Scène 1
Lisette, Frontin
Lisette
Que veut le beau Frontin aujourd'hui dans ce lieu ?
Frontin
Te rendre ce billet, et t'embrasser.
Lisette
Adieu.
Frontin
Si j'avais cru devoir m'attendre à la riposte, Je vous l'aurais Madame envoyé par la Poste.
Lisette
Tiens-tiens, baise ma main et ne te fâche plus ; C'est donc pour ma maîtresse pourquoi point de dessus ?
Frontin
Oh ! Dans notre maison nous aimons le mystère.
Lisette
Ta maîtresse renferme un rare caractère. Le manège qu'elle a pâlir l'esprit humain ; Mais quand débute-t-elle ?
Frontin
À cinq heures demain.
Lisette
C'est sans doute pour faire applaudir ta maîtresse. Qu'on voit venir ici des gens de toute espèce ; Le chevalier, l'abbé, le conseiller aussi, Avec le financier doivent souper ici.
Frontin
Oh depuis quinze jours j'ai bien fait des affaires ! Que de billets portés, de lettres circulaires ; Dans les hôtels garnis, les cafés et le cours : Il faut que j'aie été quinze fois chaque jour, Elle aura des batteurs, ou le diable me tue, Jamais actrice enfin ne fera plus battue.
Lisette
Moi je blâme ses soins et les précautions, Et pourquoi mendier des approbations ? Si son mérite est sûr, il parlera pour elle ; Être loué de gré, vaut bien mieux que par zèle ; Je ne suis point la dupe et je le dis tout net. D'une actrice qui vient après son rôle fait, D'un air de suppliante entrer de loge en loge Et de chaque payant arracher un éloge.
Frontin
Ma maîtresse fera bien pis encor, crois moi, Je connais son esprit, et te donne ma foi, Que s'il en est qui vont dans les loges pour plaire, Celle-ci pourrait bien aller jusqu'au parterre : Tiens, Lisette elle est folle, et d'elle il est cent traits, Que l'on ne pourrait croire, et qui pourtant sont vrais De fables, de romans, sa chambre est toute pleine ; Sans celle elle s'habille en princesse romaine ; De sa fille de chambre elle a changé le nom. Je crois qu'elle l'appelle ; attendez : Charmion. Elle me nomme Arcas, et puis tantôt Auguste. Et celle qui nous fait la cuisine.... Laucuste. Mais écoute la peur qu'un jour elle me fit, Quand j'y pense j'en suis encor tout interdit : Morbleu qu'on est à plaindre avec telle maîtresse ; Une nuit répétant son rôle de Lucrèce Elle entra dans ma chambre un poignard à la main, Et vouloir malgré moi, que je fisse Tarquin.
Lisette
Et comment finit donc cette plaisante scène ?
Frontin
À reprendre mes sens j'eus d'abord quelque peine ; Mais je revins à moi, pour finit ce détail, Quand je vis le poignard n'être qu'un éventail.
Lisette
Parlons de son manège il ne se peut comprendre, J'en sais aussi des traits qui pourront te surprendre ; Il faut qu'elle ait entrée en vingt mille maisons ; Car avec tout le monde elle a des liaisons ; Se mêle du barreau, de la cour, de la guerre Et rien je crois n'est fait, que par son ministère : Qu'un emploi soit vaquant, elle le fait avoir, Sans trop solliciter à qui le peut vouloir Un mariage fait, elle le fait défaire ; Une terre vendue, elle la fait retraire ; Brouille tous ceux qui font étroitement liés, Et raccommode aussi tous ceux qui font brouillés ; Entre dans les détails des charges, des offices, Des fonds des hôpitaux, de ceux des bénéfices ; Par elle celui-là devient introducteur, Celui-ci secrétaire, Se l'autre ambassadeur. Non je ne pense pas que personne en la vie, Aie avec tel succès su pousser l'industrie D'un fripon qui volait partout impunément , Elle en fit d'un seul mot, hier un sous-traitant. Cette condition est ma foi ta Fortune.
