nous sommes riches et qu'on te donnera une dot ?
Marie
Je n'en ai pas besoin.
Maman Perrier
Oui-da On t'épousera pour tes beaux yeux ?
Marie
D'abord, moi, je ne me marierai jamais.
Georges Rigal
Oh ! Mademoiselle ! Ce serait un crime.
Maman Perrier
Tu feras comme les autres, petite prétentieuse ! Tu te marieras si tu peux, si on te demande.
Georges Rigal
Oh ! Madame ! Il ne tiendra qu'à elle.
Maman Perrier
Je te conseille de te fourrer en tête des idées saugrenues ; fais-moi plutôt le plaisir d'aller dans ta chambre et de commencer tes devoirs.
Georges Rigal
Madame, je réclame pour elle un jour de congé, en mon honneur.
Elle rentre à la maison et s'arrête sur la troisième marche de l'escalier, d'où elle domine.
Maman Perrier
Ça n'en vaut pas la peine, allez ! Si je vous prenais au mot, vous seriez vite embarrassé d'elle.
Georges Rigal
Je proteste, Madame, je proteste ; n'en croyez rien, mademoiselle.
Madame Perrier
Écoute, petite, va faire tes devoirs, et si tu es sage, je te donnerai la permission de l'après-midi allons, va, moi je m'occuperai du déjeuner. Entrez-vous, Monsieur ?
Georges Rigal
Oh ! Merci, Madame réflexion faite, je préfère attendre... Maurice dehors, respirer l'air pur.
Maman Perrier
Monsieur n'est pas venu pour étouffer dans les maisons.
Georges Rigal
Je ferai le tour du jardin.
Maman Perrier
Ce ne sera pas long.
Georges Rigal
Ensuite j'irai, en me promenant, à la recherche de Maurice.
Madame Perrier
Vous le rencontrerez sans doute par là.
Georges Rigal
Par là ?
Madame Perrier
Oui, à droite, du côté du château.
Georges Rigal
Bien ; merci, Madame.
Maman Perrier
Ou par là.
Georges Rigal
Par là ?
Madame Perrier
Oui, à gauche, du côté du moulin.
Georges Rigal
Bien ; merci, Madame.
Maman Perrier
Oh vous le trouverez ; il n'est pas perdu.
Madame Perrier
À tout à l'heure, monsieur ; vous permettez ?
Les trois dames rentrent.
Georges Rigal
Faites, mesdames.
Scène 5
Georges Rigal
Il pousse un fort soupir et s'assied sur la chaise de fer.
Il regarde la maison.
Il tire son indicateur de sa poche et, le dos tourné la maison, il le feuillette.
Georges Rigal
Faites donc, mesdames, vous êtes chez vous - et je ne peux pas en dire autant. Quelle cordialité ! On dirait presque que je les gêne ! Ah mesdames, je n'ai pas la prétention d'avoir le flair d'un chien, mais à la manière dont vous m'avez reçu, je devine que vous êtes de première forcée au jeu de quilles. Ce sera folâtre huit jours dans votre société. Heureusement, j'ai eu la précaution d'apporter l'indicateur, le plus récréatif de tous les livres, et le plus nécessaire quand on ne se propose pas de moisir dans une villégiature. Huit jours ici ! La vénérable grand'mère a raison c'est un farceur, mon ami Maurice. Depuis quatre ou cinq ans, il me tanne pour que j'aille le voir à sa campagne « Viens, viens donc, me dit-il, c'est à deux pas, (des pas de cent kilomètres chacun ) je te présenterai à ma chère famille qui te recevra comme mon frère, à ma bonne vieille grand'mère, à ma mère qui est la meilleure des femmes et à ma gentille petite soeur. » Cinq années de suite, je refuse énergiquement. J'invente des prétextes stupides qui, d'ailleurs, (j'aurais dû le remarquer,) prennent tous ; à la fin, brusquement, par caprice, comme personne n'y pense plus, je me décide, je m'annonce, je passe en wagon une mauvaise nuit, coûteuse, car j'ai pris une première pour avoir l'air chic, en tombant du train dans les bras de mes futurs amis, et j'arrive. Il n'y a pas un chat à la gare, et Maurice n'est même pas chez lui : Il n'y est pas, mais la bonne vieille grand'mère y est elle y est la meilleure des mères ; elle y est la gentille soeur. Pauvre petite ! Au fond, elle l'est peut-être, gentille, mais il faudrait du temps pour le savoir, et je crois que je n'aurai pas le temps.
