Comédie · 1802

Le mariage de Julie

de Bernard-Joseph Saurin

Représentation
≈ 57 min
Distribution
4 femmes, 3 hommes
Répliques
381
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Durval N 57 ≈ 10 min 7
Madame Durval F 70 ≈ 9 min 11
Monsieur de Surmon H 59 ≈ 9 min 5
Le Marquis de Saint-Bon H 30 ≈ 6 min 7
Agathe F 41 ≈ 6 min 6
Mademoiselle Julie F 35 ≈ 5 min 9
La Marquise de Saint-Bon F 31 ≈ 4 min 8
Dumont H 29 ≈ 3 min 2
Comtesse N 11 ≈ 2 min 1
Docteur N 18 ≈ 2 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Mariage de Julie
Durval absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Durval absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur de Surmon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis de Saint-Bon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agathe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mademoiselle Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Marquise de Saint-Bon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dumont absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Mariage de Julie

Scène 1

Dumont, Agathe

Ils sortent chacun d'un appartement opposé.

Dumont

Ah, ah, ah !

Agathe

Hun, hun.

Dumont

Pourquoi pleures-tu ?

Agathe

De quoi ris-tu ?

Dumont

De l'humeur de Monsieur.

Agathe

De l'humeur de Madame.

Dumont

Il demande mes comptes, je les lui donne ; et il se prend à moi de ce que Madame fait plus de dépense qu'il ne voudrait.

Agathe

Madame m'a demandé son miroir, je le lui donne ; et elle se prend à moi de ce qu'elle y voit des traits qui ne sont pas ceux de sa fille.

Dumont

Ils sont plaisants nos maîtres.

Agathe

Plaisants ! Très fâcheux.

Dumont

Tu n'y penses pas, mon enfant : tant pis pour eux s'ils ont de l'humeur.

Agathe

Tant pis pour nous : c'est sur leurs gens que se passe l'humeur de leurs maîtres. Entendre toujours crier...

Dumont

Le bruit des cloches on s'y fait.

Agathe

C'est une cloche bien aigre que Madame.

Dumont

Allons, allons, tu as de bons profits ; c'est l'essentiel ; et puis nous nous aimons, ma chère Agathe, cela console de tout.

Agathe

Il est vrai, mon cher Dumont ; le mariage ne nous a pas guéris de cette maladie, comme ils l'appelaient.

Dumont

Oh ! Des gens comme nous ! Il nous conviendrait bien d'imiter nos maîtres ! Cette maladie durera, il n'y a mariage qui tienne.

Agathe

On fera bientôt celui de la fille de la maison, de mademoiselle Durval : c'est pour cela qu'ils l'ont retirée du couvent : je parierai bien d'avance que ce mariage-là ne sera pas si heureux que le nôtre.

Dumont

Ce serait dommage : Mademoiselle Julie est si aimable !

Agathe

Oui si douce, si aisée à servir ! Une figure charmante, de la naïveté, de l'esprit.

Dumont

Ils n'ont point d'autre enfant, et elle passe pour la plus riche héritière.

Agathe

Le mal est que ces héritières-là, on songe plus à en faire de grandes dames qu'à en faire des femmes heureuses.

Dumont

On dit que Monsieur lui destine ce jeune homme... là... qui a la physionomie si basse.

Agathe

Monsieur Dutour ?

Dumont

Justement. Il est extrêmement riche.

Agathe

Je le crois : il a l'air si insolent !

Dumont

Cela est dans l'ordre ; mais c'est un homme qui est bien selon le coeur de monsieur.

Agathe

En revanche, il n'est guère selon le coeur de madame.

Dumont

Mon enfant, cela est encore dans l'ordre.

Agathe

Je crois qu'elle a en vue, pour notre demoiselle, le Marquis de Saint-Bon, qui depuis hier est à cette maison de campagne avec madame sa mère : on ne dira pas de celui-là qu'il a la physionomie basse : c'est la figure la plus noble, la plus intéressante, et des manières si honnêtes avec tout le monde !

Dumont

C'est à ces manières-là qu'on reconnaît les gens de qualité.

Agathe

Madame dit que là-dessous il y a quelquefois bien de la hauteur : mais je ne crois pas cela du marquis : son air est si franc, si ouvert !

Dumont

Il n'est pas difficile de deviner pour qui doit pencher le coeur de notre jeune maîtresse.

Agathe

Je ne puis pas te dire encore si elle aime le marquis, mais je puis bien te répondre qu'elle hait Monsieur Dutour de tout son coeur. Pour lui déplaire souverainement, il n'a eu qu'à se montrer. Oh ! C'est un homme qui va vite en besogne.

Dumont

Malheureusement, Madame n'est guère en possession de faire changer d'avis à Monsieur.

Agathe

Et as-tu vu monsieur en faire changer à madame ? Il faut avouer que nous avons des maîtres bien étranges ! Monsieur et Madame Durval logent sous le même toit ; ils n'ont, d'ailleurs, rien de commun : leurs heures, leurs goûts, leurs sociétés diffèrent : Monsieur dîne, et madame soupe ; quand l'un se lève, l'autre se couche ; et s'ils ne se donnaient quelquefois rendez-vous, madame pour demander de l'argent à son mari, monsieur pour quereller madame, on croirait qu'il y a un mur de séparation entre eux.

Dumont

S'ils étaient du moins heureux, chacun de leur côté... Mais bon ! Monsieur va tous les soirs porter son ennui chez une petite personne à qui il paie bien cher le droit de commander chez elle, et d'être sa dupe.

Agathe

Madame, de son côté, donne d'excellents soupers où elle ne mange point ; elle a des amis qu'elle n'aime point, une loge à tous les spectacles, et du plaisir nulle part.

Dumont

Leur mal est d'avoir trop de ce qui manque aux autres.

Agathe

Oui ; mais madame a, d'ailleurs, au fond de l'âme, un chagrin qui la suit partout.

Dumont

Quel est ce chagrin ?

Agathe

Un chagrin... Ô ! Tu ne l'imaginerais jamais... un chagrin... qui fait mourir de rire.

Dumont

Comment donc ?

Agathe

C'est que tout d'un coup madame pleure comme si elle avait perdu tous ses parents, et on ne sait pas pourquoi... Je le sais pourtant bien, moi.

Dumont

Parbleu ! C'est qu'elle est folle.

Agathe

À peu près : madame se désole de ce qu'elle n'est pas femme de qualité : elle enrage de voir sa soeur comtesse, elle s'en meurt de douleur.

Dumont

Mais cette soeur manque de tout.

Agathe

Madame voudrait être comtesse, et manquer de tout comme elle. Il est vrai que celle-ci, qui, de son côté, pourtant envie les grands biens de sa soeur, a l'air de la protéger : elle regarde madame du haut de sa grandeur ; et, ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il n'y a pas jusqu'à ses femmes qui dédaignent de faire notre partie.

Dumont

Je ne sais pas comment cela se fait : on dirait qu'il y a une malédiction sur ces gens riches. Quand on les voit de près, ils font plus de pitié que d'envie. Ma foi, si je pouvais troquer mon sort contre celui de nos maîtres, je crois que j'y regarderais à deux fois.

Agathe

Je ne voudrais pas de leur ennui ; mais je voudrais bien des belles robes de madame, de ses diamants, de ses dentelles.

