Comédie · 1784 · 5 actes

Le Mariage de Figaro

de Beaumarchais

Figaro va épouser Suzanne, mais le comte Almaviva compte bien obtenir d’elle ce droit qu’il a lui-même aboli. Une folle journée de complots, de déguisements et de révélations.

Représentation
≈ 2 h 29
Distribution
4 femmes, 3 hommes
Répliques
1 724
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Figaro H 401 ≈ 45 min 21
Comte H 398 ≈ 29 min 21
Suzanne F 278 ≈ 20 min 19
Comtesse F 211 ≈ 16 min 19
Marceline F 97 ≈ 10 min 10
Chérubin N 60 ≈ 7 min 11
Basile N 70 ≈ 6 min 13
Bartholo H 84 ≈ 5 min 12
Antonio N 50 ≈ 5 min 11
Double-main N 21 ≈ 2 min 1
Fanchette F 14 ≈ 1 min 4
Air N 8 ≈ 1 min 1
Pédrille N 14 ≈ 1 min 4
Grippe-soleil N 6 ≈ 1 min 5
Tous N 7 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IDeuxièmeTroisièmeQuatrièmeCI
Figaro absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Comte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Suzanne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Comtesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marceline absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Chérubin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Basile absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bartholo absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Figaro, Suzanne

Figaro

Dix-neuf pieds sur vingt-six.

Suzanne

Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau : le trouves-tu mieux ainsi ?

lui prend les mains.

Figaro

Sans comparaison, ma charmante. Oh ! que ce joli bouquet virginal, élevé sur la tête d’une belle fille, est doux, le matin des noces, à l’œil amoureux d’un époux !…

se retire.

Suzanne

Que mesures-tu donc là, mon fils ?

Figaro

Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que monseigneur nous donne aura bonne grâce ici.

Suzanne

Dans cette chambre ?

Figaro

Il nous la cède.

Suzanne

Et moi je n’en veux point.

Figaro

Pourquoi ?

Suzanne

Je n’en veux point.

Figaro

Mais encore ?

Suzanne

Elle me déplaît.

Figaro

On dit une raison.

Suzanne

Si je n’en veux pas dire ?

Figaro

Oh ! quand elles sont sûres de nous !

Suzanne

Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non ?

Figaro

Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si madame est incommodée, elle sonnera de son côté : zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? il n’a qu’à tinter du sien : crac, en trois sauts me voilà rendu.

Suzanne

Fort bien ! Mais quand il aura tinté, le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission : zeste, en deux pas il est à ma porte, et crac, en trois sauts…

Figaro

Qu’entendez-vous par ces paroles ?

Suzanne

Il faudrait m’écouter tranquillement.

Figaro

Eh ! qu’est-ce qu’il y a, bon Dieu ?

Suzanne

Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme : c’est sur la tienne, entends-tu ? qu’il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c’est ce que le loyal Basile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour en me donnant leçon.

Figaro

Basile ! ô mon mignon, si jamais volée de bois vert, appliquée sur une échine, a dûment redressé la moelle épinière à quelqu’un…

Suzanne

Tu croyais, bon garçon, que cette dot qu’on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite ?

Figaro

J’avais assez fait pour l’espérer.

Suzanne

Que les gens d’esprit sont bêtes !

Figaro

On le dit.

Suzanne

Mais c’est qu’on ne veut pas le croire !

Figaro

On a tort.

Suzanne

Apprends qu’il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur… Tu sais s’il était triste !

Figaro

Je le sais tellement, que si monsieur le comte, en se mariant, n’eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.

Suzanne

Eh bien ! s’il l’a détruit, il s’en repent ; et c’est de ta fiancée qu’il veut le racheter en secret aujourd’hui.

, se frottant la tête.

Figaro

Ma tête s’amollit de surprise, et mon front fertilisé…

Suzanne

Ne le frotte donc pas !

Figaro

Quel danger ?

, riant.

Figaro

Tu ris, friponne ! Ah ! s’il y avait moyen d’attraper ce grand trompeur, de le faire donner dans un bon piège, et d’empocher son or !

Suzanne

De l’intrigue et de l’argent : te voilà dans ta sphère.

Figaro

Ce n’est pas la honte qui me retient.

Suzanne

La crainte ?

Figaro

Ce n’est rien d’entreprendre une chose dangereuse, mais d’échapper au péril en la menant à bien : car d’entrer chez quelqu’un la nuit, de lui souffler sa femme, et d’y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il n’est rien plus aisé ; mille sots coquins l’ont fait. Mais…

On sonne de l’intérieur.

Suzanne

Voilà madame éveillée ; elle m’a bien recommandé d’être la première à lui parler le matin de mes noces.

Figaro

Y a-t-il encore quelque chose là-dessous ?

Suzanne

Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu, mon petit fi, fi, Figaro ; rêve à notre affaire.

Figaro

Pour m’ouvrir l’esprit, donne un petit baiser.

Suzanne

À mon amant aujourd’hui ? Je t’en souhaite ! Et qu’en dirait demain mon mari ?

Figaro l’embrasse.

Suzanne

Eh bien ! eh bien !

Figaro

C’est que tu n’as pas d’idée de mon amour.

, se défripant.

Suzanne

Quand cesserez-vous, importun, de m’en parler du matin au soir ?

, mystérieusement.

Figaro

Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu’au matin.

On sonne une seconde fois.

, de loin, les doigts unis sur sa bouche.

Suzanne

Voilà votre baiser, monsieur ; je n’ai plus rien à vous.

court après elle.

Figaro

Oh ! mais ce n’est pas ainsi que vous l’avez reçu.

Scène 3

Figaro, Bartholo

s’interrompt.

Figaro

…Héééé, voilà le gros docteur, la fête sera complète. Hé, bonjour, cher docteur de mon cœur ! Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au château ?

, avec dédain.

Bartholo

Ah ! mon cher monsieur, point du tout.

Figaro

Cela serait bien généreux !

Bartholo

Certainement, et par trop sot.

Figaro

Moi qui eus le malheur de troubler la vôtre !

Bartholo

Avez-vous autre chose à nous dire ?

Figaro

On n’aura pas pris soin de votre mule !

, en colère.

Bartholo

Bavard enragé, laissez-nous !

Figaro

Vous vous fâchez, docteur ? Les gens de votre état sont bien durs ! Pas plus de pitié des pauvres animaux… en vérité… que si c’était des hommes ! Adieu, Marceline : avez-vous toujours envie de plaider contre moi ?

Figaro

Pour n’aimer pas, faut-il qu’on se haïsse ?

Bartholo

Qu’est-ce que c’est ?

Figaro

Elle vous le contera de reste.

Il sort.

Scène 4

Bartholo, Marceline

le regarde aller.

Bartholo

Ce drôle est toujours le même ! Et, à moins qu’on ne l’écorche vif, je prédis qu’il mourra dans la peau du plus fier insolent…

le retourne.

Marceline

Enfin, vous voilà donc, éternel docteur, toujours si grave et compassé, qu’on pourrait mourir en attendant vos secours, comme on s’est marié jadis malgré vos précautions.

Bartholo

Toujours amère et provoquante ! Eh bien ! qui rend donc ma présence au château si nécessaire ? Monsieur le comte a-t-il eu quelque accident ?

Marceline

Non, docteur.

Bartholo

La Rosine, sa trompeuse comtesse, est-elle incommodée, Dieu merci ?

Marceline

Elle languit.

Bartholo

Et de quoi ?

Marceline

Son mari la néglige.

, avec joie.

Bartholo

Ah ! le digne époux qui me venge !

Marceline

On ne sait comment définir le comte : il est jaloux et libertin.

Bartholo

Libertin par ennui, jaloux par vanité : cela va sans dire.

Marceline

Aujourd’hui, par exemple, il marie notre Suzanne à son Figaro, qu’il comble en faveur de cette union…

Bartholo

Que Son Excellence a rendue nécessaire ?

Marceline

Pas tout à fait ; mais dont Son Excellence voudrait égayer en secret l’événement avec l’épousée…

Bartholo

De monsieur Figaro ? C’est un marché qu’on peut conclure avec lui.

Marceline

Basile assure que non.

Bartholo

Cet autre maraud loge ici ? C’est une caverne ! Et qu’y fait-il ?

Marceline

Tout le mal dont il est capable. Mais le pis que j’y trouve est cette ennuyeuse passion qu’il a pour moi depuis si longtemps.

Bartholo

Je me serais débarrassé vingt fois de sa poursuite.

Marceline

De quelle manière ?

Bartholo

En l’épousant.

Marceline

Railleur fade et cruel, que ne vous débarrassez-vous de la mienne à ce prix ? Ne le devez-vous pas ? Où est le souvenir de vos engagements ? Qu’est devenu celui de notre petit Emmanuel, ce fruit d’un amour oublié, qui devait nous conduire à des noces ?

, ôtant son chapeau.

Bartholo

Est-ce pour écouter ces sornettes que vous m’avez fait venir de Séville ? Et cet accès d’hymen qui vous reprend si vif…

Marceline

Eh bien ! n’en parlons plus. Mais si rien n’a pu vous porter à la justice de m’épouser, aidez-moi donc du moins à en épouser un autre.

Bartholo

Ah ! volontiers : parlons. Mais quel mortel abandonné du ciel et des femmes …?

Marceline

Eh ! qui pourrait-ce être, docteur, sinon le beau, le gai, l’aimable Figaro ?

Bartholo

Ce fripon-là ?

Marceline

Jamais fâché, toujours en belle humeur ; donnant le présent à la joie, et s’inquiétant de l’avenir tout aussi peu que du passé ; sémillant, généreux ; généreux…

Bartholo

Comme un voleur.

Marceline

Comme un seigneur ; charmant enfin : mais c’est le plus grand monstre !

Bartholo

Et sa Suzanne ?

Marceline

Elle ne l’aurait pas, la rusée, si vous vouliez m’aider, mon petit docteur, à faire valoir un engagement que j’ai de lui.

Bartholo

Le jour de son mariage ?

Marceline

On en rompt de plus avancés ; et si je ne craignais d’éventer un petit secret des femmes !…

Bartholo

En ont-elles pour le médecin du corps ?

Bartholo

Où cela mènera-t-il ?

Marceline

Que, la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le comte, lequel, pour se venger, appuiera l’opposition que j’ai faite à son mariage ; alors le mien devient certain.

Bartholo

Elle a raison. Parbleu ! c’est un bon tour que de faire épouser ma vieille gouvernante au coquin qui fit enlever ma jeune maîtresse.

, vite.

Marceline

Et qui croit ajouter à ses plaisirs en trompant mes espérances.

, vite.

Bartholo

Et qui m’a volé dans le temps cent écus que j’ai sur le cœur.

Marceline

Ah ! quelle volupté !…

Bartholo

De punir un scélérat.

Marceline

De l’épouser, docteur, de l’épouser !

Scène 5

Suzanne, Marceline, Bartholo

, un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe de femme sur le bras.

Suzanne

L’épouser, l’épouser ! Qui donc ? mon Figaro ?

, aigrement.

Marceline

Pourquoi non ? Vous l’épousez bien !

, riant.

Bartholo

Le bon argument de femme en colère ! Nous parlions, belle Suzon, du bonheur qu’il aura de vous posséder.

Marceline

Sans compter monseigneur, dont on ne parle pas.

, une révérence.

Suzanne

Votre servante, madame ; il y a toujours quelque chose d’amer dans vos propos.

, une révérence.

Marceline

Bien la vôtre, madame. Où donc est l’amertume ? n’est-il pas juste qu’un libéral seigneur partage un peu la joie qu’il procure à ses gens ?

Suzanne

Qu’il procure ?

Marceline

Oui, madame.

Suzanne

Heureusement la jalousie de madame est aussi connue que ses droits sur Figaro sont légers.

Marceline

On eût pu les rendre plus forts en les cimentant à la façon de madame.

Suzanne

Oh ! cette façon, madame, est celle des dames savantes.

Marceline

Et l’enfant ne l’est pas du tout ! Innocente comme un vieux juge !

, attirant Marceline.

Bartholo

Adieu, jolie fiancée de notre Figaro.

, une révérence.

Marceline

L’accordée secrète de monseigneur.

, une révérence.

Suzanne

Qui vous estime beaucoup, madame.

, une révérence.

Marceline

Me fera-t-elle aussi l’honneur de me chérir un peu, madame ?

, une révérence.

Suzanne

À cet égard, madame n’a rien à désirer.

, une révérence.

Marceline

C’est une si jolie personne que madame !

, une révérence.

Suzanne

Eh ! mais assez pour désoler madame.

, une révérence.

Marceline

Surtout bien respectable !

, une révérence.

Suzanne

C’est aux duègnes à l’être.

, outrée.

Marceline

Aux duègnes ! aux duègnes !

, l’arrêtant.

Bartholo

Marceline !

Marceline

Allons ! docteur, car je n’y tiendrais pas. Bonjour, madame.

Une révérence.

Scène 7

Suzanne, Chérubin

, accourant.

Suzanne

Comment mon mariage éloigne-t-il du château le premier page de monseigneur ?

, piteusement.

Chérubin

Suzanne, il me renvoie.

le contrefait.

Suzanne

Chérubin, quelque sottise !

Chérubin

Il m’a trouvé hier au soir chez ta cousine Fanchette, à qui je faisais répéter son petit rôle d’innocente, pour la fête de ce soir : il s’est mis dans une fureur en me voyant ! — Sortez ! m’a-t-il dit, petit … Je n’ose pas prononcer devant une femme le gros mot qu’il a dit : sortez, et demain vous ne coucherez pas au château . Si madame, si ma belle marraine ne parvient pas à l’apaiser, c’est fait, Suzon, je suis à jamais privé du bonheur de te voir.

Suzanne

De me voir, moi ? c’est mon tour ? Ce n’est donc plus pour ma maîtresse que vous soupirez en secret ?

Chérubin

Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !

Suzanne

C’est-à-dire que je ne le suis pas, et qu’on peut oser avec moi…

Chérubin

Tu sais trop bien, méchante, que je n’ose pas oser. Mais que tu es heureuse ! à tous moments la voir, lui parler, l’habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle… Ah ! Suzon, je donnerais… Qu’est-ce que tu tiens donc là ?

, raillant.

Suzanne

Hélas ! l’heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les cheveux de cette belle marraine…

, vivement.

Chérubin

Son ruban de nuit ! donne-le-moi, mon cœur.

, le retirant.

Suzanne

Eh ! que non pas ! — Son cœur ! Comme il est familier donc ! si ce n’était pas un morveux sans conséquence.

Chérubin arrache le ruban.

Suzanne

Ah ! le ruban !

tourne autour du grand fauteuil.

Chérubin

Tu diras qu’il est égaré, gâté, qu’il est perdu. Tu diras tout ce que tu voudras.

tourne après lui.

Suzanne

Oh ! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien !… Rendez-vous le ruban ?

Elle veut le reprendre.

tire une romance de sa poche.

Chérubin

Laisse, ah ! laisse-le-moi, Suzon ; je te donnerai ma romance ; et, pendant que le souvenir de ta belle maîtresse attristera tous mes moments, le tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon cœur.

arrache la romance.

Suzanne

Amuser votre cœur, petit scélérat ! vous croyez parler à votre Fanchette. On vous surprend chez elle, et vous soupirez pour madame ; et vous m’en contez à moi, par-dessus le marché !

, exalté.

Chérubin

Cela est vrai, d’honneur ! je ne sais plus ce que je suis, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un Je vous aime est devenu pour moi si pressant, que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues. — Hier je rencontrai Marceline…

, riant.

Suzanne

Ah ! ah ! ah ! ah !

Chérubin

Pourquoi non ? elle est femme ! elle est fille ! Une fille, une femme ! ah ! que ces noms sont doux ! qu’ils sont intéressants !

Suzanne

Il devient fou !

Chérubin

Fanchette est douce, elle m’écoute au moins : tu ne l’es pas, toi !

Suzanne

C’est bien dommage ; écoutez donc monsieur !

Elle veut arracher le ruban.

tourne en fuyant.

Chérubin

Ah ! ouiche ! on ne l’aura, vois-tu, qu’avec ma vie. Mais si tu n’es pas contente du prix, j’y joindrai mille baisers.

Il lui donne chasse à son tour.

tourne en fuyant.

Suzanne

Mille soufflets, si vous approchez ! Je vais m’en plaindre à ma maîtresse ; et, loin de supplier pour vous, je dirai moi-même à monseigneur : C’est bien fait, monseigneur, chassez-nous ce petit voleur ; renvoyez à ses parents un petit mauvais sujet qui se donne les airs d’aimer madame, et qui veut toujours m’embrasser par contre-coup.

voit le comte entrer ; il se jette derrière le fauteuil avec effroi.

Chérubin

Je suis perdu.

Suzanne

Quelle frayeur !

Scène 8

Suzanne, Comte, Basile

aperçoit le Comte.

Suzanne

Ah !…

Elle s’approche du fauteuil pour masquer Chérubin.

s’avance.

, troublée.

Suzanne

Monseigneur, que me voulez-vous ? Si l’on vous trouvait avec moi…

Comte

Je serais désolé qu’on m’y surprît ; mais tu sais tout l’intérêt que je prends à toi. Basile ne t’a pas laissé ignorer mon amour. Je n’ai qu’un instant pour t’expliquer mes vues ; écoute.

Il s’assied dans le fauteuil.

, vivement.

Suzanne

Je n’écoute rien.

lui prend la main.

Comte

Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec moi Figaro, je lui donne un excellent poste ; et comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…

Suzanne

Ah ! si j’osais parler !

la rapproche de lui.

Comte

Parle, parle, ma chère ; use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi pour la vie.

, effrayée.

Suzanne

Je n’en veux point, monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je vous prie.

Comte

Mais dis auparavant.

, en colère.

Suzanne

Je ne sais plus ce que je disais.

Comte

Sur le devoir des femmes.

Suzanne

Eh bien ! lorsque monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu’il l’épousa par amour ; lorsqu’il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur…

, gaiement.

Comte

Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette, ce droit charmant ! si tu venais en jaser sur la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…

parle en dehors.

Basile

Il n’est pas chez lui, monseigneur.

se lève.

Comte

Quelle est cette voix ?

Suzanne

Que je suis malheureuse !

Comte

Sors, pour qu’on n’entre pas.

, troublée.

Suzanne

Que je vous laisse ici ?

crie en dehors.

Basile

Monseigneur était chez madame, il en est sorti ; je vais voir.

Comte

Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil… assez mal ; mais renvoie-le bien vite.

Suzanne lui barre le chemin ; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page ; mais pendant que le comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne, et se jette effrayé sur le fauteuil, à genoux, et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.

Scène 9

Basile, Suzanne, Comte, Chérubin

Basile

N’auriez-vous pas vu monseigneur, mademoiselle ?

, brusquement.

Suzanne

Hé ! pourquoi l’aurais-je vu ? Laissez-moi.

s’approche.

Basile

Si vous étiez plus raisonnable, il n’y aurait rien d’étonnant à ma question. C’est Figaro qui le cherche.

Suzanne

Il cherche donc l’homme qui lui veut le plus de mal après vous ?

, à part.

Comte

Voyons un peu comme il me sert.

Basile

Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari ?

Suzanne

Non, dans vos affreux principes, agent de corruption !

Basile

Que vous demande-t-on ici que vous n’alliez prodiguer à un autre ? Grâce à la douce cérémonie, ce qu’on vous défendait hier, on vous le prescrira demain.

Suzanne

Indigne !

Basile

De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne, j’avais pensé…

, outrée.

Suzanne

Des horreurs. Qui vous permet d’entrer ici ?

Basile

Là, là, mauvaise ! Dieu vous apaise ! il n’en sera que ce que vous voulez. Mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme l’obstacle qui nuit à monseigneur ; et, sans le petit page…

, timidement.

Suzanne

Don Chérubin ?

la contrefait.

Basile

Cherubino di amore , qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce matin encore rôdait ici pour y entrer, quand je vous ai quittée. Dites que cela n’est pas vrai ?

Suzanne

Quelle imposture ! Allez-vous-en, méchant homme !

, en colère.

Suzanne

Ah ! oui, pour moi !

Basile

À moins qu’il ne l’ait composée pour madame ! En effet, quand il sert à table, on dit qu’il la regarde avec des yeux !… Mais, peste, qu’il ne s’y joue pas ; monseigneur est brutal sur l’article.

, outrée.

Suzanne

Et vous bien scélérat, d’aller semant de pareils bruits pour perdre un malheureux enfant tombé dans la disgrâce de son maître.

Basile

L’ai-je inventé ? Je le dis, parce que tout le monde en parle.

se lève.

Comte

Comment, tout le monde en parle !

Suzanne

Ah ! ciel !

Basile

Ha, ha !

Comte

Courez, Basile, et qu’on le chasse.

Basile

Ah ! que je suis fâché d’être entré !

