Acte I
Scène 1
Suzanne Seule
Elle s'assied avec abandon.
Avec mystère.
Elle regarde les fleurs.
Elle soupire.
Elle attache le bouquet.
tenant des fleurs obscures dont elle fait un bouquet
Suzanne Seule
Que Madame s'éveille et sonne, mon triste ouvrage est achevé. À peine il est neuf heures, et je me sens déjà d'une fatigue... Son dernier ordre, en la couchant, m'a gâté ma nuit toute entière. « Demain, Suzanne, au point du jour, fais apporter beaucoup de fleurs, et garnis en mes cabinets. Au portier ; que de la journée il n'entre personne pour moi. Tu me formeras un bouquet de fleurs noires et rouge foncé ; un seul billet blanc au milieu. » Le voilà. Pauvre Maîtresse ! Elle pleurait ! Pour qui ce mélange d'apprêts ? Eeeh ! Si nous étions en Espagne, ce serait aujourd'hui la fête de son fils Léon. Et d'un autre homme qui n'est plus ! Les couleurs du sang et du deuil ! Ce coeur blessé ne guérira jamais. Attachons-le d'un crêpe noir, puisque c'est-là sa triste fantaisie.
Scène 2
Suzanne, Figaro
Cette scène doit marcher très chaudement.
Suzanne
Entre donc, Figaro ! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez ta femme !
Figaro
Peut-on vous parler librement ?
Suzanne
Oui, si la porte reste ouverte.
Figaro
Eh ! Pourquoi cette précaution ?
Suzanne
C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment à l'autre.
Figaro
Honoré Tartuffe Bégearss ?
Suzanne
Et c'est un rendez-vous donné. Ne t'accoutumes donc pas à charger son nom d'épithètes : cela peut se redire et nuire à tes projets.
Figaro
Il s'appelle Honoré !
Suzanne
Mais non pas Tartuffe.
Figaro
Morbleu !
Suzanne
Tu as le ton bien soucieux !
Elle se lève.
Figaro
Furieux. Est-ce là notre convention ? M'aidez-vous franchement, Suzanne, à prévenir un grand désordre ? Serais-tu dupe encore de ce très méchant homme ?
Suzanne
Non mais je crois qu'il se méfie de moi ; il ne me dit plus rien. J'ai peur, en vérité, qu'il ne nous croie raccommodés.
Figaro
Feignons toujours d'être brouillés.
Suzanne
Mais, qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur ?
Il faut bien lui donner son nom, puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle Monseigneur.
Figaro
Recordons-nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes à Paris, et que Monsieur Almaviva...
Suzanne
C'est beau ! Et Madame sort sans livrée ! Nous avons l'air de tout le monde !
Figaro
Aimeriez-vous mieux n'avoir l'air de personne ? Depuis, dis-je, qu'il a perdu, par une querelle de jeu, son libertin de fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous ; comme l'humeur d'Almaviva est devenue sombre et terrible...
Suzanne
Tu n'es pas mal bourru non plus !
Figaro
Comme son autre fils paraît lui devenir odieux...
Suzanne
Que trop !
Figaro
Comme sa femme est malheureuse...
Suzanne
C'est un grand crime qu'il commet.
Figaro
Comme il redouble de tendresse pour sa pupille Florestine ; comme il fait surtout des efforts pour dénaturer sa fortune....
Suzanne
Sais-tu, mon pauvre Figaro, que tu commences à radoter ? Si je sais tout cela, qu'est-il besoin de me le dire ?
Figaro
Encore faut-il bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend. N'est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais, le fléau de cette famille, après avoir chiffré comme secrétaire, quelques ambassades auprès d'Almaviva, s'est emparé de leurs secrets à tous ; que ce profond machinateur a su les entraîner de l'indolente Espagne en ce pays, remué de fond en comble, espérant y mieux profiter de la désunion où ils vivent, pour séparer le mari de la femme, épouser la jeune pupille, et envahir les biens d'une maison qui se délabre ?
Suzanne
Enfin, moi ! Que puis-je à cela ?
Figaro
Ne jamais le perdre de vue ; me mettre au cours de ses démarches.
Suzanne
Mais, je te rends tout ce qu'il dit.
Figaro
Oh ! Ce qu'il dit n'est que ce qu'il veut dire : mais, saisir en parlant les mots qui lui échappent, le moindre geste, un mouvement ; c'est-là qu'est le secret de l'âme. Il se trame ici quelque horreur : il faut qu'il s'en croie assuré ; car je lui trouve un air plus faux, plus perfide et plus fat ; cet air des sots de ce pays, triomphant avant le succès ! Ne peux-tu être aussi perfide que lui ? L'amadouer, le bercer d'espoir ? Quoi qu'il demande, ne le pas refuser ?
Suzanne
C'est beaucoup !
Figaro
Tout est bien, et tout marche au but, si j'en suis promptement instruit.
Suzanne
Et si j'en instruis ma maîtresse ?
Figaro
Il n'est pas temps encore ; ils sont tous subjugués par lui. On ne te croirait pas ; tu nous perdrais sans les sauver. Suis-le partout, comme son ombre... Et moi je l'épie au-dehors...
Elle pose le bouquet sur la table.
Suzanne
Mon ami, je t'ai dit qu'il se défie de moi ; et s'il nous surprenait ensemble... Le voilà qui descend.... Ferme !... Ayons l'air de quereller bien fort.
Figaro
Moi, je ne le veux pas. Que je t'y prenne une autre fois !...
Suzanne
Certes !... Oui, je te crains beaucoup !
Figaro
Ah ! Tu me crains ! Tiens, insolente.
Suzanne
Des coups à moi ! Chez ma maîtresse !
Scène 3
Bégearss, Figaro, Suzanne
Bégearss
Eh ! Mais quel bruit ! Depuis une heure j'entends disputer de chez moi.
Figaro
Depuis une heure.
Bégearss
Je sors ; je trouve une femme éplorée...
Suzanne
Le malheureux lève la main sur moi !
Bégearss
Ah l'horreur ! Monsieur Figaro ! Un galant homme a-t-il jamais frappé une personne de l'autre sexe ?
Figaro
Eh morbleu ! Monsieur, laissez nous ! Je ne suis point un galant homme ; et cette femme n'est point une personne de l'autre sexe : elle est ma femme ; une insolente qui se mêle dans des intrigues, et qui croit pouvoir me braver, parce qu'elle a ici des gens qui la soutiennent. Oh ! J'entends la morigéner....,
Bégearss
Est-on brutal à cet excès ?
Figaro
Monsieur, si je prends un arbitre de mes procédés envers elle, ce sera moins vous que tout autre ; et vous savez trop bien pourquoi !
Bégearss
Vous me manquez, Monsieur ! Je vais m'en plaindre à votre maître.
Il sort.
Figaro
Vous manquer ! Moi ! C'est impossible.
Scène 4
Bégearss, Suzanne
Bégearss
Mon enfant, je n'en reviens point ! Quel est donc le sujet de son emportement ?
Suzanne
Il m'est venu chercher querelle ; il m'a dit cent horreurs de vous. Il me défendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J'ai pris votre parti ; la dispute s'est échauffée ; elle a fini par un soufflet... Voilà le premier de sa vie : mais moi, je veux me séparer. Vous l'avez vu....
Bégearss
Laissons cela. Quelque léger nuage altérait ma confiance en toi ; mais ce débat l'a dissipé.
Suzanne
Sont-ce là vos consolations ?
Suzanne y va voir.
Il dit à part.
Bégearss
Vas ! C'est moi qui t'en vengerai. Il est bien temps que je m'acquitte envers toi, ma pauvre Suzanne ! Pour commencer, apprends un grand secret... Mais, sommes-nous bien sûrs que la porte est fermée ? Ah ! Si je puis avoir seulement trois minutes l'écrin au double fond que j'ai fait faire à sa maîtresse, où sont ces importantes lettres...
Suzanne
Eh bien ce grand secret ?
Bégearss
Sers ton ami ; ton sort devient superbe. J'épouse Florestine ; c'est un point arrêté : son père le veut absolument.
Suzanne
Qui, son père ?
D'un ton sérieux.
Bégearss
Eh, d'où sors-tu donc ? Règle certaine, mon enfant : lorsque telle orpheline arrive chez quelqu'un, comme pupille, ou bien comme filleule, elle est toujours la fille du mari. Bref, je puis l'épouser... si tu me la rends favorable.
Suzanne
Oh ! Mais Léon en est très amoureux !
Bégearss
Leur fils... Je l'en détacherai.
Suzanne
Ha ! Elle aussi, elle est fort éprise !
Bégearss
De lui ?
Suzanne
Oui.
Bégearss
Je l'en guérirai.
Suzanne
Ha ! Ha ! Madame, qui le sait, donne les mains à leur union !
Bégearss
Nous la ferons changer d'avis.
Suzanne
Aussi ! Mais Figaro si je le vois bien, est le confident du jeune homme.
Bégearss
C'est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d'en être délivrée ?
Suzanne
S'il ne lui arrive aucun mal.
Bégearss
Fi donc ! La seule idée flétrit l'austère probité. Mieux instruits sur leurs intérêts, ce sont eux-mêmes qui changeront d'avis.
Suzanne
Si vous faites cela, Monsieur....
L'air caressant.
Bégearss
Je le ferai. Tu sens que l'amour n'est pour rien dans un pareil arrangement. Je n'ai jamais vraiment aimé que toi.
Suzanne
Ah ! Si Madame avait voulu...
Bégearss
Je l'aurais consolée, sans doute ; mais elle a dédaigné mes voeux... Suivant le plan d'Almaviva, sa femme va au couvent.
Suzanne
Je ne me prête à rien contre elle.
Bégearss
Que diable ! Il la sert dans ses goûts. Je t'entends toujours dire : Ah ! C'est un ange sur la terre !
Suzanne
Eh bien ! Faut-il la tourmenter ?
Bégearss
Non, mais du moins la rapprocher de ce ciel, la patrie des anges, dont elle est un moment tombée... Et puisque dans ces nouvelles et merveilleuses lois le divorce s'est établi...
Suzanne
Il divorcerait !
Bégearss
S'il peut.
Suzanne
Ah les scélérats d'hommes ! Quand on les étranglerait tous !...
Bégearss
J'aime à croire que tu m'en exceptes ?
Suzanne
Ma foi, pas trop.
Il lui prend la main.
Bégearss
J'adore ta franche colère : elle met à jour ton bon coeur. Quant au jeune amoureux, il le destine à voyager... longtemps. Le Figaro, homme expérimenté, sera son discret conducteur. Et voici ce qui nous concerne : Almaviva, Florestine et moi, habiterons le même hôtel ; et la chère Suzanne, à nous, chargée de toute la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticité, aura la grande main surtout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal contradicteur : des jours filés d'or et de soie, et la vie la plus fortunée !...
Suzanne
À vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprès de Florestine ?
Vivement.
Suzanne, l'examine. Bégearss se reprend.
Froidement.
Bégearss
À dire vrai, j'ai compté sur tes soins. Tu fus toujours une excellente femme ! J'ai tout le reste dans ma main ; ce point seul est entre les tiennes. Par exemple, aujourd'hui, tu peux nous rendre un signalé service... Je dis un signalé, par l'importance qu'il y met : car, ma foi, c'est bien peu de chose. Almaviva aurait la fantaisie... de donner à sa fille, en signant le contrat, une parure absolument semblable aux diamants de la Comtesse. Il ne voudrait pas qu'on le sût.
Suzanne
Ha ! Ha !....
Bégearss
Ce n'est pas trop mal vu : de beaux diamants terminent bien des choses ! Peut-être il va te demander d'apporter l'écrin de sa femme, pour en confronter les dessins avec ceux de son joaillier. Tiens, vois-tu ! Le voici qui vient.
Scène 5
Almaviva, Bégearss, Suzanne
Almaviva
Monsieur Bégearss, je vous cherchais.
Bégearss
Avant d'entrer chez vous, Monsieur, je venais prévenir Suzanne que vous avez dessein de lui demander cet écrin....
Suzanne
Au moins, Monseigneur, vous sentez....
Almaviva
Eh ! Laisse-là ton Monseigneur. N'ai je pas ordonné, en passant dans ce pays-ci...
Suzanne
Il semble que cela nous amoindrit.
Almaviva
C'est que tu t'entends mieux en vanité qu'en vraie fierté.
Suzanne
Eh bien ! Monsieur, du moins vous me donnez votre parole...
Almaviva
Depuis quand suis je méconnu ?
À part.
Suzanne
Je vais donc vous l'aller chercher. Dame ! Figaro m'a dit de ne rien refuser...
Scène 6
Almaviva, Bégearss
Almaviva
J'ai tranché sur le point qui paraissait l'inquiéter.
Bégearss
Il en est un, Monsieur, qui m'inquiète beaucoup plus. Je vous trouve un air accablé.
Almaviva
Te le dirai-je, ami ? La perte de mon fils me semblait le plus grand malheur. Un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure et rend ma vie insupportable.
Bégearss
Si vous ne m'aviez pas interdit de vous contrarier là-dessus, je vous dirais que votre second fils...
Almaviva
Mon second fils ! Je n'en ai point.
Bégearss
Calmez-vous, Monsieur : raisonnons. La perte d'un enfant chéri peut vous rendre injuste envers l'autre, envers votre épouse, envers vous. Est-ce donc sur des conjectures qu'il faut juger de pareils faits ?
Almaviva
Des conjectures ! Ah, j'en suis trop certain ! Mon grand chagrin est de manquer de preuves. Tant que mon pauvre fils vécut, j'y mettais fort peu d'importance : héritier de mon nom, de mes places, de ma fortune.... que me faisait cet autre individu ? Mon froid dédain, un nom de terre, une pension, m'auraient vengé de sa mère et de lui. Mais conçois-tu mon désespoir, en perdant un fils adoré, devoir un étranger succéder à ce rang, à ces titres ; et pour irriter ma douleur, venir tous les jours me donner le nom odieux de son père ?
Bégearss
Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant à vous apaiser. Mais la vertu de votre épouse....
Almaviva
Ah ! Ce n'est qu'un crime de plus. Couvrir d'une vie exemplaire, un affront tel que celui-là ! Commander vingt ans par ses moeurs, et la piété la plus sévère, l'estime et le respect du monde, et verser sur moi seul, par cette conduite affectée, tous les torts qu'entraîne après soi ma prétendue bizarrerie ! Ma haine pour eux s'en augmente.
Bégearss
Que vouliez donc qu'elle fit, même en la supposant coupable ? Est-il au monde quelque faute qu'un repentir de vingt années ne doive effacer à la fin ? Fûtes-vous sans reproche, vous-même ? Et cette jeune Florestine, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus près...
Almaviva
Qu'elle assure donc ma vengeance ! Je dénaturerai mes biens, et lui ferai tout passer. Déjà trois millions d'or, arrivés de la Vera Cruz, vont lui servir de dot ; et c'est toi que je les donne. Aides-moi seulement à jeter sur ce don un voile impénétrable. En acceptant mon porte-feuille, et te présentant comme époux, suppose un héritage, un legs de quelque parent éloigné...
Bégearss
Voyez que, pour vous obéir, je me suis déjà mis en deuil.
Almaviva
Quand j'aurai l'agrément de ma Cour, pour l'échange entamé de toutes mes terres d'Espagne, contre des biens dans ce pays, je trouverai moyen de vous en assurer la possession à tous deux.
Bégearss
Et moi, je n'en veux point. Croyez-vous que sur des soupçons... Peut-être encore très peu fondés, j'irai me rendre le complice de la spoliation entière de l'héritier de votre nom, d'un jeune homme plein de mérite ? Car il faut avouer qu'il en a...
