Comédie · 1904

Huit jours à la campagne

de Jules Renard

Représentation
≈ 31 min
Distribution
3 femmes, 1 homme
Répliques
315
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Georges Rigal H 130 ≈ 17 min 7
Maman Perrier F 80 ≈ 7 min 4
Madame Perrier F 69 ≈ 5 min 3
Marie F 35 ≈ 2 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Huit Jours à la Campagne
Georges Rigal
Maman Perrier absentabsentabsent
Madame Perrier absentabsentabsentabsent
Marie absentabsentabsentabsent
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Huit Jours à la Campagne

Scène 1

Georges Rigal, Maman Perrier

Maman Perrier arrive lentement du jardin elle est vieille, petite, droite, maigre, soupçonneuse.

Maman Perrier ne répond pas.

Georges Rigal

Pas de sonnette ! C'est bien campagne ! On entre comme chez soi... Personne !... Charmant... Quelqu'un, s'il vous plaît ? Bonjour, Madame. C'est bien ici la maison de Monsieur Maurice Perrier ?

Maman Perrier

Non, Monsieur.

Georges Rigal

Pardon, Madame. Je croyais.

Maman Perrier

C'est la mienne.

Il va s'éloigner.

Georges Rigal

On m'avait dit, dans le village, que c'était la maison de Monsieur Maurice Perrier.

Maman Perrier

Elle sera peut-être à Maurice, quand je serai morte, mais, pour le moment, elle est à moi.

Georges Rigal

Ah ! Elle est à vous... Bien, Madame.

Maman Perrier

Et moi, je suis la grand' mère de Maurice.

Georges Rigal

Oh ! Madame !... Je voulais dire : c'est bien ici, chez sa grand-mère, que demeure Monsieur Maurice Perrier ?

Maman Perrier

Oui, Monsieur, il y demeure, pendant ses vacances. Et il n'est pas près d'avoir un domicile à lui.

Georges Rigal

Moi, je suis Georges Rigal.

Maman Perrier

Plaît-il ?

Georges Rigal

L'ami de Maurice.

Maman Perrier

Quel ami ?

Georges Rigal

Celui que vous attendez.

Maman Perrier

Nous n'attendons personne.

Georges Rigal

N'auriez-vous point reçu ma lettre ?

Maman Perrier

Votre lettre ?

Georges Rigal

Celle que je vous ai écrite hier, de Paris.

Maman Perrier

Vous m'avez écrit une lettre à moi ?

Georges Rigal

Non, Madame, à Maurice.

Elle entre à la maison.

Maman Perrier

Je ne m'occupe pas des lettres de Maurice ; c'est possible qu'il ait reçu quelque chose ; je vais demander.

Scène 2

Georges Rigal

Georges Rigal

Quel type remarquable de vieille paysanne Naturelle, point gâtée par les usages du monde. Je croyais qu'on était prévenu, mais tant mieux! j'arrive à l'improviste. Je ne dérange personne, c'est plus drôle. Il renifle. Ça sent l'herbe à plein nez! Oh! la coquette maison! Il ne lui manque qu'un peu de mousse, de lierre. Mon rêve pour mes vieux jours !

Scène 3

Maman Perrier, Georges Rigal, Madame Perrier

Elle amène Madame Perrier.

Maman Perrier

Voilà ma bru.

Georges Rigal

Madame, je suis enchanté de faire votre connaissance. C'est bien à la mère de Maurice Perrier que j'ai l'honneur...

Madame Perrier

Oui, Monsieur.

Maman Perrier

Je vous le dis.

Madame Perrier

Nous avons reçu, en effet, Monsieur, cette lettre pour Maurice.

Georges Rigal

C'est la mienne, madame je reconnais mon écriture, l'enveloppe et le timbre. j'annonçais dans cette lettre mon arrivée.

Madame Perrier

Maurice est sorti ce matin, avant le passage du facteur. Il n'a donc point lu votre lettre, et je ne l'ai pas décachetée je l'avais mise dans ma poche. Tenez, Monsieur.

Georges Rigal

Vous pouvez la lire, Madame.

Madame Perrier

C'est inutile, monsieur, puisque vous voilà.

Il pose sa valise sur le banc, ouvre la lettre et lit

Georges Rigal

Elle ne renferme aucun secret, Madame ; j'écrivais à Maurice. « Cher ami, mon congé m'est accordé. Il y a si longtemps que tu me retiens et que je te promets ces huit jours.

Maman Perrier

Huit jours.

Madame Perrier

Huit jours.

Il continue de lire la lettre.

