L'Agrément d'Être Laide
Scéne Unique
Suzanne, Marthe
Suzanne
Me voilà !
Marthe
Enfin ! Revenir déjeuner à une heure !
Suzanne
J'avais tant à faire. Trois leçons à donner ce matin !
Marthe
Où donc !
Suzanne
D'abord, chez Madame de Brignoles.
Marthe
Oh ! Alors je comprends ton retard.
Suzanne
Tu en veux à Madame de Brignoles, ma petite tante ?
Marthe
Moi, du tout !
Suzanne
Elle est si bonne pour moi !
Marthe
Oh ! Très bonne.
Suzanne
Et sa fille, et son fils !
Marthe
Oui, le beau capitaine.
Suzanne
Ah ! Qu'as-tu donc ?
Marthe
J'ai, Suzanne, que je n'aime pas à te voir courir le cachet, toute seule, dans cet affreux Paris.
Suzanne
C'est le lot des filles qui n'ont rien, il faut bien que je gagne ma vie. Toi-même, est-ce que tu n'en fais pas autant ?
Marthe
Oh ! Moi, c'est bien différent. D'abord, je suis terriblement ton aînée, et puis, j'ai un talisman.
Suzanne
Un talisman !
Marthe
Ma figure.
Suzanne
Comment ?
Marthe
Regarde-moi cette mine-là.
Suzanne
Eh bien ?
Marthe
Eh bien, je suis laide : voilà !
Suzanne
Laide !... Oses-tu dire...
Marthe
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est elle.
Suzanne
Tu n'en parlerais pas si gaiement, si tu le croyais.
Marthe
J'en parle gaiement, parce que cela m'enchante.
Suzanne
Oh ! Par exemple.
Marthe
C'est si commode. Quel est le plus beau rôle du monde ? C'est d'être garçon et jeune. Eh bien, une fille laide, c'est un garçon. Elle fait tout ce qu'elle veut, elle va où elle veut. Est-ce que si j'étais jolie, je pourrais prendre notre cousin par-dessous le bras, et aller avec lui -en promenade ; on dirait tout de suite : « Ah ! Deux amoureux ! » Tandis que quand on nous rencontre, que dit-on ? « Un frère et sa soeur ! » Une laide est toujours une soeur. Mais quand on est jolie, que d'inconvénients !
Suzanne
Je ne l'aurais pas cru.
Marthe
Entendons-nous : pour une demoiselle du monde, riche, fiancée à un homme riche comme elle, la beauté n'est qu'une dot de plus ; mais pour une fille pauvre, sans mari, que sa pauvreté force à s'aventurer dans la rue, une jolie mine est un péril de tous les instants. Eh bien, ma petite Suzanne, tu es trop jolie pour être pauvre.
Suzanne
Je suis jolie... Vrai ? Eh bien, j'en suis bien aise.
Marthe
Il réussit bien, mon sermon.
Suzanne
Ah çà ! Mais où est donc ce grand péril ?
Après un silence.
Marthe
Il est... Suzanne, tu as été élevée en Amérique.
Suzanne
Tu le sais bien.
Marthe
Est-ce que dans ce pays-là on ne te suivait pas dans la rue ?
Suzanne
Les gens qui allaient du même côté que moi, oui.
Marthe
Ah !... Il est impossible que quelque beau jeune homme te voyant si jolie n'ait pas pensé à te le dire.
Suzanne
Ah ! Quelle idée !
Marthe
Comment ! On ne t'a jamais fait de déclaration ?
Suzanne
Jamais !
Marthe
Jamais, dans tes voyages, dans tes courses à travers New York, aucun homme, en te voyant seule, ne t'a embarrassée par un propos blessant ?
Suzanne
Un homme manquer de respect à une femme ! Mais tous ceux qui passent et qui ont des femmes, des filles ou des soeurs, accourraient à l'instant pour le punir et les défendre.
Marthe
Ils accourraient tous en masse... comme cela ? On devrait bien profiter du libre-échange pour importer cette habitude en France; il est vrai que cela ne prendrait pas.
Suzanne
Je me rappelle pourtant...
Marthe
J'étais bien sûre qu'il y avait un pourtant...
Suzanne
C'était à un cours de botanique ; nous n'étions guère que quatre ou cinq femmes sur trois cents personnes.
Marthe
Et le reste, qu'était-ce?
Suzanne
Des hommes !... Est-ce qu'il y a un autre genre que le genre masculin et le genre féminin ?
Marthe
Tu étais assise au milieu de trois cents hommes ?