Almaviva
Plus que mon fils, voulez vous dire ? Chacun le pense comme vous ; cela m'irrite contre lui.
Bégearss
Si votre pupille m'accepte, et si, sur vos grands biens, vous prélevez, pour la doter, ces trois millions d'or du Mexique, je ne supporte point l'idée d'en devenir propriétaire, et ne les recevrai qu'autant que le contrat en contiendra la donation, que mon amour sera censé lui faire.
Almaviva
Loyal et franc ami ! Quel époux je donne à ma fille !....
Scène 7
Suzanne, Almaviva
Suzanne
Monsieur, voilà le coffre aux diamants : ne le gardez pas trop longtemps ; que je puisse le remettre en place avant qu'il soit jour chez Madame.
Almaviva
Suzanne, en t'en allant, défends qu'on entre, à moins que je ne sonne.
Suzanne
Avertissons Figaro de ceci.
Scène 8
Bégearss, Almaviva
Bégearss
Quel est votre projet sur l'examen de cet écrin ?
Almaviva
Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront : écoute. Un certain Léon d'Astorga, qui fut jadis mon page, et que l'on nommait Chérubin....
Bégearss
Je l'ai connu : nous servions dans le régiment, dont je vous dois d'être major : mais il y a vingt ans qu'il n'est plus.
Il met la main à ses yeux.
Almaviva
C'est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus éprise de lui ; je l'éloignai d'Andalousie, par un emploi dans ma légion. Un an après la naissance du fils.... qu'un combat détesté m'enlève, lorsque je m'embarquai pour aller commander au Mexique : au lieu de rester à Madrid ou dans mon palais à Séville, ou d'habiter Aguas-Frescas, qui est un superbe séjour ; quelle retraite, ami, crois-tu que ma femme choisit ? Le vilain château d'Astorga, chef-lieu d'une méchante terre que j'avais achetée des parents de ce page. C'est-là qu'elle a voulu passer les trois années de mon absence ; qu'elle y a mis au monde. (après neuf ou dix mois, que sais-je ?) Ce misérable enfant qui porte les traits d'un perfide. Jadis, lorsque l'on m'avait peint pour le bracelet qu'elle porte, le peintre ayant trouvé ce page fort joli, désira d'en faire une étude : c'est un des beaux tableaux de mon cabinet....
Il baisse les yeux.
Bégearss
Oui... À telles enseignes que votre épouse...
Almaviva
Ne veut jamais le regarder. Eh bien ! Sur ce portrait j'ai fait faire celui-ci dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le même joaillier qui monta tous ses diamants ; je vais le substituer à la place du mien. Si elle en garde le silence, vous sentez que ma preuve est faite. Sous quelque forme qu'elle en parle, une explication sévère éclaircit ma honte à l'instant.
Bégearss
Si vous demandez mon avis, Monsieur, je blâme un tel projet.
Almaviva
Pourquoi ?
Bégearss
L'honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou malheureux, vous eût présenté certains faits, je vous excuserais de les approfondir. Mais tendre un piège ! Des surprises ! Eh ! Quel homme un peu délicat voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi ?
Almaviva
Il est trop tard pour reculer : le bracelet est fait ; le portrait du page est dedans.
Bégearss
Monsieur, au nom du véritable honneur !...
Il y substitue l'autre.
Almaviva
Ah ! Mon cher portrait, je te tiens ! J'aurai du moins la joie d'en orner le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter !...
Ils tirent chacun l'écrin de leur côté. Bégearss fait ouvrir adroitement le double fond, et dit avec colère :
Bégearss
Ah ! Voilà la boîte brisée !
Almaviva
Non, ce n'est qu'un secret que le débat a fait ouvrir Ce double fond renferme des papiers.
Bégearss
Je me flatte, Monsieur, que vous n'abuserez point....
Il arrache les papiers.
Almaviva
« Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains faits, me disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir. » Le hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil.
Il s'éloigne.
Almaviva, tient les papiers, et lit le premier qui se présente. Bégearss le regarde en-dessous, et s'applaudit secrètement.
Bégearss
Pour l'espoir de ma vie entière, je ne voudrais pas devenir complice d'un tel attentat ! Remettez ces papiers, Monsieur ; ou souffrez que je me retire.
Almaviva
Je n'en veux pas apprendre davantage ; renferme tous les autres, et moi je garde celui-ci,
Bégearss
Non, quel qu'il soit, vous avez trop d'honneur pour commettre une...
Almaviva
Une... Achevez ; tranchez le mot, je puis l'entendre.
Bégearss
Pardon, Monsieur, mon bienfaiteur, et n'imputez qu'à ma douleur l'indécence de mon reproche.
Il se jette sur un fauteuil.
Almaviva
Loin de t'en savoir mauvais gré, je t'en estime davantage. Ah ! Perfide Rosine ! Car, malgré mes légèretés, elle est la seule pour qui j'aie éprouvé... J'ai subjugué les autres femmes. Ah ! Je sens, à ma rage, combien cette indigne passion !... Je me déteste de l'aimer.
Bégearss
Au nom de Dieu, Monsieur, remettez ce fatal papier.
Scène 9
Almaviva, Figaro, Bégearss
Almaviva
Homme importun, que voulez-vous ?
Figaro
J'entre, parce qu'on a sonné.
Almaviva
J'ai sonné ? Valet curieux !...
Figaro
Interrogez le joaillier, qui l'a entendu comme moi.
Almaviva
Mon joaillier ! Que me veut-il ?
Figaro
Il dit qu'il a un rendez vous, pour un bracelet qu'il a fait.
Bégearss
Ah !... Qu'il revienne un autre jour.
Figaro
Mais pendant que Monsieur a l'écrin de Madame ouvert, il serait peut-être à propos....
Almaviva
Monsieur l'inquisiteur ! Partez, et s'il vous échappe un seul mot...
Il examine l'écrin, le papier que tient Almaviva, lance un coup-d'oeil fier à Bégearss, et sort.
Figaro
Un seul mot ? J'aurais trop à dire. Je ne veux rien faire à demi.
Scène 10
Comte, Bégearss
Comte
Refermons ce perfide écrin. J'ai la preuve que je cherchais. Je la tiens, j'en suis désolé ! Pourquoi l'ai-je trouvée ? Ah Dieux ! Lisez, lisez, Monsieur Bégearss.
Bégearss
Entrer dans de pareils secrets ! Dieu, préserve qu'on m'en accuse !
Comte
Quelle est donc la sèche amitié qui repousse mes confidences ! Je vois qu'on n'est compatissant que pour les maux qu'on éprouve soi-même.
Vivement.
Il referme vite le secret de l'écrin.
Bégearss
Quoi ? Pour refuser ce papier !.... Serrez-le donc, voici Suzanne. Le Comte met la lettre dans sa veste sur sa poitrine.
Scène 11
Suzanne, Bégearss
Le Comte est accablé.
Suzanne
L'écrin, l'écrin ! Madame sonne.
Bégearss
Suzanne, vous voyez que tout y est en bon état.
Suzanne
Qu'a donc Monsieur ? Il est troublé !
Bégearss
Ce n'est rien qu'un peu de colère contre votre indiscret mari, qui est entré malgré ses ordres.
Elle sort.
Suzanne
Je l'avais dit pourtant de manière à être entendue !
Scène 12
Almaviva, Léon, Bégearss
Almaviva
Voici l'autre !
Léon
Mon père ! Agréez mon respect ; avez-vous bien passé la nuit ?
Almaviva
Où fûtes-vous, Monsieur, hier au soir ?
Léon
Mon père, on me mena dans un club très fameux.
Almaviva
Où vous fîtes une lecture ?
Léon
On m'invita d'y lire un essai que j'ai fait sur l'abus des voeux monastiques, et le droit de s'en relever.
Almaviva
Les voeux des chevaliers en sont !
Bégearss
Qui fut, dit-on, très applaudi.
Léon
Monsieur, on a montré quelque indulgence pour mon âge.
Almaviva
Donc, au lieu de vous préparer à partir pour vos caravanes, à bien mériter de votre ordre, vous vous faites des ennemis ! Vous allez composant, écrivant sur le ton du jour ; lisant des pamphlets dans les clubs ! Bientôt on ne distinguera plus un gentilhomme d'un savant !
Léon
Mon père, on en distinguera mieux un ignorant d'un homme instruit, et l'homme libre, de l'esclave.
Il veut sortir.
Almaviva
Discours d'enthousiaste ! On voit où vous en voulez venir, et pour quel parti vous penchez.
Léon
Mon père !...
Il sort, Léon le suit. Il regarde Bégearss qui fait un geste de compassion.
Il sort.
Almaviva
Laissez à l'artisan des villes ses locutions triviales ! Les gens de notre état ont un langage plus élevé. Qui est-ce qui dit mon père à la cour ! Monsieur ! Appelez-moi Monsieur.... Son père ! Allons, Monsieur Bégearss, allons.
Acte II
Scène 1
Almaviva
Il tire de son sein la lettre de l'écrin, et la lit, en pesant sur tous les mots.
Il porte ses mains avec sa lettre à son front, et se promène.
Il s'agite.
Il lit.
Il s'agite.
Il s'assied, et reste absorbé.
Almaviva
Puisqu'enfin je suis seul, lisons cet étonnant écrit, qu'un hasard presque inconcevable a fait tomber entre mes mains. « Malheureux insensé ! Notre sort est rempli. La surprise nocturne que vous avez osé me faire dans un château où vous fûtes élevé, dont vous connaissiez les détours ; la violence qui s'en est suivie ; enfin votre crime, le mien... le mien.... reçoit sa juste punition. Aujourd'hui, jour de Saint-Léon, patron de ce lieu et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. Grâces à de tristes précautions, l'honneur est sauf ; mais la vertu n'est plus. Condamnée désormais à des larmes intarissables, je sens qu'elles n'effaceront point un crime.... dont l'effet reste subsistant. Ne me voyez jamais ; c'est l'ordre irrévocable de la misérable Rosine, qui n'ose plus signer un autre nom. » Qui n'ose plus signer un autre nom !.... Ah Rosine ! Rosine ! Où est le temps mais tu t'es avilie ! Ce n'est point là l'écrit d'une méchante femme ! Un misérable corrupteur !... Mais voyons sa réponse écrite sur la même lettre. « Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est odieuse, et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un Sort où je ne suis point commandé. » « Je vous renvoie tous vos reproches ; le portrait que j'ai fait de vous, et la boucle de cheveux que je vous dérobai. L'ami qui vous rendra ceci, quand je ne serai plus, est sûr. Il a vu tout mon désespoir. Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié ; parmi les noms qu'on va donner à l'héritier.... d'un autre plus heureux !... Puis-je espérer que le nom de Léon..; vous rappellera quelquefois le souvenir du malheureux qui expira en vous adorant ! Et signe pour la dernière fois : Chérubin-Leon d'Astorga ! » Puis, en caractères sanglants !.... « Blessé à mort, je rouvre cette lettre, et vous écris avec mon sang ce douloureux, cet éternel adieu. Souvenez-vous »... Le reste est effacé par des larmes... Ce n'est point là non plus l'écrit d'un méchant homme ! Un malheureux égarement.... Je me sens déchiré !
Scène 2
Almaviva, Bégearss
Bégearss, entrant s'arrête, le regarde, et se mord le doigt avec mystère.
Almaviva
Ah ! Mon cher ami, venez donc ! Vous me voyez dans un accablement...
Bégearss
Très effrayant, Monsieur ; je n'osais avancer
Almaviva
Je viens de lire cet écrit ! Non, ce n'était point là des ingrats, ni des monstres ; mais de malheureux insensés, comme ils se le disent eux-mêmes.
Bégearss
Je l'ai présumé comme vous.
Almaviva
Les misérables femmes ! En se laissant séduire, ne savent guère les maux qu'elles apprêtent... Elles vont, elles vont.... Les affronts s'accumulent... et le monde injuste et léger accuse un père qui se tait, qui dévore en secret ses peine !... On le taxe de dureté pour les sentiments qu'il refuse au fruit d'un coupable adultère ! Nos désordres à nous, ne leur enlèvent presque rien ; ne peuvent du moins leur ravir la certitude d'être mères, ce bien inestimable de la maternité ! Tandis que leur moindre caprice, un goût, l'étourderie la plus légère, détruit dans l'homme le bonheur... Le bonheur de toute sa vie ; la sécurité d'être père. Ah ! Ce n'est point légèrement qu'on a donné tant d'importance à la fidélité des femmes ! Le bien, le mal de la société, sont attachés à leur conduite ; le paradis, ou l'enfer des familles, dépend à tout jamais de l'opinion qu'elles ont donnée d'elles.
Bégearss
Calmiez-vous ; voici votre fille.
Scène 3
Florestine, Almaviva, Bégearss
Florestine
On vous disait, Monsieur, si occupé, que je n'ai pas osé vous fatiguer de mon respect.
Almaviva
Occupé de toi, mon enfant ! Ma fille ; ah ! Je me plais à te donner ce nom ; car j'ai pris soin de ton enfance. Le mari de ta mère était fort dérangé. En mourant il ne laissa rien. Elle-même, en quittant la vie, t'a recommandée à mes soins. Je lui engageai ma parole ; je la tiendrai, ma fille, en te donnant un noble époux. Je te parle avec liberté devant cet ami qui nous aime. Regarde autour de toi ; choisis ; ne trouves-tu personne ici digne de posséder ton coeur ?
Florestine
Vous l'avez tout entier, Monsieur ! Et si je me vois consultée, je répondrai que mon bonheur est de ne point changer d'état. Monsieur votre fils en se mariant.... (car, sans doute, vous lui ferez prendre aujourd'hui ce parti) Monsieur votre fils, en se mariant, peut se séparer de son père. Ah, permettez que ce soit moi qui prenne soin de vos vieux jours ! C'est un devoir, Monsieur, que je remplirai avec joie.
Elle le regarde avec surprise.
Bégearss
Elle est digne, en honneur, de votre confidence entière.... Mademoiselle, embrassez ce bon, ce tendre protecteur. Vous lui devez plus que vous ne pensez. Sa tutelle n'est qu'un devoir ; il fut l'ami... L'ami secret de votre mère... Et, pour tout dire en un seul mot, Enfant ! Vous lui appartenez.
Florestine
Ah ! Je démêle maintenant la cause des élans si vifs qui portaient mon âme vers lui. Monsieur !...
Almaviva
Laisse, laisse Monsieur, réservé pour l'indifférence ; on ne sera point étonné qu'un enfant si reconnaissante me donne un nom plus doux : appelle-moi ton père. Tu feras mon bonheur, et comme fille, et comme épouse d'un excellent sujet auquel je veux t'unir ; qui possède déjà une assez grande fortune, que l'avenir doit agrandir encore. Lève les yeux autour de toi ; ton époux est dans ma maison...
Scène 4
Figaro, Bégearss, Florestine, Madame Almaviva, Almaviva
Figaro
Madame Almaviva.
À part.
Bégearss
Au diable le faquin !
Bégearss la tire avec mystère par la manche de son habit : Figaro l'examine.
Florestine
Ah ! Madame, vous me voyez dans une effusion de joie ! ...
Madame Almaviva
Figaro m'avait dit que vous vous trouviez mal ; effrayée, j'accours, et je vois....
Almaviva
Que cet homme officieux vous à fait encore un mensonge.
Figaro
Monsieur, quand vous êtes passé, vous aviez un air si défait.... Heureusement il n'en est rien.
Bégearss l'examine.