, troublée.

Suzanne

Mon Dieu ! mon Dieu !

, à Basile.

Comte

Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.

le repousse vivement.

Suzanne

Je ne veux pas m’asseoir. Entrer ainsi librement, c’est indigne !

Comte

Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n’y a plus le moindre danger !

Basile

Moi je suis désolé de m’être égayé sur le page, puisque vous l’entendiez ; je n’en usais ainsi que pour pénétrer ses sentiments, car au fond…

Comte

Cinquante pistoles, un cheval, et qu’on le renvoie à ses parents.

Basile

Monseigneur, pour un badinage ?

Comte

Un petit libertin que j’ai surpris encore hier avec la fille du jardinier.

Basile

Avec Fanchette ?

Comte

Et dans sa chambre.

, outrée.

Suzanne

Où monseigneur avait sans doute affaire aussi ?

, gaiement.

Comte

J’en aime assez la remarque.

Basile

Elle est d’un bon augure.

, gaiement.

Comte

Mais non ; j’allais chercher ton oncle Antonio, mon ivrogne de jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est longtemps à m’ouvrir ; ta cousine a l’air empêtré, je prends un soupçon, je lui parle, et, tout en causant, j’examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de porte-manteau, de je ne sais pas quoi, qui couvrait des hardes ; sans faire semblant de rien, je vais doucement, doucement lever ce rideau

pour imiter le geste il lève la robe du fauteuil

Comte

, et je vois…

Il aperçoit le page.

Comte

Ah !…

Basile

Ha, ha !

Comte

Ce tour-ci vaut l’autre.

Basile

Encore mieux.

, à Suzanne.

Comte

À merveille, mademoiselle : à peine fiancée, vous faites de ces apprêts ? C’était pour recevoir mon page que vous désiriez d’être seule ? Et vous, monsieur, qui ne changez point de conduite, il vous manquait de vous adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camériste, à la femme de votre ami ! Mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu’un homme que j’estime et que j’aime, soit victime d’une pareille tromperie. Était-il avec vous, Basile ?

, outrée.

Suzanne

Il n’y a tromperie ni victime ; il était là lorsque vous me parliez.

, emporté.

Comte

Puisses-tu mentir en le disant ! son plus cruel ennemi n’oserait lui souhaiter ce malheur.

Suzanne

Il me priait d’engager madame à vous demander sa grâce. Votre arrivée l’a si fort troublé, qu’il s’est masqué de ce fauteuil.

, en colère.

Comte

Ruse d’enfer ! je m’y suis assis en entrant.

Chérubin

Hélas, monseigneur, j’étais tremblant derrière.

Comte

Autre fourberie ! je viens de m’y placer moi-même.

Chérubin

Pardon, mais c’est alors que je me suis blotti dedans.

, plus outré.

Comte

C’est donc une couleuvre que ce petit… serpent-là ! il nous écoutait !

Chérubin

Au contraire, monseigneur, j’ai fait ce que j’ai pu pour ne rien entendre.

Basile

Contenez-vous, on vient.

, tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds.

Comte

Il resterait là devant toute la terre !

Scène 10

Figaro, Comtesse, Comte, Suzanne, Tous, Chérubin, Basile, Fanchette

Beaucoup de valets, paysannes, paysans vêtus de blanc.

, tenant une toque de femme, garnie de plumes blanches et de rubans blancs, parle à la comtesse.

Figaro

Il n’y a que vous, madame, qui puissiez nous obtenir cette faveur.

Comtesse

Vous les voyez, monsieur le comte, ils me supposent un crédit que je n’ai point ; mais comme leur demande n’est pas déraisonnable…

, embarrassé.

Comte

Il faudrait qu’elle le fût beaucoup…

, bas à Suzanne.

Figaro

Soutiens bien mes efforts.

, bas à Figaro.

Suzanne

Qui ne mèneront à rien.

, bas.

Figaro

Va toujours.

, à Figaro.

Comte

Que voulez-vous ?

Figaro

Monseigneur, vos vassaux, touchés de l’abolition d’un certain droit fâcheux que votre amour pour madame…

Comte

Hé bien, ce droit n’existe plus : que veux-tu dire ?

, malignement.

Figaro

Qu’il est bien temps que la vertu d’un si bon maître éclate ! Elle m’est d’un tel avantage aujourd’hui, que je désire être le premier à la célébrer à mes noces.

, plus embarrassé.

Comte

Tu te moques, ami ! l’abolition d’un droit honteux n’est que l’acquit d’une dette envers l’honnêteté. Un Espagnol peut vouloir conquérir la beauté par des soins ; mais en exiger le premier, le plus doux emploi, comme une servile redevance : ah ! c’est la tyrannie d’un Vandale, et non le droit avoué d’un noble Castillan.

, tenant Suzanne par la main.

Figaro

Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l’honneur, reçoive de votre main publiquement la toque virginale, ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos intentions : adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu’un quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir…

, embarrassé.

Comte

Si je ne savais pas qu’amoureux, poëte et musicien, sont trois titres d’indulgence pour toutes les folies…

Figaro

Joignez-vous à moi, mes amis !

Tous

Monseigneur ! monseigneur !

, au Comte.

Suzanne

Pourquoi fuir un éloge que vous méritez si bien ?

, à part.

Comte

La perfide !

Figaro

Regardez-la donc, monseigneur ; jamais plus jolie fiancée ne montrera mieux la grandeur de votre sacrifice.

Suzanne

Laisse là ma figure, et ne vantons que sa vertu.

, à part.

Comte

C’est un jeu que tout ceci.

Comtesse

Je me joins à eux, monsieur le comte ; et cette cérémonie me sera toujours chère, puisqu’elle doit son motif à l’amour charmant que vous aviez pour moi.

Comte

Que j’ai toujours, madame ; et c’est à ce titre que je me rends.

Tous

Vivat !

, à part.

Comte

Je suis pris.

Haut.

Comte

Pour que la cérémonie eût un peu plus d’éclat, je voudrais seulement qu’on la remît à tantôt.

À part.

Comte

Faisons vite chercher Marceline.

, à Chérubin.

Figaro

Eh bien ! espiègle, vous n’applaudissez pas ?

Suzanne

Il est au désespoir ; monseigneur le renvoie.

Comtesse

Ah ! monsieur, je demande sa grâce.

Comte

Il ne la mérite point.

Comtesse

Hélas ! il est si jeune !

Comte

Pas tant que vous le croyez.

, tremblant.

Chérubin

Pardonner généreusement n’est pas le droit du seigneur auquel vous avez renoncé en épousant madame.

Comtesse

Il n’a renoncé qu’à celui qui vous affligeait tous.

Suzanne

Si monseigneur avait cédé le droit de pardonner, ce serait sûrement le premier qu’il voudrait racheter en secret.

, embarrassé.

Comtesse

Et pourquoi le racheter ?

, au comte.

Chérubin

Je fus léger dans ma conduite, il est vrai, monseigneur ; mais jamais la moindre indiscrétion dans mes paroles…

, embarrassé.

Comte

Eh bien ! c’est assez…

Figaro

Qu’entend-il ?

, vivement.

Comte

C’est assez, c’est assez ; tout le monde exige son pardon, je l’accorde, et j’irai plus loin : je lui donne une compagnie dans ma légion.

Tous

Vivat !

Comte

Mais c’est à condition qu’il partira sur-le-champ, pour joindre en Catalogne.

Figaro

Ah ! monseigneur, demain.

insiste.

Comte

Je le veux.

Chérubin

J’obéis.

Comte

Saluez votre marraine, et demandez sa protection.

Chérubin met un genou en terre devant la comtesse, et ne peut parler.

, émue.

Comtesse

Puisqu’on ne peut vous garder seulement aujourd’hui, partez, jeune homme. Un nouvel état vous appelle ; allez le remplir dignement. Honorez votre bienfaiteur. Souvenez-vous de cette maison, où votre jeunesse a trouvé tant d’indulgence. Soyez soumis, honnête et brave ; nous prendrons part à vos succès.

Chérubin se relève, et retourne à sa place.

Comte

Vous êtes bien émue, madame !

Comtesse

Je ne m’en défends pas. Qui sait le sort d’un enfant jeté dans une carrière aussi dangereuse ! Il est allié de mes parents ; et, de plus, il est mon filleul.

, à part.

Comte

Je vois que Basile avait raison.

Haut.

Comte

Jeune homme, embrassez Suzanne… pour la dernière fois.

Figaro

Pourquoi cela, monseigneur ? Il viendra passer ses hivers. Baise-moi donc aussi, capitaine !

Il l’embrasse.

Figaro

Adieu, mon petit Chérubin. Tu vas mener un train de vie bien différent, mon enfant : dame ! tu ne rôderas plus tout le jour au quartier des femmes ; plus d’échaudés, de goûtés à la crème ; plus de main-chaude ou de colin-maillard. De bons soldats, morbleu ! basanés, mal vêtus ; un grand fusil bien lourd ; tourne à droite, tourne à gauche, en avant, marche à la gloire ; et ne va pas broncher en chemin, à moins qu’un bon coup de feu…

Suzanne

Fi donc, l’horreur !

Comtesse

Quel pronostic ?

Comte

Où donc est Marceline ? Il est bien singulier qu’elle ne soit pas des vôtres !

Comte

Et elle en reviendra…

Basile

Quand il plaira à Dieu.

Figaro

S’il lui plaisait qu’il ne lui plût jamais !…

, vivement.

Comte

Le docteur est ici ?

Basile

Elle s’en est d’abord emparée…

, à part.

Comte

Il ne pouvait venir plus à propos.

lui prend le menton.

Comte

Cousin… futur.

, montrant Chérubin.

Fanchette

Monseigneur, nous avez-vous pardonné d’hier ?

interrompt.

Comte

Bonjour, bonjour, petite.

Figaro

C’est son chien d’amour qui la berce ; elle aurait troublé notre fête.

, à part.

Comte

Elle la troublera, je t’en réponds.

Haut.

Comte

Allons, madame, entrons. Basile, vous passerez chez moi.

, à Figaro.

Suzanne

Tu me rejoindras, mon fils ?

, bas à Suzanne.

Figaro

Est-il bien enfilé ?

, bas.

Suzanne

Charmant garçon !

Ils sortent tous.

Scène 11

Figaro, Basile, Chérubin

Pendant qu’on sort, Figaro les arrête tous deux et les ramène.

Figaro

Ah çà, vous autres, la cérémonie adoptée, ma fête de ce soir en est la suite ; il faut bravement nous recorder : ne faisons point comme ces acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour où la critique est le plus éveillée. Nous n’avons point de lendemain qui nous excuse, nous. Sachons bien nos rôles aujourd’hui.

, malignement.

Basile

Le mien est plus difficile que tu ne crois.

, faisant, sans qu’il le voie, le geste de le rosser.

Figaro

Tu es loin aussi de savoir tout le succès qu’il te vaudra.

Chérubin

Mon ami, tu oublies que je pars.

Figaro

Et toi, tu voudrais bien rester !

Chérubin

Ah ! si je le voudrais !

Figaro

Il faut ruser. Point de murmure à ton départ. Le manteau de voyage à l’épaule ; arrange ouvertement ta trousse, et qu’on voie ton cheval à la grille ; un temps de galop jusqu’à la ferme ; reviens à pied par les derrières ; monseigneur te croira parti ; tiens-toi seulement hors de sa vue ; je me charge de l’apaiser après la fête.

Chérubin

Mais Fanchette qui ne sait pas son rôle !

Basile

Que diable lui apprenez-vous donc, depuis huit jours que vous ne la quittez pas ?

Figaro

Tu n’ as rien à faire aujourd’hui, donne-lui par grâce une leçon.

Basile

Prenez garde, jeune homme, prenez garde ! le père n’est pas satisfait ; la fille a été souffletée ; elle n’étudie pas avec vous. Chérubin ! Chérubin ! vous lui causerez des chagrins ! Tant va la cruche à l’eau…

Figaro

Ah ! voilà notre imbécile avec ses vieux proverbes ! Eh bien, pédant ! que dit la sagesse des nations ? Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin…

Basile

Elle s’emplit.

, en s’en allant.

Figaro

Pas si bête, pourtant, pas si bête !

Acte Deuxième

Scène 1

Comtesse, Suzanne

se jette dans une bergère.

Comtesse

Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.

Suzanne

Je n’ai rien caché à madame.

Comtesse

Quoi ! Suzon, il voulait te séduire ?

Suzanne

Oh ! que non ! monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa servante : il voulait m’acheter.

Comtesse

Et le petit page était présent ?

Suzanne

C’est-à-dire caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grâce.

Comtesse

Hé ! pourquoi ne pas s’adresser à moi-même ? Est-ce que je l’aurais refusé, Suzon ?

Suzanne

C’est ce que j’ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter madame ! Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !

Comtesse

Est-ce que j’ai cet air-là, Suzon ? Moi qui l’ai toujours protégé.

Suzanne

Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais ; il s’est jeté dessus…

, souriant.

Comtesse

Mon ruban ?… Quelle enfance !

Suzanne

J’ai voulu le lui ôter ; madame, c’était un lion ; ses yeux brillaient… Tu ne l’auras qu’avec ma vie, disait-il en forçant sa petite voix douce et grêle.

, rêvant.

Comtesse

Eh bien, Suzon ?

Suzanne

Eh bien, madame, est-ce qu’on peut faire finir ce petit démon-là ? Ma marraine par-ci ; je voudrais bien par l’autre : et parce qu’il n’oserait seulement baiser la robe de madame, il voudrait toujours m’embrasser, moi.

, rêvant.

Suzanne

Que si je ne voulais pas l’entendre, il allait protéger Marceline.

se lève et se promène, en se servant fortement de l’éventail.

Comtesse

Il ne m’aime plus du tout.

Suzanne

Pourquoi tant de jalousie ?

Comtesse

Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l’ai trop aimé ; je l’ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour : voilà mon seul tort avec lui ; mais je n’entends pas que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul peut nous y aider : viendra-t-il ?

Suzanne

Dès qu’il verra partir la chasse.

, se servant de l’éventail.

Comtesse

Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici !…

Suzanne

C’est que madame parle et marche avec action.

Elle va ouvrir la croisée du fond.

, rêvant longtemps.

Comtesse

Sans cette constance à me fuir… Les hommes sont bien coupables !

crie, de la fenêtre :

Suzanne

Ah ! voilà monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre lévriers.

Comtesse

Nous avons du temps devant nous.

Elle s’assied.

Comtesse

On frappe, Suzon !

court ouvrir en chantant.

Suzanne

Ah ! c’est mon Figaro ! ah ! c’est mon Figaro !

Scène 2

Suzanne, Figaro, Comtesse

Suzanne

Mon cher ami, viens donc ! Madame est dans une impatience !…

Figaro

Et toi, ma petite Suzanne ? — Madame n’en doit prendre aucune. Au fait, de quoi s’agit-il ? d’une misère. Monsieur le comte trouve notre jeune femme aimable, il voudrait en faire sa maîtresse ; et c’est bien naturel.

Suzanne

Naturel ?

Figaro

Puis il m’a nommé courrier de dépêches, et Suzon conseiller d’ambassade. Il n’y a pas là d’étourderie.

Suzanne

Tu finiras ?

Figaro

Et parce que ma Suzanne, ma fiancée, n’accepte pas le diplôme, il va favoriser les vues de Marceline : quoi de plus simple encore ? Se venger de ceux qui nuisent à nos projets en renversant les leurs, c’est ce que chacun fait, c’est ce que nous allons faire nous-mêmes. Eh bien, voilà tout, pourtant.

Comtesse

Pouvez-vous, Figaro, traiter si légèrement un dessein qui nous coûte à tous le bonheur ?

Figaro

Qui dit cela, madame ?

Suzanne

Au lieu de t’affliger de nos chagrins…

Figaro

N’est-ce pas assez que je m’en occupe ? Or, pour agir aussi méthodiquement que lui, tempérons d’abord son ardeur de nos possessions, en l’inquiétant sur les siennes.

Comtesse

C’est bien dit ; mais comment ?

Figaro

C’est déjà fait, madame ; un faux avis donné sur vous…

Comtesse

Sur moi ? la tête vous tourne !

Figaro

Oh ! c’est à lui qu’elle doit tourner.

Comtesse

Un homme aussi jaloux !…

Figaro

Tant mieux ! pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu’un peu leur fouetter le sang : c’est ce que les femmes entendent si bien ! Puis, les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d’intrigue on les mène où l’on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à Basile un billet inconnu, lequel avertit monseigneur qu’un galant doit chercher à vous voir aujourd’hui pendant le bal.

Comtesse

Et vous vous jouez ainsi de la vérité sur le compte d’une femme d’honneur !…

Figaro

Il y en a peu, madame, avec qui je l’eusse osé, crainte de rencontrer juste.

Comtesse

Il faudra que je l’en remercie !

Figaro

Mais dites-moi s’il n’est pas charmant de lui avoir taillé ses morceaux de la journée, de façon qu’il passe à rôder, à jurer après sa dame, le temps qu’il destinait à se complaire avec la nôtre ! Il est déjà tout dérouté : galopera-t-il celle-ci ? surveillera-t-il celle-là ? Dans son trouble d’esprit, tenez, tenez, le voilà qui court la plaine, et force un lièvre qui n’en peut mais. L’heure du mariage arrive en poste ; il n’aura pas pris de parti contre, et jamais il n’osera s’y opposer devant madame.

Figaro

Brrrr. Cela m’inquiète bien, ma foi ! Tu feras dire à monseigneur que tu te rendras sur la brune au jardin.

Suzanne

Tu comptes sur celui-là ?

Figaro

Oh ! dame, écoutez donc ; les gens qui ne veulent rien faire de rien n’avancent rien, et ne sont bons à rien. Voilà mon mot.

Suzanne

Il est joli !

Comtesse

Comme son idée : vous consentiriez qu’elle s’y rendît ?

Figaro

Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu’un : surpris par nous au rendez-vous, le comte pourra-t-il s’en dédire ?

Suzanne

À qui mes habits ?

Figaro

Chérubin.

Comtesse

Il est parti.

Figaro

Non pas pour moi ; veut-on me laisser faire ?

Suzanne

On peut s’en fier à lui pour mener une intrigue.

Figaro

Deux, trois, quatre à la fois ; bien embrouillées, qui se croisent. J’étais né pour être courtisan.

Suzanne

On dit que c’est un métier si difficile !

Figaro

Recevoir, prendre, et demander : voilà le secret en trois mots.

Comtesse

Il a tant d’assurance qu’il finit par m’en inspirer.

Figaro

C’est mon dessein.

Suzanne

Tu disais donc…

Figaro

Que, pendant l’absence de monseigneur, je vais vous envoyer le Chérubin : coiffez-le, habillez-le ; je le renferme et l’endoctrine ; et puis dansez, monseigneur.

Il sort.

Scène 3

Comtesse, Suzanne

, tenant sa boîte à mouches.

Comtesse

Mon Dieu, Suzon, comme je suis faite !… ce jeune homme qui va venir !…

Suzanne

Madame ne veut donc pas qu’il en réchappe ?

rêve devant sa petite glace.

Comtesse

Moi ?… tu verras comme je vais le gronder.

Suzanne

Faisons-lui chanter sa romance.

Elle la met sur la Comtesse.

Comtesse

Mais c’est qu’en vérité mes cheveux sont dans un désordre…

, riant.

Suzanne

Je n’ai qu’à reprendre ces deux boucles, madame le grondera bien mieux.

, revenant à elle.

Comtesse

Qu’est-ce que vous dites donc, mademoiselle ?

Scène 4

Suzanne, Chérubin, Comtesse, Air

Suzanne

Entrez, monsieur l’officier ; on est visible.

avance en tremblant.

Chérubin

Ah ! que ce nom m’afflige, madame ! il m’apprend qu’il faut quitter des lieux… une marraine si… bonne !…

Suzanne

Et si belle !

, avec un soupir.

Chérubin

Ah ! oui.

le contrefait.

Suzanne

Ah ! oui . Le bon jeune homme ! avec ses longues paupières hypocrites ! Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à madame.

la déplie.

Comtesse

De qui… dit-on qu’elle est ?

Suzanne

Voyez la rougeur du coupable : en a-t-il un pied sur les joues !

Chérubin

Est-ce qu’il est défendu… de chérir…

lui met le poing sous le nez.

Suzanne

Je dirai tout, vaurien !

Comtesse

Là… chante-t-il ?

Chérubin

Oh ! madame, je suis si tremblant !…

, en riant.

Suzanne

Et gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian ; dès que madame le veut, modeste auteur ! Je vais l’accompagner.

Comtesse

Prends ma guitare.

Comtesse

ROMANCE

Air

 Premier couplet.  Mon coursier hors d’haleine,

Que mon cœur, mon cœur a de peine !