Dumont

Bon ! Tu as bien besoin de tout cela : Va ! Ma chère amie, les richesses sont pour quelques-uns, et le bonheur pour tout le monde. Tiens, il y a une chanson qui dit...

Scène 2

Durval, Dumont, Agathe

Durval

Qu'est-ce que cette chanson ? Je sonne, et personne ne vient. Qu'avez-vous donc à chanter, vous autres, et être si gais dès le matin ? Je ne vois pas ce que la vie a de si plaisant, et surtout pour de pauvres diables comme vous.

Dumont

Je dirai à monsieur que de pauvres diables comme nous ont bon appétit, se portent bien, dorment bien, s'aiment bien...

Durval

Et servent mal. On chante, au lieu d'écouter quand je sonne. S'aiment bien ! N'êtes-vous pas honteux de vous aimer encore ? À quoi sert-il donc qu'on vous ait mariés ?

Dumont

À quoi cela sert, monsieur ? Voyez un peu le joli minois d'Agathe.

Agathe

C'est un effet de votre honnêteté, mon cher Dumont.

Durval

Depuis le temps que vous êtes mari et femme...

Dumont

Ma foi, monsieur, il me semble que ce n'est que d'hier ; mais, comme disait l'autre jour monsieur votre frère, le plaisir abrège les heures, l'ennui les compte.

Durval

Oh ! Monsieur mon frère, c'est un philosophe ; il fait des phrases : mais qu'il porte cela à la Bourse, il verra ce que cela vaut. Allez, Dumont, allez-vous-en de ma part savoir s'il est jour chez la marquise de Saint-Bon, comment elle a passé la nuit, et si elle n'a besoin de rien ; vous Agathe, dites à ma fille que je veux lui parler.

Scène 3

Durval

Durval

Ces faquins-là ont l'insolence d'être plus heureux que leurs maîtres. Nous avons les richesses, et ils ont les plaisirs. Sans la vanité qui soutient, on serait tenté de leur porter envie. S'aimer après six grands mois de mariage ! Au bout de six jours, je ne pouvais souffrir ma femme.

Scène 4

Durval, Monsieur de Surmon

Durval

Ah ! Monsieur de Surmon, vous voilà de bonne heure !

Monsieur de Surmon

C'est que j'ai à vous entretenir, mon frère.

Durval

De quoi s'agit-il donc ?

Monsieur de Surmon

D'un parti pour ma nièce, d'un homme dont la haute naissance...

Durval

Je vous arrête, mon frère : c'est vraisemblablement celui dont la Comtesse d'Altin, ma belle-soeur, m'a déjà parlé ; un de ces hommes sans principes, de ces roués de bonne compagnie, que personne n'estime et que tout le monde recherche.

Monsieur de Surmon

Eh ! Non, mon frère : s'il était question d'un pareil sujet, je ne m'en mêlerais pas : celui dont il s'agit, c'est le Marquis de Saint-Bon que vous avez vu ici avec madame sa mère : vous savez qu'il est généralement estimé, que sa façon de penser est au-dessus de sa naissance, qu'il regarde celle-ci comme un avantage dont on ne se prévaut qu'au défaut du mérite personnel, et qu'il ne croit pas qu'aucun homme apporte, en venant au monde, le droit d'en mépriser un autre.

Durval

Je veux croire que ce sont là ses véritables sentiments.

Monsieur de Surmon

Oh ! Je vous garantis qu'il n'y a point d'hypocrisie dans son fait.

Durval

Je l'en félicite. Mais, mon frère, outre que j'ai résolu de n'avoir pour gendre qu'un homme qui soit mon égal et que sur ce point je trouve que madame Jourdain était une femme très sensée, votre marquis a un défaut qui me gâterait seul tout ce qu'il peut avoir d'estimable.

Monsieur de Surmon

Quoi donc ?

Durval

C'est un merveilleux, un esprit ; et vous savez que ma bête à moi, c'est un homme d'esprit : je n'aime pas ces messieurs-là.

Monsieur de Surmon

Vous en voyez pourtant.

Durval

Dans une maison comme la mienne, il faut bien avoir de tout... N'allez pas vous imaginer que je les craigne, au moins.

Monsieur de Surmon

En tout cas, mon frère, on ne dira pas que vous avez peur de votre ombre.

Durval

Comment ? Que voulez-vous dire ? Qu'entendez-vous par là.

Monsieur de Surmon

Moi rien ; mais je soutiens qu'un sot...

Durval

Un sot dit des sottises, un homme d'esprit en fait. Votre marquis, par exemple, ne l'accuse-t-on pas de composer ?

Monsieur de Surmon

L'accusation est prouvée : il a eu le malheur de faire un excellent ouvrage, et de n'en pas rougir, qui pis est. Que voulez-vous ? Il a le ridicule de penser qu'il n'y a personne qui ne doive s'honorer d'une production estimable, qu'il est très avantageux de savoir s'occuper, que l'esprit et les moeurs y gagnent.

Durval

En effet, ce sont de grands modèles de vertu que messieurs les auteurs !

Monsieur de Surmon

Non, mon frère ; ils sont hommes, et quelquefois plus hommes que d'autres, vous avouerez cependant ; qu'en se dérobant à l'oisiveté, on échappe à l'ennui, mal épidémique des gens du monde, et qui est chez eux la cause d'une infinité de vices et de travers dont l'occupation les aurait préservés. C'est peut-être à cela que le marquis doit de valoir mieux que la plupart de ses pareils.

Durval

Tout ce qu'il vous plaira, mon frère, mais vous ne me ferez pas aimer l'esprit : je ne parle pas de celui qui fait faire fortune : j'en fais grand cas de celui-là, et vous voyez qu'il m'a bien servi. Aucun particulier n'est plus riche que moi, et avec cette richesse-là on est l'égal de tout le monde.

Monsieur de Surmon

C'est de quoi tout le monde ne convient pas.

Durval

Et tout le monde agit comme s'il en convenait. Les gens du plus grand état sont à ma table, ce qu'il y a de plus distingué, de plus célèbre dans tous les genres fait sa cour...

Monsieur de Surmon

À votre cuisinier.

Durval

Mais n'a pas qui veut un cuisinier comme le mien. Avec tout votre bel esprit, mon frère, vous allez à pied, vous faites maigre chère.

Monsieur de Surmon

Mon frère, vous vous en porteriez mieux, si vous donniez plus d'exercice à vos jambes et moins de fatigue à votre estomac, sachez cependant que j'ai quelque fois à ma table ce qui manque à la vôtre.

Durval

Ce qui manque à la mienne !

Monsieur de Surmon

Oui, mon frère ; des amis.

Durval

Bon ! Est-ce qu'il y a de ces gens-là ?

Monsieur de Surmon

Des amis et de la gaieté... N'allez-vous pas me dire encore : est-ce qu'il y a de la gaieté ?

Durval

Mais, monsieur, qui croyez aux amis, et qui êtes si gai avec deux mille écus de rente, vous ne prétendez pas, apparemment, faire de comparaison avec un homme qui en a cent mille.

Monsieur de Surmon

Je n'en fais aucune, mon frère : mais... cet homme est donc heureux, là, bien heureux ?

Durval

Eh ! Mais... Si ce n'était ma femme.

Monsieur de Surmon

Avouez qu'elle trouble un peu...

Durval

Oh ! Un peu : baste, vous la connaissez ; mais quand elle m'a bien fait donner au diable, savez-vous ce que je fais ?