Madame Almaviva
Bonjour, Monsieur Bégearss... En effet, Florestine, je te trouve radieuse. Mais, voyez comme elle est fraîche et belle ! Si le ciel m'eût donné une fille, je l'aurais voulue comme toi, de figure et de caractère. Il faudra bien que tu m'en tiennes lieu. Le veux-tu, Florestine ?
Florestine
Ah ! Madame !
Madame Almaviva
Qui t'a donc fleurie si matin ?
Florestine
Madame, on ne m'a point fleurie. C'est moi qui ai fait des bouquets. N'est-ce pas aujourd'hui Saint-Léon ?
Elle la baise au front.
Almaviva fait un geste terrible. Bégearss le retient.
Madame Almaviva, à Figaro,
Madame Almaviva
Charmante enfant, qui n'oublie rien ! Puisque nous voilà rassemblés, avertissez mon fils que nous prendrons ici le chocolat.
Florestine
Pendant qu'ils vont le préparer, mon parrain, faites-nous donc voir ce beau buste de Washington, que vous avez, dit-on, chez vous.
Ils sortent.
Almaviva
J'ignore qui me l'envoie ; je ne l'ai demandé à personne, et sans doute il est pour Léon. Il est beau ; je l'ai là, dans mon cabinet : venez tous.
Scène 5
Figaro
Figaro
Serpent ou basilic ! Tu peux me mesurer, me lancer des regards affreux : ce sont les miens qui te tueront ! Mais où reçoit-il ses paquets ? Il ne vient rien de la poste dans la maison. Est-il monté seul de l'enfer ? Quelque autre diable correspond ?... Et moi, je ne puis découvrir...
Scène 6
Suzanne
Elle s'enfuit.
Suzanne
C'est lui que la pupille épouse ; il a la promesse d'Almaviva ; il guérira Léon de son amour ; il détachera Florestine ; il fera consentir Madame ; il te chasse de la maison ; il cloître ma Maîtresse, en attendant le divorce ; fait déshériter le jeune homme, et me rend maîtresse de tout. Voilà les nouvelles du jour.
Scène 7
Figaro
Figaro
Non, s'il vous plaît, Monsieur le Major ! Nous compterons ensemble auparavant. Vous apprendrez de moi qu'il n'y a que les sots qui triomphent. Grâce à l'Ariane Suzon, je tiens le fil du labyrinthe, et le Minotaure est cerné. Je t'envelopperai dans tes pièges, et te démasquerai si bien ! Quel intérêt assez pressant lui fait faire une telle école, et desserre les dents d'un tel homme ? S'en croirait-il assez sûr pour... La sottise et la vanité, sont compagnes inséparables ! Mon politique babille et se confie ! Il a perdu le coup : y a faute.
Scène 8
Guillaume, Figaro
Guillaume
Meissieir Bégearss, ché vois qu'il est pas pour ici !
Figaro
Tu peux l'attendre ; il va rentrer.
Guillaume
Meingoth, ch'attendrai pas, Meissieir, en gombagnie té vous. Mon maître, il voudrait point, je chure....
Figaro
Il te le défend ! Hé bien, donne la lettre ; je vais la lui rendre en rentrant.
Guillaume
Pas plis à vous, té lettres. Ô tiaple ! Il voudra pientôt me jasser.
Figaro
Il faut pomper le sot. Tu viens de la poste, je crois.
Guillaume
Tiaple ! Non, ché viens pas.
Figaro
C'est, sans doute, quelque missive du Gentleman... du parent irlandais dont il vient d'hériter ? Tu sais cela, toi, bon Guillaume ?
Guillaume
Lettre d'un qui est mort. Meissieir, non, ché vous prie ! Celui-là, ché crois, pas partié : ce sera bien plitôt d'un autre. Peut-être il viendrait d'un qu'ils sont là... Pas contents dehors.
Figaro
D'un de nos mécontens, dis-tu ?
Guillaume
Oui, mais chasseire pas...
À Guillaume.
Figaro
Cela se peut ; il est fourré dans tout. On pourrait voir au timbre, et s'assurer...
Guillaume
Chasseire pas pourquoi : les lettres, il vient chez Monsieur O'connor. Et puis je sais pas quoi c'est timbré, moi.
Figaro
O'connor, banquier irlandais !
Guillaume
Mon foi !...
Figaro
Ici près, derrière l'hôtel ?
Il se retire à l'écart.
Guillaume
Ein fort choli maisson, partie ! Tes chens très... beaucoup gratieux, si chosse dire.
Figaro
Ô fortune ! Ô bonheur !
Il tape du pied.
Guillaume
Parle pas, fous, de sté panquier ; peur personne, entende fous. Chaurais pas du. Tertaïfle !
Figaro
Vas ! Je n'ai garde. Ne crains rien.
Guillaume
Mon maître y dit, Meissier, vous afre tout l'esprit, et moi pas... Alors c'est chiste. Mais peut-être ché suis mécontent d'avoir dit à fous...
Figaro
Et pourquoi ?
Guillaume
Ché sais pas. La valet trahir, voye fous... L'être un péché... qu'il est par pare, vil... et même puéril.
Figaro
Il est vrai ; mais tu n'as rien dit.
Il se retire en soupirant.
Guillaume
Mon tié ! Mon tié ! Che sais pas là... Quoi, tire ou non... Ah !
Il cherche ses tablettes.
Il dit, en écrivant sur ses tablettes :
Il écrit.
Il serre ses tablettes.
Figaro
Quelle découverte ! HaSard, je te salue. Il faut pourtant que je démêle comment un homme si caverneux s'arrange d'un tel imbécile !... De même que les brigands redoutent les réverbères... Oui, mais un sot est un falot ; la lumière passe à travers. O'Connor, banquier irlandais. C'est-là qu'il faut que j'établisse mes recherches. Ce moyen-là n'est pas trop légal. Ma ! Perdio ! L'utilité ! Et puis, j'ai mes exemples. Quatre ou cinq écus d'or au valet chargé du détail de la poste, pour ouvrir dans un cabaret chaque lettre de l'écriture d'Honoré Tartuffe Bégearss.... Monsieur le Tartuffe Honoré, vous cesserez enfin de l'être ! Un dieu m'a mis sur votre piste. Hasard, dieu méconnu, les anciens t'appelaient Destin : nos gens te donnent un autre nom....
Scène 9
Bégearss, Guillaume, Madame Almaviva, Figaro
Bégearss
Ne peux-tu pas me les garder chez moi ?
Il sort.
Guillaume
Ché crois celui-ci ; c'est tout comme.
Madame Almaviva
Monsieur, c'est un très beau morceau. Votre fils l'a-t-il vu ?
Il lit.
Figaro écoute et se fait, sans parler, un signe d'intelligence.
Bégearss
Ah ! Lettre de Madrid, du secrétaire du ministre. Il y a un mot qui vous regarde. « Dites à votre protecteur, Almaviva, que le courrier qui part demain lui porte l'agrément de la Cour pour l'échange de toutes ses terres. »
Madame Almaviva
Figaro ? Dis donc à mon fils que nous déjeunons tous ici.
Il sort.
Figaro
Madame, je vais l'avertir.
Scène 10
Almaviva, Florestine
Almaviva
J'en veux donner avis sur le champ à mon acquéreur. Envoyez-moi du thé dans mon arrière-cabinet.
Florestine
Bon petit papa, c'est moi qui vous le porterai.
Il sort.
Almaviva
Pense beaucoup au peu que je t'ai dit.
Scène 11
Léon, Madame Almaviva, Florestine
Léon
Mon père s'en va quand j'arrive : il m'a traité avec une rigueur...
Madame Almaviva
Mon fils, quels discours tenez-vous ? Dois-je me voir toujours froissée par l'Injustice de chacun ? Votre père a besoin d'écrire à la personne qui échange ses terres.
Elle lui fait une grande révérence.
Florestine
Vous regrettez votre papa ; nous aussi nous le regrettons : cependant, comme il sait que c'est aujourd'hui votre fête, il m'a chargé, Monsieur, de vous présenter ce bouquet.
Il l'embrasse.
Léon
Il n'en pouvait prier quelqu'un qui me rendît ses bontés aussi chères...
Florestine
Voyez, Madame, si jamais on peut badiner avec lui, sans qu'il abuse au même instant....
Madame Almaviva
Mon enfant le jour de sa fête on peut lui passer quelque chose.
Florestine
Pour l'en punir, Madame, faites-lui lire le discours qui fut, dit-on, tant applaudi hier au Club.
Léon
Si maman juge que j'ai tort, j'irai chercher ma pénitence.
Florestine
Ah ! Madame, ordonnez le lui.
Madame Almaviva
Apportez-nous, mon fils, votre discours : moi, je vais prendre quelque ouvrage pour l'écouter avec plus d'attention.
Florestine
Obstiné ! C'est bien fait ; et je l'entendrai malgré vous.
Madame Almaviva et Léon sortent chacun de leur côté.
Léon
Malgré moi, quand vous l'ordonnez ! Ah ! Florestine, j'en défie.
Scène 12
Bégearss, Florestine
Bégearss
Eh bien ! Mademoiselle, avez-vous, deviné l'époux qu'on vous destine ?
Florestine
Mon cher monsieur Bégearss, vous êtes à tel point notre ami, que je me permettrai de penser tout haut avec vous. Sur qui puis-je porter les yeux ? L'époux qu'il me destine est, dit-il, dans cette maison. Je vois l'excès de sa bonté : ce ne peut être que Léon ; mais moi, sans biens, dois-je abuser...
Bégearss
Qui ? Léon ! Son fils, votre frère !
Florestine
Ah Monsieur !
Bégearss
Réveillez-vous, ma chère enfant ; écartez un songe trompeur, qui pouvait devenir funeste.
Florestine
Ah oui ! Funeste pour tous deux !
Il sort en la regardant.
Bégearss
Vous sentez qu'un pareil secret doit rester caché dans votre âme.
Scène 13
Florestine
Elle tombe accablée sur un siège.
Florestine
À quoi pensais-je donc ? Ô ciel ! Il est mon frère, et j'ose avoir pour lui. Quel coup d'une lumière affreuse ! Et dans un tel sommeil, qu'il est cruel de s'éveiller !
Scène 14
Léon, Florestine
Léon
Maman n'est pas rentrée, et Monsieur Bégearss est sorti profitons d'un moment heureux. Florestine, vous êtes ce matin, et toujours, d'une beauté parfaite ; mais vous avez un air de joie, un ton aimable de gaîté qui ranime mes espérances.
Elle retombe.
Florestine
Ah Léon !...
Léon
Ciel ! Vos yeux noyés de larmes et votre visage défait m'annoncent quelque grand malheur.
Florestine
Des malheurs ! Ah Léon ! Il n'y en a que pour moi.
Léon
Floresta, ne m'aimez-vous plus ? Lorsque mes sentiments pour vous....
Florestine
Vos sentiments ! Ne m'en parlez jamais.
Léon
Quoi ! L'amour le plus pur...
Florestine
Finissez ces cruels discours ; ou je vais vous fuir à l'instant.
Léon
Grand Dieu ! Qu'est-il donc arrivé ? Monsieur Bégearss vous a parlé, Mademoiselle ; je veux savoir ce que vous a dit ce Bégearss ?
Scène 15
Léon, Florestine, Madame Almaviva
Léon
Maman, venez à mon secours. Vous me voyez au désespoir : Florestine ne m'aime plus.
Florestine
Moi, Madame, ne plus l'aimer ! Mon parrain, vous et lui ; c'est le cri de ma vie entière...
Madame Almaviva
Mon enfant, je n'en doute pas : ton coeur excellent m'en répond. Mais de quoi donc s'afflige-t-il ?
Léon
Maman, vous avez approuvé l'ardent amour que j'ai pour elle.
Florestine
Ordonnez-lui donc de se taire ; il me fait mourir de douleur.
Madame Almaviva
Mon enfant, je ne t'entends point : ma surprise égale la sienne... Elle frissonne ! Qu'a-t-il donc fait qui puisse te déplaire ?
Florestine
Madame, il ne me déplaît point : je l'aime et le respecte à l'égal de mon frère ; mais qu'il n'exige rien de plus.
Léon
Vous l'entendez, maman. Cruelle fille, expliquez-vous.
Florestine
Laissez-moi, laissez-moi, ou vous me causerez la mort.
Scène 16
Madame Almaviva
Elles sortent.
Madame Almaviva
Remporte tout, Suzanne ; il n'est pas plus question de déjeuner que de lecture. Vous, Figaro, servez du thé à votre maître ; il écrit dans son cabinet. Et toi, ma Florestine, viens dans le mien rassurer ton amie. Mes chers enfants, je vous porte en mon coeur : pourquoi l'affligez-vous l'un après l'autre, sans pitié ? Il y a ici des choses qu'il m'est important d'éclaircir.
Scène 17
Suzanne, Figaro
Suzanne
Je ne sais pas de quoi il est question : mais je parierais bien que c'est-là du Bégearss tout pur. Je veux absolument prémunir ma maîtresse.
Figaro
Attends que je sois plus instruit. Nous nous concerterons ce soir. Oh ! J'ai fait une découverte....
Elle sort.
Suzanne
Et tu me la diras.
Scène 18
Léon, Figaro
Léon
Ah Dieux !
Figaro
De quoi s'agit-il donc, Monsieur ?
Léon
Hélas ! Je l'ignore moi-même. Jamais je n'avais vu Floresta de si belle humeur, et je savais qu'elle avait eu un entretien avec mon père. Je la laisse un instant avec Monsieur Bégearss ; je la trouve seule en entrant, les yeux remplis de larmes, et m'ordonnant de la fuir pour toujours. Que peut-il donc lui avoir dit ?
Figaro
Si je ne craignais pas votre vivacité, je vous instruirais sur des points qu'il vous importe de savoir. Mais, lorsque nous avons besoin d'une grande prudence, il ne faudrait qu'un mot de vous, trop vif, pour me faire perdre le fruit de dix années d'observations.
Léon
Ah ! S'il ne faut qu'être prudent... Que crois-tu donc qu'il lui ait dit ?
Figaro
Qu'elle doit accepter Honoré Bégearss pour époux ; que c'est une affaire arrangée entre monsieur votre père et lui.
Léon
Entre mon père et lui ! Le traître aura ma vie.
Figaro
Avec ces façons-là, Monsieur, le traître n'aura pas votre vie ; mais il aura votre maîtresse, et votre fortune avec elle.
Léon
Eh bien ! Ami, pardon ; apprends-moi ce que je dois faire ?
Figaro
Deviner l'énigme du Sphinx, ou bien en être dévoré. En d'autres termes, il faut vous modérer, le laisser dire, et dissimuler avec lui.
Léon
Me modérer !... Oui, je me modérerai ; mais j'ai la rage dans le coeur. M'enlever Florestine ! Ah ! Le voici qui vient ; je vais m'expliquer... froidement.
Figaro
Tout est perdu si vous vous échappez.
Scène 19
Léon, Bégearss, Figaro
Léon
Monsieur, Monsieur, un mot. Il importe à votre repos que vous répondiez sans détour. Florestine est au désespoir. Qu'avez-vous dit à Florestine ?
Bégearss
Et qui vous dit que je lui ai parlé ? Ne peut-elle avoir des chagrins sans que j'y sois pour quelque chose ?
Léon
Point d'évasions, Monsieur ; elle était d'une humeur charmante : en sortant d'avec vous on la voit fondre en larmes. De quelque part qu'elle en reçoive, mon coeur partage ses chagrins. Vous m'en direz la cause, ou bien vous m'en ferez raison.
Bégearss
Avec un ton moins absolu, on peut tout obtenir de moi. Je ne sais point céder à des menaces.
