Comédie · 1706 · 3 actes

L’avocat Patelin

de Brueys et Palaprat

Représentation
≈ 54 min
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
493
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Patelin H 157 ≈ 18 min 9
Monsieur Guillaume H 150 ≈ 17 min 10
Monsieur Bartolin N 67 ≈ 7 min 7
Agnelet H 45 ≈ 4 min 6
Madame Patelin F 34 ≈ 4 min 4
Colette F 22 ≈ 3 min 7
Valère H 10 ≈ 1 min 4
Henriette F 6 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Patelin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Guillaume absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Bartolin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agnelet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Patelin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Colette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Henriette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Patelin

Patelin

Cela est résolu ; il saut, aujourd'hui même, quoique je n'aie pas le sol, que je me donne un habit neuf. Ma foi, on a raison de le dire ; il vaudrait autant être ladre que d'être pauvre. Qui diantre, à me voir ainsi habillé, me prendrait pour un avocat ? Ne dirait-on pas plutôt que je serais le Magister de ce Bourg ? Depuis quinze jours j'ai quitté le village où je demeurais pour venir m'établir en celui-ci, croyant d'y faire mieux mes affaires ; elles vont de mal en pis. J'ai de ce côté-là, pour voisin, mon compère le Juge du lieu ; pas un pauvre petit procès. De cet autre côté, un riche marchand drapier ; pas de quoi m'acheter un méchant habit. Ah ! Pauvre Patelin ! Pauvre Patelin ! Comment feras-tu pour contenter ta femme, qui veut absolument que tu maries ta fille ? Qui diantre voudra d'elle en te voyant ainsi déguenillé ? Il te faut bien par force avoir recours à l'industrie.... Oui, tâchons adroitement à nous procurer à crédit un bon habit de drap dans la boutique de Monsieur Guillaume, notre voisin. Si je puis une fois me donner l'extérieur d'un homme riche, tel qui refuse ma fille.....

Scène 2

Patelin, Madame Patelin, Colette

Patelin

Mais voilà ma femme et sa servante qui causent ensemble sur ma friperie. Écoutons sans nous montrer.

Madame Patelin

Je te chasserai, et tu ne te marieras point avec Agnelet ton fiancé, si tu ne me dis la chose comme elle est.

Colette

Peste ! Madame, il faut vous le dire. Valère, le fils unique de Monsieur Guillaume, ce riche Marchand Drapier qui demeure là, est amoureux de Mademoiselle Henriette, et il lui fait des présents de temps en temps.

Patelin

Ma fille puise dans la boutique où j'ai dessein d'aller.

Madame Patelin

Mais où prend Valère de quoi faire ses présents ? Son père est un riche brutal qui ne lui donne rien.

Colette

Oh ! Madame, quand les pères ne donnent rien aux enfants, les enfants les volent ; cela est dans l'ordre, et Valère fait comme les autres ; c'est la règle.

Madame Patelin

Mais, que ne fait-il demander ma fille en mariage ?

Colette

Il l'aurait fait aussi ; mais il craint que son père n'y veuille pas consentir, à cause, ne vous déplaise, que notre Monsieur va toujours mal vêtu. Cela fait mal juger de ses affaires.

Patelin

C'est à quoi je vais donner ordre.

Madame Patelin

J'entends quelqu'un ; retire-toi. Ah ! Te voilà ?

Patelin

Oui.

Madame Patelin

Comme te voilà vêtu !

Patelin

C'est que... je... ne suis pas glorieux.

Madame Patelin

C'est que tu es un gueux, et je viens d'apprendre que ta gueuserie rebute tous les partis qui se présentent pour notre fille.

Patelin

Vous avez raison ; le monde juge des gens par les habits : j'avoue que ceux que je porte font tort à Henriette, et j'ai fait dessein de me mettre aujourd'hui un peu proprement.

Madame Patelin

Toi proprement ! Et avec quoi ?

Patelin

Ne t'en mets point en peine. Adieu.

Madame Patelin

Et où allez-vous, s'il vous plaît ?

Patelin

Je vais m'acheter un habit de drap.

Madame Patelin

Sans avoir un sol, acheter un habit !

Patelin

Oui. De quelle couleur me conseilles-tu de le prendre ? Gris de fer, ou gris de maure ?

Madame Patelin

Eh ! Prends-le comme tu pourras, si tu trouves quelqu'un assez sot pour te le donner. Je vais parler à Henriette ; je viens d'apprendre de certaines choses qui ne me plaisent guère.

Patelin

Si l'on me demande, je serai ici à la boutique de notre voisin.

Scène 3

Patelin

Patelin

Elle n'est pas encore fermée...... Je songe que je ne ferai pas mal d'aller mettre ma robe ; outre qu'elle cachera ces guenilles, une robe donnera plus de poids à ce que je dois dire à Monsieur Guillaume pour venir à bout de mon dessein..... Le voilà avec son fils ; allons nous mettre in habitu, et revenons promptement.

Scène 4

Monsieur Guillaume, Valère

Monsieur Guillaume

On commence à ne voir guère clair dans la boutique ; exposons ceci un peu plus à la vue des passants... Oh ! Ça, Valère, je t'avais dit de me chercher un berger pour garder le troupeau dont la laine sert à faire mes draps.

Valère

Est-ce, mon père, que vous n'êtes pas content d'Agnelet ?

Monsieur Guillaume

Non, car il me vole, et je te soupçonne d'y avoir part.

Valère

Moi ?

Monsieur Guillaume

Oui, toi. J'ai su que tu es amoureux de je ne sais quelle fille d'ici près, et que tu lui sais des présents, et je sais que cet Agnelet a fiancé une certaine Colette qui sert : tout cela fait que je soupçonne....

Haut.

Valère

Qui diantre nous a découverts ?... Je vous assure, mon père, qu'Agnelet nous sert très fidèlement.

Monsieur Guillaume

Oui, toi, mais non pas moi ; car depuis un mois qu'il a quitté le Fermier avec qui il demeurait, pour entrer à mon service, il me manque six vingt moutons, et il n'est pas possible qu'en si peu de temps il en soit mort, comme il le dit, un si grand nombre de la clavelée.

Valère

Les maladies font quelquefois de grands ravages.

Monsieur Guillaume

Oui, avec des médecins ; mais les moutons n'en ont pas. D'ailleurs, cet Agnelet fait le nigaud ; mais c'est un fin niais et le plus rusé coquin... Enfin je l'ai pris sur le fait, tuant de nuit un mouton ; je l'ai battu, et l'ai fait ajourner devant Monsieur le Juge ; cependant, avant de pousser plus loin l'affaire, j'ai voulu savoir si tu n'avais point de part au vol qu'il m'a fait.

Valère

Ah, mon père ! J'ai trop de respect pour vos moutons.

Monsieur Guillaume

Je vais donc le poursuivre en justice ; mais je veux examiner un peu mieux la chose. Donne-moi mon livre de compte. Approche cette chaise. C'est assez, laisse-moi. Si un Sergent que j'ai envoyé quérir me demande, fais-moi appeler. Je resterai encore un peu ici, en cas que quelque acheteur se présente.

Scène 5

Patelin, Monsieur Guillaume

Patelin

Bon, le voilà seul ; approchons.

Monsieur Guillaume

Compte du troupeau, et coetera ; six cents bêtes, et coetera.

Haut.

