L'Anglais à Paris
Scène 1
Lord Porter
Lord Porter
Grâces à la Paix, me voilà donc à Paris pour la seconde fois ; il me tardait de revoir cette aimable Ville, le centre du bon goût, de la politesse et du plaisir. Depuis que cette diable de guerre il dure, je vis en exil au milieu de mon patrie, et j'y cherche en vain ce qu'on ne peut trouver qu'ici. Les hommes sont, il faut en convenir, de grandes folles de se battre : la vie est assez courte sans l'abréger ; mais nos querelles sont terminées, et je reviens embrasser nos amis. Nos amis ! Oui, je dis bien : le Français est le plus digne de l'être. Je commence à sentir que je respire un meilleur air, il me semble que je suis porte mieux, et que la gaieté me revient. Nous autres Anglais nous sommes chez nous tristes, noirs, rêveurs, mélancoliques ; en France nous devenons vifs, enjoués, pétulants, badins. C'en est fait, je renonce pour jamais à Londres, je n'aime pas les brouillards. Quand à nos femmes, ce sont de belles statues, des marbres inanimés ; les Anglaises raisonnent l'amour, les Françaises l'inspirent, voilà ce qu'il me faut. Sexe charmant, recevez mon hommage, et le tribut d'un coeur qui depuis cinq ans n'a pu aimer personne. Le diable me porte si je mens : une, deux, trois et cinq ; il y a, mon foi, cinq ans ; mais il est facile ici de réparer le temps perdu, et l'amour qui, en Angleterre marche et se traîne pesamment, vous fait voyager si vite en France, qu'on s'aperçoit bientôt que ce petit Dieu vous promène dans ses états. Mon arrivée dans cette pays, il étonnera, je crois, bien du monde. La Marquise de Volmar l'ignore jusqu'à présent : je suis bien aise de m'amuser quelque temps de son jalousie. Elle n'aura pas manque de m'accuser de perfidie, de trahison ses dernières lettres m'annoncent même qu'elle ne comptait plus sur mon retour : je l'ai laissée dans cette idée pour éprouver ses sentiments. Si la Marquise m'aime toujours, j'en serai fort charmée pour elle et pour moi : si elle ne m'aime plus, eh bien, je me consolerai d'une infidèle avec une autre, j'en ai déjà trouvé l'occasion. J'ai remarqué Jeudi dernier au bal de l'Opéra une femme à laquelle je ne crois pas être indifférent ; quand j'ai vu qu'elle m'en voulait décidément, je me suis mis à folâtrer et à papillonner de belle en belle : ça m'a parfaitement réussi. La dame est devenue furieuse, mais ce qui m'étonne, c'est qu'elle n'a pas parlé ; si ce n'était pas une femme.... Oh, c'en est une, et je veux poursuivre l'aventure. Il y a ce soir grand bal, j'irai, je la verrai, je deviendrai plus pressant, plus vif, plus entreprenant ; et si elle fait la cruelle je parlerai Anglais.
Scène 2
Germain, Lord Porter
Germain
Milord, votre maître de langue.
Lord Porter
Faites entrer.
Scène 3
Duval, Lord Porter
Duval
Milord, je vous apporte les nouveautés du jour, et ces ouvrages éphémères que l'industrie des Libraires a imaginés pour amuser l'homme oisif.
Lord Porter
Posez-vous, Monsieur, j'ai beaucoup de choses à vous dire, nous passerons ensuite à l'examen de vos feuilles.
Duval
Milord, je vous écoute.
Lord Porter
Vous savez, Monsieur, que je cherche un Secrétaire et un homme de compagnie ; les qualités que j'ai remarqué chez vous m'ont déterminé en votre faveur, et je vous ai choisi pour remplir ces deux places.
Duval
Que je suis heureux, Milord, d'avoir fixé votre attention ! Je sens trop combien il est avantageux d'être auprès de votre personne.
Lord Porter
Point de compliments, Monsieur ; je me méfie de ceux qui en font.
Duval
Milord, vous n'aurez plus à me faire ce reproche. Je fais combien l'adulateur est vil, mais l'homme opulent veut être flatté.
Lord Porter
Tant pis pour l'homme opulent, il a tort ; moi je ne connais que le mérite, quiconque en a, devient mon égal. Que donne-t-on à l'Opéra ?