Il met la main à son épée.
Léon
Eh bien ! Perfide, défends-toi : j'aurai ta vie, ou tu auras la mienne.
Figaro
Monsieur Bégearss ! Au fils de votre ami, dans sa maison, où vous logez...
Bégearss
Je sais trop ce que je me dois. Je vais m'expliquer avec lui ; mais je ne veux point de témoins. Sortez, et laissez-nous ensemble.
Léon
Va, mon cher Figaro ; tu vois qu'il ne peut m'échapper : ne lui laissons aucune excuse.
Il sort.
Figaro
Moi, je cours avertir son père.
Scène 20
Léon, Bégearss
Léon
Il vous convient peut-être mieux de vous battre que de parler. Vous êtes le maître du choix ; mais je n'admettrai rien d'étranger à ces deux moyens.
Bégearss
Léon, un homme d'honneur n'égorge pas le fils de son ami. Devais-je m'expliquer devant un malheureux valet, insolent d'être parvenu à presque gouverner son maître ?
Léon
Au fait, Monsieur ; je vous attends.
Bégearss
[Ah] ! Que vous allez regretter une fureur déraisonnable
Léon
C'est ce que nous verrons bientôt.
Bégearss
Léon, vous aimez Florestine ; il y a longtemps que je le vois. Tant que votre frère a vécu, je n'ai point cru devoir servir un amour malheureux, qui ne vous conduisait à rien ; mais depuis qu'un funeste duel, disposant de sa vie, vous a mis en sa place, j'ai eu l'orgueil de croire mon influence capable de disposer monsieur votre père a vous unir à celle que vous aimez. Je l'attaquais de toutes les manières ; une résistance invincible a repoussé tous mes efforts. Désolé de le voir rejeter un projet qui me paraissait fait pour le bonheur de tous... Pardon, mon jeune ami ; je vais vous affliger ; mais il Je faut en ce moment, pour vous sauver d'un malheur éternel. Rappelez bien votre raison ; vous allez en avoir besoin ! J'ai forcé votre père à rompre le silence, à me confier son secret... Ô mon ami ! m'a-t-il dit enfin, je connais l'amour de mon fils ; mais puis-je lui donner Florestine pour femme ? Celle que l'on croit ma pupille.... Elle est ma fille, elle est sa soeur.
Léon
Florestine ! Ma soeur !...
Bégearss
Voilà le mot qu'un sévère devoir... Ah ! Je vous le dois à tous deux ; mon silence pouvait vous perdre. Eh bien ! Léon, voulez-vous vous battre avec moi ?
Léon
Mon généreux ami ! Je ne suis qu'un ingrat, un monstre ; oubliez ma rage insensée...
Bégearss
Mais c'est à condition que ce fatal secret ne sortira jamais... Dévoiler la honte d'un père, ce serait un crime...
Léon
Ah ! Jamais.
Scéne Xxi
Figaro, Almaviva, Léon, Bégearss
Figaro
Les voilà, les voilà.
Almaviva
Dans les bras l'un de l'autre. Eh ! Vous perdez l'esprit.
Figaro
Ma foi ! Monsieur... On le perdrait à moins !
Almaviva
M'expliquerez-vous cette énigme ?
Léon
Ah ! C'est à moi, mon père, à l'expliquer. Pardon ; je dois mourir de honte. Sur un sujet assez frivole, je m'étais... beaucoup oublié. Son caractère généreux, non seulement me rend à la raison, mais il a la bonté d'excuser ma folie, en me la pardonnant. Je lui en rendais grâces, lorsque vous nous avez surpris,
Figaro, sans parler, se donne un coup de poing au front. Bégearss l'examine et sourit.
Almaviva
Ce n'est pas la centième fois que vous lui devez de la reconnaissance : au fait, nous lui en devons tous.
Almaviva
Retirez-vous, Monsieur ; votre aveu seul enchaîne ma colère.
Bégearss
Ah Monsieur ! Tout est oublié.
Almaviva
Allez vous repentir d'avoir manqué à mon ami, au vôtre, à l'homme le plus vertueux...
Léon
Je suis au désespoir.
Figaro
C'est une légion de diables enfermés dans un seul pourpoint.
Scène 22
Almaviva, Figaro, Bégearss
Almaviva, frappe du pied.
À Figaro.
Almaviva
Mon ami, finissons ce que nous avons commencé. Vous, monsieur l'étourdi, avec vos belles conjectures, donnez-moi les trois millions d'or que vous m'avez vous-même apportés de Cadix, en soixante effets au porteur. Je vous avais chargé de les numéroter.
Figaro
Je l'ai fait.
Almaviva
Remettez-m'en le porte-feuille.
Figaro
De quoi ! De ces trois millions d'or ?
Almaviva
Sans doute. Eh bien ! Qui vous arrête ?
Figaro
Moi, Monsieur.... Je ne les ai plus.
Bégearss
Comment, vous ne les avez plus ?
Figaro
Non, Monsieur.
Bégearss
Qu'en avez-vous fait ?
Figaro
Lorsque mon maître m'interroge, je lui dois compte de mes actions ; mais à vous, je ne vous dois rien.
Almaviva
Insolent ! Qu'en avez-vous fait ?
Figaro
Je les ai portés en dépôt chez Monsieur Fal, votre notaire.
Bégearss
Mais de l'avis de qui ?
Figaro
Du mien ; et j'avoue que j'en suis toujours.
Bégearss
Je vais gager qu'il n'en est rien.
Figaro
Comme j'ai sa reconnaissance, vous courez risque de perdre la gageure.
Bégearss
Ou s'il l'a remis, c'est pour agioter. Ces gens-là partagent ensemble.
Figaro
Vous pourriez un peu mieux parler d'un homme qui vous a obligé.
Bégearss
Je ne lui dois rien.
Figaro
Je le crois, quand on a hérité de quarante mille doublons de huit.
Almaviva
Avez-vous donc quelque remarque à nous faire aussi là-dessus ?
Figaro
Qui moi, Monsieur ? J'en doute d'autant moins, que j'ai beaucoup connu le parent dont Monsieur hérite ; un jeune homme assez libertin, joueur, prodigue et querelleur, sans frein, sans moeurs, sans caractère, et n'ayant rien à lui, pas même les vices qui l'ont tué, qu'un combat des plus malheureux...
Bégearss
Enfin, nous direz-vous pourquoi vous avez déposé cet or ?
Figaro
Ma foi, Monsieur, c'est pour n'en être plus chargé. Ne pouvait-on pas le voler ? Que sait-on ? Il s'introduit souvent de grands fripons dans les maisons...
Bégearss
Pourtant, Monsieur veut qu'on le rende.
Figaro
Monsieur peut l'envoyer chercher.
Bégearss
Mais ce notaire s'en dessaisira-t-il, s'il ne voit son récépissé ?
Figaro
Je vais le remettre à Monsieur ; et quand j'aurai fait mon devoir, s'il en arrive quelque mal, il ne pourra s'en prendre à moi.
Almaviva
Je l'attends dans mon cabinet....
Il sort.
Figaro
Je vous préviens que Monsieur Fal ne les rendra que sur votre reçu ; je le lui ai recommandé.
Scène 23
Bégearss, Almaviva
Bégearss
Comblez cette canaille, et voyez ce qu'elle devient ? En vérité, Monsieur, mon amitié me force à vous le dire : vous devenez trop confiant. Il a deviné nos secrets. De valet, barbier, chirurgien, vous l'avez établi trésorier-secrétaire, une espèce de factotum ; il est notoire que ce Monsieur fait bien ses affaires avec vous.
Almaviva
Sur la fidélité, je n'ai rien à lui reprocher ; mais il est vrai qu'il est d'une arrogance...
Bégearss
Vous avez un moyen de vous en délivrer, en le récompensant.
Almaviva
Je le voudrais souvent.
Bégearss
En envoyant votre fils voyager, sans doute vous voulez qu'un homme affidé le surveille ? Celui-ci, trop flatté d'un aussi honorable emploi, ne peut manquer de l'accepter. Vous en voilà défait pour bien du temps.
Il sort.
Almaviva
Vous avez raison, mon ami ; aussi bien, m'a t-on dit, qu'il vit très mal avec sa femme.
Scène 24
Bégearss
Bégearss
Encore un pas de fait !... Ah noble espion, la fleur des drôles, qui faites ici le bon valet, et voulez nous souffler la dot en nous donnant des noms de comédie ! Grâces aux soins d'Honoré Tartuffe, vous irez partager le malaise des caravanes, et finirez vos inspections sur nous.
Acte III
Scène 1
Madame Almaviva, Suzanne
Madame Almaviva
Je n'ai rien pu tirer de cette enfant ; ce sont des pleurs, des étouffements... Elle se croit des torts envers moi, m'a demandé cent fois pardon ; elle veut aller au couvent. Si je rapproche tout ceci de sa conduite envers mon fils, je présume qu'elle se reproche d'avoir écouté son amour, entretenu ses espérances, ne se croyant pas un parti assez considérable pour lui. Charmante délicatesse ! Excès d'une aimable vertu ! Monsieur Bégearss apparemment lui en a touché quelques mots qui l'auront amenée à s'affliger sur elle ; car c'est un homme si scrupuleux et si délicat sur l'honneur, qu'il s'exagère quelquefois, et se fait des fantômes où les autres ne voient rien.
Suzanne
J'ignore d'où provient le mal ; mais il se passe ici des choses bien étranges ; quelque démon y souffle un feu secret. Notre maître est sombre à périr ; il nous éloigne tous de lui. Vous êtes sans cesse à pleurer : mademoiselle est suffoquée, monsieur votre fils désolé.... Monsieur Bégearss lui seul imperturbable comme un dieu, semble n'être affecté de rien, voit tous vos chagrins d'un oeil sec....
Madame Almaviva
Mon enfant, son coeur les partage. Hélas ! Sans ce consolateur qui verse un baume sur nos plaies, dont la sagesse nous soutient, adoucit toutes les aigreurs, calme mon irascible époux, nous serions bien plus malheureux.
Suzanne
Je souhaite, Madame, que vous ne vous abusiez pas.
Suzanne baisse les yeux.
Madame Almaviva
Je t'ai vue autrefois lui rendre plus de justice. Au reste, il peut seul me tirer du trouble où cette enfant m'a mise ; fais-le prier de descendre chez moi.
Elle sort.
Suzanne
Le voici qui vient à propos ; vous vous ferez coiffer plus tard.
Scène 2
Madame Almaviva, Bégearss
Madame Almaviva
Ah ! Mon pauvre major ! Que se passe-t-il donc ici ? Touchons-nous enfin à la crise que j'ai si longtemps redoutée, que j'ai vue de loin se former ? L'éloignement de mon époux pour mon malheureux fils, semble augmenter de jour en jour. Quelque lumière fatale aura pénétré jusqu'à lui.
Bégearss
Madame, je ne le crois pas.
Madame Almaviva
Depuis que le ciel m'a punie par la mort de mon fils aîné, je vois mon époux absolument changé ; au lieu de travailler avec l'ambassadeur à Rome pour rompre les voeux de Léon, je le vois s'obstiner à l'envoyer à Malte. Je sais de plus, monsieur Bégearss, qu'il dénature sa fortune, et veut abandonner l'Espagne pour s'établir dans ce pays. L'autre jour à dîner, devant trente personnes, il raisonna sur le divorce, d'une façon à me faire frémir.
Bégearss
J'y étais, je m'en souviens trop.
Madame Almaviva
Pardon, mon digne ami ; je ne puis pleurer qu'avec vous.
Bégearss
Déposez vos douleurs dans le sein d'un homme sensible.
Madame Almaviva
Enfin, est-ce lui, est-ce vous qui avez déchiré le coeur de Florentine ? Je la destinais à mon fils. Née sans bien, il est vrai, mais belle et vertueuse, élevée au milieu de nous, mon fils, devenu héritier, n'en a-t-il pas assez pour deux ?
Bégearss
Que trop, peut-être ; et c'est d'où vient le mal !
Elle joint les mains.
Madame Almaviva
Mais, comme si le ciel n'eût attendu aussi longtemps que pour me mieux punir d'une imprudence tant pleurée, tout semble s'unir à la fois pour renverser mes espérances. Mon époux déteste mon fils ; Florestine renonce à lui : aigrie par je ne sais quel motif, elle veut le fuir pour toujours. Il en montra le malheureux, voilà ce qui est bien certain. Ciel vengeur ! Après vingt années de larmes et de repentir, me réservez vous à l'horreur de voir ma faute découverte ? Ah ! Que je sois seule misérable ! Mon dieu, je ne m'en plaindrai pas ! Mais que mon fils ne porte point la peine d'un crime qu'il n'a pas commis ! Connaissez-vous, Monsieur Bégearss, quelque remède à tant de maux ?
Bégearss
Oui, femme respectable, et je venais exprès dissiper vos terreurs. Quand on craint une chose, tous nos regards se portent vers cet objet trop alarmant : quoi qu'on dise ou qu'on fasse, la frayeur empoisonne tout ; enfin, je tiens la clef de ces énigmes. Vous pouvez être encore heureuse.
Madame Almaviva
L'est-on avec une âme déchirée de remords ?
Bégearss
Votre époux ne fuit point Léon ; il ne soupçonne rien sur le secret de sa naissance.
Madame Almaviva
Monsieur Bégearss !
Bégearss
Et tous ces mouvements que vous prenez pour de la haine, ne sont que l'effet d'un scrupule. Ô que je vais vous soulager !
Madame Almaviva
Mon cher monsieur Bégearss !
Plus bas.
Bégearss
Mais enterrez dans ce coeur allégé, le grand mot que je vais vous dire. Votre secret à vous, c'est la naissance de Léon ! Le sien est celle de Florestine. Il est son tuteur.... et son père.
Madame Almaviva
Dieu tout-puissant, qui me prends en pitié !
Bégearss
Jugez de sa frayeur en voyant ces enfants amoureux l'un de l'autre ! Ne pouvant dire son secret, ni supporter qu'un tel attachement devînt le fruit de son silence, il est resté sombre, bizarre ; et s'il veut éloigner son fils, c'est pour éteindre, s'il le peut, par cette absence et par ces voeux, un malheureux amour qu'il croit ne pouvoir tolérer.
Madame Almaviva
Source éternelle de bienfaits ! Ô mon Dieu ! Tu permets qu'en partie je répare la faute involontaire qu'un insensé me fit commettre ; que j'aie de mon côté quelque chose à remettre à cet époux que j'offensai ! Ô Almaviva ! Mon coeur flétri, fermé par vingt années de peines, va se rouvrir enfin pour toi ! Florentine est ta fille, elle me devient chère comme si mon sein l'eût portée ; faisons sans nous parler, l'échange de notre indulgence ! Ô Monsieur Bégearss, achevez !
Bégearss
Mon amie, je n'arrête point ces premiers élans d'un bon coeur ; les émotions de la joie ne sont point dangereuses comme celles de la tristesse ; mais au nom de votre repos, écoutez-moi jusqu'à la fin. 1
Madame Almaviva
Parlez, mon généreux ami, vous à qui je dois tout, parlez.
Bégearss
Votre, époux cherchant un moyen de garantir sa Florestine de cet amour, qu'il croit incestueux, m'a proposé de l'épouser ; mais, indépendamment du sentiment profond et malheureux que mon respect pour vos douleurs.
Madame Almaviva
Ah mon ami, par compassion pour moi !...