Scène 6
Georges Rigal, Marie
Marie sort de la cuisine et vient à lui ; il se lève.
Georges Rigal
Mademoiselle.
Marie
Monsieur, c'est ma grand'mère qui m'envoie vous demander lequel vous aimez mieux, le pain rassis ou le pain frais ?
Georges Rigal
Votre grand'mère, mademoiselle ? Elle est d'une prévenance. Je n'ai pas peur du pain frais.
Marie
Il n'y a que du pain rassis à la maison.
Georges Rigal
Justement, je le préfère.
Marie
Mais le boulanger est au bout de la rue.
Georges Rigal
Voulez-vous que j'y aille, Mademoiselle ?
Marie
Oh ! Monsieur !
Silence de Marie.
Silence de Marie.
Georges Rigal
Je plaisante, Mademoiselle ; à la campagne, j'aime tous les pains ; je mangerais du pain de chènevis ; je suis si heureux de voir des arbres et des champs, de voir Maurice et de vous voir, Mademoiselle. Maurice a une soeur charmante, Mademoiselle. Je me permets de dire que j'ai pour elle, depuis longtemps déjà, une vive sympathie. C'est singulier, Mademoiselle, je trouve que vous avez quelque chose de votre grand'mère.
Marie
Moi ?
Georges Rigal
Oui, là, au bas du visage.
Marie
Je ne suis pas aussi vieille.
Georges Rigal
Je m'en doutais, Mademoiselle ; vous avez même une dizaine d'années de moins que Maurice. Vous avez seize ou dix-sept ans, plutôt seize.
Marie
Je les aurai à la Saint-Martin.
Georges Rigal
À la Saint-Martin, c'est parfait. Vous voyez que Maurice me tient au courant ; je sais aussi que vous vous entendez fort bien avec lui.
Marie
Des fois il me taquine.
Georges Rigal
Oh ! Le vilain ! Mais vous avez bon caractère ?
Marie
Je ne sais pas.
Georges Rigal
Moi je le sais, Maurice me l'a dit.
Marie
Il n'en sait rien il ne me voit presque jamais.
Georges Rigal
Sans doute, Mademoiselle. Cependant il ne connaît pas sa soeur que de réputation. Il passe ses congés avec vous. Il fait de vous sa camarade. Quand il s'occupe de photographie, par exemple, vous l'aidez.
Marie
Il n'y a pas de danger qu'il me laisse toucher à ses affaires. Il est bien trop regardant.
Georges Rigal
Vous vous promenez ensemble, vous faites de la bicyclette ?
Marie
Oh non, Monsieur !
Georges Rigal
Je vous assure, Mademoiselle, qu'aujourd'hui les jeunes filles les mieux élevées, les jeunes filles du meilleur monde, roulent sur tous les chemins à bicyclette.
Marie
Il faut d'abord en avoir une.
Georges Rigal
C'est juste, Mademoiselle. Demandez-en une à votre généreuse grand'mère.
Marie
Elle me recevrait bien.
Georges Rigal
Et Maurice ? Il a peut-être des économies ; voulez-vous que j'en parle à Maurice ?
Marie
Oh ! Monsieur !
Georges Rigal
Oui ou non ?
Marie
Monsieur !
Georges Rigal
Je lui en parlerai. Qu'est-ce que je risque ? Je vous répète qu'il a une vraie tendresse pour sa soeur. D'ailleurs, ne vous comble-t-il pas de cadeaux à votre fête, à votre anniversaire ? Tenez, voulez-vous que je vous dise ce qu'il vous a envoyé la dernière fois ?