Frontin
Je l'achète bien cher, hélas si c'en est une ! Je ne fus pas heureux dans mes conditions ; J'ai toujours essuyé des tribulations : Je me souviens d'avoir servi chez certain homme, S'il m'y fallait rentrer j'irais plutôt à Rome. Morbleu que celui-là me menait joli train : Il m'aurait fait crever, quoiqu'il fut médecin ; Tiens,dans cette maison je faisais tout sans aides, Je rasais, je frottais, je portais les remèdes ; Je faisais la cuisine, et battais les habits, Je balayais la Cour, et je faisais les lits ; Ratissais le Jardin, habillais la maîtresse Que te dirai-je enfin, courant, veillant sans cesse, Tantôt valet de chambre, et tantôt palefrenier, Tantôt à la toilette, et tantôt au grenier, Travaillant pour l'époux, agissant pour la femme, Je pansais le cheval, et je peignais Madame.
Lisette
Il fallait y rester, peut être qu'à la fin, Tu serais comme lui devenu médecin.
Frontin
Vous pensez vous moquer, mais apprenez la belle, Que toujours le Valet, au Maître se modèle ; Tel est notre destin chez ceux que nous servons, Nous sommes, mon enfant, de vrais caméléons ; Nous imitons leurs moeurs, leurs discours, leurs allures, Et souvent nous prenons jusques à leurs figures. Avec les Corneilles, nous devenons galants ; Nous prenons un air grave avec les présidents ; Servons nous un jaloux il nous faut être traître, Nous sommes comme fous avec un petit-maître ; Nous prenons un air doux chez le bénéficier ; Et sommes insolents derrière un sous-fermier ; Mais ta maîtresse à toi, Madame la Baronne, Qui tranche de l'esprit, et sans raison raisonne, N'en parierons nous point ?
Lisette
Son style précieux. Devient depuis un temps, tout-à-fait ennuyeux.
Frontin
Mais que dit-elle encor ?
Lisette
De la nouvelle actrice, Tant que dure le jour, elle est l'admiratrice ; Et la rage qu'elle a pour entendre ( des Vers , Mettra je crois, bientôt, son esprit à l'envers; ) De ta maîtresse enfin, elle a la maladie Et ne parle à présent qu'en vers en Tragédie : Si la jeune Comtesse aujourd'hui la vient voir, On n'entendra que vers du matin jusqu'au soir.
Frontin
Je n'y viendrai donc pas, je suis las d'en entendre.
Lisette
Si ta maîtresse y vient il faudra bien t'y rendre.
Frontin
Tu crois que la Comtesse aussi déclamera.
Lisette
Non mais elle a toujours son jargon d'Opéra ; De sorte que quand l'une a dit un vers tragique. L'autre prend la parole avec un vers lyrique, Et ce fol entretien règne si fréquemment, Qu'elles ne peuvent plus se parler autrement.
Frontin
Nous nous verrons tantôt, adieu, je me retire.
Lisette
Je crois avoir encor quelque chose à te dire, Je voulais te parler touchant le Chevalier ; Dis moi donc promptement, crainte de l'oublier ; Pourquoi nous le voyons toujours chez ta maîtresse ?
Frontin
Il est amoureux fou, de la jeune Comtesse, Et jaloux qui plus est, mais jaloux à mourir, Et quoiqu'il soit aimé, rien ne peux le guérir , Il se brouille souvent pour une bagatelle ; C'est toujours au logis quelque scène nouvelle ; Et comme ma maîtresse a de l'ambition, Quelle veut des amis, de la protection, Elle cherche à se rendre à chacun nécessaire, Et pour se ménager l'un et l'autre, et leur plaire, Le scrupule qu'elle a, te le dirai-je net : Elle veut les unir par un hymen complet, Elle en veut faire autant, je crois, de la Baronne Avec le conseiller, du moins, je le soupçonne.
Lisette
J'en serais assez aise, et te dis franchement Que pour parler pour lui j'ai quelque engagement. Près d'elle j'ai promis de faire mon possible, Pour les coeurs généreux ; moi j'ai l'âme sensible, Mais j'entends ma maîtresse.