Air

 J’errais de plaine en plaine,  Au gré du destrier.  Deuxième couplet.  Au gré du destrier,  Sans varlet, n’écuyer ;  Là, près d’une fontaine,

Que mon cœur, mon cœur a de peine !

Air

 Songeant à ma marraine,  Sentais mes pleurs couler.  Troisième couplet.  Sentais mes pleurs couler,  Prêt à me désoler :  Je gravais sur un frêne

Que mon cœur, mon cœur a de peine !  Sa lettre sans la mienne.  Le roi vint à passer.  Quatrième couplet.  Le roi vint à passer,  Ses barons, son clergier.  Beau page, dit la reine, (Que mon cœur, mon cœur a de peine !

Air

 Qui vous met à la gêne ?  Qui vous fait tant plorer ?  Cinquième couplet.  Qui vous fait tant plorer ?  Nous faut le déclarer. —  Madame et souveraine,

Que mon cœur, mon cœur a de peine !

Air

 J’avais une marraine,  Que toujours adorai.  Sixième couplet.  Que toujours adorai ;  Je sens que j’en mourrai. —  Beau page, dit la reine,

Que mon cœur, mon cœur a de peine !

Air

 N’est-il qu’une marraine ?  Je vous en servirai.  Septième couplet.  Je vous en servirai ;  Mon page vous ferai ;  Puis à ma jeune Hélène,

Que mon cœur, mon cœur a de peine !

Air

 Fille d’un capitaine,  Un jour vous marierai.  Huitième couplet.  Un jour vous marierai. —  Nenni, n’en faut parler !  Je veux, traînant ma chaîne,

Que mon cœur, mon cœur a de peine !

Air

 Mourir de cette peine,  Mais non m’en consoler.

Comtesse

Il y a de la naïveté… du sentiment même.

va poser la guitare sur un fauteuil.

Suzanne

Oh ! pour du sentiment, c’est un jeune homme qui… Ah çà, monsieur l’officier, vous a-t-on dit que, pour égayer la soirée, nous voulons savoir d’avance si un de mes habits vous ira passablement ?

Comtesse

J’ai peur que non.

se mesure avec lui.

Suzanne

Il est de ma grandeur. Ôtons d’abord le manteau.

Elle le détache.

Comtesse

Et si quelqu’un entrait ?

Suzanne

Est-ce que nous faisons du mal donc ? Je vais fermer la porte.

elle court.

Suzanne

Mais c’est la coiffure que je veux voir.

Comtesse

Sur ma toilette, une baigneuse à moi.

Suzanne entre dans le cabinet dont la porte est au bord du théâtre.

Scène 5

Comtesse, Chérubin

Comtesse

Jusqu’à l’instant du bal, le comte ignorera que vous soyez au château. Nous lui dirons après que le temps d’expédier votre brevet nous a fait naître l’idée…

le lui montre.

Chérubin

Hélas ! madame, le voici ; Basile me l’a remis de sa part.

Comtesse

Déjà ? l’on a craint d’y perdre une minute.

Elle lit.

Comtesse

Ils se sont tant pressés, qu’ils ont oublié d’y mettre son cachet.

Elle le lui rend.

Scène 6

Suzanne, Comtesse, Chérubin

entre avec un grand bonnet.

Suzanne

Le cachet, à quoi ?

Comtesse

À son brevet.

Suzanne

Déjà ?

s’assied près de la comtesse.

Suzanne

Et la plus belle de toutes.

Elle chante avec des épingles dans sa bouche.

Suzanne

Tournez-vous donc envers ici, Jean de Lyra, mon bel ami.

Chérubin se met à genoux. Elle le coiffe.

Suzanne

Madame, il est charmant !

Comtesse

Arrange son collet d’un air un peu plus féminin.

l’arrange.

Suzanne

Là… mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! J’en suis jalouse, moi !

Elle lui prend le menton.

Suzanne

Voulez-vous bien n’être pas joli comme ça ?

Comtesse

Qu’elle est folle ! Il faut relever la manche, afin que l’amadis prenne mieux…

Elle le retrousse.

Comtesse

Qu’est-ce qu’il a donc au bras ? Un ruban ?

Suzanne

Et un ruban à vous. Je suis bien aise que madame l’ait vu. Je lui avais dit que je le dirais, déjà ! Oh ! si monseigneur n’était pas venu, j’aurais bien repris le ruban, car je suis presque aussi forte que lui.

Comtesse

Il y a du sang !

Elle détache le ruban.

, honteux.

Chérubin

Ce matin, comptant partir, j’arrangeais la gourmette de mon cheval ; il a donné de la tête, et la bossette m’a effleuré le bras.

Comtesse

On n’a jamais mis un ruban…

Suzanne

Et surtout un ruban volé. — Voyons donc ce que la bossette… la courbette… la cornette du cheval… Je n’entends rien à tous ces noms-là. — Ah ! qu’il a le bras blanc ! c’est comme une femme ! plus blanc que le mien ! Regardez donc, madame !

Elle les compare.

, d’un ton glacé.

Comtesse

Occupez-vous plutôt de m’avoir du taffetas gommé dans ma toilette.

Suzanne lui pousse la tête en riant ; il tombe sur les deux mains. Elle entre dans le cabinet au bord du théâtre.

Scène 7

Comtesse

reste un moment sans parler, les yeux sur son ruban. Chérubin la dévore de ses regards.

Comtesse

Pour mon ruban, monsieur… comme c’est celui dont la couleur m’agrée le plus… j’étais fort en colère de l’avoir perdu.

Scène 8

Suzanne, Comtesse

, revenant.

Suzanne

Et la ligature à son bras ?

Elle remet à la comtesse du taffetas gommé et des ciseaux.

Comtesse

En allant lui chercher tes hardes, prends le ruban d’un autre bonnet.

Suzanne sort par la porte du fond, en emportant le manteau du page.

Scène 9

Chérubin, Comtesse

, les yeux baissés.

Chérubin

Celui qui m’est ôté m’aurait guéri en moins de rien.

Comtesse

Par quelle vertu ?

Lui montrant le taffetas.

Comtesse

Ceci vaut mieux.

, hésitant.

Chérubin

Quand un ruban… a serré la tête… ou touché la peau d’une personne…

, coupant la phrase.

Comtesse

… Étrangère, il devient bon pour les blessures ? J’ignorais cette propriété. Pour l’éprouver, je garde celui-ci qui vous a serré le bras. À la première égratignure… de mes femmes, j’en ferai l’essai.

, pénétré.

Chérubin

Vous le gardez, et moi je pars !

Comtesse

Non pour toujours.

Chérubin

Je suis si malheureux !

, émue.

Comtesse

Il pleure à présent ! C’est ce vilain Figaro avec son pronostic !

, exalté.

Chérubin

Ah ! je voudrais toucher au terme qu’il m’a prédit ! Sûr de mourir à l’instant, peut-être ma bouche oserait…

l’interrompt, et lui essuie les yeux avec son mouchoir.

Comtesse

Taisez-vous, taisez-vous, enfant. Il n’y a pas un brin de raison dans tout ce que vous dites.

On frappe à la porte, elle élève la voix.

Comtesse

Qui frappe ainsi chez moi ?

Scène 10

Comtesse, Comte, Chérubin

, en dehors.

, troublée, se lève.

Comtesse

C’est mon époux ! grands dieux !…

À Chérubin, qui s’est levé aussi.

Comtesse

Vous sans manteau, le col et les bras nus ! seul avec moi ! cet air de désordre, un billet reçu, sa jalousie !…

, en dehors.

Comte

Vous n’ouvrez pas ?

Comtesse

C’est que… je suis seule.

, en dehors.

Comte

Seule ! avec qui parlez-vous donc ?

, cherchant.

Comtesse

… Avec vous sans doute.

, à part.

Chérubin

Après les scènes d’hier et de ce matin, il me tuerait sur la place !

Il court au cabinet de toilette, y entre, et tire la porte sur lui.

Scène 12

Comte, Comtesse

, d’un ton un peu sévère.

Comte

Vous n’êtes pas dans l’usage de vous enfermer !

, troublée.

Comtesse

Je… je chiffonnais… Oui, je chiffonnais avec Suzanne ; elle est passée un moment chez elle.

l’examine.

Comte

Vous avez l’air et le ton bien altérés !

Comtesse

Cela n’est pas étonnant… pas étonnant du tout… je vous assure… nous parlions de vous… Elle est passée, comme je vous dis…

Comte

Vous parliez de moi !… Je suis ramené par l’inquiétude : en montant à cheval, un billet qu’on m’a remis, mais auquel je n’ajoute aucune foi, m’a… pourtant agité.

Comtesse

Comment, monsieur ?… quel billet ?

Comte

Il faut avouer, madame, que vous ou moi sommes entourés d’êtres… bien méchants ! On me donne avis que, dans la journée, quelqu’un que je crois absent doit chercher à vous entretenir.

Comtesse

Quel que soit cet audacieux, il faudra qu’il pénètre ici : car mon projet est de ne pas quitter ma chambre de tout le jour.

Comte

Ce soir, pour la noce de Suzanne ?

Comtesse

Pour rien au monde ; je suis très-incommodée.

Comte

Heureusement le docteur est ici.

Le page fait tomber une chaise dans le cabinet.

Comte

Quel bruit entends-je ?

, plus troublée.

Comtesse

Du bruit ?

Comte

On a fait tomber un meuble.

Comtesse

Je… je n’ai rien entendu, pour moi.

Comte

Il faut que vous soyez furieusement préoccupée !

Comtesse

Préoccupée ! de quoi ?

Comte

Il y a quelqu’un dans ce cabinet, madame.

Comtesse

Hé… qui voulez-vous qu’il y ait, monsieur ?

Comte

C’est moi qui vous le demande ; j’arrive.

Comtesse

Hé ! mais… Suzanne apparemment qui range.

Comte

Vous avez dit qu’elle était passée chez elle !

Comtesse

Passée… ou entrée là : je ne sais lequel.

Comte

Si c’est Suzanne, d’où vient le trouble où je vous vois ?

Comtesse

Du trouble pour ma camériste ?

Comte

Pour votre camériste, je ne sais ; mais pour du trouble, assurément.

Comtesse

Assurément, monsieur, cette fille vous trouble et vous occupe beaucoup plus que moi.

, en colère.

Comte

Elle m’occupe à tel point, madame, que je veux la voir à l’instant.

Comtesse

Je crois, en effet, que vous le voulez souvent ; mais voilà bien les soupçons les moins fondés…

Scène 13

Comte, Comtesse

Comte

Ils en seront plus aisés à détruire.

Il crie en regardant du côté du cabinet.

Comte

Sortez, Suzon ; je vous l’ordonne !

Suzanne s’arrête auprès de l’alcôve dans le fond.

Comte

Si elle craint tant de se montrer, au moins elle peut parler.

Il se tourne vers la porte du cabinet.

Comte

Répondez-moi, Suzanne ; êtes-vous dans ce cabinet ?

Suzanne, restée au fond, se jette dans l’alcôve et s’y cache.

, vivement, tournée vers le cabinet.

Comtesse

Suzon, je vous défends de répondre.

Au Comte.

Comtesse

On n’a jamais poussé si loin la tyrannie !

s’avance vers le cabinet.

Comte

Oh ! bien, puisqu’elle ne parle pas, vêtue ou non, je la verrai.

se met au-devant.

Comtesse

Partout ailleurs je ne puis l’empêcher ; mais j’espère aussi que chez moi…

Comte

Et moi j’espère savoir dans un moment quelle est cette Suzanne mystérieuse. Vous demander la clef serait, je le vois, inutile ; mais il est un moyen sûr de jeter en dedans cette légère porte. Holà, quelqu’un !

Comtesse

Attirer vos gens, et faire un scandale public d’un soupçon qui nous rendrait la fable du château ?

Comte

Fort bien, madame. En effet, j’y suffirai ; je vais à l’instant prendre chez moi ce qu’il faut…

Il marche pour sortir, et revient.

Comte

Mais, pour que tout reste au même état, voudrez-vous bien m’accompagner sans scandale et sans bruit, puisqu’il vous déplaît tant ?… Une chose aussi simple, apparemment, ne me sera pas refusée !

, troublée.

Comtesse

Eh ! monsieur, qui songe à vous contrarier ?

Comte

Ah ! j’oubliais la porte qui va chez vos femmes ; il faut que je la ferme aussi, pour que vous soyez pleinement justifiée.

Il va fermer la porte du fond et en ôte la clef.

, à part.

Comtesse

Ô ciel ! étourderie funeste !

, revenant à elle.

Comte

Maintenant que cette chambre est close, acceptez mon bras, je vous prie ;

il élève la voix

Comte

et quant à la Suzanne du cabinet, il faudra qu’elle ait la bonté de m’attendre ; et le moindre mal qui puisse lui arriver à mon retour…

Comtesse

En vérité, monsieur, voilà bien la plus odieuse aventure…

Le Comte l’emmène et ferme la porte à la clef.

Scène 14

Suzanne, Chérubin

sort de l’alcôve, accourt au cabinet et parle à travers la serrure.

Suzanne

Ouvrez, Chérubin, ouvrez vite, c’est Suzanne ; ouvrez, et sortez.

sort.

Chérubin

Ah ! Suzon, quelle horrible scène !

Suzanne

Sortez, vous n’avez pas une minute !

, effrayé.

Chérubin

Et par où sortir ?

Suzanne

Je n’en sais rien, mais sortez.

Chérubin

S’il n’y a pas d’issue ?

Suzanne

Après la rencontre de tantôt, il vous écraserait, et nous serions perdues. — Courez conter à Figaro…

Chérubin

La fenêtre du jardin n’est peut-être pas bien haute.

Il court y regarder.

, avec effroi.

Suzanne

Un grand étage ! impossible ! Ah ! ma pauvre maîtresse ! Et mon mariage ? ô ciel !

revient.

Chérubin

Elle donne sur la melonnière : quitte à gâter une couche ou deux.

le retient et s’écrie :

Suzanne

Il va se tuer !

, exalté.

Chérubin

Dans un gouffre allumé, Suzon ! oui, je m’y jetterais plutôt que de lui nuire… Et ce baiser va me porter bonheur.

Il l’embrasse et court sauter par la fenêtre.

Scène 15

Elle s’y enferme.

Scène 16

Comtesse, Comte

, une pince à la main, qu’il jette sur le fauteuil.

Comtesse

Eh ! monsieur, quelle horrible humeur peut altérer ainsi les égards entre deux époux ? Si l’amour vous dominait au point de vous inspirer ces fureurs, malgré leur déraison, je les excuserais ; j’oublierais peut-être, en faveur du motif, ce qu’elles ont d’offensant pour moi. Mais la seule vanité peut-elle jeter dans cet excès un galant homme ?

Comte

Amour ou vanité, vous ouvrirez la porte, ou je vais à l’instant…

, au-devant.

Comtesse

Arrêtez, monsieur, je vous prie ! Me croyez-vous capable de manquer à ce que je me dois ?

Comte

Tout ce qu’il vous plaira, madame ; mais je verrai qui est dans ce cabinet.

, effrayée.

Comtesse

Eh bien, monsieur, vous le verrez. Écoutez-moi… tranquillement.

Comte

Ce n’est donc pas Suzanne ?

, timidement.

Comtesse

Au moins n’est-ce pas non plus une personne… dont vous deviez rien redouter… Nous disposions une plaisanterie… bien innocente, en vérité, pour ce soir… ; et je vous jure…

Comte

Et vous me jurez…

Comtesse

Que nous n’avions pas plus dessein de vous offenser l’un que l’autre.

, vite.

Comte

L’un que l’autre ? C’est un homme.

Comtesse

Un enfant, monsieur.

Comte

Hé, qui donc ?

Comtesse

À peine osé-je le nommer !

, furieux.

Comte

Je le tuerai.

Comtesse

Grands dieux !

Comte

Parlez donc !

Comtesse

Ce jeune… Chérubin…

Comte

Chérubin ! l’insolent ! Voilà mes soupçons et le billet expliqués.

, joignant les mains.

Comtesse

Ah ! monsieur ! gardez de penser…

, frappant du pied.

À part.

Comte

Je trouverai partout ce maudit page !

Haut.

Comte

Allons, madame, ouvrez ; je sais tout maintenant. Vous n’auriez pas été si émue, en le congédiant ce matin, il serait parti quand je l’ai ordonné, vous n’auriez pas mis tant de fausseté dans votre conte de Suzanne, il ne se serait pas si soigneusement caché, s’il n’y avait rien de criminel.

Comtesse

Il a craint de vous irriter en se montrant.

, hors de lui, et criant vers le cabinet.

Comte

Sors donc, petit malheureux !

le prend à bras-le-corps, en l’éloignant.

Comtesse

Ah ! monsieur, monsieur, votre colère me fait trembler pour lui. N’en croyez pas un injuste soupçon, de grâce ! et que le désordre où vous l’allez trouver…

Comte

Du désordre !

Comtesse

Hélas ! oui : prêt à s’habiller en femme, une coiffure à moi sur la tête, en veste et sans manteau, le col ouvert, les bras nus ; il allait essayer…

Comte

Et vous vouliez garder votre chambre ! Indigne épouse ! ah ! vous la garderez… longtemps ; mais il faut avant que j’en chasse un insolent, de manière à ne plus le rencontrer nulle part.

se jette à genoux, les bras élevés.

Comtesse

Monsieur le comte, épargnez un enfant ; je ne me consolerais pas d’avoir causé…

Comte

Vos frayeurs aggravent son crime.

Comtesse

Il n’est pas coupable, il partait : c’est moi qui l’ai fait appeler.

, furieux.

Comte

Levez-vous. Ôtez-vous… Tu es bien audacieuse d’oser me parler pour un autre !

Comtesse

Eh bien ! je m’ôterai, monsieur, je me lèverai ; je vous remettrai même la clef du cabinet : mais, au nom de votre amour…

Comte

De mon amour, perfide !

se lève, et lui présente la clef.

Comtesse

Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun mal ; et puisse, après, tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous convaincs pas…

, prenant la clef.

Comte

Je n’écoute plus rien.

se jette sur une bergère, un mouchoir sur les yeux.

Comtesse

Ô ciel ! il va périr !

ouvre la porte, et recule.

Scène 17

Suzanne, Comte

sort en riant.

Suzanne

Je le tuerai, je le tuerai ! Tuez-le donc, ce méchant page.

, à part.

Comte

Ah ! quelle école !

Regardant la comtesse, qui est restée stupéfaite.

Comte

Et vous aussi, vous jouez l’étonnement ?… Mais peut-être elle n’y est pas seule.

Il entre.

Scène 18

Suzanne, Comtesse

accourt à sa maîtresse.

Suzanne

Remettez-vous, madame ; il est bien loin ; il a fait un saut…

Comtesse

Ah ! Suzon, je suis morte !

Scène 19

Comte, Suzanne, Comtesse

sort du cabinet d’un air confus. Après un court silence :

Comte

Il n’y a personne, et pour le coup j’ai tort. — Madame… vous jouez fort bien la comédie.

, gaiement.

Suzanne

Et moi, monseigneur ?

La comtesse, son mouchoir sur la bouche pour se remettre, ne parle pas.

s’approche.

Comte

Quoi ! madame, vous plaisantiez ?

, se remettant un peu.

Comtesse

Eh pourquoi non, monsieur ?

Comte

Quel affreux badinage ! et par quel motif, je vous prie ?

Comtesse

Vos folies méritent-elles de la pitié ?

Comte

Nommer folies ce qui touche à l’honneur !

, assurant son ton par degrés.

Comtesse

Me suis-je unie à vous pour être éternellement dévouée à l’abandon et à la jalousie, que vous seul osez concilier ?

Comte

Ah ! madame, c’est sans ménagement.

Suzanne

Madame n’avait qu’à vous laisser appeler les gens !

Comte

Tu as raison, et c’est à moi de m’humilier… Pardon, je suis d’une confusion !…

Suzanne

Avouez, monseigneur, que vous la méritez un peu.

Comte

Pourquoi donc ne sortais-tu pas lorsque je t’appelais, mauvaise !

Suzanne

Je me rhabillais de mon mieux, à grand renfort d’épingles ; et madame, qui me le défendait, avait bien ses raisons pour le faire.

Comte

Au lieu de rappeler mes torts, aide-moi plutôt à l’apaiser.

Comtesse

Non, monsieur ; un pareil outrage ne se couvre point. Je vais me retirer aux Ursulines, et je vois trop qu’il en est temps.

Comte

Le pourriez-vous sans quelques regrets ?

Suzanne

Je suis sûre, moi, que le jour du départ serait la veille des larmes.

Comtesse

Et quand cela serait, Suzon ? J’aime mieux le regretter que d’avoir la bassesse de lui pardonner ; il m’a trop offensée.

