Prologue
Scène 1
La Satire, Apollon, Uranie, Clio
La Satire
J'étouffe. Oh ! C'en est trop...
Apollon
Quoi toujours des murmures !
La Satire
Eh ! Comment ne pas murmurer ? Tout contre moi semble se déclarer On me sait chaque jour de nouvelles injures... Quoiqu'il arrive, il faut que ma sincérité Soulage mon coeur irrité.
Apollon
À ces noires vapeurs on connaît la Satire.
La Satire
Il ne m'est plus permis de parier ni d'écrire, Et tout trahit la vérité.
Apollon
N'abusez plus de ce nom respecté. La vérité sans vous voit fleurir son empire. Confondrez-vous toujours sa douceur, sa beauté. Son aimable ingénuité Avec la fureur de médire.
La Satire
L'erreur est de votre côté. De vices, de travers, le monde est infecté, Et médire est être sincère.
Uranie
Et voilà les discours d'un esprit emporté. Moins ami de la probité Qu'esclave des transports d'une aveugle colère. Car enfin quels objets peuvent tant vous déplaire ?
La Satire
Tout.
Uranie
Comment tout ?
La Satire
Qui dit tout n'exclut rien.
Clio
Oh bon ! C'est comme à l'ordinaire ; Puisque tout lui déplaît, sans doute tout va bien.
La Satire
En effet l'ennui qui nous ronge Est un bonheur extrême et qui doit nous flatter.
Apollon
L'ennui donne ses traits à celui qui s'y plonge Il est le mal des Sots, l'esprit sait l'éviter. Finissons, et tâchez de calmer votre bile.
La Satire
Non, je ne saurais voir avec un coeur tranquille Les malheurs qui sur nous fondent de toutes parts, Vous nous fîtes jadis abandonner la Grèce, Rome avec nous reçut les talents et les arts Ils y fructifiaient sous les yeux des Césars, À la Cour, à la ville, on nous fêtait sans cesse ; Mais notre gloire enfin déchût : L'ignorance et la barbarie Nous chassèrent de l'Italie. Louis en France alors comme un Astre parut, Nous vînmes à la hâte aux cris de ce grand homme? Colbert nous accueillit, le Roi nous secourut ; Nous étions à Paris encore mieux qu'à Rome. Maintenant, s'il vous plaît, où nous conduirez-vous ? Quand partons-nous ? Parlez ?
Uranie
Pourquoi cette folie ? Des arts la France est la Patrie ; Dans Athènes ; ils n'ont point joui d'un sort plus doux.
La Satire
Cette réponse est juste, on doit vous la permettre Vous êtes à la mode, on vous chérit encor, Pour tous vos nourrissons votre art est un trésor, Chaque femme a son Géomètre, Et c'est pour eux le Siècle d or : Tout le reste abattu n'ose se faire entendre, Craint, haï, sans secours, et comme sans aveu.
Apollon
C'est qu'on nous prend pour vous...
La Satire
Eh ! Peut-on s'y méprendre ; J'ai de l'esprit au moins.
Apollon
Mais entre nous fort peu ; Et dans le fonds qu'en avez vous affaire ; Lorsqu'on se permet tout il n'est plus nécessaire, Dans voire art odieux le sot même a beau jeu. Ce siècle est éclairé, puisqu'il faut vous le dire, On craint sans l'estimer le talent de médire, Il a mille dangers, et n'est plus glorieux.
La Satire
Si le Siècle était vertueux Il ne craindrait pas la Satire...
Clio
Vous perdez dans les airs les traits que vous lancez Contre le siècle heureux que j'ajoute à l'histoire. Il égale est vertus tous les siècles passés Sans avoir leurs erreurs, il a toute leur gloire.
Scène 2
La Renommée, Apollon, Clio, Calliope
Les Muses qui sont en scène se lèvent, et avancent vers la Renomée. Après, les deux premiers vers, la Satire va se rasseoir.
La Renommée
Doctes soeur écoutez... LOUIS aux Champs de Mars Fait revivre en lui seul les Héros de sa race : Il vole en conquérant au milieu des hasards, De ses Ennemis qu'il terrasse, Il a foudroyé les Remparts. CLERMONT le suit... CONDÉ n'était pas plus terrible. La foudre est dans ses mains, la mort dans ses regards ; Tout fuit devant LOUIS, tout lui devient possible : La Victoire enchaînée à son bras invincible Ne fuit plus que ses étendards.
Apollon
Nous avons dû prévoir les lauriers qu'il moissonne, Tout nous annonçait ses exploits ; Grand dans sa Cour, grand aux Champs de Bellone, LOUIS sera toujours le modèle des Rois.
La Renommée
Dans les Alpes CONTI s'est ouvert un passage, Mont Dauphin et Démond se livrent au Vainqueur. La prudence prépare et guide son ardeur, Des deux Rivaux fameux de Rome et de Carthage Il rassemble au printemps de l'âge L'art, la sagesse et la valeur.
Clio
De ce jeune Guerrier nous devons tout attendre Par l'aurore de ses travaux, Jugez du jour brillant qu'ils vont bientôt répandre.
Apollon
Ces succès éclatants doivent peu nous surprendre : L'exemple des grands Rois fait toujours des Héros.
En enthousiasme.
Calliope
Mon coeur est transporté de ce qu'il vient d'entendre, Vous dont le génie et la voix Des ravages du temps font triompher la gloire, Des vertus de LOUIS, de ses brillants exploits Hâtez-vous d'embellir le Temple de Mémoire. Il règne sur les coeurs que son bras a soumis, Il répand sur ses jours une gloire immortelle, Il est l'effroi de tous ses ennemis, Et l'amour d'un Peuple fidèle.
Scène 3
Melpomène, Clio, Terpsicore, Apollon
Melpomène
Mes soeurs... Ah ! Juste Ciel ! Quelle affreuse nouvelle !
Clio
Que nous veut Melpomène en pleurs ?
Terpsicore
C'est le ton qu'elle prend pour paraître plus belle.
Melpomène
Apollon apprenez le plus grand des malheurs. C'en est fait... Je succombe à ma douleur mortelle.
Apollon
Ah ! Parlez. Dissipez, ou comblez nos terreurs.
Melpomène
Tout est perdu... Ce Roi l'objet de notre zèle, Le protecteur des Arts, l'ami de ses Sujets, Intrépide au combat, juste pendant la Paix, Que la France adorait, qui s'immolait pour elle...
Apollon
Achevez. Aurions-nous à craindre pour ses jours ?
Melpomène
Le barbare ennemi qui le force à la guerre, Croyant de ses exploits interrompre le cours, Du sang de ses Sujets avait rougi la terre. Hélas ! Ce tendre Roi volait à leur secours ; Déjà l'Ennemi tremble, il se trouble, il s'arrête ; La vengeance en éclats va fondre sur sa tête... .Tout à coup sur LOUIS le destin en courroux... Mes pleurs et mes soupirs disent assez le reste.
Apollon
Juste Ciel ne frappe que nous.
Melpomène
Il expire peut-être en ce moment funeste : La France perd un père, et l'Empire un vengeur.
Apollon
Ciel, nous n'attendons plus que des jours de douleur ; C'est un peuple soumis que ton courroux foudroyé ? Il ne voyait en lui qu'un tendre bienfaiteur.
Scène 4
Thalie, Apollon, Melpomène, Clio, La Renommée, La Satire, Uranie
Apollon et les autres sortent.
Thalie
Dissipez les terreurs dont votre âme est la proie ; Le péril est passé, le Ciel nous rend LOUIS : Livrons nos coeurs à la plus vive joie ; Les pleurs ne sont plus faits que pour ses ennemis.
Apollon
Thalie !... Ah ! Quel bonheur !... Hâtez-vous de nous dire ?...
Melpomène
Le Ciel nous le rendrait !... Eh ! Peut-on l'espérer ?...
Thalie
À vos tristes regrets cessez de vous livrer.
Melpomène
Ah ! Thalie !... Il vivrait !...
Thalie
Grâce aux Dieux il respire.
Clio
Mais comment savez-vous ce changement heureux ?
Thalie
Dans les yeux des Français qui craindraient moins pour eux, Il m'était aisé de le lire. Nous le verrons bientôt arriver dans ces lieux.
Melpomène
Eh ! Le moyen de vous en croire.
Thalie
D'un peuple qui l'adore, il va combler les voeux ; J'en suis sûre. J'ai vu la gloire.
La Renommée
Je vole à l'Univers annoncer ce bonheur.
En rêvant.
Thalie
Non demeurez. Vous m'êtes nécessaire. Par un spectacle à son honneur... Le projet est hardi ; mais il est séducteur... N'importe. À ce héros mon dessein pourra plaire...
La Satire
Sans doute. Le dessein est un peu téméraire ; Mais pour signaler votre ardeur...
Thalie
Je m'attendais à ce propos moqueur ; Je sais que votre ton injuste, atrabilaire, Marqué toujours au coin de la colère , Retarde les progrès, inspire la terreur ; Vous ne corrigez point, votre art est de déplaire.
Apollon
Tout est pour son chagrin une vaste matière De fiel, de critique et d'aigreur,
Thalie
L'orgueil n'a point de part à ce projet flatteur, Pour ce Roi bienfaisant c'est un zèle sincère. Il est comme les Dieux, tout ce qui part du coeur A le droit de le satisfaire.
Clio
Nous vous seconderons.
Uranie
Courons tout préparer.
Melpomène
Un même zèle ET m'anime et m'inspire ; Mes spectacles pompeux que l'Univers admire, Plus dignes d'un Héros...
Thalie
Cessez de l'espérer : Votre talent est de faire pleurer, Et le mien est de faire rire, La joie anime l'air que la France respire, Dans ces jours de bonheur on doit me préférer. Mais vous n'y perdrez rien. Je vous destine un rôle Qui vous conviendra fort, il est taillé pour vous.
Melpomène
Mais je le jouerai mal.
Thalie
Fort bien sur ma parole.
Melpomène
Eh ! Quel est-il ?
Thalie
C'est un rôle de folle ; Vous allez nous effacer tous.
Melpomène
Moi jouer une folle !.... En vérité Thalie... Mon état... ma grandeur...
Thalie
J'ai tout fait pour le mieux, Croyez-moi, le grand sérieux N'est qu'une espèce de foliE.
Apollon
Aurai-je un rôle aussi ? Car je brûle d'envie...
Thalie
Il est tout prêt.
CLIO, LA RENOMMÉE , etc
Uranie
Et moi ?
Thalie
Chacune aura le sien.
La Satire
Pour moi je n'en veux point.
Thalie
Ah ! Muse je vous prie. Je veux faire pour vous un effort de génie. Je vais vous transformer en un homme de bien.
La Satire
Je ne me prête point à cette fantaisie.
Thalie
Cela ne vous engage à rien, C'est un rôle de Comédie. Allez vous préparer, secondez mon ardeur
Scène 5
Thalie
On entend un bruit confus d'instruments semblable à celui d'un Orchestre qui accorde.