Frontin
Adieu jusqu'au revoir, Je vais continuer mon fatigant devoir Et porter au plutôt des billets de parterre, Chez les étudiants et les clercs de notaire.
Scène 2
La Baronne, Lisette
La Baronne
Lisette savez-vous ce qu'on joue aujourd'hui ?
Lisette
Voulez-vous aller à la Comédie.
La Baronne
Oui.
Lisette
La Pièce que l'on joue est plus belle que rare Car je pense avoir lu sur l'affiche l'Avare.
La Baronne
Oh, je n'y irai donc pas.
Lisette
Pour demain nous irons.
La Baronne
Je veux être à midi dans les premiers balcons, Je ne veux pas manquer notre actrice nouvelle,
Lisette
Tenez, lisez.
La Baronne
Quoi donc ?
Lisette
C'est une Lettre d'elle !
La Baronne
Je ne sais quel sera le sort De la malheureuse Chimène ; Mais je tremble d'avance, Et frissonne si fort, « Que je crains de tomber dès la première scène ; Daignez donc avertir pour demain vos amis, À vos ordres d'abord ils seront tous soumis, Quand vous leur aurez dit que Chimène vous touche, Ils prendront tous pour moi des sentiments humains Et même me battront des mains Avant que j'aie ouvert la bouche ; C'est mon peu de perfection ? Qui fait que je vous sollicite, Si je me croyais du mérite, Prendrais-je ces précautions ? Adieu belle et charmante Dame, Que j'aime de toute mon âme, Et que j'aimerai même au delà du trépas ; Cet Oracle est plus sûr que celui de Calchas. » Pour moi la pauvre enfant est pleine de tendresse ; Je veux qu'à l'applaudir tout le Public s'empresse : J'ai déjà prévenu bon nombre d'officiers ; Demain dans le parterre ils feront des premiers ; Ils prieront leurs amis de devenir les nôtres, Ils n'applaudiront qu'elle, et siffleront les autres ; Et de cette façon dès la première fois ; Ils la recevront tous d'une commune voix.
Lisette
Tout le public je crois, fera fort content d'elle : Pour changer de propos, savez-vous la nouvelle, Que l'on débite ?
La Baronne
Non, quelle cet-elle ? Dis-moi.
Lisette
Vous faites l'ignorante.
La Baronne
Ah ! Je jure ma foi, Que je ne sais non plus ce que tu me veux dire.
Lisette
Le jeune Concilier n'a pas sur vous empire, Et vous ne devez pas au plutôt l'épouser ?
La Baronne
Je l'avouerai Lisette, et sans rien déguiser ? Que depuis quelques jours on m'a su faire entendre, Qu'il ressentait pour moi la flamme la plus rendre, Et que l'Hymen m'en fut sur l'heure proposé Que mon coeur à cela se trouvant opposé, La réponse pour lui ne fut pas favorable.
Lisette
Il a beaucoup d'esprit, il est bien fait, aimable ; Il a de la noblesse et je ne sais comment, On peut le recevoir d'un oeil indiffèrent, À ne pas l'accepter quel sujet vous engage ?
La Baronne
Mais je l'avouerai.
Lisette
Quoi ?
La Baronne
Je le trouve trop sage ; Il n'a pas l'enjouement et la vivacité, Que font voir aujourd'hui nos gens de qualité, J'aime l'air petit Maître, il m'enchante la vue.
