L'Amateur
Scène 1
Damon, Constance
Damon
Te voilà triste et bien rêveuse. Et tu quittais hier le couvent sans douleur ! Tu me parus même joyeuse ; Tu m'embrassais de si bon coeur !
Constance
Ah ! Vous ne m'aimez plus, mon père.
Damon
Moi, je ne t'aime plus !
Constance
Je n'en saurais douter.
Damon
Qui pourrait donc t'inquiéter ! Je t'aime, mon enfant.
Constance
N'aviez-vous pas fait faire....
Damon
Quoi ?
Constance
Ma Statue en marbre : oh ! Pour lors vous m'aimiez, De mon absence vous disiez Qu'elle vous consolait ; Eh bien ! Je l'ai cherchée Dans toute la maison, et j'ai perdu mes pas.
Il rit.
Damon
Que je te serre dans mes bras. Le reproche me plaît, mais ne sois point fâché ?
Constance
Quoi ! Vous riez !
Damon
Je ris de ton étonnement, Et plus encor de ma folie. Tu connais Valère ? Au couvent, Nous nous entretenions de Valère souvent.
Constance
Lorsqu'il partait pour l'Italie, Je m'en souviens, je le vis un moment.
Damon
On t'embrassait encor : tu n'étais qu'une enfant.
Constance
Mais j'avais bien dix ans.
Damon
Et dis-moi, je te prie, Tu ne te souviens point qu'il te trouva jolie ?
Constance
J'ai bien changé depuis.
Damon
Assez pour mon dessein.
Constance
Je l'ai, je vous l'avoue, aperçu ce matin.
Damon
Quoi ! Malgré ma défense ! Et t'a-t-il aperçue ?
Constance
Non.
Damon
Tant mieux.
Constance
Pourquoi donc ? Et quel rapport enfin Entre Valère et ma statue ?
Damon
Laisse, laisse-moi faire : Oh ! J'ai quelque raison.
Constance
Pourquoi me la cacher ? Et quel est ce mystère ?
Damon
J'avais résolu de le taire Mais il faut te céder. Eh bien, tu sauras donc Qu'il aime tous les Arts ; qu'il est fou de Peintures, D'Architecture, de Sculpture.
Constance
Serait-ce un de ces gens qu'on appelle amateurs ?
Damon
Je ne le confonds pas avec la populace De ces modernes protecteurs, Qui des talents divers osent marquer la place, Des Artistes sont les tuteurs, Se forment une Cour où leur grave manie ; Daigne corriger le génie ; Qui jugent et peinture, et la prose et les vers, Et qui jugent tout de travers. Il n'est pas, lui, de cette espèce : Il critique sans air, il loue avec finesse ; Sait manier avec adresse, Le pinceau, le burin ; il use noblement Surtout de ses grandes richesses. Il saura secourir un Artiste indigent, L'animer, le produire et cacher ses largesses. Je crois que l'on peur estimer Un Amateur si jeune et de ce caractère.
Constance
Je crois même qu'on peut l'aimer.
Damon
Oui, l'aimer, c'est mieux dit, et j'aime fort Valère. Aussi je lui prépare une bonne-leçon. Il est gâté par l'Italie, Charmant, mais un peu fou ; c'est une maladie, Que indiscrète passion, Dont... tu dois le guérir.
Constance
Mais il ne m'a pas vue.
Damon
Et c'est bien mon intention Qu'il ne te sache pas même dans la maison. De ses gens tu n'es point connue. Mais il te verra, sans te voir. Je lui fais vendre ta statue Pour une Antique. Eh bien ! Sens-tu tout le pouvoir, Tout l'effet d'une Antique ? Elle aura son suffrage, Elle passe pour Grecque. Heureusement pour nous, La mode est pour le Grec ; nos meubles, nos bijoux, Étoffe, coiffure, équipage, Tout est Grec, excepté nos âmes ; et d'ailleurs, Ta Statue a trompé jusqu'à des Connaisseurs.
Constance
Cela me réjouit d'avance. Pour lui je serai donc une Antique ? Je pense Qu'il sera bien surpris. Mais ne craignez-vous pas, De le blesser, de lui déplaire ? Les hommes, m'a-t-on dit, sont tous si délicats Sur l'amour-propre ! et c'est se moquer de Valère, Il ne faut point.
Avec vivacité.
Damon
Le pauvre enfant ! En effet, je le plains, et j'aime ton scrupule, Je te le dis encor, je veux absolument Le corriger d'un ridicule. C'est un enthousiaste ! Ennuyé de Paris, Il brûle d'habiter l'Italie un pays, Où tout charme, dit-il, mes yeux et mes oreilles, Où je marche entouré des plus rares merveilles. Il n'a point de lien qui puisse l'arrêter. Feu son père, au retour de ce premier voyage, Se proposait de lui faire accepter Céliante, une veuve, et coquette et volage, Très bon parti du reste ; il cherche à l'éviter. Il faut avoir l'honneur de le fixer en France.
