Comédie · 1763

L’anglomane

de Bernard-Joseph Saurin

Représentation
≈ 53 min
Distribution
3 femmes, 3 hommes
Répliques
407
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Éraste H 133 ≈ 16 min 12
Damis H 89 ≈ 11 min 9
Lisimon H 45 ≈ 8 min 3
Finette F 50 ≈ 7 min 6
Bélise F 45 ≈ 6 min 7
Sophie F 43 ≈ 5 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Anglomane
Éraste absentabsentabsentabsent
Damis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisimon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Finette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bélise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sophie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Anglomane

Scène 1

Finette, Damis

Damis, en habit à l'anglaise, avec une petite perruque blonde ; Finette, avec un petit chapeau à l'anglaise.

Finette

C'est vous, Monsieur Damis ?

Damis

Chut ! Blacmore est mon nom. De plus, Anglais, souviens-t-en.

Finette

Bon : De ce déguisement que faut-il que j'augure ?

Damis

Tu le sauras ; mais par quelle aventure Te rencontré-je en ce logis ? Lorsque je quittai ce pays, Pour faire un tour en Angleterre, Chez la marquise d'Enneterre, Tu servais.

Finette

Il est vrai ; mais avec de gros biens, Prodigue par caprice, avare par nature, Elle est impérieuse et dure ; Ne hait que son époux, et n'aime que ses chiens. Que sans cesse pour eux il fût maltraité, passe, C'est un mari, mais moi, j'en devins bientôt lasse. Un beau jour je quittai madame et ses gredins. Enfin je sers ici.

Damis

Tant mieux : pour mes desseins Je t'y trouve à propos. Finette est mon amie, Et n'a pas oublié que je suis libéral.

Finette

Oh ! J'oublierais mon nom : chez moi c'est maladie.

Damis

Ceci t'en guérira : prends.

Elle la met à son doigt en faisant la révérence.

Finette

La bague est jolie. On ne refuse pas le remède à son mal. Çà, pour bien m'acquitter, monsieur que faut-il faire ?

Damis

Me mettre au fait d'Éraste et de son caractère ; Je n'en suis instruit qu'à demi.

Finette

Votre oncle cependant est son meilleur ami.

Damis

S'il faut qu'Éraste à Lisimon ressemble, C'est un philosophe parfait. Mais lorsque l'amitié les a liés ensemble, J'étais absent.

Finette

Votre oncle est un sage en effet, (S'il est pourtant permis à quelque homme de l'être.) Éraste l'est bien moins qu'il ne le veut paraître. Un trait pourtant lui fait honneur.

Damis

Quel trait ?

Finette

Il suffit seul pour vous peindre son coeur. Sophie...

Damis

Eh bien ! Achève donc : Sophie...

Finette

Oh ! Oh ! Quel feu ! Je gagerais ma vie...

Damis

Ne gage point, et finis promptement. Tu disais que Sophie...

Finette

Eut pour père Pyrante, Ami d'Éraste, et son parent ; Que d'une fortune brillante Privé par un maudit procès, Il soutint, d'une âme constante, Ce revers, que sa mort suivit pourtant de près. Sophie était lors en bas âge, Et son père, pour héritage, N'avait à lui laisser qu'un fonds très décrié, L'amitié d'un parent. Qui s'y serait fié ?

Damis

Tout coeur honnête.

Finette

Eh bien ! Pyrante osa le faire ; Et par un testament d'espèce singulière...

Damis

Qu'ordonne-t-il ?

Finette

Vous allez voir. « Ma chère enfant, dit-il, va demeurer sans père ; Elle est l'unique bien qui soit en mon pouvoir. Du don de la nourrir, élever et pourvoir, Je fais mon ami légataire. »

Damis

Que cet acte est touchant ! Il honore à jamais L'ami capable de le faire, Et l'ami digne d'un tel legs.

Finette

Éraste l'accepta sans y mettre de faste : Un couvent est l'asile où des soins assidus Ont formé Sophie aux vertus. Elle comptait seize ans, quand une soeur d'Éraste...

Damis

Qu'elle est cette soeur ?

Finette

Entre nous, C'est un composé rare, et qui parfois allie Un bon sens étonnant à beaucoup de folie : Veuve, grâces au ciel, de son troisième époux, Elle vint demeurer au logis de son frère. Notre orpheline alors quitta son monastère. Un an depuis s'est écoulé : En sorte que, tout calculé, La pauvre enfant est affligée De dix-sept ans, et partagée De trésors qui s'en vont croissant Chaque jour, et s'embellissant.

Damis

Ah ! Finette, qu'elle est charmante ! Au couvent où Sophie a d'abord demeuré, Habite une mienne parente Qu'y vient voir quelquefois cet objet adoré.

Finette

C'est donc là que Sophie, offerte à votre vue...

Damis

C'est là que pour jamais j'ai fait voeu de l'aimer.

Finette

Comment s'en empêcher ?

Damis

Sa beauté t'est connue.

Finette

Et je sais que votre âge est prompt à s'enflammer.

Damis

Mais n'avoueras-tu pas qu'un charme inexprimable...

Finette

Vous l'aimez, monsieur, tout est dit... Comme sa propre fille Éraste la chérit ; Et c'est à cet égard un homme incomparable.

Damis

Je le trouve très respectable.

Finette

C'est là son beau côté ; mais voyez le revers : Il s'est fait singulier pour être philosophe : C'est la source de cent travers, Qui, de tout le public, lui valent l'apostrophe Du plus grand fou de l'univers. Placé dans la magistrature, Où l'on vante à bon droit son savoir, sa droiture, Il faut bien qu'à la ville il en porte l'habit ; Mais dans cette campagne, où d'ordinaire il vit, On s'habille, on se coiffe et l'on toaste à l'anglaise. (J'estropiai longtemps ce mot encor nouveau.) À son oeil prévenu, sans un petit chapeau, Il n'est point de femme qui plaise.

Damis

Je trouve qu'en effet il te sied assez bien ; Mais je crois qu'à Sophie...

Finette

Oh ! Sans doute... il n'est rien Qui d'Éraste obtienne l'estime, Si, venu d'Angleterre, il n'en porte le sceau : Chez ce peuple tout est sublime, Et chez nous il n'est rien d'utile ni de beau.

Damis

C'est une nation estimable.

Finette

Sans doute : Mais exclusivement la vouloir estimer ! Tout admirer chez elle, et chez nous tout blâmer ! Soutenir qu'autre part personne ne voit goutte !

Damis

C'est fort mal fait : à mon avis, Tout peuple a ses défauts, et tout peuple a son prix ; Mais à des préjugés s'il faut que l'on se livre, Par préférence, un citoyen doit suivre Ceux qui lui font aimer son prince et son pays.

Finette

Avec mille vertus il a cette manie Ne prétend-il pas que Sophie Apprenne incessamment l'anglais ?