Duval
Milord, ces feuilles vous en instruiront, je vais vous en faire la lecture.
Lord Porter
Parcourez, parcourez. Il ne faut pas mettre plus de temps à les lire, qu'on est de temps à les faire. Que de feuilles ! Je n'y avais pas pris garde ; c'est donc maintenant comme à Londres ?
Duval
La même chose, Milord ; on n'a peut-être jamais tant imprimé.
Lord Porter
Et jamais moins écrit.
Duval
Nous commencerons par le Mercure.
Lord Porter
Comme ils viendront, cela m'est égal.
Duval
Le Colosse de Rhodes et la Souris...
Lord Porter
Passez.
Duval
Les Mécontents... Pièce fugitive.
Lord Porter
Les Mécontents ! Il y en a beaucoup dans le monde... La seule chose que je désire est de n'en pas faire ici.
Duval
Journal de Paris... Vers.
Lord Porter
Point de Vers, je vous prie.
Duval
Nécrologie.
Lord Porter
Nécrologie. Qu'est ce que signifie ce mot ?
Lord Porter
C'est l'éloge des hommes illustres.
Lord Porter
Voyons...
Duval
Le célèbre Président de Montesquieu vivait en l'année...
Lord Porter
Je vous arrête. Je suis indigné de voir que l'on confie à des feuilles volantes un nom si précieux ; c'est sur le marbre et l'airain qu'il faut le graver, et non pas sur des chiffons.
Duval
Trait de bienfaisance.
Lord Porter
Voilà ce que j'aime : l'article est-il long ?
Duval
Non, Milord, il ne tient que deux lignes.
Lord Porter
Tant pis : laissez cet papier.
Duval
Milord, voulez-vous prendre votre leçon de français ?
Lord Porter
Je vous en tiens quitte pour ce matin.
Duval
L'étude de notre langue ne vous coûtera pas grand travail, car vous êtes déjà parvenu à un degré de perfection auquel peu d'étrangers doivent prétendre.
Lord Porter
Je n'en sais rien. Je suis toujours fort embarrassé avec cet diable de masculin et de féminin.
Duval
La première règle de notre langue, est que l'adjectif doit toujours s'accorder avec le substantif, en genre, en nombre et en cas.
Lord Porter
Ma foi, que le masculin et le féminin s'arrangent ; quand ils se rencontrent, cela me fait plaisir ; quand ils ne se rencontrent pas, j'en suis fâché, mais ce n'est pas mon faute, je fais ce que je puis.
Scène 4
Germain, Lord Porter, Duval
Germain
Milord, votre maître de danse.
Lord Porter
Bon ! Faites monter.
Duval
Milord, je me retire.
Lord Porter
Comme vous voudrez. À propos, n'oubliez pas les livres dont je vous ai parlé hier. Je veux avoir une bibliothèque, parce que c'est meuble qui se conserve longtemps ici.
Duval
Milord, je me conformerai à vos désirs.
Scène 5
Lord Porter
Lord Porter
Monsieur Duval est un homme précieux dans son espèce ; de tous les Savants que je connais, c'est sans contredit le plus aimable, car il n'ennuie personne.
Scène 6
Lord Porter, Frivole
Lord Porter
Bonjour, Monsieur Frivole.
Frivole
Milord, j'ai l'honneur de vous assurer de mon très humble respect.
Lord Porter
Je suis dans un grand désespoir de ne pouvoir prendre mon leçon aujourd'hui ; mais je me sente lourd, pesante ; je ne suis pas dans mon assiette ordinaire.
Frivole
Milord, la danse ne doit être qu'une affaire de plaisir ; le moyen de s'en amuser longtemps, c'est de ne point la regarder comme une occupation sérieuse.
Lord Porter
En ce cas, je m'en amuserai longtemps ; car je ne trouve rien de plus extravagant que des pas, des caprioles ; et je crois que quand les pieds sont légers, la tête est vide.
