Comédie · 1896

La demande

de Jules Renard

Représentation
≈ 30 min
Distribution
7 hommes
Répliques
324
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Répin H 96 ≈ 11 min 6
Gaillardon H 74 ≈ 8 min 9
Madame Répin H 64 ≈ 5 min 8
Marie H 31 ≈ 3 min 7
Henriette H 39 ≈ 3 min 8
Malahieude H 10 ≈ 1 min 1
Augustine H 9 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Demande
Répin absentabsentabsentabsentabsentabsent
Gaillardon absentabsentabsent
Madame Répin absentabsentabsentabsent
Marie absentabsentabsentabsentabsent
Henriette absentabsentabsentabsent
Malahieude absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Augustine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Demande

Scène 1

Gaillardon, Répin, Madame Répin, Augustine

Répin et Gaillardon, assis à la table, prennent le vermouth.

Gaillardon

Oui, c'est un vermouth agréable.

Répin

C'est que je n'aime guère boire que de bonnes choses, voyez-vous... Et alors, là, c'est par hasard que vous vous êtes trouvé à passer devant la ferme, ce matin ?

Gaillardon

Par hasard, oui... Vous savez que, chaque dimanche, j'ai l'habitude de faire la partie de cartes avec Jean Louvet ?

Répin

Oui.

Gaillardon

Mais le gaillard se marie.

Madame Répin

Avec qui donc ?

Gaillardon

Avec la fille du fermier Patu. Oh ! C'est bien assorti.

Madame Répin

Et vous, m'sieur Gaillardon, ça ne vous tente point ?

Il boit.

Gaillardon

Moi ? Ah ! De me marier ? Eh ! On y pense, madame Répin, on y pense. Oui, on y pense.

Répin

Vous vous promenez tout seul, alors, ce matin ?

Gaillardon

Oui, et, même, en venant de votre côté, j'ai rencontré vos deux demoiselles sur le chemin de la messe.

Madame Répin

Elles vous ont vu ?

Gaillardon

Oui donc ! Qu'elles m'ont vu. Je les ai arrêtées et je leur ai dit « Mesdemoiselles, ça vous va ? » Et elles m'ont répondu, bien honnêtement : « Très bien, pas mal, merci, monsieur Gaillardon, et vous ? »... C'est même ce qui m'a donné l'idée de pousser jusqu'ici, parce que je me suis mis à repenser à la petite taure ; vous savez, m'sieur Répin ?

Répin

Ah ! Oui, la borgne...

Gaillardon

Juste ! Eh bien, vous vous rappelez le prix que je vous en ai offert, il y a quelque temps ?

Répin

Et vous vous rappelez ce que je vous ai répondu ?

Gaillardon

Oh ! À ce prix-là, bien sûr, elle est trop chère.

Répin

Je l'aurais nourrie depuis le printemps, et j'aurais couru des risques pour ne rien gagner dessus ?

Madame Répin

Ce serait vraiment trop triste.

Gaillardon

Pourtant, je vous assure...

Répin

Non, tenez, venez voir la bête.

Il rejoint Répin, qui se dirige vers la sortie.

Gaillardon

D'accord ; entre gens de conscience, on s'entend toujours, n'est-ce pas ?

Répin

Qu'est-ce qu'il y a ?

Augustine

Not' maître, c'est Arthur qui ramène la Grise qui vient de s'abîmer le genou.

Il disparaît, suivi de Gaillardon.

Répin

Crédié ! Une si belle jument !

Scène 2

Madame Répin, Augustine, Henriette, Marie

Madame Répin

Comment que c'est arrivé, ce malheur-là ?

Augustine

Je ne le sais point. C'est au retourner de l'abreuvoir, qu' m'a dit Arthur. La Grise aura buté.

Madame Répin

C'est-il grave ?

Augustine

Je ne le sais point. C'est Arthur qui m'a dit que ça ne serait peut-être pas une grande affaire.

Madame Répin

C'est un imbécile, Arthur. Je n'ai jamais vu un domestique aussi peu dégourdi.

Augustine

Oh ! La Grise...

Madame Répin

C'est bon. Ramasse les verres et passe un torchon sur la table.

Elle va à la table et la nettoie. Derrière les vitres de la fenêtre, on voit passer les deux soeurs en causerie très animée.

Augustine

La messe est finie, voilà Mesdemoiselles Henriette et Marie.

Henriette

Ça sera pour dans quinze jours, alors ?

Marie

Probablement.

Madame Répin

Quoi donc ? Qu'est-ce qui sera pour dans quinze jours ?

Henriette

Le mariage de Louise Patu.

Augustine va porter les chapeaux dans la chambre de droite et revient.

Marie

Monsieur le curé a publié ses bans à la messe.

Henriette

A-t-elle de la chance, cette Louise Patu !

Marie

Elle épouse Jean Louvet.

Madame Répin

Je le sais.

Marie

Tiens ! Par qui l'as-tu su ?

Madame Répin

Par Monsieur Gaillardon.

Henriette

Il est venu ?

Madame Répin

Oui.

Henriette

Pourquoi ?

Madame Répin

Pour la taure, il paraît.

Henriette

Nous l'avons rencontré en allant à l'église.

Madame Répin

Il vous a parlé.

Marie

Oui, il nous a demandé« Comment ça vous va ? » Nous lui avons répondu. Il est resté un instant à nous regarder toutes les deux... Hein, Henriette ?