Damis

Tu vois son maître.

Finette

Vous ?

Damis

Te voilà bien surprise ?

Finette

Aux belles, je le sais, vous parlez bon français ; Mais l'anglais ?

Damis

Je l'ignore.

Finette

Eh ! Comment donc ?...

Damis

Sottise ! Enseigner ce qu'on ne sait pas, Est-ce chose, dis-moi, si rare dans le monde ? Que de gens à Paris bien vêtus, gros et gras, Dont, sur ce beau secret, la cuisine se fonde !

Finette

Éraste cependant...

Damis

Des Anglais il fit cas ; Mais je sais que pour lui leur langue est de l'arabe, Il n'en sait pas une syllabe : Moi, j'en puis écorcher quelques mots au besoin. Ô di don ; miss, kismi.

Finette

Ce mot a de quoi plaire.

Damis

Il faut te l'expliquer.

Finette

Épargnez-vous ce soin.

Damis

Je suis muni d'une grammaire : Londres fut un temps mon séjour ; Et puis j'aurai pour moi la Fortune et l'Amour.

Finette

L'Amour ! Vraiment Éraste en condamne l'usage : Avec ce regard tendre et ce joli visage, (Jugez combien cet homme est fou !) De sa jeune pupille il prétend faire un sage, Qui renonçant au mariage, Dans sa retraite de hibou, Perdre à philosopher le plus beau de son âge, Et prenne, au lieu d'amour, de l'ennui tout son saoul.

Damis

Il faut m'aider à rompre un projet si blâmable.

Finette

Mais Sophie, à vos voeux, est-elle favorable ?

Damis

Mon amour n'a point éclaté : Mes regards seuls ont déclaré ma flamme ; Je croirais cependant avoir touché son âme, Si ses yeux ne m'ont pas flatté.

Finette

De son coeur ils sont la peinture : La naïve Sophie, en sa simplicité, Est une glace encor pure Qui réfléchit la nature Dans toute sa vérité.

Damis

Mais j'ai pu me tromper moi-même ; Sophie ignore encor à quel excès je l'aime ; Et cet amour fait tout mon prix.

Finette

Si modeste à vingt ans, tandis qu'en cheveux gris, Il est tant de fats honoraires ! Vous êtes un phénix, et l'on ne voit plus guères Mais Éraste s'avance : adieu. Il est très important de prévenir Sophie. Je m'en charge.

Damis

À tes soins mon amour se confie.

Scène 2

Éraste, Damis

Dans cette scène et dans toutes celles où paraît Éraste, Damis contrefait un peu l'accent anglais.

Éraste

Pardonnez-moi, si, dans ce lieu, Je me suis un peu fait attendre : Avec mes ouvriers j'étais dans mon jardin, Où, par un changement qui doit peu vous surprendre, Suivant l'usage anglais, j'ai voulu, ce matin, Qu'on fît, d'un grand parterre, un petit boulingrin ; J'y veux avoir de tout : des vallons, des collines, Des prés, une plaine, des bois, Une mosquée, un pont chinois, Une rivière, des ruines...

Damis

Vous avez donc, monsieur, un immense terrain ?

Éraste

Moi, point ; trois arpents dont Le Nôtre A jadis tracé le dessin. On vante sa façon, je préfère la vôtre.

Damis

Je vois que vous avez du goût.

Éraste

Si je ne puis en grand imiter la nature, D'un parc anglais, du moins, j'aurai la miniature. Ma foi, vous nous passez en tout, Même dans les beaux arts : Hogard dans la peinture, Haendel dans la musique...

Damis

Haendel est allemand. Prenez garde, Monsieur.

Éraste

L'est-il ?

Damis

Assurément.

Éraste

Laissons cela, monsieur. Qu'est-ce qui me procure L'honneur ?...

Damis

Premièrement, la curiosité : La France, dans son sein, n'a point de rareté Qui doive, plus que vous, attirer la visite D'un étranger, curieux de mérite.

Éraste

On m'accuse, Monsieur, de singularité, Et vous m'en trouverez, peut-être ; Mais en voyant ce que les hommes font, Je m'applaudis que le ciel m'ai fait naître Si différent de ce qu'ils sont.

Damis

Permis à vous, monsieur, de l'être. À Londres chacun prend la forme qui lui plaît, On n'y surprend personne en étant ce qu'on est : Quant à moi, je suis ce Blacmore, Dont on vous a parlé pour enseigner l'anglais.

Éraste

De vous Dorante hier m'entretenait encore, Il m'en faisait vraiment un grand éloge ; mais À votre physionomie, Beaucoup plus qu'à lui je m'en fie : On se peint dans ses traits comme dans un miroir : Locke l'a dit.

Damis

Je crois...

Éraste

Par exemple, à vous voir, Vous êtes un penseur...

Damis

Oh ! Monsieur...

Éraste

Je parie Que sur vous le beau sexe a fort peu de pouvoir, Que l'amour, à vos yeux, n'est rien qu'une folie. Hem ! Suis-je pénétrant ? Et n'admirez-vous pas ?...

Damis

Jamais je n'admire.

Éraste

En tout cas, Si votre esprit jamais n'admire, Il trouvera chez nous ample matière à rire.

Damis

Jamais je ne ris.

Éraste

Oh ! Cet homme est bien Anglais, Bien bon.

Damis

On rit de tout chez les Français ; Sachez, monsieur, qu'en Angleterre, On se pend quelquefois, mais qu'on n'y rit jamais.

Éraste

Ah ! Si dans ce pays j'avais un coin de terre !

Scène 3

Éraste, Sophie, Bélise, Damis

Éraste

Sophie, approchez-vous, voilà le précepteur... De l'embarras ! De la rougeur !

Sophie

Finette en vain m'a prévenue, Je ne puis...

Bélise

Pourquoi donc baisser ainsi la vue ? Ce maître-là ne fait pas peur ; Et monsieur est fait de manière À trouver plus d'une écolière.

Éraste

Eh bien ! Ma soeur, vous n'en vaudrez que mieux. Étudiez la langue anglaise, Il peut fort bien montrer à deux.

Bélise

Moi, de l'anglais ? À Dieu ne plaise !

Damis

Si vous me découvrez, vous me donnez la mort. Pendant cette scène, on a apporté la table à thé, sur laquelle Finette a tout arrangé.

Éraste

À l'anglaise, de bon accord, Ici le déjeuner le matin nous rassemble : Ma pupille verse le thé. Asseyons-nous.

Éraste

La main vous tremble.

Bélise

Vous n'avez point votre gaîté.

Sophie

Depuis un temps je l'ai perdue.

Bélise

Comment ?

Sophie

Je ne sais pas comme elle était venue, Je ne sais pas comment elle a pu me quitter.

Damis

Peut-être qu'en ce lieu ma présence vous gêne.

Sophie

Oh ! Vous n'en pouvez pas douter.

