Acte I
Scène 1
Figaro, Suzanne
Figaro
Dix-neuf pieds sur vingt-six.
Suzanne
Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau : le trouves-tu mieux ainsi ?
lui prend les mains.
Figaro
Sans comparaison, ma charmante. Oh ! que ce joli bouquet virginal, élevé sur la tête d’une belle fille, est doux, le matin des noces, à l’œil amoureux d’un époux !…
se retire.
Suzanne
Que mesures-tu donc là, mon fils ?
Figaro
Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que monseigneur nous donne aura bonne grâce ici.
Suzanne
Dans cette chambre ?
Figaro
Il nous la cède.
Suzanne
Et moi je n’en veux point.
Figaro
Pourquoi ?
Suzanne
Je n’en veux point.
Figaro
Mais encore ?
Suzanne
Elle me déplaît.
Figaro
On dit une raison.
Suzanne
Si je n’en veux pas dire ?
Figaro
Oh ! quand elles sont sûres de nous !
Suzanne
Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non ?
Figaro
Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si madame est incommodée, elle sonnera de son côté : zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? il n’a qu’à tinter du sien : crac, en trois sauts me voilà rendu.
Suzanne
Fort bien ! Mais quand il aura tinté, le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission : zeste, en deux pas il est à ma porte, et crac, en trois sauts…
Figaro
Qu’entendez-vous par ces paroles ?
Suzanne
Il faudrait m’écouter tranquillement.
Figaro
Eh ! qu’est-ce qu’il y a, bon Dieu ?
Suzanne
Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme : c’est sur la tienne, entends-tu ? qu’il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c’est ce que le loyal Basile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour en me donnant leçon.
Figaro
Basile ! ô mon mignon, si jamais volée de bois vert, appliquée sur une échine, a dûment redressé la moelle épinière à quelqu’un…
Suzanne
Tu croyais, bon garçon, que cette dot qu’on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite ?
Figaro
J’avais assez fait pour l’espérer.
Suzanne
Que les gens d’esprit sont bêtes !
Figaro
On le dit.
Suzanne
Mais c’est qu’on ne veut pas le croire !
Figaro
On a tort.
Suzanne
Apprends qu’il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur… Tu sais s’il était triste !
Figaro
Je le sais tellement, que si monsieur le comte, en se mariant, n’eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.
Suzanne
Eh bien ! s’il l’a détruit, il s’en repent ; et c’est de ta fiancée qu’il veut le racheter en secret aujourd’hui.
, se frottant la tête.
Figaro
Ma tête s’amollit de surprise, et mon front fertilisé…
Suzanne
Ne le frotte donc pas !
Figaro
Quel danger ?
, riant.
Figaro
Tu ris, friponne ! Ah ! s’il y avait moyen d’attraper ce grand trompeur, de le faire donner dans un bon piège, et d’empocher son or !
Suzanne
De l’intrigue et de l’argent : te voilà dans ta sphère.
Figaro
Ce n’est pas la honte qui me retient.
Suzanne
La crainte ?
Figaro
Ce n’est rien d’entreprendre une chose dangereuse, mais d’échapper au péril en la menant à bien : car d’entrer chez quelqu’un la nuit, de lui souffler sa femme, et d’y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il n’est rien plus aisé ; mille sots coquins l’ont fait. Mais…
On sonne de l’intérieur.
Suzanne
Voilà madame éveillée ; elle m’a bien recommandé d’être la première à lui parler le matin de mes noces.
Figaro
Y a-t-il encore quelque chose là-dessous ?
Suzanne
Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu, mon petit fi, fi, Figaro ; rêve à notre affaire.
Figaro
Pour m’ouvrir l’esprit, donne un petit baiser.
Suzanne
À mon amant aujourd’hui ? Je t’en souhaite ! Et qu’en dirait demain mon mari ?
Figaro l’embrasse.
Suzanne
Eh bien ! eh bien !
Figaro
C’est que tu n’as pas d’idée de mon amour.
, se défripant.
Suzanne
Quand cesserez-vous, importun, de m’en parler du matin au soir ?
, mystérieusement.
Figaro
Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu’au matin.
On sonne une seconde fois.
, de loin, les doigts unis sur sa bouche.
Suzanne
Voilà votre baiser, monsieur ; je n’ai plus rien à vous.
court après elle.
Figaro
Oh ! mais ce n’est pas ainsi que vous l’avez reçu.
Scène 3
Figaro, Bartholo
s’interrompt.
Figaro
…Héééé, voilà le gros docteur, la fête sera complète. Hé, bonjour, cher docteur de mon cœur ! Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au château ?
, avec dédain.
Bartholo
Ah ! mon cher monsieur, point du tout.
Figaro
Cela serait bien généreux !
Bartholo
Certainement, et par trop sot.
Figaro
Moi qui eus le malheur de troubler la vôtre !
Bartholo
Avez-vous autre chose à nous dire ?
Figaro
On n’aura pas pris soin de votre mule !
, en colère.
Bartholo
Bavard enragé, laissez-nous !
Figaro
Vous vous fâchez, docteur ? Les gens de votre état sont bien durs ! Pas plus de pitié des pauvres animaux… en vérité… que si c’était des hommes ! Adieu, Marceline : avez-vous toujours envie de plaider contre moi ?
Figaro
Pour n’aimer pas, faut-il qu’on se haïsse ?
Bartholo
Qu’est-ce que c’est ?
Figaro
Elle vous le contera de reste.
Il sort.
Scène 4
Bartholo, Marceline
le regarde aller.
Bartholo
Ce drôle est toujours le même ! Et, à moins qu’on ne l’écorche vif, je prédis qu’il mourra dans la peau du plus fier insolent…
le retourne.
Marceline
Enfin, vous voilà donc, éternel docteur, toujours si grave et compassé, qu’on pourrait mourir en attendant vos secours, comme on s’est marié jadis malgré vos précautions.
Bartholo
Toujours amère et provoquante ! Eh bien ! qui rend donc ma présence au château si nécessaire ? Monsieur le comte a-t-il eu quelque accident ?
Marceline
Non, docteur.
Bartholo
La Rosine, sa trompeuse comtesse, est-elle incommodée, Dieu merci ?
Marceline
Elle languit.
Bartholo
Et de quoi ?
Marceline
Son mari la néglige.
, avec joie.
Bartholo
Ah ! le digne époux qui me venge !
Marceline
On ne sait comment définir le comte : il est jaloux et libertin.
Bartholo
Libertin par ennui, jaloux par vanité : cela va sans dire.
Marceline
Aujourd’hui, par exemple, il marie notre Suzanne à son Figaro, qu’il comble en faveur de cette union…
Bartholo
Que Son Excellence a rendue nécessaire ?
Marceline
Pas tout à fait ; mais dont Son Excellence voudrait égayer en secret l’événement avec l’épousée…
Bartholo
De monsieur Figaro ? C’est un marché qu’on peut conclure avec lui.
Marceline
Basile assure que non.
Bartholo
Cet autre maraud loge ici ? C’est une caverne ! Et qu’y fait-il ?
Marceline
Tout le mal dont il est capable. Mais le pis que j’y trouve est cette ennuyeuse passion qu’il a pour moi depuis si longtemps.
Bartholo
Je me serais débarrassé vingt fois de sa poursuite.
Marceline
De quelle manière ?
Bartholo
En l’épousant.
Marceline
Railleur fade et cruel, que ne vous débarrassez-vous de la mienne à ce prix ? Ne le devez-vous pas ? Où est le souvenir de vos engagements ? Qu’est devenu celui de notre petit Emmanuel, ce fruit d’un amour oublié, qui devait nous conduire à des noces ?
, ôtant son chapeau.
Bartholo
Est-ce pour écouter ces sornettes que vous m’avez fait venir de Séville ? Et cet accès d’hymen qui vous reprend si vif…
Marceline
Eh bien ! n’en parlons plus. Mais si rien n’a pu vous porter à la justice de m’épouser, aidez-moi donc du moins à en épouser un autre.
Bartholo
Ah ! volontiers : parlons. Mais quel mortel abandonné du ciel et des femmes …?
Marceline
Eh ! qui pourrait-ce être, docteur, sinon le beau, le gai, l’aimable Figaro ?
Bartholo
Ce fripon-là ?
Marceline
Jamais fâché, toujours en belle humeur ; donnant le présent à la joie, et s’inquiétant de l’avenir tout aussi peu que du passé ; sémillant, généreux ; généreux…
Bartholo
Comme un voleur.
Marceline
Comme un seigneur ; charmant enfin : mais c’est le plus grand monstre !
Bartholo
Et sa Suzanne ?
Marceline
Elle ne l’aurait pas, la rusée, si vous vouliez m’aider, mon petit docteur, à faire valoir un engagement que j’ai de lui.
Bartholo
Le jour de son mariage ?
Marceline
On en rompt de plus avancés ; et si je ne craignais d’éventer un petit secret des femmes !…
Bartholo
En ont-elles pour le médecin du corps ?
Bartholo
Où cela mènera-t-il ?
Marceline
Que, la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le comte, lequel, pour se venger, appuiera l’opposition que j’ai faite à son mariage ; alors le mien devient certain.
Bartholo
Elle a raison. Parbleu ! c’est un bon tour que de faire épouser ma vieille gouvernante au coquin qui fit enlever ma jeune maîtresse.
, vite.
Marceline
Et qui croit ajouter à ses plaisirs en trompant mes espérances.
, vite.
Bartholo
Et qui m’a volé dans le temps cent écus que j’ai sur le cœur.
Marceline
Ah ! quelle volupté !…
Bartholo
De punir un scélérat.
Marceline
De l’épouser, docteur, de l’épouser !
Scène 5
Suzanne, Marceline, Bartholo
, un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe de femme sur le bras.
Suzanne
L’épouser, l’épouser ! Qui donc ? mon Figaro ?
, aigrement.
Marceline
Pourquoi non ? Vous l’épousez bien !
, riant.
Bartholo
Le bon argument de femme en colère ! Nous parlions, belle Suzon, du bonheur qu’il aura de vous posséder.
Marceline
Sans compter monseigneur, dont on ne parle pas.
, une révérence.
Suzanne
Votre servante, madame ; il y a toujours quelque chose d’amer dans vos propos.
, une révérence.
Marceline
Bien la vôtre, madame. Où donc est l’amertume ? n’est-il pas juste qu’un libéral seigneur partage un peu la joie qu’il procure à ses gens ?
Suzanne
Qu’il procure ?
Marceline
Oui, madame.
Suzanne
Heureusement la jalousie de madame est aussi connue que ses droits sur Figaro sont légers.
Marceline
On eût pu les rendre plus forts en les cimentant à la façon de madame.
Suzanne
Oh ! cette façon, madame, est celle des dames savantes.
Marceline
Et l’enfant ne l’est pas du tout ! Innocente comme un vieux juge !
, attirant Marceline.
Bartholo
Adieu, jolie fiancée de notre Figaro.
, une révérence.
Marceline
L’accordée secrète de monseigneur.
, une révérence.
Suzanne
Qui vous estime beaucoup, madame.
, une révérence.
Marceline
Me fera-t-elle aussi l’honneur de me chérir un peu, madame ?
, une révérence.
Suzanne
À cet égard, madame n’a rien à désirer.
, une révérence.
Marceline
C’est une si jolie personne que madame !
, une révérence.
Suzanne
Eh ! mais assez pour désoler madame.
, une révérence.
Marceline
Surtout bien respectable !
, une révérence.
Suzanne
C’est aux duègnes à l’être.
, outrée.
Marceline
Aux duègnes ! aux duègnes !
, l’arrêtant.
Bartholo
Marceline !
Marceline
Allons ! docteur, car je n’y tiendrais pas. Bonjour, madame.
Une révérence.
Scène 7
Suzanne, Chérubin
, accourant.
Suzanne
Comment mon mariage éloigne-t-il du château le premier page de monseigneur ?
, piteusement.
Chérubin
Suzanne, il me renvoie.
le contrefait.
Suzanne
Chérubin, quelque sottise !
Chérubin
Il m’a trouvé hier au soir chez ta cousine Fanchette, à qui je faisais répéter son petit rôle d’innocente, pour la fête de ce soir : il s’est mis dans une fureur en me voyant ! — Sortez ! m’a-t-il dit, petit … Je n’ose pas prononcer devant une femme le gros mot qu’il a dit : sortez, et demain vous ne coucherez pas au château . Si madame, si ma belle marraine ne parvient pas à l’apaiser, c’est fait, Suzon, je suis à jamais privé du bonheur de te voir.
Suzanne
De me voir, moi ? c’est mon tour ? Ce n’est donc plus pour ma maîtresse que vous soupirez en secret ?
Chérubin
Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !
Suzanne
C’est-à-dire que je ne le suis pas, et qu’on peut oser avec moi…
Chérubin
Tu sais trop bien, méchante, que je n’ose pas oser. Mais que tu es heureuse ! à tous moments la voir, lui parler, l’habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle… Ah ! Suzon, je donnerais… Qu’est-ce que tu tiens donc là ?
, raillant.
Suzanne
Hélas ! l’heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les cheveux de cette belle marraine…
, vivement.
Chérubin
Son ruban de nuit ! donne-le-moi, mon cœur.
, le retirant.
Suzanne
Eh ! que non pas ! — Son cœur ! Comme il est familier donc ! si ce n’était pas un morveux sans conséquence.
Chérubin arrache le ruban.
Suzanne
Ah ! le ruban !
tourne autour du grand fauteuil.
Chérubin
Tu diras qu’il est égaré, gâté, qu’il est perdu. Tu diras tout ce que tu voudras.
tourne après lui.
Suzanne
Oh ! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien !… Rendez-vous le ruban ?
Elle veut le reprendre.
tire une romance de sa poche.
Chérubin
Laisse, ah ! laisse-le-moi, Suzon ; je te donnerai ma romance ; et, pendant que le souvenir de ta belle maîtresse attristera tous mes moments, le tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon cœur.
arrache la romance.
Suzanne
Amuser votre cœur, petit scélérat ! vous croyez parler à votre Fanchette. On vous surprend chez elle, et vous soupirez pour madame ; et vous m’en contez à moi, par-dessus le marché !
, exalté.
Chérubin
Cela est vrai, d’honneur ! je ne sais plus ce que je suis, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un Je vous aime est devenu pour moi si pressant, que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues. — Hier je rencontrai Marceline…
, riant.
Suzanne
Ah ! ah ! ah ! ah !
Chérubin
Pourquoi non ? elle est femme ! elle est fille ! Une fille, une femme ! ah ! que ces noms sont doux ! qu’ils sont intéressants !
Suzanne
Il devient fou !
Chérubin
Fanchette est douce, elle m’écoute au moins : tu ne l’es pas, toi !
Suzanne
C’est bien dommage ; écoutez donc monsieur !
Elle veut arracher le ruban.
tourne en fuyant.
Chérubin
Ah ! ouiche ! on ne l’aura, vois-tu, qu’avec ma vie. Mais si tu n’es pas contente du prix, j’y joindrai mille baisers.
Il lui donne chasse à son tour.
tourne en fuyant.
Suzanne
Mille soufflets, si vous approchez ! Je vais m’en plaindre à ma maîtresse ; et, loin de supplier pour vous, je dirai moi-même à monseigneur : C’est bien fait, monseigneur, chassez-nous ce petit voleur ; renvoyez à ses parents un petit mauvais sujet qui se donne les airs d’aimer madame, et qui veut toujours m’embrasser par contre-coup.
voit le comte entrer ; il se jette derrière le fauteuil avec effroi.
Chérubin
Je suis perdu.
Suzanne
Quelle frayeur !
Scène 8
Suzanne, Comte, Basile
aperçoit le Comte.
Suzanne
Ah !…
Elle s’approche du fauteuil pour masquer Chérubin.
s’avance.
, troublée.
Suzanne
Monseigneur, que me voulez-vous ? Si l’on vous trouvait avec moi…
Comte
Je serais désolé qu’on m’y surprît ; mais tu sais tout l’intérêt que je prends à toi. Basile ne t’a pas laissé ignorer mon amour. Je n’ai qu’un instant pour t’expliquer mes vues ; écoute.
Il s’assied dans le fauteuil.
, vivement.
Suzanne
Je n’écoute rien.
lui prend la main.
Comte
Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec moi Figaro, je lui donne un excellent poste ; et comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…
Suzanne
Ah ! si j’osais parler !
la rapproche de lui.
Comte
Parle, parle, ma chère ; use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi pour la vie.
, effrayée.
Suzanne
Je n’en veux point, monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je vous prie.
Comte
Mais dis auparavant.
, en colère.
Suzanne
Je ne sais plus ce que je disais.
Comte
Sur le devoir des femmes.
Suzanne
Eh bien ! lorsque monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu’il l’épousa par amour ; lorsqu’il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur…
, gaiement.
Comte
Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette, ce droit charmant ! si tu venais en jaser sur la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…
parle en dehors.
Basile
Il n’est pas chez lui, monseigneur.
se lève.
Comte
Quelle est cette voix ?
Suzanne
Que je suis malheureuse !
Comte
Sors, pour qu’on n’entre pas.
, troublée.
Suzanne
Que je vous laisse ici ?
crie en dehors.
Basile
Monseigneur était chez madame, il en est sorti ; je vais voir.
Comte
Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil… assez mal ; mais renvoie-le bien vite.
Suzanne lui barre le chemin ; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page ; mais pendant que le comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne, et se jette effrayé sur le fauteuil, à genoux, et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.
Scène 9
Basile, Suzanne, Comte, Chérubin
Basile
N’auriez-vous pas vu monseigneur, mademoiselle ?
, brusquement.
Suzanne
Hé ! pourquoi l’aurais-je vu ? Laissez-moi.
s’approche.
Basile
Si vous étiez plus raisonnable, il n’y aurait rien d’étonnant à ma question. C’est Figaro qui le cherche.
Suzanne
Il cherche donc l’homme qui lui veut le plus de mal après vous ?
, à part.
Comte
Voyons un peu comme il me sert.
Basile
Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari ?
Suzanne
Non, dans vos affreux principes, agent de corruption !
Basile
Que vous demande-t-on ici que vous n’alliez prodiguer à un autre ? Grâce à la douce cérémonie, ce qu’on vous défendait hier, on vous le prescrira demain.
Suzanne
Indigne !
Basile
De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne, j’avais pensé…
, outrée.
Suzanne
Des horreurs. Qui vous permet d’entrer ici ?
Basile
Là, là, mauvaise ! Dieu vous apaise ! il n’en sera que ce que vous voulez. Mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme l’obstacle qui nuit à monseigneur ; et, sans le petit page…
, timidement.
Suzanne
Don Chérubin ?
la contrefait.
Basile
Cherubino di amore , qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce matin encore rôdait ici pour y entrer, quand je vous ai quittée. Dites que cela n’est pas vrai ?
Suzanne
Quelle imposture ! Allez-vous-en, méchant homme !
, en colère.
Suzanne
Ah ! oui, pour moi !
Basile
À moins qu’il ne l’ait composée pour madame ! En effet, quand il sert à table, on dit qu’il la regarde avec des yeux !… Mais, peste, qu’il ne s’y joue pas ; monseigneur est brutal sur l’article.
, outrée.
Suzanne
Et vous bien scélérat, d’aller semant de pareils bruits pour perdre un malheureux enfant tombé dans la disgrâce de son maître.
Basile
L’ai-je inventé ? Je le dis, parce que tout le monde en parle.
se lève.
Comte
Comment, tout le monde en parle !
Suzanne
Ah ! ciel !
Basile
Ha, ha !
Comte
Courez, Basile, et qu’on le chasse.
Basile
Ah ! que je suis fâché d’être entré !
, troublée.
Suzanne
Mon Dieu ! mon Dieu !
, à Basile.
Comte
Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.
le repousse vivement.
Suzanne
Je ne veux pas m’asseoir. Entrer ainsi librement, c’est indigne !
Comte
Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n’y a plus le moindre danger !
Basile
Moi je suis désolé de m’être égayé sur le page, puisque vous l’entendiez ; je n’en usais ainsi que pour pénétrer ses sentiments, car au fond…
Comte
Cinquante pistoles, un cheval, et qu’on le renvoie à ses parents.
Basile
Monseigneur, pour un badinage ?
Comte
Un petit libertin que j’ai surpris encore hier avec la fille du jardinier.
Basile
Avec Fanchette ?
Comte
Et dans sa chambre.
, outrée.
Suzanne
Où monseigneur avait sans doute affaire aussi ?
, gaiement.
Comte
J’en aime assez la remarque.
Basile
Elle est d’un bon augure.
, gaiement.