Patelin

Voilà une pièce de drap qui ferait bien mon affaire. Serviteur, Monsieur.

Monsieur Guillaume

Est-ce le Sergent que j'ai envoyé quérir ? Qu'il attende.

Patelin

Non, Monsieur, je suis...

Monsieur Guillaume

Une robe ! Le Procureur donc ?... Serviteur.

Patelin

Non, Monsieur. J'ai l'honneur d'être avocat.

Monsieur Guillaume

Je n'ai pas besoin d'avocat. Je suis votre serviteur.

Patelin

Mon nom, Monsieur, ne vous est sans doute pas inconnu. Je suis Patelin, l'Avocat.

Monsieur Guillaume

Je ne vous connais pas, Monsieur.

Haut.

Patelin

Il faut se faire connaître... J'ai trouvé, Monsieur, dans les mémoires de feu mon père, une dette qui n'a pas été payée, et...

Monsieur Guillaume

Ce ne sont pas mes affaires ; je ne dois rien.

Patelin

Non, Monsieur, c'est au contraire Feu mon père qui devait au vôtre trois cents écus, et comme je suis homme d'honneur, je viens vous payer...

Monsieur Guillaume

Me payer ! Attendez, Monsieur, s'il vous plaît : je me remets un peu votre nom. Oui ; je connais depuis longtemps votre famille ; vous demeuriez à un village ici près. Nous nous sommes connus autrefois. Je vous demande excuse. Je suis votre très humble et très obéissant serviteur : asseyez-vous là.

Patelin

Monsieur ?

Monsieur Guillaume

Monsieur ?

Patelin

Si tous ceux qui me doivent étaient aussi exacts que moi à payer leurs dettes, je serais beaucoup plus riche que je ne suis ; mais je ne sais point retenir le bien d'autrui.

Monsieur Guillaume

C'est pourtant ce qu'aujourd'hui beaucoup de gens savent sort bien faire.

Patelin

Je tiens que la première qualité d'un honnête homme est de bien payer ses dettes ; et je viens savoir quand vous serez de commodité de recevoir vos trois cents écus ?

Monsieur Guillaume

Tout-à-l'heure.

Patelin

J'ai chez moi votre argent tout prêt et bien compté ; mais il saut vous donner le temps de faire dresser une quittance par devant notaire. Ce sont des charges d'une succession qui regarde ma fille Henriette, et j'en dois rendre un compte en forme.

Monsieur Guillaume

Cela est juste. Eh bien, demain matin à cinq heures.

Patelin

À cinq heures, soit. J'ai peut-être mal pris mon temps, Monsieur Guillaume ; je crains de vous détourner.

Monsieur Guillaume

Point du tout : je ne suis que trop de loisir ; on ne vend rien.

Patelin

Vous faites pourtant plus d'affaires vous seul, que tous les négociants de ce lieu.

Monsieur Guillaume

C'est que je travaille beaucoup.

Patelin

C'est que vous êtes, ma foi, le plus habile homme de tout ce pays...... Voilà un assez beau drap.

Monsieur Guillaume

Fort beau.

Patelin

Vous faites votre commerce avec une intelligence...

Monsieur Guillaume

Oh ! Monsieur......

Patelin

Avec une habileté merveilleuse.

Monsieur Guillaume

Ho, ho ! Monsieur !

Patelin

De manières nobles et franches qui gagnent le coeur de tout le monde.

Monsieur Guillaume

Oh ! Point, Monsieur.

Patelin

Parbleu ! La couleur du drap fait plaisir à la vue.

Monsieur Guillaume

Je le crois ; c'est couleur de marron.

Patelin

De marron ! Que cela est beau ! Gage, Monsieur Guillaume, que vous avez imaginé cette couleur-là ?

Monsieur Guillaume

Oui, oui, avec mon teinturier.

Patelin

Je l'ai toujours dit ; il y a plus d'esprit dans cette tête-là que dans toutes celles du village.

Monsieur Guillaume

Ah ! Ah ! Ah !

Patelin

Cette laine me paraît aussi bien conditionnée.

Monsieur Guillaume

C'est pure laine d'Angleterre.

Patelin

Je l'ai cru. 7A propos d'Angleterre, il me semble, Monsieur Guillaume, que nous avons été autrefois à l'école ensemble ?

Monsieur Guillaume

Chez Monsieur Nicodème ?

Patelin

Justement. Vous étiez beau comme l'amour.

Monsieur Guillaume

Je l'ai oui dire à ma mère.

Patelin

Et vous appreniez tout ce qu'on voulait.

Monsieur Guillaume

7A dix-huit ans je savais lire et écrire.

Patelin

Quel dommage que vous ne vous soyez appliqué aux grandes choses ! Savez-vous bien, Monsieur Guillaume, que vous auriez bien gouverné un État ?

Monsieur Guillaume

Comme un autre.

Patelin

Tenez, j'avais justement dans l'esprit une couleur de drap comme celle-là ; il me souvient que ma femme veut que je me fasse un habit. Je songe que demain matin à cinq heures, en portant vos trois cents écus, je prendrai peut-être de ce drap.

Monsieur Guillaume

Je vous le garderai.

Haut.

Patelin

Le garderai ! Ce n'est pas là mon compte. Pour racheter une rente, j'avais mis à part ce matin douze cents livres, où je ne voulais pas toucher ; mais je vois bien, Monsieur Guillaume, que vous en aurez une bonne partie.

Monsieur Guillaume

Ne laissez pas de racheter votre rente, vous aurez de mon drap.

Patelin

Je le sais bien ; mais je n'aime point prendre à crédit... Que je prends de plaisir de vous voir frais et gaillard ! Quel air de santé et de longue vie !

Monsieur Guillaume

Je me porte bien.

Patelin

Combien croyez-vous qu'il me faudra de ce drap, afin qu'avec vos trois cents écus je porte aussi de quoi le payer ?

Monsieur Guillaume

Il vous en faudra.... Vous voulez, sans doute, l'habit complet ?

Patelin

Oui, très complet, juste-au-corps, culotte et veste, doublés de même ; et le tout bien long et bien large.

Monsieur Guillaume

Pour tout cela il vous en faudra... Oui... Six aunes... Voulez-vous que je les coupe en attendant ?

Patelin

En attendant.... Non, Monsieur, non, l'argent à la main, s'il vous plaît, l'argent à la main, c'est ma méthode.

À part.

Monsieur Guillaume

Elle est fort bonne. Voici un homme très exact.

Patelin

Vous souvient-il, Monsieur Guillaume, d'un jour que nous soupâmes ensemble à l'écu de France ?

Monsieur Guillaume

Le jour qu'on fit la Fête du village ?

Patelin

Justement ; nous raisonnâmes à la fin du repas sur les affaires du temps. Que je vous ouis dire de belles choses !

Monsieur Guillaume

Vous vous en souvenez ?

Patelin

Si je m'en souviens ? Vous prédîtes dès lors tout ce que nous avons vu depuis dans Nostradamus.

Monsieur Guillaume

Je vois les choses de loin.

Patelin

Combien, Monsieur Guillaume, me ferez-vous payer l'aune de ce drap ?

Monsieur Guillaume

Voyons. Un autre en payerait, ma foi, six écus ; mais allons, je vous le baillerai à vous à cinq.

Haut.

Patelin

Le juif ! Cela est trop honnête ! Six fois cinq écus, sera justement.......