Marie
Le Beau Danube Bleu.
Georges Rigal
Je le savais. Il me dit tout. Vous êtes une musicienne très distinguée au piano.
Marie
Oh ! Guère, monsieur.
Georges Rigal
Vous devez jouer le Beau Danube Bleu à ravir.
Marie
Je ne l'ai pas encore déchiffré.
Georges Rigal
Je ne vous le reproche pas, Mademoiselle je dis cela pour montrer que Maurice ne me cache rien de ce qui vous concerne. Il m'intéresse à votre vie et même... Vous savez que Maurice est un faiseur, de projets ; il me les communique tous ; c'est si doux de s'épancher. Il en caresse un, entre autres, qui vous étonnerait, peut-être. Oh ! Un projet vague, mais réalisable, et, pour ma part, à première vue, je souhaite qu'il se réalise ; mais je n'ai pas encore le droit de vous le confier vous êtes trop jeune, nous sommes trop jeunes... Plus tard, plus tard... C'est un secret entre Maurice et moi ne cherchez pas, mademoiselle, vous ne devineriez pas.
Marie
Ça m'est égal.
Georges Rigal
Et à moi donc !... C'est effrayant, Mademoiselle, plus on vous regarde, plus vous ressemblez à votre grand' mère.
Marie
Alors je peux lui dire que vous aimez le pain rassis.
Georges Rigal
Mademoiselle, je vous en serai très obligé.
Scène 7
Georges Rigal, Madame Perrier, Maman Perrier, Marie, Tous
Il reprend l'indicateur, y trouve la dépêche et, après une courte hésitation, il va vers la grille.
À Madame Perrier, attirée par le bruit.
Georges Rigal
Décidément, ça ne finira pas par un mariage je n'ai plus rien à faire ici. Allons ! Il faut être philosophe, quand on ne peut pas faire autrement. Qui demandez-vous ?... Georges Rigal !... C'est moi, mon brave homme... Une dépêche !... Oui, oui, Georges Rigal, chez Maurice Perrier... C'est bien ça... Donnez vite, merci, merci... C'est une dépêche qu'on apporte à l'instant.
Madame Perrier
Pour nous ?... Ah ! Mon Dieu !
Georges Rigal
Pour moi, Madame. Georges Rigal, chez Maurice Perrier.
Madame Perrier
Oh que j'ai eu peur.
Georges Rigal
Oh ! Mâtin de mâtin ! Quel ennui. Croyez-vous que j'ai de la déveine ? On me rappelle à Paris. « Revenez tout de suite, sans faute. Signé Tabuteau. » C'est le patron de mon étude.
Madame Perrier
Que dites-vous là ?
Madame Perrier tend la main. Georges ne donne pas la dépêche et il lit.
Georges Rigal
Lisez, madame. « Revenez tout de suite, sans faute. Affaire urgente. »
Madame Perrier
Eh bien ?
Georges Rigal
Eh bien ! Je n'ai qu'à filer.
Madame Perrier
Quoi ? Vous allez partir ?
Georges Rigal
Il le faut, Madame.
Madame Perrier
Mais demain.
Georges Rigal
Aujourd'hui, Madame ; l'ordre est formel et Maître Tabuteau ne badine pas.
Madame Perrier
Aujourd'hui ?... Ce soir.
Georges Rigal
Tout de suite, Madame. Hélas ! Tout de suite, s'il y a un train.
Madame Perrier
Il n'y en a qu'un, celui d'onze heures.
Georges Rigal
Je le prends.
Madame Perrier
Quoi ? Vous partiriez dans une demi-heure ? C'est fou.
Georges Rigal
Oh ! Madame ! Vous ne connaissez pas maître Tabuteau. Il est terrible.
Maman Perrier paraît sur l'escalier.
Madame Perrier
Par exemple ! Voilà un tour ! Maman ! Hep ! Hep ! Maman ! C'est monsieur qui veut partir à présent.
Maman Perrier
Vrai ?