Frivole
Milord, rendez plus de justice à notre Art. Ce n'est plus cette Danse ancienne, qui ne représentait au Spectateur ennuyé que des figures froides et insipides ; c'est une Danse pantomime, qui exprime toutes les passions dont le coeur de l'homme est agité. C'est un tableau enrichi des plus superbes couleurs, où chaque personnage se meut et agit au gré du génie créateur par lequel il reçoit la vie et le sentiment. Rois, Pâtres, Héros, Bergers, Sujets, Esclaves, Amants heureux, Amants trompés, tout est soumis à l'Art du Danseur, et ne brille sur nos Théâtres que par l'éclat qu'il reçoit de nous.
Lord Porter
Ma foi, vous aurez beau dire ; je trouve qu'il est fort ridicule de faire danser Achille et Agamemnon.
Frivole
Les pas ne sont point de simples mouvements de jambes imaginés pour faire valoir la légèreté et la souplesse ; les pieds ont leur langage, et forment des phrases qui ont aux yeux du Connaisseur l'énergie du Discours. Par exemple, un vieillard s'approche-t-il d'une jeune personne pour lui parler de sa tendresse, en bien ! des coulés, des brisés, des pliés. Un amant surprend sa maîtresse avec son Rival ; propos, dispute, querelle. L'Amant est le plus fort, et chasse le Rival avec des jetés battus. Un Berger et une Bergère se donnent rendez vous dans un bocage, et se jurent une fidélité éternelle : alors pas tombés, pas retroussés et assemblés Un Président et un Officier sont amoureux de la belle Julie : ils vont tous les deux chez elle pour l'engager à faire un choix ; le Président l'aborde, pas grave ; l'Officier approche, pas relevés, entrechat à huit : Julie congédie le Président, contretemps en arrière ; elle donne sa main à l'Officier, contretemps en avant.
Scène 7
Germain, Lord Porter, Frivole
Germain
Ah ! Milord, un accident terrible.
Lord Porter
Parlez vite.
Germain
Votre cocher s'est laissé tomber en conduisant votre voiture à la campagne, et s'est dangereusement blessé.
Pendant ce temps le Maître de danse fait des pirouettes en fredonnant. Porter regarde le Danseur avec indignation.
Lord Porter
Partez, courez, envoyez à son secours, et qu'on ait soin de lui comme de moi-même. Je savais bien que votre tête, il était vide : mais je croyais qu'il vous restait quelque chose dans le coeur.
Frivole
Excusez, Milord, une distraction...
Lord Porter
Tenez, voilà pour vos jambes ; ne vous présentez jamais devant moi.
Voyant que Porter ne l'écoute point, Il se retire d'abord un peu confus ; il reprend ensuite son air gai, et sort en battant des entrechats.
Frivole
Vous ne voulez pas que je vous fasse répéter votre gargouillade.
Scène 8
Lord Porter
Lord Porter
Cet homme m'a mis dans une agitation diabolique ! J'ai besoin de quelqu'un pour me dissiper. Le Marquis du Razilli devait venir ce matin : je l'attends avec impatience. C'est un homme adorable ; s'il a la légèreté du Français, au moins en a-t-il toutes les bonnes qualités.
Scène 9
Germain, Lord Porter
Germain
Monsieur, le Marquis de Razilli.
Lord Porter
Bon ! Je suis contente ; dépêchez vous, il me tarde de le revoir. Le charmant fripon ! Il est léger, badin, folâtre ; je l'aime fortement.
Scène 10
Le Marquis de Razilli, Lord Porter
Le Marquis de Razilli
Eh ! Bonjour, Milord.
Lord Porter
Bonjour, Monsieur le Marquis.
Le Marquis de Razilli
Je vous croyais mort, enterré.
Lord Porter
Je ne reviens pas de mon surprise.
Le Marquis de Razilli
Sortez-vous de l'autre monde ?
Lord Porter
Non, pas tout-à-fait ; mais en vous voyant, je croîs y être. Plus je vous regarde, moins je vous reconnais. La peste m'étouffe ! Si l'on ne m'avait pas dit votre nom, je vous aurais pris pour un Palefrenier Anglais.
Le Marquis de Razilli
Vrai, là, sérieusement
Lord Porter
Sur mon foi.
Le Marquis de Razilli
Que je vous embrasse, Milord ; vous ne pouviez me faire un compliment plus galant.
Lord Porter
Vous savez, Monsieur le Marquis, que nous ne sommes pas flatteurs.