Monsieur Guillaume

Trente écus.

Patelin

Oui, trente écus, le compte est bon.... Parbleu, pour renouveler connaissance, il faut que nous mangions demain à dîner une oie dont un plaideur m'a fait présent.

Monsieur Guillaume

Une oie ! Je les aime fort.

Patelin

Tant mieux. Touchez là ; à demain à dîner : ma femme les apprête à miracle. Par ma foi, il me tarde qu'elle me voie sur le corps un habit de ce drap. Croyez-vous qu'en le prenant demain il soit fait à dîner ?

Monsieur Guillaume

Si vous ne donnez le temps au tailleur, il vous le gâtera.

Patelin

Ce serait grand dommage.

Monsieur Guillaume

Faites mieux ; vous avez, dites-vous, l'argent tout prêt ?

Patelin

Sans cela, je n'y songerais pas.

Monsieur Guillaume

Je vais vous le faire porter chez vous par un de mes garçons : il me souvient qu'il y en a de coupé justement ce qu'il vous en faut.

Patelin

Cela est heureux.

Monsieur Guillaume

Attendez ; il faut auparavant que je l'aune en votre présence.

Patelin

Bon ! est-ce que je ne me fie pas à vous ?

Monsieur Guillaume

Donnez, donnez, je vais vous le faire porter, et vous m'enverrez par le retour...

Patelin

Le retour... Non, non, ne détournez pas vos gens. Je n'ai que deux pas à faire d'ici chez moi : comme vous dites, le tailleur aura plus de temps.

Monsieur Guillaume

Laissez-moi vous donner un garçon qui me rapportera l'argent.

Patelin

Eh ! Point, point ; je ne suis pas glorieux ; il est presque nuit, et sous ma robe on prendra ceci pour un sac de procès.

Monsieur Guillaume

Mais, Monsieur, je vais toujours vous donner un garçon pour me...

Patelin

Eh ! Point de façon, vous dis-je....... À cinq heures précises, trois cents trente écus, et l'oie à dîner. Oh ça ! Il se fait tard. Adieu, mon cher voisin... Serviteur. Eh ! Serviteur.

Monsieur Guillaume

Serviteur, Monsieur, serviteur.... Il s'en va parbleu avec mon drap ; mais il n'y a pas loin d'ici à cinq heures du matin ; je dîne demain chez lui, et il me payera, il me payera.

Scène 6

Monsieur Guillaume

Monsieur Guillaume

Voilà, parbleu, un des plus honnêtes et des plus consciencieux avocats que j'aie vu de ma vie. J'ai quelque regret de lui avoir vendu ce drap un peu trop cher, puisqu'il veut bien me payer trois cents écus sur lesquels je ne comptais point. Car je ne sais d'où diable peut venir cette dette. À la bonne heure...... Oh ça ! Il s'en va nuit, et voilà, je pense, tout ce que je gagnerai d'aujourd'hui..... Holà ! Holà ! Qu'on enferme tout cela dedans....... Mais voici, je crois, ce coquin d'Agnelet qui m'a volé mes moutons.

Scène 7

Monsieur Guillaume, Agnelet

Monsieur Guillaume

Ah, ah ! voleur ! Je puis bien faire ici de bonnes affaires ! Ce scélérat m'emporte tout le profit.

Agnelet

Bon vêpre, Monsieur, et bonne nuit.

Monsieur Guillaume

Tu oses encore te présenter devant moi ?

Agnelet

Ce ne vous déplaise, mon bon maître, qu'un Monsieur m'a baillé certain papier qui parle, dit-on, de moutons, du juge et d'ajournerie.

Monsieur Guillaume

Tu fais le benêt. Mais je t'assure que tu ne tueras jamais plus mouton : qu'il t'en souvienne.

Agnelet

Eh ! Mon doux maître, ne croyez pas les médisants.

Monsieur Guillaume

Les médisants ? Coquin ! Ne t'ai-je pas trouvé de nuit tuant un mouton ?

Agnelet

Par cette âme ! C'était pour l'empêcher de mourir.

Monsieur Guillaume

Le tuer pour l'empêcher de mourir ?

Agnelet

Oui, de la gravelée, à cause, ne vous déplaise, que quand ils mourriont de vilain mal, il faut les jeter, et on les tue avant qu'ils mourriont.

Monsieur Guillaume

Qu'ils mourriont ? Le traître ! Des moutons dont la laine me fait des draps d'Angleterre, que je vends cinq écus l'aune. Ôte-toi d'ici, scélérat ! Six vingts moutons en un mois.

Agnelet

Ils gâterions les autres par ma foi.

Monsieur Guillaume

Nous verrons cela demain devant Monsieur le Juge.

Agnelet

Eh ! Mon doux maître, contentez-vous de m'avoir assommé comme vous voyez, et accordons - nous ensemble, si c'est votre bon plaisir.

Monsieur Guillaume

Mon plaisir est de te faire pendre, entends-tu ?

Agnelet

Le ciel vous donne joie..... Il faut donc que j'aille trouver un avocat pour défendre mon bon droit.

Scène 8

Henriette, Agnelet, Valère, Colette

Henriette

Laissez-moi, Valère, mon père et ma mère me suivent ; nous allons souper chez ma tante ; ils m'ont dit de m'avancer : retirez-vous.

Agnelet

Voulez-vous, Monsieur, que j'éteigne la lumière ?

Valère

Tu me priverais du plaisir de la voir. Belle Henriette, souffrez, je vous prie...

Henriette

Non, Valère, je tremble.

Valère

Craignez-vous une personne qui vous adore ?

Henriette

Vous êtes la personne du monde que je crains le plus, et vous savez pourquoi..... Ne me quittez pas, Colette.

Colette

C'est cet invalide qui me tire par le bras.

Henriette

Si vous m'aimez, Valère, ne songez à moi je vous prie, que lorsque vous serez assuré du consentement de Monsieur votre père.

Colette

C'est à quoi Agnelet et moi nous avons fait dessein de nous employer.

Agnelet

J'ai déjà imaginé un moyen honnête qui réussira, si Dieu plaît, quand je serai hors de procès.

Valère

Quoiqu'il arrive, je te garantirai de tout.

Henriette

Voici mon père ; Fuyons tous.

Scène 9

Patelin, Madame Patelin

Patelin

Eh bien, ma femme, ce drap est-il bien choisi ?

Madame Patelin

Oui ; mais avec quoi le payer ? Tu as promis à demain matin ; ce Monsieur Guillaume est un arabe qui viendra ici faire le diable à quatre.

Patelin

Lorsqu'il viendra, songe seulement à ce que je t'ai dit, et à me bien seconder.

Madame Patelin

Il faut, malgré moi, que j'aide à t'en sortir ; mais tu devais rougir de honte de ce que tu m'as proposé de faire, et ce n'est point du tout agir en honnête homme.

Patelin

Eh ! Mon Dieu, ma femme, en honnête homme ; il n'est rien de plus aisé quand on est riche que d'être honnête homme. C'est quand on est pauvre qu'il est difficile de l'être : mais laissons tout cela ; allons souper chez ta soeur, et dès que nous serons de retour, faisons ce soir même couper cet habit, de peur d'accident.

Madame Patelin

Allons ; mais je crains que demain matin il n'arrive ici quelque désordre.