Georges Rigal

J'ai mis huit jours, pour mettre un chiffre, mais je resterai autant que je voudrai, autant que Maurice voudra, autant que vous voudrez, Mesdames. « J'arriverai demain matin jeudi, (c'est aujourd'hui, vous voyez si je suis exact !) par le premier train ; je me fais une joie de bavarder avec toi et de connaître enfin Madame ta mère et Mademoiselle ta soeur. »

Maman Perrier

Et la grand' mère, on n'en parle pas ?

Georges Rigal

Oh ! Madame.

Maman Perrier

Elle ne compte plus

Georges Rigal

Pouvez-vous dire, Madame ?

Maman Perrier

Maurice, je parie, m'a déjà donnée à tuer.

Georges Rigal

Non, madame.

Maman Perrier

Ça ne m'étonnerait pas de lui. Vous ne saviez peut-être pas seulement que j'existe ?

Georges Rigal

Oh madame, je sais. je sais de quelle affection Maurice vous aime. Je vous ai oubliée par étourderie. Excusez-moi.

Madame Perrier

D'ailleurs, à quoi ça sert d'écrire des longues lettres qui n'en finissent plus, quand on va se voir ?

Silence.

Il met la lettre dans son portefeuille et laisse tomber une dépêche.

Georges Rigal

N'est-ce pas, Madame ? Vous avez bien raison. Je reprends donc ma lettre.

Madame Perrier

Vous laissez tomber quelque chose.

Il ramasse la dépêche.

Il la met dans son indicateur.

Georges Rigal

Merci, Madame, ce n'est qu'une vieille dépêche bonne à déchirer.

Elle désigne la porte de la maison.

Madame Perrier

Comme je suis ennuyée que Maurice soit sorti ! Mais cela ne fait rien, Monsieur, donnez-vous la peine.

Georges Rigal

Rentrera-t-il bientôt, Madame ?

Madame Perrier

Ah oui ! Sans doute.

Maman Perrier

Est-ce qu'on sait, avec lui ?

Madame Perrier

J'espère qu'il ne tardera pas. C'est un fait exprès. Maurice ne sort jamais le matin. Et, pour une fois que vous venez, il s'en va. Il doit courir par les champs. Voulez-vous qu'on le cherche ?

Georges Rigal

J'attendrai un peu, en votre aimable compagnie, Mesdames ; et s'il tarde trop, j'irai au devant de lui cela me promènera, je verrai votre pays, qui m'a paru très joli, mesdames, sans flatterie.

Maman Perrier

Il est joli comme tous les pays.

Georges Rigal

Madame, j'ai beaucoup voyagé et j'en ai rarement vu de plus plaisant.

Madame Perrier

Il faudrait le juger par un beau soleil. Ce temps gris le désavantage ; il a même plu cette nuit, dites, maman.

Maman Perrier

Il n'a pas plu assez.

Madame Perrier

Qu'est-ce qu'il vous faut ?

Maman Perrier

Il me faut de la pluie. Je n'appelle pas ça pleuvoir. Le jardin meurt de soif. Après une sécheresse de trois mois, cette petite ondée lui mouille à peine la peau.

Georges Rigal

C'est étonnant, Madame, car il a plu très fort jusqu'à notre arrivée en gare. Je craignais même de recevoir l'averse sur le dos.

Maman Perrier

Les pays d'où vous venez ont de la chance. Tout pour les autres, rien pour nous.

Georges Rigal

Votre tour viendra, Madame ; après le beau temps, la pluie.

Madame Perrier

Mais, j'y songe, personne ne vous attendait à la gare.

Georges Rigal

Il y avait le chef de gare, et puis c'est si proche. D'ailleurs, quoi de plus agréable que ce voyage ? On s'endort à Paris, on se réveille dans un pays inconnu, à une heure matinale. On est seul, libre. On a laissé là-bas les soucis quotidiens. On se croit une vie nouvelle et l'on se sent fier de se lever avec le soleil.

Maman Perrier

Il est frais, le soleil, aujourd'hui.

Georges Rigal

Oh ! Madame, qu'importe un nuage de plus ou de moins à la campagne ?

Madame Perrier

Je ne vous ai même pas entendu ouvrir la grille.

Georges Rigal

En effet, comme c'est nature ! Il n'y a pas de sonnette à votre grille.

Maman Perrier

Si fait, il y en a une, elle est chez le serrurier.

Madame Perrier

Il ne finit plus de la réparer.

Maman Perrier

Sans moi, le monsieur prenait racine dehors j'étais dans le jardin je désherbais les carottes ; j'entends appeler je lève la tête et qu'est-ce que je vois ? Je vois le monsieur planté là, avec son colis.

