Monologue · 1885

L’agrément d’être laide

d’Ernest Legouvé

Représentation
≈ 13 min
Distribution
2 femmes
Répliques
124
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Marthe F 62 ≈ 8 min 1
Suzanne F 62 ≈ 5 min 1
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L'Agrément d'Être Laide

Scéne Unique

Suzanne, Marthe

Suzanne

Me voilà !

Marthe

Enfin ! Revenir déjeuner à une heure !

Suzanne

J'avais tant à faire. Trois leçons à donner ce matin !

Marthe

Où donc !

Suzanne

D'abord, chez Madame de Brignoles.

Marthe

Oh ! Alors je comprends ton retard.

Suzanne

Tu en veux à Madame de Brignoles, ma petite tante ?

Marthe

Moi, du tout !

Suzanne

Elle est si bonne pour moi !

Marthe

Oh ! Très bonne.

Suzanne

Et sa fille, et son fils !

Marthe

Oui, le beau capitaine.

Suzanne

Ah ! Qu'as-tu donc ?

Marthe

J'ai, Suzanne, que je n'aime pas à te voir courir le cachet, toute seule, dans cet affreux Paris.

Suzanne

C'est le lot des filles qui n'ont rien, il faut bien que je gagne ma vie. Toi-même, est-ce que tu n'en fais pas autant ?

Marthe

Oh ! Moi, c'est bien différent. D'abord, je suis terriblement ton aînée, et puis, j'ai un talisman.

Suzanne

Un talisman !

Marthe

Ma figure.

Suzanne

Comment ?

Marthe

Regarde-moi cette mine-là.

Suzanne

Eh bien ?

Marthe

Eh bien, je suis laide : voilà !

Suzanne

Laide !... Oses-tu dire...

Marthe

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est elle.

Suzanne

Tu n'en parlerais pas si gaiement, si tu le croyais.

Marthe

J'en parle gaiement, parce que cela m'enchante.

Suzanne

Oh ! Par exemple.

Marthe

C'est si commode. Quel est le plus beau rôle du monde ? C'est d'être garçon et jeune. Eh bien, une fille laide, c'est un garçon. Elle fait tout ce qu'elle veut, elle va où elle veut. Est-ce que si j'étais jolie, je pourrais prendre notre cousin par-dessous le bras, et aller avec lui -en promenade ; on dirait tout de suite : « Ah ! Deux amoureux ! » Tandis que quand on nous rencontre, que dit-on ? « Un frère et sa soeur ! » Une laide est toujours une soeur. Mais quand on est jolie, que d'inconvénients !

Suzanne

Je ne l'aurais pas cru.

Marthe

Entendons-nous : pour une demoiselle du monde, riche, fiancée à un homme riche comme elle, la beauté n'est qu'une dot de plus ; mais pour une fille pauvre, sans mari, que sa pauvreté force à s'aventurer dans la rue, une jolie mine est un péril de tous les instants. Eh bien, ma petite Suzanne, tu es trop jolie pour être pauvre.

Suzanne

Je suis jolie... Vrai ? Eh bien, j'en suis bien aise.

Marthe

Il réussit bien, mon sermon.

Suzanne

Ah çà ! Mais où est donc ce grand péril ?

Après un silence.

Marthe

Il est... Suzanne, tu as été élevée en Amérique.

Suzanne

Tu le sais bien.

Marthe

Est-ce que dans ce pays-là on ne te suivait pas dans la rue ?

Suzanne

Les gens qui allaient du même côté que moi, oui.

Marthe

Ah !... Il est impossible que quelque beau jeune homme te voyant si jolie n'ait pas pensé à te le dire.

Suzanne

Ah ! Quelle idée !

Marthe

Comment ! On ne t'a jamais fait de déclaration ?

Suzanne

Jamais !

Marthe

Jamais, dans tes voyages, dans tes courses à travers New York, aucun homme, en te voyant seule, ne t'a embarrassée par un propos blessant ?

Suzanne

Un homme manquer de respect à une femme ! Mais tous ceux qui passent et qui ont des femmes, des filles ou des soeurs, accourraient à l'instant pour le punir et les défendre.

Marthe

Ils accourraient tous en masse... comme cela ? On devrait bien profiter du libre-échange pour importer cette habitude en France; il est vrai que cela ne prendrait pas.

Suzanne

Je me rappelle pourtant...

Marthe

J'étais bien sûre qu'il y avait un pourtant...

Suzanne

C'était à un cours de botanique ; nous n'étions guère que quatre ou cinq femmes sur trois cents personnes.

Marthe

Et le reste, qu'était-ce?

Suzanne

Des hommes !... Est-ce qu'il y a un autre genre que le genre masculin et le genre féminin ?