Lisette
De ces petits Messieurs je suis bien revenue ; Ah qu'ils ont selon moi, l'air vain, fou, sot et plat ; Et je voudrais savoir quel fut le premier fat ; Qui fit naître à Paris cette secte nouvelle ; Ou le colifichet qu'ils prirent pour modèle : Est-il rien de plus lot que l'est leur entretien ? Ils vous parlent toujours et ne vous disent rien. Quel plaisir trouve-t-on à leur entendre dire ? Ah te voilà Marquis, vas-tu chez Arlemire ? Où soupes-tu ce soir, mon carrosse viendra ? Je revins ivre hier, as-tu vu l'Opéra ? Céphise est de retour ! Que dit de moi Belise ? Donne moi du Tabac, as-tu vu la Marquise ? Et cent autres discours, jargons des étourdis ; Qui pourraient rendre fou tel à qui l'on les die, Moi je prendrai bientôt un mari,je l'espère ; Mais il ne fera pas d'un pareil caractère ; Si vous faisiez ainsi vous ne feriez que bien.
Elle continue naturellement.
La Baronne
Donne moi donc Lisette un coeur comme le tien. Mais : désapprouve tu l'air naturel et tendre, Qui se fait remarquer dans le jeune Ciitandre, Je ne vois rien en lui qui lui soit reproché C'est un esprit pliant qui n'a rien de caché.
Lisette
Non il ne cache rien, il est plein de franchise Car il montre partout les lettres de Belise.
La Baronne
Et Damon qu'en dis tu, n'est il pas beau bien fait ?
Lisette
Hélas Madame à qui faites vous son Portrait ? Je ne suis pas encor à savoir, je vous jure, Qu'il pèche par l'esprit et non par la figure,
La Baronne
Sa voix fait assez bien les honneurs d'un repas.
Lisette
Qu'il y chante toujours et qu'il n'y parle pas.
Scène 3
Laquais, La Baronne, Lisette
Laquais
Monsieur le Concilier m'a chargé de remettre Entre vos mains, Madame aujourd'hui cette lettre.
La Baronne
Dites lui que tantôt il le rende chez moi. Lisette que je suis étonnée.
Lisette
Et de quoi ?
La Baronne
De cette lettre en vers si galamment écrite, Tu ne m'avais pas dit qu'il avait ce mérite ; Comment, il fait des vers, Lisette il me plaira, Il veut avoir mon coeur,et je crois qu'il l'aura ; Pour se faire écouter, il fait ce qu'il faut faire.
Lisette
Sans ce trait de folie, il n'aurait pu vous plaire : Lisons donc ce billet si joliment écrit, Voyons la Poésie.
La Baronne
Elle est pleine d'esprit,
Lisette
« L'amour ! Ô charmante Baronne, Va vous intenter un procès, Ne doutez point de son succès, Car je sais que sa cause est bonnes ; Il faut à l'amiable en arrêter le cours, ..................................... Il peut jusqu'au trépas, vous chicaner sans cesse ; Et quand on a passé sa jeunesse À Plaider contre les Amours, Il vient un temps où nous perdons toujours. »
Lisette
De traits vifs et galants, la lettre est assortie, Plaider contre l'Amour, oh la forte partie ! Il faut accommoder cette affaire au plutôt.
La Baronne
Va, pour l'accommoder je ferai ce qu'il faut : Mais j'entends un carrosse entrer avec vitesse, Si c'est le Chevalier et la jeune Comtesse, Dis leur bien que je suis dans un moment ici En vers au Conseiller je veux écrire aussi.
Scène 4
Lisette
Lisette
La Lettre fera longue à ce que j'imagine, Et ne s'écrira pas sans Corneille, ou Racine.
Scène 5
Lisette
Lisette
Madame va venir et vous prie instamment De vouloir bien l'attendre en cet appartement.
Scène 6
La Comtesse, Le Chevalier
Elle chante.
La Comtesse
Chevalier faites trêve à cette humeur rêveuse, Ou je vais devenir plus que vous sérieuse : D'un mot dit en riant, vous devenez jaloux , Je ne puis plaisanter sans vous voir en courroux, Quoi parce que j'ai dit sans avoir nulle idée, « Est-ce ma faute à moi Si Licas me plaît plus que toi. » Votre âme est contre moi de fureur possédée, Je le dis franchement, si vous voulez m'aimer , À mon humeur badine il faut s'accoutumer.