Henriette

Oui, comme pour faire son choix.

Madame Répin

Et puis ?

Marie

Et puis, il est parti, sans rien dire.

Henriette

Il n'est plus à la ferme ?

Madame Répin

Si, il est à l'étable, avec ton père.

Henriette

Ah ! Cette Louise Patu, en a-t-elle de la chance !

Augustine disparaît dans la cuisine.

Madame Répin

Allons, mes enfants, l'heure du dîner vient. Il faut mettre la table. Augustine, apporte les couverts.

Marie

Dis donc, Henriette ? Tu ne trouves pas que Monsieur Gaillardon nous a acheté bien plus de bêtes cette année que l'année dernière ?

Augustine est revenue avec une pile de quatre assiettes, quatre verres, etc. Elle pose le tout sur la table.

Henriette

Tu crois ?

Henriette et Marie placent les quatre couverts.

Madame Répin

Allons, Henriette ! Allons, Marie !

Scène 3

Madame Répin, Répin, Marie, Henriette

Madame Répin

Et la Grise, Répin ?

Répin

La Grise ? La Grise ?... Ah ! Oui. Eh bien, rien de mauvais. D'ailleurs, je viens d'envoyer quérir m'sieu Malahieude, le vétérinaire. Mais il s'agit bien de la Grise !

Henriette et Marie se rapprochent.

Madame Répin

Quoi donc ?

Répin

Écoutez, écoutez, bonne nouvelle ! Gaillardon en prend une !

Madame Répin

Une quoi ?

Répin

Fais donc la niaise ! Une de nos filles, et non une de tes dindes !

Madame Répin

Hein ?... Vrai ?

Répin

Mettez une assiette de plus.

Madame Répin

Pourquoi ?

Répin

Tu comprends, je l'ai invité à déjeuner. Il accepte.

Madame Répin

Mais où est-il ?

Répin

Il regarde nos bêtes.

Madame Répin

Laquelle prend-il ?

Répin

Quoi ?

Madame Répin

Henriette ou Marie ?

Il chantonne sur l'air "Quand trois poules" :

Répin

Ah ! Bon !... Mais, vous le savez bien ! Je l'ai toujours dit. Quand deux filles sont à marier, c'est l'aînée qui va devant. La cadette suit derrière !

Madame Répin

Henriette, alors ?

Répin

Évidemment !

Marie

Oh ! Tant mieux ! Mon Henriette ! Tant mieux !

À Henriette.

Répin

Ah ! Mes enfants ! Tu peux te vanter de m'avoir donné du mal, toi ! Me diras-tu pourquoi j'ai eu tant de peine à te caser ? Il faut l'avouer, la corvée étant faite je perdais courage.

Henriette

C'est que je ne suis pas bien jolie, papa.

Répin

C'est vrai, nous t'avons un peu manquée... À la seconde reprise, nous avons mieux réussi Marie.

Marie

Alors, maintenant, puisque Henriette a son affaire, mon tour est venu, papa ?

Répin

Oui, mais il ne faut pas pour cela te monter la tête. Il suffit que tu sois à prendre pour qu'on ne veuille plus de toi. Ça arrive.

Marie

Oh ! Papa, on m'a si souvent demandée !... Mais tu les envoyais tous promener, mes prétendants.

Répin

Je te le répète, ce n'était pas à toi à te mettre en tête. L'aînée passe avant la cadette, je ne sors pas de là. Aussi, parlons d'abord du mariage de ta soeur ; nous penserons au tien après.

Madame Répin

Alors, c'est fait ?

Répin

Oh ! Je vous ai bâclé ça en deux temps et trois mouvements, en lui vendant ma petite taure. J'y ai perdu six écus. Je ne les regrette pas. On ne fait jamais trop pour ses enfants. Tout ce qui est ici à moi vous appartient, mes filles, tout.

Madame Répin

Et il reste à déjeuner ?

Répin

Oui ; il est en train de s'entretenir avec Arthur qui doit lui emmener sa bête à cornes au chemin de fer.

Madame Répin

Eh ben ! Qu'est-ce que je vais lui donner à cet homme ? Il n'y a que des restes.

Répin

Ne t'inquiète donc pas, bête ! Je l'ai invité sans façon, à manger un morceau sur le pouce.

Madame Répin

Je connais ça on dit qu'on va manger un morceau sur le pouce, et on dévore pendant trois heures d'horloge !

Répin

Fais sauter un poulet !

Madame Répin

Fais sauter un poulet ! Il faut le temps ! Je ne le tiens pas, le poulet ! Le poulailler est vide, et je peux crier toute la journée : ti, ti cocotte ! Ti, ti cocotte ! Sans rien attraper. Tu ne pouvais pas me prévenir ?

Répin

Prévenir de quoi ? Est-ce que je savais que Gaillardon avait des vues sur Henriette, moi ?

Madame Répin

Et si tout se dérange, j'en serai pour mon déjeuner, moi !

Répin

Paix !

Madame Répin

Je vais faire une grande omelette.

Répin

Bon. Emmène Marie, pour t'aider.

Madame Répin

Mais j'ai Augustine. Ça suffit.

Il sort.