Suzanne
Sans doute, puisque nous écoutions la même leçon. Tout à coup, pendant que je prenais des notes, je vois passer par-dessus mon épaule, et tomber sur ma manche, un petit papier plié en forme de lettre.
Marthe
Un billet doux !
Suzanne
Je le croirais assez.
Marthe
Importation française!... Et que dirent les quakers ?
Suzanne
Il y eut une grande rumeur dans l'assemblée.
Marthe
Et que fis-tu ?
Suzanne
Moi, je continuai à écrire. Puis, quand le professeur eut fini, je levai le bras comme cela... et je soufflai sur le papier comme si c'était un petit insecte !... Tout le monde se mit à rire, à applaudir, et le jeune homme fut obligé de sortir au milieu des huées !... Voilà.
Marthe
C'est charmant ! Mais ce n'est pas parisien. À Paris, vois-tu, l'accueil qu'on fait aux jolies femmes...
Suzanne
Qu'est-ce qu'il a donc de si redoutable ? Tout le monde m'accueille à bras ouverts.
Marthe
À bras ouverts ! Précisément !... Des gens t'accueillant comme cela... Ah ! Tu n'en manqueras pas !... Il y a dans tout Français un vieux fond de troubadour... qui fait que, dès qu'un homme se trouve seul avec une femme jolie, pauvre et libre... Il n'a que deux pensées : la première, de rarranger un peu sa cravate et de passer la main dans ses cheveux ; la seconde, de se dire : « Ah çà ! il s'agit de faire la cour à cette petite dame-là. »
Suzanne
Mais je n'en reviens pas !... Qui t'a appris ces secrets?
Marthe
Mon talisman ! Toujours le même ! Comme on ne regarde jamais une femme laide, elle a tout le temps de regarder les autres. C'est ce que j'ai fait, et j'ai vu... Ainsi te voilà, toi, Mademoiselle Suzanne Villeneuve, institutrice ; tu vas demander conseil à un avocat, à un médecin, à un savant ; à ta première visite, il te fait des compliments ; à la seconde, il t'appelle ma jolie cliente ; et, à la troisième, selon la date de son extrait de naissance, il te glisse un billet doux, te prend la taille ou se jette à tes genoux... Les hommes de l'Empire se jettent encore à genoux, quitte à ne pas se relever.
Suzanne
Oui... De vieux fous dont tout le monde se moque.
Marthe
Du tout ! Ce sont les moeurs nationales ! Tu vas en solliciteuse dans un ministère, tu ne trouves que des protecteurs, des apostilleurs... Au bout de deux jours, les surnuméraires te serrent la main, le chef de bureau t'embrasse... sur le front...
Suzanne
Comment... il m'embrasse ?
Marthe
Un chef de bureau !... Veux-tu pas qu'il se contente des appointements de son inférieur ? Puis il te conduit chez le ministre !
Suzanne
Quoi ?... Est-ce que les ministres aussi ?...
Marthe
Oh ! Non ! Non !... C'est bien différent ! Les ministres sont bien au-dessus de ces petites faiblesses !... Leur fonction est comme un sacerdoce. Ils se respectent ! Ils te respectent !... Et tu n'as rien à craindre d'eux !... Mais, excepté eux, et les sénateurs peut-être, tous, vieux ou jeunes, beaux ou laids, riches ou pauvres, employés ou rentiers, industriels ou artistes, civils ou militaires ; tous troubadours! troubadours ! Troubadours !... Et mendiants ; car ils demandent toujours ! Troubadours et usuriers, car ils prêtent toujours à la petite semaine... deux cents pour cent d'intérêt, payables en... Pas un qui aime avec désintéressement... pas même un capitaine !
Suzanne
Un capitaine !
Marthe
Eh bien, oui ! Car, puisque le mot est lâché, il faut bien que j'arrive au but enfin ! T'imagines-tu que, si Monsieur de Brignoles grimpe si lestement et si souvent nos quatre étages, ce soit pour l'amour de la sculpture sur bois ?... Monsieur de Brignoles est amoureux de toi !
Suzanne
Je le sais bien.
Marthe
Tu le sais ?
Suzanne
Sans doute puisqu'il me l'a dit.
Marthe
Et toi ?
Suzanne
Moi ? Je l'aime aussi...
Marthe
Et tu le lui as dit aussi ?
Suzanne
Sans doute, puisqu'il me l'a demande.
Haut.
Marthe
Elle a des réponses qui vous renversent !... Tu as donc parlé à ton père ?
Suzanne
Non, pas encore ! C'est mon secret... j'ai le droit de le taire ; c'est le secret d'un autre, je n'ai pas le droit de le dire.