Le Marquis de Razilli
Il me ravit, ce cher Lord. J'ai l'air d'un palefrenier Anglais, je suis transporté.
Lord Porter
Tirez-moi d'embarras ; je ne connais rien à cette métamorphose.
Le Marquis de Razilli
Comment ! Vous ne savez pas, vous ne devinez pas ; c'est la mode, le costume, le genre : voici le Français du matin... Habit de saison ; coiffures à grosses boucles, la tête haute, le maintien noble, dans un char simple et léger qui fait voler la poussière, voilà le Français de l'après-midi.
Lord Porter
C'est-à-dire que vous êtes Anglais le matin, et Français le soir. Si j'étais Français, je me ferais honneur de l'être toute la journée.
Le Marquis de Razilli
Nous autres, nous ne cherchons que ce qui nous amuse, et la mode fait notre occupation ; c'est elle qui dirige nos goûts et nos plaisirs : nous changeons de forme avec elle, et n'existons que par elle. Mais, Milord, ne vous y trompez pas ; le Français n'a que l'écorce de la frivolité, c'est un jardin tantôt négligé, tantôt cultivé avec art, où l'on trouve des fruits en toute saison. Dites-moi, Milord, irez-vous ce soir au Bal ?
Lord Porter
J'y suis attendu par l'objet le plus ravissant.
Le Marquis de Razilli
En ce cas, je vous conseille de ne pas vous faire attendre ; c'est un endroit où les femmes s'impatientent bientôt. Eh ! Quel est cette beauté, ce tendron ? Vous connaissez ma réputation ; Milord, et je suis, sans contredit, l'homme le plus discret de la France.
Lord Porter
Je ne la connais pas bien encore ; mais elle m'aime beaucoup ; j'en suis sûr. J'ai le coeur sensible, je ne veux pas la faire souffrir davantage.
Le Marquis de Razilli
Je sais tout mon Bal par coeur, et il n'y a que moi dans Paris pour vous deviner un masque. Comment était-elle habillée ?
Lord Porter
En blanc.
Le Marquis de Razilli
La taille ?...
Lord Porter
Élancée.
Le Marquis de Razilli
La main ?
Lord Porter
Petite et potelée.
Le Marquis de Razilli
Le pied ?... Mignon.
Le Marquis de Razilli
M'y voilà bientôt. Les cheveux longs et pendants ?
Lord Porter
Justement.
Le Marquis de Razilli
Coiffée en fleurs !
Lord Porter
Véritablement.
Le Marquis de Razilli
Délicieux ! Excellent !
Lord Porter
Vous la connaissez, Monsieur le Marquis ?
Le Marquis de Razilli
Pas si bien que vous, Milord, pas si bien. La rencontre est plaisante.
Lord Porter
Dépêchez-vous, Monsieur le Marquis ; mon amour, il est fort pressé.
Le Marquis de Razilli
Tranquillisez-vous, vous ne souffrirez pas longtemps. Cette charmante, cette adorable, cette divine, c'est votre ancienne, la fille du Comte de Volmar ; cette jeune folle, cette Héroïne de Roman, qui trouvait mauvais que vous ne l'eussiez pas épousée après le lui avoir promis. Vraiment, s'il fallait tenir tout ce qu'on promet, on serait perdu, ruiné. Se marier parce qu'on vous a trouvé aimable, c'est nouveau, mais très nouveau.
Lord Porter
Maudite rencontre !
Le Marquis de Razilli
Vous auriez trop ri de voir le désespoir de la petite : ça pensé devenir tragique : elle vouloir se poignarder, se noyer, s'empoisonner ; il n'y a que le genre de mort qui l'ait embarrassé jusqu'à présent. Le père jetait les hauts cris ; il disait qu'il voulait en demander raison à toute l'Angleterre. Le frère, plus extravagant que les autres, devait être le Dom Quichotte, et courir le monde armé de toutes pièces, pour vous faire un mauvais parti. Ça a fait un tapage étonnant dans Paris pendant plus... de deux heures. Mais soyez tranquilLe ; le bonhomme de père est dans les espaces imaginaires. Oh ! Il est bien là. Pour le frère, il ne tardera pas à devenir invisible aussi, et vous serez bientôt maître du champ de bataille.