Madame Perrier
Il vient de recevoir une dépêche.
Georges Rigal
Lisez, Madame.
Maman Perrier
Oh ! Je m'en rapporte.
Georges Rigal
On me rappelle à l'étude immédiatement.
Madame Perrier
Pour une affaire urgente, dit-il. Hein ! Croyez-vous, maman ? Comme c'est fâcheux !
Maman Perrier
Que voulez-vous, ma fille, les affaires sont les affaires. Je suppose que ce monsieur connaît les siennes mieux que vous.
Madame Perrier
Sans doute, et je serais désolée s'il se gênait à cause de nous. Mais partir si vite ! Voyons, réfléchissez encore, monsieur télégraphiez à votre patron.
Georges Rigal
Impossible, Madame, je me fourrerais dans de beaux draps.
Maman Perrier
Nous n'insistons plus. À la bonne heure ! Voilà un garçon sérieux. Ah ! Si Maurice était comme lui !
Georges Rigal
Je n'ai aucun mérite, Madame, mettez-vous à ma place.
Maman Perrier
J'approuve votre conduite et votre modestie, Monsieur, et je souhaite que Maurice vous ressemble.
Georges Rigal
Madame, vous me faites rougir.
Madame Perrier
Moi, je n'en reviens pas.
Georges Rigal
Je n'en revenais pas non plus quand l'homme m'a remis la dépêche.
Madame Perrier
L'homme ? Quel homme ? D'habitude, c'est une femme qui les porte, la vieille Honorine.
Maman Perrier
La vieille Honorine est malade.
Madame Perrier
Ah ! Au moins, prenez un autre train que celui d'onze heures.
Maman Perrier
C'est le plus rapide.
Madame Perrier
Mais il passe dans trois quarts d'heure. Où déjeunerez-vous ? Je n'ai plus le temps de préparer à déjeuner.
Georges Rigal
Je déjeunerai en route, à quelque buffet.
Maman Perrier
À Laroche.
Madame Perrier
Il n'y est pas, à Laroche.
Maman Perrier
Qu'il emporte de quoi manger. Un morceau de pain avec quelque chose. Il y a toujours dans le placard de la cuisine des oeufs, du fromage.
Elle pousse Marie dans la maison.
Madame Perrier
Va voir, Marie ; tu feras un petit paquet.
Georges Rigal
Elles m'attendrissent. Il suffit de savoir les prendre.
Maman Perrier
De mon côté, je me sens assez de force dans mes vieilles jambes pour grimper à l'échelle et vous attraper deux ou trois cerises.
Georges Rigal
Des cerises ? Ne faites pas cela, Madame !
Maman Perrier
C'est pour la soif. Elles vous ôteront le goût de la poussière et vous feront bonne bouche.
Georges Rigal
Madame, je vous en prie, ne montez pas sur une échelle à votre âge ; je ne souffrirai point que vous vous exposiez. Je me reprocherais toute ma vie un accident.
Elle va au jardin.
Maman Perrier
N'ayez pas peur, mon cher petit Monsieur, l'échelle est solide.
Madame Perrier
Et l'arbre n'est pas bien haut. Nous sommes navrées, monsieur et que diront vos parents ?
Georges Rigal
Rien du tout, Madame.
Madame Perrier
Vous leur donnerez une mauvaise opinion de nous ; ils croiront que vous aviez hâte de nous quitter.
Georges Rigal
Soyez tranquille, madame, je réponds d'eux.
Madame Perrier
Vous êtes indulgent.
Georges Rigal
Je suis orphelin.
Madame Perrier
Oh !... Monsieur ! Moi qui espérais vous garder longtemps, j'arrangeais votre chambre. J'avais cueilli des fleurs. Marie ! Marie !
Marie
Quoi, maman ?
Maman Perrier
Tu sais, les fleurs qui trempent dans un pot sur la cheminée ?
Marie
Sur la cheminée de ta chambre ? Oui maman.
Madame Perrier
Je les destinais à Monsieur Georges. Ficelle-les donc et descends-les.