Acte II

Scène 1

Monsieur Guillaume

Monsieur Guillaume

Il est du devoir d'un homme bien réglé de récapituler le matin ce qu'il s'est proposé de faire dans sa journée. Voyons un peu. Premièrement, je dois recevoir à cinq heures trois cents écus de Monsieur Patelin, pour une dette de feu son père : plus, trente écus pour six aunes de drap qu'il prit hier ici : Item, une Oie à dîner chez lui, apprêtée de la main de sa femme : après cela, comparaître à l'ajournement devant le juge, contre Agnelet, pour les six-vingts moutons qu'il m'a volés. Je pense que voilà tout : mais ouais ! il y a longtemps que l'heure est passée, et je ne vois point venir mon homme. Allons le trouver.... Non, un homme si exact ne manquera pas de parole... Cependant il a mon drap, et je n'ai point de ses nouvelles : que faire ?... Faisons semblant de lui aller rendre visite, et sachons un peu de quoi il est question. Je crois qu'il compte mon argent... Je sens qu'on apprête l'Oie... Frappons.

Scène 1

Patelin, Monsieur Guillaume

Patelin

Ma fe...mme.

Monsieur Guillaume

C'est lui-même.

Patelin

Ouvre la porte.... Voilà l'apothicaire.

Monsieur Guillaume

L'Apothicaire !

Patelin

Qui m'apporte l'émétique, l'émétique.

Monsieur Guillaume

L'émétique.... C'est quelqu'un qui est mal chez lui, et je puis n'avoir pas bien reconnu sa voix à travers la porte : frappons encore plus fort.

Patelin

Carogne ! Ma.... a.... asque, ouvriras-tu... ?

Scène 3

Madame Patelin, Monsieur Guillaume

Madame Patelin

Ah ! C'est vous, Monsieur Guillaume ?

Monsieur Guillaume

Oui, c'est moi. Vous êtes sans doute Madame Patelin ?

Madame Patelin

A vous servir. Pardon, Monsieur ; je n'ose parler haut.

Monsieur Guillaume

Oh ! Parlez comme il vous plaira ; je viens voir Monsieur Patelin.

Madame Patelin

Parlez plus bas, Monsieur, s'il vous plaît.

Monsieur Guillaume

Et pourquoi bas ? Je viens, vous dis-je, lui rendre visite.

Madame Patelin

Encore plus bas, je vous prie.

Monsieur Guillaume

Si bas qu'il vous plaira ; mais il faut que je le voie.

Madame Patelin

Hélas ! Le pauvre homme ! Il est bien en état d'être vu !

Monsieur Guillaume

Comment ? Que lui serait-il arrivé depuis hier ?

Madame Patelin

Depuis hier ! Hélas ! Monsieur Guillaume, il y a huit jours qu'il n'a bougé du lit.

Monsieur Guillaume

Du lit ? Il vint pourtant hier chez moi.

Madame Patelin

Lui, chez vous ?

Monsieur Guillaume

Lui, chez moi : et il était même fort gaillard et fort dispos.

Madame Patelin

Ah Monsieur ! Il faut sans doute que cette nuit vous ayez rêvé cela.

Monsieur Guillaume

Ah ! Parbleu, ceci n'est pas mauvais : rêvé ! Et mes six aunes de drap qu'il emporta, l'ai-je rêvé ?

Madame Patelin

Six aunes de drap !

Monsieur Guillaume

Oui, six aunes de drap couleur de marron. Et l'oie que nous devons manger à dîner ? Eh ! L'ai-je rêvé aussi ?

Madame Patelin

Que vous prenez mal votre temps pour rire !

Monsieur Guillaume

Pour rire ! Ventrebleu, je ne ris point, et n'en ai nulle envie. Je vous soutiens qu'il emporta hier sous sa robe six aunes de drap.

Madame Patelin

Hélas ! Le pauvre homme ! Plût au ciel qu'il fût en état de l'avoir fait ! Ah ! Monsieur Guillaume, il eut tout hier un transport au cerveau qui le jeta dans la rêverie où je crois qu'il est encore.

Monsieur Guillaume

Oh ! Par la tête bleue, vous rêvez vous-même, et je veux absolument lui parler.

Madame Patelin

Oh ! Pour cela, en l'état qu'il est, il n'est pas possible. Nous l'avons mis là sur un fauteuil auprès de la porte pour faire son lit ; si vous le voyiez, il vous ferait pitié.

Monsieur Guillaume

Bon, bon, pitié ! En quelque état qu'il soit, je prétends le voir, ou....

Madame Patelin

Ah ! N'ouvrez pas cette porte, vous allez tuer mon mari ; il lui prend de temps en temps des envies de courir. Ah ! Le voilà parti, je vous l'avais bien dit ; aidez-moi à le reprendre. Mon pauvre mari ! Repose-toi là.

Scène 4

Madame Patelin, Monsieur Guillaume, Patelin

Madame Patelin

Haye ! Haye ! La tête.

Monsieur Guillaume

En effet, voilà un homme en piteux état : il me semble pourtant que c'est le même d'hier, ou peu s'en faut... Voyons de plus près.... Monsieur Patelin, je suis votre serviteur.

Madame Patelin

Ah ! Bonjour, monsieur Anodin.

Monsieur Guillaume

Monsieur Anodin ?

Madame Patelin

Il vous prend pour l'Apothicaire ; allez-vous-en.

Monsieur Guillaume

Je n'en ferai rien.... Monsieur, vous vous souvenez bien qu'hier...

Patelin

Oui ; je vous ai fait garder....

Monsieur Guillaume

Bon, il s'en souvient.

Patelin

Un grand verre plein de mon urine.

Monsieur Guillaume

Je n'ai que faire d'urine.

Patelin

Ma femme, fais-la voir à Monsieur Anodin ; il verra si j'ai quelque embarras dans les urétaires.

Monsieur Guillaume

Bon, bon, urétaires, Monsieur ! Je veux être payé.

Patelin

Si vous pouviez un peu éclaircir mes matières ! Elles sont dures comme du fer, et noires comme votre barbe.

Monsieur Guillaume

Pa, pa, pa ; voilà me payer en bonne monnaie.

Patelin

Eh bien, Monsieur, sortez d'ici.

Monsieur Guillaume

Bagatelles...... Voulez-vous me compter de l'argent ? Je veux être payé.

Patelin

Ne me donnez plus de ces vilaines pilules ; elles ont failli à me faire rendre l'âme.

Monsieur Guillaume

Je voudrais qu'elles t'eussent fait rendre mon drap.

Patelin

Ma femme, chasse... chasse... ces papillons noirs qui volent autour de moi. Comme ils montent !

Monsieur Guillaume

Je n'en vois point.

Madame Patelin

Eh, ne voyez-vous pas qu'il rêve ? Allez-vous-en.

Monsieur Guillaume

Tarare ! Je veux de l'argent.

Patelin

Les Médecins m'ont tué avec leurs drogues.

Monsieur Guillaume

Il ne rêve pas à présent ; il faut que je lui parle. Monsieur Patelin ?

Patelin

Je plaide, Messieurs, pour Homère ?

Monsieur Guillaume

Pour Homère ?

Patelin

Contre la nymphe Calypso.

Monsieur Guillaume

Calypso ! Quel diable est-ce ceci ?

Madame Patelin

Il rêve, vous dis-je ; allez-vous-en ; sortez, je vous prie.

Monsieur Guillaume

À d'autres ! Oh ça, quand vous aurez assez rêvé, me payerez-vous au moins mes trente écus ?