Marthe
Tu n'as pas parlé à ton père de l'amour de Monsieur de Brignoles ?
Suzanne
Il n'y a rien de mal !... J'en parlerai quand il sera temps.
Marthe
Et quand sera-t-il temps?
Suzanne
Quand notre mariage sera fixé.
Marthe
Votre mariage ! Tu crois que Monsieur de Brignoles veut t'épouser?
Suzanne
Sans doute !... Puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait.
Marthe
Hein ?... Elle est inouïe !... Voilà tes preuves ?
Suzanne
Quand un homme de coeur a dit à une jeune fille : « Je vous aime! » et qu'elle lui a répondu : « Je vous aime aussi! » C'est fini ! Ils sont mariés!
Marthe
Ils sont mariés !... mariés ! Ah bien ! Si tous ceux qui se sont dit cela étaient... On voit bien que tu reviens de l'autre monde ! Ah çà ! Comment cela se passe-t-il donc en Amérique ?
Suzanne
C'est tout simple, on parle au gouverneur...
Marthe
Qu'est-ce que c'est que cela, le gouverneur ?
Suzanne
C'est le nom qu'on donne aux pères.
Marthe
J'aime assez ce mot de gouverneur, cela représente l'autorité, la discipline...
Suzanne
Mais pas du tout !... Ce ne sont même pas les pères qui marient leurs filles.
Marthe
Qui est-ce qui les marie donc, alors ?
Suzanne
Elles-mêmes.
Marthe
Elles-mêmes ? Mais, enfin, ce gouverneur, il faut pourtant lui demander son consentement.
Suzanne
Oh oui ! Après.
Marthe
Après quoi ? Après le mariage ?
Suzanne
Non, après que la jeune fille a fait son choix.
Marthe
C'est la jeune fille qui choisit ?
Suzanne
Cela me paraît assez juste, puisque c'est elle qui s'engage.
Marthe
Oui ! Mais c'est le gouverneur qui donne la dot.
Suzanne
Une dot ?... Qui lui demande une dot ?
Marthe
Comment, en Amérique, les jeunes filles ?...
Suzanne
En Amérique... Les jeunes filles ne sont pas forcées d'acheter... leur mari ; un honnête homme les trouve toujours assez richement dotées, quand elles lui apportent en mariage un coeur droit et une vie sans tache. Mais, ici, je ne peux pas m'empêcher de rougir quand j'entends parler mariage !... On se croirait à un marché !... Toujours ce mot humiliant : « Combien a-t-elle ? » Elle a... elle a ce qu'elle est !
Marthe
Chère enfant ! Ainsi tu crois que ta pauvreté n'empêchera pas Monsieur de Brignoles...
Suzanne
Qu'importe ma pauvreté, et quel pourrait être son dessein, s'il ne voulait pas m'épouser ?
Marthe
Son dessein ? Son dessein ? Et sa mère ?
Suzanne
Oh ! Sa mère, c'est différent ! Je suis sûre que ce mariage est son seul désir.
Marthe
Hein ?
Suzanne
Elle me l'a dit de mille façons.
Marthe
Elle te l'a dit ?
Suzanne
Pas en paroles, si tu veux, mais en faits. Pourquoi m'attire-t-elle sans cesse chez elle ?
Marthe
Pourquoi ?
Suzanne
Pourquoi me réunit-elle toujours à son fils ?
Marthe
Pourquoi ?
Suzanne
Pourquoi me mêle-t-elle à tout ce qui t'intéresse ?... Est-ce qu'on peut agir ainsi avec une autre femme que celle qu'on veut appeler sa fille ?... Mais qu'as-tu donc, Marthe ?... Qu'as-tu ?... Tu pleures?
L'embrassant.
Marthe
Oui, je pleure ! Oh ! Suzanne, que tu me fais de mal !
Suzanne
Mais dis-moi donc...
Marthe
Non, c'est impossible ! Non ! Je ne veux pas croire !... Une femme !... Une mère ! Ce serait trop affreux ! Mais, pour lui, c'est différent !... Et mon devoir est de le démasquer... de t'éclairer !... Suzanne, Monsieur de Brignoles ne veut pas t'épouser !... Monsieur de Brignoles ne t'épousera pas...
Suzanne
Paul, ne pas m'aimer !
Marthe
Oh ! Je ne dis pas qu'il ne t'aime pas... Je crois, au contraire, qu'il est épris de toi comme un fou.
Suzanne
Eh bien, alors, que voudrait-il faire de moi ?
Marthe
Ce qu'il veut faire de toi !... Oh !... Je ne peux pas... Je ne dois pas !... Sache seulement que les hommes sont une nation abominable !