L'Arbre de Noël
Scène 1
Un Sapin, Un Poète
Un Sapin
Ma foi, sans me montrer trop orgueilleux, il m'est permis, je crois, de proclamer que je suis un bel arbre de Noël !
Un Poète
Certes. Tu pyramides du parquet au plafond. Tes branches ploient de jouets, de bonbons, de cadeaux, et sont hérissées de cierges multicolores. Tu es splendide !
Un Sapin
N'est-ce pas ? J'ai l'air de porter des fruits en papillotes et des fleurs de lumière, moi, un simple sapin.
Un Poète
Tu en portes réellement, et tu n'es plus un simple sapin.
Un Sapin
En effet, je suis l'arbre de Noël.
Un Poète
Et tu en es fier.
Un Sapin
Dame ! Il y a de quoi. Songe donc à la superbe destinée qui m'attend, et combien est misérable, auprès d'elle, le sort de tous mes humbles frères restés obscurs dans les bois !
Un Poète
Le fait est que tu dois t'estimer d'une essence supérieure à la leur.
Un Sapin
N'ai-je pas raison ? Ne suis-je pas au-dessus d'eux, comme tu es toi-même au-dessus des autres hommes, toi qui portes aussi des fruits et des fleurs, toi qui t'épanouis ainsi que moi dans les clartés et dans la gloire ?
Un Poète
Voilà qui n'est pas mal raisonné, vraiment, pour un arbre ; et ce n'est pas moi qui te donnerai un démenti.
Un Sapin
À la bonne heure ! Mais, dis-moi, puisque nos existences sont si pareilles, peut-être sauras-tu me renseigner sur le cours de la mienne. Je n'en suis encore qu'au commencement, et je voudrais bien apprendre la suite.
Un Poète
À quoi bon ? Ne préfères-tu pas en avoir la surprise ?
Un Sapin
Non, j'aimerais mieux connaître d'avance tout ce qui doit m'advenir, afin de m'y préparer et de n'en pas paraître plus étonné qu'il ne faut.
Un Poète
Soit, si tu y tiens. Sache donc que, d'abord, les enfants vont être introduits en ta présence et pousser devant toi des cris de joie et d'admiration.
Un Sapin
Sincères, bien entendu.
Un Poète
Absolument sincères. Aussi sincères que les éloges dont on a salué mes débuts. Plus sincères même !
Un Sapin
Sans aucune réserve ?
Un Poète
Oh ! Si. Il y aura quelques réserves.
Un Sapin
Lesquelles, donc ?
Un Poète
Eh bien ! Certains d'entre les enfants, qui ont déjà vu d'autres arbres de Noël, te compareront à ceux d'antan, et trouveront qu'ils étaient plus beaux.
Un Sapin
C'est qu'ils n'auront pas de goût.
Un Poète
Je suis tout à fait de ton avis.
Un Sapin
A-t-on vu, ces polissons !
Un Poète
Que veux-tu ? C'est la critique. Il faut en passer par là. Les plus beaux arbres de Noël ne peuvent contenter tout le monde.
Un Sapin
Mais, au moins, ces détracteurs seront en nombre infime, j'espère, et n'empêcheront pas les autres de me rendre un juste hommage ?
Un Poète
Oh ! Sois tranquille ! Eux-mêmes, malgré leurs airs dégoûtés, ils prendront part à tes jouets, à tes bonbons, à tes cadeaux, et ils ne seront pas les derniers à dépouiller l'arbre.
Un Sapin
Comment ! On me dépouillera ?
Un Poète
Les arbres de Noël sont faits pour être dépouillés.
Un Sapin
On me prendra ces belles choses dont je suis chargé, dont je suis fleuri ?
Un Poète
On te les prendra. On mettra tes cadeaux dans les poches. On s'amusera de tes jouets . On mangera tes bonbons.
Un Sapin
Mais, est-ce qu'on t'inflige, à toi, un traitement pareil ?
Un Poète
Bien sûr. Les images que j'invente, on les vulgarise. Les histoires que je conte, on en pleure ou l'on en rit, et ainsi l'on s'en amuse. Le meilleur de mon coeur et de mon cerveau, que je mets dans mes oeuvres, on en fait pâture.
Un Sapin
Mais c'est affreux .
Un Poète
Que dis-tu là ? C'est exquis, au contraire. C'est notre grandeur et notre noblesse, d'être ainsi féconds en fleurs et en fruits pour les autres qui sont stériles. C'est à cause de cela, c'est parce qu'ils sont réjouis, distraits, élevés, parés, nourris, à nos dépens, c'est uniquement à cause de cela que nous avons le droit de nous dire au-dessus d'eux.