Constance
Mais avez-vous quelque espérance ? Pour moi, je ne crois point.
Damon
Ma fille, il faudra voir.
Constance
Mais quelle impression peut faire une statue ?
Damon
C'est-là ce que je veux savoir. Je l'attends : laisse-moi. Je t'ai bien entendue ? Et nous nous reverrons dans peu.
Constance
Mon père, en vérité, cela passe le jeu.
Damon
De quoi s'alarme-t-elle ? Ah ! bon, je vois paraître Pasquin.
Scène 2
Pasquin, Damon
Pasquin
Oh ! Pour le coup, Monsieur, voilà mon maître Épris, épris d'une Beauté !
Damon
Comment donc ! Quelle nouveauté ! Valère est amoureux ?
Pasquin
Oui, Valère lui-même, Amoureux.... sans rivaux.
Damon
Tu m'étonnes. Qui ? lui ! Mais depuis quand ?
Pasquin
D'aujourd'hui.
Damon
D'aujourd'hui !
Pasquin
C'est une passion subite mais extrême.
Damon
L'objet a donc bien des appas ?
Pasquin
Une merveille incomparable !
Damon
Comment la nomme-t-on ?
Après avoir hésité.
Pasquin
On ne la nomme pas.
Damon
Son nom est un secret ? Tu me fais une fable. Est-elle jeune ?
Pasquin
Oh ! Non ; mais sa beauté !
Damon
Dis-moi du moins sa qualité.
Pasquin
Sa qualité ! Vraiment, c'est ce qui le captive, Ce qui rend son ardeur et si prompte et si vive.
Damon
Lui ! par la qualité se laisser éblouir ! Qui l'aurait soupçonné d'une telle faiblesse ? Doit-il bientôt conclure ?
Pasquin
Il conclut, il se presse, Il est ardent, il veut jouir.
Damon
Mais quelle est-elle enfin ?
Pasquin
Monsieur... c'est... une Antique.
Damon
Une Antique !
Pasquin
Oui, Monsieur, la chose était comique, J'en ris encor ; cela faisait tableau. Par je ne sais quel homme il se laisse conduire Chez l'heureux possesseur de ce rare morceau. À peine on vient de l'introduire ; Tout-à-coup un objet nouveau, Le frappe, le saisit ; (ce n'est qu'une Statue,) Toute son âme est dans ses yeux ; Il se tait, il admire, il est rêveur, joyeux, Questionne, interrompt, et pour en juger mieux Change vingt fois de point de vue. Oh ! Ce Marchand est un nigaud, Si, dans ce moment même, elle n'est pas vendue Quatre fois plus qu'elle ne vaut.
Damon
Elle lui plaît cette statue ?
Pasquin
Elle me plaît aussi ; car elle n'est pas mal : Je l'estime un original.
Damon
J'en crois Pasquin ; Pasquin doit s'y connaître.
Pasquin
Ma foi, je m'y connais, autant que lui peut-être ; Mais sans en perdre le sommeil, Comme lui.
Damon
Tout de bon ? Ton Maître.. ....
Pasquin
Vous n'avez rien vu de pareil ; Sans cesse il m'étourdit des Beaux-Arts, du génie. Oh ! Si je vous contais nos exploits d'Italie ? Au milieu d'une rue il s'arrêtait souvent, Pour lorgner, d'un oeil immobile, Une façade, un péristyle. Il n'apercevait pas tout un peuple ignorant, Qui le regardait en riant. Quelquefois, surveillant utile, Mes deux bras sans respect l'ont remué, poussé, Au moment où mon homme, admirateur tranquille, Sous une voiture incivile Impitoyablement eût été renversé. Et dans Herculanum ! Ô l'abîme effroyable ! Il y faisait un froid du Diable. J'enrageais. Lui, charmé de ce lieu souterrain, Tout occupé du beau, tout rempli de l'histoire Il oubliait de manger et de boire, Et s'étonnait que j'eusse faim.
Scène 3
Valère, Damon, Pasquin
À Damon.
À Pasquin.
Valère
Un moment, cher ami ; pardon. Comment, coquin ! Oses-tu t'offrir à ma vue ? Dois-je te retrouver céans ? Je t'ai dit d'appeler deux ou trois de mes gens, Pour transporter cette Statue. Faut-il te le redire ?
Damon
Une statue ?
À Pasquin.
Valère
À moi ! Le prodige de la sculpture ! Va donc, cours, et prends garde à toi, Prends garde, si je vois la moindre égratignure. Je te....
Pasquin
C'est un morceau, ma foi, Si précieux, de ce fini que j'aime.