Georges Rigal

Ah ! J'ai dû vous surprendre.

Maman Perrier

Oui.

Il rit tout seul.

Georges Rigal

C'est bien plus drôle.

Madame Perrier

Et ce Maurice qui ne revient pas ! Entrez donc vous reposer, Monsieur, vous asseoir.

Georges Rigal

Oh ! Merci, Madame, je ne suis pas fatigué.

Maman Perrier

Monsieur s'est assis tout son content dans le train.

Madame Perrier

Mais il a peut-être besoin de se passer de l'eau sur la figure ?

Fausse entrée,

Georges Rigal

Volontiers, Madame, quoique à la campagne.

Maman Perrier

Alors, Monsieur déjeune ?

Madame Perrier

Naturellement. Croyez-vous qu'il aura fait cinquante lieues pour nous dire bonjour et repartir sans prendre quelque chose ?

Georges Rigal

Madame, vous êtes mille fois trop obligeante. Surtout, que je ne vous dérange pas !

Madame Perrier

Et quand vous nous dérangeriez

Maman Perrier

Sommes-nous des sauvages ?

Madame Perrier

Mais, vous savez, il y aura ce qu'il y aura.

Georges Rigal

Et que faudrait-il de plus, Madame ? Je me régalerai d'oeufs à la coque et de fromage à la crème.

Maman Perrier

Si vous comptez là-dessus, mon pauvre monsieur, vous vous brosserez le ventre ; il ne suffit pas de dire : Amen ! Pour qu'une poule ponde et que le lait se mette à cailler.

Georges Rigal

J'ai bon appétit, je mangerai de la viande ; elle doit être de première qualité dans cette contrée ; j'ai vu, par vos prairies, des troupeaux de boeufs magnifiques.

Maman Perrier

Oui, mais on ne les tient pas, et, d'ailleurs, les boeufs magnifiques, comme vous dites, on les envoie à Paris. Notre boucher ne garde que les vieilles vaches, et encore il ne tue que le samedi ; nous aurons de la veine s'il lui reste un morceau présentable.

Georges Rigal

Ne vous tourmentez pas, je vous prie. À la fortune du pot ! Maurice m'a tant parlé de vous que je m'imagine déjà être de la famille.

Maman Perrier

C'est curieux, il ne nous parle jamais de vous.

Madame Perrier

Oh ! Si maman.

Maman Perrier

Non, non.

Madame Perrier

Si, quelquefois. Monsieur étudie sa médecine, comme Maurice.

Georges Rigal

C'est-à-dire, Madame, que je suis plutôt clerc de notaire. Oh ! Cela se vaut, nous avons fait les mêmes classes. J'ai connu Maurice au Lycée Charlemagne je l'ai perdu de vue, puis je l'ai retrouvé, un soir d'automne, à la musique du Luxembourg. Nous nous voyons fréquemment et nous nous aimons beaucoup.

Madame Perrier

Oui, oui, je me souviens.

Maman Perrier

Moi, je ne me souviens pas.

Madame Perrier

Vous vous rappelez, Maman, que Maurice nous disait.

Maman Perrier

Je ne me rappelle rien du tout. D'ailleurs, Maurice ne nous parle ni de ce monsieur, ni d'un autre il ne desserre pas les dents.

Madame Perrier

Il est de sa nature peu bavard et il n'a guère de distractions dans ce pays. Mais ses études nous coûtent si cher qu'il nous est impossible de le faire voyager pendant ses vacances.

Georges Rigal

Madame, je vous assure que Maurice ne s'ennuie pas auprès de vous.

Maman Perrier

Il ne manquerait plus que ça.

À Maman Perrier.

Georges Rigal

Il me disait en m'invitant : « Tu verras comme on s'amuse chez moi. » Chez vous, madame. « D'abord, nous parcourrons nos propriétés. »

Maman Perrier

Ses propriétés !

Georges Rigal

Les vôtres, bien entendu, Madame.

Maman Perrier

Quelles propriétés ? Cette bicoque et deux ou trois mouchoirs de terre autour ? J'ai soixante-sept ans, Monsieur !

Georges Rigal

Vous ne les paraissez pas, madame.

Maman Perrier

Oh ! Mon âge ne me fait pas honte ne devient pas vieille qui veut ! J'ai soixante-sept ans sonnés, Monsieur, j'ai toujours vécu de mon travail et je travaille encore pour n'être à la charge de personne et pour reculer le plus possible l'époque où les gaspillages de Maurice nous mettront sur la paille. Si monsieur se croit chez des gens riches, il s'abuse.