Comte

Rosine !…

Comtesse

Je ne la suis plus, cette Rosine que vous avez tant poursuivie ! je suis la pauvre comtesse Almaviva, la triste femme délaissée, que vous n’aimez plus.

Suzanne

Madame !

, suppliant.

Comte

Par pitié !

Comtesse

Vous n’en aviez aucune pour moi.

Comte

Mais aussi ce billet… Il m’a tourné le sang !

Comtesse

Je n’avais pas consenti qu’on l’écrivît.

Comte

Vous le saviez ?

Comtesse

C’est cet étourdi de Figaro…

Comte

Il en était ?

Comtesse

… Qui l’a remis à Basile.

Comte

Qui m’a dit le tenir d’un paysan. Ô perfide chanteur, lame à deux tranchants ! c’est toi qui payeras pour tout le monde.

Comte

Eh bien ! de tout mon cœur, comtesse. Mais comment réparer une faute aussi humiliante ?

se lève.

Comtesse

Elle l’était pour tous deux.

Comte

Ah ! dites pour moi seul. — Mais je suis encore à concevoir comment les femmes prennent si vite et si juste l’air et le ton des circonstances. Vous rougissiez, vous pleuriez, votre visage était défait… D’honneur, il l’est encore.

, s’efforçant de sourire.

Comtesse

Je rougissais… du ressentiment de vos soupçons. Mais les hommes sont-ils assez délicats pour distinguer l’indignation d’une âme honnête outragée, d’avec la confusion qui naît d’une accusation méritée ?

, souriant.

Comte

Et ce page en désordre, en veste, et presque nu…

, montrant Suzanne.

Comtesse

Vous le voyez devant vous. N’aimez-vous pas mieux l’avoir trouvé que l’autre ? En général vous ne haïssez pas de rencontrer celui-ci.

, riant plus fort.

Comte

Et ces prières, ces larmes feintes…

Comtesse

Vous me faites rire, et j’en ai peu d’envie.

Comte

Nous croyons valoir quelque chose en politique, et nous ne sommes que des enfants. C’est vous, c’est vous, madame, que le roi devrait envoyer en ambassade à Londres ! Il faut que votre sexe ait fait une étude bien réfléchie de l’art de se composer, pour réussir à ce point !

Comtesse

C’est toujours vous qui nous y forcez.

Suzanne

Laissez-nous prisonniers sur parole, et vous verrez si nous sommes gens d’honneur.

Comtesse

Brisons là, monsieur le Comte. J’ai peut-être été trop loin ; mais mon indulgence, en un cas aussi grave, doit au moins m’obtenir la vôtre.

Comte

Mais vous répéterez que vous me pardonnez ?

Comtesse

Est-ce que je l’ai dit, Suzon ?

Suzanne

Je ne l’ai pas entendu, madame.

Comte

Eh bien ! que ce mot vous échappe.

Comtesse

Le méritez-vous donc, ingrat ?

Comte

Oui, par mon repentir.

Suzanne

Soupçonner un homme dans le cabinet de madame !

Comte

Elle m’en a si sévèrement puni !

Suzanne

Ne pas s’en fier à elle, quand elle dit que c’est sa camériste !

Comte

Rosine, êtes-vous donc implacable ?

Comtesse

Ah ! Suzon, que je suis faible ! quel exemple je te donne !

Tendant la main au comte.

Comtesse

On ne croira plus à la colère des femmes.

Suzanne

Bon ! madame, avec eux ne faut-il pas toujours en venir là ?

Le Comte baise ardemment la main de sa femme.

Scène 20

Figaro, Comte, Suzanne, Comtesse

, arrivant tout essoufflé.

Figaro

On disait madame incommodée. Je suis vite accouru… Je vois avec joie qu’il n’en est rien.

, sèchement.

Comte

Vous êtes fort attentif.

Figaro

Et c’est mon devoir. Mais puisqu’il n’en est rien, monseigneur, tous vos jeunes vassaux des deux sexes sont en bas avec les violons et les cornemuses, attendant, pour m’accompagner, l’instant où vous permettrez que je mène ma fiancée…

Comte

Et qui surveillera la comtesse au château ?

Figaro

La veiller ! elle n’est pas malade.

Comte

Non ; mais cet homme absent qui doit l’entretenir ?

Figaro

Quel homme absent ?

Comte

L’homme du billet que vous avez remis à Basile.

Figaro

Qui dit cela ?

Comte

Quand je ne le saurais pas d’ailleurs, fripon, ta physionomie, qui t’accuse, me prouverait déjà que tu mens.

Figaro

S’il est ainsi, ce n’est pas moi qui mens, c’est ma physionomie.

Suzanne

Va, mon pauvre Figaro, n’use pas ton éloquence en défaites ; nous avons tout dit.

Figaro

Et quoi dit ? Vous me traitez comme un Basile !

Comte

Qu’as-tu à répondre ?

Comtesse

Il n’y a plus rien à cacher, Figaro ; le badinage est consommé.

, cherchant à deviner.

Figaro

Le badinage… est consommé ?

Comte

Oui, consommé. Que dis-tu là-dessus ?

Figaro

Moi ! je dis… que je voudrais bien qu’on en pût dire autant de mon mariage ; et si vous l’ordonnez…

Comte

Tu conviens donc enfin du billet ?

Figaro

Puisque madame le veut, que Suzanne le veut, que vous le voulez vous-même, il faut bien que je le veuille aussi : mais à votre place, en vérité, monseigneur, je ne croirais pas un mot de tout ce que nous vous disons.

Comte

Toujours mentir contre l’évidence ! À la fin, cela m’irrite.

, en riant.

Comtesse

Eh ! ce pauvre garçon ! pourquoi voulez-vous, monsieur, qu’il dise une fois la vérité ?

, bas à Suzanne.

Figaro

Je l’avertis de son danger ; c’est tout ce qu’un honnête homme peut faire.

, bas.

Suzanne

As-tu vu le petit page ?

, bas.

Figaro

Encore tout froissé.

, bas.

Suzanne

Ah ! pécaïre !

Comtesse

Allons, monsieur le comte, ils brûlent de s’unir : leur impatience est naturelle ; entrons pour la cérémonie.

, à part.

Comte

Et Marceline, Marceline…

Haut.

Comte

Je voudrais être… au moins vêtu.

Comtesse

Pour nos gens ! Est-ce que je le suis ?

Scène 21

Antonio, Comte, Suzanne, Figaro, Comtesse

, demi-gris, tenant un pot de giroflées écrasées.

Antonio

Monseigneur ! monseigneur !

Comte

Que me veux-tu, Antonio ?

Antonio

Faites donc une fois griller les croisées qui donnent sur mes couches ! On jette toutes sortes de choses par ces fenêtres ; et tout à l’heure encore on vient d’en jeter un homme.

Comte

Par ces fenêtres ?

Antonio

Regardez comme on arrange mes giroflées !

, bas à Figaro.

Suzanne

Alerte, Figaro, alerte !

Figaro

Monseigneur, il est gris dès le matin.

Antonio

Vous n’y êtes pas. C’est un petit reste d’hier. Voilà comme on fait des jugements… ténébreux.

, avec feu.

Comte

Cet homme ! cet homme ! où est-il ?

Antonio

Où il est ?

Comte

Oui.

Antonio

C’est ce que je dis. Il faut me le trouver, déjà. Je suis votre domestique ; il n’y a que moi qui prends soin de votre jardin ; il y tombe un homme, et vous sentez… que ma réputation en est effleurée.

, bas à Figaro.

Suzanne

Détourne, détourne.

Figaro

Tu boiras donc toujours ?

Antonio

Eh ! si je ne buvais pas, je deviendrais enragé.

Comtesse

Mais en prendre ainsi sans besoin…

Antonio

Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, madame, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes.

, vivement.

Comte

Réponds-moi donc, ou je vais te chasser.

Antonio

Est-ce que je m’en irais ?

Comte

Comment donc ?

, se touchant le front.

Antonio

Si vous n’avez pas assez de ça pour garder un bon domestique, je ne suis pas assez bête, moi, pour renvoyer un si bon maître.

le secoue avec colère.

Comte

On a, dis-tu, jeté un homme par cette fenêtre ?

Antonio

Oui, mon Excellence ; tout à l’heure, en veste blanche, et qui s’est enfui, jarni, courant…

, impatienté.

Comte

Après ?

Levant le doigt.

Comte

Au moins tu reconnaîtrais l’homme ?

Antonio

Oh ! que oui-dà !… si je l’avais vu, pourtant !

, bas à Figaro.

Suzanne

Il ne l’a pas vu.

Figaro

Voilà bien du train pour un pot de fleurs ! combien te faut-il, pleurard, avec ta giroflée ? Il est inutile de chercher, monseigneur ; c’est moi qui ai sauté.

Comte

Comment, c’est vous !

Antonio

Combien te faut-il, pleurard ? Votre corps a donc bien grandi depuis ce temps-là ? car je vous ai trouvé beaucoup plus moindre et plus fluet.

Figaro

Certainement ; quand on saute, on se pelotonne…

Antonio

M’est avis que c’était plutôt… qui dirait, le gringalet de page.

Comte

Chérubin, tu veux dire ?

Figaro

Oui, revenu tout exprès avec son cheval de la porte de Séville, où peut-être il est déjà.

Antonio

Oh ! non, je ne dis pas ça, je ne dis pas ça ; je n’ai pas vu sauter de cheval, car je le dirais de même.

Comte

Quelle patience !

Figaro

J’étais dans la chambre des femmes, en veste blanche : il fait un chaud !… J’attendais là ma Suzannette, quand j’ai ouï tout à coup la voix de monseigneur, et le grand bruit qui se faisait : je ne sais quelle crainte m’a saisi à l’occasion de ce billet ; et, s’il faut avouer ma bêtise, j’ai sauté sans réflexion sur les couches, où je me suis même un peu foulé le pied droit.

Il frotte son pied.

Antonio

Puisque c’est vous, il est juste de vous rendre ce brimborion de papier qui a coulé de votre veste, en tombant.

se jette dessus.

Comte

Donne-le-moi.

Il ouvre le papier et le referme.

, à part.

Figaro

Je suis pris.

, à Figaro.

Comte

La frayeur ne vous aura pas fait oublier ce que contient ce papier, ni comment il se trouvait dans votre poche ?

, embarrassé, fouille dans ses poches et en tire des papiers.

Figaro

Non sûrement… Mais c’est que j’en ai tant ! Il faut répondre à tout…

Il regarde un des papiers.

Figaro

Ceci ? ah ! c’est une lettre de Marceline, en quatre pages ; elle est belle !… Ne serait-ce pas la requête de ce pauvre braconnier en prison ?… Non, la voici… J’avais l’état des meubles du petit château dans l’autre poche…

Le comte rouvre le papier qu’il tient.

, bas à Suzanne.

Comtesse

Ah ! dieux ! Suzon, c’est le brevet d’officier.

, bas à Figaro.

Suzanne

Tout est perdu, c’est le brevet.

replie le papier.

Comte

Eh bien ! l’homme aux expédients, vous ne devinez pas ?

, s’approchant de Figaro.

Antonio

Monseigneur dit si vous ne devinez pas ?

le repousse.

Figaro

Fi donc ! vilain, qui me parle dans le nez !

Comte

Vous ne vous rappelez pas ce que ce peut être ?

Figaro

A, a, a, ah ! povero ! ce sera le brevet de ce malheureux enfant, qu’il m’avait remis, et que j’ai oublié de lui rendre. O o, o, oh ! étourdi que je suis ! que fera-t-il sans son brevet ? Il faut courir…

Comte

Pourquoi vous l’aurait-il remis ?

, embarrassé.

Figaro

Il… désirait qu’on y fît quelque chose.

regarde son papier.

Comte

Il n’y manque rien.

, bas à Suzanne.

Comtesse

Le cachet.

, bas à Figaro.

Suzanne

Le cachet manque.

, à Figaro.

Comte

Vous ne répondez pas ?

Figaro

C’est… qu’en effet, il y manque peu de chose. Il dit que c’est l’usage…

Comte

L’usage ! l’usage ! l’usage de quoi ?

Figaro

D’y apposer le sceau de vos armes. Peut-être aussi que cela ne valait pas la peine.

rouvre le papier et le chiffonne de colère.

Comte

Allons, il est écrit que je ne saurai rien.

À part.

Comte

C’est ce Figaro qui les mène, et je ne m’en vengerais pas !

Il veut sortir avec dépit.

, l’arrêtant.

Scène 22

Marceline, Comte, Figaro, Basile, Antonio, Grippe-soleil

, au comte.

Marceline

Ne l’ordonnez pas, monseigneur ! Avant de lui faire grâce, vous nous devez justice. Il a des engagements avec moi.

, à part.

Comte

Voilà ma vengeance arrivée.

Figaro

Des engagements ! de quelle nature ? Expliquez-vous.

Marceline

Oui, je m’expliquerai, malhonnête !

La comtesse s’assied sur une bergère. Suzanne est derrière elle.

Comte

De quoi s’agit-il, Marceline ?

Marceline

D’une obligation de mariage.

Figaro

Un billet, voilà tout, pour de l’argent prêté.

, au comte.

Marceline

Sous condition de m’épouser. Vous êtes un grand seigneur, le premier juge de la province…

Comte

Présentez-vous au tribunal, j’y rendrai justice à tout le monde.

, montrant Marceline.

Basile

En ce cas, votre grandeur permet que je fasse aussi valoir mes droits sur Marceline ?

, à part.

Comte

Ah ! voilà mon fripon du billet.

Figaro

Autre fou de la même espèce !

, en colère, à Basile.

Comte

Vos droits ! vos droits ! Il vous convient bien de parler devant moi, maître sot !

, frappant dans sa main.

Antonio

Il ne l’a, ma foi, pas manqué du premier coup : c’est son nom.

Comte

Marceline, on suspendra tout jusqu’à l’examen de vos titres, qui se fera publiquement dans la grande salle d’audience. Honnête Basile, agent fidèle et sûr, allez au bourg chercher les gens du siége.

Basile

Pour son affaire ?

Comte

Et vous m’amènerez le paysan du billet.

Basile

Est-ce que je le connais ?

Comte

Vous résistez !

Basile

Je ne suis pas entré au château pour en faire les commissions.

Comte

Quoi donc ?

Basile

Homme à talent sur l’orgue du village, je montre le clavecin à madame, à chanter à ses femmes, la mandoline aux pages ; et mon emploi surtout est d’amuser votre compagnie avec ma guitare, quand il vous plaît me l’ordonner.

s’avance.

Grippe-soleil

J’irai bien, monsigneu, si cela vous plaira.

Comte

Quel est ton nom et ton emploi ?

Comte

Ton zèle me plaît ; vas-y ; mais vous

à Basile

Comte

, accompagnez monsieur en jouant de la guitare, et chantant pour l’amuser en chemin. Il est de ma compagnie.

, joyeux.

Grippe-soleil

Oh ! moi, je suis de la…

Suzanne l’apaise de la main, en lui montrant la comtesse.

, surpris.

Basile

Que j’accompagne Grippe-Soleil en jouant ?…

Comte

C’est votre emploi. Partez ou je vous chasse.

Il sort.

Scène 23

Basile, Figaro

, à lui-même.

Basile

Ah ! je n’irai pas lutter contre le pot de fer, moi qui ne suis…

Figaro

Qu’une cruche.

, à part.

Basile

Au lieu d’aider à leur mariage, je m’en vais assurer le mien avec Marceline.

À Figaro.

Basile

Ne conclus rien, crois-moi, que je ne sois de retour.

Il va prendre la guitare sur le fauteuil du fond.

le suit.

Figaro

Conclure ! oh ! va, ne crains rien ; quand même tu ne reviendrais jamais… Tu n’as pas l’air en train de chanter : veux-tu que je commence ?… Allons, gai, haut la-mi-la, pour ma fiancée.

Il se met en marche à reculons, danse en chantant la séguidille suivante. Basile accompagne, et tout le monde le suit.

Figaro

SÉGUIDILLE

Figaro

Air noté.

Figaro

Je préfère à la richesse La sagesse De ma Suzon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon. Aussi sa gentillesse Est maîtresse De ma raison, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon.

Le bruit s’éloigne ; on n’entend pas le reste.

Scène 24

Comtesse, Suzanne

, dans sa bergère.

Comtesse

Vous voyez, Suzanne, la jolie scène que votre étourdi m’a value avec son billet.

Suzanne

Ah ! madame, quand je suis rentrée du cabinet, si vous aviez vu votre visage ! il s’est terni tout à coup : mais ce n’a été qu’un nuage, et par degrés vous êtes devenue rouge, rouge, rouge !

Comtesse

Il a donc sauté par la fenêtre ?

Suzanne

Sans hésiter, le charmant enfant ! Léger… comme une abeille !

Comtesse

Ah ! ce fatal jardinier ! Tout cela m’a remuée au point… que je ne pouvais rassembler deux idées.

Suzanne

Ah ! madame, au contraire ; et c’est là que j’ai vu combien l’usage du grand monde donne d’aisance aux dames comme il faut, pour mentir sans qu’il y paraisse.

Comtesse

Crois-tu que le comte en soit la dupe ? Et s’il trouvait cet enfant au château !

Suzanne

Je vais recommander de le cacher si bien…

Comtesse

Il faut qu’il parte. Après ce qui vient d’arriver, vous croyez bien que je ne suis pas tentée de l’envoyer au jardin à votre place.

Suzanne

Il est certain que je n’irai pas non plus. Voilà donc mon mariage encore une fois…

se lève.

Comtesse

Attends… Au lieu d’un autre, ou de toi, si j’y allais moi-même ?

Suzanne

Vous, madame ?

Comtesse

Il n’y aurait personne d’exposé… Le comte alors ne pourrait nier… Avoir puni sa jalousie, et lui prouver son infidélité ! cela serait… Allons : le bonheur d’un premier hasard m’enhardit à tenter le second. Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin. Mais surtout que personne…

Suzanne

Ah ! Figaro.

Comtesse

Non, non. Il voudrait mettre ici du sien… Mon masque de velours, et ma canne ; que j’aille y rêver sur la terrasse.

Suzanne entre dans le cabinet de toilette.

Scène 26

Suzanne, Comtesse

La comtesse met furtivement le ruban dans son sein.

Suzanne

Voici la canne et votre loup.

Comtesse

Souviens-toi que je t’ai défendu d’en dire un mot à Figaro.

, avec joie.

Suzanne

Madame, il est charmant, votre projet ! Je viens d’y réfléchir. Il rapproche tout, termine tout, embrasse tout ; et, quelque chose qui arrive, mon mariage est maintenant certain.

Elle baise la main de sa maîtresse. Elles sortent.

Acte Troisième

Scène 1

Comte, Pédrille

, vite.

Comte

M’as-tu bien entendu ?

Pédrille

Excellence, oui.

Il sort.

Scène 3

Pédrille, Comte

Pédrille

Excellence ?

Comte

On ne t’a pas vu ?

Pédrille

Âme qui vive.

Comte

Prenez le cheval barbe.

Pédrille

Il est à la grille du potager, tout sellé.

Comte

Ferme, d’un trait, jusqu’à Séville.

Pédrille

Il n’y a que trois lieues, elles sont bonnes.

Comte

En descendant, sachez si le page est arrivé.

Pédrille

Dans l’hôtel ?

Comte

Oui ; surtout depuis quel temps.

Pédrille

J’entends.

Comte

Remets-lui son brevet, et reviens vite.

Pédrille

Et s’il n’y était pas ?

Comte

Revenez plus vite, et m’en rendez compte. Allez.

Scène 5

Figaro, Comte

, à part.

Figaro

Nous y voilà.

Comte

… S’il en sait par elle un seul mot…

, à part.

Figaro

Je m’en suis douté.

Comte

… Je lui fais épouser la vieille.

, à part.

Figaro

Les amours de monsieur Basile ?

Comte

… Et voyons ce que nous ferons de la jeune.

, à part.

Figaro

Ah ! ma femme, s’il vous plaît.

se retourne.

Comte

Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?

s’avance.

Figaro

Moi, qui me rends à vos ordres.

Comte

Et pourquoi ces mots ?…

Figaro

Je n’ai rien dit.

répète.

Comte

Ma femme, s’il vous plaît ?

Figaro

C’est… la fin d’une réponse que je faisais : Allez le dire à ma femme, s’il vous plaît.

se promène.

, feignant d’assurer son habillement.

Figaro

Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.

Comte

Faut-il une heure ?

Figaro

Il faut le temps.

Comte

Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !

Figaro

C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.

Comte

… Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant…

Figaro

Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant…

Comte

Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet ! Vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui m’inquiète, mais le motif.

Figaro

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena ; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons ! Je me trouve là par hasard : qui sait, dans votre emportement si…

, interrompant.

Comte

Vous pouviez fuir par l’escalier.

Figaro

Et vous, me prendre au corridor.

, en colère.

Comte

Au corridor !

À part.

Comte

Je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.