Monsieur de Surmon

Ce que bien d'autres font ; vous prenez patience.

Durval

Je m'enferme, j'ouvre mon coffre-fort, je visite mon portefeuille, et je suis consolé.

Monsieur de Surmon

Mon frère, ce n'est pas là ce que je vous envie, c'est le pouvoir d'obliger : mais quel usage en faites-vous ? Vous prodiguez l'or pour les choses de luxe et d'ostentation, votre bourse est au service d'un grand seigneur, d'un homme en place, quelquefois même d'un malheureux à la mode ; mais de faire une action secrète, de secourir le mérite indigent et caché... Oh ! Vous n'avez point d'argent pour cela.

Durval

En beaux propos, mon frère, on sait que vous y abondez : les gens qui n'ont rien à donner sont toujours si généreux... du bien d'autrui.

Monsieur de Surmon

Laissons cela, et revenons au marquis : il est neveu du commandeur, et parent du ministre ; vous savez qu'il doit y avoir de grands changements, et que, pour conserver votre place, vous avez besoin d'un ami puissant ; le commandeur est le vôtre.

Durval

Ma femme le dit ; mais sur ce point-là elle est un peu sujette à caution. Personne n'aurait autant d'amis que moi, si j'avais pris pour bons tous ceux qu'elle m'a donnés.

Monsieur de Surmon

Mais celui-ci, mon frère...

Durval

J'en ai un plus sûr, et qui m'a mieux servi, l'argent ; oui, monsieur le philosophe, l'argent ; et pour m'expliquer net sur votre proposition, sachez que j'ai promis ma fille à Monsieur Dutour, que je démets de ma place en sa faveur, que moyennant cent mille francs, donnés à propos, nous avons obtenu cette grâce, et que j'en ai la nouvelle.

Monsieur de Surmon

Mais, mon frère, ce monsieur Dutour est un homme décrié, un homme sans mérite.

Durval

Sans mérite ! Mon frère, mon frère je sais que de la succession de son père il a eu plus de deux millions.

Monsieur de Surmon

Des gens bien instruits m'ont, de plus, assuré qu'il avait un engagement secret, que ses affaires étaient fort dérangées.

Durval

Bon ! Monsieur Dutour un engagement secret ! Ses affaires dérangées ! Je vous garantis, moi, qu'il ne dérangera jamais, ni lui, ni ses affaires : c'est l'esprit le plus solide...

Monsieur de Surmon

Vous voulez dire le plus lourd.

Durval

Nommez-le comme il vous plaira ; mais je lui connais, moi, une maxime excellente : c'est de ne laisser jamais ses deniers oisifs : aussi a-t-il fallu que je lui prêtasse les cent mille francs qui ont servi à lui faire obtenir ma place ; il ne les avait pas chez lui.

Monsieur de Surmon

Mais votre fille sera-t-elle heureuse avec monsieur Dutour ? L'aimera-t-elle ?

Durval

Elle l'aimera, elle l'aimera, comme les femmes aiment leurs maris...

Monsieur de Surmon

Mais...

Durval

Je sais que ma femme a, comme vous, le marquis dans la tête ; car elle a la maladie des gens de qualité, ma femme.

Monsieur de Surmon

Et vous mon frère, la maladie des sots ; mais...

Durval

Ô ! Mais, mais... tenez, mon frère, quand vous aurez fait une fortune comme la mienne, je pourrai prendre de vos almanachs. En attendant, je vous baise les mains, et vais finir quelques affaires.

Scène 5

Monsieur de Surmon

Monsieur de Surmon

Chose étrange, qu'un homme mesure à sa fortune l'opinion qu'il a de lui-même, et qu'il ne soupçonne jamais qu'il serait possible, à toute force, qu'avec de grands biens on ne fût pourtant qu'un sot. Mais voici ma nièce : sa physionomie prévient pour elle, je veux voir si son esprit y répond ; je n'ai causé avec elle que des moments.

Scène 6

Monsieur de Surmon, Mademoiselle Julie

Monsieur de Surmon

Où allez-vous donc, ma nièce ?

Mademoiselle Julie

Ah ! C'est vous, mon cher oncle, je suis bien charmée de vous voir, je passais chez mon père.

Monsieur de Surmon

N'êtes-vous pas bien contente d'avoir quitté le couvent ?

Mademoiselle Julie

Hélas ! Mon cher oncle, j'y voudrais être encore.

Monsieur de Surmon

Vous ne parlez pas suivant votre pensée ; à votre âge, le monde est si charmant !

Mademoiselle Julie

Vraiment, mon oncle, je m'en étais fait une image enchantée ; en y pensant, mon coeur battait d'avance, je volais au devant de lui ; mais que je l'ai trouvé différent de ce que je l'avais imaginé !

Monsieur de Surmon

Comment donc, mademoiselle ?

Mademoiselle Julie

Je croyais trouver ici des parents qui s'aimaient, à qui je serais chère, que j'aimais déjà de tout mon coeur, à qui je brûlais de le prouver ; leur froid accueil m'a glacée : ils ne m'aiment point, et ils se haïssent : concevez-vous cela ? Des époux se haïr !

Monsieur de Surmon

En effet, cela est si rare !

Mademoiselle Julie

Mon père ne me parle jamais de sa femme que pour m'en dire du mal ; ma mère ne me parle jamais de son mari que pour le tourner en ridicule ; la comtesse, ma tante, se moque de tous les deux ; tous les deux disent qu'elle est une impertinente : chacun veut que je dise comme lui ; et parce que je ne veux pas jouer un si vilain rôle, on trouve que je ne suis qu'une petite sotte.

Monsieur de Surmon

Continuez de même, et soyez sûre qu'on finira par vous en estimer davantage. Convenez d'ailleurs que la maison de vos parents est le rendez-vous de tous les plaisirs.

Mademoiselle Julie

Tous les plaisirs y sont, et jamais le plaisir : l'ennui se peint sur les visages, et on dit en baillant qu'on se réjouit fort : on veut surtout le persuader aux autres. Je suis pourtant bien contente quand ma mère me mène aux Français dans sa petite loge : je me sens si intéressée, si émue. Cette pauvre Zaïre, mon oncle ! Mais ma mère ne cesse de causer ; et, lorsque je suis à pleurer de tout mon coeur, elle a la cruauté d'interrompre mes larmes, en se moquant de moi, ou en me disant que tout cela n'est pas vrai.

Monsieur de Surmon

Pauvre petite !

Mademoiselle Julie

Au retour, un grand souper si triste, et puis un jeu d'enfer où l'on s'égorge poliment entre amis : passe encore pour des proverbes, quand c'est monsieur Préville qui les joue.

Monsieur de Surmon

Vous êtes difficile, Mademoiselle ; mais, après tout, dans votre couvent...

Mademoiselle Julie

J'y étais heureuse et tranquille, et je ne puis, sans soupirer, songer aux doux moments que j'y passais avec une amie...

Monsieur de Surmon

Qu'elle est donc cette amie ?

Mademoiselle Julie

Une dame retirée du monde où elle avait longtemps vécu, une parente du Marquis de Saint-Bon.

Monsieur de Surmon

Ah ! Fort bien... Et le Marquis allait voir sa parente ?

Mademoiselle Julie

Oh ! Souvent.

Monsieur de Surmon

Et vous le voyez chez elle ? C'est un homme charmant, n'est-ce pas ?