Lord Porter
Je sais maintenant ce que j'ai à faire.
Le Marquis de Razilli
Rien n'est plus simple, du réchauffé n'est bon à rien. Il faut lui dire : Que me voulez vous ? Vous m'aimiez, je vous aimais ; je ne vous aime plus ; attendez, on vous aimera peut-être une jour.
Lord Porter
Non, Marquis ; j'ai fait une faute, je veux la réparer.
Le Marquis de Razilli
Voilà ce qui s'appelle le sentiment tout pur, c'est sans doute pour me chasser, eh bien ! Je me retire, car la place n'est pas tenable. On vous verra sans doute ce soir au bal : bien des choses à la petite.
Lord Porter
J'y ferai, Monsieur le Marquis, et j'aurai de la satisfaction de vous y rencontrer.
Il sort.
Le Marquis de Razilli
Allons, livrez-vous bien à vos remords, aux transports de la tendresse ; du pathétique, du romanesque, que la reconnaissance soit chaude. Oh ! C'est du dernier plaisant !
Scène 11
Lord Porter
Lord Porter
C'est décidé, j'irai trouver la Marquise de Volmar ; elle verra que je suis encore digne d'elle. Mon intention ne fut jamais de la tromper. Lorsque je lui rendis mes hommages, mes vues étaient droites ; la guerre m'a empêché de les remplir ; c'est à moi maintenant à la venger du Mensonge. L'honneur des femmes tient à l'opinion publique ; flétrit leur réputation, c'est les outrager dans ce qu'elles ont de plus précieux. Dès ce soir, je veux confondre la calomnie.
Scène 12
Germain, Lord Porter
Germain
Milord, voici une lettre.
Lord Porter
Quelque invitation, sans doute ; j'ai bien autre chose en tête « Votre silence est étonnant, Milord ; vous n'ignorez pas les promesses que vous avez faites à Mademoiselle de Volmar. Si vous les avez oubliées, je vous les rappelle. Il faut les remplir aujourd'hui, ou vous battre avec moi ; choisissez entre ces deux partis. Je vous attendrai ce soir à onze heures, Place du Carrousel. Apportez vos pistolets, j'aurai les miens. » « Le Comte DE VOLMAR, frère. » Belle invitation ! Mon choix est fait, je me battrai. Germain, dites que je m'y trouverai, à onze heures précises.
Scène 13
Lord Porter
Le Théâtre change et représente une place publique. On voit à droite la porte cochère d'un Hôtel. Les scènes suivantes se passent dans la nuit la plus obscure.
Lord Porter
Imprudent, tu me provoques ! Tu me défie ! Je te montrera que je ne crains pas les menaces. Sans toi, j'allais... Mais il n'est plus temps. J'aime mieux mourir que de passer dans le monde pour avoir fait par lâcheté ce que je devais faire par honneur.
Scène 14
Jérome
Il chantonne.
Il chante.
Il se donne le nez contre une borne, et tombe.
Jérome
Qui va là ? Qui va là ? Personne. Monsieur de la Fleur !... Mais c'est affreux ; donner un rendez-vous à un galant homme, et ne pas y venir. Qu'est ce que c'est donc que ça ? Il y a deux heures bientôt que je demande Monsieur de la Fleur à tous les Cabarets du quartier, c'est inutile. Ah, mon ami, parce que vous êtes un Cocher Bourgeois, et que je ne suis qu'un Cocher de Fiacre, vous croyez qu'on doit vous attendre, pas de ça Je vous attraperai ben, car je boirai tout seul ; mais voyez donc cet Olibrius, ce faquin, ça ne vous est pas plutôt en condition, que ça se donne des tons, ça fait le Monsieur. Qu'est ce donc que ça ? Que diable, on crie gare, et on n'accroche pas les gens. Allons, Cocher, votre main droite, avancez Ah ! c'est une borne ! Mais où suis-je donc ? Pourquoi fait il si noir ! Ma foi, Monsieur de la Fleur, vous viendrez quand vous voudrez. De peur de m'égarer, allons au Cabaret. Si vous venez ; nous boirons ensemble ; si vous ne venez pas, je boirai pour vous et pour moi.