Le Chevalier
Mais Madame ai-je tort rendez-moi donc justice ; Mes mouvements jaloux viennent-t-ils du caprice ? Quoi : dans le même instant que je jure à vos yeux, Qu'excepté mon amour rien ne m'est précieux , Que je fais mon bonheur de vous aimer sans celle Que j'arrête le Ciel que ma vive tendresse , Jusqu'au dernier moment de mes jours durera , Morbleu, vous répondez par un trait d'Opéra ; Et pour comble de maux ce trait est un passage, Que je ne puis tourner qu'a mon désavantage.
La Comtesse
Mais quand j'ai dit cela, c'est sans réflexion.
Le Chevalier
Vous me prêtiez vraiment beaucoup d'attention.
Le Chevalier veut parler et se tait.
La Comtesse continue en chantant ce passage de Roland : J'aimerai toujours mon Berger.
La Comtesse
Qu'aurais- je dû répondre expliquez le vous-même ?
Le Chevalier
Est-ce en chantant, morbleu, qu'on doit dire qu'on aime ?
La Comtesse
Comment donc en pleurant, je hais le sérieux, Et ne veux point aimer un mouchoir sur les yeux ; Croyez-vous dites-moi, changer mon caractère ? Avec cet air chagrin avec ce ton colère. Je veux bien raisonner un instant avec vous, Je vous l'ai déjà dit, j'abhorre les jaloux ; Et si vous ne changez avec moi de langage, Il ne faut plus compter sur notre mariage. Je ne fais point un choix pour vivre dans l'ennui, Si je prends un époux, c'est pour rire avec lui.
Le Chevalier
Croyez-vous que de rire on puisse avoir envie, Quand on vous fait mourir tous les jours de la vie ; Et qu'on ne prend jamais soin de vous radoucir Sur un doute, un soupçon qu'un mot peut éclaircir. Voilà ce qui fait seul aujourd'hui mon supplice.
La Comtesse
Et sur quoi voulez-vous que je vous éclaircisse ?
Le Chevalier
Par exemple tantôt j'ai vu.
La Comtesse
Quoi Chevalier ?
Le Chevalier
Oui, j'ai vu de chez vous sortir le conseiller.
La Comtesse
Et quoi le conseiller à présent vous occupe. Serez-vous donc toujours de vous-même la dupe ? Mais quel plaisir prend-on à faire son tourment ?
Le Chevalier
Sachons.
La Comtesse
Pour moi l'Amour est un plaisir charmant.
Le Chevalier
Encor.
La Comtesse
Le Conseiller puisqu'il faut vous le dire.
Le Chevalier
Eh bien quoi vous rirez toujours.
La Comtesse
Je prétends rire.
Scène 7
Lisette, La Comtesse
Lisette
Ma Maîtresse vous prie en ce même moment, De vouloir bien passer dans son appartement, Elle a quelques secrets à vous dire je pense.
Elle chante.
La Comtesse
Attendez-moi je vais... Comment donc vous sortez. Vous partez, Renaud, vous partez. Lisette retenez-le empêchez qu'il ne sorte.
Scène 8
Lisette, Le Chevalier
Lisette
Qu'avez-vous donc Monsieur pour fuir de la forte ?
Le Chevalier
Ah Lisette ! Tu vois un homme au désespoir.
Lisette
Et de quoi s'il vous plaît ne puis-je le savoir ?
Le Chevalier
Que je suis malheureux !
Lisette
Qu'est-ce qui vous désole ? Quel sujet de chagrin ?
Le Chevalier
Morbleu j'aime une folle,
Lisette
Quoi la Comtesse est folle et comment, et par où ? Mais n'est-ce point plutôt qu'elle aimerait un fou ? Je remarque en vos yeux un amour peu tranquille ; L'amour est ennuyeux quand il se tourne en bile.
Le Chevalier
Eh qui ne serait pas de fureur animé ! Quand on s'était flatté que l'on était aimé.
Lisette
Eh vous n'êtes aimé que trop de la Comtesse.
Le Chevalier
Ah quand on aime bien, doit-on rire sans celle ? Mais Lisette sais-tu, quel secret aujourd'hui Peut avoir la Baronne avec la Comtesse ?