Comte
Mais non ; j’allais chercher ton oncle Antonio, mon ivrogne de jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est longtemps à m’ouvrir ; ta cousine a l’air empêtré, je prends un soupçon, je lui parle, et, tout en causant, j’examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de porte-manteau, de je ne sais pas quoi, qui couvrait des hardes ; sans faire semblant de rien, je vais doucement, doucement lever ce rideau
pour imiter le geste il lève la robe du fauteuil
Comte
, et je vois…
Il aperçoit le page.
Comte
Ah !…
Basile
Ha, ha !
Comte
Ce tour-ci vaut l’autre.
Basile
Encore mieux.
, à Suzanne.
Comte
À merveille, mademoiselle : à peine fiancée, vous faites de ces apprêts ? C’était pour recevoir mon page que vous désiriez d’être seule ? Et vous, monsieur, qui ne changez point de conduite, il vous manquait de vous adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camériste, à la femme de votre ami ! Mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu’un homme que j’estime et que j’aime, soit victime d’une pareille tromperie. Était-il avec vous, Basile ?
, outrée.
Suzanne
Il n’y a tromperie ni victime ; il était là lorsque vous me parliez.
, emporté.
Comte
Puisses-tu mentir en le disant ! son plus cruel ennemi n’oserait lui souhaiter ce malheur.
Suzanne
Il me priait d’engager madame à vous demander sa grâce. Votre arrivée l’a si fort troublé, qu’il s’est masqué de ce fauteuil.
, en colère.
Comte
Ruse d’enfer ! je m’y suis assis en entrant.
Chérubin
Hélas, monseigneur, j’étais tremblant derrière.
Comte
Autre fourberie ! je viens de m’y placer moi-même.
Chérubin
Pardon, mais c’est alors que je me suis blotti dedans.
, plus outré.
Comte
C’est donc une couleuvre que ce petit… serpent-là ! il nous écoutait !
Chérubin
Au contraire, monseigneur, j’ai fait ce que j’ai pu pour ne rien entendre.
Basile
Contenez-vous, on vient.
, tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds.
Comte
Il resterait là devant toute la terre !
Scène 10
Figaro, Comtesse, Comte, Suzanne, Tous, Chérubin, Basile, Fanchette
Beaucoup de valets, paysannes, paysans vêtus de blanc.
, tenant une toque de femme, garnie de plumes blanches et de rubans blancs, parle à la comtesse.
Figaro
Il n’y a que vous, madame, qui puissiez nous obtenir cette faveur.
Comtesse
Vous les voyez, monsieur le comte, ils me supposent un crédit que je n’ai point ; mais comme leur demande n’est pas déraisonnable…
, embarrassé.
Comte
Il faudrait qu’elle le fût beaucoup…
, bas à Suzanne.
Figaro
Soutiens bien mes efforts.
, bas à Figaro.
Suzanne
Qui ne mèneront à rien.
, bas.
Figaro
Va toujours.
, à Figaro.
Comte
Que voulez-vous ?
Figaro
Monseigneur, vos vassaux, touchés de l’abolition d’un certain droit fâcheux que votre amour pour madame…
Comte
Hé bien, ce droit n’existe plus : que veux-tu dire ?
, malignement.
Figaro
Qu’il est bien temps que la vertu d’un si bon maître éclate ! Elle m’est d’un tel avantage aujourd’hui, que je désire être le premier à la célébrer à mes noces.
, plus embarrassé.
Comte
Tu te moques, ami ! l’abolition d’un droit honteux n’est que l’acquit d’une dette envers l’honnêteté. Un Espagnol peut vouloir conquérir la beauté par des soins ; mais en exiger le premier, le plus doux emploi, comme une servile redevance : ah ! c’est la tyrannie d’un Vandale, et non le droit avoué d’un noble Castillan.
, tenant Suzanne par la main.
Figaro
Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l’honneur, reçoive de votre main publiquement la toque virginale, ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos intentions : adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu’un quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir…
, embarrassé.
Comte
Si je ne savais pas qu’amoureux, poëte et musicien, sont trois titres d’indulgence pour toutes les folies…
Figaro
Joignez-vous à moi, mes amis !
Tous
Monseigneur ! monseigneur !
, au Comte.
Suzanne
Pourquoi fuir un éloge que vous méritez si bien ?
, à part.
Comte
La perfide !
Figaro
Regardez-la donc, monseigneur ; jamais plus jolie fiancée ne montrera mieux la grandeur de votre sacrifice.
Suzanne
Laisse là ma figure, et ne vantons que sa vertu.
, à part.
Comte
C’est un jeu que tout ceci.
Comtesse
Je me joins à eux, monsieur le comte ; et cette cérémonie me sera toujours chère, puisqu’elle doit son motif à l’amour charmant que vous aviez pour moi.
Comte
Que j’ai toujours, madame ; et c’est à ce titre que je me rends.
Tous
Vivat !
, à part.
Comte
Je suis pris.
Haut.
Comte
Pour que la cérémonie eût un peu plus d’éclat, je voudrais seulement qu’on la remît à tantôt.
À part.
Comte
Faisons vite chercher Marceline.
, à Chérubin.
Figaro
Eh bien ! espiègle, vous n’applaudissez pas ?
Suzanne
Il est au désespoir ; monseigneur le renvoie.
Comtesse
Ah ! monsieur, je demande sa grâce.
Comte
Il ne la mérite point.
Comtesse
Hélas ! il est si jeune !
Comte
Pas tant que vous le croyez.
, tremblant.
Chérubin
Pardonner généreusement n’est pas le droit du seigneur auquel vous avez renoncé en épousant madame.
Comtesse
Il n’a renoncé qu’à celui qui vous affligeait tous.
Suzanne
Si monseigneur avait cédé le droit de pardonner, ce serait sûrement le premier qu’il voudrait racheter en secret.
, embarrassé.
Comtesse
Et pourquoi le racheter ?
, au comte.
Chérubin
Je fus léger dans ma conduite, il est vrai, monseigneur ; mais jamais la moindre indiscrétion dans mes paroles…
, embarrassé.
Comte
Eh bien ! c’est assez…
Figaro
Qu’entend-il ?
, vivement.
Comte
C’est assez, c’est assez ; tout le monde exige son pardon, je l’accorde, et j’irai plus loin : je lui donne une compagnie dans ma légion.
Tous
Vivat !
Comte
Mais c’est à condition qu’il partira sur-le-champ, pour joindre en Catalogne.
Figaro
Ah ! monseigneur, demain.
insiste.
Comte
Je le veux.
Chérubin
J’obéis.
Comte
Saluez votre marraine, et demandez sa protection.
Chérubin met un genou en terre devant la comtesse, et ne peut parler.
, émue.
Comtesse
Puisqu’on ne peut vous garder seulement aujourd’hui, partez, jeune homme. Un nouvel état vous appelle ; allez le remplir dignement. Honorez votre bienfaiteur. Souvenez-vous de cette maison, où votre jeunesse a trouvé tant d’indulgence. Soyez soumis, honnête et brave ; nous prendrons part à vos succès.
Chérubin se relève, et retourne à sa place.
Comte
Vous êtes bien émue, madame !
Comtesse
Je ne m’en défends pas. Qui sait le sort d’un enfant jeté dans une carrière aussi dangereuse ! Il est allié de mes parents ; et, de plus, il est mon filleul.
, à part.
Comte
Je vois que Basile avait raison.
Haut.
Comte
Jeune homme, embrassez Suzanne… pour la dernière fois.
Figaro
Pourquoi cela, monseigneur ? Il viendra passer ses hivers. Baise-moi donc aussi, capitaine !
Il l’embrasse.
Figaro
Adieu, mon petit Chérubin. Tu vas mener un train de vie bien différent, mon enfant : dame ! tu ne rôderas plus tout le jour au quartier des femmes ; plus d’échaudés, de goûtés à la crème ; plus de main-chaude ou de colin-maillard. De bons soldats, morbleu ! basanés, mal vêtus ; un grand fusil bien lourd ; tourne à droite, tourne à gauche, en avant, marche à la gloire ; et ne va pas broncher en chemin, à moins qu’un bon coup de feu…
Suzanne
Fi donc, l’horreur !
Comtesse
Quel pronostic ?
Comte
Où donc est Marceline ? Il est bien singulier qu’elle ne soit pas des vôtres !
Comte
Et elle en reviendra…
Basile
Quand il plaira à Dieu.
Figaro
S’il lui plaisait qu’il ne lui plût jamais !…
, vivement.
Comte
Le docteur est ici ?
Basile
Elle s’en est d’abord emparée…
, à part.
Comte
Il ne pouvait venir plus à propos.
lui prend le menton.
Comte
Cousin… futur.
, montrant Chérubin.
Fanchette
Monseigneur, nous avez-vous pardonné d’hier ?
interrompt.
Comte
Bonjour, bonjour, petite.
Figaro
C’est son chien d’amour qui la berce ; elle aurait troublé notre fête.
, à part.
Comte
Elle la troublera, je t’en réponds.
Haut.
Comte
Allons, madame, entrons. Basile, vous passerez chez moi.
, à Figaro.
Suzanne
Tu me rejoindras, mon fils ?
, bas à Suzanne.
Figaro
Est-il bien enfilé ?
, bas.
Suzanne
Charmant garçon !
Ils sortent tous.
Scène 11
Figaro, Basile, Chérubin
Pendant qu’on sort, Figaro les arrête tous deux et les ramène.
Figaro
Ah çà, vous autres, la cérémonie adoptée, ma fête de ce soir en est la suite ; il faut bravement nous recorder : ne faisons point comme ces acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour où la critique est le plus éveillée. Nous n’avons point de lendemain qui nous excuse, nous. Sachons bien nos rôles aujourd’hui.
, malignement.
Basile
Le mien est plus difficile que tu ne crois.
, faisant, sans qu’il le voie, le geste de le rosser.
Figaro
Tu es loin aussi de savoir tout le succès qu’il te vaudra.
Chérubin
Mon ami, tu oublies que je pars.
Figaro
Et toi, tu voudrais bien rester !
Chérubin
Ah ! si je le voudrais !
Figaro
Il faut ruser. Point de murmure à ton départ. Le manteau de voyage à l’épaule ; arrange ouvertement ta trousse, et qu’on voie ton cheval à la grille ; un temps de galop jusqu’à la ferme ; reviens à pied par les derrières ; monseigneur te croira parti ; tiens-toi seulement hors de sa vue ; je me charge de l’apaiser après la fête.
Chérubin
Mais Fanchette qui ne sait pas son rôle !
Basile
Que diable lui apprenez-vous donc, depuis huit jours que vous ne la quittez pas ?
Figaro
Tu n’ as rien à faire aujourd’hui, donne-lui par grâce une leçon.
Basile
Prenez garde, jeune homme, prenez garde ! le père n’est pas satisfait ; la fille a été souffletée ; elle n’étudie pas avec vous. Chérubin ! Chérubin ! vous lui causerez des chagrins ! Tant va la cruche à l’eau…
Figaro
Ah ! voilà notre imbécile avec ses vieux proverbes ! Eh bien, pédant ! que dit la sagesse des nations ? Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin…
Basile
Elle s’emplit.
, en s’en allant.
Figaro
Pas si bête, pourtant, pas si bête !
Acte Deuxième
Scène 1
Comtesse, Suzanne
se jette dans une bergère.
Comtesse
Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.
Suzanne
Je n’ai rien caché à madame.
Comtesse
Quoi ! Suzon, il voulait te séduire ?
Suzanne
Oh ! que non ! monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa servante : il voulait m’acheter.
Comtesse
Et le petit page était présent ?
Suzanne
C’est-à-dire caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grâce.
Comtesse
Hé ! pourquoi ne pas s’adresser à moi-même ? Est-ce que je l’aurais refusé, Suzon ?
Suzanne
C’est ce que j’ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter madame ! Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !
Comtesse
Est-ce que j’ai cet air-là, Suzon ? Moi qui l’ai toujours protégé.
Suzanne
Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais ; il s’est jeté dessus…
, souriant.
Comtesse
Mon ruban ?… Quelle enfance !
Suzanne
J’ai voulu le lui ôter ; madame, c’était un lion ; ses yeux brillaient… Tu ne l’auras qu’avec ma vie, disait-il en forçant sa petite voix douce et grêle.
, rêvant.
Comtesse
Eh bien, Suzon ?
Suzanne
Eh bien, madame, est-ce qu’on peut faire finir ce petit démon-là ? Ma marraine par-ci ; je voudrais bien par l’autre : et parce qu’il n’oserait seulement baiser la robe de madame, il voudrait toujours m’embrasser, moi.
, rêvant.
Suzanne
Que si je ne voulais pas l’entendre, il allait protéger Marceline.
se lève et se promène, en se servant fortement de l’éventail.
Comtesse
Il ne m’aime plus du tout.
Suzanne
Pourquoi tant de jalousie ?
Comtesse
Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l’ai trop aimé ; je l’ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour : voilà mon seul tort avec lui ; mais je n’entends pas que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul peut nous y aider : viendra-t-il ?
Suzanne
Dès qu’il verra partir la chasse.
, se servant de l’éventail.
Comtesse
Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici !…
Suzanne
C’est que madame parle et marche avec action.
Elle va ouvrir la croisée du fond.
, rêvant longtemps.
Comtesse
Sans cette constance à me fuir… Les hommes sont bien coupables !
crie, de la fenêtre :
Suzanne
Ah ! voilà monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre lévriers.
Comtesse
Nous avons du temps devant nous.
Elle s’assied.
Comtesse
On frappe, Suzon !
court ouvrir en chantant.
Suzanne
Ah ! c’est mon Figaro ! ah ! c’est mon Figaro !
Scène 2
Suzanne, Figaro, Comtesse
Suzanne
Mon cher ami, viens donc ! Madame est dans une impatience !…
Figaro
Et toi, ma petite Suzanne ? — Madame n’en doit prendre aucune. Au fait, de quoi s’agit-il ? d’une misère. Monsieur le comte trouve notre jeune femme aimable, il voudrait en faire sa maîtresse ; et c’est bien naturel.
Suzanne
Naturel ?
Figaro
Puis il m’a nommé courrier de dépêches, et Suzon conseiller d’ambassade. Il n’y a pas là d’étourderie.
Suzanne
Tu finiras ?
Figaro
Et parce que ma Suzanne, ma fiancée, n’accepte pas le diplôme, il va favoriser les vues de Marceline : quoi de plus simple encore ? Se venger de ceux qui nuisent à nos projets en renversant les leurs, c’est ce que chacun fait, c’est ce que nous allons faire nous-mêmes. Eh bien, voilà tout, pourtant.
Comtesse
Pouvez-vous, Figaro, traiter si légèrement un dessein qui nous coûte à tous le bonheur ?
Figaro
Qui dit cela, madame ?
Suzanne
Au lieu de t’affliger de nos chagrins…
Figaro
N’est-ce pas assez que je m’en occupe ? Or, pour agir aussi méthodiquement que lui, tempérons d’abord son ardeur de nos possessions, en l’inquiétant sur les siennes.
Comtesse
C’est bien dit ; mais comment ?
Figaro
C’est déjà fait, madame ; un faux avis donné sur vous…
Comtesse
Sur moi ? la tête vous tourne !
Figaro
Oh ! c’est à lui qu’elle doit tourner.
Comtesse
Un homme aussi jaloux !…
Figaro
Tant mieux ! pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu’un peu leur fouetter le sang : c’est ce que les femmes entendent si bien ! Puis, les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d’intrigue on les mène où l’on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à Basile un billet inconnu, lequel avertit monseigneur qu’un galant doit chercher à vous voir aujourd’hui pendant le bal.
Comtesse
Et vous vous jouez ainsi de la vérité sur le compte d’une femme d’honneur !…
Figaro
Il y en a peu, madame, avec qui je l’eusse osé, crainte de rencontrer juste.
Comtesse
Il faudra que je l’en remercie !
Figaro
Mais dites-moi s’il n’est pas charmant de lui avoir taillé ses morceaux de la journée, de façon qu’il passe à rôder, à jurer après sa dame, le temps qu’il destinait à se complaire avec la nôtre ! Il est déjà tout dérouté : galopera-t-il celle-ci ? surveillera-t-il celle-là ? Dans son trouble d’esprit, tenez, tenez, le voilà qui court la plaine, et force un lièvre qui n’en peut mais. L’heure du mariage arrive en poste ; il n’aura pas pris de parti contre, et jamais il n’osera s’y opposer devant madame.
Figaro
Brrrr. Cela m’inquiète bien, ma foi ! Tu feras dire à monseigneur que tu te rendras sur la brune au jardin.
Suzanne
Tu comptes sur celui-là ?
Figaro
Oh ! dame, écoutez donc ; les gens qui ne veulent rien faire de rien n’avancent rien, et ne sont bons à rien. Voilà mon mot.
Suzanne
Il est joli !
Comtesse
Comme son idée : vous consentiriez qu’elle s’y rendît ?
Figaro
Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu’un : surpris par nous au rendez-vous, le comte pourra-t-il s’en dédire ?
Suzanne
À qui mes habits ?
Figaro
Chérubin.
Comtesse
Il est parti.
Figaro
Non pas pour moi ; veut-on me laisser faire ?
Suzanne
On peut s’en fier à lui pour mener une intrigue.
Figaro
Deux, trois, quatre à la fois ; bien embrouillées, qui se croisent. J’étais né pour être courtisan.
Suzanne
On dit que c’est un métier si difficile !
Figaro
Recevoir, prendre, et demander : voilà le secret en trois mots.
Comtesse
Il a tant d’assurance qu’il finit par m’en inspirer.
Figaro
C’est mon dessein.
Suzanne
Tu disais donc…
Figaro
Que, pendant l’absence de monseigneur, je vais vous envoyer le Chérubin : coiffez-le, habillez-le ; je le renferme et l’endoctrine ; et puis dansez, monseigneur.
Il sort.
Scène 3
Comtesse, Suzanne
, tenant sa boîte à mouches.
Comtesse
Mon Dieu, Suzon, comme je suis faite !… ce jeune homme qui va venir !…
Suzanne
Madame ne veut donc pas qu’il en réchappe ?
rêve devant sa petite glace.
Comtesse
Moi ?… tu verras comme je vais le gronder.
Suzanne
Faisons-lui chanter sa romance.
Elle la met sur la Comtesse.
Comtesse
Mais c’est qu’en vérité mes cheveux sont dans un désordre…
, riant.
Suzanne
Je n’ai qu’à reprendre ces deux boucles, madame le grondera bien mieux.
, revenant à elle.
Comtesse
Qu’est-ce que vous dites donc, mademoiselle ?
Scène 4
Suzanne, Chérubin, Comtesse, Air
Suzanne
Entrez, monsieur l’officier ; on est visible.
avance en tremblant.
Chérubin
Ah ! que ce nom m’afflige, madame ! il m’apprend qu’il faut quitter des lieux… une marraine si… bonne !…
Suzanne
Et si belle !
, avec un soupir.
Chérubin
Ah ! oui.
le contrefait.
Suzanne
Ah ! oui . Le bon jeune homme ! avec ses longues paupières hypocrites ! Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à madame.
la déplie.
Comtesse
De qui… dit-on qu’elle est ?
Suzanne
Voyez la rougeur du coupable : en a-t-il un pied sur les joues !
Chérubin
Est-ce qu’il est défendu… de chérir…
lui met le poing sous le nez.
Suzanne
Je dirai tout, vaurien !
Comtesse
Là… chante-t-il ?
Chérubin
Oh ! madame, je suis si tremblant !…
, en riant.
Suzanne
Et gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian ; dès que madame le veut, modeste auteur ! Je vais l’accompagner.
Comtesse
Prends ma guitare.
Comtesse
ROMANCE
Air
 Premier couplet.  Mon coursier hors d’haleine,
Que mon cœur, mon cœur a de peine !
Air
 J’errais de plaine en plaine,  Au gré du destrier.  Deuxième couplet.  Au gré du destrier,  Sans varlet, n’écuyer ;  Là, près d’une fontaine,
Que mon cœur, mon cœur a de peine !
Air
 Songeant à ma marraine,  Sentais mes pleurs couler.  Troisième couplet.  Sentais mes pleurs couler,  Prêt à me désoler :  Je gravais sur un frêne
Que mon cœur, mon cœur a de peine !  Sa lettre sans la mienne.  Le roi vint à passer.  Quatrième couplet.  Le roi vint à passer,  Ses barons, son clergier.  Beau page, dit la reine, (Que mon cœur, mon cœur a de peine !
Air
 Qui vous met à la gêne ?  Qui vous fait tant plorer ?  Cinquième couplet.  Qui vous fait tant plorer ?  Nous faut le déclarer. —  Madame et souveraine,
Que mon cœur, mon cœur a de peine !