Éraste

De ce discours naïf n'ayez aucune peine, Elle n'a vécu qu'avec nous. Quand elle aura reçu quelques leçons de vous, Elle sera plus à son aise. Allons, près de monsieur, avancez votre chaise ; Pourquoi vous tenez-vous si loin ?

Sophie

Mais, monsieur, il n'est pas besoin...

Damis

Mademoiselle en est aux éléments, j'espère, Et tant mieux, c'est ainsi que j'aime une écolière ; Moins elle sait, et plus je m'y donne de soin.

Scène 4

L'Olive, Éraste, Damis, Bélise

Il sort.

L'Olive

Une lettre de Londres.

Éraste

Ouvrons... Tenez, mon maître, C'est de l'anglais ; lisez : ce que j'y puis connaître, C'est qu'elle est de Cobbam.

Damis

Fort bien.

Éraste

Le bon milord, Blessé que notre langue étende son empire, Possède le français et ne veut pas l'écrire.

Bélise

Il a tort... Ce Cobbam est votre ami ?

Éraste

Très fort.

Damis

Cette lettre contient quelque secret, peut-être.

Éraste

Non, un de ses enfants se devait marier ; Sans doute ce billet m'en apprend la nouvelle.

Damis

Je crains...

Éraste

C'est mon affaire.

Damis

On ne peut le nier. Cependant...

Éraste

Lisez donc.

Il fait semblant de lire.

Damis

Je l'échapperai belle Si je puis... Essayons. « Je vous fait part, mon cher ami, du mariage de ma fille. »

Éraste

Sa fille ! Il n'en a pas.

Damis

N'ai-je pas dit son fils ?

Éraste

Non.

Damis

Ma bouche, en ce cas, S'est méprise... Mon fils, voilà le mot, briquen.

Éraste

De grâce Continuez.

Damis

« Je vous fait part, mon cher ami, du mariage de mon fils, qui s'est fait à ma grande satisfaction... »

Éraste

La chose a bien changé de face : Ce mariage-là n'était point de son goût.

Damis

Il vous le dit : tenez, écoutez jusqu'au bout. « Je n'ai pas toujours pensé de même ; Vous saurez les raisons qui m'ont fait changer de sentiment : je ne vous écris qu'un mot, mais je vous dirai les détails à Paris, où je compte, dans peu, avoir le plaisir de vous embrasser. »

Éraste

Il n'est donc plus si fort tourmenté de sa goutte. Bien agréablement je me trouve surpris, Je l'ai cru hors d'état d'entre prendre une route.

Damis

La satisfaction... Ce mariage... Un fils...

Éraste

Je serai bien charmé de le voir à Paris, Ce n'est pas un esprit frivole Que celui-là : sur ma parole, Peu de gens seront de son goût. Avons-nous des hommes en France ? Des colifichets, et c'est tout. Les précepteurs du monde à Londres ont pris naissance : C'est d'eux qu'il faut prendre leçon. Aussi je meurs d'impatience D'y voyager. De par Newton Je le verrai, ce pays où l'on pense.

Bélise

Mon frère, on pense en tout pays : Celui-là, selon vous, l'emporte sur le nôtre. Mais voyez-le, et je vous prédis Que vous en reviendrez meilleur juge du vôtre.

Scène 5

Éraste, L'Olive, Bélise, Damis

Éraste

Que veut Lolive encor ?

L'Olive

Monsieur, C'est que dans un moment, un cheval vous arrive, Dont l'allure brillante et vive...

Éraste

Il faut le voir : c'est un coureur Que j'ai fait venir d'Angleterre, Et qui, dans Neumarket, gagna plus d'un pari.

Bélise

Oh ! Bien, je fais, mon frère, une gageure ici.

Éraste

Quoi donc ?

Bélise

Qu'il étendra notre sage par terre ; Qu'à la philosophie il cassera le cou.

Éraste

Votre amitié, ma soeur, mal à propos s'effraie.

Bélise

Je dis que vous êtes un fou. Il vous faut un cheval comme au père Canaye, Un doux et paisible animal, Qui, plus que son maître, soit sage, Et qui ne songe point à mal, Tandis que votre esprit dans la lune voyage.

Éraste

Venez toujours voir celui-ci.

Bélise

Trouvez bon que je reste ici : Tout ce que produit l'Angleterre, Vous l'admirez : moi, de ce pays-là Tout me déplaît ; charbon de terre, Philosophes, chevaux.

Damis

Préjugés que cela, Madame.

Bélise

Oh ! Quant à vous, monsieur Blacmore, passe. Malgré votre pays... on peut vous faire grâce.

Scène 6

Bélise, Finette

Bélise

Sais-tu bien qu'il est fait au tour, Finette ? Dans son air, cet Anglais est tunique.

Finette

Si bien que, dans ces lieux s'il fait quelque séjour, Voilà pour vos vapeurs un fort bon spécifique.

Bélise

Oh ! Finette, déjà j'en avais un tout prêt.

Finette

Un tout prêt ! Comment donc ! Je vous en loue, et c'est ?

Bélise

Un mari... qui t'étonne ? Est-ce donc qu'à mon âge On ne peut pas encor songer au mariage ? Ne puis-je décemment brûler d'un chaste feu ?

Finette

Déjà veuve trois fois, c'est avoir du courage ; Vous êtes heureuse à ce jeu ; Mais...

Bélise

De mon choix tu loueras la sagesse.

Finette

Jeune ?

Bélise

Et sans ressembler à nos marquis brillants, Qui n'ont déjà plus, à trente ans, Que les travers de la jeunesse.

Finette

De l'esprit ?

Bélise

Ce n'est pas précisément son lot ; Mais je n'ai pas besoin qu'il fasse d'épigramme : Quand un époux aime sa femme, Et l'aime bien, ce n'est jamais un sot.

Finette

On ne peut mieux penser, madame, Ni plus sagement se pourvoir. D'un autre oeil, cependant, la chose se peut voir, Et je crains qu'Éraste ne blâme...

Bélise

Il approuvera mon projet. Il faut qu'il file doux... j'ai surpris son secret.

Finette

Quoi donc ?

Bélise

Notre prétendu sage... (Je te croyais de meilleurs yeux.) Tous ses discours fastidieux, Contre l'amour...

Finette

Eh bien ?

Bélise

Vain étalage, Système de l'esprit, démenti par le coeur ; Le sien brûle en secret ; Sophie est son vainqueur.

Finette

Vous croyez, madame, qu'il aime...

Bélise

Oh ! J'en suis sûre.

Finette

Chut ! Madame ; c'est lui-même.

Scène 7

Bélise, Éraste, Finette

Finette sort.

Bélise

Mon frère, vous boitez ?

Éraste

Moi ? Non.

Bélise

La chose est sûre, Vous boitez, vous dis-je.