Mademoiselle Julie

Oh ! Oui, un homme infiniment estimable.

Monsieur de Surmon

Ma nièce, je commence à comprendre votre goût pour le couvent.

Mademoiselle Julie

J'y ai laissé une amie qui m'était bien chère.

Monsieur de Surmon

Mais le marquis est ici, et vous avez du moins le plaisir de lui parler de cette amie qui vous est si chère.

Mademoiselle Julie

Bon ! Mon père ne m'a-t-il pas défendu d'entretenir le marquis ?

Monsieur de Surmon

En revanche, votre mère vous le permet.

Mademoiselle Julie

Et en pareil cas, ne pensez-vous pas, mon oncle, qu'une fille doit obéir à sa mère de préférence ?

Monsieur de Surmon

Si je crois cela, ma nièce ?

Mademoiselle Julie

Mais, oui ; une fille n'est-elle pas plus particulièrement sous la conduite de sa mère ?

Monsieur de Surmon

Assurément ; et, en lui obéissant, vous ne voudriez parler au marquis qu'à cause de cette parente ?

Mademoiselle Julie

Oh ! Çà, mon oncle, n'ayez donc pas comme cela l'air de vous moquer de votre pauvre nièce.

Monsieur de Surmon

Pour l'amour de cette même parente, ma pauvre nièce se ferait la violence d'épouser le marquis, si on l'en priait bien fort : le malheur est que votre père, qui ne connaît pas cette parente, a en vue un certain Monsieur Dutour...

Mademoiselle Julie

Oui, un homme bien désagréable : oh ! Je sens qu'il me serait impossible de l'aimer.

Monsieur de Surmon

Vous auriez moins de peine à aimer le marquis, n'est-il pas vrai ? Vous soupirez.

Mademoiselle Julie

N'allez pas me trahir, mon oncle ; vous avez l'air si bon !

Monsieur de Surmon

Au contraire, je veux vous servir ; mais vous savez les desseins de votre père.

Mademoiselle Julie

Ah ! Mon oncle, ayez pitié de votre nièce ; joignez-vous à ma mère, pour empêcher qu'on ne me sacrifie : l'exemple de mes parents me fait trembler. Oh ! Que c'est une chose cruelle que le mariage, quand il tourne de cette façon, et qu'une union qui devrait être si douce, dégénère en une querelle de toute la vie !

Monsieur de Surmon

Mon enfant, j'ai déjà parlé, et je parlerai encore ; mais j'ai peu de crédit sur mon frère : il n'a jamais fait cas de mes avis, parce qu'il dit ironiquement que je suis un sage. Il fait encore moins de cas de ceux de sa femme, parce qu'il dit sérieusement qu'elle est une folle. Essayez ce que pourront sur lui vos prières et vos larmes : on a beau être dur, on est toujours père. Au revoir, ma nièce.

Scène 7

Mademoiselle Julie

Mademoiselle Julie

J'aime et je respecte mon père : il me sera cruel de lui résister ; mais ce monsieur Dutour m'est odieux... Que vois-je ? Le Marquis. Ah ! Rentrons... Je dois lui cacher... Je ne pourrais jamais.... Les jambes me tremblent.

Scène 8

Le Marquis de Saint-Bon, Mademoiselle Julie

Le Marquis de Saint-Bon

Arrêtez, belle Julie. Eh quoi ! Vous me fuyez ?

Mademoiselle Julie

Je ne fuis point, monsieur, je me retire. La bienséance ne veut pas...

Le Marquis de Saint-Bon

Je ne dirai rien qui la blesse : fiez-vous-en à mon respect, Mademoiselle.

Mademoiselle Julie

Mais moi, monsieur, je craindrais de la blesser, si je restais seule ici avec vous ; et l'usage...

Le Marquis de Saint-Bon

Je sais qu'il m'est contraire, et que je ne devrais avoir l'honneur de vous voir et de vous entretenir que lorsque tout sera convenu entre vos parents et les miens ; mais c'est cet usage, belle Julie, qui fait tant de mauvais mariages : on songe à tout assortir, hors les personnes, et on s'épouse en attendant qu'on se connaisse. Madame votre mère consent que je vous entretienne ; elle me l'a permis, et cet entretien est si essentiel pour vous et pour moi, que j'ose vous prier instamment de vouloir bien ne vous y pas refuser.

Scène 9

Agathe, Le Marquis de Saint-Bon, Mademoiselle Julie

Agathe

Monsieur votre père, mademoiselle, m'a ordonné de vous dire qu'il avait à vous parler.

Le Marquis de Saint-Bon

Je vous arrêterai peu, et je n'ai rien à vous dire que Mademoiselle Agathe ne puisse entendre.

À part.

Mademoiselle Julie

Voyons donc, Monsieur ; parlez. Oh ! Que le coeur me bat !

Le Marquis de Saint-Bon

Vous n'avez pas oublié, mademoiselle, que j'ai eu plusieurs fois l'honneur de vous voir à votre couvent ; vivement frappé de vos charmes, je ne vous ai laissé voir que mon respect ; je ne me suis pas permis de vous faire connaître des sentiments que vos parents pourraient ne pas approuver : j'ai cru que l'amour, quelque violent qu'il fût, ne pouvait jamais autoriser la séduction. Aujourd'hui que madame votre mère veut bien me flatter de l'espoir d'être à vous, je croirais manquer à ce que je vous dois, à ce que je me dois à moi-même, si je me livrais à cet espoir, sans y être autorisé par votre aveu. Pardonnez-moi donc, belle Julie, si j'ose interroger votre coeur, et vous demander, non s'il m'est favorable, je n'ai encore rien fait pour cela ; mais si du moins il ne m'est pas contraire.

Mademoiselle Julie

Monsieur...

Le Marquis de Saint-Bon

Expliquez-vous, mademoiselle : j'attache ma vie au bonheur de vous posséder ; mais ce bonheur serait trop acheté, s'il en coûtait quelque chose au vôtre. Parlez donc, daignez m'estimer assez pour me déclarer vos sentiments, et si vous avez quelque éloignement pour moi...

Mademoiselle Julie

De l'éloignement pour vous, monsieur !

Agathe

Cela ne serait pas naturel.

Mademoiselle Julie

Un procédé si noble ! Des sentiments si délicats ! Je ne les mériterais guère, si...

Le Marquis de Saint-Bon

Si... Achevez, belle Julie.

Mademoiselle Julie

C'en est assez, monsieur : je souhaite que vous engagiez mes parents à m'ordonner de vous en dire davantage.

Agathe

Oui, oui, monsieur ; faites-vous ordonner de vous aimer, et vous verrez comme nous obéirons.

Scène 10

La Marquise de Saint-Bon, Mademoiselle Julie

La Marquise de Saint-Bon

Venez, que je vous embrasse, mon ange ; j'espère bientôt vous appeler d'un nom plus cher à mon coeur... Vous rougissez ? Si je ne me trompe, cette rougeur n'est pas de mauvais augure pour mon fils... Marquis, c'est qu'elle est d'une beauté ravissante !

Elle sort.

Mademoiselle Julie

Madame, épargnez-moi, de grâce ; et pardonnez si je vous quitte. Je ne puis me dispenser d'aller trouver mon père.

La Marquise de Saint-Bon

Elle est faite à peindre.