Patelin

Sa grotte ne retentissait plus du doux chant de sa voix.

Monsieur Guillaume

Ouais ! Aurais-je pris quelque autre pour lui ?

Madame Patelin

Eh ! Monsieur, laissez en repos ce pauvre homme.

Monsieur Guillaume

Attendez ; il aura peut-être quelque intervalle. Il me regarde comme s'il voulait me parler.

Patelin

Ah ! Monsieur Guillaume.

Monsieur Guillaume

Oh ! Il me reconnaît : eh bien ?

Patelin

Je vous demande pardon.

Monsieur Guillaume

Vous voyez qu'il s'en souvient.

Patelin

Si depuis quinze jours que je suis dans ce village, je ne vous suis pas allé voir.

Monsieur Guillaume

Morbleu ! Ce n'est pas là mon compte. Cependant hier.....

Patelin

Oui, hier, pour vous aller faire mes excuses, je vous envoyai un procureur de mes amis.

Monsieur Guillaume

Ventrebleu ! Celui-là aura eu mon drap. Un Procureur ? Je ne le verrai de ma vie...... Mais c'est une invention, et nul autre que vous n'a eu mon drap ; à telles enseignes.....

Madame Patelin

Eh ! Monsieur, si vous lui parlez d'affaires, vous l'allez tuer.

Monsieur Guillaume

À la bonne heure.... À telles enseignes, que feu votre père devait au mien trois cents écus. Ventrebleu ! Je ne m'en irai pas d'ici sans mon drap ou sans argent.

Patelin

La cour remarquera, s'il lui plaît, que la Pirrique était une certaine danse. Tarala, la la, la la ; dansons tous, dansons tous. Ma commère, quand je danse...

Monsieur Guillaume

Oh ! Je n'en puis plus ; mais je veux de l'argent.

Patelin

Oh ! Je te ferai bien décamper. Ma femme, ma femme, j'entends les voleurs qui ouvrent notre porte ; ne les entends-tu pas ? Écoutons. Paix, paix. Écoutons ; oui, les voilà ; je les vois. Ah ! Coquins, je vous chasserai bien d'ici ! Ma hallebarde, ma hallebarde. Au voleur ! Au voleur !

Monsieur Guillaume

Tudieu ! Il ne fait pas bon ici...... Morbleu ! Tout le monde me vole ; l'un mon drap, l'autre mes moutons : mais en attendant que je tire raison de celui-ci, allons songer à faire pendre l'autre.

Madame Patelin

Bon, le voilà parti, je me retire ; mais demeure encore là un moment, en cas qu'il revient.

Patelin

Le voici : au voleur !..... Non, c'est Monsieur Bartolin, il m'a vu.

Scène 5

Monsieur Bartolin, Patelin

Monsieur Bartolin

Qui crie au voleur ? Quel bruit fait-on à ma porte ? Quel désordre est ceci ? Ha ha ! C'est vous, mon compère ?

Patelin

Oui, c'est moi qui....

Monsieur Bartolin

En cet équipage ?

Patelin

C'est que j'ai cru...

Monsieur Bartolin

Un avocat sous les armes !

Patelin

J'ai cru entendre des...

Monsieur Bartolin

Militant causarum Patroin.

Patelin

C'est que, vous dis-je, j'ai cru entendre des voleurs qui crochetaient ma porte.

Monsieur Bartolin

Crocheter une porte ! Coram judice ?

Patelin

Je croyais, vous dis-je, qu'il y eût des voleurs.

Monsieur Bartolin

Il en faut faire informer.

Patelin

Mais il n'y en avait point.

Monsieur Bartolin

Faire ouïr des témoins.

Patelin

Et contre qui ?

Monsieur Bartolin

Et les faire pendre.

Patelin

Et qui, pendre ?

Monsieur Bartolin

Point de quartier aux voleurs.

Patelin

Je vous dis encore une fois qu'il n'y en avait point, et que je me suis trompé.

Monsieur Bartolin

Ha ha ! Cela étant ainsi, cedant arma togae. Allez quitter cette hallebarde, et prendre votre robe, pour venir à l'audience que je donnerai dans une heure.

Patelin

C'est aussi ce que je vais faire.... Je dois plaider pour certain berger dont Colette m'a parlé ; je pense que le voici ; allons quitter cet équipage, et revenons promptement.

Scène 6

Colette, Agnelet

Colette

Tu as besoin d'un avocat subtil et rusé, qui invente quelque fourberie pour te tirer d'affaire, et il n'y a dans tout le village que Monsieur Patelin qui en soit capable.

Agnelet

J'en fîmes l'expérience il y a quelque temps, feu mon frère et moi ; mais je ne sais comment faire, car j'oubliai de le payer.

Colette

Il ne s'en souviendra peut-être pas ; au moins ne lui dis pas que tu sers Monsieur Guillaume ; il ne voudrait peut-être pas plaider contre lui.

Agnelet

Je ne lui parlerai que de mon maître, sans le nommer, et il croira que je sers toujours ce fermier avec qui je demeurais quand je te fiançai.

Colette

Voilà ton avocat. Adieu.

Scène 7

Patelin, Agnelet

Patelin

Ha Ha ! Je connais ce drôle-là. N'est-ce pas toi qui as fiancé ma servante Colette ?

Agnelet

Oui, Monsieur, oui.

Patelin

Vous étiez deux frères que j'ai garantis des galères ; l'un de vous deux ne me paya point.

Agnelet

C'était mon frère.

Patelin

Vous fûtes malades au sortir de prison, et l'un de vous deux mourut.

Agnelet

Ce ne fut pas moi.

Patelin

Je le vois bien.

Agnelet

Je fus pourtant plus malade que mon frère ; enfin je viens vous prier de plaider pour moi, contre mon maître.

Patelin

Ton maître, c'est ce fermier d'ici près ?

Agnelet

Il ne demeure pas loin d'ici ; et je vous payerai bien.

Patelin

Je le prétends bien ainsi. Oh ça, raconte-moi ton affaire sans me rien déguiser.

Agnelet

Vous saurez donc que mon bon maître me paye petitement mes gages, et que pour m'indédommager sans lui faire tort, je fais quelque petit négoce avec un boucher, homme de bien.

Patelin

Quel négoce fais-tu ?

Agnelet

Sauf votre grâce, j'empêche les moutons de mourir de la clavelée.

Patelin

Il n'y a point de mal ; et que fais-tu pour cela ?

Agnelet

Ne vous déplaise, je les tue quand ils ont envie de mourir.

Patelin

Le remède est sûr ; mais ne les tues-tu pas exprès pour faire croire à ton maître qu'ils sont morts de ce mal, et qu'il les faut jeter à la voirie, afin de les vendre et garder l'argent pour toi ?

Agnelet

C'est ce que dit mon doux maître, à cause que l'autre nuit... quand j'eus enfermé le troupeau... il vit que je pris... un... un... Dirai-je tout ?

Patelin

Oui, si tu veux que je plaide pour toi.

Agnelet

L'autre jour donc, il vit que je pris un gros mouton qui se portait bien ; ma foi, sans y penser, ne sachant que faire... je lui mis tout doucement mon couteau auprès de la gorge, tant y a que je ne sais comme cela se fit, mais il en mourut d'abord.

Patelin

J'entends..... Quelqu'un te vit-il faire ?