En courant après lui.
Valère
Hé ! ne bavarde pas ; je t'attends ici même. Écoute ; reviens vite au moins, Ne te hâte point trop, cependant : j'appréhende.... Entends bien, conçois bien que la chose demande De bons yeux, du zèle et des soins.
Pasquin
Oh ! Je le conçois à merveille. Monsieur, j'ai la tête et l'oreille Assez bonnes ; et puis, la Grèce... le respect...
Pasquin sort.
Valère
Allons, veux-tu partir ?
Scène 4
Valère, Damon
Valère
Je suis comblé de joie, Félicitez-moi donc.
Damon
Il faut que je la voie.
Valère
Quoi ! Mon suffrage est-il suspect ? Et, sur le transport qui m'enflamme, Craignez-vous d'admirer ? Monsieur est circonspect.
Damon
C'est donc une bien belle femme ?
Valère
Belle ! Vous la verrez.
Damon
Tant de morceaux exquis, Dont votre cabinet...
Valère
Le premier de Paris, J'en conviens, pour le choix : mais ma beauté nouvelle Sera son plus bel ornement. Cette beauté fut un modèle !... Ces Grecs étaient heureux !
Damon
Elle est Grecque !
Il embrasse Damon.
Valère
Oui vraiment. Nous nous y connaissons ; je la garantis telle. Jugez de mon enchantement ; Une Antique, mon cher !
Damon
C'est votre bonne étoile. Mais si vous vous trompiez et si le temps dévoile...
Valère
Et le coin de l'antiquité ! Oui, quoique des ans respecté, Ce marbre même atteste une vieillesse auguste. Par intérêt pour moi ne soyez pas injuste. On ne me trompe point. Le moderne ciseau Rend-il ce simple, ce vrai beau, Ce moelleux des contours, ces attitudes fières ? Nos Boulingrins et nos bosquets Sont remplis d'ébauches grossières, De vases, de colifichets : Rien de grand, rien de fort, nul choix dans les effets. Nous avons des Amours, de petites Laitières, Et surtout de jolis corsets. Nous excellons dans les misères.
Damon
Il est vrai, nous vivons dans de malheureux temps. Pigall[e] peut-il être un grand homme ? Rien n'est beau, s'il n'a deux mille ans, Et s'il ne vient ou d'Athènes ou de Rome. Girardon et Puget n'étaient que des enfants. Votre statue est Grecque, et du siècle peut-être De... Le nom de l'Artiste ?
Valère
Oh ! Je ne le sais pas, C'est un morceau si vieux ! mais il est d'un grand Maître : Il est de Praxitèle, ou bien de Phidias ; Oui, oui... de Phidias.
Damon
Je pourrai donc connaître Du Phidias ? parbleu j'en suis ravi. Mais d'où vient-il, ce marbre ? Il faut être éclairci : Car sans parler de ce qu'il coûte.
Valère
Dans un Château royal, maintenant en oubli, (Ce marbre était enseveli ;) C'est quelqu'un de nos Rois, François premier, sans doute... Ce Prince aimait les Arts.
Damon
Et les femmes aussi.
Valère
Oh ! Les Arts, les beaux Arts. Doux charmes de la vie, C'est vous qui faites les heureux ; Vous êtes seuls dignes d'envie, Trésors des esprits généreux.
Damon
L'enthousiasme vous inspire. Je le respecte et me retire. Je reviendrai tantôt admirer.
Valère
Admirer, C'est le mot.
Damon
Le voilà dans une erreur profonde, Jusqu'à présent tout me seconde : Le charme, opère, il faut le laisser opérer.
Scène 5
Valère
Après un silence.
Valère
Il se moque de moi ; mais il ne l'a pas vue. Je veux que bientôt ma Statue Me venge du railleur ; qu'il en soit enchanté. Du temps de ma Divinité, La Grèce avait peut-être cent mortelles Aussi belles, presqu'aussi belles ? Où trouver en Europe une telle beauté ? A cette heure même on l'apporte. Mais une roue, un choc peut faire chanceler, Mettre en pièces !... Moi-même il y fallait aller, J'entends du bruit à cette porte : C'est elle enfin, c'est elle apparemment.
Scène 6
Valère, Pasquin
Pasquin fait exprès un faux pas et laisse presque tomber la Statue.
Valère
Là doucement, Messieurs. Avancez. Doucement. Mes amis, que chacun se tienne sur ses gardes. Ah ! Malheureux, tu me poignardes !
Pasquin
Je ne suis point blessé ; n'ayez aucun effroi.
Valère
Maraud, je pense bien à toi ! Je tremble pour elle.
Pasquin
Ah ! Je vous en remercie.