Georges Rigal

Madame, je me crois chez de braves gens et ça me suffit.

Georges s'incline.

Maman Perrier

Maurice est un vantard et un orgueilleux. La mort de son père a été un grand malheur. Ses propriétés ! Il en a, de l'aplomb !

Georges Rigal

Il n'a fait qu'exagérer un peu, et c'est bien naturel. Nous sommes tous fiers de notre village et moi-même, qui suis né à Paris, je m'en vante mais calmez-vous, Madame, il ne me faut pas tant de terrain à parcourir au contraire, je déteste la marche, j'ai horreur de la chasse.

Maman Perrier

Ça se trouve bien, toutes les chasses du pays sont gardées.

Georges Rigal

Je me contenterai d'aller m'asseoir avec une ligne au bord de la rivière.

Madame Perrier

C'est une belle promenade.

Maman Perrier

Oui, il y a une trotte.

Georges Rigal

Elle est loin, la rivière ?

Madame Perrier

Oh ! Tout près.

Maman Perrier

Tout près, à neuf kilomètres.

Marie Perrier entre par la grille.

Georges Rigal

Je n'en aura, Madame, que plus de plaisir à m'asseoir.

Scène 4

Madame Perrier, Georges Rigal, Maman Perrier, Marie

Madame Perrier

Voici ma fille, Monsieur, qui revient de chez l'institutrice.

Georges Rigal

Mademoiselle, Mademoiselle... Marie, n'est-ce pas?

Maman Perrier

Qu'est-ce que tu attends ? Monsieur t'interroge, réponds, au lieu de te cacher derrière mes jupes.

Marie

Oui, grand'mère ; oui, monsieur.

Maman Perrier

Oui, quoi ? Monsieur te demande si tu t'appelles Marie. T'appelles-tu Marie ou Jacquotte ?

Marie

Marie.

Georges Rigal

Je le savais, mademoiselle, je vous connaissais par votre petit nom. Mon ami Maurice ne fait que me parler de vous.

Madame Perrier

Tu ne l'as pas aperçu, ton frère ?

Marie

Non, Maman.

Madame Perrier

Où diable peut-il être ?

Marie

Je n'en sais rien, je rentre tout droit de l'école.

Georges Rigal

Vous terminerez prochainement vos études, mademoiselle ; ça manque de charme, hein ?

Marie

J'aime mieux aller chez Mademoiselle Moreau.

Madame Perrier

C'est son institutrice.

Marie

... Que de rester à la maison du matin au soir.

Georges Rigal

Je vous comprends, Mademoiselle.

Madame Perrier

Elle dit ça, parce qu'à la maison elle aide au ménage.

Maman Perrier

Et Mademoiselle trouve que c'est dur.

Marie

Dame on me fait laver les assiettes.

Maman Perrier

Et ça gâte tes mains fines. Ne faut-il pas que tu travailles comme tout le monde ? Te figures-tu, toi aussi, comme le monsieur, que nous sommes riches et qu'on te donnera une dot ?

Marie

Je n'en ai pas besoin.

Maman Perrier

Oui-da On t'épousera pour tes beaux yeux ?

Marie

D'abord, moi, je ne me marierai jamais.

Georges Rigal

Oh ! Mademoiselle ! Ce serait un crime.

Maman Perrier

Tu feras comme les autres, petite prétentieuse ! Tu te marieras si tu peux, si on te demande.

Georges Rigal

Oh ! Madame ! Il ne tiendra qu'à elle.

Maman Perrier

Je te conseille de te fourrer en tête des idées saugrenues ; fais-moi plutôt le plaisir d'aller dans ta chambre et de commencer tes devoirs.

Georges Rigal

Madame, je réclame pour elle un jour de congé, en mon honneur.

Elle rentre à la maison et s'arrête sur la troisième marche de l'escalier, d'où elle domine.

Maman Perrier

Ça n'en vaut pas la peine, allez ! Si je vous prenais au mot, vous seriez vite embarrassé d'elle.

Georges Rigal

Je proteste, Madame, je proteste ; n'en croyez rien, mademoiselle.

Madame Perrier

Écoute, petite, va faire tes devoirs, et si tu es sage, je te donnerai la permission de l'après-midi allons, va, moi je m'occuperai du déjeuner. Entrez-vous, Monsieur ?

Georges Rigal

Oh ! Merci, Madame réflexion faite, je préfère attendre... Maurice dehors, respirer l'air pur.

Maman Perrier

Monsieur n'est pas venu pour étouffer dans les maisons.

Georges Rigal

Je ferai le tour du jardin.

Maman Perrier

Ce ne sera pas long.