Répin

Emmène Marie, je te dis !... J'ai mon plan... Gaillardon attendra en causant avec Henriette. Laissons-les un peu seuls, ça les « amoudera ». Ah ! C'est qu'il t'aime, celui-là, ma fille ! Il m'a dit « C'est convenu » d'un ton qui me l'a bien prouvé...

Madame Répin

Allons, viens, Marie.

Scène 4

Marie, Henriette, Madame Répin

Marie, qui suivait sa mère, revient sur ses pas, regarde sa soeur un instant, puis va lui sauter au cou.

Marie

Tant mieux, mon Henriette, tant mieux !... Mais tu n'as pas l'air content...

Henriette

Si, si...

Marie

Monsieur Gaillardon ne te plaît pas ?

Henriette

Si, si...

Marie

C'est que, sais-tu, c'est un bonheur !

Geste vague.

Henriette

Oh ! Oui ! Un bonheur, mais...

Marie

Bête !...

Henriette

Je sais bien... Je suis une oie... Et, toi, tu as l'air content.

Marie

Mon Henriette, ma chère Henriette ! Oui, je suis contente. D'abord pour toi, et puis encore pour moi, car, sans reproche, tu me bouchais un peu le chemin. Si tu as vingt-six ans, je tombe dans mes vingt-trois, moi, tu sais ?

Henriette

Tu ne m'en veux pas, au moins ?

Marie

Si je t'en veux ! Quelle bonne soeur tu fais ! Tu me donneras un garçon d'honneur d'attaque, hein ?

Henriette

Et du bois dont on fait les maris, tu peux compter sur moi.

Marie

Quand on pense que voilà que tu as fait tout le chemin d'un coup, sans t'en douter !... Quelle veine ! Mais dis donc ! Veux-tu bien rire !

Henriette

C'est plus fort que moi. Je me sens mal à l'aise. C'est le manque d'habitude. Je ne peux pas croire que la chance vienne enfin de mon côté. Oh ! Je sais ce qu'on pense de moi, va ! « Cette pauvre Henriette, dit-on, elle est laide, et c'est une oie. – Oui, qu'on dit, mais elle n'est pas méchante. » Et on répond « Il ne manquerait plus que ça. » Voilà ce qu'on pense, et mon bonheur me surprend. Je ne l'attendais plus. J'ai fini par être de l'avis de tout le monde je suis trop laide... trop oie... Il aura peur, mon bonheur.

Marie

Veux-tu bien finir ! Qu'est-ce que c'est que ces manières ?

Madame Répin

Marie ! Marie !

À Henriette.

Marie

Oui, maman !... Allons, bon ! Voilà que tu pleures, maintenant.

Exit Marie.

Henriette

C'est rien... C'est les nerfs...

Scène 5

Henriette, Gaillardon

Henriette seule, s'essuie les yeux, reste un instant en elle-même ; elle s'assied, poursuivant son muet soliloque, qui se termine à mi-voix.

Entre Gaillardon, venant de la cour. Il souffle désespérément dans une pipe.

Henriette

Non, ce n'est pas possible... Je suis trop bête, trop oie.

Il tapote le fourneau sur la paume de sa main, puis souffle encore une fois dans le tuyau.

Apercevant Henriette.

Il la regarde. Henriette s'est levée, interdite, rouge, les yeux baissés.

Il la regarde encore puis, par contenance, il souffle à nouveau dans sa pipe, riant.

Nouveau tapotage du fourneau sur la main. Un temps de gêne.

Il se dirige vers la cour. Henriette est retombée sur sa chaise. Sur la porte, Gaillardon se ravise. À part.

Haut.

Il rit.

Henriette, gauchement, s'est précipitée vers le bahut qu'elle a ouvert et où elle a trouvé l'aiguille demandée. Elle l'apporte à Gaillardon, sur lequel elle n'ose toujours pas lever les yeux.

Il va sur le seuil et commence à tracasser la pipe avec l'aiguille. Du coin de l'oeil, tout en tracassant, il guigne Henriette. À part.

Il continue son débouchage sur le seuil, en faisant face à la cour.

Gaillardon

Dire qu'elle n'est pas bouchée, ça serait mentir. Oh ! Elle l'est, bouchée, pour sûr, et bien bouchée encore !... Dites donc, madame Répin ?... Tiens, ça n'est point Madame Répin... Pardon, mademoiselle... Pardon, pardon... Oh ! Pour bouchée, sauf vot' respect, elle est bien bouchée !... Mais je vais la déboucher, pour ça, oui... Sapristi ! Répin qui m'avait dit... Après tout, je peux bien lui demander, à elle !... Pardon, Mademoiselle, mais vous n'auriez pas, des fois, une aiguille à tricoter ? Oui, pour déboucher ma pipe... Ah ! Merci, Mademoiselle... Avec ça, voyez-vous... Vrai ! Elle a un air godiche...

Henriette

Je suis trop bête, trop oie...

Scène 6

Augustine, Répin, Gaillardon, Henriette, Madame Répin, Marie

Elle sort de la cuisine et tient une soupière fumante, qu'elle pose au milieu de la table.

Elle retourne à la cuisine.

Augustine

Là, voilà la soupe !

Répin

Et cette pipe ?

Il rit.

Gaillardon

Vous voyez, m'sieu Répin, elle se débouche, elle se débouche. Mais, passez donc.

Répin

Eh bien, mon Henriette, il est venu ?