Air
 J’avais une marraine,  Que toujours adorai.  Sixième couplet.  Que toujours adorai ;  Je sens que j’en mourrai. —  Beau page, dit la reine,
Que mon cœur, mon cœur a de peine !
Air
 N’est-il qu’une marraine ?  Je vous en servirai.  Septième couplet.  Je vous en servirai ;  Mon page vous ferai ;  Puis à ma jeune Hélène,
Que mon cœur, mon cœur a de peine !
Air
 Fille d’un capitaine,  Un jour vous marierai.  Huitième couplet.  Un jour vous marierai. —  Nenni, n’en faut parler !  Je veux, traînant ma chaîne,
Que mon cœur, mon cœur a de peine !
Air
 Mourir de cette peine,  Mais non m’en consoler.
Comtesse
Il y a de la naïveté… du sentiment même.
va poser la guitare sur un fauteuil.
Suzanne
Oh ! pour du sentiment, c’est un jeune homme qui… Ah çà, monsieur l’officier, vous a-t-on dit que, pour égayer la soirée, nous voulons savoir d’avance si un de mes habits vous ira passablement ?
Comtesse
J’ai peur que non.
se mesure avec lui.
Suzanne
Il est de ma grandeur. Ôtons d’abord le manteau.
Elle le détache.
Comtesse
Et si quelqu’un entrait ?
Suzanne
Est-ce que nous faisons du mal donc ? Je vais fermer la porte.
elle court.
Suzanne
Mais c’est la coiffure que je veux voir.
Comtesse
Sur ma toilette, une baigneuse à moi.
Suzanne entre dans le cabinet dont la porte est au bord du théâtre.
Scène 5
Comtesse, Chérubin
Comtesse
Jusqu’à l’instant du bal, le comte ignorera que vous soyez au château. Nous lui dirons après que le temps d’expédier votre brevet nous a fait naître l’idée…
le lui montre.
Chérubin
Hélas ! madame, le voici ; Basile me l’a remis de sa part.
Comtesse
Déjà ? l’on a craint d’y perdre une minute.
Elle lit.
Comtesse
Ils se sont tant pressés, qu’ils ont oublié d’y mettre son cachet.
Elle le lui rend.
Scène 6
Suzanne, Comtesse, Chérubin
entre avec un grand bonnet.
Suzanne
Le cachet, à quoi ?
Comtesse
À son brevet.
Suzanne
Déjà ?
s’assied près de la comtesse.
Suzanne
Et la plus belle de toutes.
Elle chante avec des épingles dans sa bouche.
Suzanne
Tournez-vous donc envers ici, Jean de Lyra, mon bel ami.
Chérubin se met à genoux. Elle le coiffe.
Suzanne
Madame, il est charmant !
Comtesse
Arrange son collet d’un air un peu plus féminin.
l’arrange.
Suzanne
Là… mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! J’en suis jalouse, moi !
Elle lui prend le menton.
Suzanne
Voulez-vous bien n’être pas joli comme ça ?
Comtesse
Qu’elle est folle ! Il faut relever la manche, afin que l’amadis prenne mieux…
Elle le retrousse.
Comtesse
Qu’est-ce qu’il a donc au bras ? Un ruban ?
Suzanne
Et un ruban à vous. Je suis bien aise que madame l’ait vu. Je lui avais dit que je le dirais, déjà ! Oh ! si monseigneur n’était pas venu, j’aurais bien repris le ruban, car je suis presque aussi forte que lui.
Comtesse
Il y a du sang !
Elle détache le ruban.
, honteux.
Chérubin
Ce matin, comptant partir, j’arrangeais la gourmette de mon cheval ; il a donné de la tête, et la bossette m’a effleuré le bras.
Comtesse
On n’a jamais mis un ruban…
Suzanne
Et surtout un ruban volé. — Voyons donc ce que la bossette… la courbette… la cornette du cheval… Je n’entends rien à tous ces noms-là. — Ah ! qu’il a le bras blanc ! c’est comme une femme ! plus blanc que le mien ! Regardez donc, madame !
Elle les compare.
, d’un ton glacé.
Comtesse
Occupez-vous plutôt de m’avoir du taffetas gommé dans ma toilette.
Suzanne lui pousse la tête en riant ; il tombe sur les deux mains. Elle entre dans le cabinet au bord du théâtre.
Scène 7
Comtesse
reste un moment sans parler, les yeux sur son ruban. Chérubin la dévore de ses regards.
Comtesse
Pour mon ruban, monsieur… comme c’est celui dont la couleur m’agrée le plus… j’étais fort en colère de l’avoir perdu.
Scène 8
Suzanne, Comtesse
, revenant.
Suzanne
Et la ligature à son bras ?
Elle remet à la comtesse du taffetas gommé et des ciseaux.
Comtesse
En allant lui chercher tes hardes, prends le ruban d’un autre bonnet.
Suzanne sort par la porte du fond, en emportant le manteau du page.
Scène 9
Chérubin, Comtesse
, les yeux baissés.
Chérubin
Celui qui m’est ôté m’aurait guéri en moins de rien.
Comtesse
Par quelle vertu ?
Lui montrant le taffetas.
Comtesse
Ceci vaut mieux.
, hésitant.
Chérubin
Quand un ruban… a serré la tête… ou touché la peau d’une personne…
, coupant la phrase.
Comtesse
… Étrangère, il devient bon pour les blessures ? J’ignorais cette propriété. Pour l’éprouver, je garde celui-ci qui vous a serré le bras. À la première égratignure… de mes femmes, j’en ferai l’essai.
, pénétré.
Chérubin
Vous le gardez, et moi je pars !
Comtesse
Non pour toujours.
Chérubin
Je suis si malheureux !
, émue.
Comtesse
Il pleure à présent ! C’est ce vilain Figaro avec son pronostic !
, exalté.
Chérubin
Ah ! je voudrais toucher au terme qu’il m’a prédit ! Sûr de mourir à l’instant, peut-être ma bouche oserait…
l’interrompt, et lui essuie les yeux avec son mouchoir.
Comtesse
Taisez-vous, taisez-vous, enfant. Il n’y a pas un brin de raison dans tout ce que vous dites.
On frappe à la porte, elle élève la voix.
Comtesse
Qui frappe ainsi chez moi ?
Scène 10
Comtesse, Comte, Chérubin
, en dehors.
, troublée, se lève.
Comtesse
C’est mon époux ! grands dieux !…
À Chérubin, qui s’est levé aussi.
Comtesse
Vous sans manteau, le col et les bras nus ! seul avec moi ! cet air de désordre, un billet reçu, sa jalousie !…
, en dehors.
Comte
Vous n’ouvrez pas ?
Comtesse
C’est que… je suis seule.
, en dehors.
Comte
Seule ! avec qui parlez-vous donc ?
, cherchant.
Comtesse
… Avec vous sans doute.
, à part.
Chérubin
Après les scènes d’hier et de ce matin, il me tuerait sur la place !
Il court au cabinet de toilette, y entre, et tire la porte sur lui.
Scène 12
Comte, Comtesse
, d’un ton un peu sévère.
Comte
Vous n’êtes pas dans l’usage de vous enfermer !
, troublée.
Comtesse
Je… je chiffonnais… Oui, je chiffonnais avec Suzanne ; elle est passée un moment chez elle.
l’examine.
Comte
Vous avez l’air et le ton bien altérés !
Comtesse
Cela n’est pas étonnant… pas étonnant du tout… je vous assure… nous parlions de vous… Elle est passée, comme je vous dis…
Comte
Vous parliez de moi !… Je suis ramené par l’inquiétude : en montant à cheval, un billet qu’on m’a remis, mais auquel je n’ajoute aucune foi, m’a… pourtant agité.
Comtesse
Comment, monsieur ?… quel billet ?
Comte
Il faut avouer, madame, que vous ou moi sommes entourés d’êtres… bien méchants ! On me donne avis que, dans la journée, quelqu’un que je crois absent doit chercher à vous entretenir.
Comtesse
Quel que soit cet audacieux, il faudra qu’il pénètre ici : car mon projet est de ne pas quitter ma chambre de tout le jour.
Comte
Ce soir, pour la noce de Suzanne ?
Comtesse
Pour rien au monde ; je suis très-incommodée.
Comte
Heureusement le docteur est ici.
Le page fait tomber une chaise dans le cabinet.
Comte
Quel bruit entends-je ?
, plus troublée.
Comtesse
Du bruit ?
Comte
On a fait tomber un meuble.
Comtesse
Je… je n’ai rien entendu, pour moi.
Comte
Il faut que vous soyez furieusement préoccupée !
Comtesse
Préoccupée ! de quoi ?
Comte
Il y a quelqu’un dans ce cabinet, madame.
Comtesse
Hé… qui voulez-vous qu’il y ait, monsieur ?
Comte
C’est moi qui vous le demande ; j’arrive.
Comtesse
Hé ! mais… Suzanne apparemment qui range.
Comte
Vous avez dit qu’elle était passée chez elle !
Comtesse
Passée… ou entrée là : je ne sais lequel.
Comte
Si c’est Suzanne, d’où vient le trouble où je vous vois ?
Comtesse
Du trouble pour ma camériste ?
Comte
Pour votre camériste, je ne sais ; mais pour du trouble, assurément.
Comtesse
Assurément, monsieur, cette fille vous trouble et vous occupe beaucoup plus que moi.
, en colère.
Comte
Elle m’occupe à tel point, madame, que je veux la voir à l’instant.
Comtesse
Je crois, en effet, que vous le voulez souvent ; mais voilà bien les soupçons les moins fondés…
Scène 13
Comte, Comtesse
Comte
Ils en seront plus aisés à détruire.
Il crie en regardant du côté du cabinet.
Comte
Sortez, Suzon ; je vous l’ordonne !
Suzanne s’arrête auprès de l’alcôve dans le fond.
Comte
Si elle craint tant de se montrer, au moins elle peut parler.
Il se tourne vers la porte du cabinet.
Comte
Répondez-moi, Suzanne ; êtes-vous dans ce cabinet ?
Suzanne, restée au fond, se jette dans l’alcôve et s’y cache.
, vivement, tournée vers le cabinet.
Comtesse
Suzon, je vous défends de répondre.
Au Comte.
Comtesse
On n’a jamais poussé si loin la tyrannie !
s’avance vers le cabinet.
Comte
Oh ! bien, puisqu’elle ne parle pas, vêtue ou non, je la verrai.
se met au-devant.
Comtesse
Partout ailleurs je ne puis l’empêcher ; mais j’espère aussi que chez moi…
Comte
Et moi j’espère savoir dans un moment quelle est cette Suzanne mystérieuse. Vous demander la clef serait, je le vois, inutile ; mais il est un moyen sûr de jeter en dedans cette légère porte. Holà, quelqu’un !
Comtesse
Attirer vos gens, et faire un scandale public d’un soupçon qui nous rendrait la fable du château ?
Comte
Fort bien, madame. En effet, j’y suffirai ; je vais à l’instant prendre chez moi ce qu’il faut…
Il marche pour sortir, et revient.
Comte
Mais, pour que tout reste au même état, voudrez-vous bien m’accompagner sans scandale et sans bruit, puisqu’il vous déplaît tant ?… Une chose aussi simple, apparemment, ne me sera pas refusée !
, troublée.
Comtesse
Eh ! monsieur, qui songe à vous contrarier ?
Comte
Ah ! j’oubliais la porte qui va chez vos femmes ; il faut que je la ferme aussi, pour que vous soyez pleinement justifiée.
Il va fermer la porte du fond et en ôte la clef.
, à part.
Comtesse
Ô ciel ! étourderie funeste !
, revenant à elle.
Comte
Maintenant que cette chambre est close, acceptez mon bras, je vous prie ;
il élève la voix
Comte
et quant à la Suzanne du cabinet, il faudra qu’elle ait la bonté de m’attendre ; et le moindre mal qui puisse lui arriver à mon retour…
Comtesse
En vérité, monsieur, voilà bien la plus odieuse aventure…
Le Comte l’emmène et ferme la porte à la clef.
Scène 14
Suzanne, Chérubin
sort de l’alcôve, accourt au cabinet et parle à travers la serrure.
Suzanne
Ouvrez, Chérubin, ouvrez vite, c’est Suzanne ; ouvrez, et sortez.
sort.
Chérubin
Ah ! Suzon, quelle horrible scène !
Suzanne
Sortez, vous n’avez pas une minute !
, effrayé.
Chérubin
Et par où sortir ?
Suzanne
Je n’en sais rien, mais sortez.
Chérubin
S’il n’y a pas d’issue ?
Suzanne
Après la rencontre de tantôt, il vous écraserait, et nous serions perdues. — Courez conter à Figaro…
Chérubin
La fenêtre du jardin n’est peut-être pas bien haute.
Il court y regarder.
, avec effroi.
Suzanne
Un grand étage ! impossible ! Ah ! ma pauvre maîtresse ! Et mon mariage ? ô ciel !
revient.
Chérubin
Elle donne sur la melonnière : quitte à gâter une couche ou deux.
le retient et s’écrie :
Suzanne
Il va se tuer !
, exalté.
Chérubin
Dans un gouffre allumé, Suzon ! oui, je m’y jetterais plutôt que de lui nuire… Et ce baiser va me porter bonheur.
Il l’embrasse et court sauter par la fenêtre.
Scène 15
Elle s’y enferme.
Scène 16
Comtesse, Comte
, une pince à la main, qu’il jette sur le fauteuil.
Comtesse
Eh ! monsieur, quelle horrible humeur peut altérer ainsi les égards entre deux époux ? Si l’amour vous dominait au point de vous inspirer ces fureurs, malgré leur déraison, je les excuserais ; j’oublierais peut-être, en faveur du motif, ce qu’elles ont d’offensant pour moi. Mais la seule vanité peut-elle jeter dans cet excès un galant homme ?
Comte
Amour ou vanité, vous ouvrirez la porte, ou je vais à l’instant…
, au-devant.
Comtesse
Arrêtez, monsieur, je vous prie ! Me croyez-vous capable de manquer à ce que je me dois ?
Comte
Tout ce qu’il vous plaira, madame ; mais je verrai qui est dans ce cabinet.
, effrayée.
Comtesse
Eh bien, monsieur, vous le verrez. Écoutez-moi… tranquillement.
Comte
Ce n’est donc pas Suzanne ?
, timidement.
Comtesse
Au moins n’est-ce pas non plus une personne… dont vous deviez rien redouter… Nous disposions une plaisanterie… bien innocente, en vérité, pour ce soir… ; et je vous jure…
Comte
Et vous me jurez…
Comtesse
Que nous n’avions pas plus dessein de vous offenser l’un que l’autre.
, vite.
Comte
L’un que l’autre ? C’est un homme.
Comtesse
Un enfant, monsieur.
Comte
Hé, qui donc ?
Comtesse
À peine osé-je le nommer !
, furieux.
Comte
Je le tuerai.
Comtesse
Grands dieux !
Comte
Parlez donc !
Comtesse
Ce jeune… Chérubin…
Comte
Chérubin ! l’insolent ! Voilà mes soupçons et le billet expliqués.
, joignant les mains.
Comtesse
Ah ! monsieur ! gardez de penser…
, frappant du pied.
À part.
Comte
Je trouverai partout ce maudit page !
Haut.
Comte
Allons, madame, ouvrez ; je sais tout maintenant. Vous n’auriez pas été si émue, en le congédiant ce matin, il serait parti quand je l’ai ordonné, vous n’auriez pas mis tant de fausseté dans votre conte de Suzanne, il ne se serait pas si soigneusement caché, s’il n’y avait rien de criminel.
Comtesse
Il a craint de vous irriter en se montrant.
, hors de lui, et criant vers le cabinet.
Comte
Sors donc, petit malheureux !
le prend à bras-le-corps, en l’éloignant.
Comtesse
Ah ! monsieur, monsieur, votre colère me fait trembler pour lui. N’en croyez pas un injuste soupçon, de grâce ! et que le désordre où vous l’allez trouver…
Comte
Du désordre !
Comtesse
Hélas ! oui : prêt à s’habiller en femme, une coiffure à moi sur la tête, en veste et sans manteau, le col ouvert, les bras nus ; il allait essayer…
Comte
Et vous vouliez garder votre chambre ! Indigne épouse ! ah ! vous la garderez… longtemps ; mais il faut avant que j’en chasse un insolent, de manière à ne plus le rencontrer nulle part.
se jette à genoux, les bras élevés.
Comtesse
Monsieur le comte, épargnez un enfant ; je ne me consolerais pas d’avoir causé…
Comte
Vos frayeurs aggravent son crime.
Comtesse
Il n’est pas coupable, il partait : c’est moi qui l’ai fait appeler.
, furieux.
Comte
Levez-vous. Ôtez-vous… Tu es bien audacieuse d’oser me parler pour un autre !
Comtesse
Eh bien ! je m’ôterai, monsieur, je me lèverai ; je vous remettrai même la clef du cabinet : mais, au nom de votre amour…
Comte
De mon amour, perfide !
se lève, et lui présente la clef.
Comtesse
Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun mal ; et puisse, après, tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous convaincs pas…
, prenant la clef.
Comte
Je n’écoute plus rien.
se jette sur une bergère, un mouchoir sur les yeux.
Comtesse
Ô ciel ! il va périr !
ouvre la porte, et recule.
Scène 17
Suzanne, Comte
sort en riant.
Suzanne
Je le tuerai, je le tuerai ! Tuez-le donc, ce méchant page.
, à part.
Comte
Ah ! quelle école !
Regardant la comtesse, qui est restée stupéfaite.
Comte
Et vous aussi, vous jouez l’étonnement ?… Mais peut-être elle n’y est pas seule.
Il entre.
Scène 18
Suzanne, Comtesse
accourt à sa maîtresse.
Suzanne
Remettez-vous, madame ; il est bien loin ; il a fait un saut…
Comtesse
Ah ! Suzon, je suis morte !
Scène 19
Comte, Suzanne, Comtesse
sort du cabinet d’un air confus. Après un court silence :
Comte
Il n’y a personne, et pour le coup j’ai tort. — Madame… vous jouez fort bien la comédie.
, gaiement.
Suzanne
Et moi, monseigneur ?
La comtesse, son mouchoir sur la bouche pour se remettre, ne parle pas.
s’approche.
Comte
Quoi ! madame, vous plaisantiez ?
, se remettant un peu.
Comtesse
Eh pourquoi non, monsieur ?
Comte
Quel affreux badinage ! et par quel motif, je vous prie ?
Comtesse
Vos folies méritent-elles de la pitié ?
Comte
Nommer folies ce qui touche à l’honneur !
, assurant son ton par degrés.
Comtesse
Me suis-je unie à vous pour être éternellement dévouée à l’abandon et à la jalousie, que vous seul osez concilier ?
Comte
Ah ! madame, c’est sans ménagement.
Suzanne
Madame n’avait qu’à vous laisser appeler les gens !
Comte
Tu as raison, et c’est à moi de m’humilier… Pardon, je suis d’une confusion !…
Suzanne
Avouez, monseigneur, que vous la méritez un peu.
Comte
Pourquoi donc ne sortais-tu pas lorsque je t’appelais, mauvaise !
Suzanne
Je me rhabillais de mon mieux, à grand renfort d’épingles ; et madame, qui me le défendait, avait bien ses raisons pour le faire.
Comte
Au lieu de rappeler mes torts, aide-moi plutôt à l’apaiser.
Comtesse
Non, monsieur ; un pareil outrage ne se couvre point. Je vais me retirer aux Ursulines, et je vois trop qu’il en est temps.
Comte
Le pourriez-vous sans quelques regrets ?
Suzanne
Je suis sûre, moi, que le jour du départ serait la veille des larmes.
Comtesse
Et quand cela serait, Suzon ? J’aime mieux le regretter que d’avoir la bassesse de lui pardonner ; il m’a trop offensée.
Comte
Rosine !…
Comtesse
Je ne la suis plus, cette Rosine que vous avez tant poursuivie ! je suis la pauvre comtesse Almaviva, la triste femme délaissée, que vous n’aimez plus.
Suzanne
Madame !
, suppliant.
Comte
Par pitié !
Comtesse
Vous n’en aviez aucune pour moi.
Comte
Mais aussi ce billet… Il m’a tourné le sang !
Comtesse
Je n’avais pas consenti qu’on l’écrivît.
Comte
Vous le saviez ?
Comtesse
C’est cet étourdi de Figaro…
Comte
Il en était ?
Comtesse
… Qui l’a remis à Basile.
Comte
Qui m’a dit le tenir d’un paysan. Ô perfide chanteur, lame à deux tranchants ! c’est toi qui payeras pour tout le monde.