Éraste

Oh ! Fort peu.

Bélise

Je vois que j'avais fait une bonne gageure.

Éraste

Ce n'est rien.

Bélise

Le coureur aura joué son jeu.

Éraste

Une gaîté.

Bélise

Je crains...

Éraste

Ma soeur, je vous en prie, Laissons cela : je veux vous parler de Sophie. Je m'aperçois que, depuis quelque temps, Elle n'a plus cette aimable folie, Partage heureux de l'âge en son printemps, Lorsque ignorant encor et le monde et les choses, Dans le champ de la vie, on ne voit que des roses. Finette, qu'en dis-tu ?

Finette

Mais, Monsieur, entre nous, Je dis qu'il n'en faut pas chercher bien loin les causes.

Éraste

Comment ?

Bélise

Vous avez fait un projet des plus fous ; Mais la nature est plus forte que vous : Vous ne la rendrez pas muette. Je me trompe, ou déjà Sophie éprouve en soi Cette agitation secrète D'une âme qui se sent sourdement inquiète, Sans bien savoir encor pourquoi.

Finette

Il faudrait à Sophie autre chose qu'un livre. À son âge, monsieur, le coeur a ses besoins. Un époux, par ses tendres soins, Fait sentir qu'il est doux de vivre.

Éraste

De quoi parles-tu là ? D'un être de raison : Est-ce donc pour s'aimer que l'on s'épouse ? Bon ! On veut perpétuer sa race, On veut tenir un grand état, L'avarice et l'orgueil président au contrat ; Mais bientôt, lit à part, table où l'ennui se place, Écart des deux côtés, souvent fâcheux éclat, Font voir que e bonheur n'est pas dans l'opulence ; Qu'en l'irritant sans cesse, on éteint le désir, Et que souvent le riche a tout en abondance, Hors l'innocence et le plaisir.

Bélise

Mais croyez-vous, mon frère, que Sophie Puisse avec vous demeurer décemment, Quand je n'y serai plus ?

Éraste

Comment ! Vous voulez me quitter ?

Bélise

Mais... Je me remarie.

Éraste

Ma soeur, c'est une raillerie.

Bélise

Raillerie est fort bon !... Oh ! C'est un fait certain ; Demandez à Finette.

Éraste

Entre nous, je vous prie, Vous avez fait mourir trois maris de chagrin ; Et n'êtes pas contente ?

Finette

On n'en saurait rabattre ; Nous avons fait le voeu d'en expédier quatre.

Bélise

Je n'aime pas vos libertés, Finette ; laissez-nous, sortez.

Scène 8

Éraste, Bélise

Éraste

À vos dépens, au moins, elle a sujet de rire : Vous êtes folle, il faut le dire ; Et vous allez sur vous attirer les railleurs.

Bélise

Je vous dirai, mon frère, en termes plus honnêtes, Qu'un sage, puisqu'enfin, pour nos péchés, vous l'êtes, N'est bon qu'à donner des vapeurs ; Que dans votre logis l'ennui par trop abonde, Que depuis un an je m'en meurs : Un mari, du moins, on le gronde ; C'est un amusement.

Éraste

Je vous croyais pour moi Plus d'amitié, ma soeur.

Bélise

Eh ! Mais en bonne foi, J'en ai beaucoup. Chez vous, mon frère, Le coeur est excellent ; quant à l'esprit...

Éraste

Eh bien ?

Bélise

Souffrez que je n'en dise rien : Vous voulez que l'on soit sincère, Je pourrais l'être trop.

Éraste

Enfin, vous me quittez ; Et d'un nouvel époux...

Bélise

C'est chose décidée. Mais il me vient, pour vous, une excellente idée.

Éraste

Pour moi ?

Bélise

Pour vous-même : écoutez. À l'aimable Sophie, à vous, je m'intéresse ; Épousez-la.

À part.

Éraste

Vous plaisantez. Connaîtrait-elle ma faiblesse ?

Bélise

Sophie a des appas.

Éraste

Son âme a des beautés.

Bélise

Oh ! Oui ; deux grands yeux pleins de flamme Embellissent beaucoup une âme... Mon frère, parlons sans détour, Plus d'un sage s'est pris aux pièges de l'amour. Tandis que contre lui vous préveniez Sophie, Le drôle, en tapinois, à la philosophie N'aurait-il pas joué d'un tour ?

À part.

Haut.

Éraste

Il est trop vrai... Ma soeur, vous êtes femme, Vous voyez de l'amour partout.

Bélise

Mon frère, contre lui tel hautement déclame Dont il pousse le coeur secrètement à bout.

Éraste

Eh ! Mais...

Bélise

Riche, et d'un sang dont l'origine est pure, Votre septième lustre à peine est révolu...

Éraste

Il est vrai que, sortant de la magistrature, Ainsi que je l'ai résolu...

Bélise

Quant à ce dernier point, il ne saurait me plaire ; Mais ce projet encor n'est formé qu'à demi, Et vous m'avez promis expressément, mon frère, Que vous consulteriez Lisimon, votre ami.

Éraste

Je l'attends ce jour même, et vous tiendrai parole ; Mais de ses sentiments je suis très assuré. À l'amour des beaux-arts, à l'étude livré, Pour l'Hélicon, lui-même a quitté le Pactole.

Bélise

Sa sagesse me plaît, elle n'a rien d'outré. Quant à notre orpheline... Oh ! Je la vois paraître.

Éraste

Elle semble rêver.

Bélise

Vous voilà tout ému. Comme amant faîtes-vous connaître. Dévoilez votre coeur à son coeur ingénu. Tâchez de dérider ce front triste et sévère ; C'est un enfant qui n'a rien vu. Que sait-on ? Vous pourrez lui plaire.

Scène 9

Sophie, Éraste

Sophie

Rien n'est égal au trouble de mon coeur : Éraste a bien raison : le tourment de la vie, C'est d'aimer...

Haut.

Éraste

Comment puis-je, avec quelque pudeur, Lui chanter la palinodie ? À quoi rêvez-vous donc, Sophie, En vous parlant ainsi tout haut ?

Haut.

Sophie

Ô ciel ! Me serais-je trahie ? À rien, Monsieur, ou peu s'en faut. Je laissais ma pensée errer à l'aventure.

Éraste

Que lui dirai-je ? Oh ! Que l'amour Fait faire une sotte figure ! Je veux parler, et n'ose.

Sophie

À votre tour. Vous rêvez, Monsieur.

Éraste

Ah ! Sophie... Vous voyez contre vous un homme bien fâché.

Sophie

Contre moi !

Éraste

Je n'ai de ma vie. Senti trouble pareil.

Sophie

Qu'avez-vous ?

Éraste

Ce que j'ai ! De l'amour.

Sophie

De l'amour !

Éraste

Pour la philosophie. Gardez-vous de penser qu'un coeur tel que le mien...