Henriette

Oui, papa, il est venu.

Répin

Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette ?

Madame Répin paraît, suivie de Marie.

Henriette

Il m'a rien dit, papa.

Elle marche jusqu'au seuil avec Marie.

Madame Répin

Allons, la soupe est sur la table. Monsieur Gaillardon !

Gaillardon

Bonjour, la nouvelle famille ! Mademoiselle, depuis tout à l'heure, ça vous va ?

Marie

Très bien, pas mal, merci, et vous ?

Répin

Il t'a rien dit ?

Henriette

Il m'a rien dit.

Répin

Ça me parait drôle.

Henriette

C'est pourtant vrai.

Répin

Ça, c'est fort. Il n'a cependant pas l'air timide, ce garçon... Voyons voir, voyons voir... Il a peut-être trop faim...

Gaillardon

Monsieur Répin ! Monsieur Répin ! Elle est débouchée !

Madame Répin

À table, Monsieur Gaillardon, à table !

Gaillardon, Madame Répin et Marie descendent.

Répin

Oui, à table ! La soupe refroidit.

Augustine

Où donc que vous allez vous mettre, Monsieur Gaillardon ?

Gaillardon

Moi, oh ! Ça m'est égal... Où vous voudrez, vous...

Augustine

Il serait peut-être mieux de vous mettre à côté de mes filles... mais, en faisant le service, elles vous dérangeraient.

Gaillardon

Oh ! Non, elles ne me dérangeraient pas.

Madame Répin

Et si, des fois, en apportant les plats, elles renversaient de la sauce sur votre veste ?

Gaillardon

Ah ! Par exemple, ceci ne serait point à faire !

Madame Répin

Dame ! Mettez-vous où vous voudrez.

Tous ont pris une chaise, sur le dossier de laquelle ils tambourinent, prêts à s'élancer, au moindre commandement, pour s'asseoir.

Gaillardon

Non, non, où vous voudrez, vous. Moi, je vous dis, ça m'est égal.

Madame Répin

Un, deux, trois, quatre, cinq... C'est bien ça, le compte y est... Voyons Répin, là ; vous, là, moi, là... Non, ça ne va pas... Vous, ici, mes filles... Ah ! Ouaih ! Jamais je ne réussirai !... Voyez-vous, j'ai peur à cause de la sauce... Un malheur peut arriver. Comment faire ?... Qu'est-ce que tu en penses, toi, ma Marie ?

Marie

Oh ! Moi, ça m'est égal.

Madame Répin

Et toi, mon Henriette, qu'est-ce que tu en penses ?

Henriette

Oh ! Moi, ça m'est égal.

Il s'assied à gauche.

On rit et on s'assoit. Gaillardon, à gauche de Répin, Madame Répin, face au public, avec Henriette à sa gauche et Marie à la gauche d'Henriette.

Répin

Tiens, femme, tu nous ennuies. En voilà des manières ! Asseyez-vous là, monsieur Gaillardon, à côté de moi. Et, les autres, arrangez-vous. Après tout, vous êtes de la famille, et si vous n'en êtes pas, vous en serez.

Gaillardon

Quel homme rond que Monsieur Répin !

Répin

Rond comme la terre !

S'apercevant qu'il a conservé son chapeau, il l'ôte de dessus sa tête, se lève et cherche des yeux un clou pour l'y pendre. Tous le regardent, sans mot dire, pendant que Madame Répin verse la soupe dans les assiettes. De guerre lasse, Gaillardon pose son chapeau sur une chaise et vient se remettre à table.

Gaillardon

À la bonne heure ! Au moins, vous comprenez les affaires.

On mange la soupe.

Répin

Là, ça y est.

Gaillardon

Alors, c'est convenu. Quand fixons-nous la date ?

Répin

Un peu de patience ! Tout à l'heure, en prenant le café.

Madame Répin

Vous attendrez bien une petite minute ?

On achève la soupe en silence.

Gaillardon

Bon, bon.

Augustine arrive de la cuisine avec un plat de viande et de légumes.

Madame Répin

Augustine !

Gaillardon

Ah ! Mon vieux beau-père ! Votre jument l'échappe belle !

Répin

En effet. Ça vous fait plaisir ?

On rit. Gaillardon à Madame Répin qui lui emplit son assiette, pendant qu'Augustine verse à boire dans les verres.

Gaillardon

Plaisir ? Je crois bien ! C'est-à-dire que, s'il lui était arrivé malheur, j'en aurais pleuré. J'aime mieux les bêtes que les gens... Ah ! Pourtant, ces demoiselles ne doivent pas prendre ça pour elles ! Merci, merci.

Elle sert son mari et ses filles.

Madame Répin

Vous m'excuserez, au moins, pour le déjeuner, M'sieu Gaillardon. Je n'étais pas prévenue, moi.

Gaillardon

Voyons, Maman Répin, il n'y a pas de cérémonies à faire avec un gendre.

Répin

Futur, je dis futur !

On mange.

Gaillardon

Bah ! Tout n'est-il pas convenu déjà ?

Madame Répin

C'est égal, j'aurais voulu vous faire plus d'honneur. Mais nous sommes loin de Paris où on dit qu'on a dans n'importe quel restaurant des tas d'affaires presque pour rien et tout de suite.