Thalie
Vous restez, tendre Polymnie, Le Ciel nous rend un Roi qui fait notre bonheur. Que vos chants, que les sons d'une aimable harmonie Célèbrent dans ces lieux cette insigne faveur.
Premier Intermède
Polymnie, Calliope, Chef Des Arts, Chef Des Talents, Polimnie
Une symphonie harmonieuse se sait entendre.
Polymnie
Tendres accords, enfants de mon génie Remplissez la Terre et les Airs.
Entrée des Arts et des Talents.
Calliope
Arts et Talents qui nous devez la vie, Volez, venez mêler vos jeux à nos concerts.
On danse.
Polymnie
Dieux immortels nos soupirs et nos larmes Ont détourné vos foudres menaçants ; Pour voir brûler sans cesse notre encens. Vous n'avez pas besoin de nouvelles alarmes. N'éprouvez plus des coeurs reconnaissants.
Chef Des Arts
Au milieu des horreurs d'une guerre mortelle Les Arts jouissent de la Paix.
Chef Des Talents
En vain la Discorde cruelle Répand dans l'Univers la crainte et les forfaits, L'égide de LOUIS nous couvre de ses traits.
L'Intermède finit par une Contredanse : les Arts, les talents et les quatre Muses dansent ensemble et se retirent pour faire place aux acteurs qui commencent la Comédie.
CALLIOPE, LES DEUX CHEFS, et Le Choeur des Arts et des Talents
Polimnie
Redoublons notre zèle, Publions à jamais Sa gloire et ses bienfaits.
Acte I
Scène 1
Isabelle, Clarice
Isabelle
Belle Clarice enfin vous déciderez-vous ? Un peu plus de gaîté dans vos regards éclate. Le fort d'Hassan deviendra-t-il plus doux ? À son égard cessez-vous d'être ingrate ?
Clarice
Chère Isabelle, Hassan attaque en vain mon coeur ; Mais malgré mon indifférence, Je sais qu'il est mon bienfaiteur, Et j'écoute avec complaisance L'amitié, la reconnaissance Qui me parlent en sa faveur. Ses sentiments pour moi peuvent seuls me déplaire.
Isabelle
Ils auraient dû vous paraître odieux, Si le sort pour vous trop contraire Vous eût livré aux lois d'un maître impérieux ; Mais grâces au destin l'honneur le plus sévère N'a point à rougir en ces lieux. Hassan dans son sérail s'est montré comme un père Compatissant et généreux, Et chaque jour son amitié sincère Rassemble ici les plaisirs et les jeux.
Clarice
Les plaisirs les plus vifs perdent le don de plaire, Lorsque le coeur n'a plus de goût pour eux.
Isabelle
Hassan en sa saveur a bien des avantages ; Ils vaincront votre cruauté : Vous le savez, des Turcs il brave les usages, L'orgueil dans son pays ne l'a point arrêté. En Europe ses longs voyages Ont adouci ses moeurs, poli sa probité, Que le séjour d'Alger eut pu rendre sauvages ; Il n'a du Musulman que la simplicité ; Il s'est défait de sa sombre rudesse, Il a su du Français saisir l'urbanité La gaîté, la délicatesse, Et n'a point sa folie et sa légèreté. Sa figure, il est vrai, n'est rien moins qu'agréable.
Clarice
Par ce défaut léger peut-on être arrêté ? Un homme est toujours bien dès qu'il est estimable Les qualités du coeur, un esprit sociable, De ce sexe sont la beauté. Je les vois dans Hassan, et je lui rends justice ; S'il la rendait à vos attraits, S'il vous offrait des voeux qu'il m'offre par caprice, Nous ferions tous trois satisfaits.
Isabelle
Je l'avoue avec confiance, Si, comme Hassan l'assure, il allait dans la France Fixer avec nous son destin ; Sans en rougir j'accepterais sa main, Et je la chérirais plus que son opulence. Mon coeur est encor libre ....
Clarice
Et le mien ne l'est pas : Voilà la source de mes peines. J'aurais moins à souffrir si mes faibles appas Ne l'avaient pas mis dans mes chaînes : Je vous surprends.... mais lisez dans mon coeur : D'Oberval à Marseille en devint le vainqueur, Presqu'au premier instant qu'il parut à ma vue, Son âme en me voyant à son tour fut émue : Ce que nous ressentions se peignait dans nos yeux, La sympathie agissait sur notre âme ; Il me fit l'aveu de ses feux ; Je ne lui cachai point le progrès de ma flamme, Nous nous aimions enfin, et nous étions heureux.
Isabelle
Mais avec tant de soin pourquoi cacher ces noeuds ? D'Oberval est aimable, et je suis peu surprise...
Clarice
Hélas ! Vous le savez, je dépends de Dorise, Soeur de mon père, il avait en mourant, Ordonné qu'à ses lois je resterais soumise, Elle vit d Oberval, il lui parut charmant. L'amour d'une rivale est toujours un tourment, Celle qu'on craint le moins peut faire une infidèle ; J'aimais, et je tremblais d'aimer un inconstant ; Dorise à mes regards était encor trop belle ; Mais par de nouveaux soins d Oberval chaque jour Calmait ma jalousie, et ma frayeur mortelle, Et par bonheur ces soins si chers à mon amour, Dorise les prenait pour elle.
Isabelle
C'est donc là cet amant qu'elle croit voir toujours, Et dont elle parle sans cesse ?
Clarice
C'est lui-même, et je vois assez par ses discours Que l'absence et l'amour redoublent tous les jours Ses visions, et sa faiblesse : Cependant d Oberval fut contraint de partir, Et sans doute son inconstance Loin de nous sut le retenir : Souvent pour dissiper l'ennui de son absence, Nous nous promenions sur la mer : Ce jour qui nous fut si funeste, Vous voulûtes nous suivre, un corsaire d'Alger Surprit notre Vaisseau. Vous savez tout le reste.
Isabelle
Des malheurs que le sort a déployés sur nous, Votre amitié me dédommage. Nos fers sont d'ailleurs assez doux : Hassan nous acheta ; c'est le Turc le plus sage Et le plus affable de tous.
Clarice
Il est vrai ; mais en vain il m'offre son hommage, L'amour contre ses soins oppose d'autres traits : Il a gravé dans mon coeur une image. Que l'absence ou le temps n'effaceront jamais.
Isabelle
Je plaignais vos chagrins sans savoir vos secrets, Et maintenant je les partage : Pardonnez mon erreur ; mais depuis quelque temps Vos ennuis me semblaient moins grands ; Vous marquiez pour ces lieux bien moins de répugnance, Et tous ces heureux changements Je les attribuais à la reconnaissance.
Clarice
Je l'avouerai, de secrets mouvements Font passer dans mon coeur une joie inconnue ; Depuis cinq ou six jours ma douleur diminue... Vous le dirai-je ?... En de certains moments J'éprouve ces ravissements, Ce trouble, ces transports que m'inspirait la vue Du plus cher de tous les amants. Mon âme s'ouvre à des pressentiments, Et ma gaîté semble être revenue.
Scène 2
Dorise, Isabelle, Clarice
Dorise
Félicitez Dorise toutes deux ; D'Oberval est ici, la chose est confirmé.
Isabelle
Voilà de ses erreurs.
Dorise
Je l'ai vu dans ces lieux...
Clarice
Eh quoi ! Dans ces jardins ?
Dorise
Oui, mon âme est charmée.
Clarice
Ô Ciel ! Mon coeur me dit que Dorise a raison.
Isabelle
Dans ces jardins un homme ! Et d Oberval encore ! Elle extravague.
Clarice
Hélas !
À Clarice.
Dorise
Cette affreuse prison Ne me sépare plus d'un amant que j'adore. Isabelle... Clarice... Il est toujours charmant ; Oui d Oberval est un amant unique ; Je n'en saurais douter, il est tendre, constant, Et c'est son amour seul qui l'amène en Afrique... Mais soyez donc sensible au plaisir que je sens.
Clarice
Je le partagerais sans doute ; Mais des obstacles trop puissants...
Isabelle
La chose est impossible, et choque le bon sens, Un Français au sérail ! Quelle folie !
Dorise
Écoute. Tout le jour tu me contredis ; Tu taxes tout ce que je dis D'illusion, de rêverie : Tu te crois raisonnable, et tu t'en applaudis ; Mais ton bon sens, ou plutôt ta manie, Donne un fond de tristesse à ce que tu prédis ; Désespérer de tout est ta vertu chérie. Va, reçois de moi cet avis : Un excès de raison est pis que la folie.
À Isabelle.
À Dorise.
Clarice
Peut-être qu'en effet... Mais l'avez-vous bien vu ? De lui toujours préoccupée, Cent fois croyant le voir, vous vous êtes trompée... Dans le fond, de Dorise il est fort bien connu Il se pourrait...
Dorise
Tu peux m'en croire : L'amour nous donne de bons yeux. Hassan et lui s'entretenaient tous deux.
Isabelle
Hassan et lui !... Nouvelle histoire. Chez ses femmes un Turc qui mène les galants ! De Paris cette mode arrivera peut-être.
Clarice
Laissez-la dire...
Isabelle
Eh quoi ! Vous pouvez l'écouter ?
Dorise
À travers les barreaux qui grillent ma fenêtre Je les ai vus... de loin... mais je n'en puis douter... Je vais voir la fin de mes peines ; Mon cher d Oberval vient hâter L'heureux moment qui brisera mes chaînes : J'en jurerais, il vient traiter de ma rançon.
Isabelle
Mais par malheur Madame oublie Que nous avons caché notre vrai nom, Notre état, et notre Patrie.
Dorise
À votre froid bon sens nous dûmes cet avis.
Clarice
Dans une aventure aussi triste, Nos noms du moins restaient ensevelis Sous les faux que nous avons pris De Fatmé, Fatime, Agariste. Nos parents à Marseille ont pleuré notre mort : Notre vaisseau ne rentrant point au port, Ils auront supposé qu'il avait fait naufrage ; lis auraient trop rougi de notre sort, S'ils avaient pu savoir notre esclavage.
Isabelle
Nous ne nous doutions point qu'Hassan fût si poli.
Dorise
Je vous dis en un mot, un fait bien établi... À Marseille d'ailleurs on a tant de nouvelles De tout ce qui se passe ici... L'amour de nos malheurs peut l'avoir éclairci, Et mes deux yeux sont des témoins fidèles. Hassan vient. Il vaincra votre incrédulité.
Scène 3
Dorise, Hassan, Isabelle
Dorise
Hassan me rendra-t-il enfin la liberté ?
Hassan
Agariste dans peu vous ferez satisfaite.
Dorise
En hâtant ma félicité, Elle en deviendra plus parfaite.
Hassan
Je vais céder à votre empressement. Que votre inquiétude cesse.