Bégearss
N'en parlons plus. Quelques mots d'établissement, tournés d'une forme équivoque, ont fait penser à Florestine qu'il était question de Léon. Son jeune coeur s'en épanouissait quand un valet vous annonça. Sans m'expliquer depuis sur les vues de son père, un mot de moi, la ramenant aux sévères idées de la fraternité, a produit cet orage, et la religieuse horreur dont votre fils ni vous ne pénétriez le motif.
Madame Almaviva
Il en était bien loin, le pauvre enfant.
Bégearss
Maintenant qu'il vous est connu, devons-nous suivre ce projet d'une union qui répare tout ?
Madame Almaviva
Il faut s'y tenir, mon ami ; mon coeur et mon esprit sont d'accord sur ce point ; et c'est à moi de la déterminer. Par-là, nos secrets sont couverts ; nul étranger ne les pénétrera. Après vingt années de souffrances nous passerons des jours heureux ; et c'est à vous, mon digne ami, que ma famille les devra.
Bégearss
Pour que rien ne les trouble plus, il faut encore un sacrifice, et mon amie est digne de le faire.
Madame Almaviva
Hélas ! Je veux les faire tous.
Bégearss
Ces lettres, ces papiers d'un infortuné qui n'est plus, il faudra les réduire en cendres.
Madame Almaviva
Ah ! Dieu !
Bégearss
Quand cet ami mourant me chargea de vous les faire remettre, son dernier ordre fut qu'il fallait sauver votre honneur, en ne laissant aucune trace de ce qui pouvait l'altérer.
Madame Almaviva
Dieu ! Dieu !
Bégearss
Vingt ans se sont passés sans que j'aie pu obtenir que ce triste aliment de votre éternelle douleur s'éloignât de vos yeux ; mais, indépendamment du mal que tout cela vous fait, voyez quel danger vous courez !
Madame Almaviva
Eh ! Que peut-on avoir à craindre ?
Bégearss
Je ne soupçonne point Suzanne ; mais une femme de chambre instruite que vous conservez ces papiers, ne pourrait-elle pas un jour s'en faire un moyen de fortune ? Un seul remis à votre époux, que peut-être il paierait bien cher, vous plongerait dans des malheurs...
Madame Almaviva
Non, Suzanne a le coeur trop bon....
Bégearss
Ma respectable amie, vous avez payé votre dette à la tendresse, à la douleur, à vos devoirs de tous les genres ; et si vous êtes satisfaite de la conduite d'un ami, j'en veux avoir la récompense : il faut brûler tous ces papiers, éteindre tous ces souvenirs, dune faute autant expiée ! Mais, pour ne jamais revenir sur un sujet si douloureux, j'exige que le sacrifice en soit fait dans ce même instant.
Elle sonne.
Madame Almaviva
Je crois entendre Dieu qui parle ; il m'ordonne de l'oublier, de déchirer le crêpe obscur dont sa mort a couvert ma vie. Oui, mon Dieu, je vais obéir à cet ami que vous m'avez donné. Ce qu'il exige en votre nom, mon repentir le conseillait, mais ma faiblesse a combattu.
Scène 3
Madame Almaviva
Elle sort.
Madame Almaviva
Suzanne ! Apporte-moi le coffret de mes diamants : non je vais le prendre moi-même ; il te faudrait chercher la clef...
Scène 4
Suzanne, Bégearss
Suzanne
Monsieur Bégearss, de quoi s'agit-il donc ? Toutes les têtes sont renversées ; cette maison ressemble à l'hôpital des fous. Madame pleure ; mademoiselle étouffe ; Léon parle de se noyer ; Monsieur est enfermé et ne veut voir personne. Pourquoi ce coffre aux diamants inspire-t-il en ce moment tant d'intérêt à tout le monde ?
Bégearss
Chuuut. Ne montre ici nulle curiosité ! Tu le sauras dans peu. Tout va bien, tout est bien ; cette journée vaut.... Chut !...
Scène 5
Madame Almaviva, Suzanne
Madame Almaviva
Suzanne, apporte-nous du feu dans le brasero du boudoir.
Elle l'avance.
Suzanne
Si c'est pour brûler des papiers, la lampe de nuit allumée, est encore là dans l'athénienne.
Madame Almaviva
Veille à la porte, et que personne n'entre.
Suzanne
Courons auparavant avertir Figaro.
Scène 6
Bégearss, Madame Almaviva
Bégearss
Combien j'ai souhaité pour vous le moment auquel nous touchons !
Madame Almaviva
Ô mon ami ! Quel jour nous choisissons pour consommer ce sacrifice ! Celui de la naissance de mon malheureux fils. À cette époque, fous les ans, leur consacrant cette journée, je demandais pardon au ciel, et je m'abreuvais de mes larmes, en relisant ces tristes lettres. Je me rendais au moins le témoignage qu'il y eut entre nous plus d'erreur que de crime. Ah ! Faut-il donc brûler tout ce qui me reste de lui ?
Il ouvre le secret de l'écrin et en tire les lettres.
Bégearss
Quoi, madame, détruirez-vous ce fils qui vous le représente ? Ne lui devez vous pas un sacrifice qui le préserve de mille affreux dangers ? Vous, vous le devez à vous-même, et la sécurité de votre vie entière est attachée peut-être à cet acte imposant !
Madame Almaviva
Monsieur Bégearss, vous l'ouvrez mieux que moi ! Que je les lise encore !
Bégearss
Non, je ne le permettrai pas.
Madame Almaviva
Seulement la dernière, où traçant ses tristes adieux du sang qu'il répandit pour moi, il m'a donné la leçon du courage dont j'ai tant besoin aujourd'hui.
Il y jette le paquet.
Bégearss
Si vous lisez un mot, nous ne brûlerons rien. Offrez au ciel un sacrifice entier, courageux, volontaire, exempt des faiblesses-humaine ; ou si vous n'osez l'accomplir, c'est à moi d'être fort pour vous. Les voilà, toutes dans le feu.
Elle veut se précipiter sur les lettres enflammées ; Bégearss la retient à bras le corps.
Madame Almaviva
Monsieur Bégearss ! Cruel ami ! C'est ma vie que vous consumez ! Qu'il m'en reste au moins un lambeau !
Bégearss
J'en jetterai la cendré au vent.
Scène 7
Suzanne, Almaviva, Bégearss, Figaro
Suzanne
C'est monsieur : il me suit, mais amené par Figaro.
Bégearss et Madame Almaviva restent confondus.
Almaviva
Qu'est-ce donc que je vois, Madame ? D'où vient tout ce désordre ? Quel est ce feu, ce coffre, ces papiers ? Pourquoi ce débat et ces pleurs ?
Almaviva
Vous ne répondez point ?
Bégearss
J'espère, Monsieur, que vous n'exigez pas qu'on s'explique devant vos gens. J'ignore quel dessein vous fait surprendre ainsi madame ! Quant à moi, je suis résolu de soutenir mon caractère, en rendant un hommage pur à la vérité, quelle qu'elle soit.
Almaviva
Sortez tous deux.
Figaro
Mais, Monsieur, rendez-moi du moins la justice de déclarer que je vous ai remis le récépissé du notaire, sur le grand objet de tantôt !
À Bégearss.
Il le met dans sa poche. Figaro et Suzanne sortent chacun de leur côté.
Almaviva
Je le fais volontiers, puisque c'est réparer un tort. Soyez certain, monsieur, que voilà le récépissé.
Figaro
S'il échappe à l'explication !...
Suzanne
Il est bien subtil !
Figaro
Je l'ai tué.
Scène 8
Almaviva, Bégearss, Madame Almaviva
Almaviva
Madame, nous sommes seuls.
Bégearss
C'est moi qui parlerai ; je subirai cet interrogatoire. M'avez-vous vu, Monsieur, trahir la vérité dans quelque occasion que ce fût ?
Almaviva
Monsieur... Je ne dis pas cela.
Il montre Almaviva.
Almaviva, le tire par la manche pour qu'il ne pousse pas l'explication plus loin.
Bégearss
Quoique je sois loin d'approuver cette inquisition peu décente, l'honneur m'oblige à répéter ce que je disais à Madame, en répondant à sa consultation. Tout dépositaire de secrets, ne doit jamais conserver de papiers, s'ils peuvent compromettre un ami qui n'est plus, et qui les mit sous notre garde. Quelque chagrin qu'on ait à s'en défaire, et quelqu'intérêt même qu'on eût à les garder, le saint respect des morts doit avoir le pas devant tout. Un accident inopiné, ne peut-il pas en rendre un adversaire possesseur ?
Almaviva lui fait un signe.
Il lève les bras.
Bégearss
Auriez-vous dit, Monsieur, autre chose en ma position ? Qui cherche des conseils timides, ou le soutien d'une faiblesse honteuse, ne doit point s'adresser à moi ! Vous en avez des preuves l'un et l'autre, et vous sur-tout, Monsieur. Voilà, sur la demande que m'a faite Madame, et sans chercher à pénétrer ce que contenaient ces papiers, ce qui m'a fait lui donner un conseil, pour la sévère exécution duquel je l'ai vue manquer de courage. Je n'ai pas hésité d'y substituer le mien, en combattant ses délais imprudents. Voilà quels étaient nos débats. Mais quelque chose qu'on en pense, je ne regretterai point ce que j'ai dit, ce que j'ai fait. Sainte amitié, tu n'es rien qu'un vain titre, si l'on ne remplit pas tes austères devoirs ! Permettez que je me retire.
Almaviva
Ô le meilleur des hommes ! Non, vous ne nous quitterez pas. Madame, il va nous appartenir de plus près ; je lui donne ma Florestine.
Almaviva
Monsieur, vous ne pouvez pas faire un plus digne emploi du pouvoir que la loi vous donne sur elle. Ce choix a mon assentiment, si vous le jugez nécessaire, et le plus tôt vaudra le mieux.
Almaviva
Eh bien !... Ce soir... Sans bruit.
Madame Almaviva
Moi qui lui sers de mère, je vais la préparer à l'auguste cérémonie. Mais laisserez-vous votre ami, seul généreux envers ce digne enfant ? J'ai du plaisir à penser le contraire.
Almaviva
Ah ! Madame... croyez....
Madame Almaviva
Oui, Monsieur, je le crois. C'est aujourd'hui la fête de mon fils. Ces deux événements réunis, me rendent cette journée bien chère !
Scène 9
Almaviva, Bégearss
Almaviva
Je ne reviens pas de mon étonnement ! Je m'attendais à des débats, à des objections sans nombre ; et je la trouve juste, bonne, généreuse envers mon enfant. Moi qui lui sers de mère, dit-elle.... Non, ce n'est point une méchante femme ! Elle a dans ses actions une dignité qui m'impose, un ton qui brise les reproches, quand on voudrait l'en accabler. Mais, mon ami, je m'en dois à moi-même pour la surprise que j'ai montrée en voyant brûler ces papiers.
Bégearss
Quant à moi, je n'en ai point eu, voyant avec qui vous veniez. Ce reptile vous a sifflé que j'étais là pour trahir vos secrets ; de si basses imputations n'atteignent point un homme de ma hauteur, je les vois ramper loin de moi. Mais après tout, Monsieur, que vous importaient ces papiers ? N'aviez-vous pas pris malgré moi tous ceux que vous vouliez garder ? Ah ! Plût au ciel qu'elle m'eût consulté plus tôt, vous n'auriez pas contre elle des preuves sans réplique !
Avec ardeur.
Il tire la lettre de son sein et la met dans sa poche.
Almaviva
Oui, sans réplique. Ôtons-les de mon sein, elles me brûlent la poitrine.
Bégearss
Je combattrais avec plus d'avantage en faveur du fils de la loi ; car enfin, il n'est pas comptable du triste sort qui l'a mis dans vos bras.
Almaviva
Lui, dans mes bras ? Jamais.
Bégearss
Il n'est point coupable non plus dans son amour pour Florestine ; et cependant, tant qu'il reste près d'elle, puis-je m'unir à cette enfant, qui peut-être éprise elle-même, ne cédera qu'à son respect pour vous ? La délicatesse blessée...
Almaviva
Mon ami, je t'entends ! Et ta réflexion me décide à le faire partir sur le champ. Oui, je serai moins malheureux quand ce fatal objet ne blessera plus mes regards. Mais comment entamer ce sujet avec elle ? Voudra-t-elle s'en séparer ? Il faudra donc faire un éclat.
Bégearss
Un éclat !... Non... Bientôt le divorce accrédité.
Almaviva
Moi, publier ma honte ! Quelques lâches l'ont fait ; c'est le dernier degré de l'avilissement du siècle. Que l'opprobre soit le partage de qui donne un pareil scandale, et des fripons qui le provoquent !
Bégearss
J'ai fait envers elle, envers Vous, ce que l'honneur me prescrivait. Je ne suis point pour les moyens violents, surtout quand il s'agit d'un fils....
Almaviva
Dites, d'un étranger, dont je vais hâter le départ.
Bégearss
N'oubliez pas cet insolent valet.
Il lui remet le reçu, le prend sous le bras et ils sortent.
On n'entend pas le reste.
Almaviva
J'en suis trop las pour le garder. Toi, cours, ami, chez mon notaire ; retire avec mon reçu que voici, mes trois millions d'or déposés ; alors tu peux à juste titre être généreux au contrat qu'il nous faut brusquer aujourd'hui. car te voilà bien posssesseur... Et ce soir, à minuit, sans bruit, dans la chapelle de Madame....
Acte IV
Scène 1
Figaro
Il se promène en s'essuyant.
D'un ton sévère.
Vivement.
D'un ton badin.
Il rit.
Il frappe un billet sur sa main.
Il ouvre le billet, et dit :
Très vivement.
Figaro
Elle me dit : Viens à six heures au cabinet ; c'est le plus sûr pour nous parler.... Je brusque tout dehors, et je rentre en sueur : où est-elle ? Ah ! Parbleu je ne suis point fou. Je les ai vus sortir d'ici ; Monsieur le tenait sous le bras.... Eh bien ! Pour un échec, abandonnerons-nous la partie ? Mais quel détestable endormeur ! Parvenir à brûler les lettres de Madame, pour qu'elle ne voie pas, qu'il en manque ! Et se tirer d'un éclaircissement !... C'est l'enfer concentré, tel que Milton nous l'a dépeint ! J'avais raison tantôt dans ma colère. Honoré Bégearss est le diable que les Hébreux nommaient Légion ; et si l'on y regardait bien, on verrait le lutin avoir le pied fourchu, seule partie, disait ma mère, que les démons ne peuvent déguiser. Ah ! ah ! ah ! Ma gaieté me revient ; d'abord, parce que j'ai mis l'or du Mexique en sûreté chez Fal, ce qui nous donnera du temps. Et puis... Docteur en toute hypocrisie ! Infernal Tartuffe ! Grâce au Hasard qui régit tout, à ma tactique, à quelques louis semés, voici qui me promet une lettre de ta main, où, dit-on, tu poses le masque à ne rien laisser désirer. Le coquin qui l'a lue, en veut cinquante louis.... Eh bien ! Il les aura, si la lettre les vaut. Une année de mes gages sera bien employée, si je parviens à détromper un maître à qui nous devons tant. Mais où es-tu, Suzanne, pour en rire... Oche piacere ! À demain donc ; car je ne vois pas que rien périclite ce soir... Eh, Eh ! Pourquoi perdre un temps ? Je m'en suis toujours repenti... Point de délais : courons attacher le pétard ; dormons dessus. La nuit porte conseil, et demain matin nous verrons qui des deux fera sauter l'autre.
Scène 2
Bégearss, Figaro
Bégearss
Eeeh ! C'est monsieur Figaro ! La place est agréable, puisqu'on y retrouve monsieur.
Figaro
Ne fût-ce que pour avoir la joie de l'en chasser une autre fois.