Scène 11

Le Marquis de Saint-Bon, La Marquise de Saint-Bon

Le Marquis de Saint-Bon

Ah ! Madame, ce n'est rien que sa figure, si vous connaissiez son esprit, son caractère...

La Marquise de Saint-Bon

Langage d'amant ; abrégez, mon fils : on sait tout cela par coeur.

Le Marquis de Saint-Bon

Non, ma mère : je n'ai rien vu qu'on puisse lui comparer ; et si je ne l'obtiens pas...

La Marquise de Saint-Bon

Mon fils, vous avez la tête romanesque. Que vous épousiez la fille de ces gens-là, j'y consens, sa fortune sera immense. Je vous aurais pourtant mieux aimé chevalier de Malte. Mais en perdre la tête ! Vous êtes aussi trop étrange, et il faut qu'une bonne fois je vous dise les travers que vous vous donnez : premièrement, monsieur, vous ne faites pas assez votre cour.

Le Marquis de Saint-Bon

Le temps où je ne vois pas mon maître, je l'emploie à me rendre digne de le servir.

La Marquise de Saint-Bon

Fort bien ; mais ce n'est pas comme cela qu'on s'avance.

Le Marquis de Saint-Bon

Pardonnez-moi, madame, c'en est la voie le plus honnête.

La Marquise de Saint-Bon

Je ne vois pas, d'ailleurs, ce que vos livres vous apprennent : voyez votre grand cousin, il ne lit jamais ; cependant...

Le Marquis de Saint-Bon

Je sais, madame, pour m'exprimer noblement, qu'il excelle à conduire un char dans la carrière.

La Marquise de Saint-Bon

Ce n'est pas par là que je l'estime : je voudrais surtout qu'on n'écrasât personne ; mais du moins, il n'a pas comme vous la manie d'écrire, de composer : un homme de votre nom !

Le Marquis de Saint-Bon

Mais César, ma mère ; mais Frédéric ! Ces noms-là sont assez nobles et valent bien le nôtre, je crois.

La Marquise de Saint-Bon

Pour comble de ridicule, vous voilà sérieusement amoureux de cette enfant ; et je parierais bien que vous l'adorerez, quand elle sera votre femme.

Le Marquis de Saint-Bon

Oui, madame. Remplir les devoirs de mon état, cultiver mon esprit, épouser une femme que j'aime, ne m'occuper que du soin de la rendre heureuse, voilà ce que je me propose : j'aurai le front d'avoir des moeurs à la face d'un monde corrompu que je ne prends point pour modèle.

La Marquise de Saint-Bon

Vous ne voulez ressembler à personne, à la bonne heure. Soyez si extraordinaire qu'il vous plaira, mais terminons : ces bourgeois m'excèdent, je vous en avertis ; et, si je vous aimais moins, je n'aurais pas eu la complaisance d'aller en grande loge avec Madame Durval, d'être de ses soupers, et surtout de venir à sa campagne. De grands airs et un ton si bourgeois ! Et sa soeur la comtesse, si sottement fière d'un rang auquel elle ne se fait point, dont elle est toute empêtrée et toute ridicule !

Le Marquis de Saint-Bon

Au moins vous conviendrez, madame, que Mademoiselle Durval...

La Marquise de Saint-Bon

Oui, elle n'est pas mal ; mais cela se sentira toujours... Laissez-moi faire, je la formerai, je la formerai.

Le Marquis de Saint-Bon

Ah ! Ma mère, ne la formez pas, elle est si bien !

La Marquise de Saint-Bon

Paix ! Voici madame Durval.

Scène 12

Madame Durval, La Marquise de Saint-Bon, Le Marquis de Saint-Bon, Agathe

Madame Durval

Je viens de votre appartement, Madame ; je voulais m'informer moi-même comment vous aviez passé la nuit, et si rien ne vous manquait.

La Marquise de Saint-Bon

Je suis très sensible à vos attentions, Madame ; mais on a soin de me prévenir sur tout.

Madame Durval

Prenez-vous quelque chose le matin ?

La Marquise de Saint-Bon

J'ai demandé du chocolat. Il fait le plus beau temps du monde, j'ai déjà fait un tour de jardin, et j'ai prié qu'on m'apportât le chocolat dans ce salon au frais.

Au marquis.

Madame Durval

J'y prendrai avec vous mon café à la crème. Et vous, monsieur ?

Le Marquis de Saint-Bon

Moi, madame, il faut que je voie le ministre ; nous sommes à la porte de Versailles, j'y vais faire un tour, et je serai revenu pour le dîner.

Madame Durval

Il est de bonne heure ; déjeunez avec nous, monsieur le marquis : vous partirez ensuite.

Pendant ce dialogue, un officier a apporté du chocolat et du café qu'il sert ; Agathe est entrée et se tient auprès de sa maîtresse.

Le Marquis de Saint-Bon

Je prendrai donc un peu de chocolat.

Le marquis dit un mot à l'oreille de sa mère.

Madame Durval

Asseyons-nous.

La Marquise de Saint-Bon

Mademoiselle Durval ne déjeune-t-elle pas, Madame ?

Madame Durval

Agathe, que fait ma fille ?

Agathe

Elle est chez Monsieur.

Madame Durval

J'en suis fâchée, Madame ; mais elle est chez son père.

À Madame Durval.

La Marquise de Saint-Bon

Il faut vous en passer, mon fils. La tête lui en tourne au moins.

Madame Durval

Ma fille n'a rien d'assez extraordinaire...

Le Marquis de Saint-Bon

Ah ! Que dites-vous, madame ?

La Marquise de Saint-Bon

En effet, on n'est pas mieux que cela : c'est qu'elle est tout votre portrait, Madame.

Madame Durval

Vous me flattez, madame... Comment trouvez-vous le chocolat ?

La Marquise de Saint-Bon

Très bon : j'aimerais pourtant mieux le café ; mais il m'incommode.

Madame Durval

Si j'en crois mon docteur, il m'incommode aussi ; mais je ne laisse pas d'en prendre.

Le Marquis de Saint-Bon

Vous préférez votre plaisir à votre santé ?

Madame Durval

J'aurais de la peine à vous dire pourquoi j'en prends, c'est par habitude ; car, pour le plaisir, ce que je bois, ce que je mange m'est assez égal : je suis toujours sans appétit ; tout le monde est un peu comme cela : il n'y a guère que le peuple qui ait de l'appétit.

La Marquise de Saint-Bon

La sotte créature que c'est là !

Madame Durval

Que dites-vous, madame ?

La Marquise de Saint-Bon

Je dis que votre docteur devrait bien remédier à cela.

Madame Durval

Oh ! Il ne remédie à rien, mon docteur ; mais il m'amuse : il a la prétention des bons mots et le tic singulier d'en rire...

La Marquise de Saint-Bon

Souvent tout seul.

Madame Durval

Au demeurant, c'est bien la meilleure gazette...

Le Marquis de Saint-Bon

Un peu scandaleuse.

Scène 13

Le Marquis de Saint-Bon, Madame Durval, La Marquise de Saint-Bon, Mademoiselle Julie

Le Marquis de Saint-Bon

Ah ! Voilà Mademoiselle Durval.

Madame Durval

Elle sort de chez son père.

La Marquise de Saint-Bon

Amenez-nous-la, mon fils. Bon ! Il est déjà parti.

Le Marquis de Saint-Bon

Me trompé-je, mademoiselle ? Vous venez d'essuyer des pleurs ?