, à part.

Figaro

Voyons-le venir, et jouons serré.

, radouci.

Comte

Ce n’est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J’avais… oui, j’avais quelque envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches… mais, toutes réflexions faites…

Figaro

Monseigneur a changé d’avis ?

Comte

Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.

Figaro

Je sais God-dam .

Comte

Je n’entends pas.

Figaro

Je dis que je sais God-dam .

Comte

Eh bien ?

Figaro

Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam , en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon.

Il tourne la broche.

Figaro

God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci.

Il débouche une bouteille.

Figaro

God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…

, à part.

Comte

Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.

, à part.

Figaro

Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.

Comte

Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?

Figaro

Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.

Comte

Je la préviens sur tout, et la comble de présents.

Figaro

Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?

Comte

… Autrefois tu me disais tout.

Figaro

Et maintenant je ne vous cache rien.

Comte

Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?

Figaro

Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.

Comte

Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?

Figaro

C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.

Figaro

Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?

Comte

Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.

Figaro

Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.

Comte

À la fortune ?

À part.

Comte

Voici du neuf.

À part.

Figaro

À mon tour maintenant.

Haut.

Figaro

Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…

Comte

Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?

Figaro

Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.

Comte

Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.

Figaro

De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.

Comte

… Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.

Figaro

Je la sais.

Comte

Comme l’anglais : le fond de la langue !

Figaro

Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !

Comte

Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !

Figaro

La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.

, à part.

Comte

Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.

, à part.

Figaro

Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.

Comte

Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?

Figaro

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?

, raillant.

Comte

Au tribunal, le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.

Figaro

Indulgente aux grands, dure aux petits…

Comte

Crois-tu donc que je plaisante ?

Figaro

Eh ! qui le sait, monseigneur ? Tempo è galant’uomo , dit l’Italien ; il dit toujours la vérité : c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou du bien.

, à part.

Comte

Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.

, à part.

Figaro

Il a joué au fin avec moi, qu’a-t-il appris ?

Scène 6

Laquais, Comte, Figaro

, annonçant.

Laquais

Don Gusman Brid’oison.

Comte

Brid’oison ?

Figaro

Eh ! sans doute. C’est le juge ordinaire, le lieutenant du siége, votre prud’homme.

Comte

Qu’il attende.

Le laquais sort.

Scène 7

Figaro, Comte

reste un moment à regarder le comte, qui rêve.

Figaro

… Est-ce là ce que monseigneur voulait ?

, revenant à lui.

Comte

Moi ?… je disais d’arranger ce salon pour l’audience publique.

Il sort.

Scène 9

Suzanne, Comte

, essoufflée.

Suzanne

Monseigneur… pardon, monseigneur.

, avec humeur.

Comte

Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle ?

Suzanne

Vous êtes en colère ?

Comte

Vous voulez quelque chose apparemment ?

, timidement.

Suzanne

C’est que ma maîtresse a ses vapeurs. J’accourais vous prier de nous prêter votre flacon d’éther. Je l’aurais rapporté dans l’instant.

le lui donne.

Comte

Non, non, gardez-le pour vous-même. Il ne tardera pas à vous être utile.

Suzanne

Est-ce que les femmes de mon état ont des vapeurs, donc ? C’est un mal de condition, qu’on ne prend que dans les boudoirs.

Comte

Une fiancée bien éprise, et qui perd son futur…

Suzanne

En payant Marceline avec la dot que vous m’avez promise…

Comte

Que je vous ai promise, moi ?

, baissant les yeux.

Suzanne

Monseigneur, j’avais cru l’entendre.

Comte

Oui, si vous consentiez à m’entendre vous-même.

, les yeux baissés.

Suzanne

Et n’est-ce pas mon devoir d’écouter Son Excellence ?

Comte

Pourquoi donc, cruelle fille, ne me l’avoir pas dit plus tôt ?

Suzanne

Est-il jamais trop tard pour dire la vérité ?

Comte

Tu te rendrais sur la brune au jardin ?

Suzanne

Est-ce que je ne m’y promène pas tous les soirs ?

Comte

Tu m’as traité ce matin si sévèrement !

Suzanne

Ce matin ? — Et le page derrière le fauteuil ?

Comte

Elle a raison, je l’oubliais… Mais pourquoi ce refus obstiné, quand Basile, de ma part …

Suzanne

Quelle nécessité qu’un Basile…

Comte

Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro à qui je crains bien que vous n’ayez tout dit.

Suzanne

Dame ! oui, je lui dis tout… hors ce qu’il faut lui taire.

, en riant.

Comte

Ah ! charmante ! Et tu me le promets ? Si tu manquais à ta parole, entendons-nous, mon cœur : point de rendez-vous, point de dot, point de mariage.

, faisant la révérence.

Suzanne

Mais aussi point de mariage, point de droit du seigneur, monseigneur.

Comte

Où prend-elle ce qu’elle dit ? D’honneur, j’en raffolerai ! Mais ta maîtresse attend le flacon…

, riant et rendant le flacon.

Suzanne

Aurais-je pu vous parler sans un prétexte ?

veut l’embrasser.

Comte

Délicieuse créature !

s’échappe.

Suzanne

Voilà du monde.

, à part.

Comte

Elle est à moi.

Il s’enfuit.

Suzanne

Allons vite rendre compte à madame.

Scène 10

Figaro, Suzanne

Figaro

Suzanne, Suzanne ! où cours-tu donc si vite en quittant monseigneur ?

Suzanne

Plaide à présent, si tu le veux ; tu viens de gagner ton procès.

Elle s’enfuit.

la suit.

Figaro

Ah ! mais, dis donc…

Scène 11

Il voit entrer Marceline, etc. Il sort.

Scène 12

Marceline, Bartholo

, à Brid’oison.

Marceline

Monsieur, écoutez mon affaire.

Marceline

Brid’oison , en robe, et bégayant un peu.

Marceline

Eh bien ! pa-arlons-en verbalement.

Bartholo

C’est une promesse de mariage.

Marceline

Accompagnée d’un prêt d’argent.

Marceline

Brid’oison.

Marceline

J’en…entends, et cætera , le reste.

Marceline

Non, monsieur, point d’ et cætera .

Marceline

Brid’oison.

Marceline

J’en-entends : vous avez la somme ?

Marceline

Non, monsieur ; c’est moi qui l’ai prêtée.

Marceline

Brid’oison.

Marceline

J’en-entends bien, vou-ous redemandez l’argent ?

Marceline

Non, monsieur ; je demande qu’il m’épouse.

Marceline

Brid’oison.

Marceline

Eh ! mais j’en-entends fort bien ; et lui veu-eut-il vous épouser ?

Marceline

Non, monsieur ; voilà tout le procès !

Marceline

Brid’oison.

Marceline

Croyez-vous que je ne l’en-entende pas, le procès ?

Marceline

Non, monsieur.

À Bartholo.

Marceline

Où sommes-nous ?

À Brid’oison.

Marceline

Quoi ! c’est vous qui nous jugerez ?

Marceline

Brid’oison.

Marceline

Est-ce que j’ai a-acheté ma charge pour autre chose ?

, en soupirant.

Marceline

C’est un grand abus que de les vendre !

Marceline

Brid’oison.

Marceline

Oui ; l’on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui plai-aidez-vous ?

Scène 13

Marceline, Figaro

, montrant Figaro.

Marceline

Monsieur, contre ce malhonnête homme.

, très-gaiement, à Marceline.

Figaro

Je vous gêne peut-être. — Monseigneur revient dans l’instant, monsieur le conseiller.

Figaro

Brid’oison.

Figaro

J’ai vu ce ga-arçon-là quelque part.

Figaro

Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, monsieur le conseiller.

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Dan-ans quel temps ?

Figaro

Un peu moins d’un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet, qui est un bien joli enfant, je m’en vante.

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Oui, c’est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes ?

Figaro

Monsieur est bien bon. Ce n’est là qu’une misère.

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Une promesse de mariage ! A-ah ! le pauvre benêt !

Figaro

Monsieur…

Figaro

Brid’oison.

Figaro

A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon ?

Figaro

N’est-ce pas Double-Main, le greffier ?

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Oui ; c’è-est qu’il mange à deux râteliers.

Figaro

Manger ! je suis garant qu’il dévore. Oh ! que oui ! je l’ai vu pour l’extrait et pour le supplément d’extrait ; comme cela se pratique, au reste.

Figaro

Brid’oison.

Figaro

On-on doit remplir les formes.

Figaro

Assurément, monsieur : si le fond des procès appartient aux plaideurs, on sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Ce garçon-là n’è-est pas si niais que je l’avais cru d’abord. Eh bien ! l’ami, puisque tu en sais tant, nou-ous aurons soin de ton affaire.

Figaro

Monsieur, je m’en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre justice.

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Hein ?… Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne payes pas ?

Figaro

Alors monsieur voit bien que c’est comme si je ne devais pas.

Figaro

Brid’oison.

Scène 14

Comte

Comte

En robe ici, seigneur Brid’oison ! Ce n’est qu’une affaire domestique : l’habit de ville était trop bon.

Comte

Brid’oison.

Comte

C’è-est vous qui l’êtes, monsieur le comte. Mais je ne vais jamais san-ans elle, parce que la forme, voyez-vous, la forme ! Tel rit d’un juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d’un procureur en robe. La forme, la-a forme !

, à l’huissier.

Comte

Faites entrer l’audience.

Comte

L’huissier va ouvrir en glapissant.

Comte

L’audience !

Scène 15

Greffier, Double-main, Comte, Figaro, Bartholo, Antonio, Marceline

Greffier

Brid’oison , à Double-Main.

Greffier

Double-Main, a-appelez les causes.

lit un papier.

Double-main

« Noble, très-noble, infiniment noble, Don Pedro George, hidalgo, baron de los Altos, y Montes Fieros, y otros montes ; contre Alonzo Calderon , jeune auteur dramatique. » Il est question d’une comédie mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l’autre. »

Comte

Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S’ils font ensemble un autre ouvrage, pour qu’il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le noble y mettra son nom, le poëte son talent.

lit un autre papier.

Double-main

« André Petrutchio , laboureur ; contre le receveur de la province. » Il s’agit d’un forcement arbitraire.

Comte

L’affaire n’est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux en les protégeant près du Roi. Passez.

en prend un troisième.

Bartholo et Figaro se lèvent.

Double-main

« Barbe-Agar-Raab-Madeleine-Nicole-Marceline de Verte-Allure , fille majeure

Marceline se lève et salue

Double-main

; contre Figaro … » Nom de baptême en blanc.

Figaro

Anonyme.

Figaro

Brid’oison.

Figaro

A-anonyme ! Què-el patron est-ce là ?

Figaro

C’est le mien.

écrit.

Double-main

Contre anonyme Figaro . Qualités ?

Figaro

Gentilhomme.

Comte

Vous êtes gentilhomme ?

Le greffier écrit.

Figaro

Si le ciel l’eût voulu, je serais fils d’un prince.

, au greffier.

Comte

Allez.

Comte

L’Huissier , glapissant.

Comte

Silence, messieurs !

lit.

Double-main

« … Pour cause d’opposition faite au mariage dudit Figaro , par ladite de Verte-Allure . Le docteur Bartholo plaidant pour la demanderesse, et ledit Figaro pour lui-même, si la cour le permet, contre le vœu de l’usage et la jurisprudence du siége. »

Figaro

L’usage, maître Double-Main, est souvent un abus. Le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à froid, criant à tue-tête, et connaissant tout, hors le fait, s’embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur que d’ennuyer l’auditoire et d’endormir messieurs ; plus boursouflés après, que s’ils eussent composé l’ Oratio pro Murena . Moi, je dirai le fait en peu de mots. Messieurs…

Double-main

En voilà beaucoup d’inutiles, car vous n’êtes pas demandeur, et n’avez que la défense. Avancez, docteur, et lisez la promesse.

Figaro

Oui, promesse !

, mettant ses lunettes.

Bartholo

Elle est précise.

Bartholo

Brid’oison.

Bartholo

I-il faut la voir.

Double-main

Silence donc, messieurs !

Double-main

L’Huissier , glapissant.

Double-main

Silence !

lit.

, interrompant.

Comte

Avant d’aller plus loin, avocat, convient-on de la validité du titre ?

Comte

Brid’oison , à Figaro.

Comte

Qu’oppo… qu’oppo-osez-vous à cette lecture ?

Figaro

Qu’il y a, messieurs, malice, erreur ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce, car il n’est pas dit dans l’écrit : laquelle somme je lui rendrai, ET je l’épouserai , mais : laquelle somme je lui rendrai, OU je l’épouserai ; ce qui est bien différent.

Comte

Y a-t-il et , dans l’acte ; ou bien ou ?

Bartholo

Il y a et .

Figaro

Il y a ou .

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Dou-ouble-Main, lisez vous-même.

, prenant le papier.

Double-main

Et c’est le plus sûr, car souvent les parties déguisent en lisant.

Il lit.

Double-main

E. e. e. e. Damoiselle e. e. e. de Verte-Allure e. e. e. Ha ! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château… ET… OU… ET… OU… Le mot est si mal écrit… il y a un pâté.

Double-main

Brid’oison.

Double-main

Un pâ-âté ? je sais ce que c’est.

, plaidant.

Bartholo

Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase : Je payerai la demoiselle, ET je l’épouserai.

, plaidant.

Figaro

Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres : Je payerai la donzelle, OU je l’épouserai. À pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis Grec ; je l’extermine.

Comte

Comment juger pareille question ?

Bartholo

Pour la trancher, messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons qu’il y ait OU.

Figaro

J’en demande acte.

Bartholo

Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens.

Il lit.

Bartholo

Laquelle somme je lui rendrai dans ce château où je l’épouserai . C’est ainsi qu’on dirait, messieurs : Vous vous ferez saigner dans ce lit où vous resterez chaudement : c’est dans lequel. Il prendra deux gros de rhubarbe où vous mêlerez un peu de tamarin : dans lesquels on mêlera. Ainsi château où je l’épouserai , messieurs, c’est château dans lequel .

Figaro

Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie vous tuera , ou ce sera le médecin : ou bien le médecin ; c’est incontestable. Autre exemple : ou vous n’écrirez rien qui plaise , ou les sots vous dénigreront : ou bien les sots ; le sens est clair ; car, audit cas, sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j’aie oublié ma syntaxe ? Ainsi, je la payerai dans ce château, virgule, ou je l’épouserai…

, vite.

Bartholo

Sans virgule.

, vite.

Figaro

Elle y est. C’est, virgule , messieurs, ou bien je l’épouserai.

, regardant le papier, vite.

Bartholo

Sans virgule, messieurs.

, vite.

Figaro

Elle y était, messieurs. D’ailleurs, l’homme qui épouse est-il tenu de rembourser ?

, vite.

Bartholo

Oui ; nous nous marions séparés de biens.

, vite.

Figaro

Et nous de corps, dès que mariage n’est pas quittance.

Les juges se lèvent et opinent tout bas.

Bartholo

Plaisant acquittement !

Double-main

Silence, messieurs !

Double-main

L’Huissier , glapissant.

Double-main

Silence !

Bartholo

Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes.

Figaro

Est-ce votre cause, avocat, que vous plaidez ?

Bartholo

Je défends cette demoiselle.

Figaro

Continuez à déraisonner, mais cessez d’injurier. Lorsque, craignant l’emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu’on appelât des tiers, ils n’ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C’est dégrader le plus noble institut.

Les juges continuent d’opiner bas.

, à Marceline, montrant les juges.

Antonio

Qu’ont-ils tant à balbucifier ?

Marceline

On a corrompu le grand juge, il corrompt l’autre, et je perds mon procès.

, bas, d’un ton sombre.

Bartholo

J’en ai peur.

, gaiement.

se lève ; à Marceline.

Double-main

Ah ! c’est trop fort ! je vous dénonce ; et, pour l’honneur du tribunal, je demande qu’avant faire droit sur l’autre affaire, il soit prononcé sur celle-ci.

s’assied.

Comte

Non, greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un juge espagnol n’aura point à rougir d’un excès digne au plus des tribunaux asiatiques : c’est assez des autres abus ! J’en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s’y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse ? mariage à défaut de payement, les deux ensemble impliqueraient.

Double-main

Silence, messieurs !

Double-main

L’Huissier , glapissant.

Double-main

Silence !

Comte

Que nous répond le défendeur ? qu’il veut garder sa personne ; à lui permis.

, avec joie.

Figaro

J’ai gagné !

Comte

Mais comme le texte dit : laquelle somme je payerai à sa première réquisition, ou bien j’épouserai , etc. ; la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser dans le jour.

Il se lève.

, stupéfait.

Figaro

J’ai perdu.

, avec joie.

Antonio

Superbe arrêt !

Figaro

En quoi superbe ?

Antonio

En ce que tu n’es plus mon neveu. Grand merci, monseigneur !

Antonio

L’Huissier , glapissant.

Antonio

Passez, messieurs.

Le peuple sort.

Antonio

Je m’en vais tout conter à ma nièce

Il sort.

Scène 16

Marceline, Figaro, Comte, Bartholo

s’assied.

Marceline

Ah ! je respire.

Figaro

Et moi, j’étouffe.

, à part.

Comte

Au moins je suis vengé, cela soulage.

, à part.

Figaro

Et ce Basile qui devait s’opposer au mariage de Marceline, voyez comme il revient ! —

Au Comte qui sort.

Figaro

Monseigneur, vous nous quittez ?

Comte

Tout est jugé.

, à Brid’oison.

Figaro

C’est ce gros enflé de conseiller…

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Moi, gros-os enflé !

Figaro

Sans doute. Et je ne l’épouserai pas : je suis gentilhomme une fois.

Le Comte s’arrête.

Bartholo

Vous l’épouserez.

Figaro

Sans l’aveu de mes nobles parents ?

Bartholo

Nommez-les, montrez-les.

Figaro

Qu’on me donne un peu de temps ; je suis bien près de les revoir : il y a quinze ans que je les cherche.

Bartholo

Le fat ! c’est quelque enfant trouvé !

Figaro

Enfant perdu, docteur ; ou plutôt enfant volé.

revient.

Comte

Volé, perdu , la preuve ? il crierait qu’on lui fait injure !

Figaro

Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d’or trouvés sur moi par les brigands n’indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu’on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez combien j’étais un fils précieux : et cet hiéroglyphe à mon bras…

Il veut se dépouiller le bras droit.

, se levant vivement.

Marceline

Une spatule à ton bras droit ?

Figaro

D’où savez-vous que je dois l’avoir ?

Marceline

Dieux ! c’est lui !

Figaro

Oui, c’est moi.

, à Marceline.

Bartholo

Et qui ? lui ?

, vivement.

Marceline

C’est Emmanuel.

, à Figaro.

Bartholo

Tu fus enlevé par des Bohémiens ?

, exalté.

Figaro

Tout près d’un château. Bon docteur, si vous me rendez à ma noble famille, mettez un prix à ce service ; des monceaux d’or n’arrêteront pas mes illustres parents…

, montrant Marceline.

Figaro

… Nourrice ?

Bartholo

Ta propre mère.

Comte

Sa mère !

Figaro

Expliquez-vous.

, montrant Bartholo.

Marceline

Voilà ton père.

, désolé.

Figaro

O o oh ! aïe de moi !

Marceline

Est-ce que la nature ne te l’a pas dit mille fois ?

Figaro

Jamais.

, à part.

Comte

Sa mère !

Comte

Brid’oison.

Comte

C’est clair, i-il ne l’épousera pas.

Bartholo

Ni moi non plus.

Marceline

Ni vous ! Et votre fils ? Vous m’aviez juré…

Bartholo

J’étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser tout le monde.

Bartholo

Brid’oison.

Bartholo

E-et si l’on y regardait de si près, pè-ersonne n’épouserait personne.

Bartholo

Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !

, s’échauffant par degrés.

Marceline

Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix infortunées !

Figaro

Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle.

, vivement.

Marceline

Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe.

, en colère.

Figaro

Ils font broder jusqu’aux soldats !

, exaltée.

Marceline

Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire : leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié !

Figaro

Elle a raison !

, à part.

Comte

Que trop raison !

Comte

Brid’oison.

Comte

Elle a, mon-on Dieu, raison.

Marceline

Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? Ne regarde pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle t’acceptera, j’en réponds. Vis entre une épouse, une mère tendres qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour toi, mon fils ; gai, libre et bon pour tout le monde ; il ne manquera rien à ta mère.

Figaro

Tu parles d’or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu’on est sot, en effet ! Il y a des mille et mille ans que le monde roule, et, dans cet océan de durée où j’ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j’irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois ! Tant pis pour qui s’en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c’est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent, et qui tirent toujours, quoiqu’ils cessent de marcher. Nous attendrons.

, à part.

Comte

Sot événement qui me dérange !

Comte

Brid’oison , à Figaro.

Comte

Et la noblesse, et le château ? Vous impo-osez à la justice ?