Gaillardon

Oui, mais, croyez-moi, Madame Répin, ça n'est guère mangeable, ce qu'ils vous débitent là-bas à si bon compte. J'en sais quelque chose, n'est-ce pas ? Vu que j'y vais deux fois par mois, à Paris, pour vendre mes boeufs. Bref, on en a toujours pour son argent.

Après un moment de mastication.

Répin

Bien sûr. La saison ne finit pas très bien, il me semble. Le temps ne se maintient pas comme on aurait cru...

Il regarde Marie.

Gaillardon

C'est ce que je disais ce matin, en rencontrant vos deux demoiselles. Je me disais « Gaillardon, c'est ennuyeux, ça sent la feuille morte... »

Répin

Bah ! D'ici à la Toussaint, il y aura encore de bons jours, marchez !

Gaillardon

Ah ! Sacristi ! N'empêche que le préfet a rudement bien fait de remettre l'ouverture de la chasse.

Répin

Oui, il y a encore des blés à couper.

Gaillardon

Et les avoines ! Et les warrats !

Répin

Not' préfet est un charmant homme.

Gaillardon

Vous le connaissez ?

Répin

J'ai eu l'occasion de l'approcher quelquefois. Il m'a parlé ! Tenez, la dernière fois, c'était à l'exposition agricole. Il m'a dit en toutes lettres : « Monsieur Répin, vos produits sont superbes ; superbes, vous entendez, Monsieur Répin ? »

Gaillardon

Ah ? Et vous lui avez répondu ?

Répin

Oui, Monsieur Gaillardon, je lui ai répondu ! Je lui ai répondu : « Monsieur le préfet est bien bon... Vous êtes bien bon, monsieur le préfet. »

Gaillardon

Très bien !

Répin

Attendez ! Et j'ai ajouté : « Si mes produits paraissent superbes à Monsieur le Préfet, c'est que monsieur le préfet veut bien les honorer de son regard. »

Gaillardon

Bravo ! Et vous n'avez plus rien ajouté ?

Répin

Non, le préfet est parti, très flatté, et moi, je suis resté, très flatté aussi, devant mes produits.

Augustine apporte l'omelette et s'en va, emportant les restes du plat de viande. Il s'est fait un temps de silence, que Gaillardon occupe à regarder Marie.

Madame Répin

Augustine !

Gaillardon

La belle omelette !

Elle le sert.

Madame Répin

Donnez-moi votre assiette, monsieur Gaillardon.

Gaillardon

Merci, merci, c'est trop.

Servant Répin.

Servant Henriette, elle lui parle bas.

Madame Répin

Mais non. Tiens, Répin. Mais tu ne dis rien, Henriette. Il va croire que tu es muette.

Henriette

Comme il regarde Marie !

Elle se sert.

Madame Répin

Oh ! Il ne faut pas t'inquiéter. Tu comprends, cet homme, il n'ose pas te regarder tout d'abord et franchement, comme un effronté. Il s'essaie et prend du courage avec ta soeur.

Henriette

Oui, je comprends.

Bas.

Les trois femmes causent entre elles en mangeant.

Marie

Maman, tu m'oublies. Qu'est-ce que vous dites ?

Répin

Vous le savez bien ; il faut qu'un boeuf vendu paie son engrais à raison de un franc par jour.

Gaillardon

Et encore, ce n'est pas beau !

Un petit temps.

Répin

Parfaitement, on fait ses frais, voilà tout.

Il rit.

Il s'esquive vers la cour.

Gaillardon

Je me sauve une petite minute, hein, vous permettez ? Mâtin ! On ne meurt pas de soif, chez vous !

Répin

Attention ! Gaillardon ne va guère tarder à rentrer. Faut qu'il se trouve seul avec notre Henriette. Alors, tout à l'heure, il t'a rien dit, mon Henriette ?

Henriette

Non, Papa, il m'a rien dit.

Répin

Oh ! Cette fois-ci, il te parlera... Toi, femme, va faire le café à la cuisine, et, quand Gaillardon rentrera, appelle Marie. Moi, je me sauve dans la chambre. Quand il en sera temps, Henriette, tu viendras me chercher.

Répin disparaît à gauche, et Madame Répin dans la cuisine.

Henriette

Oui, Papa.

Scène 7

Gaillardon, Marie, Augustine

Gaillardon, dès la sortie de Répin, reparaît, poussant un gros soupir d'aise. Il trouve Marie occupée à empiler des assiettes sales tandis qu'Henriette, de sa place, qu'elle n'a pas quittée, la regarde faire.

Gaillardon

Tiens !... Monsieur Répin et Madame Répin ne sont plus là ?

Marie

Oh ! Papa va revenir, maman fait le café.

Augustine

Mamz'elle Marie !

Elle sort avec la pile d'assiettes.

Marie

Voilà !

Scène 8

Gaillardon, Madame Répin

Henriette, les yeux toujours baissés, joue gauchement avec le bord de la nappe. Gaillardon s'est rassis à sa place. Les mains sur son ventre, il tourne ses pouces, les yeux fixés sur la porte de la cuisine. Ce jeu de scène dure un temps. Henriette ne se lasse pas de jouer avec le bord de la nappe, et elle s'enhardit jusqu'à regarder, par coups d'oeil furtifs, Gaillardon qui, fatigué de tourner ses pouces sur son ventre, s'est levé pour aller jusqu'à la porte de la cour, dans laquelle il plonge une seconde. Pour le coup, Henriette a les yeux grands ouverts et regarde courageusement le dos de Gaillardon. Mais Gaillardon, les mains croisées sur les reins, se retourne et, méthodiquement, d'un pas de promenade, il descend jusqu'à la rampe, qu'il se met ensuite à longer de gauche à droite, et qu'il lâche pour cingler droit vers la porte de la cuisine, aux vitres de laquelle, après une courte halte, il frappe résolument.