Mademoiselle Julie

Non, monsieur ; c'est que j'ai mal aux yeux.

La Marquise de Saint-Bon

En effet ils sont tout rouges.

Elle prend sa fille à part.

Madame Durval

Pardonnez, madame. Qu'y a-t-il donc, ma fille ?

Mademoiselle Julie

Je suis au désespoir... Ce monsieur Dutour... Mon père ne veut rien entendre... Il m'a traitée...

Julie regarde le marquis, lève les yeux au ciel, et s'en va.

Madame Durval

Cachez vos pleurs, rentrez ; allez, mon enfant, je lui parlerai.

Scène 14

La Marquise de Saint-Bon, Le Marquis de Saint-Bon

La Marquise de Saint-Bon

Elle nous quitte, Madame ?

Le Marquis de Saint-Bon

Qu'est-ce donc qui s'est passé, madame ? Aurais-je le malheur d'être cause ?...

La Marquise de Saint-Bon

Allez, mon fils, allez à Versailles, et revenez bientôt ; je vais causer avec Madame.

Le Marquis de Saint-Bon

Je ne pars pas tranquille.

Scène 15

La Marquise de Saint-Bon, Madame Durval

La Marquise de Saint-Bon

Je vous avoue, Madame, que ce que je vois me donne aussi à penser : est-ce que notre mariage ne serait pas une chose faite ?

Madame Durval

Vous ne doutez pas que je n'en fusse comblée de joie : l'honneur de vous appartenir, le plaisir de faire enrager ma soeur, mille autres raisons... Mais mon mari ne pense pas comme moi, et j'ai honte de vous dire que je ne suis pas tout à fait la maîtresse.

La Marquise de Saint-Bon

Pas tout à fait la maîtresse ! Une femme ! À Paris ! J'y croyais nos droits plus respectés.

Madame Durval

Il est vrai : mais Monsieur Durval est un homme qui n'est pas comme les autres.

La Marquise de Saint-Bon

Quelque étrange qu'il puisse être, madame, j'ai peine à croire que dans le cas présent il puisse y avoir des difficultés de sa part.

Madame Durval

Il n'y en devrait point avoir : mais, madame (je suis forcée de vous le dire), Monsieur Durval n'a point d'élévation dans l'âme, il ne respecte que l'argent ; et malheureusement monsieur votre fils n'est pas riche.

La Marquise de Saint-Bon

S'il l'était, madame, assurément notre amitié me ferait passer par-dessus certaines raisons ; mais ce n'est pas l'usage, et vous savez...

Madame Durval

Épargnez-moi ces raisons, Madame ; encore une fois les difficultés ne vendront pas de moi.

Scène 16

Agathe, La Marquise de Saint-Bon, Madame Durval, Docteur

Agathe

Monsieur le docteur.

Agathe écarte la table du déjeuner.

La Marquise de Saint-Bon

Je vous laisse, madame, et vais achever ma toilette.

Madame Durval

Vous venez à propos, docteur ; j'ai mal dormi, les yeux battus.

Docteur

Battus, madame ! Dites battants : ah, ah, ah !... Je ne les ai jamais vus si redoutables... Voyons votre pouls... Un peu vif... Je soupçonnerais que vous avez pris ce matin du café, si je ne vous l'avais pas défendu.

Madame Durval

Ne savez-vous pas, docteur, que les femmes aiment faire ce qu'on leur défend ?

Docteur

C'est-à-dire que j'ai deviné : ah, ah, ah !

La Marquise de Saint-Bon

J'admire votre pénétration.

Agathe

Monsieur le docteur devine ce qu'il voit.

Docteur

Oh ! Çà, promettez-moi de n'en plus prendre : c'est se mettre la chaux dans le sang... Mademoiselle, y en-a-t-il encore ?

Agathe

Oui monsieur.

Docteur

Donnez-m'en : je n'ai rien pris ce matin ; ah, ah, ah !

Agathe

En voilà : ah, ah, ah !

Madame Durval

Agathe !

Agathe sort.

Docteur

Elle est gaie, madame ; elle est gaie. Il n'y a pas de mal à cela : ah, ah, ah !

Madame Durval

Quelle nouvelle, docteur.

Docteur

Vous savez que Célimène est veuve ?

Madame Durval

Qui aurait cru que cette femme, toujours mourante enterrerait son mari ?

Docteur

Elle se porte à présent à merveille : un de mes confrères a fait cette grande cure.

Madame Durval

On disait qu'elle ne voyait plus de médecins.

Docteur

Oui ; mais le mari en voyait un qui, comme on dit a fait d'une pierre deux coups : le mari est mort, et la femme s'est bien portée : ah, ah, ah !

Madame Durval

N'y a-t-il point d'autres nouvelles ?

Docteur

Je ne sais ; j'ai entendu murmurer quelque chose sur Monsieur Dutour.

Madame Durval

On vous aura dit que Monsieur Durval veut lui faire épouser ma fille ; et sans doute que ce mariage-là paraît fort ridicule ?

Docteur

En effet, il, est question de mariage dans ma nouvelle ; mais ce n'est point avec Mademoiselle Durval : une aventure de nuit, une surprise, une Mademoiselle Lucile ; je ne puis trop vous dire ce que c'est : comme on m'expliquait la chose, on m'est venu dire qu'un malade pressait : j'ai couru ; j'ai trouvé qu'il avait pris son parti sans moi : ah, ah, ah !

Madame Durval

Cela est fâcheux.

Docteur

Oui ; j'ai perdu ma nouvelle. Voyons encore votre pouls... Toujours vif, très vif : ah, ah, ah !

Madame Durval

Si je me faisais saigner ?

Docteur

Oh ! Non, je ne vous le conseille pas ; la saignée vous est contraire.

Madame Durval

J'ai dans la tête qu'elle me ferait du bien. On ne sait que faire à la campagne : la Marquise part ce soir ; je n'aurai demain que des amis de mon mari, des espèces ; je me ferai saigner : n'est-il pas vrai, mon docteur ?

Docteur

Une petite saignée donc : ah, ah, ah !

Madame Durval

Je compte aussi reprendre mes pilules : ne me le conseillez-vous pas ?

Docteur

Gardez-vous-en bien, je vous le défends.

Madame Durval

Ah ! Ah ! Cher docteur, vous voulez donc que je ne mange, ni ne dorme ?

Docteur

Allons, allons, mais rien qu'une ou deux : vous faites de moi tout ce que vous voulez : ah, ah, ah !

Madame Durval

Ne passez-vous pas un moment chez mon mari ?

Docteur

Serait-il incommodé ?

Madame Durval

Oh ! Jamais. Quelque indigestion par-ci, par-là ; mais c'est que vous lui parlerez de Monsieur Dutour, et que, sans faire semblant de rien, vous lui en ferez un portrait...

Docteur

Je ne le connais pas.

Madame Durval

Qu'importe ? Je le connais, moi, et je vous suis caution de tout le mal que vous en direz.

Docteur

Ah, ah, ah ! Allons, allons.

Scène 17

Madame Durval

Madame Durval

Il est délicieux, mon docteur ; point entêté, surtout, c'est ce que j'en aime ; un peu médisant avec cela : oh ! C'est un homme divin !... Bon, Ne me voilà pas mal ; la comtesse !