Lisette
Oui.
Le Chevalier
Ah ! Dis-le moi Lisette !
Lisette
Et pourquoi, je n'ai garde , Ce n'est pas vous Monsieur que ce secret regarde.
Le Chevalier
Tu ne le diras pas, Lisette je me meurs.
Haut.
Lisette
Oh je vois bien qu'il faut adoucir les fureurs. Rassurez-vous Monsieur tachez de vous remettre Au conseiller en vers on écrit une lettre , Voilà tout le mystère.
Le Chevalier
Ah quelle trahison !
Lisette
Comment l'accès redouble, et par quelle raison. Mais j'aperçois Frontin. Ta maîtresse vient elle ?
Scène 9
Frontin, Lisette
Frontin
Lisette, elle me fuit.
Lisette
La réponse est nouvelle C'est à vous ce me semble à marcher sur ses pas, Monsieur.
Frontin
C'est qu'elle donne audience là-bas. À peine a-t-elle mis un pied hors de sa chaise, Que de nos curieux environ quinze ou seize, Du Café fortins tous avec empressement, Lui sont venus donner la main fort poliment ; Le Conseiller ensuite empressé, plein de zèle, A su percer la foule, et se ranger prés d'elle ; Et je crois qu'elle monte à présent l'escalier Avec l'abbé Bidet, et le gros Financier ; Mais la voici.
Lisette
Je vais avertir ma maîtresse, Et compter vos fureurs à la jeune Comtesse.
Scène 10
L'Actrice Nouvelle, Le Chevalier, L'Abbe Bidet, Le Conseiller, Le Financier
L'Actrice Nouvelle
Vous pouvez acheter ce nouveau Régiment, Monsieur, j'en ai pour vous obtenu l'agrément ; Je vois avec plaisir que l'on vous est propice, Et que par mon canal on vous rende justice.
Le Chevalier
Vous êtes adorable, et je ne sais comment M'acquitter envers vous d'un service si grand.
L'Actrice Nouvelle
En vous faisant plaisir, moi-même je m'oblige, Soyez de mes amis c'est tout ce que j'exige. Dans peu monsieur l'Abbé vous aurez votre tour, Quoique votre nom soit peu connu de la Cour, J'ai fait pour vous un trait de véritable amie, Et vous aurez dans peu place à l'académie.
L'Abbe Bidet
Mademoiselle.
L'Actrice Nouvelle
Et vous Monsieur le Conseiller, Au théâtre demain viendrez-vous babiller ?
Le Conseiller
Je me garderai bien de rompre le silence.
L'Actrice Nouvelle
On vous saura bon gré de cette violence.
Le Financier
Moi je parle toujours à table ou bien au jeu ; Mais à la Comédie, oh par la ventrebleu ! Personne mieux que moi n'observe le silence, Car toujours je m'endors d'abord qu'elle commence.
L'Actrice Nouvelle
J'espère que demain vous veillerez pour moi.
Le Financier
Hé , mais, j'applaudirai, mais sans savoir pourquoi ; Car enfin m n malheur, est d'avoir la faiblesse, D'ignorer le mauvais, ou le bon d'une pièce.
L'Abbe Bidet
Comment jugez-vous donc d'une ouvrage d'esprit ?
Le Financier
Je règle mon avis, sur ce que chacun dit Par exemple, en voyant pleurer dans une scène, Je m'attendris, je sens que cela me fait peine ; Et sans savoir aussi, n'y pourquoi, ni par où, Quand le parterre rit, oh je ris comme un fou.
Le Conseiller
Vous voyez qu'il n'est pas un homme qui déguise.
L'Actrice Nouvelle
Il parle comme il pense, et j'aime sa franchise.
Scène 11
Lisette, La Baronne, La Comtesse, Le Conseiller, Le Chevalier, L'Actrice Nouvelle, L'Abbe Bidet, Le Financier, Tous Les Hommes
Lisette
La lettre au Conseiller l'a rendu furieux.