Agnelet

Mon maître était caché dans la bergerie ; il me dit que j'en avais fait autant de six-vingt moutons qui lui manquaient.... Or, vous savez que c'est un homme qui dit toujours la vérité ; il me battit comme vous voyez, et je vais me faire trépaner ; or, je vous prie, comme vous êtes mon avocat, de faire en sorte qu'il ait tort et que j'aie raison, afin qu'il ne m'en coûte rien.

Patelin

Je comprends ton affaire : il y a deux voies à prendre ; la première, il ne t'en coûtera pas un sol.

Agnelet

Prenons celle là, je vous prie.

Patelin

Soit. Tout ton bien est en argent ?

Agnelet

Ma foi, oui.

Patelin

Il te le faut bien cacher.

Agnelet

Aussi ferai-je.

Patelin

Ton maître sera contraint de payer tous les dépens.

Agnelet

Tant mieux.

Patelin

Et sans qu'il t'en coûte denier ni maille.

Agnelet

C'est ce que je demande.

Patelin

Il sera obligé, s'il te veut faire pendre...

Agnelet

Prenons l'autre, s'il vous plaît.

Patelin

La voici ; on va te faire venir devant le Juge.

Agnelet

Il est vrai.

Patelin

Souviens-toi bien de ceci.

Agnelet

J'ai bonne souvenance.

Patelin

À toutes les interrogations qu'on te feras, soit le Juge, soit l'Avocat de ton maître, soit moi-même, ne réponds autre chose que ce que tu entends dire tous les jours à tes bêtes à laine ; tu sauras bien parler leur langage et faire le mouton ?

Agnelet

Cela n'est pas bien difficile.

Patelin

Les coups que tu as à la tête me font aviser d'une adresse qui pourra te garantir ; mais je prétends ensuite être bien payé.

Agnelet

Aussi serez-vous par cette âme.

Patelin

Monsieur Bartolin va tout-à-l'heure donner audience ; ne manque pas de revenir ici ; tu m'y trouveras. Adieu... N'oublie pas de porter de l'argent.

Agnelet

Servitu... Monsieur Patelin. Que les gens de bien ont de peine à vivre !

Acte III

Scène 1

Monsieur Bartolin, Patelin

Monsieur Bartolin

Or sus, les parties peuvent comparaître.

Patelin

Quand on t'interrogera, ne réponds que de la manière que je t'ai dit.

Monsieur Bartolin

Quel homme est-ce là ?

Patelin

Un Berger qui a été battu par son maître, et qui, au sortir d'ici, va se faire trépaner.

Monsieur Bartolin

Il faut attendre l'adverse partie, son procureur ou son avocat. Mais que nous veut Monsieur Guillaume ?

Scène 2

Monsieur Guillaume, Patelin, Agnelet, Monsieur Bartolin

Monsieur Guillaume

Je viens plaider moi-même mon affaire.

Patelin

Ah, traître ! C'est contre Monsieur Guillaume.

Agnelet

C'est mon bon maître.

Patelin

Tâchons de nous tirer d'ici.

Monsieur Guillaume

Ouais ! Quel homme est-ce là ?

Patelin

Je ne plaide que contre un avocat.

À part.

Monsieur Guillaume

Je n'ai pas besoin d'avocat... Il a quelque chose de son air.

Patelin

Je me retire donc.

Monsieur Bartolin

Demeurez, et plaidez.

Patelin

Mais, Monsieur...

Monsieur Bartolin

Demeurez, vous dis-je ; je veux avoir au moins un avocat à mon audience : si vous sortez, je vous raye de la matricule.

Patelin

Cachons-nous du mieux que nous pourrons.

Monsieur Bartolin

Monsieur Guillaume, vous êtes le demandeur ; parlez.

Monsieur Guillaume

Vous saurez, Monsieur, que ce maraud-là.

Monsieur Bartolin

Point d'injures.

Monsieur Guillaume

Eh bien ! Que ce voleur....

Monsieur Bartolin

Appelez-le par son nom, ou par celui de sa profession.

Monsieur Guillaume

Tant y a, vous dis-je, Monsieur, que ce scélérat de Berger m'a volé six-vingts moutons.

Patelin

Cela n'est point prouvé.

Monsieur Bartolin

Qu'avez-vous, avocat ?

Patelin

Un grand mal aux dents.

Monsieur Bartolin

Tant pis ; continuez.

Monsieur Guillaume

Parbleu, cet avocat ressemble un peu à celui de mes six aunes de drap.

Monsieur Bartolin

Quelle preuve avez-vous de ce vol ?

Monsieur Guillaume

Quelle preuve ? Je lui vendis hier.... Je lui ai baillé en garde six aunes...... Six cents moutons, et je n'en trouve à mon troupeau que quatre cent quatre-vingt.

Patelin

Je nie ce fait.

Monsieur Guillaume

Ma foi, si je ne venais de voir l'autre dans la rêverie, je croirais que voilà mon homme.

Monsieur Bartolin

Laissez-là cet homme, et prouvez le fait.

Monsieur Guillaume

Je le prouve par mon drap.... Je veux dire par mon livre de compte. Que sont devenues les six aunes.... Les six-vingts moutons qui manquent à mon troupeau ?

Patelin

Ils sont morts de la clavelée.

Monsieur Guillaume

Têtebleu ! Je crois que c'est lui-même.

Monsieur Bartolin

On ne nie pas que ce soit lui-même. Non est questio de personâ. On vous dit que vos moutons sont morts de la clavelée : que répondez-vous à cela ?

Monsieur Guillaume

Je réponds, sauf votre respect, que cela est faux ; qu'il emporta sous... qu'il les a tués pour les vendre ; qu'hier moi-même.... Oh ! C'est lui.... Oui, je lui vendis six... Je le trouvai sur le fait, tuant de nuit un mouton.

Patelin

Pure invention, Monsieur, pour s'excuser des coups qu'il a donnés à ce pauvre berger, qui, au sortir d'ici, comme je vous ai dit, va se faire trépaner.

Monsieur Guillaume

Parbleu ! Monsieur le Juge, il n'est rien de plus véritable, c'est lui-même : oui, il emporta hier de chez moi six aunes de drap, et ce matin, au lieu de me payer trente écus.....

Monsieur Bartolin

Que diantre font ici six aunes de drap et trente écus ? Il est, ce me semble, question de moutons volés ?

Monsieur Guillaume

Il est vrai, Monsieur, c'est une autre affaire ; mais nous viendrons après. Je ne me trompe pourtant point ! Vous saurez donc que je m'étais caché dans la bergerie... Oh ! C'est lui, très assurément... Je m'étais donc caché dans la bergerie ; je vis venir ce drôle ; il s'assit là ; il prit un gros mouton... et... et avec de belles paroles, il fit si bien, qu'il m'emporta six aunes.....

Monsieur Bartolin

Six aunes de moutons ?

Monsieur Guillaume

Non, de drap ; lui, maugrebleu de l'homme !

Monsieur Bartolin

Laissez là ce drap et cet homme, et revenez à vos moutons.

Monsieur Guillaume

J'y reviens. Ce drôle donc ayant tiré de sa poche son couteau.... je veux dire mon drap... non, je dis bien, son couteau... Il... il... il le mit comme ceci sous sa robe, et l'emporta chez lui, et ce matin, au lieu de me payer mes trente écus, il me nie drap et argent.