Comte
Eh bien ! de tout mon cœur, comtesse. Mais comment réparer une faute aussi humiliante ?
se lève.
Comtesse
Elle l’était pour tous deux.
Comte
Ah ! dites pour moi seul. — Mais je suis encore à concevoir comment les femmes prennent si vite et si juste l’air et le ton des circonstances. Vous rougissiez, vous pleuriez, votre visage était défait… D’honneur, il l’est encore.
, s’efforçant de sourire.
Comtesse
Je rougissais… du ressentiment de vos soupçons. Mais les hommes sont-ils assez délicats pour distinguer l’indignation d’une âme honnête outragée, d’avec la confusion qui naît d’une accusation méritée ?
, souriant.
Comte
Et ce page en désordre, en veste, et presque nu…
, montrant Suzanne.
Comtesse
Vous le voyez devant vous. N’aimez-vous pas mieux l’avoir trouvé que l’autre ? En général vous ne haïssez pas de rencontrer celui-ci.
, riant plus fort.
Comte
Et ces prières, ces larmes feintes…
Comtesse
Vous me faites rire, et j’en ai peu d’envie.
Comte
Nous croyons valoir quelque chose en politique, et nous ne sommes que des enfants. C’est vous, c’est vous, madame, que le roi devrait envoyer en ambassade à Londres ! Il faut que votre sexe ait fait une étude bien réfléchie de l’art de se composer, pour réussir à ce point !
Comtesse
C’est toujours vous qui nous y forcez.
Suzanne
Laissez-nous prisonniers sur parole, et vous verrez si nous sommes gens d’honneur.
Comtesse
Brisons là, monsieur le Comte. J’ai peut-être été trop loin ; mais mon indulgence, en un cas aussi grave, doit au moins m’obtenir la vôtre.
Comte
Mais vous répéterez que vous me pardonnez ?
Comtesse
Est-ce que je l’ai dit, Suzon ?
Suzanne
Je ne l’ai pas entendu, madame.
Comte
Eh bien ! que ce mot vous échappe.
Comtesse
Le méritez-vous donc, ingrat ?
Comte
Oui, par mon repentir.
Suzanne
Soupçonner un homme dans le cabinet de madame !
Comte
Elle m’en a si sévèrement puni !
Suzanne
Ne pas s’en fier à elle, quand elle dit que c’est sa camériste !
Comte
Rosine, êtes-vous donc implacable ?
Comtesse
Ah ! Suzon, que je suis faible ! quel exemple je te donne !
Tendant la main au comte.
Comtesse
On ne croira plus à la colère des femmes.
Suzanne
Bon ! madame, avec eux ne faut-il pas toujours en venir là ?
Le Comte baise ardemment la main de sa femme.
Scène 20
Figaro, Comte, Suzanne, Comtesse
, arrivant tout essoufflé.
Figaro
On disait madame incommodée. Je suis vite accouru… Je vois avec joie qu’il n’en est rien.
, sèchement.
Comte
Vous êtes fort attentif.
Figaro
Et c’est mon devoir. Mais puisqu’il n’en est rien, monseigneur, tous vos jeunes vassaux des deux sexes sont en bas avec les violons et les cornemuses, attendant, pour m’accompagner, l’instant où vous permettrez que je mène ma fiancée…
Comte
Et qui surveillera la comtesse au château ?
Figaro
La veiller ! elle n’est pas malade.
Comte
Non ; mais cet homme absent qui doit l’entretenir ?
Figaro
Quel homme absent ?
Comte
L’homme du billet que vous avez remis à Basile.
Figaro
Qui dit cela ?
Comte
Quand je ne le saurais pas d’ailleurs, fripon, ta physionomie, qui t’accuse, me prouverait déjà que tu mens.
Figaro
S’il est ainsi, ce n’est pas moi qui mens, c’est ma physionomie.
Suzanne
Va, mon pauvre Figaro, n’use pas ton éloquence en défaites ; nous avons tout dit.
Figaro
Et quoi dit ? Vous me traitez comme un Basile !
Comte
Qu’as-tu à répondre ?
Comtesse
Il n’y a plus rien à cacher, Figaro ; le badinage est consommé.
, cherchant à deviner.
Figaro
Le badinage… est consommé ?
Comte
Oui, consommé. Que dis-tu là-dessus ?
Figaro
Moi ! je dis… que je voudrais bien qu’on en pût dire autant de mon mariage ; et si vous l’ordonnez…
Comte
Tu conviens donc enfin du billet ?
Figaro
Puisque madame le veut, que Suzanne le veut, que vous le voulez vous-même, il faut bien que je le veuille aussi : mais à votre place, en vérité, monseigneur, je ne croirais pas un mot de tout ce que nous vous disons.
Comte
Toujours mentir contre l’évidence ! À la fin, cela m’irrite.
, en riant.
Comtesse
Eh ! ce pauvre garçon ! pourquoi voulez-vous, monsieur, qu’il dise une fois la vérité ?
, bas à Suzanne.
Figaro
Je l’avertis de son danger ; c’est tout ce qu’un honnête homme peut faire.
, bas.
Suzanne
As-tu vu le petit page ?
, bas.
Figaro
Encore tout froissé.
, bas.
Suzanne
Ah ! pécaïre !
Comtesse
Allons, monsieur le comte, ils brûlent de s’unir : leur impatience est naturelle ; entrons pour la cérémonie.
, à part.
Comte
Et Marceline, Marceline…
Haut.
Comte
Je voudrais être… au moins vêtu.
Comtesse
Pour nos gens ! Est-ce que je le suis ?
Scène 21
Antonio, Comte, Suzanne, Figaro, Comtesse
, demi-gris, tenant un pot de giroflées écrasées.
Antonio
Monseigneur ! monseigneur !
Comte
Que me veux-tu, Antonio ?
Antonio
Faites donc une fois griller les croisées qui donnent sur mes couches ! On jette toutes sortes de choses par ces fenêtres ; et tout à l’heure encore on vient d’en jeter un homme.
Comte
Par ces fenêtres ?
Antonio
Regardez comme on arrange mes giroflées !
, bas à Figaro.
Suzanne
Alerte, Figaro, alerte !
Figaro
Monseigneur, il est gris dès le matin.
Antonio
Vous n’y êtes pas. C’est un petit reste d’hier. Voilà comme on fait des jugements… ténébreux.
, avec feu.
Comte
Cet homme ! cet homme ! où est-il ?
Antonio
Où il est ?
Comte
Oui.
Antonio
C’est ce que je dis. Il faut me le trouver, déjà. Je suis votre domestique ; il n’y a que moi qui prends soin de votre jardin ; il y tombe un homme, et vous sentez… que ma réputation en est effleurée.
, bas à Figaro.
Suzanne
Détourne, détourne.
Figaro
Tu boiras donc toujours ?
Antonio
Eh ! si je ne buvais pas, je deviendrais enragé.
Comtesse
Mais en prendre ainsi sans besoin…
Antonio
Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, madame, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes.
, vivement.
Comte
Réponds-moi donc, ou je vais te chasser.
Antonio
Est-ce que je m’en irais ?
Comte
Comment donc ?
, se touchant le front.
Antonio
Si vous n’avez pas assez de ça pour garder un bon domestique, je ne suis pas assez bête, moi, pour renvoyer un si bon maître.
le secoue avec colère.
Comte
On a, dis-tu, jeté un homme par cette fenêtre ?
Antonio
Oui, mon Excellence ; tout à l’heure, en veste blanche, et qui s’est enfui, jarni, courant…
, impatienté.
Comte
Après ?
Levant le doigt.
Comte
Au moins tu reconnaîtrais l’homme ?
Antonio
Oh ! que oui-dà !… si je l’avais vu, pourtant !
, bas à Figaro.
Suzanne
Il ne l’a pas vu.
Figaro
Voilà bien du train pour un pot de fleurs ! combien te faut-il, pleurard, avec ta giroflée ? Il est inutile de chercher, monseigneur ; c’est moi qui ai sauté.
Comte
Comment, c’est vous !
Antonio
Combien te faut-il, pleurard ? Votre corps a donc bien grandi depuis ce temps-là ? car je vous ai trouvé beaucoup plus moindre et plus fluet.
Figaro
Certainement ; quand on saute, on se pelotonne…
Antonio
M’est avis que c’était plutôt… qui dirait, le gringalet de page.
Comte
Chérubin, tu veux dire ?
Figaro
Oui, revenu tout exprès avec son cheval de la porte de Séville, où peut-être il est déjà.
Antonio
Oh ! non, je ne dis pas ça, je ne dis pas ça ; je n’ai pas vu sauter de cheval, car je le dirais de même.
Comte
Quelle patience !
Figaro
J’étais dans la chambre des femmes, en veste blanche : il fait un chaud !… J’attendais là ma Suzannette, quand j’ai ouï tout à coup la voix de monseigneur, et le grand bruit qui se faisait : je ne sais quelle crainte m’a saisi à l’occasion de ce billet ; et, s’il faut avouer ma bêtise, j’ai sauté sans réflexion sur les couches, où je me suis même un peu foulé le pied droit.
Il frotte son pied.
Antonio
Puisque c’est vous, il est juste de vous rendre ce brimborion de papier qui a coulé de votre veste, en tombant.
se jette dessus.
Comte
Donne-le-moi.
Il ouvre le papier et le referme.
, à part.
Figaro
Je suis pris.
, à Figaro.
Comte
La frayeur ne vous aura pas fait oublier ce que contient ce papier, ni comment il se trouvait dans votre poche ?
, embarrassé, fouille dans ses poches et en tire des papiers.
Figaro
Non sûrement… Mais c’est que j’en ai tant ! Il faut répondre à tout…
Il regarde un des papiers.
Figaro
Ceci ? ah ! c’est une lettre de Marceline, en quatre pages ; elle est belle !… Ne serait-ce pas la requête de ce pauvre braconnier en prison ?… Non, la voici… J’avais l’état des meubles du petit château dans l’autre poche…
Le comte rouvre le papier qu’il tient.
, bas à Suzanne.
Comtesse
Ah ! dieux ! Suzon, c’est le brevet d’officier.
, bas à Figaro.
Suzanne
Tout est perdu, c’est le brevet.
replie le papier.
Comte
Eh bien ! l’homme aux expédients, vous ne devinez pas ?
, s’approchant de Figaro.
Antonio
Monseigneur dit si vous ne devinez pas ?
le repousse.
Figaro
Fi donc ! vilain, qui me parle dans le nez !
Comte
Vous ne vous rappelez pas ce que ce peut être ?
Figaro
A, a, a, ah ! povero ! ce sera le brevet de ce malheureux enfant, qu’il m’avait remis, et que j’ai oublié de lui rendre. O o, o, oh ! étourdi que je suis ! que fera-t-il sans son brevet ? Il faut courir…
Comte
Pourquoi vous l’aurait-il remis ?
, embarrassé.
Figaro
Il… désirait qu’on y fît quelque chose.
regarde son papier.
Comte
Il n’y manque rien.
, bas à Suzanne.
Comtesse
Le cachet.
, bas à Figaro.
Suzanne
Le cachet manque.
, à Figaro.
Comte
Vous ne répondez pas ?
Figaro
C’est… qu’en effet, il y manque peu de chose. Il dit que c’est l’usage…
Comte
L’usage ! l’usage ! l’usage de quoi ?
Figaro
D’y apposer le sceau de vos armes. Peut-être aussi que cela ne valait pas la peine.
rouvre le papier et le chiffonne de colère.
Comte
Allons, il est écrit que je ne saurai rien.
À part.
Comte
C’est ce Figaro qui les mène, et je ne m’en vengerais pas !
Il veut sortir avec dépit.
, l’arrêtant.
Scène 22
Marceline, Comte, Figaro, Basile, Antonio, Grippe-soleil
, au comte.
Marceline
Ne l’ordonnez pas, monseigneur ! Avant de lui faire grâce, vous nous devez justice. Il a des engagements avec moi.
, à part.
Comte
Voilà ma vengeance arrivée.
Figaro
Des engagements ! de quelle nature ? Expliquez-vous.
Marceline
Oui, je m’expliquerai, malhonnête !
La comtesse s’assied sur une bergère. Suzanne est derrière elle.
Comte
De quoi s’agit-il, Marceline ?
Marceline
D’une obligation de mariage.
Figaro
Un billet, voilà tout, pour de l’argent prêté.
, au comte.
Marceline
Sous condition de m’épouser. Vous êtes un grand seigneur, le premier juge de la province…
Comte
Présentez-vous au tribunal, j’y rendrai justice à tout le monde.
, montrant Marceline.
Basile
En ce cas, votre grandeur permet que je fasse aussi valoir mes droits sur Marceline ?
, à part.
Comte
Ah ! voilà mon fripon du billet.
Figaro
Autre fou de la même espèce !
, en colère, à Basile.
Comte
Vos droits ! vos droits ! Il vous convient bien de parler devant moi, maître sot !
, frappant dans sa main.
Antonio
Il ne l’a, ma foi, pas manqué du premier coup : c’est son nom.
Comte
Marceline, on suspendra tout jusqu’à l’examen de vos titres, qui se fera publiquement dans la grande salle d’audience. Honnête Basile, agent fidèle et sûr, allez au bourg chercher les gens du siége.
Basile
Pour son affaire ?
Comte
Et vous m’amènerez le paysan du billet.
Basile
Est-ce que je le connais ?
Comte
Vous résistez !
Basile
Je ne suis pas entré au château pour en faire les commissions.
Comte
Quoi donc ?
Basile
Homme à talent sur l’orgue du village, je montre le clavecin à madame, à chanter à ses femmes, la mandoline aux pages ; et mon emploi surtout est d’amuser votre compagnie avec ma guitare, quand il vous plaît me l’ordonner.
s’avance.
Grippe-soleil
J’irai bien, monsigneu, si cela vous plaira.
Comte
Quel est ton nom et ton emploi ?
Comte
Ton zèle me plaît ; vas-y ; mais vous
à Basile
Comte
, accompagnez monsieur en jouant de la guitare, et chantant pour l’amuser en chemin. Il est de ma compagnie.
, joyeux.
Grippe-soleil
Oh ! moi, je suis de la…
Suzanne l’apaise de la main, en lui montrant la comtesse.
, surpris.
Basile
Que j’accompagne Grippe-Soleil en jouant ?…
Comte
C’est votre emploi. Partez ou je vous chasse.
Il sort.
Scène 23
Basile, Figaro
, à lui-même.
Basile
Ah ! je n’irai pas lutter contre le pot de fer, moi qui ne suis…
Figaro
Qu’une cruche.
, à part.
Basile
Au lieu d’aider à leur mariage, je m’en vais assurer le mien avec Marceline.
À Figaro.
Basile
Ne conclus rien, crois-moi, que je ne sois de retour.
Il va prendre la guitare sur le fauteuil du fond.
le suit.
Figaro
Conclure ! oh ! va, ne crains rien ; quand même tu ne reviendrais jamais… Tu n’as pas l’air en train de chanter : veux-tu que je commence ?… Allons, gai, haut la-mi-la, pour ma fiancée.
Il se met en marche à reculons, danse en chantant la séguidille suivante. Basile accompagne, et tout le monde le suit.
Figaro
SÉGUIDILLE
Figaro
Air noté.
Figaro
Je préfère à la richesse La sagesse De ma Suzon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon. Aussi sa gentillesse Est maîtresse De ma raison, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon, Zon, zon, zon.
Le bruit s’éloigne ; on n’entend pas le reste.
Scène 24
Comtesse, Suzanne
, dans sa bergère.
Comtesse
Vous voyez, Suzanne, la jolie scène que votre étourdi m’a value avec son billet.
Suzanne
Ah ! madame, quand je suis rentrée du cabinet, si vous aviez vu votre visage ! il s’est terni tout à coup : mais ce n’a été qu’un nuage, et par degrés vous êtes devenue rouge, rouge, rouge !
Comtesse
Il a donc sauté par la fenêtre ?
Suzanne
Sans hésiter, le charmant enfant ! Léger… comme une abeille !
Comtesse
Ah ! ce fatal jardinier ! Tout cela m’a remuée au point… que je ne pouvais rassembler deux idées.
Suzanne
Ah ! madame, au contraire ; et c’est là que j’ai vu combien l’usage du grand monde donne d’aisance aux dames comme il faut, pour mentir sans qu’il y paraisse.
Comtesse
Crois-tu que le comte en soit la dupe ? Et s’il trouvait cet enfant au château !
Suzanne
Je vais recommander de le cacher si bien…
Comtesse
Il faut qu’il parte. Après ce qui vient d’arriver, vous croyez bien que je ne suis pas tentée de l’envoyer au jardin à votre place.
Suzanne
Il est certain que je n’irai pas non plus. Voilà donc mon mariage encore une fois…
se lève.
Comtesse
Attends… Au lieu d’un autre, ou de toi, si j’y allais moi-même ?
Suzanne
Vous, madame ?
Comtesse
Il n’y aurait personne d’exposé… Le comte alors ne pourrait nier… Avoir puni sa jalousie, et lui prouver son infidélité ! cela serait… Allons : le bonheur d’un premier hasard m’enhardit à tenter le second. Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin. Mais surtout que personne…
Suzanne
Ah ! Figaro.
Comtesse
Non, non. Il voudrait mettre ici du sien… Mon masque de velours, et ma canne ; que j’aille y rêver sur la terrasse.
Suzanne entre dans le cabinet de toilette.
Scène 26
Suzanne, Comtesse
La comtesse met furtivement le ruban dans son sein.
Suzanne
Voici la canne et votre loup.
Comtesse
Souviens-toi que je t’ai défendu d’en dire un mot à Figaro.
, avec joie.
Suzanne
Madame, il est charmant, votre projet ! Je viens d’y réfléchir. Il rapproche tout, termine tout, embrasse tout ; et, quelque chose qui arrive, mon mariage est maintenant certain.
Elle baise la main de sa maîtresse. Elles sortent.
Acte Troisième
Scène 1
Comte, Pédrille
, vite.
Comte
M’as-tu bien entendu ?
Pédrille
Excellence, oui.
Il sort.
Scène 3
Pédrille, Comte
Pédrille
Excellence ?
Comte
On ne t’a pas vu ?
Pédrille
Âme qui vive.
Comte
Prenez le cheval barbe.
Pédrille
Il est à la grille du potager, tout sellé.
Comte
Ferme, d’un trait, jusqu’à Séville.
Pédrille
Il n’y a que trois lieues, elles sont bonnes.
Comte
En descendant, sachez si le page est arrivé.
Pédrille
Dans l’hôtel ?
Comte
Oui ; surtout depuis quel temps.
Pédrille
J’entends.
Comte
Remets-lui son brevet, et reviens vite.
Pédrille
Et s’il n’y était pas ?
Comte
Revenez plus vite, et m’en rendez compte. Allez.
Scène 5
Figaro, Comte
, à part.
Figaro
Nous y voilà.
Comte
… S’il en sait par elle un seul mot…
, à part.
Figaro
Je m’en suis douté.
Comte
… Je lui fais épouser la vieille.
, à part.
Figaro
Les amours de monsieur Basile ?
Comte
… Et voyons ce que nous ferons de la jeune.
, à part.
Figaro
Ah ! ma femme, s’il vous plaît.
se retourne.
Comte
Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?
s’avance.
Figaro
Moi, qui me rends à vos ordres.
Comte
Et pourquoi ces mots ?…
Figaro
Je n’ai rien dit.
répète.
Comte
Ma femme, s’il vous plaît ?
Figaro
C’est… la fin d’une réponse que je faisais : Allez le dire à ma femme, s’il vous plaît.
se promène.
, feignant d’assurer son habillement.
Figaro
Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.
Comte
Faut-il une heure ?
Figaro
Il faut le temps.
Comte
Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !
Figaro
C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.
Comte
… Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant…
Figaro
Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant…
Comte
Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet ! Vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui m’inquiète, mais le motif.
Figaro
Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena ; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons ! Je me trouve là par hasard : qui sait, dans votre emportement si…
, interrompant.
Comte
Vous pouviez fuir par l’escalier.
Figaro
Et vous, me prendre au corridor.
, en colère.
Comte
Au corridor !
À part.
Comte
Je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.
, à part.
Figaro
Voyons-le venir, et jouons serré.
, radouci.
Comte
Ce n’est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J’avais… oui, j’avais quelque envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches… mais, toutes réflexions faites…
Figaro
Monseigneur a changé d’avis ?
Comte
Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.
Figaro
Je sais God-dam .
Comte
Je n’entends pas.
Figaro
Je dis que je sais God-dam .
Comte
Eh bien ?
Figaro
Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam , en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon.
Il tourne la broche.
Figaro
God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci.
Il débouche une bouteille.
Figaro
God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…
, à part.
Comte
Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.