Un Sapin
Tu as raison, mon frère.
Un Poète
Et notre joie n'est pas une joie d'orgueil, seulement ; elle est aussi, mon frère, une joie de charité.
Un Sapin
Oui, oui, je comprends .
Un Poète
Tu verras ces enfants, tout à l'heure, de quelle extase luiront leurs yeux, de quelle fièvre trembleront leurs mains, de quelles délices déborderont leurs coeurs, quand ils arracheront de tes branches tous tes trésors .
Un Sapin
Ah ! Qu'ils viennent, qu'ils viennent vite, et qu'ils me pillent ! Comme je serai heureux de leur bonheur ! Tout, qu'ils prennent tout ! Et que n'ai-je à leur donner plus encore ! Je ne regretterai rien, je te le jure, ni ces jolies poupées souriantes, ni ces trompettes, ni ces mirlitons, ni ces boîtes de soldats, ni ces bergeries, ni ces dragées et ces chocolats, rien, rien de toutes ces belles et bonnes choses qui leur feront tant de plaisir. Qu'importe, pourvu qu'il me reste la gloire de mes petits cierges multicolores, par qui je ressemble à l'arbre même du monde, girandolé d'étoiles !
Un Poète
Hélas ! Ils ne dureront pas seulement jusqu'à la fin de la fête, tes petits cierges en constellations.
Un Sapin
Est-il possible ?
Un Poète
Vois comme ils brûlent vite. Avant une heure, ils seront tous éteints.
Un Sapin
Et alors ?
Un Poète
Alors... Mais pourquoi cette curiosité ? Ne cherche pas à en savoir davantage ; cela t'attristerait.
Un Sapin
Si, si, parle. Je veux tout savoir. Tu m'as dit notre grandeur, notre noblesse. La conscience que j'en ai me rend fort contre quoi que ce soit qui puisse m'arriver ensuite. Dis, mon frère, une fois les petits cierges éteints, une fois la fête finie, que m'adviendra-t-il ?
Un Poète
Ce qui advient au poète quand les cierges de son imagination sont éteints, eux aussi, quand elle est terminée, la fête qu'il donnait aux hommes.
Un Sapin
Mais quoi, enfin, quoi ?
Un Poète
Demain, pauvre arbre de Noël, tu ne seras plus qu'une bourrée de branchage inutile ; dans quelques jours, un fagot de bois mort.
Un Sapin
Et... et après ?
Un Poète
Après, mon frère ? Ah ! Ne le devines-tu pas ? On te jettera au feu, et tu deviendras une pelletée de cendres et une écharpe de fumée.
Un Sapin
Moi, moi ! Je deviendrai cela ! Moi, l'arbre de Noël ! Hélas ! Hélas ! ...
Un Poète
Mais, quand même, tu l'auras été, l'arbre de Noël.
Un Sapin
C'est vrai. Merci de cette pensée consolante , mon frère ! Et une autre chose encore me console : c'est de me dire que ces enfants, heureux par moi, garderont mon souvenir, et que leur reconnaissance...
Un Poète
Tu as voulu tout savoir, mon frère. Souffre donc que je t'instruise de tout. Ces enfants, heureux par toi, ne garderont pas ton souvenir, et te paieront de la plus noire ingratitude.
Un Sapin
Oh ! Non, cela, je ne peux pas le croire .
Un Poète
C'est la triste vérité, cependant. Vienne l'an prochain, et ils ne penseront qu'au nouvel arbre de Noël. À moins que quelques-uns, pour dénigrer celui-ci, ne se rappellent...
Un Sapin
Oui, je sais, les critiques... Horreur !
Un Poète
Tu le vois, mon frère, notre sort a ses splendeurs et ses ténèbres ; et peut-être, à présent que tu en connais les suprêmes amertumes, peut-être préférerais-tu la destinée de tes humbles frères restés obscurs dans les bois ?
Un Sapin
Écoute ! Quel est ce bruit ?
Un Poète
C'est l'heure qui a sonné, et c'est la bande des enfants qui accourt en battant des mains.
Un Sapin
Tous mes cierges flambent-ils ?
Un Poète
Oui.
Un Sapin
Ai-je tous mes cadeaux à offrir ?
Un Poète
Oui.
Un Sapin
Ah ! Comme les enfants vont être heureux, et comme il est doux d'être l'arbre de Noël ! Oui.