Dorise
Ai-je fait un faux jugement ?
À Isabelle et à Dorise.
Hassan
Puis-je, belle Fatmé, vous parler un moment ? Pardonnez mon impolitesse.
Isabelle
Éloignons-nous.
Dorise
Je cours pour chercher mon amant.
Scène 4
Hassan, Clarice
Hassan
POur la dernière fois souffrez que je vous presse De me parler sans nul déguisement, Votre bonheur surtout est ce qui m'intéresse...
Clarice
C'est trop peu pour tous vos bienfaits De toute ma reconnaissance ; Mais enfin...
Hassan
Mes désirs seront tous satisfaits, Si vous daignez me voir sans répugnance. Quand on a mon âge et mes traits...
Clarice
Vous êtes trop modeste, et c'est mal vous connaître.
Hassan
C'est parce que je me connais, Que j'ai peu de mérite à l'être. J'ai toujours les mêmes projets. Nos usages, nos moeurs et nos lois que je hais, Vont m'exiler des lieux de ma naissance. Pour la société tous les hommes sont faits, Les Turcs ignorent ses attraits, Et tout m'invite à chercher dans la France Ses plaisirs délicats qu'ici mon opulence Ne me procurerait jamais ; Mais m'unir avec vous, vivre avec vous sans cesse, Est le bien qui me flatte, et que je me promets. Du vrai bonheur l'image enchanteresse Ne s'offre à moi que sous vos traits.
Haut.
Clarice
Tout ce qu'il dit de lui je le sens pour un autre. Trop généreux Hassan, quelle erreur est la vôtre.
Hassan
Belle Fatmé, je cherche un solide bonheur : L'estime et l'amitié sont les plaisirs du coeur, Et je n'ai point l'âme obsédée Des transports d'une folle ardeur, Un sentiment plus sûr pour vous l'a décidée. Des douceurs de l'hymen, de ses engagements J'ai peut-être une fausse idée ; Mais je crois que ses noeuds doivent être charmants ; Lorsque sans le secours de ces feux violents, Fruits de la passion, périssables comme elle, La confiance mutuelle L'amitié, les égards, et les soins complaisants D'un tendre époux, d'une épouse fidèle, Peuvent remplir tous les moments, Le Ciel attache alors au doux noeud qui les lie Les plaisirs des amis, le repos de la vie, Et les délices des amants.
Clarice
Quel bonheur d Oberval ! Si le Ciel plus propice...
Hassan
Ce n'est donc point un amoureux caprice Qu'aujourd'hui j'exige de vous : J'ose vous demander un moindre sacrifice. Des mains de l'amitié prenez-moi pour époux.
Clarice
D'un généreux penchant vous êtes la victime... Eh pourquoi m'offrez vous vos voeux ? Je ne saurais vous rendre heureux, Vous le seriez avec Fatime.
Hassan
Je connais ses appas, je l'aime, je l'estime ; Sans doute votre amie à tous les agréments Et de son sexe et de son âge , Son, esprit est aimable, et ses traits font charmants ; Mais vous me plaisez davantage.
Clarice
Dans de trop grands dangers votre erreur vous coNduit : Hassan, votre amitié me flatte ; Mais je dois m'opposer aux desseins qu'elle suit. Si je veux n'être pas ingrate,
Hassan
Je m'y livre avec sûreté, Et l'on peut accorder le désir qui me presse, Et votre générosité. Il semble à mes projets que le Ciel s'intéresse ? Depuis six jours il a conduit chez moi Un Français qui rendra ma retraite facile,
Clarice
Un Français !
Hassan
Oui, Fatmé. Soyez tranquille : J'ai confié mes secrets à sa foi...
Clarice
Eh le connaissez-vous ?
Hassan
J'en fis la connaissance À mon dernier voyage en France. Son abord me prévint ; il a des sentiments, Beaucoup d'esprit, sans suffisance, Et des jeunes gens de son temps Il réunit les grâces, les talents, Sans en avoir l'impertinence. Enfin quoique tous deux d'âges fort différents, L'amitié nous unit.
Clarice
Mais c'est donc un jeune homme ?
Hassan
Oui, mais prudent, quoiqu'il n'ait pas trente ans. Son vaisseau dans le port...
Clarice
Et ce Français se nomme ?...
Hassan
D'Oberval est son nom... Mais l'auriez-vous connu ?..
Clarice
Serait-il vrai ?... L'ai-je bien entendu ?
Hassan
Parlez Fatmé : vous paraissez émue.
Clarice
Il est vrai... ce François ... je J'ai vu quelquefois, Et de lui ma famille était beaucoup connue.
Hassan
Rien de plus heureux pour tous trois. Comme moi-même il sait ce que je pense Il connaît mes projets, il les approuve tous... Sans doute en ses discours vous aurez confiance, Ils vaincront votre résistance : Je tiendrai d'un ami mon bonheur le plus doux. Bientôt vous l'allez voir paraître.
Clarice
Quoi je pourrai le voir !... Vos bontés aujourd'hui...
Hassan
Eh ! Pourquoi non ? Vous devez me connaître, Fatmé, voyez en moi toujours un tendre ami, Et n'y voyez jamais un maître. Ce Sérail ne vous a causé que trop d'ennui : À tous moments je prétends qu'il vous voie, Ces murs ne sont plus faits, ni pour vous, ni pour lui. Avouez qu'à le voir vous aurez quelque joie ?...
Clarice
Mais... il connaît... ce que j'ai de plus cher ; Et l'amour... du pays....
Hassan
Pourquoi vous en défendre. L'amour de la Patrie est un penchant si tendre... On en triomphe à peine, et même dans Alger. Eh ! Le vôtre, Fatmé, pourrait-il me surprendre ? J'ai beaucoup voyagé ; mais de tous les pays, Celui dont mes regards ont été plus ravis' Où toutes les beautés naissent, où vont se rendre, C'est la France, sans doute : elle est à tous égards, Quoiqu'en dise l'envie et malgré son murmure, Le chef d oeuvre de la Nature, Et l'heureux asile des arts. Que votre goût pour elle éclate âmes regards. .11 Mon coeur à ses beautés comme vous est sensible.
Clarice
Oh ! Le goût que j'éprouve est un goût invincible.
Hassan
Vous trouverez d Oberval bien changé[.]
Clarice
Comment donc !
Hassan
Son coeur est plongé Dans une amertume terrible : par un coup imprévu la mort l'a séparé D'une Maîtresse aimable, et tendre autant que belle.
Clarice
Ah ! Je respire. Il est fidèle.
Hassan
Par la douleur son coeur est déchiré : En voyageant il a cru s'en distraire ; Mais les maux de ce caractère Sont pour un coeur sensible aussi longs que cuisants, Son vaisseau dans le port fut poussé par les vents : À son esprit alors l'amitié me rappelle, Il me fait avertir ; j'accours à la nouvelle. Jugez de la douceur de nos embrassements : Il est chez moi depuis ; mais à tous les moments, Sa tristesse se renouvelle. Vous verrez ses regrets... Ses pleurs sont si touchants Oh ! Vous aurez pitié de sa douleur mortelle.
Clarice
Elle s'adoucira, peut-être avec le temps.
En revenant.
Il sort.
Hassan
Je Vous laisse... En ces lieux je reviens le conduire : Pour vous faire jouir de son étonnement, J'aurai soin de ne pas l'instruire Que vous le connaissez. L'amitié qui m'inspire Voudrait que tout pour vous devint amusement.
Scène 5
Clarice
Clarice
Ciel, au bonheur que tu me rends, Pourquoi mêler tant de trouble et de crainte ! J'étais maîtresse à peine de mes sens... Mais aux mouvements que je sens Je puis enfin nie livrer sans contrainte.
Scène 6
Isabelle, Clarice
Isabelle
Il est parti. Je guettais le moment. Vous adoucissez-vous ? Êtes-vous moins cruelle ?
Clarice
Partagez mes transports... Ah ! Ma chère Isabelle !... Qui pouvait se flatter d'un tel événement !... Quelle joie !... Oui... Je suis dans un ravissement... Tout ce qu'Hassan m'a dit prouve qu'il est fidèle...
Isabelle
Un transport si prompt et si grand, À vous parler vrai me surprend, Sa constance pour vous n'est pas une nouvelle? Vous deviez y compter...
Clarice
Cet agréable instant Est le plus flatteur de ma vie... Vous me voyez transportée et ravie...
Isabelle
Eh ! Mais je crois qu'il ne tenait qu'à vous D'avancer un instant si doux, Si vous en aviez bien envie. L'heureux Hassan n'eût point fait le cruel.
Clarice
L'heureux Hassan !... Quelle est cette folie ?
Isabelle
Je ne vous blâme point !... Il est fort naturel...
Clarice
Qu'a donc Hassan de commun, je vous prie, Avec mes tendres mouvements ?
Isabelle
Oh ! Pour le coup je ne sais que vous dire, 'Sans doute vous voulez sonder mes sentiments ; Mais croyez quelque goût que sa vertu m'inspire, Que je vous vois sans peine achever son bonheur.
Clarice
Qui vous parle d'Hassan ? D'où vous vient cette erreur ?
Isabelle
De qui s'agit-il donc ?
Clarice
De d Oberval sans doute.
Isabelle
Est-ce qu'il est ici !
Clarice
Je vous l'ai dit cent fois... Jugez du plaisir que je goûte ? Son coeur est toujours sous mes lois... Il me croit morte, il me pleure sans cesse. Que j'aurai de plaisir à bannir sa tristesse !... Quelle sera sa joie ! Il va bientôt me voir. Je sens que pour la concevoir, Il faudrait avoir ma tendresse.
Isabelle
Votre bonheur m'étonne autant qu'il m'intéresse ; Mais Hassan sait-il votre amour ? Allez-vous quitter ce séjour ? Expliqués-moi comment ?... Oh bon! Voici Dorise. Les fous sont toujours importuns.
Scène 7
Dorise, Isabelle, Clarice
Dorise
Le destin qui me favorise Fait pour moi des efforts qui ne font pas communs. Mais il me rend en vain un amant qui m'adore Si vous ne secondez mes voeux, Sans doute Hassan ne me retient encore Que pour vous engager à partager ses feux... Que vous a-t-il appris ? Faut-il que je l'ignore ?
Isabelle
Rien du tout.
Dorise
Comment rien !... Pour mon coeur amoureux C'est un coup de poignard.
Clarice
Tâchez de m'en défaire. Que lui dirai-je ?
À Dorise.
Isabelle
Rien, allez. Laissez-moi faire; Vous croyez donc toujours d Oberval dans ces lieux ?
Dorise
Apparemment, j'en puis croire mes yeux.
Isabelle
D'une illusion agréable On a bien de la peine à défendre son coeur, Ce qu'on désire avec ardeur Paraît toujours assez croyable ; Mais on revient bientôt de son erreur, Lorsqu'on comme vous un esprit raisonnable.