Bégearss
De la rancune pour si peu ! Vous êtes bien bon d'y songer : chacun n'a-t-il pas sa manie ?
Figaro
Et celle de monsieur est de ne plaider qu'à huis clos ?
Bégearss
Il n'est pas essentiel qu'un sage entende tout quand il sait si bien deviner.
Figaro
Chacun se sert des petits talents que le ciel lui a départis.
Bégearss
Et l'intrigant compte-t-il gagner beaucoup avec ceux qu'il nous montre ici ?
Figaro
Ne mettant rien à la partie, j'ai tout gagné si je fais perdre l'autre.
Bégearss
L'autre ; quoi s'il vous plaît ?
Bégearss
L'autre.... Eh parbleu ! Monsieur, l'a dénommé lui-même.
Bégearss
On verra le jeu de monsieur.
Il prend un air niais.
Figaro
Ce n'est pas de ces coups brillants qui éblouissent la galerie. Mais, « Chacun pour soi, dieu pour tous », comme a dit Salomon.
Bégearss
Belle sentence ! N'a-t-il pas dit aussi, « Le soleil luit pour tout le monde » ?
Figaro
Oui, en dardant sur le serpent, prêt à mordre la main de son imprudent bienfaiteur.
Scène 3
Bégearss
Il cherche dans ses poches vivement.
Il lit.
Il appuie ses deux mains sur sa poitrine.
Il frotte ses mains.
D'un ton terrible.
Bégearss
Il ne farde plus ses desseins. Notre homme est fier ; bon signe ; il ne sait rien des miens. Il aurait la mine bien longue, s'il était instruit qu'à minuit.... Eh bien ! Qu'ai-je fait du papier ? Le voici. « Reçu de Monsieur Fal, notaire, les trois millions d'or spécifiés dans le bordereau ci-dessus. À Paris, le... ALMAVIVA. » C'est bon ; je tiens la pupille et l'argent. Mais, ce n'est point assez ; cet homme est faible, il ne finira rien pour le reste de sa fortune. Sa femme lui en impose ; il la craint, l'aime encore... Elle n'ira point au couvent si je ne les mets aux prises, et ne les force à s'expliquer brutalement. Diable ! Ne risquons rien ce soir ; un dénouement aussi scabreux ! En précipitant trop les choses, on se précipite avec elles. Il sera temps demain, quand j'aurai bien serré le doux lien sacramental qui va les enchaîner à moi. Eh bien ! Maudite joie qui me gonfles le coeur, ne peux-tu donc te contenir ? Elle m'étouffera, la fougueuse, ou me livrera comme un sot, si je ne la laisse un peu s'évaporer pendant que je suis seul ici. Sainte et douce crédulité ! L'époux le doit la magnifique dot. Pâle déesse de la nuit, il te devra bientôt sa froide épouse. Fortune ! Hymen ! Qui chantera l'épithalame ? Qui ? Le seul poète en état de le composer dignement ?... Bégearss, heureux Bégears ! Pourquoi l'appelez-vous Bégearss ? N'est-il donc pas plus d'à moitié le seigneur Almaviva ? Encore un pas, Bégearss, et tu l'es tout-à-fait. Qui, mais il faut auparavant... Ce Figaro pèse sur ma poitrine ; car c'est lui qui l'a fait venir... Le moindre trouble me perdrait... Ce valet-là me porterait malheur ! C'est le plus clairvoyant coquin ! Allons, allons, qu'il parte avec son pupille errant.
Scène 4
Suzanne, Bégearss
À part.
Suzanne
Ah ! Ce n'est pas lui.
Bégearss
Quelle surprise ! Eh ! Qu'attendais-tu donc ?
Suzanne
Personne. On se croit seule ici.
Bégearss
Puisque je t'y rencontre, un mot avant le comité.
Suzanne
Que parlez-vous de comité ? Réellement depuis deux ans on n'entend plus du tout le langage de ce pays.
Il pétrit dans sa boîte une prise de tabac, d'un air content de lui.
Bégearss
Hé ! hé !.... Ce comité, ma chère, est une conférence entre ta maîtresse, son fils, notre jeune pu pille et moi, sur le grand objet que tu sais.
Suzanne
Après la scène que j'ai vue, osez-vous encore l'espérer ?
Bégearss
Oser l'espérer ! Non ; mais seulement je l'épouse ce soir.
Suzanne
Malgré son amour pour Léon ?
Bégearss
Bonne femme ! Qui me disais, « Si vous faites cela, monsieur... »
Suzanne
Eh ! Qui eût pu l'imaginer ?
Bégearss
Enfin que dit-on ? Parle-t-on ? Toi qui vis dans l'intérieur, qui as l'honneur des confidences, y pense-t-on du bien de moi ? Car c'est-là le point important.
Suzanne
L'important serait de savoir quel talisman vous employez pour dominer tous les esprits ? Monsieur ne parle de vous qu'avec enthousiasme. Ma maîtresse vous porte aux nues ; son fils n'a d'espoir qu'en vous seul ; notre pupille vous révère...
Bégearss
Et toi, Suzanne, qu'en dis-tu ?
Suzanne
Ma foi, monsieur, je vous admire ! Au milieu du désordre affreux que vous entretenez ici, vous seul êtes calme et tranquille. Il me semble entendre un génie qui fait tout mouvoir à son gré.
Bégearss
Mon enfant, rien n'est plus aisé. D'abord, il n'est que deux pivots sur qui roule tout dans le monde, la morale et la politique. La morale, tant soit peu mesquine, consiste à être juste et vrai : elle est, dit-on, la clef de quelques vertus routinières.
Suzanne
Quant à la politique ?
Bégearss
Ah ! C'est l'art de créer des faits, de dominer, en se jouant, les événements et les hommes. L'intérêt est son but ; l'intrigue son moyen : toujours sobre de vérités, ses vastes et riches conceptions sont un prisme qui éblouit. Aussi profonde que l'Etna, elle brûle et gronde longtemps avant d'éclater au-dehors ; mais alors rien ne lui résiste : elle exige de hauts talents. Le scrupule seul peut lui nuire : c'est le secret des négociateurs.
Suzanne
Si la morale ne vous échauffe pas, l'autre, en revanche, excite en vous un assez vif enthousiasme.
Bégearss
Eh ! Ce n'est pas elle : c'est toi ; ta comparaison d'un génie.... Léon vient ; laisse-nous.
Scène 5
Léon, Bégearss
Léon
Monsieur Bégearss, je suis au désespoir !
Bégearss
Qu'est-il arrivé, jeune ami ?
Léon
Mon père vient de me signifier, avec une dureté !.... que j'eusse à faire, sous deux jours, tous les apprêts de mon départ. Point d'autre train, dit-il, que Figaro qui m'accompagne, et un valet qui courra devant nous.
Bégearss
Cette conduite est en effet biZarre pour qui ne sait pas son secret ; mais nous qui l'avons pénétré, notre devoir est de le plaindre. Ce voyage est le fruit d'une frayeur bien excusable ! Malte et vos voeux ne sont que le prétexte ; un amour qu'il redoute est son véritable motif.
Léon
Mais, mon ami, puisque vous l'épousez.
Bégearss
Si son frère le croit utile à suspendre un fâcheux départ. Je ne verrais qu'un seul moyen...
Léon
Ô mon ami ! Dites-le moi.
Bégearss
Ce serait que madame votre mère vainquît cette timidité qui l'empêche, avec lui, d'avoir une opinion à elle ; car sa douceur vous nuit bien plus que ne ferait un caractère trop ferme. Supposons qu'on lui ait donné quelque prévention injuste, qui a le droit, comme une mère, de rappeler un père à la raison ? Engagez-la de le tenter... Non pas aujourd'hui, mais.... demain, sans y mettre de faiblesse.
Avec douleur.
Léon
Mon ami, vous avez raison ! cette crainte est son vrai motif. Sans doute il n'y a que ma mère qui puisse Je faire changer. La voici qui vient avec celle. que je n'ose plus adorer. Ô mon ami ! Rendez-la bienheureuse !
Bégearss
En lui parlant tous les jours de son frère.
Scène 6
Madame Almaviva, Bégearss
Suzanne va les chercher.
Madame Almaviva
Suzanne, donne mes diamants.
Il sort.
Bégearss
Madame, et vous, Mademoiselle, je vous laisse avec cet ami ; je confirme d'avance tout ce qu'il va vous dire. Hélas ! Ne pensez point au bonheur que j'aurais de vous appartenir à tous : votre repos doit seul vous occuper. Je n'y veux concourir que sous la forme que vous adopterez. Mais, soit que Mademoiselle accepte ou non mes offres, recevez ma déclaration, que toute la fortune dont je viens d'hériter lui, est destinée de ma part, dans un contrat, ou par un testament ; je vais en faire dresser les actes : Mademoiselle choisira. Après ce que je viens de dire, il ne conviendrait pas que ma présence ici gênât un parti qu'elle doit prendre en toute liberté ; mais, quel qu'il soit, ô mes amis ! Sachez qu'il est sacré pour moi. Je l'adopte sans restriction.
Scène 7
Madame Almaviva, Léon
Madame Almaviva
C'est un ange envoyé du ciel pour réparer tous nos malheurs.
Léon
Ô Floretine ! Il faut céder ; ne pouvant être l'un à l'autre, nos premiers élans de douleurs nous avaient fait jurer de n'être jamais à personne ; j'accomplirai ce serment pour nous deux. Ce n'est pas vous perdre en entier, puisque je retrouve une soeur où j'espérais posséder une épouse. Nous pourrons encore nous aimer.
Scène 8
Madame Almaviva
Suzanne, apporte l'écrin.
Suzanne sort.
Madame Almaviva
Florestine, épouse Bégearss ; ses procédés l'en rendent digne ; et puisque cet hymen fait le bonheur de ton parrain, il faut l'achever aujourd'hui.
Scène 9
Madame Almaviva, Florestine, Léon
Madame Almaviva
Nous, mon fils, ne sachons jamais ce que nous devons ignorer. Tu pleures, Florestine !
Elle se jette à genoux, Léon en fait autant.
Florestine
Ayez pitié de moi, Madame ! Eh ! Comment soutenir autant d'assaut dans un seul jour ? À peine j'apprends qui je suis, qu'il faut renoncer à moi-même, et me livrer... Je meurs de douleur et d'effroi. Dénuée d'objections contre monsieur Bégearss, je sens mon coeur à l'agonie, en pensant qu'il peut devenir... Cependant il le faut ; il faut me sacrifier au bien de ce frère chéri, à son bonheur.... que je ne puis plus faire. Vous dites que je pleure ! Ah ! Je fais plus pour lui que si je lui donnais ma vie. Maman, ayez pitié de nous : bénissez vos enfans ! Ils sont bien malheureux !
Madame Almaviva
Je vous bénis, mes chers enfants. Ma Florestine, je t'adopte. Si tu savais à quel point tu m'es chère ! Tu seras heureuse, ma fille, et du bonheur de la vertu. Celui-là peut dédommager des autres.
Florestine
Mais croyez-vous, Madame, que mon dévouement le ramène à Léon, à son fils ? Car il ne faut pas se flatter ; son injuste prévention va quelquefois jusqu'à la haine.
Madame Almaviva
Chère fille, j'en ai l'espoir.
Léon
C'est l'avis de monsieur Bégearss : il me l'a dit. Mais il m'a dit aussi qu'il n'y a que maman qui puisse opérer ce miracle ; aurez-vous donc la force de lui parler en ma faveur ?
Madame Almaviva
Je l'ai tenté souvent, mon fils, mais sans aucun fruit apparent.
Léon
Ô ma digne maman ! C'est votre douceur qui m'a nui. La crainte de le contrarier, vous a empêchée d'user de la juste influence que vous donne votre vertu et le respect profond dont vous êtes entourée. Si vous lui parliez avec force il ne vous résisterait pas.
Elle sonne.
Florestine sort.
Madame Almaviva
Vous le croyez, mon fils ? Je vais l'essayer devant vous. Vos reproches m'affligent presque autant que son injustice. Mais, pour que vous ne gêniez pas le bien que je dirai de vous, mettez-vous dans mon cabinet ; vous m'entendrez de là plaider une cause si juste ; vous n'accuserez plus une mère de manquer d'énergie, quand il faut défendre son fils ! Floresta, la décence ne te permet pas de rester. Va t'enfermer ; demande au ciel qu'il m'accorde quelque succès, et rende enfin la paix à ma famille désolée.
Scène 10
Suzanne, Madame Almaviva
Suzanne
Que veut Madame ? Elle a sonné.
Madame Almaviva
Prie Monsieur, de ma part, de passer un moment ici.
Suzanne
Madame, vous me faites trembler ! Ciel ! Que va-t-il donc se passer ? Quoi ? Monsieur qui ne vient jamais.... sans.
Suzanne sort, en levant les bras de terreur.
Madame Almaviva
Fais ce que je te dis, Suzanne, et ne prends nul souci du reste.
Scène 11
Madame Almaviva
Madame Almaviva
Vous allez voir, mon fils, si votre mère est faible en défendant vos intérêts ; mais laissez-moi me recueillir, me préparer par la prière à cet important plaidoyer.
Scène 12
Madame Almaviva
Plus bas.
Madame Almaviva
Ce moment me semble terrible comme le jugement dernier ! Mon sang est prêt à s'arrêter. Ô mon Dieu, donnez-moi la force de frapper au coeur d'un époux ! Vous seul connaissez les motifs qui m'ont toujours fermé la bouche ! Ah ! S'il ne s'agissait du bonheur de mon fils, vous savez, ô mon Dieu, si j'oserais dire un seul mot pour moi ! Mais enfin, s'il est vrai qu'une faute pleurée vingt ans ait obtenu de vous un pardon généreux, comme un sage ami m'en assure ; ô mon dieu, donnez-moi la force de frapper au coeur d'un époux !
Scène 13
Almaviva, Madame Almaviva
Almaviva
Madame, on dit que vous me demandez !
Madame Almaviva
J'ai cru, Monsieur, que nous serions plus libres dans ce cabinet que chez vous.
Almaviva
M'y voilà, Madame, parlez.
Madame Almaviva
Asseyons nous Monsieur, je vous conjure, et prêtez-moi votre attention.
Almaviva
Non, j'entendrai debout. Vous savez qu'en parlant je ne saurais tenir en place.
Madame Almaviva
Il s'agit de mon fils.... Monsieur.
Almaviva
De votre fils, Madame ?
Madame Almaviva
Eh ! Quel autre intérêt pourrait vaincre ma répugnance à engager un entretien que vous ne recherchez jamais ? Mais je viens de le voir dans un état à faire compassion ; l'esprit troublé, le coeur serré de l'ordre que vous lui donnez de partir sur le champ ; surtout du ton de dureté qui accompagne cet exil. Eh ! Comment a-t il encouru la disgrâce d'un p..... d'un homme si juste ? Depuis qu'un exécrable duel nous a ravi notre autre fils....
Almaviva
Ah !...
Madame Almaviva
Celui-ci qui jamais ne dût connaître le chagrin, a redoublé de soins et d'attentions pour adoucir l'amertume des nôtres.
Almaviva
Ah !...
Madame Almaviva
Le caractère emporté de son frère, son désordre, ses goûts et sa conduite déréglée, nous en donnaient souvent de bien cruels. Le ciel sévère, mais sage en ses décrets, en nous privant d'un tel enfant, nous en a peut-être épargne de plus cuisants pour l'avenir.
Almaviva
Ah ! Ah !....
Almaviva se promène plus vite sans parler. Mme Almaviva prenant courage de son silence, continue d'un ton plus ferme, et l'élève par degré.