Georges Rigal
Oh ! Madame, quelle attention délicate mais je déteste me charger...
Madame Perrier
Ce n'est pas lourd. Les Parisiens aiment tant revenir de la campagne avec des bouquets.
Georges Rigal
Je suis confus, Madame ; je mets toute votre maison sans dessus-dessous.
Maman Perrier
Tenez, Monsieur, voilà une poignée de belles cerises.
Georges Rigal
Au moins, je ne serai pas venu pour des prunes.
Maman Perrier
Elles sont mûres et juteuses, quoiqu'on les appelle des cerises aigres.
Georges Rigal
Merci, Madame ; en les suçant, je penserai à vous, mais l'heure approche, mesdames, souffrez que je me retire.
Madame Perrier
Oh ! Déjà ? Mon Dieu ! Seigneur !
Maman Perrier
Ne vous pressez pas, vous avez votre temps. L'heure du départ une fois bien fixée, nous ne plaisantons plus avec nos invités et nous n'avons jamais fait manquer le train à personne.
Georges Rigal
D'ailleurs, j'ai mon billet ; j'avais pris un aller et retour.
Maman Perrier
C'est commode pour s'en retourner.
Georges Rigal
Il est valable huit jours, mais qui vaut le plus, vaut le moins.
Marie
Voici, monsieur, le petit paquet et les fleurs.
Georges Rigal
Merci, Mademoiselle. C'est bien tout, Mesdames.
Maman Perrier
Et votre valise, sur le banc.
Il tient les cerises d'une main, les fleurs de l'autre et, pour prendre la valise, il veut mettre le petit paquet à sa bouche.
Georges Rigal
Merci, Madame. Oh ! Le petit paquet sent bon comme les fleurs.
Marie
C'est peut-être le fromage, Monsieur.
Georges Rigal
Vous me diriez que c'est autre chose que je refuserais de vous croire, mais c'est très agréable après un bon repas. Voulez-vous me permettre, Mademoiselle, au nom de ma vieille amitié pour votre frère, de vous embrasser ?
Maman Perrier
Pardi, si elle permet !
Marie
Comme vous voudrez, Monsieur.
Il ne l'embrasse pas.
Georges Rigal
J'y tiens énormément, Mademoiselle. Et maintenant, mesdames, après cette bonne causerie, il ne me reste plus qu'à vous exprimer ma vive gratitude, à vous remercier chaleureusement de votre inoubliable accueil.
Madame Perrier
De rien, de rien.
Georges Rigal
Si, si, au contraire, de beaucoup.
Madame Perrier
On fait ce qu'on peut.
Georges Rigal
Je suis profondément touché. Transmettez, je vous prie, mes amitiés et mes félicitations sincères à Maurice dites-lui de ma part qu'il possède une famille modèle.
Maman Perrier
Nous n'y manquerons pas.
Georges Rigal
Qu'elle m'a tout à fait conquis.
Madame Perrier
Que va-t-il dire ? Il sera furieux.
Maman Perrier
Il n'avait qu'à être là.
Georges Rigal
Ça lui apprendra et à moi aussi.
Maman Perrier
Vous êtes capable de le rencontrer d'ici la gare.
Georges Rigal
Je n'ai plus d'espoir.
Madame Perrier
Vous savez le chemin ?
Georges Rigal
Je n'ai pas encore eu le temps de l'oublier. Adieu, Mesdames.
Maman Perrier
Vous n'avez qu'à suivre tout droit l'allée des acacias.
Georges Rigal
Je sais, Madame il y a un fil télégraphique pour se guider.
Madame Perrier
Au revoir ; vous nous reviendrez, j'espère.
Georges Rigal
Plus tôt peut-être que vous ne pensez.
Madame Perrier
Mais que cette fois, ça vaille la peine.
Georges Rigal
Oh ! Pas seulement pour huit jours. Je m'installerai jusqu'à ce que vous me flanquiez à la porte.
Maman Perrier
C'est ça !
Rideau
ENSEMBLE
Tous
C'est ça, c'est ça !