Un temps durant lequel Marie, interdite, ne trouve rien à répondre.

Gaillardon

Vous restez partie... Je vous fais donc peur ? Faudrait pourtant vous habituer à moi.

Madame Répin

C'est comme ça que vous laissez mon Henriette ?

Gaillardon

Oh ! J'ai bien le temps de la voir, elle !

Elle lui ferme la porte au nez, bruyamment.

Madame Répin

Ça, c'est vrai... Ah ! Mais, c'est égal, ça n'est pas très aimable ce que vous dites là, Monsieur Gaillardon !... Allons ! Laissez-nous donc voir un peu tranquilles. Nous avons à travailler. Henriette n'a rien à faire ; bavardez avec elle, à votre aise.

Scène 9

Henriette, Gaillardon

Henriette, toujours à sa place, paraît de plus en plus gênée. Gaillardon, après un geste d'ennui, reprend son pas de promenade et se met à longer le fond. En passant derrière Henriette, il s'arrête une seconde, mais, ne trouvant pas de phrase, il repart, s'arrête devant la place de Répin, et s'y assoit. Alors, Henriette reprend un peu de courage et ose relever les yeux. Gaillardon et elle se regardent. Soudain, Gaillardon fait le geste de délivrance de l'homme qui a trouvé, et sa main, précipitée aux profondeurs d'une poche, en ramène triomphalement la pipe. Gaillardon en inspecte le fourneau, puis, se la campant dans la bouche, il fait dans le tuyau une petite musique de pompe aspirante et refoulante.

Henriette

Peut-être que vous voudriez, des fois, une aiguille à tricoter ?

Gaillardon replace sa pipe entre ses dents, et sa main, précipitée aux profondeurs d'une autre poche, en ramène un rouleau de peau de taupe gonflé de tabac. Calé sur sa chaise comme pour attendre en patience, il se met à bourrer sa pipe, longuement, sans plus s'occuper d'Henriette, qui, à la fin, dépitée, se lève et va à la porte de la cuisine.

Gaillardon

Oh ! Pour débouchée, cette fois-ci, elle est bien débouchée.

Scène 10

Madame Répin, Marie, Henriette, Répin, Gaillardon

La porte de la cuisine s'ouvre en silence. Madame Répin et Marie paraissent dans l'encadrement.

Madame Répin

Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette ?

Marie

Oui, qu'est-ce qu'il t'a dit ?

Henriette

Il m'a rien dit.

Marie

Eh bien, tu crois ! Eh bien, tu crois !

Gaillardon allume sa pipe.

Madame Répin

J'vas servir le café. Henriette, va appeler ton père.

Henriette

Papa ! Papa !

Répin

Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette ?

Henriette

Il m'a rien dit.

Madame Répin apporte le café et le verse dans les tasses. Henriette et Marie sont assises. Répin reprend aussi sa place.

Répin

Tu m'ébahis. Je n'en reviens pas. N'aie pas peur, va, je vais m'en mêler, moi, tu vas voir.

Gaillardon

Ah ! Vous voilà, Monsieur Répin ?

Il allume sa pipe.

Répin

Oui, j'étais allé chercher ma pipe, moi aussi.

Gaillardon

Mmmmm ! Voilà un café qu'a un rude parfum, c'est pas pour dire !

Elle s'assied à son tour. Un temps employé par tous à s'humecter les lèvres dans le café brûlant.

Madame Répin

Je l'ai fait bon, vous pensez.

Répin

Voyons, voyons, nous fixons le jour ?

Gaillardon

Enfin, nous y voilà ! Je n'osais pas le dire, mais, sans reproche, depuis la soupe, je commençais à trouver le temps long. Toutefois, on est bien éduqué ou on ne l'est pas.

Répin

Très bien alors, prenons le 27 octobre. Ça vous va-t-il ?

Tout le monde boit le café.

Gaillardon

Si ça me va !

Il emplit les petits verres.

Répin et Gaillardon approchent leurs verres de fine, en ayant soin de ne pas les entrechoquer, de peur d'en renverser des gouttes.

Répin

Un verre de fine, alors ! Et de la vieille. Et vous m'en direz des nouvelles.

Gaillardon

Fameux, fameux !

Répin

Tu vois, bourgeoise, voilà comme on arrange les choses les simagrées ne servent à rien.

Gaillardon

Maintenant, je réclame l'honneur et le plaisir d'embrasser ces dames.

Gaillardon quitte sa place et commence sa tournée. Les trois femmes s'essuient les lèvres avec leur serviette. Il embrasse d'abord Madame Répin, puis Henriette. Il termine par Marie.

Répin

Oh ! Bien à votre convenance !

Marie

Ne vous gênez pas. Qu'est-ce que va dire ma soeur ?

Il va saisir la main de Répin.

Madame Répin, émue, se met à pleurer.