Scène 18

Comtesse, Madame Durval

Comtesse

Ma soeur, je viens prendre congé de vous. Il n'y a pas moyen de demeurer avec votre mari : c'est un homme qui n'aime que les gens de sa sorte : je lui avais proposé, pour sa fille, un très grand mariage, le frère d'un homme titré : il m'a refusé, mais très durement.

Madame Durval

Celui que vous proposiez, ma soeur, est un homme perdu de dettes, un joueur...

Comtesse

Qui vous dit que non ? Sans cela, mademoiselle Durval serait-elle un parti pour lui ?

Madame Durval

On dit qu'il a eu d'indignes procédés avec des femmes...

Comtesse

Des femmes... de la ville.

Madame Durval

Je vous admire, ma soeur ; des femmes de la ville valent bien...

Comtesse

Mon Dieu ! Mille pardons : vous me voyez confuse ; j'oubliais...

Madame Durval

Ce que vous avez été, ma soeur.

Comtesse

Oh ! J'ai tort, j'ai tort : je ne sais comment cela m'est échappé devant vous. Ah ! Çà, je ne puis m'arrêter : Monsieur le Comte m'attend à dîner à Paris chez le Duc son oncle, avec qui nous allons ce soir à Versailles, il y a quelque temps que nous n'y avons été, et il faut bien faire sa cour.

Madame Durval

C'est un grand assujettissement, ma soeur, une grande dépendance que celle de la Cour, et je vous plains bien de n'être pas en état de vous en passer.

Comtesse

Cette dépendance-là est honorable, et met à portée des grâces ; monsieur le comte soupe dans les cabinets, je fais la partie de ...

Madame Durval

Fort bien ; mais je reste chez soi où l'on fait la mienne. Il est vrai que tout le monde ne peut pas tenir une maison.

Comtesse

Tout le monde peut encore moins être admis à l'honneur...

Madame Durval

Ma soeur, c'est acheter bien cher cet honneur, que de rester les trois quarts de l'année dans un vieux château délabré pour avoir de quoi figurer quinze jours à la cour.

Comtesse

Mais pendant ces quinze jours, ma soeur, on voit meilleure compagnie que ceux qui n'y peuvent aller n'en voient toute leur vie.

Madame Durval

Laissons cela, ma soeur ; je veux vous montrer mes diamants, je les ai fait monter dans un goût nouveau, ils sont d'un éclat, d'une beauté...

Comtesse

Je les verrai une autre fois : je compte même vous les emprunter pour le bal paré qu'il doit y avoir : comme vous ne pouvez pas en être...

Madame Durval

Je voudrais que vous y puisiez joindre une robe comme celle que je me fais faire ; c'est l'étoffe la plus riche, la plus superbe ; mais cela serait trop cher... Je me suis aussi donné une voiture d'une élégance...

Comtesse

Je vous approuve fort, ma soeur. Quand on n'a pas le bonheur de porter un certain nom, il faut avoir de tout cela : avec de l'argent chacun peut se contenter ; car tout est si confondu !

Madame Durval

Pas si confondu. Il y a peu de gens qui puissent atteindre à de certaines choses, par exemple, je suis en marché d'un bijou unique : la princesse Amélie l'a trouvé trop cher ; mais j'en ai la fantaisie, et je la passerai.

Comtesse

Adieu, ma soeur, je vous quitte avec bien du regret. Quand on s'aime, comme nous faisons, il est cruel de se séparer... Mais vous pourriez me venir voir ; il y aura des fêtes, et je me ferais un plaisir de vous faire bien placer.

Elles s'embrassent, et la comtesse sort.

Madame Durval

Je suis bien chez moi, ma soeur ! Et puis je n'aime les fêtes que quand je les donne.

Scène 19

Madame Durval

Elle sonne.

Elle sonne encore, et se jette dans un fauteuil.

Madame Durval

Ouf ! Je n'en puis plus ; Me voilà ma migraine, au moins pour vingt-quatre heures. La sotte ! En l'embrassant, si je ne m'étais contrainte, je l'aurais... On ne vient point, et je suis dans un état.

Scène 20

Madame Durval, Agathe

Madame Durval

Où êtes-vous donc, mademoiselle ? Je me trouve mal, horriblement mal, et personne ne vient... Mon eau de Luce... On aurait le temps de mourir. Finirez-vous, mademoiselle ?

Agathe

Ah ! Je l'ai dans ma poche... Je suis si troublée de voir madame comme cela... Qu'est-ce donc qu'a madame ?

Madame Durval

Ce que j'ai ? N'as-tu pas vu sortir la comtesse ?

Agathe

Je viens de la voir partir dans le plus vilain équipage et avec les plus mauvais chevaux.

Madame Durval

Elle n'a pas le sou, et elle est d'une impertinence !

Agathe

Bon ! C'est qu'elle porte envie à madame. Qu'est-ce qu'un grand nom, quand on n'a pas de quoi le soutenir ?

Madame Durval

Je donnerais tout ce que j'ai pour être à sa place.

Agathe

Madame n'y pense pas. Qu'elle considère que la comtesse ne sera jamais riche comme elle ; et qui sait si Madame ne deviendra pas comtesse ? Madame est beaucoup plus jeune que monsieur, et s'il arrivait de certaines choses...

Madame Durval

Je ne souhaite pas qu'elles arrivent, ma pauvre Agathe, je ne le souhaite pas ; et, grâce au ciel, mon mari est d'une santé...

Agathe

Il me semble à moi, qu'elle se dérange beaucoup.

Madame Durval

Trouves-tu, ma chère enfant ?

Agathe

Mais oui, beaucoup.

Madame Durval

Tu m'alarmes... En vérité... Tu m'alarmes... À propos, Agathe, il y a longtemps que je ne t'ai rien donné, prends la robe que j'avais hier.

Agathe

Bien des grâces à Madame. Mais voici monsieur ; voyez comme il a le visage enflammé !

Madame Durval

Il paraît en colère. Mais je me sens d'une humeur... Tu vas voir.

Scène 21

Durval, Madame Durval

Durval

Madame, vous instruisez fort bien votre fille, vous lui donnez de jolis conseils !

Madame Durval

Je lui donne, Monsieur, ceux que je voudrais qu'on m'eût donnés lorsqu'il était question de me marier ; je tâche de lui épargner un repentir.

Durval

Oh ! Madame, le repentir est de l'essence des mariages. Le meilleur est celui où l'on se repend le moins ; mais ce n'est pas le nôtre, vous y mettez bon ordre.

Madame Durval

En effet, j'ai grand tort de vouloir que ma fille, avec le bien qu'elle aura, n'épouse pas un Monsieur Dutour, un petit homme tout bouffi de la morgue financière, qui n'estime et n'aime que l'argent !

Durval

Eh ! Que diable voulez-vous donc qu'on aime ?

Madame Durval

Madame Dutour ! Le beau nom, oh ! Je vous réponds qui si j'avais eu la dixième partie du bien qu'aura ma fille, je n'aurais jamais été Madame Durval.

Durval

Madame !

Madame Durval

Ce mariage-là n'est pas fait ; et puis le docteur m'a dit des choses de monsieur Dutour !

Durval

Quoi ? Que vous a-t-il dit ?

Madame Durval

Oh ! Des choses... Je ne puis pas bien vous dire ce que c'était, il ne le savait pas trop lui-même... Mais...

Il le contrefait.

Durval

Voilà qui est clair, madame ; et puis c'est une grande autorité que votre docteur. Ah, ah, ah ! Si j'avais voulu l'écouter...