Dorise
Je vous jure... Eh ! Pourquoi voudrais-je vous tromper ? Je l'ai vu. C'est un fait.
Isabelle
d Oberval?
Dorise
Oui. Lui-même.
Isabelle
Te conçois aisément qu'un amant que l'on aime Maître de notre esprit doit toujours l'occuper ; Vous avez une âme si tendre ....
Dorise
Vous me connaissez bien. C'est une passion... Une ardeur....
Isabelle
Oh ! La chose est facile à comprendre. Tout doit céder sans doute à cette impression, Et dans tous les objets dont la vue est frappée Le coeur cherche, et croit voir ces traits victorieux ; La voix, l'air, les regards dont l'âme est occupée...
Dorise
Quand vous verriez mon coeur vous n'y liriez pas mieux. Son image me fuit... Je crois toujours l'entendre. Je lui parle...
Isabelle
Et voilà d'où naît l'illusion. L'esprit le plus sensé peut se laisser surprendre, Et l'Amour sait son rôle en trompait la raison ;
Dorise
Son idée en effet est assez vraisemblable, Cependant.... mon erreur serait bien pardonnable.
Clarice
J'entends du bruit... Ce sont les Bostangi, Que leurs travaux mènent ici. Ils paraissent déjà. Tâchez de vous contraindre.
Dorise
Vous n'auriez qu'à vouloir, nous serions tous heureux, Et c'est vous dans le fond qui me rendez à plaindre.
Isabelle
Ils avancent... Soyez plus discrète à leurs yeux.
Dorise
Oh ! J'aime trop pour pouvoir feindre : Pourquoi d'ailleurs me cacher devant eux ? Je parle pour leur Maître, et je n'ai rien à craindre.
Second Intermède
Dorise
Entrée des Bostangi du sérail à Hassan ; portent tous les instruments propres au jardinage, et par une Pantomime ils expriment leurs différents emplois dans les Jardins.
Deux Bostangi Français dans le temps que les autres ferment leurs pas chantent, une bouteille de sorbet à la main.
DUO. PREMIER AIR.
On danse.
Un pas de deux pantomime.
DUO. SECOND AIR.
On danse.
L'intermède finit par une danse générale des Bostangi qui vont continuer, leurs travaux dans les autres parties des jardins.
Dorise
Que le sorbet est détestable ! Quel plaisir, déboire du vin ! À l'aspect de ce jus divin, L'ennui s'envole et tour devient aimable ; Mais ces lieux malheureux sent maudits du Destin, C'est pour boire de l'eau que l'on se met à table. Que le sorbet est détestable ! Quel plaisir de boire du vin ! À l'aspect de ce jus divin, L'ennui s'envole et tout devient aimable. Beau séjour que nos voeux redemandent en vain, Pourrions-nous perdre la mémoire Des plaisirs et des biens qui naissent dans ton sein ? France heureuse, chez toi coulent des flots de vin, On ne dépend que de la gloire, Et l'on peut sans danger du soir jusqu'au matin Rire, chanter, danser et boire.
Acte II
Scène 1
Osmin, Axélie
Osmin
Demeurez, aimable Axelie, Puisqu'un heureux hasard nous cache à tous les yeux, Daignez m'apprendre, je vous prie, Quel sera près de vous le succès de mes feux. Votre coeur à la fin d'accord avec mes voeux, Voudra-t-il consentir au bonheur de ma vie.
Axélie
Osmin, vous me parlez d'un ton bien langoureux... Je suis vive, gaie et badine ; Si l'amour est si sérieux, À vous parler vrai, j'imagine Que vous êtes loin d'être heureux.
Osmin
Je vous rends grâces de m'instruire : Si la gaîté peut gagner votre coeur, C'est mon premier talent, et vous n'avez qu'à dire. Qu'un baiser seulement commence mon bonheur, Et vous verrez si je sais rire.
Axélie
Oh ! Non pas, s'il vous plaît, je ris sans ce secours. J'aime une gaîté naturelle, Dont la langueur jamais n'interrompe le cours, Qui s'amuse de tout, et qu'un rien renouvelle : La liberté, les biens, les plus tendres amours, Ne sauraient me plaire sans elle.
Osmin
Et voilà justement quelle est l'aimable humeur Que donne la Nature aux lieux de ma naissance. Elle aurait dû vous faire naître en France : On pourra réparer peut-être son erreur ; J'en ai du moins quelqu'espérance. Vous connaissez pour moi d'Hassan la confiance : Si je me flattais d'être aimé, D'un projet important que son coeur a formé Je vous ferais la confidence.
Axélie
Oh ! Je vous aime assez pour apprendre un secret.
Osmin
M'aimez-vous assez pour le taire ?
Axélie
Je n'aurais pas un grand effort à faire : Si j'ai le coeur peu tendre, il est au moins discret.
Osmin
Eh bien sachez qu'Hassan va rompre l'esclavage Des Françaises qui sont ici depuis six mois ; Nous les menons en France, et je fais à mon choix Les arrangements du voyage : Il ne faut que m'aimer pour venir avec nous... Ne croyez pas que j'exagère, Dans ce climat aussi riant que doux, Vous verrez tout ce qui peut plaire, Et c'est le seul digne de vous,
Axélie
Sans doute. Qui ne croit que c'est dans sa patrie Qu'on trouve le suprême bien ? Chaque homme sur ce point a la même manie, Et de tous les pays ne vante que le lien.
Osmin
Oui. Mais ce que je dis du mien, L'Europe entière le publie. C'est le Ciel le plus beau....
Axélie
Oh ! Cela n'y fait rien : Bientôt le plus beau ciel ennuie.
Osmin
J'en conviens. Lorsque comme ici, Et dans tous les pays qu'on appelle Turquie, On paraît ignorer tout le prix de la vie, Que le printemps de l'âge est obscurci Par la honte des fers, la crainte, le souci, Que d'un maître absolu l'on sert la tyrannie, Qu'on ne vit que pour lui
Axélie
Propos de jalousie : Les malheurs de celui qui sert Font le bonheur de celui qui commande ; L'un gagne ce que l'autre perd.
Osmin
En Turquie on exige, en France l'on demande...
Axélie
La différence n'est pas grande : Le bien le plus gardé tôt ou tard est offert.
Osmin
Cependant votre sexe ici dans l'esclavage Porte d'indignes fers, et languit sous leur poids ; Aussi nous lui rendons un éternel hommage, Tandis qu'en France il goûte l'avantage De vivre libre, et de donner des lois : Nous ne sommes jamais heureux que par son choix. Maîtresses du bonheur, les Belles sont nos Rois.
Axélie
Et c'est tout comme ici. Le Turc le plus farouche Soupire, et languit à nos pieds.
Osmin
Mais qu'il vous plaise, ou non, il faut que vous feigniez Que son amour vous honore, et vous touche Lors même qu'il s'abaisse il vous donne la loi, Et le Tyran ne vous couronne Que pour vous enchaîner un peu plus près de soi. Une foule d'Argus toujours vous environne, Vous suit partout, vous contraint, ou vous prône : Se faire détester est son affreux emploi. C'est tout le contraire chez moi : Les Belles en tout temps sont comme sur un trône, Leur volonté décide, elle défend, ordonne, On obéit, sans demander pourquoi ; Leur pouvoir est un bien que la beauté leur donne ; Elles sortent sans suite, de rentrent sans effroi, En bravant le courroux du sot qui les soupçonne, Et toujours sur leur bonne foi...
Axélie
Elles ne trompent donc personne !
Osmin
Ah ! J'oubliais cet article important. Elles trompent aussi comme par tout le monde : Mais en France tout les seconde, Et ce plaisir est ici plus piquant.
Axélie
Vous voilà bien. Pour un mot innocent...
Osmin
Mon Dieu, n'ayons point de querelle, Eh bien sur ce tableau fidèle ?
Axélie
Il pourrait me tenter s'il était ressemblant. Malgré tous vos discours je doute cependant Que la grandeur de vos sultans de France...
Osmin
Oh ! Vraiment, quelle différence ! Je sais que vos sultans en imposant des fers, Se flattent de régner sur cent peuples divers : Leur Empire s'étend jusqu'aux lieux où nous sommes Mais quels sont les humains soumis à leur pouvoir ? Des esclaves tremblants qu'ils dédaignent de voir : Notre Roi règne sur des hommes, Souverain de leurs coeurs l'amour fait leur devoir. Dans un sérail obscur où l'orgueil les resserre, Vos Sultans amollis par d'éternels loisirs, Poids inutiles de la Terre, Abandonnent leur gloire aux bras de leurs vizirs. Le Sultan des Français fait lui-même la guerre, Et ce n'est qu'en héros qu'il se livre aux plaisirs.
Axélie
Mais c'est donc un Prince admirable ! Les coeurs doivent voler au devant d'un tel Roi.
Scène 2
Dorise, Axélie, Osmin
À Axelie.
Dorise
Mon cher Osmin, ayez pitié de moi ; Vous pouvez me tirer d'un état déplorable : J'aime... Oh ! Devant vous je ne me gêne pas. Je vous crois, aimable Axelie, Un très bon coeur, et de plus mon amie : On doit penser fort bien quand on a tant d'appas.
Axélie
Le compliment...
Dorise
Je n'ai pas le loisir d'en faire. Cher Osmin, il faut me servir... On ne nous entend point ?...
Osmin
En quoi puis-je vous plaire ? Je suis prêt à vous obéir.
Dorise
C'est un amour si vif.... Ce n'est plus un mystère... Il est ici. Je veux ou le voir, ou périr. Tu le connais ?
Osmin
Qui donc ?
Axélie
Quelqu'un vient ce me semble.
Osmin
Pardonnez si je fuis.
Axélie
Je vous quitte à regret.
Dorise
Dans le bosquet voisin retrouvons-nous ensemble : Je vous apprendrai mon secret.
Scène 3
Hassan, D'Oberval
Hassan
Oui, d Oberval, ainsi pensent les Musulmans : Leur coeur, sans s'arrêter à des recherches vaines, N'aspire qu'à la paix, ne fuit que les tourments : Ce qu'on appelle amour pour eux n'a point de chaînes» Tout fuit dans leurs sérails l'essor de leurs désirs, Si les femmes font leurs plaisirs, Elles ne font jamais leurs peines ; C'est tout ce que mon âme adopte de leurs moeurs.
D'Oberval
Je sens par le chagrin qui me fuit et m'accable, Qu'une passion véritable Peut nous causer le plus grand des malheurs ; Clarice est pour mon coeur une source durable D'ennuis, de regrets de de pleurs. Cependant si l'amour a des jours de tristesse, Il sait répandre aussi la plus aimable ivresse Sur ses plus cruelles rigueurs. Chez nous il est bien plus sentiment que faiblesse, En affectant notre âme, il l'émeut, l'intéresse ; Et franchement le vôtre...