, à part.
Figaro
Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.
Comte
Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?
Figaro
Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.
Comte
Je la préviens sur tout, et la comble de présents.
Figaro
Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?
Comte
… Autrefois tu me disais tout.
Figaro
Et maintenant je ne vous cache rien.
Comte
Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?
Figaro
Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.
Comte
Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?
Figaro
C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.
Figaro
Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?
Comte
Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.
Figaro
Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.
Comte
À la fortune ?
À part.
Comte
Voici du neuf.
À part.
Figaro
À mon tour maintenant.
Haut.
Figaro
Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…
Comte
Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?
Figaro
Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.
Comte
Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.
Figaro
De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.
Comte
… Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.
Figaro
Je la sais.
Comte
Comme l’anglais : le fond de la langue !
Figaro
Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !
Comte
Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !
Figaro
La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.
, à part.
Comte
Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.
, à part.
Figaro
Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.
Comte
Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?
Figaro
Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?
, raillant.
Comte
Au tribunal, le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.
Figaro
Indulgente aux grands, dure aux petits…
Comte
Crois-tu donc que je plaisante ?
Figaro
Eh ! qui le sait, monseigneur ? Tempo è galant’uomo , dit l’Italien ; il dit toujours la vérité : c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou du bien.
, à part.
Comte
Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.
, à part.
Figaro
Il a joué au fin avec moi, qu’a-t-il appris ?
Scène 6
Laquais, Comte, Figaro
, annonçant.
Laquais
Don Gusman Brid’oison.
Comte
Brid’oison ?
Figaro
Eh ! sans doute. C’est le juge ordinaire, le lieutenant du siége, votre prud’homme.
Comte
Qu’il attende.
Le laquais sort.
Scène 7
Figaro, Comte
reste un moment à regarder le comte, qui rêve.
Figaro
… Est-ce là ce que monseigneur voulait ?
, revenant à lui.
Comte
Moi ?… je disais d’arranger ce salon pour l’audience publique.
Il sort.
Scène 9
Suzanne, Comte
, essoufflée.
Suzanne
Monseigneur… pardon, monseigneur.
, avec humeur.
Comte
Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle ?
Suzanne
Vous êtes en colère ?
Comte
Vous voulez quelque chose apparemment ?
, timidement.
Suzanne
C’est que ma maîtresse a ses vapeurs. J’accourais vous prier de nous prêter votre flacon d’éther. Je l’aurais rapporté dans l’instant.
le lui donne.
Comte
Non, non, gardez-le pour vous-même. Il ne tardera pas à vous être utile.
Suzanne
Est-ce que les femmes de mon état ont des vapeurs, donc ? C’est un mal de condition, qu’on ne prend que dans les boudoirs.
Comte
Une fiancée bien éprise, et qui perd son futur…
Suzanne
En payant Marceline avec la dot que vous m’avez promise…
Comte
Que je vous ai promise, moi ?
, baissant les yeux.
Suzanne
Monseigneur, j’avais cru l’entendre.
Comte
Oui, si vous consentiez à m’entendre vous-même.
, les yeux baissés.
Suzanne
Et n’est-ce pas mon devoir d’écouter Son Excellence ?
Comte
Pourquoi donc, cruelle fille, ne me l’avoir pas dit plus tôt ?
Suzanne
Est-il jamais trop tard pour dire la vérité ?
Comte
Tu te rendrais sur la brune au jardin ?
Suzanne
Est-ce que je ne m’y promène pas tous les soirs ?
Comte
Tu m’as traité ce matin si sévèrement !
Suzanne
Ce matin ? — Et le page derrière le fauteuil ?
Comte
Elle a raison, je l’oubliais… Mais pourquoi ce refus obstiné, quand Basile, de ma part …
Suzanne
Quelle nécessité qu’un Basile…
Comte
Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro à qui je crains bien que vous n’ayez tout dit.
Suzanne
Dame ! oui, je lui dis tout… hors ce qu’il faut lui taire.
, en riant.
Comte
Ah ! charmante ! Et tu me le promets ? Si tu manquais à ta parole, entendons-nous, mon cœur : point de rendez-vous, point de dot, point de mariage.
, faisant la révérence.
Suzanne
Mais aussi point de mariage, point de droit du seigneur, monseigneur.
Comte
Où prend-elle ce qu’elle dit ? D’honneur, j’en raffolerai ! Mais ta maîtresse attend le flacon…
, riant et rendant le flacon.
Suzanne
Aurais-je pu vous parler sans un prétexte ?
veut l’embrasser.
Comte
Délicieuse créature !
s’échappe.
Suzanne
Voilà du monde.
, à part.
Comte
Elle est à moi.
Il s’enfuit.
Suzanne
Allons vite rendre compte à madame.
Scène 10
Figaro, Suzanne
Figaro
Suzanne, Suzanne ! où cours-tu donc si vite en quittant monseigneur ?
Suzanne
Plaide à présent, si tu le veux ; tu viens de gagner ton procès.
Elle s’enfuit.
la suit.
Figaro
Ah ! mais, dis donc…
Scène 11
Il voit entrer Marceline, etc. Il sort.
Scène 12
Marceline, Bartholo
, à Brid’oison.
Marceline
Monsieur, écoutez mon affaire.
Marceline
Brid’oison , en robe, et bégayant un peu.
Marceline
Eh bien ! pa-arlons-en verbalement.
Bartholo
C’est une promesse de mariage.
Marceline
Accompagnée d’un prêt d’argent.
Marceline
Brid’oison.
Marceline
J’en…entends, et cætera , le reste.
Marceline
Non, monsieur, point d’ et cætera .
Marceline
Brid’oison.
Marceline
J’en-entends : vous avez la somme ?
Marceline
Non, monsieur ; c’est moi qui l’ai prêtée.
Marceline
Brid’oison.
Marceline
J’en-entends bien, vou-ous redemandez l’argent ?
Marceline
Non, monsieur ; je demande qu’il m’épouse.
Marceline
Brid’oison.
Marceline
Eh ! mais j’en-entends fort bien ; et lui veu-eut-il vous épouser ?
Marceline
Non, monsieur ; voilà tout le procès !
Marceline
Brid’oison.
Marceline
Croyez-vous que je ne l’en-entende pas, le procès ?
Marceline
Non, monsieur.
À Bartholo.
Marceline
Où sommes-nous ?
À Brid’oison.
Marceline
Quoi ! c’est vous qui nous jugerez ?
Marceline
Brid’oison.
Marceline
Est-ce que j’ai a-acheté ma charge pour autre chose ?
, en soupirant.
Marceline
C’est un grand abus que de les vendre !
Marceline
Brid’oison.
Marceline
Oui ; l’on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui plai-aidez-vous ?
Scène 13
Marceline, Figaro
, montrant Figaro.
Marceline
Monsieur, contre ce malhonnête homme.
, très-gaiement, à Marceline.
Figaro
Je vous gêne peut-être. — Monseigneur revient dans l’instant, monsieur le conseiller.
Figaro
Brid’oison.
Figaro
J’ai vu ce ga-arçon-là quelque part.
Figaro
Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, monsieur le conseiller.
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Dan-ans quel temps ?
Figaro
Un peu moins d’un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet, qui est un bien joli enfant, je m’en vante.
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Oui, c’est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes ?
Figaro
Monsieur est bien bon. Ce n’est là qu’une misère.
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Une promesse de mariage ! A-ah ! le pauvre benêt !
Figaro
Monsieur…
Figaro
Brid’oison.
Figaro
A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon ?
Figaro
N’est-ce pas Double-Main, le greffier ?
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Oui ; c’è-est qu’il mange à deux râteliers.
Figaro
Manger ! je suis garant qu’il dévore. Oh ! que oui ! je l’ai vu pour l’extrait et pour le supplément d’extrait ; comme cela se pratique, au reste.
Figaro
Brid’oison.
Figaro
On-on doit remplir les formes.
Figaro
Assurément, monsieur : si le fond des procès appartient aux plaideurs, on sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Ce garçon-là n’è-est pas si niais que je l’avais cru d’abord. Eh bien ! l’ami, puisque tu en sais tant, nou-ous aurons soin de ton affaire.
Figaro
Monsieur, je m’en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre justice.
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Hein ?… Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne payes pas ?
Figaro
Alors monsieur voit bien que c’est comme si je ne devais pas.
Figaro
Brid’oison.
Scène 14
Comte
Comte
En robe ici, seigneur Brid’oison ! Ce n’est qu’une affaire domestique : l’habit de ville était trop bon.
Comte
Brid’oison.
Comte
C’è-est vous qui l’êtes, monsieur le comte. Mais je ne vais jamais san-ans elle, parce que la forme, voyez-vous, la forme ! Tel rit d’un juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d’un procureur en robe. La forme, la-a forme !
, à l’huissier.
Comte
Faites entrer l’audience.
Comte
L’huissier va ouvrir en glapissant.
Comte
L’audience !
Scène 15
Greffier, Double-main, Comte, Figaro, Bartholo, Antonio, Marceline
Greffier
Brid’oison , à Double-Main.
Greffier
Double-Main, a-appelez les causes.
lit un papier.
Double-main
« Noble, très-noble, infiniment noble, Don Pedro George, hidalgo, baron de los Altos, y Montes Fieros, y otros montes ; contre Alonzo Calderon , jeune auteur dramatique. » Il est question d’une comédie mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l’autre. »
Comte
Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S’ils font ensemble un autre ouvrage, pour qu’il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le noble y mettra son nom, le poëte son talent.
lit un autre papier.
Double-main
« André Petrutchio , laboureur ; contre le receveur de la province. » Il s’agit d’un forcement arbitraire.
Comte
L’affaire n’est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux en les protégeant près du Roi. Passez.
en prend un troisième.
Bartholo et Figaro se lèvent.
Double-main
« Barbe-Agar-Raab-Madeleine-Nicole-Marceline de Verte-Allure , fille majeure
Marceline se lève et salue
Double-main
; contre Figaro … » Nom de baptême en blanc.
Figaro
Anonyme.
Figaro
Brid’oison.
Figaro
A-anonyme ! Què-el patron est-ce là ?
Figaro
C’est le mien.
écrit.
Double-main
Contre anonyme Figaro . Qualités ?
Figaro
Gentilhomme.
Comte
Vous êtes gentilhomme ?
Le greffier écrit.
Figaro
Si le ciel l’eût voulu, je serais fils d’un prince.
, au greffier.
Comte
Allez.
Comte
L’Huissier , glapissant.
Comte
Silence, messieurs !
lit.
Double-main
« … Pour cause d’opposition faite au mariage dudit Figaro , par ladite de Verte-Allure . Le docteur Bartholo plaidant pour la demanderesse, et ledit Figaro pour lui-même, si la cour le permet, contre le vœu de l’usage et la jurisprudence du siége. »
Figaro
L’usage, maître Double-Main, est souvent un abus. Le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à froid, criant à tue-tête, et connaissant tout, hors le fait, s’embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur que d’ennuyer l’auditoire et d’endormir messieurs ; plus boursouflés après, que s’ils eussent composé l’ Oratio pro Murena . Moi, je dirai le fait en peu de mots. Messieurs…
Double-main
En voilà beaucoup d’inutiles, car vous n’êtes pas demandeur, et n’avez que la défense. Avancez, docteur, et lisez la promesse.
Figaro
Oui, promesse !
, mettant ses lunettes.
Bartholo
Elle est précise.
Bartholo
Brid’oison.
Bartholo
I-il faut la voir.
Double-main
Silence donc, messieurs !
Double-main
L’Huissier , glapissant.
Double-main
Silence !
lit.
, interrompant.
Comte
Avant d’aller plus loin, avocat, convient-on de la validité du titre ?
Comte
Brid’oison , à Figaro.
Comte
Qu’oppo… qu’oppo-osez-vous à cette lecture ?
Figaro
Qu’il y a, messieurs, malice, erreur ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce, car il n’est pas dit dans l’écrit : laquelle somme je lui rendrai, ET je l’épouserai , mais : laquelle somme je lui rendrai, OU je l’épouserai ; ce qui est bien différent.
Comte
Y a-t-il et , dans l’acte ; ou bien ou ?
Bartholo
Il y a et .
Figaro
Il y a ou .
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Dou-ouble-Main, lisez vous-même.
, prenant le papier.
Double-main
Et c’est le plus sûr, car souvent les parties déguisent en lisant.
Il lit.
Double-main
E. e. e. e. Damoiselle e. e. e. de Verte-Allure e. e. e. Ha ! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château… ET… OU… ET… OU… Le mot est si mal écrit… il y a un pâté.
Double-main
Brid’oison.
Double-main
Un pâ-âté ? je sais ce que c’est.
, plaidant.
Bartholo
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase : Je payerai la demoiselle, ET je l’épouserai.
, plaidant.
Figaro
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres : Je payerai la donzelle, OU je l’épouserai. À pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis Grec ; je l’extermine.
Comte
Comment juger pareille question ?
Bartholo
Pour la trancher, messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons qu’il y ait OU.
Figaro
J’en demande acte.
Bartholo
Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens.
Il lit.
Bartholo
Laquelle somme je lui rendrai dans ce château où je l’épouserai . C’est ainsi qu’on dirait, messieurs : Vous vous ferez saigner dans ce lit où vous resterez chaudement : c’est dans lequel. Il prendra deux gros de rhubarbe où vous mêlerez un peu de tamarin : dans lesquels on mêlera. Ainsi château où je l’épouserai , messieurs, c’est château dans lequel .
Figaro
Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie vous tuera , ou ce sera le médecin : ou bien le médecin ; c’est incontestable. Autre exemple : ou vous n’écrirez rien qui plaise , ou les sots vous dénigreront : ou bien les sots ; le sens est clair ; car, audit cas, sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j’aie oublié ma syntaxe ? Ainsi, je la payerai dans ce château, virgule, ou je l’épouserai…
, vite.
Bartholo
Sans virgule.
, vite.
Figaro
Elle y est. C’est, virgule , messieurs, ou bien je l’épouserai.
, regardant le papier, vite.
Bartholo
Sans virgule, messieurs.
, vite.
Figaro
Elle y était, messieurs. D’ailleurs, l’homme qui épouse est-il tenu de rembourser ?
, vite.
Bartholo
Oui ; nous nous marions séparés de biens.
, vite.
Figaro
Et nous de corps, dès que mariage n’est pas quittance.
Les juges se lèvent et opinent tout bas.
Bartholo
Plaisant acquittement !
Double-main
Silence, messieurs !
Double-main
L’Huissier , glapissant.
Double-main
Silence !
Bartholo
Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes.
Figaro
Est-ce votre cause, avocat, que vous plaidez ?
Bartholo
Je défends cette demoiselle.
Figaro
Continuez à déraisonner, mais cessez d’injurier. Lorsque, craignant l’emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu’on appelât des tiers, ils n’ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C’est dégrader le plus noble institut.
Les juges continuent d’opiner bas.
, à Marceline, montrant les juges.
Antonio
Qu’ont-ils tant à balbucifier ?
Marceline
On a corrompu le grand juge, il corrompt l’autre, et je perds mon procès.
, bas, d’un ton sombre.
Bartholo
J’en ai peur.
, gaiement.
se lève ; à Marceline.
Double-main
Ah ! c’est trop fort ! je vous dénonce ; et, pour l’honneur du tribunal, je demande qu’avant faire droit sur l’autre affaire, il soit prononcé sur celle-ci.
s’assied.
Comte
Non, greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un juge espagnol n’aura point à rougir d’un excès digne au plus des tribunaux asiatiques : c’est assez des autres abus ! J’en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s’y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse ? mariage à défaut de payement, les deux ensemble impliqueraient.
Double-main
Silence, messieurs !
Double-main
L’Huissier , glapissant.
Double-main
Silence !
Comte
Que nous répond le défendeur ? qu’il veut garder sa personne ; à lui permis.
, avec joie.
Figaro
J’ai gagné !
Comte
Mais comme le texte dit : laquelle somme je payerai à sa première réquisition, ou bien j’épouserai , etc. ; la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser dans le jour.
Il se lève.
, stupéfait.
Figaro
J’ai perdu.
, avec joie.
Antonio
Superbe arrêt !
Figaro
En quoi superbe ?
Antonio
En ce que tu n’es plus mon neveu. Grand merci, monseigneur !
Antonio
L’Huissier , glapissant.
Antonio
Passez, messieurs.
Le peuple sort.
Antonio
Je m’en vais tout conter à ma nièce
Il sort.
Scène 16
Marceline, Figaro, Comte, Bartholo
s’assied.
Marceline
Ah ! je respire.
Figaro
Et moi, j’étouffe.
, à part.
Comte
Au moins je suis vengé, cela soulage.
, à part.
Figaro
Et ce Basile qui devait s’opposer au mariage de Marceline, voyez comme il revient ! —
Au Comte qui sort.
Figaro
Monseigneur, vous nous quittez ?
Comte
Tout est jugé.
, à Brid’oison.
Figaro
C’est ce gros enflé de conseiller…
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Moi, gros-os enflé !
Figaro
Sans doute. Et je ne l’épouserai pas : je suis gentilhomme une fois.
Le Comte s’arrête.
Bartholo
Vous l’épouserez.
Figaro
Sans l’aveu de mes nobles parents ?
Bartholo
Nommez-les, montrez-les.
Figaro
Qu’on me donne un peu de temps ; je suis bien près de les revoir : il y a quinze ans que je les cherche.
Bartholo
Le fat ! c’est quelque enfant trouvé !
Figaro
Enfant perdu, docteur ; ou plutôt enfant volé.
revient.
Comte
Volé, perdu , la preuve ? il crierait qu’on lui fait injure !
Figaro
Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d’or trouvés sur moi par les brigands n’indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu’on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez combien j’étais un fils précieux : et cet hiéroglyphe à mon bras…
Il veut se dépouiller le bras droit.
, se levant vivement.
Marceline
Une spatule à ton bras droit ?
Figaro
D’où savez-vous que je dois l’avoir ?
Marceline
Dieux ! c’est lui !
Figaro
Oui, c’est moi.
, à Marceline.
Bartholo
Et qui ? lui ?
, vivement.
Marceline
C’est Emmanuel.
, à Figaro.
Bartholo
Tu fus enlevé par des Bohémiens ?
, exalté.
Figaro
Tout près d’un château. Bon docteur, si vous me rendez à ma noble famille, mettez un prix à ce service ; des monceaux d’or n’arrêteront pas mes illustres parents…
, montrant Marceline.
Figaro
… Nourrice ?
Bartholo
Ta propre mère.
Comte
Sa mère !
Figaro
Expliquez-vous.
, montrant Bartholo.
Marceline
Voilà ton père.
, désolé.
Figaro
O o oh ! aïe de moi !
Marceline
Est-ce que la nature ne te l’a pas dit mille fois ?
Figaro
Jamais.
, à part.
Comte
Sa mère !
Comte
Brid’oison.
Comte
C’est clair, i-il ne l’épousera pas.
Bartholo
Ni moi non plus.
Marceline
Ni vous ! Et votre fils ? Vous m’aviez juré…
Bartholo
J’étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser tout le monde.
Bartholo
Brid’oison.
Bartholo
E-et si l’on y regardait de si près, pè-ersonne n’épouserait personne.
Bartholo
Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !
, s’échauffant par degrés.
Marceline
Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix infortunées !
Figaro
Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle.
, vivement.
Marceline
Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe.
, en colère.
Figaro
Ils font broder jusqu’aux soldats !
, exaltée.
Marceline
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire : leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié !
Figaro
Elle a raison !
, à part.
Comte
Que trop raison !
Comte
Brid’oison.
Comte
Elle a, mon-on Dieu, raison.
Marceline
Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? Ne regarde pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle t’acceptera, j’en réponds. Vis entre une épouse, une mère tendres qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour toi, mon fils ; gai, libre et bon pour tout le monde ; il ne manquera rien à ta mère.
Figaro
Tu parles d’or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu’on est sot, en effet ! Il y a des mille et mille ans que le monde roule, et, dans cet océan de durée où j’ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j’irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois ! Tant pis pour qui s’en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c’est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent, et qui tirent toujours, quoiqu’ils cessent de marcher. Nous attendrons.
, à part.
Comte
Sot événement qui me dérange !
Comte
Brid’oison , à Figaro.
Comte
Et la noblesse, et le château ? Vous impo-osez à la justice ?
Figaro
Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice ! après que j’ai manqué, pour ces maudits cent écus, d’assommer vingt fois monsieur, qui se trouve aujourd’hui mon père ! Mais puisque le ciel a sauvé ma vertu de ces dangers, mon père, agréez mes excuses… Et vous, ma mère, embrassez-moi… le plus maternellement que vous pourrez.
Marceline lui saute au cou.