Pasquin renvoie les autres Laquais d'un coup de main, impérieux, comme s'il leur disait : Sortez ignorants. Il va ensuite se placer vis-à-vis la statue et l'admire.
Apercevant Pasquin qui gesticule.
Valère
Sortez, sortez donc. Que d'amour Elle dût inspirer, et que de jalousie ! Encore ? Que fais-tu là ?
D'un ton de connaisseur.
Pasquin
Mais j'admire à mon tour. Notre voyage d'Italie M'a bien formé le goût ! elle est, elle est jolie ! La mollesse des chairs, les formes, le contour.
Valère
Paix.
Pasquin
Vous voyez pourtant que l'on n'est pas si bête.
Valère
Puis-je être seul ?
À part.
Pasquin
Monsieur veut être en tête à tête. Je pourrais aller boire ou dormir tout le jour.
Scène 7
Valère
Après un silence.
Valère
Ce drôle me gênait. Ah ! Quels sens et quelle âme ! Cela ne voit qu'un marbre, et je vois une femme, Telle qu'il n'en est plus. Il considère la statue de la tête aux pieds. Quel souris gracieux ! C'est la candeur d'une bergère Le port de la Reine des Dieux. Comme la taille est noble, élégante et légère ! Les belles chairs ! Le sang y paraît circuler. Et la bouche ! Elle va parler. O Sculpteur immortel, à qui je rends hommage, Que de fois le ciseau dût tomber de ta main ! Surtout en formant ce beau sein, Oui, tu devais toi-même adorer ton ouvrage. Ce marbre me semble animé. Grecque charmante ! Ah , si j'avais pu naître Dans son temps ! Que sait on ? Peut-être..... Mais combien de rivaux dont le coeur enflammé M'aurait disputé sa conquête .... Elle ne m'entend point... Elle a sans doute aimé, Car, avec ces appas, le moyen ?... Quelle tête !
Scène 8
Damon, Valère
Damon
Quelle tête ! Il a bien raison.
Valère
On parle d'un Pygmalion Qui fut l'amant de la Statue. C'est une fable, nous dit-on. Oui, pour les esprits froids c'est une fiction ; Mais moi, je sens combien l'on âme était émue. Ce n'était pas un fou que ce Pygmalion, Si la sienne égalait...
Damon
L'éloge que vous Est modéré.
Valère
Comment ! Vous étiez là ? Et vous avez entendu...
Damon
Vos fleurettes. Vous êtes éloquent pour cette beauté-là. Voilà donc le chef d oeuvre ?
Valère
Oui, Monsieur, le voilà. Ai-je tort ?
Damon
Elle est bien.
Valère
Elle est bien ! Ah ! Barbare !
Damon
Est-ce donc, après tout, une beauté si rare ? Pour vous plaire, faut-il en parler comme vous ?
Valère
Vous n'aimez pas les Arts, cher Damon, comme nous. Que n'avez-vous mes yeux pour saisir cet ensemble, Ces beaux détails ? Ce bras ! Ce pied ! Que vous en semble ?
Damon
Ho ! Ho ! Serait-il près de devenir amant ? Ceci passe le jeu, comme disait Constance.
Valère
Il ne regarde pas. Quel flegme ! Quel silence !
Damon
Parlons sans nous fâcher et sérieusement. Ces beaux Arts, dont votre âme est sans cesse occupée, Devraient au plus vous amuser. Ne peut-on vous désabuser ? Vous n'avez-là qu'une poupée.
Valère
Soit ; à vos traits malins je veux bien m'exposer ; Mais ma poupée au moins ne peut m'être infidèle. Je ne serai jamais contrarié par elle. On me parle de femme, en ai-je besoin, moi ? J'ai des mortelles, des Déesses, J'ai des Phrynés et des Lucrèces ; Je suis Amant, Époux et Roi ; Je suis même confiant pour toutes ces maîtresses : Ce que j'aimais hier, je l'adore aujourd'hui. Mon goût n'est pas de ceux qu'éteint la jouissance. L'esprit, l'esprit qui sent, qui pense A des plaisirs divins et qui ne sont qu'à lui.
Damon
D'accord, mais, mon ami, pourriez-vous méconnaître, Ces noms, ces liens si flatteurs, Premiers plaisirs, les seuls peut-être, Chers dans tous les climats, sentis par tous les coeurs ? Vos plaisirs, de l'esprit douce et vaine imposture, Valent-ils ces épanchements, Ces transports de l'amour que le devoir épure, Le souris d'une épouse et ceux de ses enfants, Tous ces délicieux moments, Qu'aux malheureux humains ménagea la nature ? Quelque temps avant de mourir Feu votre père allait vous établir.
Valère
Je le sais : il avoir de ces goûts-là, mon père ; Il s'était marié.
Damon
Mais, Monsieur l'Antiquaire, Si vous l'étiez vous-même un jour ?