Gaillardon

Ah ! De ça je me moque un peu, par exemple ! Mon cher papa, merci.

Répin

Regardez-la donc, est-elle bête ! Est-elle bête !

Il se rassied.

Gaillardon

Dame, ça se comprend. C'est pas tous les jours...

On boit.

Répin

Hein ! Mon Henriette !...

Gaillardon

Fameux, tout de même ! Fameux !

Répin

Ah ! Marie, à ton tour, maintenant. Voilà Henriette bien lotie. Il faudra qu'on pense à toi.

Gaillardon

Comment ça ?

Répin

Dame, vous vous en moquez, maintenant que vous avez ce qu'il vous faut.

Gaillardon

Mais pardon, mais pardon, faites excuse, je ne comprends pas.

Répin

Allez, marchez ! ce n'est pas votre affaire.

Gaillardon

Ce n'est pas mon affaire ?... Monsieur Répin ...

Scène 11

Répin, Malahieude, Gaillardon

Répin

Eh bien, m'sieu Malahieude, et la Grise ?

Malahieude

Oh ! Rien de grave, m'sieu Répin. Rien qu'un peu de poil enlevé au genou. Je viens de la voir.

Répin

Alors, vous allez prendre un verre de fine ?

Malahieude

C'est pas de refus, bien sûr.

Répin

Augustine, un verre pour Monsieur Malahieude. Asseyez-vous donc. Augustine apporte un verre.

Malahieude

Merci, je ne fais que passer.

Répin

Qu'est-ce que ça fait ? Asseyez-vous un brin.

À Répin qui lui offre un verre plein.

Malahieude

Eh ben, tout de même, mais rien qu'une minute. Merci.

Répin

De la vieille, vous savez ! Et vous m'en direz des nouvelles !

Malahieude

Et des bonnes nouvelles, encore ! C'est-à-dire que j'en voudrais bien un fût de la pareille... Tiens ! Mais c'est Monsieur Gaillardon ! Vous v'là par ici, donc, alors ?

Gaillardon

Mais oui, m'sieu Malahieude.

Malahieude

Révérence parler, vous avez l'air tout drôle...

Répin

Lui ? Ah ben ! Ah ben ! Elle est bonne !

Malahieude

Et, à part ça, vot' taureau, ça va-t-y ?

Répin

Oh ! Vous l'avez bien soigné, merci ! La jambe est tout à fait à sa place.

Malahieude

Ah ! Tant mieux, alors, tant mieux !

Répin

Vous vous en allez ? Dites-moi au moins ce qu'il faut faire à la Grise.

Malahieude

Faites-lui des compresses d'eau blanche et frictionnez-la avec de l'eau d'écorce de chêne. Le poil repoussera. Il n'y paraîtra pas plus que sur ma main.

Répin

C'est ça.

Il sort, reconduit par Répin jusqu'à la porte.

Malahieude

Eh ben ! Au revoir, m'sieu Répin ; au revoir, Madame Répin ; au revoir, mesdemoiselles ; au plaisir, m'sieu Gaillardon.

Scène 12

Répin, Gaillardon, Madame Répin, Autres, Marie, Henriette

Répin

Ah çà ! M'sieu Gaillardon, qu'est-ce que vous aviez donc tout à l'heure ?

Gaillardon

Tout à l'heure, m'sieu Répin, j'avais... ce que j'ai encore.

Madame Répin

Quoi ? Quoi ?

Répin

Voyons, du calme... Qu'est-ce qu'il y a ?

Gaillardon

Il y a... Il y a qu'il y a maldonne. Voilà ce qu'il y a.

Autres

Maldonne !

Gaillardon

Parfaitement, maldonne, je le répète.

Répin

Comprends pas, et vous ?

Madame Répin

Ni moi.

Marie

Ni moi.

Répin

Voyons, expliquez-vous.

Gaillardon

C'est pourtant bien simple. Il y a que je vous ai demandé une de vos filles et que vous m'avez donné l'autre. Vous me direz ce que vous voudrez, mais il me semble que ce n'est pas d'un franc jeu et que vous trichez.

Répin

Tu tutu u u...

Madame Répin

Quoi ! Ce n'est pas notre Henriette que vous nous avez demandée ?

Il désigne Marie.

Ayant chiffonné sa serviette entre ses doigts, il l'écrase sur la table, se lève et marche d'un bout à l'autre de la scène et inversement, d'un pas inégal, avec une grande agitation. Ses bretelles sont un peu anciennes et mollissent. Son pantalon tient mal. Il le relève d'un mouvement brusque, puis se croise les mains sur les reins.

Gaillardon

Pas du tout, c'est Marie. Là, celle-là.

Répin

Il fallait le dire ! Il fallait le dire !

Gaillardon

Qu'est-ce qu'il fallait dire ? Comment ! Vous avez deux filles ; elles ont toutes les deux la même dot dix mille francs chacune, cinq mille en terres, cinq mille en argent comptant. C'est bien ça, n'est-ce pas ? Vous ne m'avez point trompé ?

Répin

C'est ça.

Gaillardon

Elles ont la même instruction. Elles sont presque du même âge, et je ne prendrais pas la mieux, la plus jolie ? Il faudrait que je sois rudement bête !

Madame Répin

Nous voilà bien ! Les draps sont propres. Que celui qui est malin nous tire de là.