Sophie

Vous n'aimez qu'elle, on le sait bien ; Vous méprisez fort ceux qu'un autre amour engage.

À part.

Éraste

Mépriser, c'est beaucoup. J'enrage.

Sophie

Éraste, je n'y conçois rien ; Mon étonnement est extrême : Votre air et votre ton... vous n'êtes pas le même. Vous aurais-je déplu, monsieur, sans le savoir ?

Éraste

Eh ! Morbleu... De déplaire avez-vous le pouvoir ? Mais puisqu'un sage, enfin, n'est marbre ni statue...

Sophie

Daignez poursuivre.

Éraste

Non.

Sophie

Je reste confondue : Quoi donc ! Un philosophe, au trouble, aux passions, Serait-il sujet comme un autre ? Mais s'il me souvient bien de vos expressions, L'âme d'un sage (et c'est la vôtre) Plane loin de la terre, et ressemble à ces monts Dont un ciel libre et pur environne la tête, Tandis qu'à leur pied la tempête Obscurcit les tristes vallons. Voilà, plus d'une fois, ce que m'ont fait entendre Vos sublimes comparaisons.

Éraste

Je vous marquais le but où le sage doit tendre ; Mais vous me faites trop sentir Combien tout homme est loin de pouvoir y prétendre.

À part.

Haut.

Sophie

Il connaît ma faiblesse... Éraste !

Haut.

Éraste

Il faut sortir. Je ne puis me résoudre à m'expliquer moi-même. J'aurais trop à rougir... Adieu.

Scène 10

Sophie

Sophie

À la brusque façon dont il quitte ce lieu, Dans le fond de mon coeur il aura lu que j'aime, Que j'ai trahi les soins qu'il prit de me former... Mais aussi, vivre sans aimer ! Si c'est là le bonheur, c'est un bonheur bien triste. N'importe, il faut me vaincre... Oui... Mon coeur y résiste Mais...

Scène 11

Finette, Sophie, Damis

Finette

Damis avec vous désire un entretien.

Sophie

Je l'ai trop écouté.

Finette

Cependant il insiste, Et vous cherche.

Sophie

Oh bien ! Moi, je n'écoute plus rien. Annoncez-lui que, s'il persiste À rester en ce lieu, contre ma volonté, On saura sa témérité. Je veux qu'il s'éloigne sur l'heure : Je deviens sa complice en le souffrant ici.

Damis

Dites que vous voulez qu'il meure.

Sophie

Quoi ! Vous me surprenez ainsi ! Et ne voilà-t-il pas, Damis, qu'à votre vue, Malgré moi, mon âme est émue, Et que je ne sais plus déjà Ce que mon propre coeur désire... Oh ! Levez-vous ; tenez, cette attitude-là Vous donne sur moi trop d'empire : Vous me feriez d'Éraste oublier les leçons.

Damis

Voulez-vous préférer de folles visions Aux tendres sentiments d'un coeur qui vous adore ? Éraste est un extravagant.

Sophie

Parlez mieux, s'il vous plaît, d'un homme que j'honore : Je garde à ses bontés un coeur reconnaissant ; Et sachant à quel point je lui suis redevable, Vous m'outragez, en l'offensant ; Il m'est cher, il m'est respectable.

Damis

Pardonnez si l'amour...

Sophie

Contre mon bienfaiteur Je ne puis souffrir qu'il éclate : Il perd tout pouvoir sur mon coeur, Quand vous me voulez rendre ingrate.

Damis

Ces sentiments vous font honneur, Sophie ; et je me prête à leur délicatesse : Je ne dirai rien qui la blesse. Qu'Éraste soit un sage, il le veut, j'y consens : De son coeur je connais, j'admire la noblesse ; Mais que dans la fleur de vos ans Il veuille qu'à l'étude uniquement livrée, Votre âme interdise l'entrée À l'amour, ce sentiment doux, Et j'ose dire encor le plus noble de tous, Lorsque sa flamme est épurée ; C'est une façon de penser Qu'on peut, je crois, sans l'offenser, Appeler, tout au moins, chimérique et cruelle. Mais c'est à vous que j'en appelle, À votre propre coeur, qui prompt à démentir D'un système si vain la bizarre imposture, Vous dit de préférer le bonheur de sentir À l'orgueil insensé de dompter la nature

Sophie

Je l'avouerai, Damis, si j'en croyais mon coeur...

Damis

Vous parle-t-il en ma faveur ? J'ai voulu m'assurer du bonheur de vous plaire, Avant de faire agir mon oncle Lisimon. Votre tuteur le considère, Il est son oracle, dit-on. Puisqu'à mes voeux, enfin, vous n'êtes pas contraire...

Sophie

Je voudrais l'être.

Damis

Ô ciel ! Vous le voudriez ?

Sophie

Non.

Damis

Pourquoi donc, charmante Sophie ?

Sophie

À vos discours, Damis, je crains de m'arrêter, Les amants sont flatteurs, il faut qu'on s'en défie. Éraste me l'a dit.

Damis

Eh ! Peut-on vous flatter ? Avez-vous un regard, un souris qui ne touche ? Sort-il un mot de votre bouche, Qui n'aille de l'oreille au coeur ? Le son de votre voix n'est-il pas enchanteur ? Quelle autre a, comme vous, cette grâce naïve, Plus rare encor que la beauté, Et qui, mieux qu'elle, nous captive ?... Vous flatter !

Scène 12

Finette, Damis, Éraste, Sophie

Finette

Prenez garde : on vient de ce côté. Éraste... Il pourrait vous entendre.

Haut, avec l'accent anglais.

À Éraste qui s'est avancé.

Damis

Laissez-moi faire. Eh bien ! Jugez par cet essai, Si nos auteurs n'ont pas cette expression tendre... Je lui disais, monsieur, un beau morceau d'Othouai ; Mademoiselle s'imagine Qu'il n'a rien d'égal à Racine.

Éraste

Oh !

Sophie

Mais exprime-t-il un sentiment bien vrai ? Je crains...

Damis

C'est la nature même ; Mon auteur ne feint point, son art est de sentir.

Éraste

Celui de vos auteurs, qu'avant tout autre j'aime, C'est Shakespeare.

Damis

Nous prononçons Chespir.

Éraste

Chespir soit ; mais en tout j'admire sa manière : J'aime des fossoyeurs qui, dans un cimetière, Moralisent gaîment sur des têtes de morts : Nous n'avons rien nous de si philosophique. Nos esprits, pour cela, ne sont pas assez forts... Othouai, dit-on, est pathétique ; Et je voudrais entendre ce morceau...

Damis

Oui, mais...

Éraste

Quoi donc ?

Damis

Serait-il beau Qu'un sage, en matière pareille... C'est de l'amour... L'amour offense votre oreille.

Éraste

C'est de l'amour anglais : je saurai me prêter. Voyons.

Damis

Il faut vous contenter.