Almaviva s'agite en marchant.
Madame Almaviva
Mais enfin celui qui nous reste, a-t-il jamais manqué à ses devoirs ? Jamais le plus léger reproche fut-il mérité de sa part ? Exemple des hommes de son âge, il a l'estime universelle, il est aimé, recherché, consulté. Son p..... protecteur naturel, mon époux seul, paraît avoir les yeux fermés sur un mérite transcendant, dont l'éclat frappe tout le monde. En tout autre sujet, Monsieur, je tiendrais à fort grand honneur de vous soumettre mon avis, de modeler ma faible opinion sur la vôtre : mais il s'agit.... d'un fils.... Quand il avait un frère aîné, l'orgueil d'un très grand nom le condamnant au célibat, l'ordre de Malte était son sort. Le préjugé semblait alors couvrir l'injustice de ce partage entre deux fils.... égaux en droits....
Almaviva
Égaux en droits !....
Madame Almaviva
Mais, depuis deux années qu'un accident affreux... les lui a tous transmis, n'est-il pas étonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le relever de ses voeux ? Il est de notoriété que vous n'avez quitté l'Espagne que pour dénaturer vos biens par la vente ou par des échanges. Si c'est pour l'en priver, Monsieur, la haine ne va pas plus loin ! Puis, vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la maison p..... par vous habitée. Permettez-moi de vous le dire, un traitement aussi étrange est sans excuse aux yeux de la raison. Qu'a-t-il fait pour le mériter ?
Almaviva
Ce qu'il a fait ?
Madame Almaviva
Je voudrais bien, Monsieur, ne pas vous offenser.
Almaviva
Ce qu'il a fait, Madame ? Et c'est vous qui le demandez !
Madame Almaviva
Monsieur, Monsieur, vous m'effrayez beaucoup !
Almaviva
Puisque vous avez provoqué l'explosion du ressentiment qu'un respect humain enchaînait, vous entendrez son arrêt et le vôtre.
Madame Almaviva
Ah ! Monsieur ! Ah ! Monsieur !....
Almaviva
Vous demandez ce qu'il a fait ?
Madame Almaviva
Non, Monsieur, ne me dites rien !
Almaviva
Rappelez vous, femme perfide, ce que vous avez fait vous-même ; et comment, rececevant un adultère dans vos bras, vous avez mis, dans ma maison cet enfant étranger que vous osez nommer mon fils.
Madame Almaviva
Laissez-moi m'enfuir, je vous prie.
Almaviva
Non, vous ne fuirez pas ; vous n'échapperez point à la conviction qui vous presse. Connaissez-vous cette écriture ? Elle est tracée de votre main coupable ; et ces caractères sanglants qui lui servirent de réponse ?...
Madame Almaviva
Je vais mourir ! Je vais mourir !
Il lit.
Il parle.
Pendant qu'il lit très fort, on entend madame Almaviva égarée dire des mots coupés qui partent du délire.
Almaviva
Non non, vous entendrez les traits que j'en ai soulignés ! « Malheureux insensé ! Notre sort est rempli. Votre crime, le mien reçoit sa punition. Aujourd'hui, jour de Saint-Léon patron de ce lieu et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. » Et cet enfant est né le jour de Saint-Léon, plus de dix mois après mon départ pour la Vera-Cruz.
Madame Almaviva
Grand dieu, tu ne permets donc pas que le crime le plus caché demeure toujours impuni !
Il lit.
Almaviva
.... Et de la main du corrupteur. « L'ami qui vous rendra ceci, quand je ne serai plus, est sûr. »
Madame Almaviva
Frappe, mon Dieu, car je l'ai mérité !
Almaviva
« Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié, parmi les noms qu'on va donner à ce fils héritier d'un autre. »
Madame Almaviva
Accepte l'horreur que j'éprouve, en expiation de ma faute !
Il parle.
Almaviva
« Puis-je espérer que le nom de Léon » Et ce fils s'appelle Léon !
Madame Almaviva
Ô dieu ! Mon crime fut bien grand, s'il égala ma punition ! Que la volonté s'accomplisse !
Almaviva
Et couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon éloignement pour lui ?
Madame Almaviva
Qui suis-je pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit ?
Almaviva
Et lorsque vous plaidez pour l'enfant de ce malheureux, vous avez au bras mon portrait.
Dans le plus grand égarement.
Madame Almaviva
Monsieur, Monsieur, je le rendrai ; je sais que je n'en suis pas digne. Ciel ! Que m'arrive-t-il ? Ah ! Je perds la raison ; ma conscience troublée fait naître des fantômes. Réprobation anticipée !... Je vois ce qui n'existe pas... Ce n'est plus vous, c'est lui qui me fait signe de le suivre, d'aller le rejoindre au tombeau.
Almaviva
Comment ! Eh bien ! Non, ce n'est pas.
Madame Almaviva
Ombre terrible, éloigne-toi !
Almaviva
Ce n'est pas ce que vous croyez.
Madame Almaviva
Attends... Oui, je t'obéirai....
Almaviva
Madame, écoutez-moi....
Elle reste évanouie.
Madame Almaviva
J'irai.... Je t'obéis... Je meurs...
Il s'enfuit. Les convulsions de la douleur font glisser Madame Almaviva à terre.
Almaviva
J'ai passé la mesure.... elle se trouve mal.... Ah dieux ! courons lui chercher du secours.
Scène 14
Léon
Il l'enlève et la remet sur son fauteuil évanouie.
Léon
Ô ma mère !... Ma mère, c'est moi qui te donne la mort ! Que ne suis-je parti sans rien exiger de personne ! J'aurais prévenu ces horreurs !
Scène 15
Almaviva, Léon, Suzanne
Almaviva
Et son fils !
Il l'embrasse en criant.
Léon
Elle est morte. Ah ! Je ne lui survivrai pas.
Almaviva
Des sels ! Des sels ! Suzanne, un million, si vous la sauvez.
Léon
Ô malheureuse mère !
Suzanne
Madame, aspirez ce flacon. Soutenez-la, monsieur ; je vais tâcher de la desserrer.
Almaviva
Romps tout, arrache tout. Ah ! J'aurais dû la ménager.
Léon
Elle est morte ! Elle est morte !
Scène 16
Figaro, Almaviva
Il lui prend le bras.
Figaro
Eh ! Qui, morte ? Madame ? Apaisez donc ces cris ! C'est vous qui la serez mourir. Non, elle ne l'est pas ; ce n'est qu'une suffocation ; le sang qui monte avec violence. Sans perdre de temps il faut la soulager. Je vais chercher ce qu'il me faut.
Almaviva
Des ailes, Figaro, ma fortune est à toi.
Il sort.
Figaro
J'ai bien besoin de vos promesses, lorsque madame est en péril.
Scène 17
Léon, Suzanne, Madame Almaviva, Almaviva
Léon
Si l'on pouvait la faire respirer... Ô dieu ! Rends moi ma malheureuse mère !... La voici qui revient...
Suzanne
Madame, allons, madame...
Madame Almaviva
Ah ! Qu'on a de peine à mourir !
Léon
Non, maman, vous ne mourrez pas.
Elle se jette à terre et se prosterne.
Madame Almaviva
Ô ciel ! Entre mes juges ; entre mon époux et mon fils ! Tout est connu.... et criminelle envers tous deux... Vengez-vous l'un et l'autre : il n'est plus de pardon pour moi. Mère coupable, épouse indigne ! Un instant nous a tous perdus. J'ai mis l'horreur dans ma famille ; j'allumai la guerre intestine entre le père et les enfants. Ciel juste ! Il fallait bien que ce crime fût découvert : puisse ma mort expier mon forfait !
Léon fait un grand mouvement.
Ils la remettent sur son fauteuil.
Almaviva
Non, revenez à vous ; votre douleur a déchiré mon âme. Asseyons-la, Léon, mon fils ! Suzanne, asseyons-la.
Scène 18
Figaro, Suzanne, Almaviva, Madame Almaviva, Léon
Figaro
Elle a repris sa connaissance ?
Elle se desserre.
Suzanne
Ah Dieu ! J'étouffe aussi.
Almaviva
Figaro, vos secours ?
Figaro
Un moment ; calmez-vous. Son état n'est plus si pressant. Moi, qui étais dehors, grand dieu ! Je suis rentré bien à propos... Elle m'avait fort effrayé. Allons, Madame, du courage.
Madame Almaviva
Dieu de bonté, fais que je meure !
Léon
Non, maman, vous ne mourrez pas, et nous réparerons nos torts. Monsieur, vous que je n'outragerai plus en vous donnant un autre nom, reprenez vos titres, vos biens ; je n'y avais nul droit : hélas ! Je l'ignorais. Mais, par pitié, n'écrasez point, d'un déshonneur public, cette infortunée, qui fut vôtre.... Une erreur expiée par vingt années de larmes, est-elle encore un crime alors qu'on fait justice ? Ma mère et moi, nous nous bannissons de chez vous.
Almaviva
Jamais ! Vous n'en sortirez point.
Suzanne pleure dans un coin ; Figaro absorbé dans l'autre.
Léon
Un couvent sera sa retraite ; et moi, sous mon nom de Léon, sous le simple habit d'un soldat, je défendrai la liberté de notre nouvelle patrie : inconnu, je mourrai pour elle, ou je la servirai en zélé citoyen.
Madame Almaviva
Léon, mon cher enfant, ton courage me rend la vie. Je puis encore la supporter, puisque mon fils a la vertu de ne pas détester sa mère. Cette fierté dans le malheur sera ton noble patrimoine. Il m'épousa sans biens ; n'exigeons rien de lui : le travail de mes mains soutiendra ma faible existence ; et toi, tu serviras l'État.
Almaviva
Non, Rosine, jamais. C'est moi qui suis le vrai coupable ! De combien de vertus je privais ma triste vieillesse !...
Madame Almaviva
Vous en serez enveloppé. Florestine et Bégearss vous restent ; Floresta, votre fille, l'enfant chéri de votre coeur....
Almaviva
Comment ? D'où savez-vous ? Qui vous l'a dit ?
Madame Almaviva
Monsieur, donnez-lui tous vos biens : mon fils et moi n'y mettrons point d'obstacle : son bonheur nous consolera. Mais, avant de nous séparer, que j'obtienne au moins une grâce ! Apprenez-moi comment vous êtes possesseur d'une terrible lettre que je croyais brûlée avec les autres. Quelqu'un m'a-t-il trahie ?
Figaro
Oui, l'infâme Bégearss : je l'ai surpris tantôt qui la remettait à Monsieur.
Almaviva
Non, je la dois au seul hasard. Ce matin, lui et moi, pour un tout autre objet, nous examinions votre écrin, sans nous douter qu'il y eût un double fond. Dans le débat, et sous ses doigts, le secret s'est ouvert soudain, à son très grand étonnement ; il a cru le coffret brisé.
Figaro
Son étonnement d'un secret ? Monstre ! C'est lui qui l'a fait faire !
Almaviva
Est-il possible ?
Madame Almaviva
Il est trop vrai !
Almaviva
Des papiers frappent nos regards : il en ignorait l'existence ; et quand j'ai voulu les lui lire, il a refusé de les voir.
Suzanne
Il les a lus cent fois avec Madame !
Almaviva
Est-il vrai ? Les connaissait-il ?
Madame Almaviva
Ce fut lui qui me les remit, qui les apporta de l'armée, lorsqu'un infortuné mourut.
Almaviva
Cet ami sûr, instruit de tout ?....
Figaro
C'est lui !
Almaviva
Ô ! Scélératesse infernale ! Avec quel art il m'avait engagé ! À présent je sais tout.
Figaro
Vous le croyez !
Almaviva
Je connais son affreux projet. Mais, pour en être plus certains, déchirons le voile en entier. Par qui savez-vous donc ce qui touche ma Florestine ?
Madame Almaviva
Lui seul m'en a fait confidence.
Léon
Il me l'a dit sous le secret.
Suzanne
Il me l'a dit aussi.
Almaviva
Ô monstre ! Et moi, j'allais la lui donner ! Mettre ma fortune en ses mains !
Figaro
Plus d'un tiers y serait déjà, si je n'avais porté, sans vous le dire, vos trois millions d'or en dépôt chez Monsieur Fal. Vous alliez l'en rendre maître ; heureusement que je m'en suis douté. Je vous ai donné son reçu...
Almaviva
Qu'un scélérat vient de m'enlever, pour en aller toucher la somme.
Figaro
Ô proscription sur moi ! Si l'argent est remis, tout ce que j'ai fait est perdu. Je cours chez Monsieur Fal. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard !
Almaviva
Le traître n'y peut être encore.
Il veut sortir.
Figaro
S'il a perdu un temps, nous le tenons : j'y cours.
Almaviva
Mais, Figaro ! Que le fatal secret dont ce moment vient de t'instruire reste enseveli dans ton sein.
Figaro
Mon bienfaiteur ! Il y a vingt ans qu'il est dans ce sein-là, et dix que je travaille à empêcher qu'un monstre n'en abuse : attendez surtout mon retour, avant de prendre aucun parti.
Almaviva
Penserait-il se disculper ?
Il tire une lettre de sa poche.
Il lui remet la lettre de Bégearss.
Il lui donne un flacon.
Figaro
Il fera tout pour le tenter ; mais voici le préservatif. Lisez le contenu de cette épouvantable lettre : le secret de l'enfer est là. Vous me saurez bon gré d'avoir tout fait pour me la procurer. Suzanne ! Des gouttes à ta maîtresse ; tu sais comment je les prépare ! Passez-la sur sa chais longue ; et le plus grand calme autour d'elle. Monsieur, au moins ne recommencez pas : elle s'éteindrait dans nos mains !
Almaviva
Recommencer ? Je me ferais horreur !
Il s'enfuit.
Almaviva et Léon la prennent sous les bras ; ils sortent tous.
Figaro
Vous l'entendez, Madame ? Le voilà dans son caractère ! Et c'est votre époux que j'entends. Ah ! Je l'ai toujours dit de lui : La colère chez les bons coeurs, n'est qu'un besoin pressant de pardonner !
Acte V
Scène 1
Léon, Almaviva, Madame Almaviva, Suzanne
Suzanne avance une bergère ; on l'assied.
Léon
Il fait trop chaud, Maman, dans l'appartement intérieur.
Almaviva
Êtes-vous bien assise ? Eh quoi ! Pleurer encore ?
Madame Almaviva
Ah ! Laissez-moi verser des larmes de soulagement ! Ces récits affreux m'ont brisée ! Cette infâme lettre surtout...
Almaviva
Marié en Irlande, il épousait ma fille ! et tout mon bien placé sur la banque de Londres eût fait vivre un repaire affreux, jusqu'à la mort du dernier de nous. tous ! Eh ! qui sait, grand Dieu ! quels moyens....
Madame Almaviva
Homme infortuné ! Calmez-vous. Mais il est temps de faire descendre Florestine. Elle avait le coeur si serré de ce qui devait lui arriver ! Va la chercher, Suzanne, et ne l'instruis de rien.
Almaviva
Ce que j'ai dit à Figaro, Suzanne, était pour vous. comme pour lui.
Elle sort.
Suzanne
Monsieur, celle qui vit Madame pleurer, prier pendant vingt ans, a trop gémi de ses douleurs pour rien faire qui les accroisse !
Scène 2
Almaviva, Madame Almaviva
Almaviva
Ah, Rosine ! Séchez vos pleurs ; et maudit soit qui vous affligera !
Madame Almaviva
Mon fils, embrasse les genoux de ton généreux protecteur ; rends-lui grâce pour ta mère.