Scène 15
Jérome, Lord Porter
Jérome
Réveillons-là, réveillons-là...
Lord Porter
Je ne me trompe pas, c'est ici l'endroit ; avançons.
Jérome
La Belle enfin s'éveilla.
Lord Porter
Diable soit de l'ivrogne !
Jérome
Ivrogne ! C'est un quelqu'un qui me connaît ; je vois ça tout de suite, moi.
Lord Porter
Il semble que ce coquin se trouve là exprès pour nous déranger.
Porter et Jérôme se heurtent.
Jérome
Déranger !... Dérange-toi, si tu veux, la rue est assez large.
Il le pousse un peu rudement.
Lord Porter
Prenez garde, mon ami, je perds patience à la fin.
Jérome
Doucement donc, je crois que tu te fâches. Si j'avais mon fouet...
Lord Porter
J'ai bien envie d'étriller cet impertinent ; mais non : il vaut mieux lui parler doucement, c'est le seul moyen de m'en débarrasser.
Jérome
Ah ! Tu ne dis plus rien ! Je savais ben moi que je te ferais filer, je t'apprendrai à respecter un homme en place.
Lord Porter
Mon ami !
Jérome
Mon ami, parlez-moi de ça ; j'aime qu'on soit honnête. Eh ben ! Si je suis ton ami, il faut venir au Cabaret boire bouteille.
Lord Porter
Je suis bien sensible à votre invitation ; mais, en vérité, je ne puis l'accepter.
Jérome
Tu fais le vilain, tu as peur de payer ; viens toujours, je payerai, moi, je payerai.
Lord Porter
Les gens de ma façon ne vont point au Cabaret, et ne boivent point avec vos pareils.
Jérome
Je vous demande ben excuse, not' Bourgeois ; si vous m'aviez fait plutôt vot' généalogerie, je vous aurais rendu le respect que je vous dois. Eh ben ! Not' Bourgeois, puisque vous ne buvez pas avec les Cochers de Fiacre, vous leur donnez au moins queuquefois de quoi boire à votre santé ?
Lord Porter
De bon coeur, mon ami : voilà six francs.
Jérome
Combien faut-y vous rendre là-dessus, not' Maître ?
Lord Porter
Rien, garde tout.
Jérome
Allons donc, vous badinez, vous vous moquez.
Lord Porter
Gardez, vous dis-je, et laissez-moi seul ici.
À part.
Haut.
Il chante en sortant : Je suis Lindor...
Jérome
Monsieur le Comte, j'allons me retirer, et boire à votre santé par obéissance. Oh ! C'est qu'il ne faut pas nous dire les choses deux fois : nous autres Cochers de Fiacre, nous entendons le numéro : nous en voyons bien d'autres. Gageons que ça vous est queuque grand Seigneur, qui vient vous faire ici un tour de son métier... Heim... Not' Bourgeois, je demeure sus la place du Palais-Royal, et je suis Z, Numéro vingt.
Scène 16
Lord Porter
Lord Porter
À la fin le voilà parti. Le Comte de Volmar est un homme d'honneur, je suis sûr qu'il viendra. Maintenant que je suis seul, je veux penser. Dans un instant je serai mort, ou j'aurai tué un homme ; et pourquoi ? Parce qu'il y a des méchants. Quelle extravagance ! Mais quand le préjugé parle, il faut se taire. Réfléchir, raisonner est d'un lâche, et le point d'honneur vous dit en vous menant à la mort : Péris sans murmurer.
Scène 17
Lord Porter, Madame Alain, François, Nanette
Madame Alain tient une lanterne, et marche entre ses deux enfants.
Lord Porter
Qu'aperçois-je ? De la lumière, une femme et des enfants... seuls à cette heure-ci Il y a là-dedans quelque chose d'extraordinaire. Ils approchent. Je vais me mettre dans un endroit d'où je puisse les examiner sans être vu.
Madame Alain
Quelle nuit ! quelle obscurité ! Je ne sais où je vais ; les forces me manquent, je tombe de faiblesse.
François
Maman, j'ai bien froid.
Madame Alain
Du courage, mon ami, la nuit ne sera pas longue.
Nanette
Mais, ma bonne maman, où est papa ? Il m'avait dit qu'il reviendrait tout de suite.