Scène 17
Suzanne, Comte
, accourant, une bourse à la main.
Suzanne
Monseigneur, arrêtez ! qu’on ne les marie pas : je viens payer madame avec la dot que ma maîtresse me donne.
, à part.
Comte
Au diable la maîtresse ! Il semble que tout conspire…
Il sort.
Scène 18
Antonio, Suzanne, Figaro, Marceline, Bartholo
, voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne.
Antonio
Ah ! oui, payer ! Tiens, tiens.
se retourne.
Suzanne
J’en vois assez : sortons, mon oncle.
, l’arrêtant.
Figaro
Non, s’il vous plaît. Que vois-tu donc ?
Suzanne
Ma bêtise et ta lâcheté.
Figaro
Pas plus de l’une que de l’autre.
, en colère.
Suzanne
Et que tu l’épouses à gré, puisque tu la caresses.
, gaiement.
Figaro
Je la caresse ; mais je ne l’épouse pas.
Suzanne veut sortir, Figaro la retient.
lui donne un soufflet.
Suzanne
Vous êtes bien insolent d’oser me retenir !
, à la compagnie.
Figaro
C’est-il ça de l’amour ! Avant de nous quitter, je t’en supplie, envisage bien cette chère femme-là.
Suzanne
Je la regarde.
Figaro
Et tu la trouves …
Suzanne
Affreuse.
Figaro
Et vive la jalousie ! elle ne vous marchande pas.
, les bras ouverts.
Marceline
Embrasse ta mère, ma jolie Suzannette. Le méchant qui te tourmente est mon fils.
court à elle.
Suzanne
Vous sa mère !
Elles restent dans les bras l’une de l’autre.
Antonio
C’est donc de tout à l’heure ?
Figaro
… Que je le sais.
, exaltée.
Marceline
Non, mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif ; c’était le sang qui me parlait.
Figaro
Et moi le bon sens, ma mère, qui me servait d’instinct quand je vous refusais : car j’étais loin de vous haïr, témoin l’argent…
lui remet un papier.
Marceline
Il est à toi : reprends ton billet, c’est ta dot.
lui jette la bourse.
Suzanne
Prends encore celle-ci.
Figaro
Grand merci.
, exaltée.
Marceline
Fille assez malheureuse, j’allais devenir la plus misérable des femmes, et je suis la plus fortunée des mères ! Embrassez-moi, mes deux enfants ; j’unis en vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis l’être, ah ! mes enfants, combien je vais aimer !
, attendri, avec vivacité.
Figaro
Arrête donc, chère mère ! arrête donc ! voudrais-tu voir se fondre en eau mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse ? Elles sont de joie, au moins ! Mais quelle stupidité ! j’ai manqué d’en être honteux : je les sentais couler entre mes doigts : regarde ;
Il montre ses doigts écartés
Figaro
; et je les retenais bêtement ! Va te promener, la honte ! je veux rire et pleurer en même temps ; on ne sent pas deux fois ce que j’éprouve.
Il embrasse sa mère d’un côté, Suzanne de l’autre.
Marceline
Ô mon ami !
Suzanne
Mon cher ami !
Suzanne
Brid’oison , s’essuyant les yeux d’un mouchoir.
Suzanne
Eh bien ! moi, je suis donc bê-ête aussi !
, exalté.
Figaro
Chagrin, c’est maintenant que je puis te défier ! Atteins-moi, si tu l’oses, entre ces deux femmes chéries.
, à Figaro.
Antonio
Pas tant de cajoleries, s’il vous plaît. En fait de mariage dans les familles, celui des parents va devant, savez ! Les vôtres se baillent-ils la main ?
Bartholo
Ma main ! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à la mère d’un tel drôle !
, à Bartholo.
Antonio
Vous n’êtes donc qu’un père marâtre ?
À Figaro.
Antonio
En ce cas, not’galant, plus de parole.
Suzanne
Ah ! mon oncle…
Antonio
Irai-je donner l’enfant de not’sœur à sti qui n’est l’enfant de personne ?
Antonio
Brid’oison.
Antonio
Est-ce que cela-a se peut, imbécile ? on-on est toujours l’enfant de quelqu’un.
Antonio
Tarare !… Il ne l’aura jamais.
Il sort.
Scène 19
Bartholo, Marceline, Figaro, Suzanne, Tous
, à Figaro.
Bartholo
Et cherche à présent qui t’adopte.
Il veut sortir.
, courant prendre Bartholo à bras le corps, le ramène.
Marceline
Arrêtez, docteur, ne sortez pas.
, à part.
Figaro
Non, tous les sots d’Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon pauvre mariage !
, à Bartholo.
Suzanne
Bon petit papa, c’est votre fils.
, à Bartholo.
Marceline
De l’esprit, des talents, de la figure.
, à Bartholo.
Figaro
Et qui ne vous a pas coûté une obole.
Bartholo
Et les cent écus qu’il m’a pris ?
, le caressant.
Marceline
Nous aurons tant soin de vous, papa !
, le caressant.
Suzanne
Nous vous aimerons tant, petit papa !
, attendri.
Bartholo
Papa ! bon papa ! petit papa ! voilà que je suis plus bête encore que monsieur, moi.
Montrant Brid’oison.
Bartholo
Je me laisse aller comme un enfant.
Marceline et Suzanne l’embrassent.
Bartholo
Oh ! non, je n’ai pas dit oui.
Il se retourne.
Bartholo
Qu’est donc devenu monseigneur ?
Figaro
Courons le joindre ; arrachons-lui son dernier mot. S’il machinait quelque autre intrigue, il faudrait tout recommencer.
Tous
Courons, courons.
Ils entraînent Bartholo dehors.
Scène 20
Il sort.
Acte Quatrième
Scène 1
Figaro, Suzanne
, la tenant à bras le corps.
Figaro
Eh bien ! amour, es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine langue dorée de ma mère ! Malgré sa répugnance, il l’épouse, et ton bourru d’oncle est bridé ; il n’y a que monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.
Suzanne
As-tu rien vu de plus étrange ?
Figaro
Ou plutôt d’aussi gai. Nous ne voulions qu’une dot arrachée à l’Excellence ; en voilà deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j’étais tourmenté par une furie ! tout cela s’est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier, j’étais comme seul au monde, et voilà que j’ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés, mais assez bien pour nous, qui n’avons pas la vanité des riches.
Suzanne
Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n’est pourtant arrivée !
Figaro
Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde ; on travaille, on projette, on arrange d’un côté ; la fortune accomplit de l’autre : et, depuis l’affamé conquérant qui voudrait avaler la terre, jusqu’au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices ; encore l’aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l’autre aveugle avec son entourage. — Pour cet aimable aveugle qu’on nomme Amour…
Il la reprend tendrement à bras le corps.
Suzanne
Ah ! c’est le seul qui m’intéresse !
Figaro
Permets donc que, prenant l’emploi de la Folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignonne porte ; et nous voilà logés pour la vie.
, riant.
Suzanne
L’Amour et toi ?
Figaro
Moi et l’Amour.
Figaro
Si tu m’y prends, je veux bien que mille millions de galants…
Suzanne
Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.
Figaro
Ma vérité la plus vraie !
Suzanne
Fi donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ?
Figaro
Oh ! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et celles qu’on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n’est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands : cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.
Suzanne
J’aime ta joie, parce qu’elle est folle ; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du comte.
Figaro
Ou plutôt n’en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.
Suzanne
Tu ne veux donc plus qu’il ait lieu ?
Figaro
Si vous m’aimez, Suzon, votre parole d’honneur sur ce point : qu’il s’y morfonde, et c’est sa punition.
Suzanne
Il m’en a plus coûté de l’accorder que je n’ai de peine à le rompre : il n’en sera plus question.
Figaro
Ta bonne vérité ?
Suzanne
Je ne suis pas comme vous autres savants, moi ; je n’en ai qu’une.
Figaro
Et tu m’aimeras un peu ?
Suzanne
Beaucoup.
Figaro
Ce n’est guère.
Suzanne
Et comment ?
Figaro
En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez.
Suzanne
Je n’entends pas toutes ces finesses, mais je n’aimerai que mon mari.
Figaro
Tiens parole, et tu feras une belle exception à l’usage.
Il veut l’embrasser.
Scène 2
Comtesse, Figaro
Comtesse
Ah ! j’avais raison de le dire : en quelque endroit qu’ils soient, croyez qu’ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c’est voler l’avenir, le mariage et vous-même, que d’usurper un tête-à-tête. On vous attend, on s’impatiente.
Figaro
Il est vrai, madame, je m’oublie. Je vais leur montrer mon excuse.
Il veut emmener Suzanne.
la retient.
Comtesse
Elle vous suit.
Scène 3
Comtesse, Suzanne
Comtesse
As-tu ce qu’il nous faut pour troquer de vêtement ?
Suzanne
Il ne faut rien, madame ; le rendez-vous ne tiendra pas.
Comtesse
Ah ! vous changez d’avis ?
Suzanne
C’est Figaro.
Comtesse
Vous me trompez.
Suzanne
Bonté divine !
Comtesse
Figaro n’est pas homme à laisser échapper une dot.
Suzanne
Madame ! eh ! que croyez-vous donc ?
Comtesse
Qu’enfin, d’accord avec le comte, il vous fâche à présent de m’avoir confié ses projets. Je vous sais par cœur. Laissez-moi.
Elle veut sortir.
se jette à genoux.
Suzanne
Au nom du ciel, espoir de tous ! Vous ne savez pas, madame, le mal que vous faites à Suzanne ! Après vos bontés continuelles et la dot que vous me donnez !…
la relève.
Suzanne
Comme vous m’avez affligée !
Comtesse
C’est que je ne suis qu’une étourdie.
Elle la baise au front.
Comtesse
Où est ton rendez-vous ?
lui baise la main.
Suzanne
Le mot de jardin m’a seul frappée.
, montrant la table.
Comtesse
Prends cette plume, et fixons un endroit.
Suzanne
Lui écrire !
Comtesse
Il le faut.
Suzanne
Madame ! au moins c’est vous…
Comtesse
Je mets tout sur mon compte.
Suzanne s’assied, la Comtesse dicte.
Comtesse
« Chanson nouvelle, sur l’air … Qu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir… »
écrit.
Suzanne
Sous les grands marronniers… Après ?
Comtesse
Crains-tu qu’il ne t’entende pas ?
relit.
Suzanne
C’est juste.
Elle plie le billet.
Suzanne
Avec quoi cacheter ?
Comtesse
Une épingle, dépêche ! elle servira de réponse. Écris sur le revers : Renvoyez-moi le cachet.
écrit en riant.
Suzanne
Ah ! le cachet !… Celui-ci, madame, est plus gai que celui du brevet.
, avec un souvenir douloureux.
Comtesse
Ah !
cherche sur elle.
Suzanne
Je n’ai pas d’épingle à présent !
détache sa lévite.
Comtesse
Prends celle-ci.
Le ruban du page tombe de son sein à terre.
Comtesse
Ah ! mon ruban !
le ramasse.
Suzanne
C’est celui du petit voleur ! Vous avez eu la cruauté…
Comtesse
Fallait-il le laisser à son bras ? c’eût été joli ! Donnez donc !
Suzanne
Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.
le reprend.
Comtesse
Excellent pour Fanchette… Le premier bouquet qu’elle m’apportera…
Scène 4
Fanchette, Comtesse, Une Bergère, Suzanne, Chérubin
Fanchette
Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous présenter des fleurs.
, serrant vite son ruban.
Comtesse
Elles sont charmantes. Je me reproche, mes belles petites, de ne pas vous connaître toutes.
Montrant Chérubin.
Comtesse
Quelle est cette aimable enfant qui a l’air si modeste ?
Une Bergère
C’est une cousine à moi, madame, qui n’est ici que pour la noce.
Comtesse
Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, faisons honneur à l’étrangère.
Elle prend le bouquet de Chérubin, et le baise au front.
Comtesse
Elle en rougit !
À Suzanne.
Comtesse
Ne trouves-tu pas, Suzon… qu’elle ressemble à quelqu’un ?
Suzanne
À s’y méprendre, en vérité.
, à part, les mains sur son cœur.
Chérubin
Ah ! ce baiser-là m’a été bien loin !
Scène 5
Antonio, Comtesse, Suzanne, Comte, Chérubin, Fanchette
Antonio
Moi je vous dis, monseigneur, qu’il y est ; elles l’ont habillé chez ma fille ; toutes ses hardes y sont encore, et voilà son chapeau d’ordonnance que j’ai retiré du paquet.
Il s’avance, et, regardant toutes les filles, il reconnaît Chérubin, lui enlève son bonnet de femme, ce qui fait retomber ses longs cheveux en cadenette. Il lui met sur la tête le chapeau d’ordonnance et dit :
Antonio
Eh parguenne, v’là notre officier !
recule.
Comtesse
Ah ciel !
Suzanne
Ce friponneau !
Antonio
Quand je disais là-haut que c’était lui !…
, en colère.
Comte
Eh bien, madame ?
Comtesse
Eh bien, monsieur ! vous me voyez plus surprise que vous, et pour le moins aussi fâchée.
Comte
Oui ; mais tantôt, ce matin ?
, avec dépit, à Chérubin.
Comte
Pourquoi n’êtes-vous pas parti ?
, ôtant son chapeau brusquement.
Chérubin
Monseigneur…
Comte
Je punirai ta désobéissance.
, étourdiment.
Fanchette
Ah, monseigneur, entendez-moi ! Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous savez bien que vous dites toujours : Si tu veux m’aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras .
, rougissant.
Comte
Moi ! j’ai dit cela ?
Fanchette
Oui, monseigneur. Au lieu de punir Chérubin, donnez-le-moi en mariage, et je vous aimerai à la folie.
, à part.
Comte
Être ensorcelé par un page !
Comtesse
Eh bien, monsieur, à votre tour ! L’aveu de cette enfant, aussi naïf que le mien, atteste enfin deux vérités : que c’est toujours sans le vouloir si je vous cause des inquiétudes, pendant que vous épuisez tout pour augmenter et justifier les miennes.
Antonio
Vous aussi, monseigneur ? Dame ! je vous la redresserai comme feu sa mère, qui est morte… Ce n’est pas pour la conséquence ; mais c’est que madame sait bien que les petites filles, quand elles sont grandes…
, déconcerté, à part.
Comte
Il y a un mauvais génie qui tourne tout ici contre moi !
Scène 6
Figaro, Comte, Antonio
Figaro
Monseigneur, si vous retenez nos filles, on ne pourra commencer ni la fête, ni la danse.
Comte
Vous, danser ! vous n’y pensez pas. Après votre chute de ce matin, qui vous a foulé le pied droit !
, remuant la jambe.
Figaro
Je souffre encore un peu ; ce n’est rien.
Aux jeunes filles.
Figaro
Allons, mes belles, allons !
le retourne.
Comte
Vous avez été fort heureux que ces couches ne fussent que du terreau bien doux !
Figaro
Très heureux, sans doute ; autrement…
le retourne.
Antonio
Puis il s’est pelotonné en tombant jusqu’en bas.
Figaro
Un plus adroit, n’est-ce pas, serait resté en l’air !
Aux jeunes filles.
Figaro
Venez-vous, mesdemoiselles ?
le retourne.
Antonio
Et, pendant ce temps, le petit page galopait sur son cheval à Séville ?
Figaro
Galopait, ou marchait au pas…
le retourne.
Comte
Et vous aviez son brevet dans la poche ?
, un peu étonné.
Figaro
Assurément ; mais quelle enquête ?
Aux jeunes filles.
Figaro
Allons donc, jeunes filles !
, attirant Chérubin par le bras.
Antonio
En voici une qui prétend que mon neveu futur n’est qu’un menteur.
, surpris.
Figaro
Chérubin !…
À part.
Figaro
Peste du petit fat !
Antonio
Y es-tu maintenant ?
, cherchant.
Figaro
J’y suis… j’y suis… Hé ! qu’est-ce qu’il chante ?
, sèchement.
Comte
Il ne chante pas ; il dit que c’est lui qui a sauté sur les giroflées.
, rêvant.
Figaro
Ah ! s’il le dit… cela se peut. Je ne dispute pas de ce que j’ignore.
Comte
Ainsi, vous et lui ?…
Figaro
Pourquoi non ? la rage de sauter peut gagner : voyez les moutons de Panurge ! Et quand vous êtes en colère, il n’y a personne qui n’aime mieux risquer…
Comte
Comment, deux à la fois !…
Figaro
On aurait sauté deux douzaines. Et qu’est-ce que cela fait, monseigneur, dès qu’il n’y a personne de blessé ?
Aux jeunes filles.
Figaro
Ah çà, voulez-vous venir, ou non ?
, outré.
Comte
Jouons-nous une comédie ?
On entend un prélude de fanfare.
Figaro
Voilà le signal de la marche. À vos postes, les belles, à vos postes. Allons, Suzanne, donne-moi le bras.
Tous s’enfuient ; Chérubin reste seul, la tête baissée.
Scène 7
Comtesse, Chérubin
, regardant aller Figaro.
Comtesse
Il va bien s’ennuyer !
, étourdiment.
Chérubin
M’ennuyer ! j’emporte à mon front du bonheur pour plus de cent années de prison.
Il met son chapeau et s’enfuit.
Scène 8
Comte, Comtesse
La Comtesse s’évente fortement sans parler.
Comte
Qu’a-t-il au front de si heureux ?
, avec embarras.
Comtesse
Son… premier chapeau d’officier, sans doute ; aux enfants tout sert de hochet.
Elle veut sortir.
Comte
Vous ne nous restez pas, comtesse ?
Comtesse
Vous savez que je ne me porte pas bien.
Comte
Un instant pour votre protégée, ou je vous croirais en colère.
Comtesse
Voici les deux noces, asseyons-nous donc pour les recevoir.
, à part.
Comte
La noce ! Il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher.
Le Comte et la Comtesse s’asseyent vers un des côtés de la galerie.
Scène 9
Garde-chasse, Comte, Figaro, Comtesse, Marceline
L’on joue les Folies d’Espagne d’un mouvement de marche.
Symphonie notée.
Garde-chasse
Jeune épouse, chantez les bienfaits et la gloire D’un maître qui renonce aux droits qu’il eut sur vous Préférant au plaisir la plus noble victoire, Il vous rend chaste et pure aux mains de votre époux.
Pendant qu’il parle, ainsi que Figaro, l’orchestre joue pianissimo.
Comte
Diantre soit des femmes, qui fourrent des épingles partout !
Il la jette à terre, puis il lit le billet et le baise.
, qui a tout vu, dit à sa mère et à Suzanne :
Figaro
C’est un billet doux, qu’une fillette aura glissé dans sa main en passant. Il était cacheté d’une épingle, qui l’a outrageusement piqué.
La danse reprend. Le comte, qui a lu le billet, le retourne ; il y voit l’invitation de renvoyer le cachet pour réponse. Il cherche à terre, et retrouve enfin l’épingle qu’il attache à sa manche.
, à Suzanne et à Marceline.
Figaro
D’un objet aimé tout est cher. Le voilà qui ramasse l’épingle. Ah ! c’est une drôle de tête !
Pendant ce temps, Suzanne a des signes d’intelligence avec la comtesse. La danse finit ; la ritournelle du duo recommence.
Figaro conduit Marceline au comte, ainsi qu’on a conduit Suzanne ; à l’instant où le comte prend la toque, et où l’on va chanter le duo, on est interrompu par les cris suivants :
Figaro
L’Huissier , criant à la porte.
Figaro
Arrêtez donc, messieurs, vous ne pouvez entrer tous… Ici les gardes ! les gardes !
Les gardes vont vite à cette porte.
, se levant.
Comte
Qu’est-ce qu’il y a ?
Comte
L’Huissier.
Comte
Monseigneur, c’est monsieur Basile entouré d’un village entier, parce qu’il chante en marchant.
Comte
Qu’il entre seul.
Comtesse
Ordonnez-moi de me retirer.
Comte
Je n’oublie pas votre complaisance.
Comtesse
Suzanne !… Elle reviendra.
À part, à Suzanne.
Comtesse
Allons changer d’habits.
Elle sort avec Suzanne.
Marceline
Il n’arrive jamais que pour nuire.
Figaro
Ah ! je m’en vais vous le faire déchanter.
Scène 10
Basile, Figaro, Grippe-soleil, Comte, Bartholo, Marceline, Tous
entre en chantant sur l’air du vaudeville de la fin.
Basile
Cœurs sensibles, cœurs fidèles, Qui blâmez l’amour léger, Cessez vos plaintes cruelles : Est-ce un crime de changer ? Si l’Amour porte des ailes, N’est-ce pas pour voltiger ? N’est-ce pas pour voltiger ? N’est-ce pas pour voltiger ?
s’avance à lui.