Valère
L'amour m'a guéri de l'amour. Aime-t-on aujourd'hui ?
Damon
Mais vous faites la cour Je pense, à Céliante ?
Valère
À cette jeune folle, Jouant l'étourderie, et la joie et l'humeur ! Même aux yeux du grand monde ; elle paraît frivole. Elle sourit aux mots de génie et de coeur ; Va, sur tous les objets semant la parodie ; Juge un homme sur l'air, les grâces, le bon ton ; A tout son esprit en jargon, Et ne peut, sans vapeurs, voir une Tragédie. Pour qu'il songeât à ce parti, Qu'avais-je donc fait à mon père ? On sait que de ce choix il s'était repenti.
Damon
Céliante, il est vrai, ne va point à Valère, Et je la trouve folle aussi. Mais vous ne vous en devez guère : Il est tant de façons d'être fou, mon ami.
Scène 9
Valère, Plusieurs Laquais, Damon
Valère
Que veux-tu ?
Plusieurs Laquais
Céliante.
Valère
Ô Ciel !
Damon
Pour se voir peindre, Elle arrive fort à propos.
Valère
Toujours, toujours du monde et jamais de repos !
Damon
Une femme à la mode ; et vous osez vous plaindre !
Il est quelque temps rêveur.
Valère
Ce n'est pas moi qu'elle vient voir ; C'est mon Cabinet.
Damon
Mais ; allez la recevoir.
Scène 10
Damon
Il va du côte opposé à l'appartement de Valère.
Damon
Il me plaît, il m'étonne ; et plus je l'envisage, Plus je vois qu'il n'a point d'égal. Peut-il être amené de l'amour de l'image À l'amour de l'original ? N'en désespérons point ; c'est ma fille qu'il aime Dans ce marbre à des yeux si beau. Mais il peut se tromper lui-même ; S'il n'aimait qu'une Grecque, et que l'art du ciseau ? Saisissons ce moment de pénétrer Constance ; Et voyons si son coeur, ainsi que je le crois, Avec Valère un jour sera d'intelligence. Holà ! Quelqu'un.
Scène 11
Damon, Constance
Damon
Hé ! Ma fille, c'est toi.
Constance
On a fait bien du bruit ; sans doute la Statue Est dans la maison ?
Damon
Oui.
Constance
Valère l'a-t'il vue ?
Damon
Oui.
Constance
L'a trouvée... Antique ?
Damon
Oui.
Constance
Vous semblez chagrin, Mon père, Eh quoi ! Votre dessein Ne réussit pas ?
Damon
Au contraire ; Il a bien réussi.
Constance
Valère Est donc content ?
Damon
Mais, oui ; du ciseau, du sculpteur.
Constance
Je vous entends ; je n'ai pas le bonheur... La figure n'a point le bonheur de lui plaire.
Damon
Je ne dis pas cela ; mais je t'ai peint Valère Ne voyant que les arts, ivre de sa chimère. Tu parais triste !
Constance
Oh ! Non, eh ! Que m'importe à moi Le succès d'une Antique ?
Damon
Aussi de bonne foi, Je t'ai conté comment la chose s'est passée. Il a loué le marbre et le costume ancien.
Constance
Il a loué le marbre ? Où l'a-t'il donc placée ?
Damon
La voici. Tu ne dis plus rien.
Constance
Trouvez-vous qu'elle me ressemble ?
Damon
Parfaitement : les détails et l'ensemble, Tout cela me paraît assez bien.
Constance
Assez bien, Si vous voulez ; mais il me semble Que cet air là n'est pas le mien. Je n'ai point ces traits, ce maintiens, C'est mieux que moi, j'en suis persuadée Mais, en un mot, ce n'est pas moi.
Damon
Tant pis, car si Valère allait changer d'idée, Cela serait fâcheux.
Constance
Pourquoi ?
Damon
Parce qu'il la trouve charmante.
Constance
Lui !.. je n'ai pas besoin que vous me consoliez ?
Damon
Je le crois ; mais enfin tu dois être contente : J'ai voulu t'intriguer.
Constance
Eh ! Quoi, vous badiniez ?
Damon
Oui ; car il t'aime fort.
Constance
Vous me trompez peut-être
Damon
Non ; tu pourras bientôt connaître Qu'il est, qu'il est presque amoureux De son Antique ; il admire, il adore.
À part.
Haut.
Elle fait quelques pas.
Constance
Ah !... Mais il peut venir, je dois craindre ses yeux Et je vais m'éloigner.
Damon
Tu peux rester encore. Céliante avec lui parcourt son cabinet.
Constance
Quoi ! Céliante !
Damon
Oui ; cela te déplaît ! Qu'a de fâcheux cette nouvelle ?