Marthe

Tu étais assise au milieu de trois cents hommes ?

Suzanne

Sans doute, puisque nous écoutions la même leçon. Tout à coup, pendant que je prenais des notes, je vois passer par-dessus mon épaule, et tomber sur ma manche, un petit papier plié en forme de lettre.

Marthe

Un billet doux !

Suzanne

Je le croirais assez.

Marthe

Importation française!... Et que dirent les quakers ?

Suzanne

Il y eut une grande rumeur dans l'assemblée.

Marthe

Et que fis-tu ?

Suzanne

Moi, je continuai à écrire. Puis, quand le professeur eut fini, je levai le bras comme cela... et je soufflai sur le papier comme si c'était un petit insecte !... Tout le monde se mit à rire, à applaudir, et le jeune homme fut obligé de sortir au milieu des huées !... Voilà.

Marthe

C'est charmant ! Mais ce n'est pas parisien. À Paris, vois-tu, l'accueil qu'on fait aux jolies femmes...

Suzanne

Qu'est-ce qu'il a donc de si redoutable ? Tout le monde m'accueille à bras ouverts.

Marthe

À bras ouverts ! Précisément !... Des gens t'accueillant comme cela... Ah ! Tu n'en manqueras pas !... Il y a dans tout Français un vieux fond de troubadour... qui fait que, dès qu'un homme se trouve seul avec une femme jolie, pauvre et libre... Il n'a que deux pensées : la première, de rarranger un peu sa cravate et de passer la main dans ses cheveux ; la seconde, de se dire : « Ah çà ! il s'agit de faire la cour à cette petite dame-là. »

Suzanne

Mais je n'en reviens pas !... Qui t'a appris ces secrets?

Marthe

Mon talisman ! Toujours le même ! Comme on ne regarde jamais une femme laide, elle a tout le temps de regarder les autres. C'est ce que j'ai fait, et j'ai vu... Ainsi te voilà, toi, Mademoiselle Suzanne Villeneuve, institutrice ; tu vas demander conseil à un avocat, à un médecin, à un savant ; à ta première visite, il te fait des compliments ; à la seconde, il t'appelle ma jolie cliente ; et, à la troisième, selon la date de son extrait de naissance, il te glisse un billet doux, te prend la taille ou se jette à tes genoux... Les hommes de l'Empire se jettent encore à genoux, quitte à ne pas se relever.

Suzanne

Oui... De vieux fous dont tout le monde se moque.

Marthe

Du tout ! Ce sont les moeurs nationales ! Tu vas en solliciteuse dans un ministère, tu ne trouves que des protecteurs, des apostilleurs... Au bout de deux jours, les surnuméraires te serrent la main, le chef de bureau t'embrasse... sur le front...

Suzanne

Comment... il m'embrasse ?

Marthe

Un chef de bureau !... Veux-tu pas qu'il se contente des appointements de son inférieur ? Puis il te conduit chez le ministre !

Suzanne

Quoi ?... Est-ce que les ministres aussi ?...

Marthe

Oh ! Non ! Non !... C'est bien différent ! Les ministres sont bien au-dessus de ces petites faiblesses !... Leur fonction est comme un sacerdoce. Ils se respectent ! Ils te respectent !... Et tu n'as rien à craindre d'eux !... Mais, excepté eux, et les sénateurs peut-être, tous, vieux ou jeunes, beaux ou laids, riches ou pauvres, employés ou rentiers, industriels ou artistes, civils ou militaires ; tous troubadours! troubadours ! Troubadours !... Et mendiants ; car ils demandent toujours ! Troubadours et usuriers, car ils prêtent toujours à la petite semaine... deux cents pour cent d'intérêt, payables en... Pas un qui aime avec désintéressement... pas même un capitaine !

Suzanne

Un capitaine !

Marthe

Eh bien, oui ! Car, puisque le mot est lâché, il faut bien que j'arrive au but enfin ! T'imagines-tu que, si Monsieur de Brignoles grimpe si lestement et si souvent nos quatre étages, ce soit pour l'amour de la sculpture sur bois ?... Monsieur de Brignoles est amoureux de toi !

Suzanne

Je le sais bien.

Marthe

Tu le sais ?

Suzanne

Sans doute puisqu'il me l'a dit.

Marthe

Et toi ?

Suzanne

Moi ? Je l'aime aussi...

Marthe

Et tu le lui as dit aussi ?

Suzanne

Sans doute, puisqu'il me l'a demande.

Haut.

Marthe

Elle a des réponses qui vous renversent !... Tu as donc parlé à ton père ?

Suzanne

Non, pas encore ! C'est mon secret... j'ai le droit de le taire ; c'est le secret d'un autre, je n'ai pas le droit de le dire.