Hassan
Est le seul de bon sens : Nous vivons pour nous-mêmes, de tout flatte nos sens. Sur ce point seul nul souci ne nous presse.
D'Oberval
Mais comment reçoit-on de pareils sentiments ?
Hassan
Fort bien. On nous traite en amants, Et nous n'avons point de maîtresse.
D'Oberval
C'est connaître l'amour par ses moindres douceurs. Cette aimable délicatesse Que vous croyez ici le comble des erreurs, Donne seule un prix aux faveurs : C'est elle qui bannit de chez nous la rudesse, Elle calme, adoucit le feu de la jeunesse, Elle pare l'amour des plus tendres couleurs, Elle est l'âme de la tendresse, La source de la politesse, Le piquant des plaisirs, et le charme des coeurs.
Hassan
J'adopterais votre système, Si je n'avais passé la saison de l'amour. Mais venons au désir extrême Que j'ai d'aller fixer en France mon séjour.
D'Oberval
Je crains que le projet où votre âme se livre Ne séduise trop votre coeur ; Examinez-vous bien avant que de le suivre : Les difficultés me font peur.
Hassan
Je sens le prix des jours qui me restent à vivre ; Je veux assurer leur bonheur ; Et pour Alger un fond de répugnance, Des citoyens cruels, de des barbares moeurs, Me font trouver ici l'ennui dans l'opulence, Le chagrin, le dégoût m'accablent, et j'y meurs.
D'Oberval
Il ne faut point que votre âme balance, On ne peut fuir avec assez de diligence Un séjour où l'on meurt quand on peut vivre ailleurs. Cependant à voir tout du côté favorable...
Hassan
Je me souviens toujours de ce temps agréable Que nous avons passé vous de moi dans Paris. D'arts, déplaisirs, de jeux quel assemblage aimable ! C'est là que des moments on connaît tout le prix.
D'Oberval
Le plaisir, il est vrai, sans cesse s'y varie. Partout ailleurs l'âme languit, On ne fait que traîner sa vie ; Mais à Paris on en jouit.
Hassan
Ce peuple heureux semble avoir en partage. L'art de rassembler pour chaque âge Des sociétés, des plaisirs ; Tandis que nous n'avons que le triste avantage De faire partager le poids de nos loisirs À des coeurs malheureux flétris par l'esclavage, Et rampants devant nos désirs
D'Oberval
J'aime à vous voir penser ainsi sur ma patrie, Son goût pour la société À bon droit doit être vanté, Et le vôtre le justifie.
Hassan
J'ai vu toutes les Cours, et d'Europe de d'Asie, À la vôtre mon coeur s'est toujours arrêté : Dans ces lieux embellis par l'art et la nature Le ciel a répandu ses faveurs sans mesure. Un Monarque adoré, père de ses sujets, Règle sur leur bonheur de la guerre et la paix, La Justice à ses Lois asservit sa Couronne ; Le zèle de la prudence environnent le Trône, ; Et j'ai vu réunis dans tous les courtisans, La douceur au courage, et la gloire aux talents.
D'Oberval
Cher Hassan tous ces traits sont gravés dans mon âme, Et vous peignez d'après mon coeur. Oui. Je me rends. Partons. Même désir m'enflamme. Que Fatmé veuille ou non, laissez-lui son erreur. Vous n'aimez point... D'amour. Votre bonheur.....
Hassan
Mais si je vais en France, il me faut une femme ; Et je ne vous cacherai pas Que je verrais avec inquiétude Que l'hymen près de moi ne fixât point ses pas. J'ai pris plaisir, dans cette solitude, À sonder son esprit de j'en fats un grand cas... ; Nous tenons tous à l'habitude... Et vous verrez bientôt combien elle a d'appas.
D'Oberval
Je vais de tous mes soins seconder l'entreprise; Et je désire fort que Vous réussissiez.
Scène 4
Clarice, Hassan, D'Oberval
Clarice
On m'avait dit que vous me demandiez.
À Clarice.
À d'Oberval.
À Clarice.
Hassan
Approchez. C'est Fatmé. L'amitié m'autorise À souffrir que vous le voyiez.
Clarice
Je vous avais cru seul excusez ma méprise.
D'Oberval
Quelle voix !... Ciel !... Que vois-je !... En croirai-je mes yeux ?... Est-il vrai qu'à ce point le Ciel me favorise !
Clarice
Vous ne vous doutiez pas de trouver dans ces lieux, Sous le nom de Fatmé la nièce de Dorise ?
D'Oberval
Cher Hassan quel hasard heureux !... Mon coeur ne peut suffire à cet excès de joie... Se peut-il que je vous revoie ?...
Clarice
Contraignez-vous.
Hassan
Les Turcs savent-ils bien choisir ? Convenez qu'on n'a pas le goût meilleur en France.
D'Oberval
Oh !... J'en conviens.
Hassan
Le Ciel a pris plaisir De la conduire ici par préférence.' N'êtes vous pas charmé...
D'Oberval
Sans doute....
Hassan
Sa présence Est le bien le plus doux dont je puisse jouir.
D'Oberval
Dans le sérail d'Hassan !... Je n'en puis revenir.
Clarice
Rassurez votre contenance, Ou vous allez tout découvrir.
Hassan
Votre joie est déjà sur le point de finir ?
D'Oberval
Moi !... Point du tout.... ma joie est trop sincère...
Hassan
Eh pourquoi donc la retenir ? De toutes les Beautés que mon sérail resserre, Voilà celle que je préfère, Et c'est de votre main que je veux l'obtenir.
D'Oberval
Oh ! C'en est trop...
Clarice
Quelle imprudence !
Hassan
Elle a quelque scrupule encore ; elle balance ; Mais vous saurez les faire évanouir, J'attends tout de vos soins
D'Oberval
De mes soins !
Hassan
Oui sans doute. Vous connaissez mes sentiments.
D'Oberval
Il est vrai... Mais...
Hassan
Je compte les instants. Examinez-la bien. Jugez ce qu'il m'en coûte, Pour me prêter à ses retardements,
Bas à Fatmé.
À Clarice.
À Hassan.
D'Oberval
Oui je juge en effet... Je ne sais que lui dire. Madame... Hassan.. à votre hymen aspire.... Cependant pour pouvoir combattre ses raisons. Il faudrait avant m'en instruire. Il se pourrait que dans le fonds Quelqu'obstacle bien fort....
Hassan
Non, c'est incertitude... Ses alarmes en ma faveur Lui donnent quelqu'inquiétude.
D'Oberval
Mais ce motif est pour vous très flatteur.
Hassan
Oui, s'il était suivi d'un peu de complaisance, En général des Turcs vous pensez mal en France ; Et je puis sans orgueil imputer se froideur Aux préjugés de sa naissance. Un caprice peut-être entretient sa rigueur ? Gagnez pour moi sa confiance ; Soyez ma caution, répondez de mon coeur.
Bas.
À Clarice.
Tristement.
D'Oberval
Très volontiers... Il faut m'armer de patience. Madame, Hassan est... un Turc plein d'honneur Le sort vous a soumise à sa puissance... Dans ce sérail tout doit flatter son espérance : Ses désirs sont des lois... son choix une faveur.... Et la nécessité...
Clarice
L'ingrat doute de ma constance !
Hassan
Remarquez-vous cette aimable rougeur Dont son visage se colore ? Ses yeux plus animés s'embellissent encore... Ce mouvement, sans doute, est un présage heureux. Vous la persuadez.
À Hassan.
D'Oberval
Ah ! Je suis à la gêne. Cependant... ses refus ( je l'avoue avec peine ) Les craintes, les soupçons qu'elle oppose à vos voeux Pourraient avoir quelque air de vraisemblance...
Hassan
Ne hasardez donc point un tel propos ici.
D'Oberval
Je me tais, ou je dis toujours ce que je pense.
Hassan
C'est me servir fort mal que de parler ainsi ; Et j'aime mieux votre silence.
Clarice
Je dois vous éclaircir tous deux, Hassan m'accuse de caprice ; Peut-être d Oberval aurait-il l'injustice De me croire un défaut encore plus odieux. Je vais vous parler sans mystère. Hassan vous m'êtes cher...
Hassan
Quel discours enchanteur ! Je pourrais espérer de ne vous pas déplaire ?
D'Oberval
En pouvez-vous douter ? Madame est trop sincère...
Hassan
Cher ami, je vous dois un aveu si flatteur.
Bas.
D'Oberval
À moi !.... L'ingrate !
Clarice
Ils sont tous les deux dans l'erreur.
Hassan
Il n'est plus rien que je souhaite. Vos bontés à mes yeux augmentent vos appas.
D'Oberval
Je suis désespéré : ma disgrâce est complète.
Clarice
Je le vois bien, vous ne m'entendez pas.
Hassan
Quelle est donc votre idée ?
Clarice
Hassan, je le répète : Vous m'êtes cher. Vos vertus, vos bienfaits Sont gravés dans mon coeur, m'occuperont sans cesse, Et je voudrais par ma tendresse Pouvoir remplir tous vos souhaits : Mais de son coeur est-on le maître ? Longtemps avant de vous connaître. L'Amant le plus amiable de le plus amoureux...
Hassan
En voilà plus que je ne veux. N'achevez pas.
À Hassan.
D'Oberval
Grâce au Ciel, je respire. J'avais prévu quelqu'obstacle puissant, Et j'avais eu le soin de vous le dire.
À Clarice.
Hassan
Je ne puis revenir de mon étonnement. Et cet amour est-il si violent, Que rien ne puisse le détruire ?
Clarice
Non, il est au-dessus de tout événement. Sans nul espoir de revoir mon amant, Il conservait sur moi toujours le même empire. De mon amour tous ces lieux sont témoins : En vain votre amitié, vos bienfaits, de vos soins Adoucissaient mon esclavage Je faisais cas de votre hommage, Je vous plaignais, je n'en aimais pas moins, Et j'en souffrais bien davantage.
Hassan sait un mouvement de surprise. D'Obercal troublé continue.
D'Oberval
Ah ! Je vous reconnais à cet amour constant... Pour le coeur du Français que vous croyez volage... L'amour.... devient... quand il l'engage Une espèce d'enchantement. En France en tout on est extrême... Le Français ordinairement S'attache à l'excès quand il aime ; Il n'est léger que lorsqu'il est indifférent. Moi (sans vouloir me citer pour modèle) D'une maîtresse jeune de belle J'ai su vainement le trépas : Vous m'avez vu rempli de mon ardeur fidèle, Ne vous entretenir que de sa mort cruelle, De mes malheurs, de ses appas, Et mon dernier soupir sera pour elle.
Clarice
Je serai comme vous. Il n'est point de danger...
Hassan
Et c'est-là cet amour que vous vantez en France !
D'Oberval
Mais... sans doute...
Clarice rentre.
Hassan
L'amour n'est qu'une extravagance. Elle fera sagement de changer. Fatmé, rentrez.