Constance
Rien. Ne disiez-vous pas, mon père, qu'il devait... L'épouser ?
Damon
Ta mémoire est bien fidèle.
Constance
Mon père, vous la connaissez : N'est-elle pas jolie ?
Damon
Assez ; Et dans Paris on la cite pour belle.
Constance
Si je pouvais l'apercevoir !
Damon
Tu la crains ?
Constance
Je serais bien aise de la voir.
Damon
Allons, retire-toi bien vite ; Ils approchent tous deux.
Scène 12
Céliante, Damon, Valère
Céliante
Bonjour, Damon, j'irrite, Je désespère votre ami.
Damon
Il n'a pas l'air fort réjoui.
Céliante
Il est excellent votre ami. De son Cabinet magnifique A peine ai-je vu la moitié. Pour me montrer je ne sais quelle Antique, Il m'en a fait sortir. C'est un homme noyé, S'il continue. Avec quelle grave importance, S'il vous montre en détail ses marbres ses tableaux ! Il s'arrête avec complaisance Sur des chiffons qu'il trouve beaux. Si vous n'admirez pas les plus petits morceaux, Il pétille d'impatience.
Damon
Ce Cabinet pourtant lui fait honneur.
Céliante
Le Cabinet d'un Amateur ! Où je n'ai pu m'asseoir ; pas un meuble commode, Pas un des bijoux à la mode.
Bas à Damon.
Valère
Hé ! n'avez-vous pas vu les chefs d oeuvre de l'Art ? Mais elle ne voit point.
Céliante
Les chefs d oeuvre de l'Art ! Dites moi, ces grands mots nous viennent d'Italie. À son âge, jouer le rôle d'un vieillard ! Depuis... trois jours entiers vous n'êtes nulle part.
Damon
Lui, Madame ! il passe sa vie Dans une auguste compagnie. N'a-t-il pas près de lui des Catons, des Césars ?
Céliante
Et puis toute la Cour céleste. Sans doute une Vénus sourit à ses regards De quelque Diane modeste N'êtes-vous pas l'Endymion ?
Valère
Oh ! oui, j'ai tout l'Olimpe en ma possession.
Damon
Mais il vous manque un Dieu de cette Cour suprême.
Valère
Quel Dieu ?
Damon
Pouvez-vous l'ignorer ? C'est l'Hymen.
Après avoir lancé un regard de colère sur Damon.
Valère
Ah ! L'Hymen ! Je le dois honorer. J'ai su que mon père lui-même En voulait orner mon séjour ; Et l'Hymen... avec vous.... aurait été... l'Amour.
Céliante
Vous êtes trop galant : il est vrai votre père... Son amitié m'était bien chère.
Valère
Voici quelque chose de mieux Que tout mon Cabinet ; voyez : la belle Femme !
Céliante
Cela me semble à moi bien vieux.
Valère
C'est une Antique, une Grecque, Madame.
Céliante
Elle a l'air étranger. Vous aimez ce minois ?
Valère
Je lui trouve cet air qui plaît d'abord, qui touche.
Céliante
C'est être prévenu. La bouche...
Valère
Ah ! La bouche ! Lorsque sa voix...
Céliante
Vous l'avez entendue ?
Valère
Heureux qui put l'entendre !
Céliante
Les yeux ne disent rien du tout.
Valère
Moi, je suis étonné que le marbre ait pu rendre.....
À Damon.
Céliante
Pardon. Nous n'avons pas son goût. Jugez-nous, Damon, je suis sûre Que vous êtes de mon avis, Que vous trouvez cette figure Commune, ridicule, et laide en tout pays.
Damon
La taille... n'est point mal.
Céliante
Oui, pas mal. Quant aux grâces, Je n'en vois point les plus légères traces : Cela n'en eut jamais.
Valère
Des grâces, dites-vous ? Des grâces ! Elle en est pétrie ; Ah ! C'est peut-être l'Aspasie Qui sut charmer Socrate et vit à ses genoux Le Dieu de la Philosophie.
Céliante
Mais l'homme le plus sage eût été des plus fous...
Haut en riant.
Damon
Il sera furieux. Elle naquit en Grèce.
Céliante
Elle fit bien ; car jamais cette espèce N'eut fait fortune en France.
Valère
Avec quelle rigueur...
Elle lui donne un coup d'éventail : Valère se jette entre la S[t]atue et Céliante.
Céliante
Il n'en parlèrent pas avec plus de chaleur, S'il défendait une maîtresse. La défendez-vous pour l'honneur De votre goût et de la Grèce ? Comme elle tient sa tête ! Ah ! Dieu ! Quelle raideur ! Il est son Chevalier. J'en ris de tout mon coeur. Ne rougissez-vous point d'un pareil personnage, De renoncer au monde ? un nouvel équipage, Des bals, des soupers, des plaisirs, De l'amour sans fades soupirs, Et de l'esprit sans étalage, D'un homme tel que vous, c'est là l'heureux partage, Je dis plus, le devoir.