Madame Durval

Ce qu'il y a de très clair que quand ce ne serait que pour rabattre les grands airs de ma soeur la Comtesse, je veux que ma fille...

Durval

Eh ! Moquez-vous de ces airs, madame : vous êtes en état d'acheter trente comtés comme le sien.

Madame Durval

En serais-je plus grande dame ? Elle va à la cour, elle sera de toutes les fêtes.

Durval

Et, pour y paraître d'une façon à peine convenable, il faudra qu'elle se prive du nécessaire. Savez-vous ce que vous désirez, madame, l'indigence et la servitude ; mais extravaguez si vous voulez, perdez-vous dans des désirs insensés, enviez ceux qui vous envient : moi, qui sait qu'on est tout quand on est riche, je n'envie personne.

Madame Durval

Tout cela est bel et bon, monsieur ; mais, si ma fille n'épouse le marquis, ma résolution est prise, je me sépare de vous.

Durval

Mais, vraiment ! Madame, voilà une menace terrible !

Scène 22

Durval, Mademoiselle Julie

Durval

Ah ! Vous voilà, mademoiselle ; avez-vous fait vos réflexions ? Êtes-vous enfin disposée à m'obéir ?

Mademoiselle Julie

Mon père, vous aimez votre fille, vous ne voulez pas son malheur, vous ne pouvez pas le vouloir ; et vous le feriez infailliblement en me donnant un époux que je ne pourrais aimer.

Durval

Vous êtes une enfant, que parlez-vous d'aimer ! Demandez à Madame si c'est pour cela qu'on se marie ? Levez-vous.

Mademoiselle Julie

Mon père !

Durval

Levez-vous, vous dis-je, et finissez une scène... Mais que veut mon frère avec cet air empressé ?

Scène 23

Monsieur de Surmon, Durval, Madame Durval, Mademoiselle Julie

Monsieur de Surmon

Eh bien ! Mon frère, une autre fois prendrez-vous de mes almanachs ?

Durval

Que voulez-vous dire avec vos almanachs ?

Monsieur de Surmon

Attendrez-vous encore, pour y croire, que j'aie fait une fortune comme la vôtre ? J'avais pourtant raison, et Monsieur Dutour...

Durval

Eh bien, Monsieur Dutour...

Monsieur de Surmon

Quoi ! Ignorez-vous son aventure ?

Durval

Quelque histoire ridicule, sans doute ?

Madame Durval

Il faut savoir ce que c'est.

Monsieur de Surmon

Rien qu'une bagatelle : c'est que Monsieur Dutour, depuis trois mois, est marié en secret avec Mademoiselle Lucile.

Madame Durval

Marié !

Mademoiselle Julie

Plût au ciel !

Durval

Plaisantez-vous, mon frère ?

Monsieur de Surmon

Point du tout : les parents de la demoiselle l'ont surpris avec elle hier au soir ; et, comme on lui a proposé une façon de sortir qui n'était pas de son goût, il a déclaré le mariage.

Madame Durval

Ce sera là ce qu'on avait dit au docteur.

Durval

Mon frère, pouvez-vous donner dans un pareil conte ? Monsieur Dutour qui doit épouser ma fille, et à qui je cède pour cela ma place...

Monsieur de Surmon

Ajoutez que, pour en obtenir l'agrément, vous lui avez prêté le plus honnêtement du monde les cent mille francs qu'il a fallu donner : aussi dit-on que, sans la circonstance qui l'y a forcé, son dessein était de ne découvrir son mariage qu'après s'être bien mis en possession de votre place.

Durval

Et moi, je n'en crois rien : on aime à répandre de mauvais bruits sur les gens riches. Le public, qui leur porte envie, est disposé à tout croire sur leur compte. M'emprunter mon argent pour se faire donner ma place, cela suppose plus de projet et plus d'esprit que je n'en connais à monsieur Dutour.

Monsieur de Surmon

Appelez-vous cela de l'esprit, mon frère ?

Durval

Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il épousé Lucile qu'on sait d'humeur à ne pas désespérer les gens ?

Monsieur de Surmon

Pourquoi, mon frère ? Parce que, quoi que vous en pensiez, les sots ne se contentent pas de dire des sottises, et que très souvent ils en font.

Scène 24

La Marquise de Saint-Bon, Durval, Monsieur de Surmon, Le Marquis de Saint-Bon, Madame Durval, Mademoiselle Julie

La Marquise de Saint-Bon

Voici mon fils qui revient de Versailles, monsieur, et qui m'apprends des choses...

Durval

L'aventure de Monsieur Dutour ?

Monsieur de Surmon

Mon frère ne la veut pas croire.

Le Marquis de Saint-Bon

Elle est pourtant très publique, Monsieur ; on n'en saurait douter, et le ministre en est instruit.

Durval

Je demeure pétrifié.

Le Marquis de Saint-Bon

Je l'ai trouvé indigné du procédé de Monsieur Dutour ; et voici une lettre de sa propre main, où vous verrez que, sans égard à la promesse surprise par M onsieur Dutour, on vous rend la place dont vous vous étiez démis en sa faveur.

À la Marquise.

Il lit la lettre tout bas.

Durval

Ah ! Monsieur... Madame, vous permettez...

Le Marquis de Saint-Bon

Je sais que le ministre vous marque en même temps tout l'intérêt qu'il prend à moi, et le désir qu'il aurait de vous voir consentir à mon bonheur ; mais je vous déclare que je ne veux point me prévaloir de sa recommandation, que vous pouvez librement disposer de mademoiselle Duval, que votre place vous est rendue sans condition, et qu'elle vous sera conservée dans tous les cas.

Il a l'air de rêver en regardant la lettre.

Durval

Hum, hum !

Madame Durval

À quoi pensez-vous donc, monsieur Durval ?

Bas à l'oreille.

Monsieur de Surmon

Mon frère, vous voyez le procédé de monsieur le marquis, et je ne doute pas que, dans cette occasion, vous ne fassiez ce que l'honneur exige... Et votre intérêt.

Mademoiselle Julie

Je tremble.

Le Marquis de Saint-Bon

Monsieur, je devine à peu près ce qui se passe en vous ; mais encore une fois, agissez librement et sans crainte : je vous engage ma parole, que, quelque parti que vous preniez...

À Julie.

Durval

Monsieur, il est pris : je vous avoue que mon dessein n'était pas de donner ma fille à un homme de qualité : les exemples me faisaient peur, votre procédé généreux me rassure. Il faut m'en rendre digne, et mériter les bontés du ministre... Avancez, Mademoiselle, je vous ordonne de regarder désormais monsieur le marquis comme celui qui doit être votre époux.

Mademoiselle Julie

Ah, mon père !

À Durval.

Le Marquis de Saint-Bon

Belle Julie... Quel que soit le motif qui vous détermine, monsieur, je n'aurai pas le courage de pousser la générosité plus loin. J'accepte avec transport la grâce que vous voulez bien me faire ; Mais soyez sûr que vous n'aurez jamais lieu de vous en repentir, et que vous trouverez en moi tous les sentiments que peut attendre un père du fils le plus tendre et le plus respectueux.

Monsieur de Surmon

Mon frère, vous voyez que j'avais raison de vous dire qu'on n'en vaut pas toujours mieux pour être un sot. Croyez-moi, pour être honnête, il faut être éclairé ; quoique, pour être éclairé, on ne soit pas toujours honnête.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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