La Baronne
« Si Titus est jaloux , Tttus est amoureux , » Je vais le détromper.
La Comtesse
Vous croirait-il Madame ?
La Baronne
Monsieur le Conseiller, j'approuve votre flamme. Vous avez su me plaire et je veux devant tous Le déclarer ici, vous serez mon époux.
Le Conseiller
Madame à ce bonheur aurais-je dû m'attendre ? Vous comblez les souhaits de l'amant le plus tendre,
La Baronne
Qu'en dit le Chevalier ?
La Comtesse
Le Chevalier croira, Que c'est encor ici quelques traits d'Opéra.
Le Chevalier
Hélas ! Que voulez-vous que je pense Madame, Quand vous tardez toujours à couronner ma flamme ? Je ne suis point tranquille, et ne puis vivre heureux, Qu'au moment que l'hymen nous unira tous deux.
L'Actrice Nouvelle
Madame il faut se rendre et sa raison est bonne ; Imitez croyez-moi, Madame la Baronne, Comblez du Chevalier et l'amour et les voeux, Cela peut pour moi-même être, un augure heureux Et crois si je voyais ce double mariage, Que j'en jouerais demain avec plus de courage.
La Baronne
Vous vous aimez tous deux, hâtez ce doux lien.
La Comtesse
Hélas ? Que son amour est différent du mien ; Mais je me sacrifie à son humeur jalouse ; C'en est fait Chevalier je serai votre épouse.
Le Chevalier
De mes jaloux transports ne craignez plus l'effet, Je suis sur d'être aimé, mon coeur est satisfait.
L'Abbe Bidet
De voir ce double hymen je suis charmé Mesdames, Et je veux faire en Grec vos deux épithalames.
Le Financier
Il s'agit bien ici du Grec et du Latin, Moi je parle François, j'aurai soin du festin.
La Baronne
Puisque nous voilà tous dans la réjouissance, Donnons à notre actrice un moment d'audience, Quelques scènes du Cid, si vous le voulez bien.
L'Actrice Nouvelle
Il ne m'est pas permis de vous refuser rien.
La Baronne
Elle fera demain l'ornement de la scène, Vous y viendrez sans doute.
En chantant.
La Comtesse
Oh je veux voir Chimène. « Sangaride ce jour, est un grand pour vous. »
La Baronne
Claquez la bien Messieurs.
ensemble
Tous Les Hommes
Nous la claquerons tous.
L'Abbe Bidet
Pour la faire jouer avec plus de courage , Je ferai de Rodrigue ici le personnage, Au Collège autrefois, je récitais des mieux.
Le Financier
Je crains bien que ceci ne devienne ennuyeux. Qu'en dis tu Chevalier ?
Le Chevalier
Moi je pense au contraire Qu'il va nous divertir, il faut le laisser faire.
Le Financier
Allons Rodrigue, allons, alerte à repartir.
Ils s'asseyent tous, excepté l'Actrice et l'Abbé.
La Baronne
Quand on aura servi qu'on nous vienne avertir ;
L'Actrice Nouvelle
« Quoi Rodrigue en plein jour, d'où te vient cette audace ? Va, tu me perds d'honneur. »
La Baronne
Quel son de voix flatteur.
L'Actrice Nouvelle
Retire toi de grâce.
L'Abbe Bidet
« Je vais mourir Madame, et vous viens en ce lieu, Avant le coup mortel, dire un dernier adieu. Mon amour vous le doit, et mon coeur qui respire. »
Le Financier
Le mien étouffe.
La Baronne
Paix.
L'Abbe Bidet
Je ne sais plus que dire.
L'Actrice Nouvelle
Ne songez qu'a vous seul, c'est là l'unique point.
Le Financier
Allons Abbé Bidet, ne vous déferrez point.
L'Abbe Bidet
Et mon coeur qui respire, N'ose sans votre aveu sortir de votre empire.