Scène 5
Hassan, D'Oberval
Hassan
J'ai peine à me défendre D'un transport dangereux que je veux réprimer.
D'Oberval
Quoi ? Voudriez-vous cesser de vous faire estimer ?
Hassan
Quel aveu !... Que viens-je entendre ?
D'Oberval
Mais, Hassan...
Hassan
Laissez-moi. Trop ingrate Fatmé... Une Esclave !... Avouer un amour qui m'offense... Je sens que mon sang allumé Me pousserait à quelque violence. Sortons.
Scène 6
D'Oberval
D'Oberval
Vraiment ceci prend un fort mauvais tour. La circonstance est périlleuse... Elle aurait dû se taire.... Oui... je vois peu de jour. En vain l'âme d'Hassan est noble et généreuse.... Je connais la façon dont les Turcs font l'amour...
Scène 7
Osmin, D'Oberval
Osmin
Monsieur ?
D'Oberval
Qu'est-ce ?
Osmin
Pardon, un mot.
D'Oberval
Je vous écoute.
Osmin
Est-ce vous par hasard qu'on nomme d Oberval ?
D'Oberval
Moi-même.
Osmin
Et François, sans doute ?
D'Oberval
Oui.
Osmin
J'en ai, je vous jure, un plaisir sans égal. Je suis Français aussi. Pour le pays natal Je conserve un amour si tendre... !
D'Oberval
De quoi s'agit-il donc ? Parlez ; je suis pressé.
Osmin
Quelqu'un pourrait-il nous entendre !... Vous voilà du Patron, je crois, débarrassé.
D'Oberval
Nous sommes seuls.
Osmin
Bien fait, jeune comme vous l'êtes...
D'Oberval
Je n'aime point l'éloge. Après.
Osmin
Un bon esprit, Sans haïr l'éloge, en rougit. Mais les conquêtes que vous faites...
D'Oberval
Oh ! Finissons cet entretien. Que voulez-vous ? Puis-je vous être utile ?
Osmin
Non, Monsieur, c'est moi qui...
D'Oberval
Je n'ai besoin de rien. Adieu.
En l'arrêtant.
Osmin
Vous êtes difficile... Je serai court. Daignez m'écouter un instant.
D'Oberval
Voyons.
Osmin
Une Française à ses serments fidèle. Dont vous êtes l'heureux amant.
D'Oberval
Eh bien cher ami que fait-elle ?
Osmin
Vous n'êtes plus si preste maintenant.
D'Oberval
J'étais pour elle en ce moment D'une inquiétude mortelle.
Osmin
C'est bien fait. Elle vous le rend, Sans doute même avec usure.
D'Oberval
Rien n'égale l'amour que mon âme ressent[.]
Osmin
De cet amour je connais la nature. J'étais en France un aimable, un brillant, Un fat complet, et presqu'un petit-maître...
D'Oberval
Moi je ne le suis point, j'aurais honte de l'être.
Osmin
Je vous en fais mon compliment. C'est pourtant un état charmant.
D'Oberval
Mais de sa part enfin qu'aviez-vous à me dire ?
Osmin
Je ne l'oubliais pas ; je vais vous en instruire.
D'Oberval
Eh ! Dépêchez-vous donc.
Osmin
Dans une heure au plus tard Et pas plus tôt. Venez dans ce lieu même.
D'Oberval
Et j'y verrai l'objet que j'aime ?
Osmin
Oui. Je crois qu'un heureux hasard Alors pourra bien l'y conduire. Y viendrez-vous ?
D'Oberval
Si j'y viendrai ?
Osmin
J'entends. Vous serez tous les deux contents . J'aurai soin de le lui redire... Croyez-moi cependant, éloignez-vous d'ici : Hassan, pour dissiper l'ennui Que sur nos jours ses fers pourraient répandre, Voudrait remplir tous nos moments Par de nouveaux amusements. Ses Esclaves ici doivent bientôt se rendre. Par leurs danses, et par leurs chants... Mais ils viennent, je les entends. Adieu. Gardez-vous bien de vous laisser surprendre.
Troisième Intermède
Une Esclave, Deux Esclaves, Choeur D'esclaves, Une Des Deux Esclaves, Choeur, Esclave, Dernier Choeur
On danse.
PREMIER AIR.
Une Esclave
Du Maître qui règne sur nous Chantons toujours l'aimable empire. Notre repos fait ses soins les plus doux ; Soyons heureux, c'est tout ce qu'il désire. Du Maître qui règne sur nous Chantons toujours l'aimable empire,
SECOND AIR.
Une Esclave
Puisse le Ciel à nos voeux favorable Veiller sans cesse sur ses jours ; Nous jouirons pendant leur cours D'une félicité durable... Puisse le Ciel à nos voeux favorable ; Veiller sans cesse sur ses jours.
ensemble
Deux Esclaves
Dans ses fers l'Amour nous enchaîne, D'un Père il a pour nous les soins et la bonté ; Notre bonheur fait sa félicité, Tout nous rit, et rien ne nous gêne. Les charmes de la liberté Valent bien moins qu'une si douce chaîne.
etc.
On danse.
Choeur D'esclaves
Dans ses fers l'Amour nous enchaîne,
TROISIÈME AIR.
On danse.
à Clarice
Une Des Deux Esclaves
L'Amour vous appelle, Écoutez sa voix ; À la plus cruelle Il donne des lois. Souvent un coeur rebelle, Qui rebute un amant fidèle , Le venge par un mauvais choix. L'Amour vous appelle, Écoutez sa voix ; À la plus cruelle Il donne des lois.
QUATRIÈME AIR.
MUSETTE.
Une Des Deux Esclaves
Cesse de pousser des soupirs. Tout ici prévient vos désirs, Jouissez des douceurs d'une agréable vie. Partout où règnent les plaisirs, Le coeur doit trouver sa patrie.
Une Esclave
Nous jouissons D'un bien suprême Nous chérissons Un maître qui nous aime.
Choeur
Nous jouissons D'un bien suprême Nous chérissons Un maître qui nous aime.
Esclave
L'amour lui-même Anime nos sons, Célébrons Dans nos chansons Notre bonheur extrême.
Choeur
Nous jouissons D'un bien suprême Nous chérissons Un maître qui nous aime.
Esclave
Jamais les peines Ne troublent nos coeurs ? Ce n'est qu'avec des fleurs Que sa main forme nos chaînes;
On danse.
Choeur
Nous jouissons D'un bien suprême Nous chérissons Un maître qui nous aime.
Contredanse.
L'intermède finit par une Contredanse générale, à laquelle se joignent Clarice, Dorise et Isabelle. Tous les Acteurs de l'Intermède sortent en dansant pour aller continuer. Les Jeux dans quelque autre allée des Jardins.
Dernier Choeur
Unissons-nous, chantons sans cesse, Qu'il vive heureux à jamais. Il ne veut que notre tendresse Pour prix de ses bienfaits.
Acte III
Scène 1
D'Oberval
D'Oberval
Je ne vois plus personne dans ces lieux. Clarice doit bientôt s'y montrer à mes yeux.... Mon impatience est extrême ; Que les plus courts moments paraissent ennuyeux, Lorsqu'on attend ce que l'on aime ! Dans la conjoncture où je suis Tout m'alarme, tout m'inquiète. J'ai pour Hassan une amitié parfaite, Je partage sa peine en causant ses ennuis... Dans le fonds sa tendresse a peu de violence ; Le bonheur d'un ami doit balancer ses droits : Il m'en a fait la confidence, Pour elle il n'a qu'un goût de préférence, Et c'est sans passion qu'il en a fait le choix... Il faut lui découvrir... Mais c'est lui que je vois...'. Que je fuis malheureux ! Il fera fuir Clarice.
Scène 2
Hassan, D'Oberval
Hassan
Cher d Oberval, je vous cherchais, Vous m'avez fait peut-être l'injustice De juger mal de mes projets...
D'Oberval
Il est vrai qu'aux transports que vous faisiez paraître...
Hassan
Apprenez-donc à me connaître. Jusqu'à ce jour de tous mes mouvements, J'ai, grâce au Ciel, assez été le maître, Et j'ai suivi de mes plus jeunes ans, La raison, ou du moins, ce que nous croyons l'être.
D'Oberval
Ainsi toujours maître de vous, Fort généreux d'ailleurs, Fatmé dans sa Patrie Libre avec son amant, au gré de son envie, Ira bientôt jouir du destin le plus doux ?
Hassan
Non, Point du tout.
D'Oberval
Quoi donc ! quand elle en aime un autre ; Vous voudriez la forcer à recevoir vos voeux ? Quel coeur assez tyran !... Je juge mieux du vôtre...
Hassan
J'espère ....
D'Oberval
Hassan, c'est un projet affreux Pour vous en détourner....
Hassan
Mais daignez-donc m'entendre...
D'Oberval
L'intérêt qu'en vous je dois prendre Peut seul causer ma crainte, de j'aurais du chagrin....
Hassan
Mais ce n'est pas-là mon dessein : Votre crainte est fort déplacée.
D'Oberval
Et quelle est donc votre pensée ?
Hassan
Si vous m'aviez donné l'instant de vous parler, Vous la sauriez déjà...
D'Oberval
Je brûle de l'apprendre.
Hassan
Eh bien, pour ne vous rien celer, Mon coeur vient, cher ami, de se laisser surprendre... Peut-être votre amour est-il contagieux.
D'Oberval
Je ne vous comprends point.
Hassan
Me comprends-je moi-même ! J'ai vu Fatmé depuis que j'ai quitté ces lieux.... Il s'est fait dans mon âme un changement extrême. Non, je n'aimai jamais comme je l'aime. J'éprouve un sentiment plus vif que les désirs, Et je fais aujourd'hui l'essai d'un bien suprême, Que je n'ai point trouvé dans le sein des plaisirs, Mais aussi je m'apprête un excès de souffrance... Tout m'annonce, en un mot, que je suis amoureux, Mais de ce même amour que vous avez tous deux, Et que je regardais comme une extravagance.
Bas.
À Hassan.
D'Oberval
Quel contretemps ! Peut-être un peu de résistance...; Vous n'êtes pas fait à languir. Et...
Hassan
Ce n'est point cela. J'en sens la différence. Sans qu'il en coûte à nos coeurs un soupir, On nous résiste ici peut-être plus qu'en France. Sur ces obstacles-là nous sommes aguerris, Ils ne sauraient porter le trouble dans nos âmes. Sûrs de notre victoire, elle perd tout son prix : Nos droits, les préjugés où nous sommes nourris, Tout nous fait vivre avec nos femmes, Comme en France font vos maris. C'est dans ce doux repos que j'ai coulé ma vie. Tout change en ce moment, mon âme est attendrie ; Par un charme inconnu mon coeur est animé...
D'Oberval
C'est donc un accès de folie : Avant l'aveu que vous a fait Fatmé Votre tendresse eût été naturelle ; Mais au moment que vous apprenez d'elle, Que son coeur d'un autre est charmé...