Marthe

Tu n'as pas parlé à ton père de l'amour de Monsieur de Brignoles ?

Suzanne

Il n'y a rien de mal !... J'en parlerai quand il sera temps.

Marthe

Et quand sera-t-il temps?

Suzanne

Quand notre mariage sera fixé.

Marthe

Votre mariage ! Tu crois que Monsieur de Brignoles veut t'épouser?

Suzanne

Sans doute !... Puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait.

Marthe

Hein ?... Elle est inouïe !... Voilà tes preuves ?

Suzanne

Quand un homme de coeur a dit à une jeune fille : « Je vous aime! » et qu'elle lui a répondu : « Je vous aime aussi! » C'est fini ! Ils sont mariés!

Marthe

Ils sont mariés !... mariés ! Ah bien ! Si tous ceux qui se sont dit cela étaient... On voit bien que tu reviens de l'autre monde ! Ah çà ! Comment cela se passe-t-il donc en Amérique ?

Suzanne

C'est tout simple, on parle au gouverneur...

Marthe

Qu'est-ce que c'est que cela, le gouverneur ?

Suzanne

C'est le nom qu'on donne aux pères.

Marthe

J'aime assez ce mot de gouverneur, cela représente l'autorité, la discipline...

Suzanne

Mais pas du tout !... Ce ne sont même pas les pères qui marient leurs filles.

Marthe

Qui est-ce qui les marie donc, alors ?

Suzanne

Elles-mêmes.

Marthe

Elles-mêmes ? Mais, enfin, ce gouverneur, il faut pourtant lui demander son consentement.

Suzanne

Oh oui ! Après.

Marthe

Après quoi ? Après le mariage ?

Suzanne

Non, après que la jeune fille a fait son choix.

Marthe

C'est la jeune fille qui choisit ?

Suzanne

Cela me paraît assez juste, puisque c'est elle qui s'engage.

Marthe

Oui ! Mais c'est le gouverneur qui donne la dot.

Suzanne

Une dot ?... Qui lui demande une dot ?

Marthe

Comment, en Amérique, les jeunes filles ?...

Suzanne

En Amérique... Les jeunes filles ne sont pas forcées d'acheter... leur mari ; un honnête homme les trouve toujours assez richement dotées, quand elles lui apportent en mariage un coeur droit et une vie sans tache. Mais, ici, je ne peux pas m'empêcher de rougir quand j'entends parler mariage !... On se croirait à un marché !... Toujours ce mot humiliant : « Combien a-t-elle ? » Elle a... elle a ce qu'elle est !

Marthe

Chère enfant ! Ainsi tu crois que ta pauvreté n'empêchera pas Monsieur de Brignoles...

Suzanne

Qu'importe ma pauvreté, et quel pourrait être son dessein, s'il ne voulait pas m'épouser ?

Marthe

Son dessein ? Son dessein ? Et sa mère ?

Suzanne

Oh ! Sa mère, c'est différent ! Je suis sûre que ce mariage est son seul désir.

Marthe

Hein ?

Suzanne

Elle me l'a dit de mille façons.

Marthe

Elle te l'a dit ?

Suzanne

Pas en paroles, si tu veux, mais en faits. Pourquoi m'attire-t-elle sans cesse chez elle ?

Marthe

Pourquoi ?

Suzanne

Pourquoi me réunit-elle toujours à son fils ?

Marthe

Pourquoi ?

Suzanne

Pourquoi me mêle-t-elle à tout ce qui t'intéresse ?... Est-ce qu'on peut agir ainsi avec une autre femme que celle qu'on veut appeler sa fille ?... Mais qu'as-tu donc, Marthe ?... Qu'as-tu ?... Tu pleures?

L'embrassant.

Marthe

Oui, je pleure ! Oh ! Suzanne, que tu me fais de mal !

Suzanne

Mais dis-moi donc...

Marthe

Non, c'est impossible ! Non ! Je ne veux pas croire !... Une femme !... Une mère ! Ce serait trop affreux ! Mais, pour lui, c'est différent !... Et mon devoir est de le démasquer... de t'éclairer !... Suzanne, Monsieur de Brignoles ne veut pas t'épouser !... Monsieur de Brignoles ne t'épousera pas...

Suzanne

Paul, ne pas m'aimer !

Marthe

Oh ! Je ne dis pas qu'il ne t'aime pas... Je crois, au contraire, qu'il est épris de toi comme un fou.

Suzanne

Eh bien, alors, que voudrait-il faire de moi ?

Marthe

Ce qu'il veut faire de toi !... Oh !... Je ne peux pas... Je ne dois pas !... Sache seulement que les hommes sont une nation abominable !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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