L'Actrice Nouvelle
« Tu vas mourir. »
L'Abbe Bidet
« J'y cours et le Comte est vengé Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. »
L'Actrice Nouvelle
« Tu vas mourir. »
Le Financier
Qu'il meure donc, parbleu, cela m'impatiente.
La Baronne
Vous ne vous traitez point, quelle humeur étonnante ? Moi je n'ai jamais vu rien d'égal à cela.
Le Financier
Il dit qu'il va mourir, Se reste toujours là.
L'Actrice Nouvelle
« Celui qui n'a pas craint les Maures et mon Père, Va combattre Don Sanche et déjà désespère. »
La Baronne
Ah ! Quelle expression, elle met dans son jeu, Je crois être Chimène et je suis toute en feu.
Le Financier
Pour moi je suis gelé quelque chose qu'on fasse, Et Rodrigue me vaut une tasse de glace.
L'Actrice Nouvelle
« Ainsi donc au besoin ton courage s'abat. »
L'Abbe Bidet
« Je cours à mon supplice, et non pas au combat. »
La Baronne
Jusqu'à son jeu muet, on voit qu'elle à de l'âme, C'est une grande actrice avouez-le Madame ; Sur les autres demain on va crier haro.
La Comtesse
Chimène est un prodige.
Le Financier
Et Rodrigue un zéro.
L'Abbe Bidet
« Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie , Quand vous cherchez ma mort de défendre ma vie ; J'ai toujours même coeur, mais je n'ai point de bras, Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas. »
Le Financier
Monsieur l'Abbé, haut les bras.
L'Abbe Bidet
Et pourquoi m'interrompre, il prend bien de la peine. C'est gâter à plaisir le plus beau d'une scène.
Le Chevalier
Il a raison, silence. Il récite assez bien.
Le Financier
Qu'il gesticule donc, je ne dirai plus rien.
La Baronne
Qu'on le laisse achever moi j'en fuis fort contente Avec un air aisé je vois qu'il se présente, Et trouve qu'il serait excellent dans son jeu S'il avait de la voix, des gestes, et du feu. Mais venons je vous prie à la fin de la scène, C'est à vous à parler.
L'Abbe Bidet
Non pas, c'est à Chimène.
L'Actrice Nouvelle
« Puisque pour t'empêcher de courir au trépas, Ta vie et ton honneur font de faibles appas, Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue en revanche, Défends toi seulement pour m'ôter à Don Sanche ; Combats pour m'affranchir d'une condition. »
Le Financier
Lui combattre l'Abbé ?
La Baronne
Vous ne sauriez vous taire Monsieur.
Le Financier
D'un coup de busque il tomberait par terre.
L'Actrice Nouvelle
« Et si pour moi tu sens ton coeur encor épris, Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. Adieu ce mot lâché, me fait rougir de honte. »
L'Abbe Bidet
« Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte. »
La Baronne
On ne peut jouer mieux il le faut avouer ; Qu'en dites vous, Meilleurs ?
Le Chevalier
On ne peut que louer, sur tout monsieur l'Abbé. Madame il a fait rage.
L'Abbe Bidet
Vous pensez vous moquer mais je suis tout en nage. Avec elle en jouant on sent je ne sais quoi, Qui dans la passion fait entrer malgré soi.
La Baronne
Elle sera reçue, elle s'y doit attendre ; Monsieur le Financier, vous la venez d'entendre. Dites nous votre avis qu'en pensez vous.
Le Financier
Morbleu, Je n'ai point vu d'actrice avoir un si grand jeu.
L'Actrice Nouvelle
À trop flatter les gens, on se rend condamnable ,
Scène Dernière
Laquais, La Baronne, L'Abbe Bidet
Laquais
On a servi Madame.
La Baronne
Allons nous mettre à table.
L'Abbe Bidet
Je veux auparavant vous dire un mot ici, Au Parterre demain j'annoncerai ceci : Messieurs si l'Actrice Nouvelle, A vous plaire aujourd'hui met des soins superflus Je le dis devant elle, ne la revoyez plus, Mais si vous la trouvez en mérite seconde. Venez la voir en foule, elle aime le grand monde.