Hassan
Un Amant qu'on aimait peut n'être plus aimé : Est-ce une chose si nouvelle ?
D'Oberval
Non pas, et quelquefois.... Mais enfin la raison...
Hassan
Sur moi tous ses conseils ont perdu leur empire, Et vous-même malgré la vive passion Qu'un objet chéri vous inspire, À ma place peut-être, en voyant tant d'appas, Vous vous seriez laissé séduire. Quelle est intéressante !... Ah ! Je ne puis vous dire...
D'Oberval
Avant ce jour ne l'était-elle pas ? Vous n'y pensez donc point ?
Hassan
J'y pense, et j'en soupire. Vous m'avez vu tantôt inquiet, interdit, Et pénétré de ma disgrâce ; Mais ce mouvement de dépit Au sang froid a bientôt fait place. Je triomphais de moi : ma sincère amitié De mon aimable esclave allait briser les chaînes ; Je sentais que mon coeur ouvert à la pitié, En gênant son amour se chargeait de ses peines. J'ai couru chez Fatmé plein de ce sentiment. J'exprimerais trop faiblement L'état attendrissant dans lequel je l'ai vue : Mon âme en est encor émue... Avez-vous remarqué ce visage charmant, Cette bouche, ses yeux, ce sourire agréable ?
D'Oberval
Il faut en convenir, sa figure est aimable.
Hassan
Son regard est modeste, de cependant flatteur ; Une grâce naïve anime sa douceur ; Elle est jeune, charmante, de pourtant raisonnable.
D'Oberval
Son caractère est sans doute estimable ?
Hassan
Sa gaîté , son esprit....
D'Oberval
Ont un attrait vainqueur,
Hassan
Et ce son de voix adorable Qui semble n'être fait que pour parler au coeur ?
D'Oberval
Il est vrai rien n'est comparable À ce son de voix enchanteur.
Hassan
Eh bien ! Voilà pourtant les moindres de ses charmes.
Bas.
Bas.
D'Oberval
Comment donc ! Ciel ! Quelles alarmes Hassan, expliquez-vous.... Je suis au désespoir.
Hassan
Je ne connaissais pas l'invincible pouvoir De deux beaux yeux attendris par les larmes, Je l'ai trouvée en proie à ses douleurs Les divers mouvements de son âme trop tendre, L'amour, l'espoir, son trouble, ses frayeurs Se peignaient tour à tour, et semblaient se répandre Sur son visage embelli par les pleurs. Contre un pareil tableau pouvais-je me défendre ? Ses discours m'ont encor porté de nouveaux coups. Un mouvement involontaire M'a fait tomber à ses genoux !... Que n'ai-je pas dit pour lui plaire !
D'Oberval
Ah ! Que répondait-elle à des transports si doux ?
Hassan
Elle m'a laissé voir, entre nous, Plus de bonté que de colère.
Haut.
D'Oberval
Volage !... Ainsi bientôt vous serez son époux ?
Hassan
Daignez m'aider, et je l'espère.
D'Oberval
Moi vous aider !... Jamais je ne fus si jaloux. Je ne vous suis plus nécessaire : Adieu. Pour terminer heureusement l'affaire C'est assez et d'elle et de vous.
Hassan
Ne m'abandonnez point, cher ami, je vous prie.
Bas.
D'Oberval
Quoi ! Vous voulez... Le singulier emploi !
Hassan
À me servir l'amitié vous convie.
D'Oberval
Je m'en ferais une suprême loi : Mais je suis en galanterie Très maladroit, même pour moi.
Hassan
Songez-donc qu'il y va du bonheur de ma vie : Je vois entre mes soins de son premier amant, Chanceler son âme timide.
D'Oberval
Croyez-moi, de son changement Reposez-vous sur son sexe inconstant. Le caprice seul le décide, L'inconstance même le guide, Et semble être son élément. La femme à qui l'on croît le goût le plus solide, Pour devenir ou volage, ou perfide, N'a besoin que de son penchant.
Hassan
Cher ami, vous pouvez hâter son inconstance. Hassan ( m'a-t-elle dit, mais d'un air si touchant, Qu'elle a rempli mon coeur d'amour de d'espérance. )
D'Oberval
Peut on souffrir de plus rude tourment !
Hassan
« En votre ami j'ai confiance ; Dans l'embarras où je me vois, J'ai besoin de conseil. Chargez-vous de lui dire, Que par les siens je prétends me conduire : Qu'il trouve des moyens, de qu'il compte sur moi. »
D'Oberval
Ne vous trompez-vous point ? Est-ce bien sa réponse ?
Hassan
Je vous rends mot à mot la conversation.
D'Oberval
J'entends ce qu'elle nous annonce. Je me rends, j'avais tort, de vous aviez raison.
Hassan
Je puis donc espérer que pour moi votre zèle...
D'Oberval
Soyez-en sûr. Je m'en fais un devoir.
Hassan
Dans mon coeur ce seul mot rappelle Le plaisir, l'amour, de l'espoir, J'ai quelqu'ordre à donner malgré moi je vous laisse ; Mais dans peu de moments je compte vous revoir.
Scène 3
D'Oberval
D'Oberval
Quelle épreuve pour ma tendresse ! Malgré moi je le vois, il faut user d'adresse, L'avantage entre nous est par trop inégal ; Ici je dois trembler sans cesse. Qu'un Turc dans son sérail qui garde une maîtresse Est un redoutable rival ! Il faut que je l'arrache à ce sérail horrible... C'est un pas difficile, et les dangers sont grands, Je le sais ; mais je suis dans un état terrible, Et tout doit être et permis et possible À la passion que je sens. J'entends quelqu'un... C'est Clarice sans doute. Son coeur approuvera le parti que je prends... Mais c'est Dorise,... Ô Ciel !... Quel nouveau contretemps !
Scène 4
Dorise, D'Oberval
Dorise
Je ne puis exprimer le plaisir que je goûte. Enfin je vous revois. J'ai pris si bien mon temps, Que j'ai trompé l'essaim de surveillants Qui sans cesse en ces lieux nous fuit et nous écoute. L'Esclave qui tantôt vous a vu de ma part...
D'Oberval
Quoi ! C'est de vous que venait ce message ?
Dorise
Assurément. Mais est-ce le hasard Qui vous a seul appris notre esclava[ge] Cher d Oberval, mon coeur brûle d'être éclairci. Si je l'en crois, l'Amour vous a conduit ici, Et par vos mains il va briser ma chaîne.
D'Oberval
N'en doutez point... c'est l'Amour qui m'amène.
Dorise
Mon espoir n'est donc point trahi. Eh bien ! Quand quittons-nous ces lieux que je déteste ? Hassan apparemment ne s'est point démenti. Je ne crois pas qu'avec vous il conteste. A-t-il fixé le jour de notre liberté ?... Mais répondez-moi donc ?
D'Oberval
Non. Rien n'est arrêté.
Dorise
Tant pis, et ce retard peut nous être funeste. De Clarice il est entêté ; Mais il s'agit de ma félicité, Et je consens qu'elle lui reste.
D'Oberval
L'aimez-vous assez peu pour cette cruauté ?
Dorise
Mais.... je l'aime beaucoup. L'amour d'Hassan m'afflige... Cependant l'honneur le dirige, Et pour elle il pourrait devenir un grand bien. Ne vous a-t-il parlé de rien ? Il prétend l'épouser. Il en est fou, vous dis-je. Vous êtes étonné... J'imagine un moyen Dont je conçois une grande espérance. Il est bon homme au fond, amoureux, opulent, C'est pour ma nièce un établissement Bien meilleur que celui qu'elle peut faire en France.
D'Oberval
Vous vous moquez, je crois...
Dorise
Non sérieusement, C'est à raisonner sensément Une affaire de conséquence. Voyez donc Hassan promptement. Je puis disposer de Clarice : Assurez-le de mon consentement, Pourvu que sans retardement Avec vous il me réunisse. Je ne balance plus... vous paraissez distrait ? Qu'avez-vous donc ?
D'Oberval
Excusez ma faiblesse... De me voir avec vous je suis fort satisfait ; Mais c'est... dans un sérail, et ce séjour me blesse.
Dorise
Qu'Hassan n'alarme point votre délicatesse. C'est le plus sage Turc que la Nature ait fait ; Il pousse le respect jusqu'à l'impolitesse. D'aucun soupçon jaloux ne soyez tourmenté.
D'Oberval
Oh ! Sur ce point mon coeur est dans un calme extrême ; Et franchement si je suis agité ; C'est que je tremble pour moi-même. Tous ces esclaves noirs, le poignard, le cordon.... Si l'on nous surprenait... seul contre cent peut-être.
Dorise
Je ne suis plus tranquille... Oui, vous ayez raison.
D'Oberval
Un homme en un moment ici peut cesser d'être.
Dorise
Il est vrai. Sortez. Je frémis Du danger où je vous ai mis.
D'Oberval
Si vous voulez pourtant que je demeure... L'honneur de vous revoir est pour moi d'un tel prix...
Dorise
Non. Je meurs de frayeur que vous soyez surpris.
D'Oberval
Vous l'ordonnez au moins.
Dorise
Oui. Sortez tout à l'heure.
D'Oberval
Il n'est plus temps, nous sommes pris.
Dorise
Les châtiments les plus sévères Ne sauraient m'effrayer. Je vais vous dégager.
Scène 5
Hassan, Dorise, D'Oberval
À d'Oberval.
Hassan
Avertissez Fatmé. J'ai fini mes affaires, L'amour a Su les abréger. Agariste, est-ce vous ?
Dorise
Pardonnez une offense Que nous avons tous deux commise innocemment.
Hassan
Vous m'attendiez ici moins promptement ?
Dorise
Vous êtes dans ces lieux choqué de sa présence ; Mais un invincible penchant....
D'Oberval
Y pensez-vous ?
À Hassan.
Dorise
Laissez-moi faire : J'ai dans la tête un aveu si touchant, Qu'il désarmera sa colère. Il ignore vos lois, et j'ai fait pour le voir Cette démarche téméraire.
Hassan
Eh bien !
Dorise
La liberté n'est pas mon seul espoir ; Et puisqu'il faut vous parler sans mystère, Vous voyez un Amant réduit au désespoir. Nous nous aimons... mais d'un amour si tendre ..,. Non, rien ne peut nous forcer à changer.
Hassan
Eh de qui parlez-vous ?
Dorise
De ce jeune étranger Que votre abord ici vient de surprendre.
Hassan
De d Oberval !
Dorise
Sans doute.
Hassan
Elle est folle, je crois...
Dorise
Après l'aveu que vous venez d'entendre, Sur mon coeur voudriez-vous abuser de vos droits ?
Hassan
Quoi ! Réellement il vous aime ?
Dorise
Nous nous aimons à la fureur.