Figaro

Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice ! après que j’ai manqué, pour ces maudits cent écus, d’assommer vingt fois monsieur, qui se trouve aujourd’hui mon père ! Mais puisque le ciel a sauvé ma vertu de ces dangers, mon père, agréez mes excuses… Et vous, ma mère, embrassez-moi… le plus maternellement que vous pourrez.

Marceline lui saute au cou.

Scène 17

Suzanne, Comte

, accourant, une bourse à la main.

Suzanne

Monseigneur, arrêtez ! qu’on ne les marie pas : je viens payer madame avec la dot que ma maîtresse me donne.

, à part.

Comte

Au diable la maîtresse ! Il semble que tout conspire…

Il sort.

Scène 18

Antonio, Suzanne, Figaro, Marceline, Bartholo

, voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne.

Antonio

Ah ! oui, payer ! Tiens, tiens.

se retourne.

Suzanne

J’en vois assez : sortons, mon oncle.

, l’arrêtant.

Figaro

Non, s’il vous plaît. Que vois-tu donc ?

Suzanne

Ma bêtise et ta lâcheté.

Figaro

Pas plus de l’une que de l’autre.

, en colère.

Suzanne

Et que tu l’épouses à gré, puisque tu la caresses.

, gaiement.

Figaro

Je la caresse ; mais je ne l’épouse pas.

Suzanne veut sortir, Figaro la retient.

lui donne un soufflet.

Suzanne

Vous êtes bien insolent d’oser me retenir !

, à la compagnie.

Figaro

C’est-il ça de l’amour ! Avant de nous quitter, je t’en supplie, envisage bien cette chère femme-là.

Suzanne

Je la regarde.

Figaro

Et tu la trouves …

Suzanne

Affreuse.

Figaro

Et vive la jalousie ! elle ne vous marchande pas.

, les bras ouverts.

Marceline

Embrasse ta mère, ma jolie Suzannette. Le méchant qui te tourmente est mon fils.

court à elle.

Suzanne

Vous sa mère !

Elles restent dans les bras l’une de l’autre.

Antonio

C’est donc de tout à l’heure ?

Figaro

… Que je le sais.

, exaltée.

Marceline

Non, mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif ; c’était le sang qui me parlait.

Figaro

Et moi le bon sens, ma mère, qui me servait d’instinct quand je vous refusais : car j’étais loin de vous haïr, témoin l’argent…

lui remet un papier.

Marceline

Il est à toi : reprends ton billet, c’est ta dot.

lui jette la bourse.

Suzanne

Prends encore celle-ci.

Figaro

Grand merci.

, exaltée.

Marceline

Fille assez malheureuse, j’allais devenir la plus misérable des femmes, et je suis la plus fortunée des mères ! Embrassez-moi, mes deux enfants ; j’unis en vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis l’être, ah ! mes enfants, combien je vais aimer !

, attendri, avec vivacité.

Figaro

Arrête donc, chère mère ! arrête donc ! voudrais-tu voir se fondre en eau mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse ? Elles sont de joie, au moins ! Mais quelle stupidité ! j’ai manqué d’en être honteux : je les sentais couler entre mes doigts : regarde ;

Il montre ses doigts écartés

Figaro

; et je les retenais bêtement ! Va te promener, la honte ! je veux rire et pleurer en même temps ; on ne sent pas deux fois ce que j’éprouve.

Il embrasse sa mère d’un côté, Suzanne de l’autre.

Marceline

Ô mon ami !

Suzanne

Mon cher ami !

Suzanne

Brid’oison , s’essuyant les yeux d’un mouchoir.

Suzanne

Eh bien ! moi, je suis donc bê-ête aussi !

, exalté.

Figaro

Chagrin, c’est maintenant que je puis te défier ! Atteins-moi, si tu l’oses, entre ces deux femmes chéries.

, à Figaro.

Antonio

Pas tant de cajoleries, s’il vous plaît. En fait de mariage dans les familles, celui des parents va devant, savez ! Les vôtres se baillent-ils la main ?

Bartholo

Ma main ! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à la mère d’un tel drôle !

, à Bartholo.

Antonio

Vous n’êtes donc qu’un père marâtre ?

À Figaro.

Antonio

En ce cas, not’galant, plus de parole.

Suzanne

Ah ! mon oncle…

Antonio

Irai-je donner l’enfant de not’sœur à sti qui n’est l’enfant de personne ?

Antonio

Brid’oison.

Antonio

Est-ce que cela-a se peut, imbécile ? on-on est toujours l’enfant de quelqu’un.

Antonio

Tarare !… Il ne l’aura jamais.

Il sort.

Scène 19

Bartholo, Marceline, Figaro, Suzanne, Tous

, à Figaro.

Bartholo

Et cherche à présent qui t’adopte.

Il veut sortir.

, courant prendre Bartholo à bras le corps, le ramène.

Marceline

Arrêtez, docteur, ne sortez pas.

, à part.

Figaro

Non, tous les sots d’Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon pauvre mariage !

, à Bartholo.

Suzanne

Bon petit papa, c’est votre fils.

, à Bartholo.

Marceline

De l’esprit, des talents, de la figure.

, à Bartholo.

Figaro

Et qui ne vous a pas coûté une obole.

Bartholo

Et les cent écus qu’il m’a pris ?

, le caressant.

Marceline

Nous aurons tant soin de vous, papa !

, le caressant.

Suzanne

Nous vous aimerons tant, petit papa !

, attendri.

Bartholo

Papa ! bon papa ! petit papa ! voilà que je suis plus bête encore que monsieur, moi.

Montrant Brid’oison.

Bartholo

Je me laisse aller comme un enfant.

Marceline et Suzanne l’embrassent.

Bartholo

Oh ! non, je n’ai pas dit oui.

Il se retourne.

Bartholo

Qu’est donc devenu monseigneur ?

Figaro

Courons le joindre ; arrachons-lui son dernier mot. S’il machinait quelque autre intrigue, il faudrait tout recommencer.

Tous

Courons, courons.

Ils entraînent Bartholo dehors.

Scène 20

Il sort.

Acte Quatrième

Scène 1

Figaro, Suzanne

, la tenant à bras le corps.

Figaro

Eh bien ! amour, es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine langue dorée de ma mère ! Malgré sa répugnance, il l’épouse, et ton bourru d’oncle est bridé ; il n’y a que monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.

Suzanne

As-tu rien vu de plus étrange ?

Figaro

Ou plutôt d’aussi gai. Nous ne voulions qu’une dot arrachée à l’Excellence ; en voilà deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j’étais tourmenté par une furie ! tout cela s’est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier, j’étais comme seul au monde, et voilà que j’ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés, mais assez bien pour nous, qui n’avons pas la vanité des riches.

Suzanne

Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n’est pourtant arrivée !

Figaro

Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde ; on travaille, on projette, on arrange d’un côté ; la fortune accomplit de l’autre : et, depuis l’affamé conquérant qui voudrait avaler la terre, jusqu’au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices ; encore l’aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l’autre aveugle avec son entourage. — Pour cet aimable aveugle qu’on nomme Amour…

Il la reprend tendrement à bras le corps.

Suzanne

Ah ! c’est le seul qui m’intéresse !

Figaro

Permets donc que, prenant l’emploi de la Folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignonne porte ; et nous voilà logés pour la vie.

, riant.

Suzanne

L’Amour et toi ?

Figaro

Moi et l’Amour.

Figaro

Si tu m’y prends, je veux bien que mille millions de galants…

Suzanne

Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.

Figaro

Ma vérité la plus vraie !

Suzanne

Fi donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ?

Figaro

Oh ! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et celles qu’on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n’est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands : cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.

Suzanne

J’aime ta joie, parce qu’elle est folle ; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du comte.

Figaro

Ou plutôt n’en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.

Suzanne

Tu ne veux donc plus qu’il ait lieu ?

Figaro

Si vous m’aimez, Suzon, votre parole d’honneur sur ce point : qu’il s’y morfonde, et c’est sa punition.

Suzanne

Il m’en a plus coûté de l’accorder que je n’ai de peine à le rompre : il n’en sera plus question.

Figaro

Ta bonne vérité ?

Suzanne

Je ne suis pas comme vous autres savants, moi ; je n’en ai qu’une.

Figaro

Et tu m’aimeras un peu ?

Suzanne

Beaucoup.

Figaro

Ce n’est guère.

Suzanne

Et comment ?

Figaro

En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez.

Suzanne

Je n’entends pas toutes ces finesses, mais je n’aimerai que mon mari.

Figaro

Tiens parole, et tu feras une belle exception à l’usage.

Il veut l’embrasser.

Scène 2

Comtesse, Figaro

Comtesse

Ah ! j’avais raison de le dire : en quelque endroit qu’ils soient, croyez qu’ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c’est voler l’avenir, le mariage et vous-même, que d’usurper un tête-à-tête. On vous attend, on s’impatiente.

Figaro

Il est vrai, madame, je m’oublie. Je vais leur montrer mon excuse.

Il veut emmener Suzanne.

la retient.

Comtesse

Elle vous suit.

Scène 3

Comtesse, Suzanne

Comtesse

As-tu ce qu’il nous faut pour troquer de vêtement ?

Suzanne

Il ne faut rien, madame ; le rendez-vous ne tiendra pas.

Comtesse

Ah ! vous changez d’avis ?

Suzanne

C’est Figaro.

Comtesse

Vous me trompez.

Suzanne

Bonté divine !

Comtesse

Figaro n’est pas homme à laisser échapper une dot.

Suzanne

Madame ! eh ! que croyez-vous donc ?

Comtesse

Qu’enfin, d’accord avec le comte, il vous fâche à présent de m’avoir confié ses projets. Je vous sais par cœur. Laissez-moi.

Elle veut sortir.

se jette à genoux.

Suzanne

Au nom du ciel, espoir de tous ! Vous ne savez pas, madame, le mal que vous faites à Suzanne ! Après vos bontés continuelles et la dot que vous me donnez !…

la relève.

Suzanne

Comme vous m’avez affligée !

Comtesse

C’est que je ne suis qu’une étourdie.

Elle la baise au front.

Comtesse

Où est ton rendez-vous ?

lui baise la main.

Suzanne

Le mot de jardin m’a seul frappée.

, montrant la table.

Comtesse

Prends cette plume, et fixons un endroit.

Suzanne

Lui écrire !

Comtesse

Il le faut.

Suzanne

Madame ! au moins c’est vous…

Comtesse

Je mets tout sur mon compte.

Suzanne s’assied, la Comtesse dicte.

Comtesse

« Chanson nouvelle, sur l’air … Qu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir… »

écrit.

Suzanne

Sous les grands marronniers… Après ?

Comtesse

Crains-tu qu’il ne t’entende pas ?

relit.

Suzanne

C’est juste.

Elle plie le billet.

Suzanne

Avec quoi cacheter ?

Comtesse

Une épingle, dépêche ! elle servira de réponse. Écris sur le revers : Renvoyez-moi le cachet.

écrit en riant.

Suzanne

Ah ! le cachet !… Celui-ci, madame, est plus gai que celui du brevet.

, avec un souvenir douloureux.

Comtesse

Ah !

cherche sur elle.

Suzanne

Je n’ai pas d’épingle à présent !

détache sa lévite.

Comtesse

Prends celle-ci.

Le ruban du page tombe de son sein à terre.

Comtesse

Ah ! mon ruban !

le ramasse.

Suzanne

C’est celui du petit voleur ! Vous avez eu la cruauté…

Comtesse

Fallait-il le laisser à son bras ? c’eût été joli ! Donnez donc !

Suzanne

Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.

le reprend.

Comtesse

Excellent pour Fanchette… Le premier bouquet qu’elle m’apportera…

Scène 4

Fanchette, Comtesse, Une Bergère, Suzanne, Chérubin

Fanchette

Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous présenter des fleurs.

, serrant vite son ruban.

Comtesse

Elles sont charmantes. Je me reproche, mes belles petites, de ne pas vous connaître toutes.

Montrant Chérubin.

Comtesse

Quelle est cette aimable enfant qui a l’air si modeste ?

Une Bergère

C’est une cousine à moi, madame, qui n’est ici que pour la noce.

Comtesse

Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, faisons honneur à l’étrangère.

Elle prend le bouquet de Chérubin, et le baise au front.

Comtesse

Elle en rougit !

À Suzanne.

Comtesse

Ne trouves-tu pas, Suzon… qu’elle ressemble à quelqu’un ?

Suzanne

À s’y méprendre, en vérité.

, à part, les mains sur son cœur.

Chérubin

Ah ! ce baiser-là m’a été bien loin !

Scène 5

Antonio, Comtesse, Suzanne, Comte, Chérubin, Fanchette

Antonio

Moi je vous dis, monseigneur, qu’il y est ; elles l’ont habillé chez ma fille ; toutes ses hardes y sont encore, et voilà son chapeau d’ordonnance que j’ai retiré du paquet.

Il s’avance, et, regardant toutes les filles, il reconnaît Chérubin, lui enlève son bonnet de femme, ce qui fait retomber ses longs cheveux en cadenette. Il lui met sur la tête le chapeau d’ordonnance et dit :

Antonio

Eh parguenne, v’là notre officier !

recule.

Comtesse

Ah ciel !

Suzanne

Ce friponneau !

Antonio

Quand je disais là-haut que c’était lui !…

, en colère.

Comte

Eh bien, madame ?

Comtesse

Eh bien, monsieur ! vous me voyez plus surprise que vous, et pour le moins aussi fâchée.

Comte

Oui ; mais tantôt, ce matin ?

, avec dépit, à Chérubin.

Comte

Pourquoi n’êtes-vous pas parti ?

, ôtant son chapeau brusquement.

Chérubin

Monseigneur…

Comte

Je punirai ta désobéissance.

, étourdiment.

Fanchette

Ah, monseigneur, entendez-moi ! Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous savez bien que vous dites toujours : Si tu veux m’aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras .

, rougissant.

Comte

Moi ! j’ai dit cela ?

Fanchette

Oui, monseigneur. Au lieu de punir Chérubin, donnez-le-moi en mariage, et je vous aimerai à la folie.

, à part.

Comte

Être ensorcelé par un page !

Comtesse

Eh bien, monsieur, à votre tour ! L’aveu de cette enfant, aussi naïf que le mien, atteste enfin deux vérités : que c’est toujours sans le vouloir si je vous cause des inquiétudes, pendant que vous épuisez tout pour augmenter et justifier les miennes.

Antonio

Vous aussi, monseigneur ? Dame ! je vous la redresserai comme feu sa mère, qui est morte… Ce n’est pas pour la conséquence ; mais c’est que madame sait bien que les petites filles, quand elles sont grandes…

, déconcerté, à part.

Comte

Il y a un mauvais génie qui tourne tout ici contre moi !

Scène 6

Figaro, Comte, Antonio

Figaro

Monseigneur, si vous retenez nos filles, on ne pourra commencer ni la fête, ni la danse.

Comte

Vous, danser ! vous n’y pensez pas. Après votre chute de ce matin, qui vous a foulé le pied droit !

, remuant la jambe.

Figaro

Je souffre encore un peu ; ce n’est rien.

Aux jeunes filles.

Figaro

Allons, mes belles, allons !

le retourne.

Comte

Vous avez été fort heureux que ces couches ne fussent que du terreau bien doux !

Figaro

Très heureux, sans doute ; autrement…

le retourne.

Antonio

Puis il s’est pelotonné en tombant jusqu’en bas.

Figaro

Un plus adroit, n’est-ce pas, serait resté en l’air !

Aux jeunes filles.

Figaro

Venez-vous, mesdemoiselles ?

le retourne.

Antonio

Et, pendant ce temps, le petit page galopait sur son cheval à Séville ?

Figaro

Galopait, ou marchait au pas…

le retourne.

Comte

Et vous aviez son brevet dans la poche ?

, un peu étonné.

Figaro

Assurément ; mais quelle enquête ?

Aux jeunes filles.

Figaro

Allons donc, jeunes filles !

, attirant Chérubin par le bras.

Antonio

En voici une qui prétend que mon neveu futur n’est qu’un menteur.

, surpris.

Figaro

Chérubin !…

À part.

Figaro

Peste du petit fat !

Antonio

Y es-tu maintenant ?

, cherchant.

Figaro

J’y suis… j’y suis… Hé ! qu’est-ce qu’il chante ?

, sèchement.

Comte

Il ne chante pas ; il dit que c’est lui qui a sauté sur les giroflées.

, rêvant.

Figaro

Ah ! s’il le dit… cela se peut. Je ne dispute pas de ce que j’ignore.

Comte

Ainsi, vous et lui ?…

Figaro

Pourquoi non ? la rage de sauter peut gagner : voyez les moutons de Panurge ! Et quand vous êtes en colère, il n’y a personne qui n’aime mieux risquer…

Comte

Comment, deux à la fois !…

Figaro

On aurait sauté deux douzaines. Et qu’est-ce que cela fait, monseigneur, dès qu’il n’y a personne de blessé ?

Aux jeunes filles.

Figaro

Ah çà, voulez-vous venir, ou non ?

, outré.

Comte

Jouons-nous une comédie ?

On entend un prélude de fanfare.

Figaro

Voilà le signal de la marche. À vos postes, les belles, à vos postes. Allons, Suzanne, donne-moi le bras.

Tous s’enfuient ; Chérubin reste seul, la tête baissée.

Scène 7

Comtesse, Chérubin

, regardant aller Figaro.

Comtesse

Il va bien s’ennuyer !

, étourdiment.

Chérubin

M’ennuyer ! j’emporte à mon front du bonheur pour plus de cent années de prison.

Il met son chapeau et s’enfuit.

Scène 8

Comte, Comtesse

La Comtesse s’évente fortement sans parler.

Comte

Qu’a-t-il au front de si heureux ?

, avec embarras.

Comtesse

Son… premier chapeau d’officier, sans doute ; aux enfants tout sert de hochet.

Elle veut sortir.

Comte

Vous ne nous restez pas, comtesse ?

Comtesse

Vous savez que je ne me porte pas bien.

Comte

Un instant pour votre protégée, ou je vous croirais en colère.

Comtesse

Voici les deux noces, asseyons-nous donc pour les recevoir.

, à part.

Comte

La noce ! Il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher.

Le Comte et la Comtesse s’asseyent vers un des côtés de la galerie.

Scène 9

Garde-chasse, Comte, Figaro, Comtesse, Marceline

L’on joue les Folies d’Espagne d’un mouvement de marche.

Symphonie notée.

Garde-chasse

Jeune épouse, chantez les bienfaits et la gloire D’un maître qui renonce aux droits qu’il eut sur vous Préférant au plaisir la plus noble victoire, Il vous rend chaste et pure aux mains de votre époux.

Pendant qu’il parle, ainsi que Figaro, l’orchestre joue pianissimo.

Comte

Diantre soit des femmes, qui fourrent des épingles partout !

Il la jette à terre, puis il lit le billet et le baise.

, qui a tout vu, dit à sa mère et à Suzanne :

Figaro

C’est un billet doux, qu’une fillette aura glissé dans sa main en passant. Il était cacheté d’une épingle, qui l’a outrageusement piqué.

La danse reprend. Le comte, qui a lu le billet, le retourne ; il y voit l’invitation de renvoyer le cachet pour réponse. Il cherche à terre, et retrouve enfin l’épingle qu’il attache à sa manche.

, à Suzanne et à Marceline.

Figaro

D’un objet aimé tout est cher. Le voilà qui ramasse l’épingle. Ah ! c’est une drôle de tête !

Pendant ce temps, Suzanne a des signes d’intelligence avec la comtesse. La danse finit ; la ritournelle du duo recommence.

Figaro conduit Marceline au comte, ainsi qu’on a conduit Suzanne ; à l’instant où le comte prend la toque, et où l’on va chanter le duo, on est interrompu par les cris suivants :

Figaro

L’Huissier , criant à la porte.

Figaro

Arrêtez donc, messieurs, vous ne pouvez entrer tous… Ici les gardes ! les gardes !

Les gardes vont vite à cette porte.

, se levant.

Comte

Qu’est-ce qu’il y a ?

Comte

L’Huissier.

Comte

Monseigneur, c’est monsieur Basile entouré d’un village entier, parce qu’il chante en marchant.

Comte

Qu’il entre seul.

Comtesse

Ordonnez-moi de me retirer.

Comte

Je n’oublie pas votre complaisance.

Comtesse

Suzanne !… Elle reviendra.

À part, à Suzanne.

Comtesse

Allons changer d’habits.

Elle sort avec Suzanne.

Marceline

Il n’arrive jamais que pour nuire.

Figaro

Ah ! je m’en vais vous le faire déchanter.

Scène 10

Basile, Figaro, Grippe-soleil, Comte, Bartholo, Marceline, Tous

entre en chantant sur l’air du vaudeville de la fin.