Georges Rigal

Ensuite j'irai, en me promenant, à la recherche de Maurice.

Madame Perrier

Vous le rencontrerez sans doute par là.

Georges Rigal

Par là ?

Madame Perrier

Oui, à droite, du côté du château.

Georges Rigal

Bien ; merci, Madame.

Maman Perrier

Ou par là.

Georges Rigal

Par là ?

Madame Perrier

Oui, à gauche, du côté du moulin.

Georges Rigal

Bien ; merci, Madame.

Maman Perrier

Oh vous le trouverez ; il n'est pas perdu.

Madame Perrier

À tout à l'heure, monsieur ; vous permettez ?

Les trois dames rentrent.

Georges Rigal

Faites, mesdames.

Scène 5

Georges Rigal

Il pousse un fort soupir et s'assied sur la chaise de fer.

Il regarde la maison.

Il tire son indicateur de sa poche et, le dos tourné la maison, il le feuillette.

Georges Rigal

Faites donc, mesdames, vous êtes chez vous - et je ne peux pas en dire autant. Quelle cordialité ! On dirait presque que je les gêne ! Ah mesdames, je n'ai pas la prétention d'avoir le flair d'un chien, mais à la manière dont vous m'avez reçu, je devine que vous êtes de première forcée au jeu de quilles. Ce sera folâtre huit jours dans votre société. Heureusement, j'ai eu la précaution d'apporter l'indicateur, le plus récréatif de tous les livres, et le plus nécessaire quand on ne se propose pas de moisir dans une villégiature. Huit jours ici ! La vénérable grand'mère a raison c'est un farceur, mon ami Maurice. Depuis quatre ou cinq ans, il me tanne pour que j'aille le voir à sa campagne « Viens, viens donc, me dit-il, c'est à deux pas, (des pas de cent kilomètres chacun ) je te présenterai à ma chère famille qui te recevra comme mon frère, à ma bonne vieille grand'mère, à ma mère qui est la meilleure des femmes et à ma gentille petite soeur. » Cinq années de suite, je refuse énergiquement. J'invente des prétextes stupides qui, d'ailleurs, (j'aurais dû le remarquer,) prennent tous ; à la fin, brusquement, par caprice, comme personne n'y pense plus, je me décide, je m'annonce, je passe en wagon une mauvaise nuit, coûteuse, car j'ai pris une première pour avoir l'air chic, en tombant du train dans les bras de mes futurs amis, et j'arrive. Il n'y a pas un chat à la gare, et Maurice n'est même pas chez lui : Il n'y est pas, mais la bonne vieille grand'mère y est elle y est la meilleure des mères ; elle y est la gentille soeur. Pauvre petite ! Au fond, elle l'est peut-être, gentille, mais il faudrait du temps pour le savoir, et je crois que je n'aurai pas le temps.

Scène 6

Georges Rigal, Marie

Marie sort de la cuisine et vient à lui ; il se lève.

Georges Rigal

Mademoiselle.

Marie

Monsieur, c'est ma grand'mère qui m'envoie vous demander lequel vous aimez mieux, le pain rassis ou le pain frais ?

Georges Rigal

Votre grand'mère, mademoiselle ? Elle est d'une prévenance. Je n'ai pas peur du pain frais.

Marie

Il n'y a que du pain rassis à la maison.

Georges Rigal

Justement, je le préfère.

Marie

Mais le boulanger est au bout de la rue.

Georges Rigal

Voulez-vous que j'y aille, Mademoiselle ?

Marie

Oh ! Monsieur !

Silence de Marie.

Silence de Marie.

Georges Rigal

Je plaisante, Mademoiselle ; à la campagne, j'aime tous les pains ; je mangerais du pain de chènevis ; je suis si heureux de voir des arbres et des champs, de voir Maurice et de vous voir, Mademoiselle. Maurice a une soeur charmante, Mademoiselle. Je me permets de dire que j'ai pour elle, depuis longtemps déjà, une vive sympathie. C'est singulier, Mademoiselle, je trouve que vous avez quelque chose de votre grand'mère.

Marie

Moi ?

Georges Rigal

Oui, là, au bas du visage.

Marie

Je ne suis pas aussi vieille.

Georges Rigal

Je m'en doutais, Mademoiselle ; vous avez même une dizaine d'années de moins que Maurice. Vous avez seize ou dix-sept ans, plutôt seize.

Marie

Je les aurai à la Saint-Martin.

Georges Rigal

À la Saint-Martin, c'est parfait. Vous voyez que Maurice me tient au courant ; je sais aussi que vous vous entendez fort bien avec lui.