Éraste

À quoi rêvez-vous donc ?

Damis

Je cherche à vous bien rendre Ce que l'auteur fait dire à l'amant le plus tendre : « Abjurez une triste erreur. Le ciel à l'humaine nature Donna la beauté pour parure, Et l'amour pour consolateur. Dans le calice de la vie, C'est une goutte d'ambroisie, Qu'y versa la bonté des cieux. On vous a peint l'amour de crayons odieux ; Voyez-le tel qu'il est... il s'est peint dans mes yeux. Ils vous disent : je vous adore, Mon coeur vous le dit encor mieux. »

Éraste

Savez-vous bien, monsieur Blancmore, Que vous seriez comédien parfait ? Ma foi si je n'étais au fait, Je croirais voir en vous un amant véritable.

Damis

Fi donc !... Et le morceau ?

À Sophie.

À Damis.

Éraste

Charmant : nos traducteurs M'ont fait un peu connaître vos auteurs. Les nôtres n'ont plus rien qui me soit supportable. Avons-nous un poète à Pope comparable ? Depuis qu'il a prouvé qu'ici bas tout est bien, Je verrais tout aller au diable, Que je croirais qu'il n'en est rien. Incessamment vous pourrez lire, En original, cet auteur. Sentez-vous bien votre bonheur ? Oh ! Çà, monsieur, daignez me dire, Lui trouvez-vous des dispositions ? Sera-t-elle bientôt habile ?

Damis

Il le faut espérer, pourvu qu'à mes leçons Mademoiselle soit docile.

Sophie et Finette rient.

Éraste

Comptez là-dessus, j'en réponds. Finette et vous, pourquoi donc rire ? De ce que je promets, n'êtes-vous pas d'accord ?

Sophie

Eh ! Mais...

Éraste

Vous me fâcheriez fort Si vous ne faisiez pas ce que monsieur désire.

Finette

Oh ! C'est bien notre intention.

Éraste

Eh bien ! Vous nous quittez, Sophie ?

Elle sort avec Finette.

Sophie

Oui, je vais au jardin.

Éraste

Faites-leur compagnie. Tout en se promenant elle prendra leçon... Si cependant cela vous contrarie, Vous pourriez préférer mon entretien.

Damis

Oui ; mais Le devoir avant tout, et le plaisir après.

Scène 13

Éraste

Éraste

Ce maître me plaît fort : j'admire ses lumières : Qu'à son âge on trouve un français Également versé dans toutes les matières, Ma pupille, avec lui, fera de grands progrès... Mais toujours ma pupille... Ô ciel, quelle est ma honte, Sophie, un enfant me surmonte : D'où naît donc son pouvoir sur moi ? Eh bien ! Des yeux, un teint... est-ce donc là de quoi Renverser la tête du sage ? Qu'est-ce que la beauté ? Rien qu'un vain assemblage De traits et de couleurs... C'est fort bien raisonner. D'où vient donc que je sens le contraire ? J'enrage, Et ne puis me le pardonner. Sophie... Elle est là... j'ai beau faire... Épousons-la, prenons une moitié... Newton ne s'est pas marié : On me regardera comme un homme ordinaire... N'entends-je pas une voiture ? Oui. Ce sera Lisimon : je l'attends aujourd'hui : Et je prétends sur cette affaire... Je ne me trompais pas : c'est lui.

Scène 14

Éraste, Lisimon

Éraste

Ah ! Mon cher Lisimon, que dans cet ermitage Il m'est doux de vous recevoir ! Que j'aurai de plaisir à posséder un sage !

Lisimon

Je suis, de mon côté, charmé de vous y voir, Mais que d'un autre nom votre bouche me nomme : Ce titre est très peu fait pour l'homme : Le moins sage est celui qui croit l'être le plus.

Éraste

Mais ceux qui savent vous connaître...

Lisimon

Éraste, brisons là-dessus. Vous savez qu'un des points entre nous convenus, C'est de ne point flatter.

Éraste

Eh bien donc ! Mon cher maître. Je veux vous faire part d'un parti que je prends.

Lisimon

Je vous parlerai vrai.

Éraste

C'est à quoi je m'attends : Vous êtes philosophe, et m'apprîtes à l'être.

Lisimon

La chose est aujourd'hui plus rare que le mot. C'est un nom que chacun s'arroge : Aussi c'était jadis éloge ; C'est injure à présent.

Éraste

Dans la bouche d'un sot.

Lisimon

Il est vrai : mais mon cher Éraste, Savez-vous ce que c'est qu'un philosophe ?

Éraste

Quoi ?

Lisimon

Vous croyez le savoir... Si je vous disais, moi, Que vous-même souvent en offrez le contraste. Le Philosophe fuit la singularité ; Il n'est jamais rien avec faste ; Même en le condamnant il suit l'ordre arrêté ; Et, sans se distinguer, vêtu suivant l'usage, Croit la seule vertu l'uniforme du sage.

Éraste

Mais...

Lisimon

S'il combat le vice et s'oppose à l'erreur, Ses leçons aux humains ne sont point des outrages : Simple en ses actions, modeste en ses ouvrages, Il instruit sans orgueil, et blâme sans aigreur. Voyez si ce portrait, Éraste, vous ressemble.

Éraste

Mais si je puis, monsieur, dire ce qui m'en semble, Pour fuir l'air prétendu de singularité, Faut-il suivre en aveugle un vulgaire hébété ? Doit-on, votre avis, respectant les usages, Agir comme les fous, pensant comme les sages ?

Lisimon

Hors les cas peu communs, où la haute vertu Nous trace le chemin, loin du chemin battu ; Hors les vies que rien à suivre n'autorise, Je tiens qu'il ne faut pas qu'on se singularise ; Qu'on doit, surtout, fuyant un ridicule écueil, Ne point prendre d'un et l'affiche et l'orgueil.

Éraste

Eh bien ! Mon digne ami, malgré cette apostrophe, Vous conviendrez, pourtant, que je suis philosophe : Je vais quitter ma charge.

Lisimon

Ah ! Que dites-vous là ? Qui peut donc, s'il vous plaît, vous forcer à cela ?

Éraste

Je prétends, dans ma solitude, Ami de la sagesse et de la vérité, En faire mon unique étude.

Lisimon

Éraste, ce projet n'est pas bien médité : Vous aurez de la peine à trouver des excuses.

Éraste

Eh quoi ! N'avez-vous pas quitté Le palais de Plutus pour celui des Muses ? Je comptais, Lisimon, que vous m'approuveriez.

Lisimon

Le cas est différent. J'ai pu fouler aux pieds L'intérêt, ce vil dieu qu'aujourd'hui l'on adore ; Mais vous, qui, juge intègre et sage magistrat, Tenez près de Thémis un rang qui vous honore, Votre premier devoir est de servir est de servir l'État.