Figaro
Oui, c’est pour cela justement qu’il a des ailes au dos. Notre ami, qu’entendez-vous par cette musique ?
, montrant Grippe-Soleil.
Basile
Qu’après avoir prouvé mon obéissance à monseigneur, en amusant monsieur, qui est de sa compagnie, je pourrai à mon tour réclamer sa justice.
Grippe-soleil
Bah ! monsigneu, il ne m’a pas amusé du tout avec leux guenilles d’ariettes…
Comte
Enfin que demandez-vous, Basile ?
Basile
Ce qui m’appartient, monseigneur : la main de Marceline ; et je viens m’opposer…
s’approche.
Figaro
Y a-t-il longtemps que monsieur n’a vu la figure d’un fou ?
Basile
Monsieur, en ce moment même.
Figaro
Puisque mes yeux vous servent si bien de miroir, étudiez-y l’effet de ma prédiction. Si vous faites mine seulement d’approximer madame…
, en riant.
Bartholo
Eh pourquoi ? Laisse-le parler.
Bartholo
Brid’oison s’avance entre eux deux.
Bartholo
Fau-aut-il que deux amis…
Figaro
Nous, amis !
Basile
Quelle erreur !
, vite.
Figaro
Parce qu’il fait de plats airs de chapelle ?
, vite.
Basile
Et lui, des vers comme un journal ?
, vite.
Figaro
Un musicien de guinguette !
, vite.
Basile
Un postillon de gazette !
, vite.
Figaro
Cuistre d’oratorio !
, vite.
Basile
Jockey diplomatique !
, assis.
Comte
Insolents tous les deux !
Basile
Il me manque en toute occasion.
Figaro
C’est bien dit ; si cela se pouvait !
Basile
Disant partout que je ne suis qu’un sot.
Figaro
Vous me prenez donc pour un écho ?
Basile
Tandis qu’il n’est pas un chanteur que mon talent n’ait fait briller.
Figaro
Brailler.
Basile
Il le répète !
Figaro
Et pourquoi non, si cela est vrai ? Es-tu un prince, pour qu’on te flagorne ? Souffre la vérité, coquin, puisque tu n’as pas de quoi gratifier un menteur : ou si tu la crains de notre part, pourquoi viens-tu troubler nos noces ?
, à Marceline.
Basile
M’avez-vous promis, oui ou non, si, dans quatre ans, vous n’étiez pas pourvue, de me donner la préférence ?
Marceline
À quelle condition l’ai-je promis ?
Basile
Que si vous retrouviez un certain fils perdu, je l’adopterais par complaisance.
Tous
Il est trouvé.
Basile
Qu’à cela ne tienne !
, montrant Figaro.
Tous
Et le voici.
, reculant de frayeur.
Basile
J’ai vu le diable !
Basile
Brid’oison , à Basile.
Basile
Et vou-ous renoncez à sa chère mère !
Basile
Qu’y aurait-il de plus fâcheux que d’être cru le père d’un garnement ?
Figaro
D’en être cru le fils ; tu te moques de moi !
, montrant Figaro.
Scène 11
Bartholo, Figaro, Comte
, riant.
Bartholo
Ah ! ah ! ah ! ah !
, sautant de joie.
Figaro
Donc à la fin j’aurai ma femme !
, à part.
Comte
Moi, ma maîtresse !
Il se lève.
Comte
Brid’oison , à Marceline.
Comte
Et tou-out le monde est satisfait.
Comte
Qu’on dresse les deux contrats ; j’y signerai.
Ils sortent.
Comte
J’ai besoin d’une heure de retraite.
Il veut sortir avec les autres.
Scène 12
Grippe-soleil, Comte, Figaro
, à Figaro.
Grippe-soleil
Et moi je vais aider à ranger le feu d’artifice sous les grands marronniers, comme on l’a dit.
revient en courant.
Comte
Quel sot a donné un tel ordre ?
Figaro
Où est le mal ?
, vivement.
Comte
Et la comtesse qui est incommodée, d’où le verra-t-elle, l’artifice ? C’est sur la terrasse qu’il le faut, vis-à-vis de son appartement.
Figaro
Tu l’entends, Grippe-Soleil ? la terrasse.
Comte
Sous les grands marronniers ! belle idée !
En s’en allant, à part.
Comte
Ils allaient incendier mon rendez-vous !
Scène 13
Figaro, Marceline
Figaro
Quel excès d’attention pour sa femme !
Il veut sortir.
l’arrête.
Marceline
Deux mots, mon fils. Je veux m’acquitter avec toi : un sentiment mal dirigé m’avait rendue injuste envers ta charmante femme ; je la supposais d’accord avec le comte, quoique j’eusse appris de Basile qu’elle l’avait toujours rebuté.
Figaro
Vous connaissiez mal votre fils de le croire ébranlé par ces impulsions féminines. Je puis défier la plus rusée de m’en faire accroire.
Marceline
Il est toujours heureux de le penser, mon fils ; la jalousie…
Figaro
… N’est qu’un sot enfant de l’orgueil, ou c’est la maladie d’un fou. Oh ! j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie… imperturbable ; et si Suzanne doit me tromper un jour, je le lui pardonne d’avance ; elle aura longtemps travaillé…
Il se retourne et aperçoit Fanchette qui cherche de côté et d’autre.
Scène 14
Figaro, Fanchette
Figaro
Eeeh… ma petite cousine qui nous écoutes.
Fanchette
Oh ! pour ça, non : on dit que c’est malhonnête.
Figaro
Il est vrai ; mais comme cela est utile, on fait aller souvent l’un pour l’autre.
Fanchette
Je regardais si quelqu’un était là.
Figaro
Déjà dissimulée, friponne ! vous savez bien qu’il n’y peut être.
Fanchette
Et qui donc ?
Figaro
Chérubin.
Fanchette
Ce n’est pas lui que je cherche, car je sais fort bien où il est ; c’est ma cousine Suzanne.
Figaro
Et que lui veut ma petite cousine ?
Fanchette
À vous, petit cousin, je le dirai. — C’est… ce n’est qu’une épingle que je veux lui remettre.
, vivement.
Figaro
Une épingle ! une épingle !… et de quelle part, coquine ? À votre âge, vous faites déjà un mét…
Il se reprend, et dit d’un ton doux.
Figaro
Vous faites déjà très bien tout ce que vous entreprenez, Fanchette ; et ma jolie cousine est si obligeante…
Fanchette
À qui donc en a-t-il de se fâcher ? Je m’en vais.
, l’arrêtant.
Figaro
Non, non, je badine ; tiens, ta petite épingle est celle que monseigneur t’a dit de remettre à Suzanne, et qui servait à cacheter un petit papier qu’il tenait. Tu vois que je suis au fait.
Fanchette
Pourquoi donc le demander, quand vous le savez si bien ?
, cherchant.
, naïvement.
Fanchette
Pas autrement que vous le dites : Tiens, petite Fanchette, rends cette épingle à ta belle cousine, et dis-lui seulement que c’est le cachet des grands marronniers .
Figaro
Des grands…
Fanchette
Marronniers. Il est vrai qu’il a ajouté : Prends garde que personne ne te voie !
Figaro
Il faut obéir, ma cousine : heureusement personne ne vous a vue. Faites donc joliment votre commission, et n’en dites pas plus à Suzanne que monseigneur n’a ordonné.
Fanchette
Et pourquoi lui en dirais-je ? Il me prend pour un enfant, mon cousin.
Elle sort en sautant.
Scène 15
Figaro, Marceline
Figaro
Eh bien, ma mère ?
Marceline
Eh bien, mon fils ?
, comme étouffé.
Figaro
Pour celui-ci !… Il y a réellement des choses…
Marceline
Il y a des choses ! Hé ! qu’est-ce qu’il y a ?
, les mains sur sa poitrine.
Figaro
Ce que je viens d’entendre, ma mère, je l’ai là comme un plomb.
Marceline
Ce cœur plein d’assurance n’était donc qu’un ballon gonflé ? une épingle a tout fait partir !
, furieux.
Figaro
Mais cette épingle, ma mère, est celle qu’il a ramassée !…
, rappelant ce qu’il a dit.
Marceline
La jalousie ! Oh ! j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie… imperturbable ; et si Suzanne m’attrape un jour, je le lui pardonne…
, vivement.
Figaro
Oh, ma mère, on parle comme on sent : mettez le plus glacé des juges à plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi ! — Je ne m’étonne plus s’il avait tant d’humeur sur ce feu ! — Pour la mignonne aux fines épingles, elle n’en est pas où elle le croit, ma mère, avec ses marronniers ! Si mon mariage est assez fait pour légitimer ma colère, en revanche il ne l’est pas assez pour que je n’en puisse épouser une autre, et l’abandonner…
Marceline
Bien conclu ! Abîmons tout sur un soupçon. Qui t’a prouvé, dis-moi, que c’est toi qu’elle joue, et non le comte ? L’as-tu étudiée de nouveau, pour la condamner sans appel ? Sais-tu si elle se rendra sous les arbres ? à quelle intention elle y va ? ce qu’elle y dira, ce qu’elle y fera ? Je te croyais plus fort en jugement !
, lui baisant la main avec respect.
Figaro
Elle a raison, ma mère : elle a raison, raison, toujours raison ! Mais accordons, maman, quelque chose à la nature : on en vaut mieux après. Examinons en effet avant d’accuser et d’agir. Je sais où est le rendez-vous. Adieu, ma mère.
Il sort.
Scène 16
Elle sort.
Acte CI
Scène 1
Elle s’enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.
Scène 2
Basile, Figaro, Antonio, Bartholo, Grippe-soleil
, d’abord seul.
Basile
Ceux que tu as pressés d’y venir.
Figaro
Quelle heure est-il bien à peu près ?
regarde en l’air.
Antonio
La lune devrait être levée.
Bartholo
Eh ! quels noirs apprêts fais-tu donc ? Il a l’air d’un conspirateur !
, s’agitant.
Figaro
N’est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au château ?
Figaro
Brid’oison.
Figaro
Cè-ertainement.
Antonio
Nous allions là-bas, dans le parc, attendre un signal pour ta fête.
Figaro
Vous n’irez pas plus loin, messieurs ; c’est ici, sous ces marronniers, que nous devons tous célébrer l’honnête fiancée que j’épouse, et le loyal seigneur qui se l’est destinée.
, se rappelant la journée.
Basile
Ah ! vraiment, je sais ce que c’est. Retirons-nous, si vous m’en croyez : il est question d’un rendez-vous ; je vous conterai cela près d’ici.
Basile
Brid’oison , à Figaro.
Basile
Nou-ous reviendrons.
Figaro
Quand vous m’entendrez appeler, ne manquez pas d’accourir tous, et dites du mal de Figaro, s’il ne vous fait voir une belle chose.
Bartholo
Souviens-toi qu’un homme sage ne se fait point d’affaire avec les grands.
Figaro
Je m’en souviens.
Bartholo
Qu’ils ont quinze et bisque sur nous par leur état.
Figaro
Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que l’homme qu’on sait timide est dans la dépendance de tous les fripons.
Bartholo
Fort bien.
Figaro
Et que j’ai nom de Verte-Allure , du chef honoré de ma mère.
Bartholo
Il a le diable au corps.
Bartholo
Brid’oison.
Bartholo
I-il l’a.
, à part.
Basile
Le comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi ? Je ne suis pas fâché de l’algarade.
, aux valets.
Figaro
Pour vous autres, coquins, à qui j’ai donné l’ordre, illuminez-moi ces entours ; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j’en saisis un par le bras…
Il secoue le bras de Grippe-Soleil.
s’en va en criant et pleurant.
Grippe-soleil
A, a, o, oh ! Damné brutal !
, en s’en allant.
Basile
Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié !
Ils sortent.
Scène 3
Il se retire près de la première coulisse à sa droite.
Scène 4
Suzanne, Marceline
, bas à la Comtesse.
Suzanne
Oui, Marceline m’a dit que Figaro y serait.
Marceline
Il y est aussi ; baisse la voix.
Suzanne
Ainsi l’un nous écoute, et l’autre va venir me chercher ; commençons.
Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.
Scène 5
Suzanne, Comtesse, Figaro
, haut.
Suzanne
Madame tremble ! est-ce qu’elle aurait froid ?
, haut.
Comtesse
La soirée est humide, je vais me retirer.
, haut.
, haut.
Comtesse
C’est le serein que tu prendras.
, haut.
Suzanne
J’y suis toute faite.
, à part.
Figaro
Ah ! oui, le serein !
Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro.
Scène 6
Chérubin, Comtesse, Comte, Figaro, Suzanne
Figaro et Suzanne, retirés de chaque côté sur le devant.
, en habit d’officier, arrive en chantant gaiement la reprise de l’air de la romance.
Chérubin
La, la, la, etc.
Chérubin
J’avais une marraine, Que toujours adorai.
, à part.
Comtesse
Le petit page !
s’arrête.
Chérubin
On se promène ici ; gagnons vite mon asile, où la petite Fanchette… C’est une femme !
écoute.
Comtesse
Ah, grands dieux !
se baisse en regardant de loin.
Chérubin
Me trompé-je ? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le crépuscule, il me semble que c’est Suzon.
, à part.
Comtesse
Si le comte arrivait !…
Le Comte paraît dans le fond.
s’approche et prend la main de la comtesse, qui se défend.
Chérubin
Oui, c’est la charmante fille qu’on nomme Suzanne ! Eh ! pourrais-je m’y méprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l’a saisie, surtout au battement de mon cœur !
Il veut y appuyer le dos de la main de la Comtesse ; elle la retire.
, bas.
Comtesse
Allez-vous-en.
Chérubin
Si la compassion t’avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je suis caché depuis tantôt !
Comtesse
Figaro va venir.
, s’avançant, dit à part.
Comte
N’est-ce pas Suzanne que j’aperçois ?
, à la Comtesse.
Chérubin
Je ne crains point du tout Figaro, car ce n’est pas lui que tu attends.
Comtesse
Qui donc ?
, à part.
Comte
Elle est avec quelqu’un.
Chérubin
C’est monseigneur, friponne, qui t’a demandé ce rendez-vous ce matin, quand j’étais derrière le fauteuil.
, à part, avec fureur.
Comte
C’est encore le page infernal !
, à part.
Figaro
On dit qu’il ne faut pas écouter !
, à part.
Suzanne
Petit bavard !
, au page.
Comtesse
Obligez-moi de vous retirer.
Chérubin
Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.
, effrayée.
Comtesse
Vous prétendez…
, avec feu.
Chérubin
D’abord vingt baisers pour ton compte, et puis cent pour ta belle maîtresse.
Comtesse
Vous oseriez ?
Chérubin
Oh ! que oui, j’oserai ! Tu prends sa place auprès de monseigneur, moi celle du comte auprès de toi : le plus attrapé, c’est Figaro.
, à part.
Figaro
Ce brigandeau !
, à part.
Suzanne
Hardi comme un page.
Chérubin veut embrasser la comtesse ; le comte se met entre deux et reçoit le baiser.
, se retirant.
Comtesse
Ah ! ciel !
, à part, entendant le baiser.
Figaro
J’épousais une jolie mignonne !
Il écoute.
, tâtant les habits du Comte
À part.
Chérubin
C’est monseigneur !
Il s’enfuit dans le pavillon où sont entrées Fanchette et Marceline.
Scène 7
Figaro, Comte, Comtesse, Suzanne
s’approche.
Figaro
Je vais…
, croyant parler au page.
Comte
Puisque vous ne redoublez pas le baiser…
Il croit lui donner un soufflet.
, qui est à portée, le reçoit.
Figaro
Ah !
Comte
… Voilà toujours le premier payé.
, à part, s’éloigne en se frottant la joue.
Figaro
Tout n’est pas gain non plus en écoutant.
, riant tout haut, de l’autre côté.
, à la Comtesse, qu’il prend pour Suzanne.
Comte
Entend-on quelque chose à ce page ! Il reçoit le plus rude soufflet, et s’enfuit en éclatant de rire.
, à part.
Figaro
S’il s’affligeait de celui-ci !…
Comte
Comment ! je ne pourrai faire un pas…
À la Comtesse.
Comte
Mais laissons cette bizarrerie ; elle empoisonnerait le plaisir que j’ai de te trouver dans cette salle.
, imitant le parler de Suzanne.
Comtesse
L’espériez-vous ?
Comte
Après ton ingénieux billet !
Il lui prend la main.
Comte
Tu trembles ?
Comtesse
J’ai eu peur.
Comte
Ce n’est pas pour te priver du baiser que je l’ai pris.
Il la baise au front.
Comtesse
Des libertés !
, à part.
Figaro
Coquine !
, à part.
Suzanne
Charmante !
prend la main de sa femme.
Comte
Mais quelle peau fine et douce, et qu’il s’en faut que la comtesse ait la main aussi belle !
, à part.
Comtesse
Oh ! la prévention !
Comte
A-t-elle ce bras ferme et rondelet ? ces jolis doigts pleins de grâce et d’espièglerie ?
, de la voix de Suzanne.
Comtesse
Ainsi l’amour…
Comte
L’amour… n’est que le roman du cœur ; c’est le plaisir qui en est l’histoire : il m’amène à tes genoux.
Comtesse
Vous ne l’aimez plus ?
Comte
Je l’aime beaucoup ; mais trois ans d’union rendent l’hymen si respectable !
Comtesse
Que vouliez-vous en elle ?
, la caressant.
Comte
Ce que je trouve en toi, ma beauté…
Comtesse
Mais dites donc.
Comte
Je ne sais : moins d’uniformité peut-être, plus de piquant dans les manières, un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois, elles nous aiment, nous aiment
quand elles nous aiment !
Comte
, et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu’on est tout surpris un beau soir de trouver la satiété où l’on recherchait le bonheur.
, à part.
Comtesse
Ah ! quelle leçon !
Comte
En vérité, Suzon, j’ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c’est qu’elles n’étudient pas assez l’art de soutenir notre goût, de se renouveler à l’amour, de ranimer, pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.
, piquée.
Comtesse
Donc elles doivent tout ?…
, riant.
Comte
Et l’homme rien. Changerons-nous la marche de la nature ? Notre tâche, à nous, fut de les obtenir, la leur…
Comtesse
La leur ?…
Comte
Est de nous retenir : on l’oublie trop.
Comtesse
Ce ne sera pas moi.
Comte
Ni moi.
, à part.
Figaro
Ni moi.
, à part.
Suzanne
Ni moi.
prend la main de sa femme.
Comte
Il y a de l’écho ici, parlons plus bas. Tu n’as nul besoin d’y songer, toi que l’amour a faite et si vive et si jolie ! Avec un grain de caprice, tu seras la plus agaçante maîtresse !
Il la baise au front.
Comte
Ma Suzanne, un Castillan n’a que sa parole. Voici tout l’or promis pour le rachat du droit que je n’ai plus sur le délicieux moment que tu m’accordes. Mais comme la grâce que tu daignes y mettre est sans prix, j’y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l’amour de moi.
fait une révérence.
Comtesse
Suzanne accepte tout.
, à part.
Figaro
On n’est pas plus coquine que cela.
, à part.
Suzanne
Voilà du bon bien qui nous arrive.
, à part.
Comte
Elle est intéressée ; tant mieux !
regarde au fond.
Comtesse
Je vois des flambeaux.
Comte
Ce sont les apprêts de ta noce. Entrons-nous un moment dans l’un de ces pavillons, pour les laisser passer ?
l’entraîne doucement.
Comte
À quoi bon ? Nous n’avons rien à lire.
, à part.
Figaro
Elle y va, ma foi ! Je m’en doutais.
Il s’avance.
grossit sa voix en se retournant.
Comte
Qui passe ici ?
, en colère.
Figaro
Passer ! on vient exprès.
, bas à la Comtesse.
Comte
C’est Figaro !…
Il s’enfuit.
Comtesse
Je vous suis.
Elle entre dans le pavillon à sa droite, pendant que le Comte se perd dans le bois au fond.
Scène 8
Figaro, Suzanne
cherche à voir où vont le comte et la comtesse, qu’il prend pour Suzanne.
Figaro
Je n’entends plus rien ; ils sont entrés ; m’y voilà.
D’un ton altéré.
Figaro
Vous autres, époux maladroits, qui tenez des espions à gages et tournez des mois entiers autour d’un soupçon, sans l’asseoir, que ne m’imitez-vous ? Dès le premier jour je suis ma femme, et je l’écoute ; en un tour de main on est au fait : c’est charmant ; plus de doutes, on sait à quoi s’en tenir.
Marchant vivement.
Figaro
Heureusement que je ne m’en soucie guère, et que sa trahison ne me fait plus rien du tout. Je les tiens donc enfin !