Marie

Des fois il me taquine.

Georges Rigal

Oh ! Le vilain ! Mais vous avez bon caractère ?

Marie

Je ne sais pas.

Georges Rigal

Moi je le sais, Maurice me l'a dit.

Marie

Il n'en sait rien il ne me voit presque jamais.

Georges Rigal

Sans doute, Mademoiselle. Cependant il ne connaît pas sa soeur que de réputation. Il passe ses congés avec vous. Il fait de vous sa camarade. Quand il s'occupe de photographie, par exemple, vous l'aidez.

Marie

Il n'y a pas de danger qu'il me laisse toucher à ses affaires. Il est bien trop regardant.

Georges Rigal

Vous vous promenez ensemble, vous faites de la bicyclette ?

Marie

Oh non, Monsieur !

Georges Rigal

Je vous assure, Mademoiselle, qu'aujourd'hui les jeunes filles les mieux élevées, les jeunes filles du meilleur monde, roulent sur tous les chemins à bicyclette.

Marie

Il faut d'abord en avoir une.

Georges Rigal

C'est juste, Mademoiselle. Demandez-en une à votre généreuse grand'mère.

Marie

Elle me recevrait bien.

Georges Rigal

Et Maurice ? Il a peut-être des économies ; voulez-vous que j'en parle à Maurice ?

Marie

Oh ! Monsieur !

Georges Rigal

Oui ou non ?

Marie

Monsieur !

Georges Rigal

Je lui en parlerai. Qu'est-ce que je risque ? Je vous répète qu'il a une vraie tendresse pour sa soeur. D'ailleurs, ne vous comble-t-il pas de cadeaux à votre fête, à votre anniversaire ? Tenez, voulez-vous que je vous dise ce qu'il vous a envoyé la dernière fois ?

Marie

Le Beau Danube Bleu.

Georges Rigal

Je le savais. Il me dit tout. Vous êtes une musicienne très distinguée au piano.

Marie

Oh ! Guère, monsieur.

Georges Rigal

Vous devez jouer le Beau Danube Bleu à ravir.

Marie

Je ne l'ai pas encore déchiffré.

Georges Rigal

Je ne vous le reproche pas, Mademoiselle je dis cela pour montrer que Maurice ne me cache rien de ce qui vous concerne. Il m'intéresse à votre vie et même... Vous savez que Maurice est un faiseur, de projets ; il me les communique tous ; c'est si doux de s'épancher. Il en caresse un, entre autres, qui vous étonnerait, peut-être. Oh ! Un projet vague, mais réalisable, et, pour ma part, à première vue, je souhaite qu'il se réalise ; mais je n'ai pas encore le droit de vous le confier vous êtes trop jeune, nous sommes trop jeunes... Plus tard, plus tard... C'est un secret entre Maurice et moi ne cherchez pas, mademoiselle, vous ne devineriez pas.

Marie

Ça m'est égal.

Georges Rigal

Et à moi donc !... C'est effrayant, Mademoiselle, plus on vous regarde, plus vous ressemblez à votre grand' mère.

Marie

Alors je peux lui dire que vous aimez le pain rassis.

Georges Rigal

Mademoiselle, je vous en serai très obligé.

Scène 7

Georges Rigal, Madame Perrier, Maman Perrier, Marie, Tous

Il reprend l'indicateur, y trouve la dépêche et, après une courte hésitation, il va vers la grille.

À Madame Perrier, attirée par le bruit.

Georges Rigal

Décidément, ça ne finira pas par un mariage je n'ai plus rien à faire ici. Allons ! Il faut être philosophe, quand on ne peut pas faire autrement. Qui demandez-vous ?... Georges Rigal !... C'est moi, mon brave homme... Une dépêche !... Oui, oui, Georges Rigal, chez Maurice Perrier... C'est bien ça... Donnez vite, merci, merci... C'est une dépêche qu'on apporte à l'instant.

Madame Perrier

Pour nous ?... Ah ! Mon Dieu !

Georges Rigal

Pour moi, Madame. Georges Rigal, chez Maurice Perrier.

Madame Perrier

Oh que j'ai eu peur.

Georges Rigal

Oh ! Mâtin de mâtin ! Quel ennui. Croyez-vous que j'ai de la déveine ? On me rappelle à Paris. « Revenez tout de suite, sans faute. Signé Tabuteau. » C'est le patron de mon étude.

Madame Perrier

Que dites-vous là ?

Madame Perrier tend la main. Georges ne donne pas la dépêche et il lit.

Georges Rigal

Lisez, madame. « Revenez tout de suite, sans faute. Affaire urgente. »

Madame Perrier

Eh bien ?