Éraste

Éclairer son pays, c'est le servir.

Lisimon

Sans doute ; Mais peu de gens sont faits pour suivre cette route. Pour l'instinct du génie on prend sa vanité, Et, quand il n'est pas sûr qu'on soit de cette étoffe, Quitter un poste utile à la société, C'est être déserteur et non pas philosophe.

Éraste

Mais...

Lisimon

Quitter votre charge ! Ah ! C'est un dernier trait Contre lequel il faut qu'ouvertement j'éclate : Qu'un autre applaudisse et vous flatte ; Mais moi, je vous le dis tout net, Renoncez à votre projet, Ou je romps, dès ce jour, avec vous tout commerce. À la philosophie on impute vos torts.

Éraste

Est-ce ma faute à moi, s'il n'est point de butors Dont la plume aujourd'hui contre elle ne s'exerce.

Lisimon

Oui, c'est par vos pareils, par vous (je le maintiens) Que la philosophie est en butte aux outrages. Semblables aux Européens Qui fournissent contre eux de la poudre aux sauvages, Vous donnez des armes aux sots : De vos travers ils se prévalent, Avec emphase ils les étalent, Et pensent tout au moins devenir les égaux Des hommes éminents que sans cesse ils ravalent.

Éraste

Ne fut-il pas toujours des sots et des méchants, Ennemis nés de la philosophie ? Et leurs traits n'ont-ils pas poursuivi de tout temps Le talent qu'on admire et qui les humilie ?

Lisimon

C'est quelque fois sa faute.

Éraste

Eh ! Comment, s'il vous plaît ?

Lisimon

Je dis la chose comme elle est. Si d'être célébré vous avez la manie, Qu'avez-vous besoin de travers ? Les moyens vous en sont offerts : Occupez-vous des lois dont vous êtes l'organe, Combattez, détruisez l'hydre de la chicane, Veillez pour l'orphelin, secoures l'innocent, Rendez surtout au faible une prompte justice ; Qu'aux yeux de la beauté, qu'à la voix du puissant, La balance jamais dans vos mains ne fléchisse. Aux devoirs d'un si noble emploi, Immolez vos plaisirs, immolez-vous vous-même. Sachez qu'on ne s'élève à la gloire suprême Qu'autant qu'on ne vit pas pour soi. Vous passerez encor pour singulier peut-être ; Mais, mon cher ami, croyez-moi, C'est ainsi qu'il est beau de l'être.

Éraste

Vous m'échauffez ; je sens que vous avez raison. Je crois votre conseil et garderai ma place.

Lisimon

Ah ! Venez que je vous embrasse. Si je vous ai parlé trop vivement, pardon. Je sais tout ce qu'en vous le ciel a mis de bon. Par exemple, vos soins pour la jeune Sophie Honorent la philosophie. Quels sont sur elle vos desseins ? Vous rougissez !

Éraste

Comment vous avouer que j'aime ? Votre sagesse, que je crains Ne me passera pas cette faiblesse extrême. Vous condamnez l'amour.

Lisimon

Cessez de vous troubler : La philosophie est moins dure, Et se propose de régler, Non de détruire la nature.

Éraste

Mais moi, me marier !...

Lisimon

Eh ! Qui donc, s'il vous plaît, Sera bon citoyen, bon époux et bon père, Si le philosophe ne l'est ? Son exemple est surtout aujourd'hui nécessaire. Éraste, vous deviez à Sophie un époux ; J'approuve fort que ce soit vous, Et cela m'impose silence.

Éraste

Sur quoi ?

Lisimon

J'avais dessein de vous la demander Pour mon neveu, jeune homme d'espérance, Qui doit un jour à mes biens succéder.

Éraste

J'eusse aimé fort une telle alliance.

Lisimon

À votre projet, moi, de grand coeur j'applaudis.

Éraste

Ce mariage-là fera du bruit, je pense.

Lisimon

Mais, non : rien n'est plus simple.

Éraste

Oh ! Point : tous nos amis, Milord Cobbam surtout en sera bien surpris.

Lisimon

Je viens d'avoir de ses nouvelles.

Éraste

Je viens d'en recevoir aussi.

Lisimon

Je le plains fort : son fils lui vient d'être ravi ; Il m'écrit qu'il en est dans des peines cruelles.

Éraste

De qui parlez-vous ?

Lisimon

De milord.

Éraste

De milord Cobbam ?

Lisimon

Oui.

Éraste

Vous me surprenez fort. Son fils vient d'épouser cette riche héritière...

Lisimon

Qui vous a fait ce beau rapport ?

Éraste

Son père me le mande.

Lisimon

Il me mande sa mort.

Éraste

Parbleu ! La chose est singulière, Ma lettre est du vingtième.

Lisimon

Et la mienne est du vingt.

Éraste

Voyez.

Lisimon

C'est de milord l'écriture et le seing.

Éraste

Lisez.

Lisimon

Dans notre langue il faut vous la traduire. Eh bien ! Ai-je raison ? « Mon cher ami, c'est le plus malheureux des pères qui vous écrit : j'ai perdu mon fils en deux jours ; sa mort... »

Éraste

Je ne sais plus que dire : Rendez-vous bien le sens, Lisimon ?

Lisimon

Mot à mot. Qu'avez-vous donc ?

Éraste

J'ai... que je suis un sot. Holà ! Quelqu'un ! Allez, faites venir Blacmore.

Lisimon

Quel est donc ce Blacmore ?

Éraste

Un homme, je le vois, Qui, comme bien des gens dont c'est là tout l'emploi, Fait métier de montrer ce que lui-même ignore.

Scène 15

Éraste, Damis, Lisimon

Éraste

Monsieur le maître anglais, approchez.

Damis

Je suis pris : C'est Lisimon.

Éraste

Eh ! Mais, pourquoi donc tous ces ris ?

Lisimon

Parbleu ! C'est que le tour est drôle. Votre Anglais, natif de Paris, A tout à fait l'air de son rôle. Mais savez-vous qui c'est ?

Éraste

Un fripon.

Lisimon

Mon neveu.

Éraste

Damis ! Je suis surpris on ne peut davantage...

Lisimon

Cette plaisanterie est un jeu de son âge.

Damis

Non, monsieur ; pardonnez, il faut faire un aveu : L'amour m'a fait ici jouer ce personnage ; Et Sophie...

Lisimon

Oh : ceci passe le jeu.

Damis

Tous les coeurs lui doivent hommage ; Le mien, de ses vertus charmé... À son oncle qui paraît indigné. Vous me condamnerez ; vous n'avez point aimé.

Lisimon

Oui, monsieur, très fort, je vous blâme : Ne tient-il donc qu'à suivre une imprudente flamme. L'amour ne sert d'excuse à rien : De notre caractère il emprunte le sien ; Et par de nobles traits se faisant reconnaître, Dans un coeur vertueux l'amour se plaît à l'être. Du vôtre, mon neveu, songez à triompher.