Almaviva
Oublions le passé, Léon. Gardons-en le silence, et n'émouvons plus votre mère. Figaro demande du calme. Ah ! Respectons surtout la jeunesse de Florestine, en lui cachant soigneusement les causes de cet accident !
Scène 3
Florestine, Madame Almaviva, Almaviva, Léon
Florestine
Mon Dieu ! Maman, qu'avez-vous donc ?
Madame Almaviva
Rien que d'agréable à t'apprendre ; et ton parrain va t'en instruire.
Almaviva
Hélas ! Ma Florestine, je frémis du péril où j'allais plonger ta jeunesse. Grâce au ciel qui dévoile tout, tu n'épouseras point Bégearss ; non, tu ne seras point la femme du plus épouvantable ingrat....
Florestine
Ah ! Ciel ! Léon !...
Léon
Ma soeur, il nous a tous joués !
Florestine
Sa soeur !
Almaviva
Il nous trompait ; il trompait les uns par les autres ; et tu étais le prix de ses horribles perfidies : je vais le chasser de chez moi.
Madame Almaviva
L'instinct de ta frayeur te servait mieux que nos lumières. Aimable enfant ! Rends grâce au ciel qui te sauve d'un tel danger.
Léon
Ma soeur ! Il nous a joués !
Florestine
Monsieur, il m'appelle sa soeur !
Elle tend la main à son époux.
Madame Almaviva
Oui, Floresta, tu es à nous. C'est là notre secret chéri. Voilà ton père ; voilà ton frère ; et moi, je suis ta mère, pour la vie. Ah ! Garde-toi de l'oublier jamais ! Almaviva ! N'est-ce pas qu'elle est ma fille ?
Tous se serrent dans les bras l'un de l'autre.
Almaviva
Et lui, mon fils ; voilà nos deux enfants !
Scène 4
Figaro, Almaviva, Monsieur Fall, Léon
Figaro
Malédiction ! Il a le porte-feuille. J'ai vu le traître l'emporter, quand je suis entré chez monsieur.
Almaviva
Ô, monsieur Fal ! Vous vous êtes pressé !
Monsieur Fall
Non, Monsieur, au contraire. Il est resté plus d'une heure avec moi ; m'a fait achever le contrat, y insérer la donation qu'il fait. Puis il m'a remis mon reçu, au bas duquel était le vôtre, en me disant que la somme est à lui, quelle est un fruit d'hérédité, qu'il vous l'a remise en confiance.
Almaviva
Ô scélérat ! Il n'oublie rien !
Figaro
Que de trembler sur l'avenir.
Monsieur Fall
Avec ces éclaircissements, ai-je pu refuser le porte-feuille qu'il exigeait ? Ce sont trois millions au porteur. Si vous rompez le mariage, et qu'il veuille garder l'argent, c'est un mal presque sans remède.
Almaviva
Que tout l'or du monde périsse, et que je sois débarrassé de lui !
À Suzanne.
Elle sort.
Figaro
Dussé-je être pendu, il n'en gardera pas une obole ! Veille au dehors, Suzanne.
Monsieur Fall
Avez-vous un moyen de lui faire avouer devant de bons témoins, qu'il tient ce trésor de monsieur ? Sans cela, je défie qu'on puisse le lui arracher !
Figaro
S'il apprend par son Allemand ce qui se passe dans l'hôtel, il n'y rentrera plus.
Almaviva
Tant mieux ! C'est tout ce que je veux ! Ah ! Qu'il garde le reste !
Figaro
Lui laisser par dépit l'héritage de vos enfants ! Ce n'est point vertu, c'est faiblesse.
Léon
Figaro !
À Almaviva.
Figaro
Je ne m'en dédis point. Qu'obtiendra donc de vous l'attachement, si vous payez ainsi la perfidie ?
Almaviva
Mais, l'entreprendre sans succès ; c'est lui ménager un triomphe....
Scène 5
Suzanne
Elle sort.
Suzanne
Monsieur Bégearss qui rentre !
Scène 6
Almaviva, Figaro, Monsieur Fall
Ils sont tous un grand mouvement.
Almaviva
Oh, traître.
Figaro
On ne peut plus se concerter ; mais si vous m'écoutez et me secondez tous, pour lui donner une sécurité profonde ; j'engage ma tête au succès.
Monsieur Fall
Vous allez lui parler du porte-feuille et du contrat ?
À Almaviva.
Figaro
Non pas ; il en sait trop pour l'entamer si brusquement. Il faut l'amener de plus loin à faire un aveu volontaire. Feignez de vouloir me chasser.
Almaviva
Mais, mais, sur quoi ?
Scéne Vii
Suzanne, Figaro, Bégearss, Almaviva, Monsieur Fall, Léon, Madame Almaviva, Florestine
Elle se range près de Madame Almaviva.
Bégearss montre une grande surprise.
Suzanne
Monsieur Bégéaaaaaaaarss !
Humblement.
Figaro
Monsieur Bégearss ! Eh bien ! Ce n'est qu'une humiliation de plus. Puisque vous attachez à l'aveu de mes torts, le pardon que je sollicite, j'espère que monsieur ne sera pas moins généreux.
Bégearss
Qu'y a-t-il donc ? Je vous trouve assemblés !
Almaviva
Pour chasser un sujet indigne.
Bégearss
Et Monsieur Fal ?
Monsieur Fall
Voyez qu'on ne perd point de temps. Tout ici concourt avec vous.
Bégearss
Ha, ha !...
Pendant cette scène, Bégearss les examine l'un après l'autre avec la plus grande attention.
Almaviva
Pressez-vous ; ceci me fatigue.
À Almaviva.
Figaro
Puisque la feinte est inutile, achevons mes tristes aveux. Oui, pour nuire à monsieur Bégearss, je répète, avec confusion, que je me suis mis à l'épier, le suivre et le troubler partout : car Monsieur n'avait pas sonné lorsque je suis entré chez lui, pour savoir ce qu'on y faisait du coffre aux brillants de Madame, que j'ai trouvé là tout ouvert.
Bégearss
Certes, ouvert à mon grand regret !
À part.
Almaviva
Quelle audace !
Figaro
Ah ! Monsieur !
Monsieur Fall
Monsieur.
Almaviva frappe du pied.
Bégearss, l'examine.
Bégearss
Modérez-vous, ou nous ne saurons rien.
Figaro
C'est ainsi, que sachant Madame enfermée avec lui, pour brûler de certains papiers dont je connaissais l'importance, je vous ai fait venir subitement.
Almaviva mord son mouchoir de fureur.
Bégearss
Vous l'ai-je dit ?
Suzanne
Achève, achève !
Figaro
Enfin, vous voyant tous d'accord, j'avoue que j'ai fait l'impossible pour provoquer entre madame et vous la vive explication, qui n'a pas eu la fin que j'espérais...
Almaviva
Finissez-vous ce plaidoyer ?
Figaro
Hélas ! Je n'ai plus rien à dire, puisque c'est cette explication qui a fait chercher monsieur Fal pour finir ici le contrat. L'heureuse étoile de monsieur a triomphé de tous mes artifices.... Mon maître ! En faveur de trente ans...
Il marche vite.
Almaviva
Ce n'est pas à moi de juger.
Figaro
Monsieur Bégearss !
Élevant son ton.
À Léon et Florestine.
Bégearss
Qui ! Moi ? Cher ami, je ne comptais guère vous avoir tant d'obligations ! Voir mon bonheur accéléré par le coupable effort destiné à me le ravir ! Ô jeunes gens ! Quelle leçon ! Marchons avec candeur dans les sentiers de la vertu. Voyez que tôt ou tard l'intrigue est la perte de son auteur.
Figaro
Ah ! Oui !
Bégearss
Monsieur, pour cette fois encore...
Almaviva
C'est là votre arrêt... j'y souscris.
Figaro
Monsieur Bégearss, je vous le dois. Mais je vois monsieur Fal pressé d'achever un contrat...
Almaviva
Les articles m'en sont connus.
Cherchant l'endroit.
Il lit.
Il appuie en lisant.
Il tend la main, en lisant.
Monsieur Fall
Hors celui-ci. Je vais vous lire la donation que monsieur fait. M., M., M., James-Honoré Bégearss... Ah ! « Et pour donner à la demoiselle future épouse, une preuve non équivoque de son attachement pour elle ; ledit futur époux lui fait donation entière de tous les grands biens qu'il possède, consistant aujourd'hui, ( ainsi qu'il le déclare, et les a exhibés à nous Notaires soussignés) en trois millions d'or, ici joints en très bons effets au porteur. »
Il donne le porte-feuille à Fal.
Bégearss
Les voilà dans ce porte-feuille. Il manque deux milliers de louis, que je viens d'en ôter pour fournir aux apprêts des noces.
Figaro
Monsieur a décidé qu'il paierait tout ; j'ai l'ordre.
Figaro, retourné, se tient la bouche.
Bégearss
En ce cas, enregistrez-les ; que la donation soit entière !
Il donne le porte-feuille ouvert à Figaro qui, voyant les effets, dit :
Monsieur Fall
Monsieur va tout additionner pendant que nous achèverons.
Figaro
Et moi j'éprouve qu'un bon repentir est comme une bonne action ; qu'il porte aussi sa récompense.
Bégearss
En quoi ?
À Almaviva.
Tout le monde garde le silence.
Figaro
J'ai le bonheur de m'assurer qu'il est ici plus d'un généreux homme ! Ô ! Que le ciel comble les voeux de deux amis aussi parfaits ! Nous n'avons nul besoin d'écrire. Ce sont vos effets au porteur ; oui, monsieur, je les reconnais. Entre monsieur Bégearss et vous, c'est un combat de générosité : l'un donne ses biens à l'époux ; l'autre les rend à sa future. Monsieur, mademoiselle, ah ! Quel bienfaisant protecteur ! Et que vous allez le chérir ! Mais, que dis-je ? L'enthousiasme m'aurait-il fait commettre une indiscrétion offensante ?
Montrant Almaviva.
Il veut lire.
Bégearss
Elle ne peut l'être pour personne, si mon ami ne la désavoue pas ; s'il met mon ame à l'aise, en me permettant d'avouer que je tiens de lui ces effets. Celui-là n'a pas un bon coeur, que la gratitude fatigue, et cet aveu manquoit à ma satisfaction. Je lui dois bonheur et fortune, et quand je les partage avec sa digne fille, je ne fais que lui rendre ce qui lui appartient de droit. Remettez-moi le porte-feuille ; je ne veux avoir que l'honneur de le mettre à ses pieds moi-même, en signant notre heureux contrat.
Il lui remet le porte-feuille.
Figaro
Messieurs, vous l'avez entendu : vous témoignerez, s'il le faut. Mon maître, voilà vos effets ; donnez-les à leur détenteur, si votre coeur l'en juge digne.
Almaviva
Grand dieu ! Les lui donner ! Homme cruel ! Sortez de ma maison. L'enfer n'est pas aussi profond que vous ! Grâce à ce bon vieux serviteur, mon imprudence est réparée. Sortez à l'instant de chez moi.
Bégearss
Ô ! Mon ami ! Vous êtes encore trompé.
Almaviva
Et cette lettre, monstre, m'abuse-t-elle aussi ?
Bégearss
Ah ! Je suis joué ! Mais j'en aurai raison.
Léon
Laissez en paix une famille que vous avez remplie d'horreur !
Bégearss
Jeune insensé ! C'est toi qui va payer pour tous, je t'appelle au combat.
Léon
J'y cours.
Almaviva
Léon !
Madame Almaviva
Mon fils !
Florestine
Mon frère !
À Bégearss.
Begearss, fait un geste affreux sans parler.
Almaviva
Léon, je vous défends... Vous vous êtes rendu indigne de l'honneur que vous demandez. Ce n'est point par cette voie-là qu'un homme comme vous doit terminer sa vie.
Figaro
Non, jeune homme, vous n'irez point. Monsieur votre père a raison ; et l'opinion est réformée sur cette horrible frénésie : on ne combattra plus ici que les ennemis de l'État. Laissez-le en proie à sa fureur, et s'il ose vous attaquer, défendez-vous comme d'un assassin. Personne ne trouve mauvais qu'on tue une bête enragée. Mais il se gardera de l'oser : l'homme capable de tant d'horreur, doit être aussi lâche que vil.
Bégearss
Malheureux !
Madame Almaviva, effrayée sur son siège, Florestine et Suzanne la soutiennent : Léon se réunit à elles.
Almaviva
Nous laissez-vous enfin ? C'est un supplice de vous voir.
Bégearss
Oui, morbleu ! Je vous laisse ; mais j'ai la preuve en main de votre infâme trahison. Vous n'avez demandé l'agrément de la cour, pour échanger vos biens d'Espagne, que pour être à portée de troubler, sans péril, l'autre côté des Pyrénées.
Almaviva
Ô monstre ! Que dit-il ?
Bégearss
Ce que je vais dénoncer à Madrid ; n'y eût-il que le buste, en grand, d'un Washington dans votre cabinet : j'y vais faire confisquer tous vos biens.
Figaro
Certainement, le tiers au dénonciateur.
Almaviva, se relève avec vivacité, et prend le paquet.
Figaro
Mais voici l'agrément ; j'avais prévu le coup : je viens de votre part d'enlever le paquet au courrier qui arrivait.
Il sort.
Bégearss
Adieu, famille abandonnée, maison sans moeurs et sans honneur ! Vous aurez l'impudeur de conclure un mariage abominable, en unissant le frère avec la soeur ; mais l'univers saura votre infamie !
Scène 8
Figaro, Almaviva, Léon, Florestine
Il reprend un ton grave.
Figaro
Qu'il fasse des libelles, dernière ressource des lâches ! Il n'est plus dangereux, bien démasqué, et pas vingt-cinq louis dans le monde ! Ah ! Monsieur Fal, je me serais poignardé s'il eût conservé les deux mille louis qu'il avait soustraits du paquet. D'ailleurs, nul ne sait mieux que lui, que par la nature et la loi, ces jeunes gens ne se sont rien ; qu'ils sont étrangers l'un à l'autre.
Almaviva
Ô Figaro !.... Madame, il a raison.
Léon
Dieux ! Maman, quel espoir !
Florestine
Eh ! Quoi, Monsieur, n'êtes-vous plus ?...
À Figaro.
Almaviva
Mes enfants nous y reviendrons, et nous consulterons, sous des noms supposés, des gens de loi, discrets, éclairés, pleins d'honneur. Ô mes enfants ! Il vient un âge où les honnêtes gens se pardonnent leurs torts, leurs anciennes faiblesses, et font succéder un doux attachement aux passions orageuses qui les avaient trop désunis. Rosine, (c'est le nom que votre époux vous rend, ) allons nous reposer des fatigues de la journée. Monsieur Fal, restez avec nous. Venez, mes deux enfants. Suzanne, embrasse ton mari, et que nos sujets de querelle soient ensevelis pour toujours. Les deux mille louis qu'il avait soustraits, je te les donne, en attendant la récompense qui t'est bien due.
Figaro
À moi, Monsieur ? Non, s'il vous plaît : gâter, par un vil salaire, le bon service que j'ai fait ! Ma récompense est de mourir chez vous. Jeune, si j'ai failli souvent, que ce jour acquitte ma vie ! Ô ma vieillesse ! Pardonne à ma jeunesse ; elle s'honorera de toi. Quelle heureuse révolution ! Un jour a changé notre état. Plus d'oppresseur, d'hypocrite insolent : chacun a bien fait son devoir. Ne plaignons point quelques moments de trouble ; on gagne assez dans les famille, quand on en expulse un méchant.