Basile

Cœurs sensibles, cœurs fidèles, Qui blâmez l’amour léger, Cessez vos plaintes cruelles : Est-ce un crime de changer ? Si l’Amour porte des ailes, N’est-ce pas pour voltiger ? N’est-ce pas pour voltiger ? N’est-ce pas pour voltiger ?

s’avance à lui.

Figaro

Oui, c’est pour cela justement qu’il a des ailes au dos. Notre ami, qu’entendez-vous par cette musique ?

, montrant Grippe-Soleil.

Basile

Qu’après avoir prouvé mon obéissance à monseigneur, en amusant monsieur, qui est de sa compagnie, je pourrai à mon tour réclamer sa justice.

Grippe-soleil

Bah ! monsigneu, il ne m’a pas amusé du tout avec leux guenilles d’ariettes…

Comte

Enfin que demandez-vous, Basile ?

Basile

Ce qui m’appartient, monseigneur : la main de Marceline ; et je viens m’opposer…

s’approche.

Figaro

Y a-t-il longtemps que monsieur n’a vu la figure d’un fou ?

Basile

Monsieur, en ce moment même.

Figaro

Puisque mes yeux vous servent si bien de miroir, étudiez-y l’effet de ma prédiction. Si vous faites mine seulement d’approximer madame…

, en riant.

Bartholo

Eh pourquoi ? Laisse-le parler.

Bartholo

Brid’oison s’avance entre eux deux.

Bartholo

Fau-aut-il que deux amis…

Figaro

Nous, amis !

Basile

Quelle erreur !

, vite.

Figaro

Parce qu’il fait de plats airs de chapelle ?

, vite.

Basile

Et lui, des vers comme un journal ?

, vite.

Figaro

Un musicien de guinguette !

, vite.

Basile

Un postillon de gazette !

, vite.

Figaro

Cuistre d’oratorio !

, vite.

Basile

Jockey diplomatique !

, assis.

Comte

Insolents tous les deux !

Basile

Il me manque en toute occasion.

Figaro

C’est bien dit ; si cela se pouvait !

Basile

Disant partout que je ne suis qu’un sot.

Figaro

Vous me prenez donc pour un écho ?

Basile

Tandis qu’il n’est pas un chanteur que mon talent n’ait fait briller.

Figaro

Brailler.

Basile

Il le répète !

Figaro

Et pourquoi non, si cela est vrai ? Es-tu un prince, pour qu’on te flagorne ? Souffre la vérité, coquin, puisque tu n’as pas de quoi gratifier un menteur : ou si tu la crains de notre part, pourquoi viens-tu troubler nos noces ?

, à Marceline.

Basile

M’avez-vous promis, oui ou non, si, dans quatre ans, vous n’étiez pas pourvue, de me donner la préférence ?

Marceline

À quelle condition l’ai-je promis ?

Basile

Que si vous retrouviez un certain fils perdu, je l’adopterais par complaisance.

Tous

Il est trouvé.

Basile

Qu’à cela ne tienne !

, montrant Figaro.

Tous

Et le voici.

, reculant de frayeur.

Basile

J’ai vu le diable !

Basile

Brid’oison , à Basile.

Basile

Et vou-ous renoncez à sa chère mère !

Basile

Qu’y aurait-il de plus fâcheux que d’être cru le père d’un garnement ?

Figaro

D’en être cru le fils ; tu te moques de moi !

, montrant Figaro.

Scène 11

Bartholo, Figaro, Comte

, riant.

Bartholo

Ah ! ah ! ah ! ah !

, sautant de joie.

Figaro

Donc à la fin j’aurai ma femme !

, à part.

Comte

Moi, ma maîtresse !

Il se lève.

Comte

Brid’oison , à Marceline.

Comte

Et tou-out le monde est satisfait.

Comte

Qu’on dresse les deux contrats ; j’y signerai.

Ils sortent.

Comte

J’ai besoin d’une heure de retraite.

Il veut sortir avec les autres.

Scène 12

Grippe-soleil, Comte, Figaro

, à Figaro.

Grippe-soleil

Et moi je vais aider à ranger le feu d’artifice sous les grands marronniers, comme on l’a dit.

revient en courant.

Comte

Quel sot a donné un tel ordre ?

Figaro

Où est le mal ?

, vivement.

Comte

Et la comtesse qui est incommodée, d’où le verra-t-elle, l’artifice ? C’est sur la terrasse qu’il le faut, vis-à-vis de son appartement.

Figaro

Tu l’entends, Grippe-Soleil ? la terrasse.

Comte

Sous les grands marronniers ! belle idée !

En s’en allant, à part.

Comte

Ils allaient incendier mon rendez-vous !

Scène 13

Figaro, Marceline

Figaro

Quel excès d’attention pour sa femme !

Il veut sortir.

l’arrête.

Marceline

Deux mots, mon fils. Je veux m’acquitter avec toi : un sentiment mal dirigé m’avait rendue injuste envers ta charmante femme ; je la supposais d’accord avec le comte, quoique j’eusse appris de Basile qu’elle l’avait toujours rebuté.

Figaro

Vous connaissiez mal votre fils de le croire ébranlé par ces impulsions féminines. Je puis défier la plus rusée de m’en faire accroire.

Marceline

Il est toujours heureux de le penser, mon fils ; la jalousie…

Figaro

… N’est qu’un sot enfant de l’orgueil, ou c’est la maladie d’un fou. Oh ! j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie… imperturbable ; et si Suzanne doit me tromper un jour, je le lui pardonne d’avance ; elle aura longtemps travaillé…

Il se retourne et aperçoit Fanchette qui cherche de côté et d’autre.

Scène 14

Figaro, Fanchette

Figaro

Eeeh… ma petite cousine qui nous écoutes.

Fanchette

Oh ! pour ça, non : on dit que c’est malhonnête.

Figaro

Il est vrai ; mais comme cela est utile, on fait aller souvent l’un pour l’autre.

Fanchette

Je regardais si quelqu’un était là.

Figaro

Déjà dissimulée, friponne ! vous savez bien qu’il n’y peut être.

Fanchette

Et qui donc ?

Figaro

Chérubin.

Fanchette

Ce n’est pas lui que je cherche, car je sais fort bien où il est ; c’est ma cousine Suzanne.

Figaro

Et que lui veut ma petite cousine ?

Fanchette

À vous, petit cousin, je le dirai. — C’est… ce n’est qu’une épingle que je veux lui remettre.

, vivement.

Figaro

Une épingle ! une épingle !… et de quelle part, coquine ? À votre âge, vous faites déjà un mét…

Il se reprend, et dit d’un ton doux.

Figaro

Vous faites déjà très bien tout ce que vous entreprenez, Fanchette ; et ma jolie cousine est si obligeante…

Fanchette

À qui donc en a-t-il de se fâcher ? Je m’en vais.

, l’arrêtant.

Figaro

Non, non, je badine ; tiens, ta petite épingle est celle que monseigneur t’a dit de remettre à Suzanne, et qui servait à cacheter un petit papier qu’il tenait. Tu vois que je suis au fait.

Fanchette

Pourquoi donc le demander, quand vous le savez si bien ?

, cherchant.

, naïvement.

Fanchette

Pas autrement que vous le dites : Tiens, petite Fanchette, rends cette épingle à ta belle cousine, et dis-lui seulement que c’est le cachet des grands marronniers .

Figaro

Des grands…

Fanchette

Marronniers. Il est vrai qu’il a ajouté : Prends garde que personne ne te voie !

Figaro

Il faut obéir, ma cousine : heureusement personne ne vous a vue. Faites donc joliment votre commission, et n’en dites pas plus à Suzanne que monseigneur n’a ordonné.

Fanchette

Et pourquoi lui en dirais-je ? Il me prend pour un enfant, mon cousin.

Elle sort en sautant.

Scène 15

Figaro, Marceline

Figaro

Eh bien, ma mère ?

Marceline

Eh bien, mon fils ?

, comme étouffé.

Figaro

Pour celui-ci !… Il y a réellement des choses…

Marceline

Il y a des choses ! Hé ! qu’est-ce qu’il y a ?

, les mains sur sa poitrine.

Figaro

Ce que je viens d’entendre, ma mère, je l’ai là comme un plomb.

Marceline

Ce cœur plein d’assurance n’était donc qu’un ballon gonflé ? une épingle a tout fait partir !

, furieux.

Figaro

Mais cette épingle, ma mère, est celle qu’il a ramassée !…

, rappelant ce qu’il a dit.

Marceline

La jalousie ! Oh ! j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie… imperturbable ; et si Suzanne m’attrape un jour, je le lui pardonne…

, vivement.

Figaro

Oh, ma mère, on parle comme on sent : mettez le plus glacé des juges à plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi ! — Je ne m’étonne plus s’il avait tant d’humeur sur ce feu ! — Pour la mignonne aux fines épingles, elle n’en est pas où elle le croit, ma mère, avec ses marronniers ! Si mon mariage est assez fait pour légitimer ma colère, en revanche il ne l’est pas assez pour que je n’en puisse épouser une autre, et l’abandonner…

Marceline

Bien conclu ! Abîmons tout sur un soupçon. Qui t’a prouvé, dis-moi, que c’est toi qu’elle joue, et non le comte ? L’as-tu étudiée de nouveau, pour la condamner sans appel ? Sais-tu si elle se rendra sous les arbres ? à quelle intention elle y va ? ce qu’elle y dira, ce qu’elle y fera ? Je te croyais plus fort en jugement !

, lui baisant la main avec respect.

Figaro

Elle a raison, ma mère : elle a raison, raison, toujours raison ! Mais accordons, maman, quelque chose à la nature : on en vaut mieux après. Examinons en effet avant d’accuser et d’agir. Je sais où est le rendez-vous. Adieu, ma mère.

Il sort.

Scène 16

Elle sort.

Acte CI

Scène 1

Elle s’enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.

Scène 2

Basile, Figaro, Antonio, Bartholo, Grippe-soleil

, d’abord seul.

Basile

Ceux que tu as pressés d’y venir.

Figaro

Quelle heure est-il bien à peu près ?

regarde en l’air.

Antonio

La lune devrait être levée.

Bartholo

Eh ! quels noirs apprêts fais-tu donc ? Il a l’air d’un conspirateur !

, s’agitant.

Figaro

N’est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au château ?

Figaro

Brid’oison.

Figaro

Cè-ertainement.

Antonio

Nous allions là-bas, dans le parc, attendre un signal pour ta fête.

Figaro

Vous n’irez pas plus loin, messieurs ; c’est ici, sous ces marronniers, que nous devons tous célébrer l’honnête fiancée que j’épouse, et le loyal seigneur qui se l’est destinée.

, se rappelant la journée.

Basile

Ah ! vraiment, je sais ce que c’est. Retirons-nous, si vous m’en croyez : il est question d’un rendez-vous ; je vous conterai cela près d’ici.

Basile

Brid’oison , à Figaro.

Basile

Nou-ous reviendrons.

Figaro

Quand vous m’entendrez appeler, ne manquez pas d’accourir tous, et dites du mal de Figaro, s’il ne vous fait voir une belle chose.

Bartholo

Souviens-toi qu’un homme sage ne se fait point d’affaire avec les grands.

Figaro

Je m’en souviens.

Bartholo

Qu’ils ont quinze et bisque sur nous par leur état.

Figaro

Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que l’homme qu’on sait timide est dans la dépendance de tous les fripons.

Bartholo

Fort bien.

Figaro

Et que j’ai nom de Verte-Allure , du chef honoré de ma mère.

Bartholo

Il a le diable au corps.

Bartholo

Brid’oison.

Bartholo

I-il l’a.

, à part.

Basile

Le comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi ? Je ne suis pas fâché de l’algarade.

, aux valets.

Figaro

Pour vous autres, coquins, à qui j’ai donné l’ordre, illuminez-moi ces entours ; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j’en saisis un par le bras…

Il secoue le bras de Grippe-Soleil.

s’en va en criant et pleurant.

Grippe-soleil

A, a, o, oh ! Damné brutal !

, en s’en allant.

Basile

Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié !

Ils sortent.

Scène 3

Il se retire près de la première coulisse à sa droite.

Scène 4

Suzanne, Marceline

, bas à la Comtesse.

Suzanne

Oui, Marceline m’a dit que Figaro y serait.

Marceline

Il y est aussi ; baisse la voix.

Suzanne

Ainsi l’un nous écoute, et l’autre va venir me chercher ; commençons.

Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.

Scène 5

Suzanne, Comtesse, Figaro

, haut.

Suzanne

Madame tremble ! est-ce qu’elle aurait froid ?

, haut.

Comtesse

La soirée est humide, je vais me retirer.

, haut.

, haut.

Comtesse

C’est le serein que tu prendras.

, haut.

Suzanne

J’y suis toute faite.

, à part.

Figaro

Ah ! oui, le serein !

Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro.

Scène 6

Chérubin, Comtesse, Comte, Figaro, Suzanne

Figaro et Suzanne, retirés de chaque côté sur le devant.

, en habit d’officier, arrive en chantant gaiement la reprise de l’air de la romance.

Chérubin

La, la, la, etc.

Chérubin

J’avais une marraine, Que toujours adorai.

, à part.

Comtesse

Le petit page !

s’arrête.

Chérubin

On se promène ici ; gagnons vite mon asile, où la petite Fanchette… C’est une femme !

écoute.

Comtesse

Ah, grands dieux !

se baisse en regardant de loin.

Chérubin

Me trompé-je ? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le crépuscule, il me semble que c’est Suzon.

, à part.

Comtesse

Si le comte arrivait !…

Le Comte paraît dans le fond.

s’approche et prend la main de la comtesse, qui se défend.

Chérubin

Oui, c’est la charmante fille qu’on nomme Suzanne ! Eh ! pourrais-je m’y méprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l’a saisie, surtout au battement de mon cœur !

Il veut y appuyer le dos de la main de la Comtesse ; elle la retire.

, bas.

Comtesse

Allez-vous-en.

Chérubin

Si la compassion t’avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je suis caché depuis tantôt !

Comtesse

Figaro va venir.

, s’avançant, dit à part.

Comte

N’est-ce pas Suzanne que j’aperçois ?

, à la Comtesse.

Chérubin

Je ne crains point du tout Figaro, car ce n’est pas lui que tu attends.

Comtesse

Qui donc ?

, à part.

Comte

Elle est avec quelqu’un.

Chérubin

C’est monseigneur, friponne, qui t’a demandé ce rendez-vous ce matin, quand j’étais derrière le fauteuil.

, à part, avec fureur.

Comte

C’est encore le page infernal !

, à part.

Figaro

On dit qu’il ne faut pas écouter !

, à part.

Suzanne

Petit bavard !

, au page.

Comtesse

Obligez-moi de vous retirer.

Chérubin

Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.

, effrayée.

Comtesse

Vous prétendez…

, avec feu.

Chérubin

D’abord vingt baisers pour ton compte, et puis cent pour ta belle maîtresse.

Comtesse

Vous oseriez ?

Chérubin

Oh ! que oui, j’oserai ! Tu prends sa place auprès de monseigneur, moi celle du comte auprès de toi : le plus attrapé, c’est Figaro.

, à part.

Figaro

Ce brigandeau !

, à part.

Suzanne

Hardi comme un page.

Chérubin veut embrasser la comtesse ; le comte se met entre deux et reçoit le baiser.

, se retirant.

Comtesse

Ah ! ciel !

, à part, entendant le baiser.

Figaro

J’épousais une jolie mignonne !

Il écoute.

, tâtant les habits du Comte

À part.

Chérubin

C’est monseigneur !

Il s’enfuit dans le pavillon où sont entrées Fanchette et Marceline.

Scène 7

Figaro, Comte, Comtesse, Suzanne

s’approche.

Figaro

Je vais…

, croyant parler au page.

Comte

Puisque vous ne redoublez pas le baiser…

Il croit lui donner un soufflet.

, qui est à portée, le reçoit.

Figaro

Ah !

Comte

… Voilà toujours le premier payé.

, à part, s’éloigne en se frottant la joue.

Figaro

Tout n’est pas gain non plus en écoutant.

, riant tout haut, de l’autre côté.

, à la Comtesse, qu’il prend pour Suzanne.

Comte

Entend-on quelque chose à ce page ! Il reçoit le plus rude soufflet, et s’enfuit en éclatant de rire.

, à part.

Figaro

S’il s’affligeait de celui-ci !…

Comte

Comment ! je ne pourrai faire un pas…

À la Comtesse.

Comte

Mais laissons cette bizarrerie ; elle empoisonnerait le plaisir que j’ai de te trouver dans cette salle.

, imitant le parler de Suzanne.

Comtesse

L’espériez-vous ?

Comte

Après ton ingénieux billet !

Il lui prend la main.

Comte

Tu trembles ?

Comtesse

J’ai eu peur.

Comte

Ce n’est pas pour te priver du baiser que je l’ai pris.

Il la baise au front.

Comtesse

Des libertés !

, à part.

Figaro

Coquine !

, à part.

Suzanne

Charmante !

prend la main de sa femme.

Comte

Mais quelle peau fine et douce, et qu’il s’en faut que la comtesse ait la main aussi belle !

, à part.

Comtesse

Oh ! la prévention !

Comte

A-t-elle ce bras ferme et rondelet ? ces jolis doigts pleins de grâce et d’espièglerie ?

, de la voix de Suzanne.

Comtesse

Ainsi l’amour…

Comte

L’amour… n’est que le roman du cœur ; c’est le plaisir qui en est l’histoire : il m’amène à tes genoux.

Comtesse

Vous ne l’aimez plus ?

Comte

Je l’aime beaucoup ; mais trois ans d’union rendent l’hymen si respectable !

Comtesse

Que vouliez-vous en elle ?

, la caressant.

Comte

Ce que je trouve en toi, ma beauté…

Comtesse

Mais dites donc.

Comte

Je ne sais : moins d’uniformité peut-être, plus de piquant dans les manières, un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois, elles nous aiment, nous aiment

quand elles nous aiment !

Comte

, et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu’on est tout surpris un beau soir de trouver la satiété où l’on recherchait le bonheur.

, à part.

Comtesse

Ah ! quelle leçon !

Comte

En vérité, Suzon, j’ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c’est qu’elles n’étudient pas assez l’art de soutenir notre goût, de se renouveler à l’amour, de ranimer, pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.

, piquée.

Comtesse

Donc elles doivent tout ?…

, riant.

Comte

Et l’homme rien. Changerons-nous la marche de la nature ? Notre tâche, à nous, fut de les obtenir, la leur…

Comtesse

La leur ?…

Comte

Est de nous retenir : on l’oublie trop.

Comtesse

Ce ne sera pas moi.

Comte

Ni moi.

, à part.

Figaro

Ni moi.

, à part.

Suzanne

Ni moi.

prend la main de sa femme.

Comte

Il y a de l’écho ici, parlons plus bas. Tu n’as nul besoin d’y songer, toi que l’amour a faite et si vive et si jolie ! Avec un grain de caprice, tu seras la plus agaçante maîtresse !

Il la baise au front.

Comte

Ma Suzanne, un Castillan n’a que sa parole. Voici tout l’or promis pour le rachat du droit que je n’ai plus sur le délicieux moment que tu m’accordes. Mais comme la grâce que tu daignes y mettre est sans prix, j’y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l’amour de moi.

fait une révérence.

Comtesse

Suzanne accepte tout.

, à part.

Figaro

On n’est pas plus coquine que cela.

, à part.

Suzanne

Voilà du bon bien qui nous arrive.

, à part.

Comte

Elle est intéressée ; tant mieux !

regarde au fond.

Comtesse

Je vois des flambeaux.

Comte

Ce sont les apprêts de ta noce. Entrons-nous un moment dans l’un de ces pavillons, pour les laisser passer ?

l’entraîne doucement.

Comte

À quoi bon ? Nous n’avons rien à lire.

, à part.

Figaro

Elle y va, ma foi ! Je m’en doutais.

Il s’avance.

grossit sa voix en se retournant.

Comte

Qui passe ici ?

, en colère.

Figaro

Passer ! on vient exprès.

, bas à la Comtesse.

Comte

C’est Figaro !…

Il s’enfuit.

Comtesse

Je vous suis.

Elle entre dans le pavillon à sa droite, pendant que le Comte se perd dans le bois au fond.

Scène 8

Figaro, Suzanne

cherche à voir où vont le comte et la comtesse, qu’il prend pour Suzanne.

Figaro

Je n’entends plus rien ; ils sont entrés ; m’y voilà.

D’un ton altéré.

Figaro

Vous autres, époux maladroits, qui tenez des espions à gages et tournez des mois entiers autour d’un soupçon, sans l’asseoir, que ne m’imitez-vous ? Dès le premier jour je suis ma femme, et je l’écoute ; en un tour de main on est au fait : c’est charmant ; plus de doutes, on sait à quoi s’en tenir.

Marchant vivement.