, qui s’est avancée doucement dans l’obscurité.
À part.
Suzanne
Tu vas payer tes beaux soupçons.
Du ton de voix de la comtesse.
Suzanne
Qui va là ?
, extravagant.
Figaro
Qui va là ? Celui qui voudrait de bon cœur que la peste eût étouffé en naissant…
, du ton de la Comtesse.
Suzanne
Eh ! mais, c’est Figaro !
regarde, et dit vivement.
Figaro
Madame la comtesse !
Suzanne
Parlez bas.
, vite.
Figaro
Ah ! madame, que le ciel vous amène à propos ! Où croyez-vous qu’est monseigneur ?
Suzanne
Que m’importe un ingrat ? Dis-moi…
, plus vite.
Figaro
Et Suzanne, mon épousée, où croyez-vous qu’elle soit ?
Suzanne
Mais parlez bas !
, très-vite.
Figaro
Cette Suzon qu’on croyait si vertueuse, qui faisait la réservée ! Ils sont enfermés là-dedans. Je vais appeler.
, lui fermant la bouche avec sa main, oublie de déguiser sa voix.
Suzanne
N’appelez pas !
, à part.
Figaro
Eh, c’est Suzon ! God-dam !
, du ton de la comtesse.
Suzanne
Vous paraissez inquiet.
, à part.
Figaro
Traîtresse, qui veut me surprendre !
Suzanne
Il faut nous venger, Figaro.
Figaro
En sentez-vous le vif désir ?
Suzanne
Je ne serais donc pas de mon sexe ! Mais les hommes en ont cent moyens.
, confidemment.
Figaro
Madame, il n’y a personne ici de trop. Celui des femmes… les vaut tous.
, à part.
Suzanne
Comme je le souffletterais !
, à part.
Figaro
Il serait bien gai qu’avant la noce…
Suzanne
Mais qu’est-ce qu’une telle vengeance qu’un peu d’amour n’assaisonne pas ?
Figaro
Partout où vous n’en voyez point, croyez que le respect dissimule.
, piquée.
Suzanne
Je ne sais si vous le pensez de bonne foi, mais vous ne le dites pas de bonne grâce.
, avec une chaleur comique, à genoux.
Figaro
Ah ! madame, je vous adore. Examinez le temps, le lieu, les circonstances, et que le dépit supplée en vous aux grâces qui manquent à ma prière.
, à part.
Suzanne
La main me brûle !
, à part.
Figaro
Le cœur me bat.
Suzanne
Mais, monsieur, avez-vous songé…
Figaro
Oui, madame, oui, j’ai songé.
Suzanne
… Que pour la colère et l’amour…
Figaro
… Tout ce qui se diffère est perdu. Votre main, madame !
, de sa voix naturelle et lui donnant un soufflet.
Suzanne
La voilà.
Figaro
Ah ! demonio , quel soufflet !
lui en donne un second.
Suzanne
Quel soufflet ! Et celui-ci ?
le bat à chaque phrase.
Suzanne
Ah ! ques-à-quo , Suzanne ? et voilà pour tes soupçons ; voilà pour tes vengeances et pour tes trahisons, tes expédients, tes injures et tes projets. C’est-il ça de l’amour ? Dis donc comme ce matin ?
rit en se relevant.
Figaro
Santa Barbara ! oui, c’est de l’amour. Ô bonheur ! ô délices ! ô cent fois heureux Figaro ! Frappe, ma bien-aimée, sans te lasser. Mais quand tu m’auras diapré tout le corps de meurtrissures, regarde avec bonté, Suzon, l’homme le plus fortuné qui fut jamais battu par une femme.
Suzanne
Le plus fortuné ! Bon fripon, vous n’en séduisiez pas moins la Comtesse, avec un si trompeur babil, que, m’oubliant moi-même, en vérité, c’était pour elle que je cédais.
Figaro
Ai-je pu me méprendre au son de ta jolie voix ?
, en riant.
Suzanne
Tu m’as reconnue ? Ah ! comme je m’en vengerai !
Figaro
Bien rosser et garder rancune est aussi par trop féminin ! Mais dis-moi donc par quel bonheur je te vois là, quand je te croyais avec lui ; et comment cet habit qui m’abusait te montre enfin innocente…
Suzanne
Eh ! c’est toi qui es un innocent, de venir te prendre au piége apprêté pour un autre ! Est-ce notre faute, à nous, si voulant museler un renard, nous en attrapons deux ?
Figaro
Qui donc prend l’autre ?
Suzanne
Sa femme.
Figaro
Sa femme ?
Suzanne
Sa femme.
, follement.
Figaro
Ah ! Figaro ! pends-toi : tu n’as pas deviné celui-là. — Sa femme ? Ô douze ou quinze mille fois spirituelles femelles ! — Ainsi les baisers de cette salle ?
Suzanne
Ont été donnés à madame.
Figaro
Et celui du page ?
, riant.
Suzanne
À monsieur.
Figaro
Et tantôt, derrière le fauteuil ?
Suzanne
À personne.
Figaro
En êtes-vous sûre ?
, riant.
Suzanne
Il pleut des soufflets, Figaro.
lui baise les mains.
Figaro
Ce sont des bijoux que les tiens. Mais celui du comte était de bonne guerre.
Suzanne
Allons, superbe, humilie-toi !
fait tout ce qu’il annonce.
Figaro
Cela est juste : à genoux, bien courbé, prosterné, ventre à terre.
, en riant.
Suzanne
Ah ! ce pauvre comte ! quelle peine il s’est donnée !…
se relève sur ses genoux.
Figaro
… Pour faire la conquête de sa femme !
Scène 9
Comte, Suzanne, Figaro
, à lui-même.
Comte
Je la cherche en vain dans le bois, elle est peut-être entrée ici.
, à Figaro, parlant bas.
Suzanne
C’est lui.
, ouvrant le pavillon.
Comte
Suzon, es-tu là dedans ?
, bas.
Figaro
Il la cherche, et moi je croyais…
, bas.
Suzanne
Il ne l’a pas reconnue.
Figaro
Achevons-le, veux-tu ?
Il lui baise la main.
se retourne.
Comte
Un homme aux pieds de la comtesse !… Ah ! je suis sans armes.
Il s’avance.
se relève tout à fait en déguisant sa voix.
Figaro
Pardon, madame, si je n’ai pas réfléchi que ce rendez-vous ordinaire était destiné pour la noce.
, à part.
Comte
C’est l’homme du cabinet de ce matin.
Il se frappe le front.
continue.
Figaro
Mais il ne sera pas dit qu’un obstacle aussi sot aura retardé nos plaisirs.
, à part.
Comte
Massacre ! mort ! enfer !
, la conduisant au cabinet.
Bas.
Figaro
Il jure.
Haut.
Figaro
Pressons-nous donc, madame, et réparons le tort qu’on nous a fait tantôt, quand j’ai sauté par la fenêtre.
, à part.
Comte
Ah ! tout se découvre enfin.
, près du pavillon à sa gauche.
Suzanne
Avant d’entrer, voyez si personne n’a suivi.
Il la baise au front.
s’écrie.
Comte
Vengeance !
Suzanne s’enfuit dans le pavillon où sont entrés Fanchette, Marceline et Chérubin.
Scène 10
Figaro, Comte
Le Comte saisit le bras de Figaro.
, jouant la frayeur excessive.
Figaro
C’est mon maître !
le reconnaît.
Comte
Ah ! scélérat, c’est toi ! Holà quelqu’un ? quelqu’un ?
Scène 11
Pédrille, Comte
, botté.
Pédrille
Monseigneur, je vous trouve enfin.
Comte
Bon, c’est Pédrille. Es-tu tout seul ?
Pédrille
Arrivant de Séville à étripe-cheval.
Comte
Approche-toi de moi, et crie bien fort !
, criant à tue-tête.
Pédrille
Pas plus de page que sur ma main. Voilà le paquet.
le repousse.
Comte
Eh ! l’animal !
Pédrille
Monseigneur me dit de crier.
, tenant toujours Figaro.
Comte
Pour appeler. — Holà quelqu’un ! Si l’on m’entend, accourez tous !
Pédrille
Figaro et moi, nous voilà deux : que peut-il donc vous arriver ?
Scène 12
Bartholo, Comte, Basile, Figaro, Antonio
, à Figaro.
Bartholo
Tu vois qu’à ton premier signal…
, montrant le pavillon à sa gauche.
Comte
Pédrille, empare-toi de cette porte.
Pédrille y va.
, bas à Figaro.
Basile
Tu l’as surpris avec Suzanne ?
, montrant Figaro.
Comte
Et vous tous, mes vassaux, entourez-moi cet homme, et m’en répondez sur la vie.
Basile
Ha ! Ha !
, furieux.
Comte
Taisez-vous donc !
À Figaro, d’un ton glacé.
Comte
Mon cavalier, répondez-vous à mes questions ?
, froidement.
Figaro
Eh ! qui pourrait m’en exempter, monseigneur ? Vous commandez à tout ici, hors à vous-même.
, se contenant.
Comte
Hors à moi-même !
Antonio
C’est ça parler !
reprend sa colère.
Comte
Non, si quelque chose pouvait augmenter ma fureur, ce serait l’air calme qu’il affecte.
Figaro
Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer pour des intérêts qu’ils ignorent ? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche.
, hors de lui.
Comte
Ô rage !
Se contenant.
Comte
Homme de bien qui feignez d’ignorer, nous ferez-vous au moins la faveur de nous dire quelle est la dame actuellement par vous amenée dans ce pavillon ?
, montrant l’autre avec malice.
Figaro
Dans celui-là ?
, vite.
Comte
Dans celui-ci.
, froidement.
Figaro
C’est différent. Une jeune personne qui m’honore de ses bontés particulières.
, étonné.
Basile
Ha ! Ha !
, vite.
Comte
Vous l’entendez, messieurs.
, étonné.
Bartholo
Nous l’entendons.
, à Figaro.
Comte
Et cette jeune personne a-t-elle un autre engagement que vous sachiez ?
, froidement.
Figaro
Je sais qu’un grand seigneur s’en est occupé quelque temps : mais, soit qu’il l’ait négligée, ou que je lui plaise mieux qu’un plus aimable, elle me donne aujourd’hui la préférence.
, vivement.
Comte
La préf…
Se contenant.
Comte
Au moins il est naïf : car ce qu’il avoue, messieurs, je l’ai ouï, je vous jure, de la bouche même de sa complice.
Comte
Brid’oison , stupéfait.
Comte
Sa-a complice !
, avec fureur.
Comte
Or, quand le déshonneur est public, il faut que la vengeance le soit aussi.
Il entre dans le pavillon.
Scène 13
Antonio, Figaro
Antonio
C’est juste.
Antonio
Brid’oison , à Figaro.
, en riant.
Figaro
Aucun n’a eu cette joie-là.
Scène 14
Comte, Figaro, Basile, Chérubin, Pédrille, Antonio
, parlant dans le pavillon, et attirant quelqu’un qu’on ne voit pas encore.
Comte
Tous vos efforts sont inutiles ; vous êtes perdue, madame, et votre heure est bien arrivée !
Il sort sans regarder.
Comte
Quel bonheur qu’aucun gage d’une union aussi détestée…
s’écrie.
Figaro
Chérubin !
Comte
Mon page ?
Basile
Ha ! ha !
, hors de lui. (À part.)
Comte
Et toujours le page endiablé !
À Chérubin.
Comte
Que faisiez-vous dans ce salon ?
, timidement.
Chérubin
Je me cachais, comme vous me l’avez ordonné.
Pédrille
Bien la peine de crever un cheval !
Comte
Entres-y, Antonio ; conduis devant son juge l’infâme qui m’a déshonoré.
Comte
Brid’oison.
Comte
C’est madame que vous y-y cherchez ?
Antonio
L’y a, parguenne, une bonne Providence ! vous en avez tant fait dans le pays…
, furieux.
Comte
Entre donc !
Antonio entre.
Scène 15
Comte, Chérubin
Comte
Vous allez voir, messieurs, que le page n’y était pas seul.
, timidement.
Chérubin
Mon sort eût été trop cruel, si quelque âme sensible n’en eût adouci l’amertume.
Scène 16
Antonio, Figaro, Basile, Comte, Bartholo
, attirant par le bras quelqu’un qu’on ne voit pas encore.
Antonio
Allons, madame, il ne faut pas vous faire prier pour en sortir, puisqu’on sait que vous y êtes entrée.
s’écrie.
Figaro
La petite cousine !
Basile
Ha ! ha !
Comte
Fanchette !
se retourne et s’écrie :
Antonio
Ah ! palsambleu, monseigneur, il est gaillard de me choisir pour montrer à la compagnie que c’est ma fille qui cause tout ce train-là !
, outré.
Comte
Qui la savait là-dedans ?
Il veut rentrer.
, au-devant.
Bartholo
Permettez, monsieur le comte, ceci n’est pas plus clair. Je suis de sang-froid, moi.
Il entre.
Bartholo
Brid’oison.
Bartholo
Voilà une affaire au-aussi trop embrouillée.
Scène 17
Bartholo, Basile, Figaro, Antonio, Comte
, parlant en dedans, et sortant.
Bartholo
Ne craignez rien, madame, il ne vous sera fait aucun mal. J’en réponds.
Il se retourne et s’écrie :
Bartholo
Marceline !…
Basile
Ha ! Ha !
, riant.
Figaro
Hé ! quelle folie ! ma mère en est ?
Antonio
À qui pis fera.
, outré.
Comte
Que m’importe à moi ? La comtesse…
Scène 18
Comte
Comte
… Ah ! la voici qui sort.
Il la prend violemment par le bras.
Comte
Que croyez-vous, messieurs, que mérite une odieuse…
Suzanne se jette à genoux la tête baissée.
Comte
Non, non.
Figaro se jette à genoux de l’autre côté.
, plus fort.
Comte
Non, non.
Marceline se jette à genoux devant lui.
, plus fort.
Comte
Non, non.
Tous se mettent à genoux, excepté Brid’oison.
, hors de lui.
Comte
Y fussiez-vous un cent !
Scène 19
Comte, Comtesse, Suzanne, Marceline, Figaro, Grippe-soleil, Chérubin, Tous, Bartholo, Basile
se jette à genoux.
, regardant la Comtesse et Suzanne.
Comte
Ah ! qu’est-ce que je vois ?
Comte
Brid’oison , riant.
Comte
Eh ! pardi, c’è-est madame.
veut relever la comtesse.
Comte
Quoi ! c’était vous, comtesse ?
D’un ton suppliant.
Comte
Il n’y a qu’un pardon bien généreux…
, en riant.
Comtesse
Vous diriez Non, non , à ma place ; et moi, pour la troisième fois d’aujourd’hui, je l’accorde sans condition.
Elle se relève.
se relève.
Suzanne
Moi aussi.
se relève.
Marceline
Moi aussi.
se relève.
Figaro
Moi aussi. Il y a de l’écho ici !
Tous se relèvent.
Comte
De l’écho ! — J’ai voulu ruser avec eux ; ils m’ont traité comme un enfant !
, en riant.
Comtesse
Ne le regrettez pas, monsieur le comte.
, s’essuyant les genoux avec son chapeau.
Figaro
Une petite journée comme celle-ci forme bien un ambassadeur !
, à Suzanne.
Comte
Ce billet fermé d’une épingle…
Suzanne
C’est madame qui l’avait dicté.
Comte
La réponse lui en est bien due.
Il baise la main de la comtesse.
Comtesse
Chacun aura ce qui lui appartient.
Elle donne la bourse à Figaro, et le diamant à Suzanne.
, à Figaro.
Suzanne
Encore une dot.
, frappant la bourse dans sa main.
Figaro
Et de trois. Celle-ci fut rude à arracher !
Suzanne
Comme notre mariage.
Grippe-soleil
Et la jarretière de la mariée, l’aurons-je ?
arrache le ruban qu’elle a tant gardé dans son sein, et le jette à terre.
Comtesse
La jarretière ? Elle était avec ses habits : la voilà.
Les garçons de la noce veulent la ramasser.
, plus alerte, court la prendre, et dit :
Chérubin
Que celui qui la veut vienne me la disputer.
, en riant, au page.
Comte
Pour un monsieur si chatouilleux, qu’avez-vous trouvé de gai à certain soufflet de tantôt ?
, recule en tirant à moitié son épée.
Chérubin
À moi, mon colonel ?
, avec une colère comique.
Figaro
C’est sur ma joue qu’il l’a reçu : voilà comme les grands font justice !
, riant.
Comte
C’est sur ta joue ? Ah ! ah ! ah ! qu’en dites-vous donc, ma chère comtesse ?
, absorbée, revient à elle et dit avec sensibilité :
Comtesse
Ah ! oui, cher comte, et pour la vie, sans distraction, je vous le jure.
, frappant sur l’épaule du juge.
Comte
Et vous, don Brid’oison, votre avis maintenant ?
Comte
Brid’oison.
Comte
Su-ur tout ce que je vois, monsieur Le comte ?… Ma-a foi, pour moi, je-e ne sais que vous dire : voilà ma façon de penser.
Tous
Bien jugé !
Figaro
J’étais pauvre, on me méprisait. J’ai montré quelque esprit, la haine est accourue. Une jolie femme et de la fortune…
, en riant.
Bartholo
Les cœurs vont te revenir en foule.
Figaro
Est-il possible ?
Bartholo
Je les connais.
, saluant les spectateurs.
Figaro
Ma femme et mon bien mis à part, tous me feront honneur et plaisir.
Figaro
(On joue la ritournelle du vaudeville.
Figaro
VAUDEVILLE
Basile
Premier couplet.
Basile
Triple dot, femme superbe, Que de biens pour un époux ! D’un seigneur, d’un page imberbe, Quelque sot serait jaloux. Du latin d’un vieux proverbe, L’homme adroit fait son parti.
Figaro
Je le sais…
Il chante.
Figaro
Gaudeant bene nati !
Basile
Non…
Il chante :
Basile
Gaudeant bene nanti !
Suzanne
Deuxième couplet.
Suzanne
Qu’un mari sa foi trahisse, Il s’en vante, et chacun rit ; Que sa femme ait un caprice, S’il l’accuse, on la punit. De cette absurde injustice Faut-il dire le pourquoi ? Les plus forts ont fait la loi.
Bis .
Figaro
Troisième couplet.
Figaro
Jean Jeannot, jaloux risible, Veut unir femme et repos ; Il achète un chien terrible, Et le lâche en son enclos. La nuit, quel vacarme horrible ! Le chien court, tout est mordu, Hors l’amant qui l’a vendu.
Bis .
Comtesse
Quatrième couplet.
Comtesse
Telle est fière et répond d’elle, Qui n’aime plus son mari ; Telle autre, presque infidèle, Jure de n’aimer que lui. La moins folle, hélas ! est celle Qui se veille en son lien, Sans oser jurer de rien.
Bis .
Comte
Cinquième couplet.
Comte
D’une femme de province, À qui ses devoirs sont chers, Le succès est assez mince : Vive la femme aux bons airs ! Semblable à l’écu du prince, Sous le coin d’un seul époux, Elle sert au bien de tous.
Bis
Marceline
Sixième couplet.
Marceline
Chacun sait la tendre mère Dont il a reçu le jour ; Tout le reste est un mystère, C’est le secret de l’amour.
continue l’air.
Figaro
Ce secret met en lumière Comment le fils d’un butor Vaut souvent son pesant d’or.
Bis .
Figaro
Septième couplet.
Figaro
Par le sort de la naissance, L’un est roi, l’autre est berger ; Le hasard fit leur distance ; L’esprit seul peut tout changer. De vingt rois que l’on encense, Le trépas brise l’autel ; Et Voltaire est immortel.
Bis .
Chérubin
Huitième couplet.
Chérubin
Sexe aimé, sexe volage, Qui tourmentez nos beaux jours Si de vous chacun dit rage, Chacun vous revient toujours. Le parterre est votre image : Tel paraît le dédaigner, Qui fait tout pour le gagner.
Bis .
Suzanne
Neuvième couplet.
Suzanne
Si ce gai, ce fol ouvrage, Renfermait quelque leçon, En faveur du badinage Faites grâce à la raison. Ainsi la nature sage Nous conduit, dans nos désirs, À son but par les plaisirs.
Bis .
Suzanne
Brid’oison.
Suzanne
Dixième couplet.
Suzanne
Or, messieurs, la co-omédie, Que l’on juge en cè-et instant, Sauf erreur, nous pein-eint la vie Du bon peuple qui l’entend. Qu’on l’opprime, il peste, il crie, Il s’agite en cent fa-açons : Tout fini-it par des chansons.
Bis .
Ballet général.