Valère
Dans vos cercles brillants Qu'irais-je donc trouver ? L'oubli des grands talents, L'air du plaisir et non le plaisir même, Les efforts que l'on fait pour paraître amusé. Les tristes lieux communs d'un bel esprit usé, Des sots que l'on caresse et peu de gens qu'on aime. Chez moi je goûte un calme purs Je vis heureux, je vis obscur ; Loin des froides plaisanteries, Des airs d'un fat titré, des riens, des flatteries ; Je suis de vingt siècles divers ; Et, de mon Cabinet, je parcours l'univers.
Valère oublie de l'accompagner. Damon lui fait signe. Valère l'accompagne en silence et d'un air embarrassé. Elle sort avec des éclats de rire forcés.
Céliante
Son extravagance est unique. Adieu, je vais revoir cet Opéra-comique Dont tout Paris déjà répète les couplets. Monsieur n'y viendra point, il est à son Antique. Revenu d'Italie, il doit à ses progrès D'estimer peu notre musique. Adieu donc ; aimez-la cette Grecque.
Scène 13
Valère, Damon
Valère
Monsieur, Veut-il encore que j'épouse ? Vous avez vu cette fureur jalouse. Les femmes !
Damon
C'est une noirceur.
Se retournant vers la porte par laquelle Céliante vient de sortir.
À la statue.
Valère
Je suis charmé de vous le dire, Madame, je l'aime, l'admire ; Elle est bien plus belle que vous. Tu peux braver sa haine et ses propos jaloux.
Damon
Vous, la consolez bien.
Valère
Oh ! J'abhorre l'envie.
Damon
Sa gloire en est peut-être à vos yeux affaiblie. Les traits de Céliante....
Valère
Ils me l'ont embellie. Ce prodige, une espèce ! Une espèce est fort bon. Je veux l'ôter de ce salon. Je veux, loin des yeux du vulgaire, Dans mon Cabinet solitaire, Dès aujourd'hui la placer de ma main, Mais quand j'y songe, tout est plein. Je vois cependant une espace Où je puis la placer avantageusement ; Mais j'ai mis là précisément Vénus... ma foi, Vénus lui cédera la place...
Damon
Vous serez bientôt de retour ?
Valère
Si vous veniez m'aider et juger de la grâce, De l'effet...
Seul.
Il veut suivre Valère, il aperçoit Constance.
Damon
Je veux bien, ce jour est un grand jour. Monsieur le Connaisseur verra dans ma famille Le modèle de Phidias.
Scène 14
Damon, Constance
Damon
Pourquoi donc reparaître ?
Constance
Il est sorti.
Damon
Ma fille Vous écoutiez.
Constance
Vénus a pour lui moins d'appas ; Et contre Céliante il m'a bien défendue.
Damon
Elle a dit bien du mal.
Constance
Lui plairait-elle moins. S'il là croyait moderne ?
Damon
Oh ! Tu prends trop de soins. Je ris de ta peur ingénue. Que t'importe après tout ?
Constance
Mon père, en me voyant, S'il aimait mieux une statue ?
Damon
Le choix ne serait point plaisant. Crois-moi, l'original vaut au moins la copie. Mais tu me retiens ; il m'attend, Hâte-toi de rentrer.
Scène 15
Constance
Elle s'approche de la statue.
Constance
Demeurons un instant, Rien qu'un instant. Est-elle en effet si jolie ? Mes yeux la trouvent bien ; mon coeur n'est pas content. Il est sûr qu'une femme... est bien plus animée. Par exemple, sans vanité, Mes yeux doivent avoir plus de vivacité. Oh ! L'âme n'est pas exprimée Sur un marbre ; jamais. Ce marbre cependant Peut-être est-il heureux de n'être pas sensible : Car, s'il cessait un jour de plaire c'est possible, Cela ne lui fait rien ; et moi, c'est différent. Il faut sortir ...On vient ; c'est lui ; je suis perdue ; Je ne puis l'éviter.
Scène 16
Valère, Constance
À part.
Valère
Bientôt tout sera prêt. Pour recevoir ma nouvelle Statue, On change tout mon Cabinet. Elle va bien l'orner ; c'est le premier objet Qui d'abord en entrant viendra frapper ma vue. D'autres rangés plus bas composeront sa Cour. Je veux que de la tête entière Elle les passe tous ; les premiers feux du jour L'embelliront d'une douce lumière.
Constance
Comme il parle de moi !... Je ne sais par où fuir.