Figaro

Heureusement que je ne m’en soucie guère, et que sa trahison ne me fait plus rien du tout. Je les tiens donc enfin !

, qui s’est avancée doucement dans l’obscurité.

À part.

Suzanne

Tu vas payer tes beaux soupçons.

Du ton de voix de la comtesse.

Suzanne

Qui va là ?

, extravagant.

Figaro

Qui va là ? Celui qui voudrait de bon cœur que la peste eût étouffé en naissant…

, du ton de la Comtesse.

Suzanne

Eh ! mais, c’est Figaro !

regarde, et dit vivement.

Figaro

Madame la comtesse !

Suzanne

Parlez bas.

, vite.

Figaro

Ah ! madame, que le ciel vous amène à propos ! Où croyez-vous qu’est monseigneur ?

Suzanne

Que m’importe un ingrat ? Dis-moi…

, plus vite.

Figaro

Et Suzanne, mon épousée, où croyez-vous qu’elle soit ?

Suzanne

Mais parlez bas !

, très-vite.

Figaro

Cette Suzon qu’on croyait si vertueuse, qui faisait la réservée ! Ils sont enfermés là-dedans. Je vais appeler.

, lui fermant la bouche avec sa main, oublie de déguiser sa voix.

Suzanne

N’appelez pas !

, à part.

Figaro

Eh, c’est Suzon ! God-dam !

, du ton de la comtesse.

Suzanne

Vous paraissez inquiet.

, à part.

Figaro

Traîtresse, qui veut me surprendre !

Suzanne

Il faut nous venger, Figaro.

Figaro

En sentez-vous le vif désir ?

Suzanne

Je ne serais donc pas de mon sexe ! Mais les hommes en ont cent moyens.

, confidemment.

Figaro

Madame, il n’y a personne ici de trop. Celui des femmes… les vaut tous.

, à part.

Suzanne

Comme je le souffletterais !

, à part.

Figaro

Il serait bien gai qu’avant la noce…

Suzanne

Mais qu’est-ce qu’une telle vengeance qu’un peu d’amour n’assaisonne pas ?

Figaro

Partout où vous n’en voyez point, croyez que le respect dissimule.

, piquée.

Suzanne

Je ne sais si vous le pensez de bonne foi, mais vous ne le dites pas de bonne grâce.

, avec une chaleur comique, à genoux.

Figaro

Ah ! madame, je vous adore. Examinez le temps, le lieu, les circonstances, et que le dépit supplée en vous aux grâces qui manquent à ma prière.

, à part.

Suzanne

La main me brûle !

, à part.

Figaro

Le cœur me bat.

Suzanne

Mais, monsieur, avez-vous songé…

Figaro

Oui, madame, oui, j’ai songé.

Suzanne

… Que pour la colère et l’amour…

Figaro

… Tout ce qui se diffère est perdu. Votre main, madame !

, de sa voix naturelle et lui donnant un soufflet.

Suzanne

La voilà.

Figaro

Ah ! demonio , quel soufflet !

lui en donne un second.

Suzanne

Quel soufflet ! Et celui-ci ?

le bat à chaque phrase.

Suzanne

Ah ! ques-à-quo , Suzanne ? et voilà pour tes soupçons ; voilà pour tes vengeances et pour tes trahisons, tes expédients, tes injures et tes projets. C’est-il ça de l’amour ? Dis donc comme ce matin ?

rit en se relevant.

Figaro

Santa Barbara ! oui, c’est de l’amour. Ô bonheur ! ô délices ! ô cent fois heureux Figaro ! Frappe, ma bien-aimée, sans te lasser. Mais quand tu m’auras diapré tout le corps de meurtrissures, regarde avec bonté, Suzon, l’homme le plus fortuné qui fut jamais battu par une femme.

Suzanne

Le plus fortuné ! Bon fripon, vous n’en séduisiez pas moins la Comtesse, avec un si trompeur babil, que, m’oubliant moi-même, en vérité, c’était pour elle que je cédais.

Figaro

Ai-je pu me méprendre au son de ta jolie voix ?

, en riant.

Suzanne

Tu m’as reconnue ? Ah ! comme je m’en vengerai !

Figaro

Bien rosser et garder rancune est aussi par trop féminin ! Mais dis-moi donc par quel bonheur je te vois là, quand je te croyais avec lui ; et comment cet habit qui m’abusait te montre enfin innocente…

Suzanne

Eh ! c’est toi qui es un innocent, de venir te prendre au piége apprêté pour un autre ! Est-ce notre faute, à nous, si voulant museler un renard, nous en attrapons deux ?

Figaro

Qui donc prend l’autre ?

Suzanne

Sa femme.

Figaro

Sa femme ?

Suzanne

Sa femme.

, follement.

Figaro

Ah ! Figaro ! pends-toi : tu n’as pas deviné celui-là. — Sa femme ? Ô douze ou quinze mille fois spirituelles femelles ! — Ainsi les baisers de cette salle ?

Suzanne

Ont été donnés à madame.

Figaro

Et celui du page ?

, riant.

Suzanne

À monsieur.

Figaro

Et tantôt, derrière le fauteuil ?

Suzanne

À personne.

Figaro

En êtes-vous sûre ?

, riant.

Suzanne

Il pleut des soufflets, Figaro.

lui baise les mains.

Figaro

Ce sont des bijoux que les tiens. Mais celui du comte était de bonne guerre.

Suzanne

Allons, superbe, humilie-toi !

fait tout ce qu’il annonce.

Figaro

Cela est juste : à genoux, bien courbé, prosterné, ventre à terre.

, en riant.

Suzanne

Ah ! ce pauvre comte ! quelle peine il s’est donnée !…

se relève sur ses genoux.

Figaro

… Pour faire la conquête de sa femme !

Scène 9

Comte, Suzanne, Figaro

, à lui-même.

Comte

Je la cherche en vain dans le bois, elle est peut-être entrée ici.

, à Figaro, parlant bas.

Suzanne

C’est lui.

, ouvrant le pavillon.

Comte

Suzon, es-tu là dedans ?

, bas.

Figaro

Il la cherche, et moi je croyais…

, bas.

Suzanne

Il ne l’a pas reconnue.

Figaro

Achevons-le, veux-tu ?

Il lui baise la main.

se retourne.

Comte

Un homme aux pieds de la comtesse !… Ah ! je suis sans armes.

Il s’avance.

se relève tout à fait en déguisant sa voix.

Figaro

Pardon, madame, si je n’ai pas réfléchi que ce rendez-vous ordinaire était destiné pour la noce.

, à part.

Comte

C’est l’homme du cabinet de ce matin.

Il se frappe le front.

continue.

Figaro

Mais il ne sera pas dit qu’un obstacle aussi sot aura retardé nos plaisirs.

, à part.

Comte

Massacre ! mort ! enfer !

, la conduisant au cabinet.

Bas.

Figaro

Il jure.

Haut.

Figaro

Pressons-nous donc, madame, et réparons le tort qu’on nous a fait tantôt, quand j’ai sauté par la fenêtre.

, à part.

Comte

Ah ! tout se découvre enfin.

, près du pavillon à sa gauche.

Suzanne

Avant d’entrer, voyez si personne n’a suivi.

Il la baise au front.

s’écrie.

Comte

Vengeance !

Suzanne s’enfuit dans le pavillon où sont entrés Fanchette, Marceline et Chérubin.

Scène 10

Figaro, Comte

Le Comte saisit le bras de Figaro.

, jouant la frayeur excessive.

Figaro

C’est mon maître !

le reconnaît.

Comte

Ah ! scélérat, c’est toi ! Holà quelqu’un ? quelqu’un ?

Scène 11

Pédrille, Comte

, botté.

Pédrille

Monseigneur, je vous trouve enfin.

Comte

Bon, c’est Pédrille. Es-tu tout seul ?

Pédrille

Arrivant de Séville à étripe-cheval.

Comte

Approche-toi de moi, et crie bien fort !

, criant à tue-tête.

Pédrille

Pas plus de page que sur ma main. Voilà le paquet.

le repousse.

Comte

Eh ! l’animal !

Pédrille

Monseigneur me dit de crier.

, tenant toujours Figaro.

Comte

Pour appeler. — Holà quelqu’un ! Si l’on m’entend, accourez tous !

Pédrille

Figaro et moi, nous voilà deux : que peut-il donc vous arriver ?

Scène 12

Bartholo, Comte, Basile, Figaro, Antonio

, à Figaro.

Bartholo

Tu vois qu’à ton premier signal…

, montrant le pavillon à sa gauche.

Comte

Pédrille, empare-toi de cette porte.

Pédrille y va.

, bas à Figaro.

Basile

Tu l’as surpris avec Suzanne ?

, montrant Figaro.

Comte

Et vous tous, mes vassaux, entourez-moi cet homme, et m’en répondez sur la vie.

Basile

Ha ! Ha !

, furieux.

Comte

Taisez-vous donc !

À Figaro, d’un ton glacé.

Comte

Mon cavalier, répondez-vous à mes questions ?

, froidement.

Figaro

Eh ! qui pourrait m’en exempter, monseigneur ? Vous commandez à tout ici, hors à vous-même.

, se contenant.

Comte

Hors à moi-même !

Antonio

C’est ça parler !

reprend sa colère.

Comte

Non, si quelque chose pouvait augmenter ma fureur, ce serait l’air calme qu’il affecte.

Figaro

Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer pour des intérêts qu’ils ignorent ? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche.

, hors de lui.

Comte

Ô rage !

Se contenant.

Comte

Homme de bien qui feignez d’ignorer, nous ferez-vous au moins la faveur de nous dire quelle est la dame actuellement par vous amenée dans ce pavillon ?

, montrant l’autre avec malice.

Figaro

Dans celui-là ?

, vite.

Comte

Dans celui-ci.

, froidement.

Figaro

C’est différent. Une jeune personne qui m’honore de ses bontés particulières.

, étonné.

Basile

Ha ! Ha !

, vite.

Comte

Vous l’entendez, messieurs.

, étonné.

Bartholo

Nous l’entendons.

, à Figaro.

Comte

Et cette jeune personne a-t-elle un autre engagement que vous sachiez ?

, froidement.

Figaro

Je sais qu’un grand seigneur s’en est occupé quelque temps : mais, soit qu’il l’ait négligée, ou que je lui plaise mieux qu’un plus aimable, elle me donne aujourd’hui la préférence.

, vivement.

Comte

La préf…

Se contenant.

Comte

Au moins il est naïf : car ce qu’il avoue, messieurs, je l’ai ouï, je vous jure, de la bouche même de sa complice.

Comte

Brid’oison , stupéfait.

Comte

Sa-a complice !

, avec fureur.

Comte

Or, quand le déshonneur est public, il faut que la vengeance le soit aussi.

Il entre dans le pavillon.

Scène 13

Antonio, Figaro

Antonio

C’est juste.

Antonio

Brid’oison , à Figaro.

, en riant.

Figaro

Aucun n’a eu cette joie-là.

Scène 14

Comte, Figaro, Basile, Chérubin, Pédrille, Antonio

, parlant dans le pavillon, et attirant quelqu’un qu’on ne voit pas encore.

Comte

Tous vos efforts sont inutiles ; vous êtes perdue, madame, et votre heure est bien arrivée !

Il sort sans regarder.

Comte

Quel bonheur qu’aucun gage d’une union aussi détestée…

s’écrie.

Figaro

Chérubin !

Comte

Mon page ?

Basile

Ha ! ha !

, hors de lui. (À part.)

Comte

Et toujours le page endiablé !

À Chérubin.

Comte

Que faisiez-vous dans ce salon ?

, timidement.

Chérubin

Je me cachais, comme vous me l’avez ordonné.

Pédrille

Bien la peine de crever un cheval !

Comte

Entres-y, Antonio ; conduis devant son juge l’infâme qui m’a déshonoré.

Comte

Brid’oison.

Comte

C’est madame que vous y-y cherchez ?

Antonio

L’y a, parguenne, une bonne Providence ! vous en avez tant fait dans le pays…

, furieux.

Comte

Entre donc !

Antonio entre.

Scène 15

Comte, Chérubin

Comte

Vous allez voir, messieurs, que le page n’y était pas seul.

, timidement.

Chérubin

Mon sort eût été trop cruel, si quelque âme sensible n’en eût adouci l’amertume.

Scène 16

Antonio, Figaro, Basile, Comte, Bartholo

, attirant par le bras quelqu’un qu’on ne voit pas encore.

Antonio

Allons, madame, il ne faut pas vous faire prier pour en sortir, puisqu’on sait que vous y êtes entrée.

s’écrie.

Figaro

La petite cousine !

Basile

Ha ! ha !

Comte

Fanchette !

se retourne et s’écrie :

Antonio

Ah ! palsambleu, monseigneur, il est gaillard de me choisir pour montrer à la compagnie que c’est ma fille qui cause tout ce train-là !

, outré.

Comte

Qui la savait là-dedans ?

Il veut rentrer.

, au-devant.

Bartholo

Permettez, monsieur le comte, ceci n’est pas plus clair. Je suis de sang-froid, moi.

Il entre.

Bartholo

Brid’oison.

Bartholo

Voilà une affaire au-aussi trop embrouillée.

Scène 17

Bartholo, Basile, Figaro, Antonio, Comte

, parlant en dedans, et sortant.

Bartholo

Ne craignez rien, madame, il ne vous sera fait aucun mal. J’en réponds.

Il se retourne et s’écrie :

Bartholo

Marceline !…

Basile

Ha ! Ha !

, riant.

Figaro

Hé ! quelle folie ! ma mère en est ?

Antonio

À qui pis fera.

, outré.

Comte

Que m’importe à moi ? La comtesse…

Scène 18

Comte

Comte

… Ah ! la voici qui sort.

Il la prend violemment par le bras.

Comte

Que croyez-vous, messieurs, que mérite une odieuse…

Suzanne se jette à genoux la tête baissée.

Comte

Non, non.

Figaro se jette à genoux de l’autre côté.

, plus fort.

Comte

Non, non.

Marceline se jette à genoux devant lui.

, plus fort.

Comte

Non, non.

Tous se mettent à genoux, excepté Brid’oison.

, hors de lui.

Comte

Y fussiez-vous un cent !

Scène 19

Comte, Comtesse, Suzanne, Marceline, Figaro, Grippe-soleil, Chérubin, Tous, Bartholo, Basile

se jette à genoux.

, regardant la Comtesse et Suzanne.

Comte

Ah ! qu’est-ce que je vois ?

Comte

Brid’oison , riant.

Comte

Eh ! pardi, c’è-est madame.

veut relever la comtesse.

Comte

Quoi ! c’était vous, comtesse ?

D’un ton suppliant.

Comte

Il n’y a qu’un pardon bien généreux…

, en riant.

Comtesse

Vous diriez Non, non , à ma place ; et moi, pour la troisième fois d’aujourd’hui, je l’accorde sans condition.

Elle se relève.

se relève.

Suzanne

Moi aussi.

se relève.

Marceline

Moi aussi.

se relève.

Figaro

Moi aussi. Il y a de l’écho ici !

Tous se relèvent.

Comte

De l’écho ! — J’ai voulu ruser avec eux ; ils m’ont traité comme un enfant !

, en riant.

Comtesse

Ne le regrettez pas, monsieur le comte.

, s’essuyant les genoux avec son chapeau.

Figaro

Une petite journée comme celle-ci forme bien un ambassadeur !

, à Suzanne.

Comte

Ce billet fermé d’une épingle…

Suzanne

C’est madame qui l’avait dicté.

Comte

La réponse lui en est bien due.

Il baise la main de la comtesse.

Comtesse

Chacun aura ce qui lui appartient.

Elle donne la bourse à Figaro, et le diamant à Suzanne.

, à Figaro.

Suzanne

Encore une dot.

, frappant la bourse dans sa main.

Figaro

Et de trois. Celle-ci fut rude à arracher !

Suzanne

Comme notre mariage.

Grippe-soleil

Et la jarretière de la mariée, l’aurons-je ?

arrache le ruban qu’elle a tant gardé dans son sein, et le jette à terre.

Comtesse

La jarretière ? Elle était avec ses habits : la voilà.

Les garçons de la noce veulent la ramasser.

, plus alerte, court la prendre, et dit :

Chérubin

Que celui qui la veut vienne me la disputer.

, en riant, au page.

Comte

Pour un monsieur si chatouilleux, qu’avez-vous trouvé de gai à certain soufflet de tantôt ?

, recule en tirant à moitié son épée.

Chérubin

À moi, mon colonel ?

, avec une colère comique.

Figaro

C’est sur ma joue qu’il l’a reçu : voilà comme les grands font justice !

, riant.

Comte

C’est sur ta joue ? Ah ! ah ! ah ! qu’en dites-vous donc, ma chère comtesse ?

, absorbée, revient à elle et dit avec sensibilité :

Comtesse

Ah ! oui, cher comte, et pour la vie, sans distraction, je vous le jure.

, frappant sur l’épaule du juge.

Comte

Et vous, don Brid’oison, votre avis maintenant ?

Comte

Brid’oison.

Comte

Su-ur tout ce que je vois, monsieur Le comte ?… Ma-a foi, pour moi, je-e ne sais que vous dire : voilà ma façon de penser.

Tous

Bien jugé !

Figaro

J’étais pauvre, on me méprisait. J’ai montré quelque esprit, la haine est accourue. Une jolie femme et de la fortune…

, en riant.

Bartholo

Les cœurs vont te revenir en foule.

Figaro

Est-il possible ?

Bartholo

Je les connais.

, saluant les spectateurs.

Figaro

Ma femme et mon bien mis à part, tous me feront honneur et plaisir.

Figaro

(On joue la ritournelle du vaudeville.

Figaro

VAUDEVILLE

Basile

Premier couplet.

Basile

Triple dot, femme superbe, Que de biens pour un époux ! D’un seigneur, d’un page imberbe, Quelque sot serait jaloux. Du latin d’un vieux proverbe, L’homme adroit fait son parti.

Figaro

Je le sais…

Il chante.

Figaro

Gaudeant bene nati !

Basile

Non…

Il chante :

Basile

Gaudeant bene nanti !

Suzanne

Deuxième couplet.

Suzanne

Qu’un mari sa foi trahisse, Il s’en vante, et chacun rit ; Que sa femme ait un caprice, S’il l’accuse, on la punit. De cette absurde injustice Faut-il dire le pourquoi ? Les plus forts ont fait la loi.

Bis .

Figaro

Troisième couplet.

Figaro

Jean Jeannot, jaloux risible, Veut unir femme et repos ; Il achète un chien terrible, Et le lâche en son enclos. La nuit, quel vacarme horrible ! Le chien court, tout est mordu, Hors l’amant qui l’a vendu.

Bis .

Comtesse

Quatrième couplet.

Comtesse

Telle est fière et répond d’elle, Qui n’aime plus son mari ; Telle autre, presque infidèle, Jure de n’aimer que lui. La moins folle, hélas ! est celle Qui se veille en son lien, Sans oser jurer de rien.

Bis .

Comte

Cinquième couplet.

Comte

D’une femme de province, À qui ses devoirs sont chers, Le succès est assez mince : Vive la femme aux bons airs ! Semblable à l’écu du prince, Sous le coin d’un seul époux, Elle sert au bien de tous.

Bis

Marceline

Sixième couplet.

Marceline

Chacun sait la tendre mère Dont il a reçu le jour ; Tout le reste est un mystère, C’est le secret de l’amour.

continue l’air.

Figaro

Ce secret met en lumière Comment le fils d’un butor Vaut souvent son pesant d’or.

Bis .

Figaro

Septième couplet.

Figaro

Par le sort de la naissance, L’un est roi, l’autre est berger ; Le hasard fit leur distance ; L’esprit seul peut tout changer. De vingt rois que l’on encense, Le trépas brise l’autel ; Et Voltaire est immortel.

Bis .

Chérubin

Huitième couplet.

Chérubin

Sexe aimé, sexe volage, Qui tourmentez nos beaux jours Si de vous chacun dit rage, Chacun vous revient toujours. Le parterre est votre image : Tel paraît le dédaigner, Qui fait tout pour le gagner.

Bis .

Suzanne

Neuvième couplet.

Suzanne

Si ce gai, ce fol ouvrage, Renfermait quelque leçon, En faveur du badinage Faites grâce à la raison. Ainsi la nature sage Nous conduit, dans nos désirs, À son but par les plaisirs.

Bis .

Suzanne

Brid’oison.

Suzanne

Dixième couplet.

Suzanne

Or, messieurs, la co-omédie, Que l’on juge en cè-et instant, Sauf erreur, nous pein-eint la vie Du bon peuple qui l’entend. Qu’on l’opprime, il peste, il crie, Il s’agite en cent fa-açons : Tout fini-it par des chansons.

Bis .

Ballet général.

Texte : Wikisource, licence CC BY-SA 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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