Patelin

Ha, ha, ha, ha !

Monsieur Bartolin

À vos moutons, vous dis-je, à vos moutons.

Patelin

Ha, ha, ha, ha !

Monsieur Bartolin

Ouais ! Vous êtes hors de sens, Monsieur Guillaume ; rêvez-vous ?

Patelin

Vous voyez, Monsieur, qu'il ne sait ce qu'il dit.

Monsieur Guillaume

Je le sais fort bien, Monsieur ; il m'a volé six-vingts moutons ; et ce matin, au lieu de me payer trente écus pour six aunes de drap de couleur marron, il m'a payé de papillons noirs, la nymphe Calipot, tralala, ma commère quand je danse. Que diable sais-je encore ce qu'il est allé chercher ?

Patelin

Ha, ha, ha ! Il est fou, il est fou.

Monsieur Bartolin

En effet, Monsieur Guillaume, toutes les Cours du royaume ensemble ne comprendraient rien à votre affaire : vous accusez ce berger de vous avoir volé six-vingts moutons, et vous entrelardez là-dedans trente écus, des papillons noirs, et mille autres balivernes. Eh ! Encore une fois, revenez à vos moutons, ou je vais relaxer ce berger... Mais j'aurai plutôt fait de l'interroger moi-même... Approche-toi. Comment t'appelles-tu ?

Agnelet

Bée...

Monsieur Guillaume

Il ment : il s'appelle Agnelet.

Monsieur Bartolin

Agnelet ou Bée, n'importe : dis-moi, est-il vrai que Monsieur t'avait baillé en garde six-vingts moutons ?

Agnelet

Bée...

Monsieur Bartolin

Ouais ! La crainte de la justice te trouble peut-être : écoute, ne t'effraye point ; Monsieur Guillaume t'a-t-il trouvé de nuit tuant un mouton ?

Agnelet

Bée.....

Monsieur Bartolin

Ho ho ! Que veut dire ceci ?

Patelin

Les coups qu'il lui a donnés sur la tête lui ont troublé la cervelle.

Monsieur Bartolin

Vous avez grand tort, Monsieur Guillaume.

Monsieur Guillaume

Moi, tort ! L'un me vole mon drap, l'autre mes moutons ; l'un me paye de chansons, l'autre de bée, et encore morbleu, j'aurai tort !

Monsieur Bartolin

Oui, tort ; il ne faut jamais frapper, surtout à la tête.

Monsieur Guillaume

Oh, ventrebleu ! Il était nuit ; et quand je frappe, je frappe partout.

Patelin

Il avoue le fait, Monsieur, habemus confitentem reum.

Monsieur Guillaume

Oh ! Va, va, confitearum, tu me payeras mes six aunes de drap, ou le diable t'emportera.

Monsieur Bartolin

Encore du drap ! On se moque ici de la Justice : hors de cour et de procès sans dépens.

Monsieur Guillaume

J'en appelle... et pour vous, Monsieur le fourbe, nous nous reverrons.

Patelin

Remercie Monsieur le Juge.

Agnelet

Bée.... bée...

Monsieur Bartolin

En voilà assez ; va vite te faire trépaner, pauvre malheureux.

Scène 3

Patelin, Agnelet

Patelin

Oh ça ! Par mon adresse, je t'ai tiré d'une affaire où il y avait de quoi te faire pendre ; c'est à toi maintenant à me bien payer, comme tu m'as promis.

Agnelet

Bée.

Patelin

Oui, tu as bien joué ton rôle ; mais à présent il me saut de l'argent, entends-tu ?

Agnelet

Bée.

Patelin

Eh ! laisse-là ton bée ; il n'est plus question de cela ; il n'y a ici que toi et moi : veux-tu me tenir ce que tu m'a promis, et bien me payer ?

Agnelet

Bée.

Patelin

Comment, coquin ! Je serais la dupe d'un mouton vêtu ? Têtebleu ! Tu me payeras, ou...

Scène 4

Colette, Patelin

Colette

Eh ! Laissez-le aller, Monsieur ; il s'agit de bien autre chose !

Patelin

Comment donc ?

Colette

Les coups qu'il fait semblant d'avoir à la tête, nous ont fait aviser d'un moyen sûr pour faire consentir Monsieur Guillaume au mariage de son fils avec votre fille : ne serez-vous pas bien payé ?

Patelin

Serait-il bien possible ?

Colette

Agnelet a dit aux juges qu'il s'allait faire trépaner ; il est mort dans l'opération, et c'est monsieur Guillaume qui l'a tué.

Patelin

Ah ! Je vois de quoi il est question : ah ! Fort bien, j'entends.

Colette

Secondez-nous bien seulement..... Je vais demander justice à monsieur le Juge.

Patelin

En effet, ce qu'il vient de voir lui fera croire aisément qu'Agnelet est mort, et par bonheur Monsieur Guillaume s'est accusé lui-même. Il faut avouer que ce Berger est un rusé coquin ; il m'a toujours trompé moi-même, moi qui trompe quelquefois les autres ; mais je lui pardonne, si, par son adresse, je puis marier richement ma fille.

Scène 5

Monsieur Bartolin, Patelin, Colette

Monsieur Bartolin

Que me dites-vous là ? Le pauvre garçon ! Voilà une mort bien prompte !

Patelin

Tout le village en est déjà informé. Comme les malheurs arrivent dans un moment !

Colette

Hi, hi, hi !

Patelin

La pauvre fille ! Méchante affaire pour monsieur Guillaume !

Monsieur Bartolin

Je vous rendrai justice ; ne pleurez pas tant.

Colette

Il était mon fiancé, é, é, é.

Monsieur Bartolin

Consolez-vous donc ; il n'était pas encore votre mari.

Colette

Je ne le pleurerais pas tant, s'il avait été mon mari, i, i, i.

Monsieur Bartolin

Il sera puni, et déjà sur votre plainte j'ai donné un décret de prise de corps ; on doit me l'amener ici ; je vais cependant, pour la forme, visiter le corps mort : il est là, dites-vous, chez votre oncle le Chirurgien ? Je reviens dans un moment.

Scène 6

Patelin, Colette

Patelin

Il va tout découvrir s'il ne trouve pas le mort.

Colette

Laissez-le aller ; mon oncle est d'intelligence avec nous, et Agnelet a ajusté dans le lit une certaine tête qui le fera fuir bien vite.

Patelin

Mais quelqu'un dans le village rencontrera peut-être Agnelet.

Colette

Il s'est allé cacher dans le grenier à foin d'un de nos voisins, d'où il ne sortira que quand le mariage sera tout-à-fait conclu.

Scène 7

Monsieur Bartolin, Colette, Patelin

Monsieur Bartolin

Non, de ma vie je n'ai vu une tête d'homme comme celle-là ; les coups ou le trépan l'ont entièrement défigurée : elle n'a pas seulement figure humaine, et je n'ai pu la voir un moment sans détourner la vue.

Colette

Ha, ha, ha !

Patelin

Que je plains le pauvre monsieur Guillaume ! C'était un bon homme ; il y avait plaisir d'avoir affaire à lui.

Monsieur Bartolin

Je le plains aussi ; mais que faire ? Voilà un homme mort, et sa fiancée qui me demande justice.

Patelin

Colette, que te servira de le faire pendre ? Ne vaudrait-il pas mieux pour toi....