À part.
Madame Alain
Il n'est pas loin, ma fille, je l'attends à chaque minute. Les pauvres enfants ! Ils me déchirent le coeur, Faut il que je sois obligée de les tromper !
Nanette
Oh ! Ma bonne maman, cela n'est pas bien, de me tromper, vous me grondez, vous savez, quand je mens.
Madame Alain
Sois tranquille, ma chère amie, ton papa va venir. Mes enfants, voici des bancs, reposez-vous.
François
Et vous, Maman ?
Madame Alain
Et moi aussi. Je vous aime trop pour vous quitter. Quelle situation affreuse ! Les hommes sont sans pitié. Le Riche dort tranquille dans son hôtel, tandis que le Malheureux meurt de faim à sa porte.
François
Ma bonne maman, nous n'avons pas soupé.
Nanette
Ni vous, ma chère maman.
Madame Alain
Hélas ! Je n'ai que des larmes à leur donner.
Lord Porter
Ce sont des Malheureux : je vais leur apprendre que le Riche veille quelquefois.
Madame Alain
Ah Ciel ! J'entends la voix d'un homme.
Lord Porter
Oui, Madame, c'est un homme ; cela vous étonne ? Vous avez raison ; car ils sont maintenant fort rares.
Madame Alain
Excusez, Monsieur, la frayeur que m'a causée votre présence.
Lord Porter
Rassurez-vous, Madame, je ne viens ici que pour vous faire du bien.
Madame Alain
Du bien, Monsieur, je n'en reçois de personne ; le travail de mes mains suffit au besoin de ma famille.
Lord Porter
La dissimulation est inutile ; j'ai tout entendu, Madame. Je sais que vous mourez de faim par orgueil.
Madame Alain
Eh bien ! Monsieur, puisque vous savez tout, je ne vous cacherai pas plus longtemps l'état affreux où je suis. Mon mari et moi, nous étions venus à Paris solliciter un procès d'où dépend notre petite fortune ; après avoir dépensé à la poursuite de cette affaire, le peu d'argent qui nous restait, nous fûmes obligés de contracter quelques dettes : nos Créanciers, fatigués d'attendre, ont usé de rigueur envers nous, et l'on ne nous a pas même laissé d'asile.
À part.
Haut.
À part.
Haut.
Lord Porter
C'est affreux ! Abominable ! Vous serez bientôt vengée de ces misérables. Tenez, Madame, voilà mon porte-feuille ; vous y trouverez mon nom, ma demeure, et des effets payables à vue. Allez chez moi, ma maison sera la vôtre. Si je ne revenais pas. Je ne sais comment dire cette chose. Si j'étais par hasard. Diable ! c'est fort embarrassant. N'importe, gardez tout ; je ferai mon possible pour vous revoir bientôt.
Madame Alain
Ah Monsieur ! Quelle générosité ! Je ne sais si je dois accepter ou refuser ; il suffit d'être malheureux pour être soupçonnés.
Lord Porter
Laissez les coquins soupçonner les honnêtes gens, et faites ce que vous devez à votre mari et à vos enfants.
Madame Alain
Mes enfants, jetez-vous aux genoux de votre bienfaiteur.
Il les baise.
Lord Porter
Non point ; qu'ils m'embrassent... Je les trouve fort intéressants.
Madame Alain
Permettez, Monsieur, que j'aille faire part à mon mari de vos bienfaits.
Lord Porter
C'est juste, Madame. La seule chose que je vous recommande, c'est de ne point dire l'endroit où vous m'avez rencontré.
Madame Alain
Je n'oublierai jamais, Monsieur...
Il s'éloigne pour éviter ses remerciements.
Lord Porter
Ce n'est pas nécessaire.
François et Nanette suivent leur mère ; la petite quitte sa main et vient dire au Lord :
Madame Alain
Allons, mes enfants, allons joindre votre papa. Adieu papa.
Lord Porter
Oui, Madame, c'est un homme ; cela vous étonne ? Vous avez raison ; car ils sont maintenant fort rares.
Madame Alain
Excusez, Monsieur, la frayeur que m'a causée votre présence.
Lord Porter
Rassurez-vous, Madame, je ne viens ici que pour vous faire du bien.