Répin

Femme ! Du calme, de la dignité. Ne nous emportons pas comme des libertins, qui turbulent.

Gaillardon

Oh ! Personne ne s'emporte. Nous ne sommes plus des enfants. On est bien éduqué, ou on ne l'est pas. Mais l'affaire n'est pas avenante... pour moi, du moins.

Répin

Monsieur Gaillardon, je connais les convenances, et il m'est arrivé, je vous l'ai dit, de parler en personne au préfet, un charmant homme... Je ne vous dirai pas que je suis surpris, je suis étonné... profondément étonné. Mais, après tout, rien n'est fait, et, du moment que vous reprenez votre parole, nous vous la rendons !

Gaillardon

Dame ! Mettez-vous à ma place. Ne suis-je pas dans mon droit en réclamant ? Raisonnons.

Henriette

Mais je ne tiens pas tant que cela à me marier, moi ! S'il aime mieux ma soeur, qu'il prenne ma soeur.

Répin

Ça jamais ! J'ai toujours dit que tu te marierais la première, la première tu te marieras.

Madame Répin

Oui !

Henriette

Je t'assure, mon papa, que j'ai bien le temps de me marier.

Répin

Bien le temps ! Mais tu ne sais donc pas que tu as vingt-cinq ans !

Madame Répin

Presque vingt-six.

Henriette

Si, si... je le sais depuis longtemps... Mais, vois-tu, j'aime mieux attendre encore un petit peu.

Il prend les deux mains d'Henriette et les lui serre avec vigueur.

Gaillardon

C'est honnêtement parlé, ma brave demoiselle.

Répin

Lâchez-la ! Je ne plaisante plus, moi ! J'ai le devoir de me montrer intraitable, vexé.

Madame Répin

Tu vois, Répin, tu disais que personne ne s'emporte, et c'est toi qui t'emportes... Mais, si elle n'y tient pas, faut pourtant point la forcer.

Répin

Possible. Elle est libre. Mais on ne peut toujours pas donner sa soeur à ce monsieur, dont tu ne veux point, dis voir, ma Marie ?

Marie

Oh ! Moi, ça m'est égal. Faites comme vous voudrez, comme ça vous fera plaisir à tous.

Gaillardon

Bien parlé aussi ça, bien parlé.

Madame Répin

Sûrement, si ce monsieur s'en retourne chez lui les mains vides, on va causer.

Gaillardon

Dame !... Voyons, mon cher papa ?

Il lève et étend sa main à hauteur du menton, les doigts joints, la paume en creux, comme si son coeur s'apprêtait à sauter dedans.

Répin

Doucement ! Connu, on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Mais je ne veux pas encore donner dans le panneau. Et, pour commencer, faites-moi le plaisir de ne point, m'appeler « cher papa », du moins avant d'avoir tout réglé convenablement et solidement cette fois. Voyons, parlons franc et le coeur sur la main. C'est bien ma fille cadette, Marie, la brune, âgée de vingt-deux ans, que vous me demandez en mariage ?

Gaillardon

Tout juste.

Répin

Je vous la donne. Mais vous allez signer un papier comme quoi, si vous changez encore une fois d'idée, vous me donnerez une paire de boeufs, des boeufs fameux, oui-da, des boeufs de taille !

Gaillardon

Permettez...

Répin

Signez, ou rien n'est fait !... Ne vous imaginez pas que vous m'attraperez une deuxième fois.

Gaillardon

Soit, vous défunt, ils peuvent me revenir.

Répin

Alors donc, adjugée la cadette.

Gaillardon

Merci bien, mon cher papa.

Répin

Oh ! Mon cher papa, c'est bientôt dit. D'abord, vous êtes presque aussi chauve que moi, et quelqu'un qui ne vous connaîtrait pas et nous verrait nu-tête, dans un champ par exemple, aurait le droit de nous demander lequel des deux est le cher papa.

On rit.

Gaillardon

C'est vrai, mais ce n'est pas les cheveux qui font le coeur, et puis, tout de même, je suis encore un petit peu moins épluché que vous.

Marie

Ma pauvre soeur, quand j'y pense... Tu peux être sûre que je n'y pensais pas. Qu'est-ce que vous voulez ? Qu'est-ce que vous voulez ?

Henriette

Je te le disais bien que la chance aurait peur.

Marie

Oui, mais, au moins, on pourra m'accorder que, si je me suis mariée avant toi, je ne l'ai pas fait exprès.

Il frappe amicalement de petits coups sur l'épaule et la joue de son Henriette. Celle-ci les yeux rouges encore et les cils humides, toutes le stâches de sa peau de rousse en feu, s'eforçait de sourire en disant.

Répin

C'est bon, c'est bon, point tant de giries !... Tu t'en moques, toi, maintenant qu'on t'a donné ce qu'il te faut. Mais Henriette n'attendra pas longtemps, marche. Je vais lui en trouver un en ne tardant guère, et un crâne, n'est-ce pas, mon Henriette ?

De retenir ses larmes et de garder pour elle, en dedans, la grosse peine qui gonflait, gonflait sa poitrine énorme, jusqu'à menacer de l'étouffer.

Henriette

Mais oui, mais oui, va, papa...

Gaillardon

Ah ! Pour ça, mon cher papa, je suis votre homme. J'ai justement un camarade qui en cherche une ; elle va joliment bien faire son affaire !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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