Hassan
Serait-ce là l'objet de cette ardeur extrême, Dont la perte accablait votre âme de douleur ; Cette Maîtresse... sage... adorable ?...
Dorise
Oui. Moi-même.
Hassan
Avez vous donc perdu l'usage de la voix ? Votre goût, à vrai dire, est bien un peu bizarre ; Mais enfin...
D'Oberval
Je n'ai point à rougir de mon choix... ;
Hassan
Vous l'aimez donc bien fort ?
Dorise
Mais il vous le déclare,.
D'Oberval
J'en conviens : tout a dû le lui persuader. Il est vrai cependant....
Dorise
En doutez-vous encore ? D'Oberval m'aime, je l'adore. De son bonheur, du mien vous pouvez décider. Ma nièce vous a plu...
D'Oberval
Qu'allez-vous hasarder ?
Dorise
Votre main, je le sais, l'honore, À mon amant voulez-vous me céder ? Quittons ensemble Alger, je vais vous l'accorder.
Hassan
Oh ! Vous êtes charmante de mon âme est ravie. Aujourd'hui tout succède au gré de mon envie...
Scène 6
Hassan, Clarice, Dorise, D'Oberval, Isabelle
En montrant d'Oberval.
Hassan
Fatmé... Fatmé... Enfin nous serons tous heureux. Sa Maîtresse est trouvée de ma joie est parfaite. Qu'avec plaisir je la rends à ses voeux !
Clarice
D'Oberval est-il vrai ?
Dorise
Cessez d'être inquiète ; Nous quitterons bientôt ces lieux.
Clarice
Serait-il vrai !... Quoi !... Vos nouveaux bienfaits... Je suis au comble de la joie.
D'Oberval
Notre malheur est plus grand que jamais ; Tout est désespéré.
Clarice
Ciel !
À Isabelle.
À Clarice en montrant Hassan.
Dorise
Hassan nous renvoie. L'arrangement est fait, vous viendrez avec nous. L'Amour va nous filer des jours d'or de de soie J'épouse d Oberval il fera votre époux.
Isabelle
Que cet arrangement est bien digne de vous.
Hassan
Je suis comblé qu'il ait votre suffrage. L'Amour me parle pour Fatmé, Mais de votre amitié charmé, Entre elle et vous la mienne se partage[.]
Dorise
Abrégeons ces vains compliments Achevons promptement cette heureuse entreprise. Que des demain et l'amour et les vents Conduisent sur les flots d Oberval et Dorise.
Hassan
Quelle est cette Dorise ?
Dorise
Apparemment c'est moi.
Hassan
Vous !
Dorise
Eh ? Qui donc ?
D'Oberval
Nouvelle crise.
Dorise
Hâtons-nous de partir.
À D'Oberval.
Hassan
Ferais-je une méprise ?... Je ne me trompe point... parlez de bonne foi. Vous nommiez autrement cette chère maîtresse ?
Dorise
Il me donnait sans doute, en vous peignant mes traits De ces noms enchanteurs qu'invente la tendresse... Oh ! Dans ces noms charmants je trouve tant d'attraits... C'est un raffinement, une délicatesse...
Hassan
Je dois m'en souvenir, il en parlait sans cesse. Une Clarice était l'objet de ses regrets..
Dorise
Une Clarice ? Erreur.
Hassan
J'en suis sûr.
Dorise
Je connais Mieux que vous ce qui l'intéresse. Vous confondez les noms.
Hassan
Parbleu je gagerais...
Dorise
Ne vous obstinez pas. Vous savez nos secrets ; Et cette Clarice est ma nièce.
Hassan
Votre Nièce ! Fatmé ?
Dorise
Justement.
Hassan
D Oberval ?...
Clarice
Quel coup de foudre !
Isabelle
Allons faites tête à l'orage : Vous touchez à l'instant fatal
Hassan
C'est Clarice !... Ils s'aimaient... Ah ! Fatmé quel rival...
D'Oberval
Je ne sais où j'en suis...
Isabelle
Armez-vous de courage.
Dorise
Qu'avez-vous donc ? Vous semblez étonnés[.]
Isabelle
Nous admirons tous votre ouvrage.
À d'Oberval.
Dorise
Mais on n'a jamais vu des fronts si consternés À la veille d'un mariage... ; Vous êtes interdits... personne ne répond ! Eh ! D'où vient donc Monsieur ce silence profond ? Mais d'une conduite pareille Je suis scandalisée à parler franchement, Si je suivais mon premier mouvement, Je romprais sur le champ.
Hassan
Et je vous le conseille.
Dorise
Vous me le conseillez ?
Hassan
Oui vraiment, et très fort.
Dorise
Pourquoi donc s'il vous plaît ?
Hassan
C'est que l'avis est sage; Croyez-moi. Préparez votre âme à cet effort.
Dorise
Allez, vous plaisantez, et vous assez grand tort.
Hassan
Souvent la vérité prend l'air du badinage.
À Hassan.
Dorise
Quoi je romprais lorsque tout est d'accord !... Mais de quoi riez-vous ?
Hassan
Je ris de moi d'abord.
Dorise
Permis à vous d'user d'un pareil privilège Et pour le partager nous n'avons qu'à vouloir.
Hassan
Mais Madame vous le dirai-je ? Je ris aussi de vous.
Dorise
De moi ! Je veux savoir La raison d'un pareil langage.
Hassan
Vous auriez dû plutôt la voir. Pardonnez ma franchise et faites en usage. L'Amour n'est pas fait pour notre âge En vous voyant je viens d'apercevoir Que je jouais, sans le savoir, Un ridicule et fort sot personnage, Vous m'avez servi de miroir.
Dorise
Il extravague, et c'est un vrai délire.
D'Oberval
Un rayon d'espoir vient me luire.
Clarice
Je tremble encore.
Hassan
Daignez me parler sans détour. Fatime votre coeur est—il libre ?
Isabelle
Oui l'Amour N'a point encor troublé le repos de ma vie.
Clarice
Elle vous parle avec candeur, Je réponds d'elle.
Hassan
Et malgré mon erreur, Ou plutôt malgré ma folie, M'estimez-vous assez pour accepter ma main ?
Clarice
Oh ! Rien n'égale son estime. Elle me le disait encore ce matin.
Isabelle
Il est vrai. Je l'ai dit.
À Hassan.
Dorise
Quel est donc son dessein !... Voulez-vous épouser de ma nièce et Fatime ?
Hassan
Je veux les rendre heureuses toutes deux. Fatmé vous m'entendez. Un peu plus de franchise Vous aurait épargné bien des instants fâcheux, Et m'aurait empêché de faire une sottise.
Clarice
Soyez sûr désormais de ma tendre amitié...
Hassan
Aimez-moi l'un de l'autre de tout est oublié. N'attendons que le vent pour voguer vers la France, J'assure mon bonheur en vous rendant heureux.v
Dorise
D'Oberval garde le silence, Clarice détourne les yeux... De mon amour trop occupée Tous les deux m'auraient-ils dupée ?
Clarice
Vous avez pris pour vous ce qu'il pensait pour moi ?
D'Oberval
J'en agissais de bonne foi Vous vous êtes seule trompée[.]
Hassan
De ma raison je vous dois le retour, Et je voudrais fort à mon tour...
Dorise
Je vous entends. J'étais de nous cinq la plus folle, J'en conviens ; mais enfin vous vous mariez tous : Moi je demeure veuve de ce qui me console : Je suis dès ce moment bien plus sage que vous.
Scène Dernière
La Satire, Apollon, Thalie, La Renommée
La Satire
Me voilà, grâce au Ciel, à la fin de mon rôle.
Apollon
Êtes-vous contente de nous ?
Thalie
Oui, de tous vos efforts Thalie est satisfaite ; Le zèle vous a faits des acteurs assez bons. Mais ma pièce... Ce point franchement m'inquiète.
Apollon
Rassurez-vous. Le motif qui l'a faite En couvre les défauts...
La Satire
Sans rajeunir le fonds Qui, pour vous parler vrai, m'a paru misérable.
Apollon
Le style en est assez passable, Et vos bonnes intentions...
La Satire
N'empêchent pas qu'on ne s'ennuie.
Apollon
Vous aviez peu de temps...
La Satire
Oh ! Les belles raisons ! Pour nous faire bailler....
On entend un bruit confus de voix et et instrument derrière le Théâtre.
Thalie
Je n'ai point la folie D'espérer de vous voir contrainte d'approuver, Je sais contre l'ennui que rien ne justifie. Sans que votre orgueil s'en défie. Vos écrits très souvent ont l'art de le prouver.
Apollon
Mais quel bruit tout à coup, quel tumulte au Parnasse ?
Bruit.
La Renommée
Ce sont les cris, d'un peuple heureux. Dont la foule ici se ramasse. Il voudrait entrer...,
Le succès seul pouvait justifier ce divertissement ; mais il a été si singulier, les applaudissements qu'il a reçu ont été si vifs, si unanimes, si souvent répétés qu'il me dispensent d'avance de répondre aux critiques qu'on pourrait en faire.
La Ferme s'ouvre, on voit dans l'enfoncement des tréteaux ornés de lampions représentant le chiffre du Roi.
Apollon
Ah ! Tant mieux. Qu'il entre, qu'on le laisse faire. Le coeur dicte sa joie, elle est toujours sincère ; Ne songeons qu'à nous réjouir. Ce jour bannit les rangs, le bonheur les égale. La joie est ici générale Tous les États doivent se doivent se réunir.
Divertissement
Première Entrée
Le peuple dans les habits de tous les caractères qui lui sont propres, distribué par deux, trois et quatre Danse et chante, il arrive insensiblement, s'empare du théâtre et se mêle avec les premiers acteurs.
BRANLE.
Seconde Entrée
Paysan, Paysanne
Une jeune Paysanne, avec son mari chantent en entrant le Branle suivant.
Paysan
Je n'ons plus de peur Pour notre bonheur, Car notre bon Roi Est dru comme moi.
Paysanne
Hélas ! Que de frayeurs ! Que de vives douleurs ! Il semblait par nos cris Que la mort eut pris Nos pères ou nos fils.
Paysan
J'étions tous perdus ; Mais le mal n'est plus. Faut s'en souvenir Pour se réjouir.
Un pas de deux pantomimes entre le paysan et la paysanne.
Paysanne
Ciel ! Veille sur ses jours, Pour prolonger leur cours Rends les nôtres plus courts. Comble tous ses voeux Nous serons heureux.
Troisième Entreée
Une troupe de mitrons de Gonesse, deux harangères, et entrent en chantant et dansant le Branle suivant.
Les différents Lazss que lasituationfournit aux AtleurS sont interrompus par le Branle suivant qu'une Harangère chante.
Tout le Peuple danse pendant qu'on chante te Branle et la danse n'est interrompue que par le refrain qui esi répété par tout le Peuple.
DERNIER BRANLE.
Le divertissement finit par une ronde générale et par le refrain de Vive le Roi.