Damis

Cet amour est ma vie.

Lisimon

Il le faut étouffer.

Damis

Vous voulez donc, mon oncle, que j'expire ?

Lisimon

On ne meurt point, Monsieur, et l'on fait son devoir. Mais, pour vous ôter tout espoir, Sachez, puisqu'il faut vous le dire, Qu'Éraste pour Sophie a fait choix d'un époux.

Damis

C'est donc à moi, monsieur, d'embrasser vos genoux. Verrez-vous sans pitié mon désespoir extrême ? Mais où ce cache ce rival ? Mérite-t-il ?...

Lisimon

Damis, n'en dites point de mal : Vous étiez à ses pieds.

Il va au fond du théâtre.

Éraste

Oui, monsieur, c'est moi-même, Et mon amour au vôtre est tout au moins égal. Que l'on fasse venir Sophie.

Lisimon

Vous voyez, mon neveu, qu'il n'y faut plus songer.

Damis

Rien, mon oncle, non, rien ne m'en peut dégager ; Et si je vous suis cher...

Lisimon

Mais c'est de la folie... Quel est votre dessein, Éraste, je vous prie ?

Éraste

Vous allez entendre et juger.

Scène 16

Éraste, Sophie, Finette, Bélise, Damis, Lisimon

Éraste

Approchez-vous, Sophie, et prêtez-moi silence. Vous savez, depuis votre enfance, Tous les soins que j'ai pris de vous : Vos vertus sont ma récompense ; Mais je ne suis pas quitte, il vous faut un époux... D'une aimable rougeur votre front se colore, Sophie, et vous baissez les yeux.

Sophie

Monsieur...

Éraste

Cet embarras vous embellit encore.

Finette

Rougir au mot d'époux, c'est s'expliquer aux mieux.

Bélise

C'est répondre d'après nature.

Éraste

Il faut donc en remplir le voeu. Des faiblesses d'un coeur qui cachait sa blessure, Il faut vous faire aussi l'aveu : Tandis que chargeant sa peinture, Je vous offrais l'amour sous des traits odieux, Le traître, caché dans vos yeux, Riait de mes leçons, et gravait dans mon âme Votre portrait en trait de flamme.

Sophie

Vous aimez ! Mais, monsieur, ce n'est donc point un mal ?

Damis

C'est un bien qui n'a point d'égal.

Sophie

Vous me trompiez !

Éraste

Je me trompais moi-même. Il est trop vrai que je vous aime, Et qu'à vous posséder j'attache mon bonheur ; Mais je n'ai jamais su tyranniser un coeur : Et quelque soit pour vous l'excès de ma tendresse, Je veux de votre choix que vous soyez maîtresse : Je vous donne pour dot cinquante mille écus... Point de compliments là-dessus : Je vous ai tenu lieu de père, Et c'est à moi de vous doter.

Sophie

Ah ! Comment pourrai-je acquitter ?...

Éraste

Je n'ai rien fait pour vous que ce que j'ai dû faire : Votre père, en mourant, me légua votre sort J'ai fait honneur au legs ; mais je rougirais fort De penser que ce fût un titre pour vous plaire ; Consultez votre coeur pour donner votre foi, Et choisissez entre Damis et moi.

Sophie

Qu'un si beau procédé me confond et me touche !

Damis

Sophie, avant que de fixer mon sort, Songez, hélas ! Songez que votre bouche Va prononcer, ou ma vie, ou ma mort : Je ne veux point de la dot qu'on vous donne. Riche assez de vous posséder, Je ne veux que votre personne ; Mais je meurs, s'il faut vous céder.

Lisimon

Jeune insensé, vous voulez que Sophie À vos désirs lâchement sacrifie Ce qu'elle doit...

Il se jette aux pieds de Sophie.

Damis

Oui, j'espère... je veux... Vous ignorez, mon oncle, comme on aime. Un coeur dont l'amour est extrême, Ne sait point renoncer à l'objet de ses voeux. Le véritable amour n'est point si généreux ; Il immole tout... hors lui-même. J'attends mon arrêt à vos pieds.

À Damis.

Sophie

Ô ciel ! Dans quel trouble il me jette ! Je prétends que vous vous leviez, Damis ; levez-vous, dis-je, ou ma bouche est muette.

Éraste

Je vois qu'il est aimé.

Haut.

Sophie

Que vais-je prononcer ? Éraste, vos bienfaits ont des droits sur mon âme. Que rien jamais ne pourra balancer. Vous avez beau vouloir y renoncer, Et ne laisser parler que votre flamme, Plus vous les oubliez, et plus je m'en souviens... Mais pourquoi vous montrer sous des dehors austères ? Pourquoi contre l'amour ces discours si sévères ? M'ont-ils dû disposer à ce tendre lien ? Et lorsque votre amour éclate, Pourrai-je ?... Oui, je puis tout, plutôt que d'être ingrate ; Et dût votre bonheur me coûter tout le mien, Fallût-il vous donner ma vie... Je suis prête...

Éraste

Achevez... vous vous troublez, Sophie.

Sophie

Non, monsieur.

Éraste

Eh bien donc ?

Elle regarde Damis, soupire, et présente sa main à Éraste.

Sophie

Mon devoir est ma loi : Voici ma main, Éraste.

Damis

Ô ciel !

Après une pause.

Éraste

Je la reçois... Mais, Damis, c'est pour vous la rendre.

Damis

Qu'entends-je ?...

Sophie

Quoi, monsieur !

Éraste

Je fais ce que je dois : À vos vrais sentiments je ne puis me méprendre. Vous avez beau vouloir vous vaincre en ma faveur, Damis possède votre coeur : C'est à moi sur le mien d'emporter la victoire.

Damis

Je doute si je veille, et j'ai peine à vous croire. De ce bonheur inattendu Mon esprit encor se défie... Parlez donc, charmante Sophie.

Sophie

Dans le saisissement de mon coeur éperdu, J'ai peine à trouver des paroles...

Éraste

Ce sont témoignages frivoles : Il n'en est pas besoin, votre coeur m'est connu.

Sophie

Que je sens bien tout ce qui vous est dû !

Éraste

Je fais votre bonheur, il sera mon salaire ; J'exige cependant une grâce de vous.

Sophie

Parlez, monsieur, que faut-il faire ?

Éraste

En aimant Damis comme époux, Me chérir encor comme père.

Sophie

Ce dernier trait achève et met le comble à tous.

Damis

Nous sommes vos enfants.

Bélise

Il faut pourtant le dire : Les philosophes sont des fous Que malgré soi quelque fois l'on admire.

Lisimon

C'est avoir sur vous-même, Éraste, un grand empire. Ce sublime effort de raison Est d'un rare et pénible usage. Ne soyez singulier que de cette façon, Et le public en vous respectera le sage.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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