Madame Alain
Du bien, Monsieur, je n'en reçois de personne ; le travail de mes mains suffit au besoin de ma famille.
Lord Porter
Adieu mon enfant.
Madame Alain
Monsieur, pardonnez-lui cette expression ; à son âge on ignore...
Lord Porter
Elle ne se trompe pas, les malheureux sont mes enfants.
Scène 18
Lord Porter
Lord Porter
Maintenant si je suis tué, cela m'est indifférent, je mourrai avec la satisfaction d'avoir passé un quart d heure de temps d'une manière fort agréable ; mais le Comte n'arrive pas. Le temps me parait fort long ; attendons, il ne peut tarder.
Scène 19
Un Musicien, Lord Porter
Un Musicien
Doucement, c'est ici. Point de bruit.
Lord Porter
Le voici, sans doute.
Un Musicien
Êtes-vous prêts ? Commencez.
Lord Porter
Je ne commence point, c'est à vous.
La musique doit partir en même temps que le bras de Porter est levé pour lâcher le coup de pistolet.
Un Musicien
Eh bien, ensemble, que cela ne fasse qu'un coup.
Lord Porter
Ma foi, j'allais faire, sans le vouloir, peut-être une grande malheur.
Les Musiciens se retirent.
Un Musicien
J'entends quelqu'un ; retirons-nous.
Scène 20
Lord Porter
Lord Porter
Il faut avouer que cet endroit il est fort incommode pour des gens qui veulent se battre tranquillement. Mes pistolets sont-ils en bon état ? Oui, c'est bon. Le Comte verra comme je m'en sers dans l'occasion.
Scène Dernière
La Marquise de Volmar, Lord Porter
La Marquise de Volmar
C'est ici que doit être ce perfide Lord.
Il se prépare à se battre.
Lord Porter
Le voici enfin !
La Marquise de Volmar
Le lâche !
Lord Porter
Point d'injures, les honnêtes gens ne doivent pas les connaître. Vous m'avez menacé, apprenez que la crainte n'a aucun pouvoir sur mon âme.
La Marquise de Volmar
Eh bien ! Défends-toi.
La Marquise tire son pistolet en l'air.
Lord Porter
Commencez, vous en avez le droit.
Lord Porter
Êtes-vous satisfait ?
La Marquise de Volmar
Je ne le serai qu'après que tu m'auras arraché la vie.
Lord Porter
Voilà comme je me bats avec ceux que j'ai insulté. - Soyons amis - J'épouse maintenant votre soeur ; si vous ne m'en croyez pas encore digne, recommencez : me voilà.
La Marquise de Volmar
Tant de générosité me désarme : reconnaissez la Marquise de Volmar qui vous pardonne.
Lord Porter
C'est vous, Marquise ? Est-il possible ! C'est vrai. - Diable ! Mademoiselle, cependant si vous m'aviez tué, je ne vous épousais pas.
La Marquise de Volmar
Ah, Milord ! Je n'en eus jamais l'intention ; lorsque je vous ai attaqué, mes armes n'étaient pas dangereuses.
Lord Porter
Mais si je n'avais pas été un galant homme, et que je vous eusse tuée.
La Marquise de Volmar
Je ne demandais que la mort ; à quoi sert la vie, quand on est condamnée à la passer dans l'opprobre.
Lord Porter
Dans l'opprobre ! Non, Mademoiselle. Moi manquer à mon parole ! Je suis Anglais, quand je partis pour mon pays je faisais mon devoir. Après une longue absence, je revenais enfin terminer vos inquiétudes ; mais votre frère m'en a empêché ; sa précipitation, sa lettre, ses menaces...
La Marquise de Volmar
Mon frère ignore ce qui vient de se passer ; la lettre que vous avez reçu ce matin était d'une main étrangère.
Lord Porter
Je respire maintenant ; je ne lui aurais jamais pardonné d'avoir cherché à m'intimider ; mais je lui rends mon estime et mon amitié : allons chez lui de ce pas, si j'ai eu des torts à ses yeux, je veux les réparer à l'instant. Mademoiselle, quand un honnête homme s'égare, son erreur ne dure pas longtemps, la probité et l'honneur le ramènent bientôt à ses devoirs.