Georges Rigal

Eh bien ! Je n'ai qu'à filer.

Madame Perrier

Quoi ? Vous allez partir ?

Georges Rigal

Il le faut, Madame.

Madame Perrier

Mais demain.

Georges Rigal

Aujourd'hui, Madame ; l'ordre est formel et Maître Tabuteau ne badine pas.

Madame Perrier

Aujourd'hui ?... Ce soir.

Georges Rigal

Tout de suite, Madame. Hélas ! Tout de suite, s'il y a un train.

Madame Perrier

Il n'y en a qu'un, celui d'onze heures.

Georges Rigal

Je le prends.

Madame Perrier

Quoi ? Vous partiriez dans une demi-heure ? C'est fou.

Georges Rigal

Oh ! Madame ! Vous ne connaissez pas maître Tabuteau. Il est terrible.

Maman Perrier paraît sur l'escalier.

Madame Perrier

Par exemple ! Voilà un tour ! Maman ! Hep ! Hep ! Maman ! C'est monsieur qui veut partir à présent.

Maman Perrier

Vrai ?

Madame Perrier

Il vient de recevoir une dépêche.

Georges Rigal

Lisez, Madame.

Maman Perrier

Oh ! Je m'en rapporte.

Georges Rigal

On me rappelle à l'étude immédiatement.

Madame Perrier

Pour une affaire urgente, dit-il. Hein ! Croyez-vous, maman ? Comme c'est fâcheux !

Maman Perrier

Que voulez-vous, ma fille, les affaires sont les affaires. Je suppose que ce monsieur connaît les siennes mieux que vous.

Madame Perrier

Sans doute, et je serais désolée s'il se gênait à cause de nous. Mais partir si vite ! Voyons, réfléchissez encore, monsieur télégraphiez à votre patron.

Georges Rigal

Impossible, Madame, je me fourrerais dans de beaux draps.

Maman Perrier

Nous n'insistons plus. À la bonne heure ! Voilà un garçon sérieux. Ah ! Si Maurice était comme lui !

Georges Rigal

Je n'ai aucun mérite, Madame, mettez-vous à ma place.

Maman Perrier

J'approuve votre conduite et votre modestie, Monsieur, et je souhaite que Maurice vous ressemble.

Georges Rigal

Madame, vous me faites rougir.

Madame Perrier

Moi, je n'en reviens pas.

Georges Rigal

Je n'en revenais pas non plus quand l'homme m'a remis la dépêche.

Madame Perrier

L'homme ? Quel homme ? D'habitude, c'est une femme qui les porte, la vieille Honorine.

Maman Perrier

La vieille Honorine est malade.

Madame Perrier

Ah ! Au moins, prenez un autre train que celui d'onze heures.

Maman Perrier

C'est le plus rapide.

Madame Perrier

Mais il passe dans trois quarts d'heure. Où déjeunerez-vous ? Je n'ai plus le temps de préparer à déjeuner.

Georges Rigal

Je déjeunerai en route, à quelque buffet.

Maman Perrier

À Laroche.

Madame Perrier

Il n'y est pas, à Laroche.

Maman Perrier

Qu'il emporte de quoi manger. Un morceau de pain avec quelque chose. Il y a toujours dans le placard de la cuisine des oeufs, du fromage.

Elle pousse Marie dans la maison.

Madame Perrier

Va voir, Marie ; tu feras un petit paquet.

Georges Rigal

Elles m'attendrissent. Il suffit de savoir les prendre.

Maman Perrier

De mon côté, je me sens assez de force dans mes vieilles jambes pour grimper à l'échelle et vous attraper deux ou trois cerises.

Georges Rigal

Des cerises ? Ne faites pas cela, Madame !

Maman Perrier

C'est pour la soif. Elles vous ôteront le goût de la poussière et vous feront bonne bouche.

Georges Rigal

Madame, je vous en prie, ne montez pas sur une échelle à votre âge ; je ne souffrirai point que vous vous exposiez. Je me reprocherais toute ma vie un accident.

Elle va au jardin.

Maman Perrier

N'ayez pas peur, mon cher petit Monsieur, l'échelle est solide.

Madame Perrier

Et l'arbre n'est pas bien haut. Nous sommes navrées, monsieur et que diront vos parents ?

Georges Rigal

Rien du tout, Madame.

Madame Perrier

Vous leur donnerez une mauvaise opinion de nous ; ils croiront que vous aviez hâte de nous quitter.

Georges Rigal

Soyez tranquille, madame, je réponds d'eux.