Valère
Allons... Mais Ciel ! Que vois-je ? Ô surprise ! Ô plaisir ! Je ne me trompe pas ; c'est elle, c'est bien elle. De mon Antique, vous, vous êtes le modèle. Quel prodige ! Vous existez ! Je suis de votre siècle ! On me trompait.... restez. Vous détournez les yeux ! Dites, daignez me dire.
Constance
Monsieur !... Quel embarras ! À peine je respire.
Valère
Quel son de voix !... Comment ? Vous, dans cette maison ! Puis-je demander votre nom ? Et vos heureux parents ? Voilà votre Statue ; Elle est à moi ; mais vous !... Parlez ; vous l'aviez vue.
Constance
Oui, même ce matin je la croyais perdue.
Il court vers le Cabinet.
Il revient.
Valère
Je l'avais. Ah ! Damon ! Le connaissez-vous ?
Constance
Oui.
Valère
Il ne m'en parlait pas ! Le cruel ! Est-ce lui ?.... Oh, c'est lui, je vois tout.
Constance
Monsieur, pourriez-vous croire ...
Valère
Je crois qu'il me trompait. Il en aura la gloire ; Aurai-je le bonheur de ... de vous plaire ? Non, Je n'ose l'espérer.
Scène 17
Valère, Damon, Pasquin, Constance
Valère
Cher ami, cher Damon.
Damon
Ciel !
Pasquin
Oh diable, voilà la Statue animée.
Valère
Dites-moi, de quel nom doit-elle être nommée ?
Damon
Je vous fais compliment. Nouveau Pygmalion, Vous aurez invoqué l'Amour, Vénus sa mère ; Vous aurez dit fatal amour, cruel vainqueur !
Valère
Ce sont les mêmes traits. Damon, l'heureuse erreur ! Le coupable, c'est vous ?
Constance
Je crains votre colère.
Damon
Vous m'obéissez joliment, Mademoiselle.
Constance
Il est venu subitement ; J'allais me retirer.
Valère
Comment ! Vous paraissez le craindre !
Constance
Oui, Monsieur, c'est mon père.
Valère
Se peut-il ? Votre père ! Ô jour ! Ô doux moment ! Voilà donc de vos tours, Monsieur.
Constance
Oui, c'est mon père Qui lui seul a voulu....
À Constance.
Valère
Vous cachiez tant d'appas ! Il m'a joué. Vous que j'adore, Jouissez de mon embarras ; Je n'ose m'applaudir encore : J'étais si près de vous !
Damon
Mais vous n'y pensez pas ; Ce n'est qu'une Française.
À Constance.
À Damon.
Valère
Il n'est pas temps de rire. De l'Amour, de l'Hymen je redoutais l'empire : Je ne l'avais pas vue ; elle eut changé mon coeur. Sans l'Hymen, disiez-vous, il n'est point de bonheur, Les pères ont raison ; Et je commence à croire Que le mien... Vous étiez unis. Si vous chérissez sa mémoire, Prouvez-le, en adoptant son fils.
Damon
Ce changement tient du miracle. Qui ! vous ! Vous parlez d'épouser ! À des plus grands destins pourquoi vous refuser ; D'ailleurs, je vois plus d'un obstacle.
À Constance.
Valère
Il s'amuse de ma douleur. Par l'ami le plus cher me serez-vous ravie ? Cette Statue eut fait le bonheur de ma vie ; Elle va faire mon malheur.
Valère est prêt à l'embrasser.
Damon
Allons, je vois qu'il faudra bien se rendre. Oui, dans deux ou trois ans...
À Constance.
Valère
Deux ou trois ! Puis-je attendre Trois siècles ? Songez donc ...Je serai votre gendre : Vous m'aimez ; on le sait : dois-je craindre un refus ? Vos voeux sont-ils pour moi ?... Vous gardez le silence. Votre timidité m'offense ; Mais non, c'est un charme de plus.
Constance
De votre erreur mon père a fait un badinage ; Pour moi, ce n'était pas un jeu. Je ne sais si j'ai tort de faire cet aveu, Mais j'ai tremblé pour mon image.
Valère
À ce quelle inspirait combien vous ajoutez !
Damon
Et ton goût pour les Arts, si vif et si fidèle ?
Valère
En ce moment, les Arts sont éclipsés par elle.
Bas, à Valère.
Damon
Qui nous eut dit à tous les trois, Que ce jour fût celui de votre mariage ? Dans de certains moments, assez doux à ton âge, Vous rirez tous deux quelquefois, Au souvenir de ta folie.
Valère
Volontiers ! Oh ! Souvent. Je suis donc votre fils ?
Pasquin
Monsieur, n'allons-nous pas partir pour l'Italie ?
À Pasquin.
À Damon.
Valère
Tais-toi, faquin. Je suis guéri d'une manie... Et voilà comme il faut corriger ses amis.