Colette

Hélas, Monsieur ! Je ne suis ni intéressée ni vindicative ; et s'il y avait quelque expédient honnête...... Vous savez combien j'aime ma maîtresse votre fille, qui est filleule de Monsieur.

Monsieur Bartolin

Ma filleule ? Eh bien, quel intérêt a-t-elle à tout ceci ?

Colette

Valère, Monsieur, le fils unique de ce Monsieur Guillaume, en est amoureux ; son père refuse d'y consentir ; vous êtes si habile l'un et l'autre ; voyez s'il n'y aurait pas là quelque expédient, afin que tout le monde fût content.

Monsieur Bartolin

Oui, il faut que cette fille se départe de sa poursuite, à condition que Monsieur Guillaume consentira à ce mariage.

Colette

Que cela est bien imaginé !

Patelin

C'est prendre les voies de la douceur.

Monsieur Bartolin

Avant que de le mettre en prison, on doit me l'amener ; il faut que je lui en parle moi-même ; mais y consentez-vous, Monsieur Patelin ?

Patelin

Eh.... Je n'avais pas encore fait dessein de marier ma fille... Cependant... Pour sauver la vie à Monsieur Guillaume... Allons, allons, j'y donnerai les mains, et je serais fâché de faire pendre un homme.

Monsieur Bartolin

J'entends qu'on me l'amène..... Vous, allez vite faire enterrer secrètement le mort, afin qu'on ne m'accuse point de prévarication.

Patelin

Et moi, pour la forme, je vais faire dresser un mot de contrat que vous lui ferez signer, s'il vous plaît.

Scène 8

Monsieur Bartolin, Monsieur Guillaume

Monsieur Bartolin

Ah ! Vous voici : eh bien ! Vous savez, Monsieur Guillaume ?

Monsieur Guillaume

Oui, ce coquin d'Agnelet dit qu'il est mort.

Monsieur Bartolin

Il l'est véritablement ; je viens de le voir moi-même, et vous avez avoué le fait.

Monsieur Guillaume

Peste soit de moi.

Monsieur Bartolin

Oh ! çà, j'ai une chose à vous proposer : il ne tient qu'à vous de sortir d'affaire, et de vous en retourner chez vous en liberté.

Monsieur Guillaume

Il ne tient qu'à moi ? Serviteur donc.

Monsieur Bartolin

Oh ! Attendez ; il faut savoir auparavant si vous aimez mieux marier votre fils que d'être pendu.

Monsieur Guillaume

Belle proposition ! Je n'aime ni l'un ni l'autre.

Monsieur Bartolin

Je m'explique. Vous avez tué Agnelet, n'est-il pas vrai ?

Monsieur Guillaume

Je l'ai battu ; s'il est mort, c'est sa faute.

Monsieur Bartolin

C'est la vôtre. Écoutez : Monsieur Patelin a une fille belle et sage.

Monsieur Guillaume

Oui, et gueuse comme lui.

Monsieur Bartolin

Votre fils en est amoureux.

Monsieur Guillaume

Et que m'importe ?

Monsieur Bartolin

La fiancée du mort se départ de sa poursuite si vous consentez à leur mariage.

Monsieur Guillaume

Je n'y consens point.

Monsieur Bartolin

Qu'on le mène en prison.

Monsieur Guillaume

En prison, maugrebleu !.... Laissez-moi au moins allez dire chez moi qu'on ne m'attende point.

Monsieur Bartolin

Ne le laissez pas échapper.

Scène 9

Patelin, Monsieur Guillaume, Monsieur Bartolin, Valère, Henriette, Colette

Patelin

Voilà le contrat.... Monsieur, sur le malheur qui vous est arrivé, toute ma famille vient vous offrir ses services.

Monsieur Guillaume

Que de Patelineurs !

Monsieur Bartolin

Allons, voici toutes les parties ; expliquez-vous vite. Voulez-vous sortir d'affaire ?

Monsieur Guillaume

Oui.

Monsieur Bartolin

Signez ce contrat.

Monsieur Guillaume

Je n'en veux rien faire.

Monsieur Bartolin

En prison, et les fers aux pieds.

Monsieur Guillaume

Les fers aux pieds ! Tubieu, comme vous y allez !

Monsieur Bartolin

Ce n'est encore rien ; je vais tout-à-l'heure vous faire donner la question.

Monsieur Guillaume

Donner la question !

Monsieur Bartolin

Oui, la question ordinaire et extraordinaire, et après cela, je ne puis éviter de vous faire pendre.

Monsieur Guillaume

Pendre ? Miséricorde !

Monsieur Bartolin

Signez donc ; si vous différez un moment, vous êtes pendu ; je ne pourrai plus vous sauver.

Monsieur Guillaume

Juste ciel ! Que me faut-il faire ?

pendant que Monsieur Guillaume signe

Monsieur Bartolin

Je l'ai oui dire à un fameux médecin, que les coups à la tête sont dangereux comme le diable.... Voilà qui est bien ; je vais jeter au feu la procédure, et je vous en félicite.

Monsieur Guillaume

Oui, j'ai fait aujourd'hui de belles affaires !

Patelin

L'honneur de votre alliance...

Monsieur Guillaume

Ne vous coûte guère.

Valère

Mon père, je vous proteste....

Monsieur Guillaume

Va-t'en au diable.

Henriette

Monsieur, je suis fâchée...

Monsieur Guillaume

Et moi aussi.

Colette

Que me donnerez-vous à la place de mon fiancé ?

Monsieur Guillaume

Les moutons qu'il m'a volés.

Scène Dernière

Paysan À Agnelet, Agnelet, Monsieur Guillaume, Monsieur Bartolin, Paysan, Patelin, Valère

Paysan À Agnelet

Marche, marche, de par le Roi.

Agnelet

Miséricorde !

Monsieur Guillaume

Ah, traître ! Tu n'es pas mort ? Il saut que je t'étrangle ; il ne m'en coûtera pas davantage.

Monsieur Bartolin

Attendez ; d'où sort ce fantôme ?

Paysan

J'avons trouvé ce voleur dans notre grenier, par quoi je le mène en prison.

Monsieur Bartolin

Ouais ! Tu n'as plus de coups à la tête ?

Agnelet

Ma foi, non.

Monsieur Bartolin

Qu'est-ce donc qu'on m'a fait voir dans un lit chez un chirurgien ?

Agnelet

Une tête de veau, Monsieur.

Monsieur Guillaume

Allons, puisqu'il n'est pas mort, rendez-moi ce contrat que je le déchire.

Monsieur Bartolin

Cela est juste.

Patelin

Oui, en me payant un dédit qui contient dix mille écus.

Monsieur Guillaume

Dix mille écus ! Il faut bien par force que je laisse la chose comme elle est ; mais vous me payerez les trois cents écus de votre père ?

Patelin

Oui, en m'apportant son billet.

Monsieur Guillaume

Son billet !.... Et mes six aunes de drap ?

Patelin

C'est le présent de noces.

Monsieur Guillaume

De noces ! Au moins je tâterai de l'oie.

Patelin

Nous l'avons mangée à dîner.

Monsieur Guillaume

À dîner ! Oh ! Ce scélérat payera pour tous et sera pendu.

Valère

Mon père, il est temps de l'avouer, tout ceci ne s'est fait que par mon ordre.

Monsieur Guillaume

Me voilà bien payé de mon drap et de mes moutons.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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