Madame Perrier

Vous êtes indulgent.

Georges Rigal

Je suis orphelin.

Madame Perrier

Oh !... Monsieur ! Moi qui espérais vous garder longtemps, j'arrangeais votre chambre. J'avais cueilli des fleurs. Marie ! Marie !

Marie

Quoi, maman ?

Maman Perrier

Tu sais, les fleurs qui trempent dans un pot sur la cheminée ?

Marie

Sur la cheminée de ta chambre ? Oui maman.

Madame Perrier

Je les destinais à Monsieur Georges. Ficelle-les donc et descends-les.

Georges Rigal

Oh ! Madame, quelle attention délicate mais je déteste me charger...

Madame Perrier

Ce n'est pas lourd. Les Parisiens aiment tant revenir de la campagne avec des bouquets.

Georges Rigal

Je suis confus, Madame ; je mets toute votre maison sans dessus-dessous.

Maman Perrier

Tenez, Monsieur, voilà une poignée de belles cerises.

Georges Rigal

Au moins, je ne serai pas venu pour des prunes.

Maman Perrier

Elles sont mûres et juteuses, quoiqu'on les appelle des cerises aigres.

Georges Rigal

Merci, Madame ; en les suçant, je penserai à vous, mais l'heure approche, mesdames, souffrez que je me retire.

Madame Perrier

Oh ! Déjà ? Mon Dieu ! Seigneur !

Maman Perrier

Ne vous pressez pas, vous avez votre temps. L'heure du départ une fois bien fixée, nous ne plaisantons plus avec nos invités et nous n'avons jamais fait manquer le train à personne.

Georges Rigal

D'ailleurs, j'ai mon billet ; j'avais pris un aller et retour.

Maman Perrier

C'est commode pour s'en retourner.

Georges Rigal

Il est valable huit jours, mais qui vaut le plus, vaut le moins.

Marie

Voici, monsieur, le petit paquet et les fleurs.

Georges Rigal

Merci, Mademoiselle. C'est bien tout, Mesdames.

Maman Perrier

Et votre valise, sur le banc.

Il tient les cerises d'une main, les fleurs de l'autre et, pour prendre la valise, il veut mettre le petit paquet à sa bouche.

Georges Rigal

Merci, Madame. Oh ! Le petit paquet sent bon comme les fleurs.

Marie

C'est peut-être le fromage, Monsieur.

Georges Rigal

Vous me diriez que c'est autre chose que je refuserais de vous croire, mais c'est très agréable après un bon repas. Voulez-vous me permettre, Mademoiselle, au nom de ma vieille amitié pour votre frère, de vous embrasser ?

Maman Perrier

Pardi, si elle permet !

Marie

Comme vous voudrez, Monsieur.

Il ne l'embrasse pas.

Georges Rigal

J'y tiens énormément, Mademoiselle. Et maintenant, mesdames, après cette bonne causerie, il ne me reste plus qu'à vous exprimer ma vive gratitude, à vous remercier chaleureusement de votre inoubliable accueil.

Madame Perrier

De rien, de rien.

Georges Rigal

Si, si, au contraire, de beaucoup.

Madame Perrier

On fait ce qu'on peut.

Georges Rigal

Je suis profondément touché. Transmettez, je vous prie, mes amitiés et mes félicitations sincères à Maurice dites-lui de ma part qu'il possède une famille modèle.

Maman Perrier

Nous n'y manquerons pas.

Georges Rigal

Qu'elle m'a tout à fait conquis.

Madame Perrier

Que va-t-il dire ? Il sera furieux.

Maman Perrier

Il n'avait qu'à être là.

Georges Rigal

Ça lui apprendra et à moi aussi.

Maman Perrier

Vous êtes capable de le rencontrer d'ici la gare.

Georges Rigal

Je n'ai plus d'espoir.

Madame Perrier

Vous savez le chemin ?

Georges Rigal

Je n'ai pas encore eu le temps de l'oublier. Adieu, Mesdames.

Maman Perrier

Vous n'avez qu'à suivre tout droit l'allée des acacias.

Georges Rigal

Je sais, Madame il y a un fil télégraphique pour se guider.

Madame Perrier

Au revoir ; vous nous reviendrez, j'espère.

Georges Rigal

Plus tôt peut-être que vous ne pensez.

Madame Perrier

Mais que cette fois, ça vaille la peine.

Georges Rigal

Oh ! Pas seulement pour huit jours. Je m'installerai jusqu'à ce que vous me flanquiez à la porte.

Maman Perrier

C'est ça !

Rideau

ENSEMBLE

Tous

C'est ça, c'est ça !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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