Comédie · 1728 · 5 actes

L’école des pères

d’Alexis Piron

Représentation
≈ 2 h 12
Distribution
2 femmes, 7 hommes
Répliques
839
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pasquin H 153 ≈ 27 min 13
Géronte H 92 ≈ 21 min 9
Nérine F 114 ≈ 16 min 13
Grégoire H 83 ≈ 14 min 14
Damis H 105 ≈ 13 min 10
Angélique F 45 ≈ 12 min 8
Chrisalde H 58 ≈ 11 min 9
Valère H 104 ≈ 10 min 10
Éraste H 81 ≈ 8 min 10
Tous Trois N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Pasquin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Géronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nérine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Grégoire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Damis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Chrisalde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Chrisalde, Géronte

Chrisalde

Ah ! Que me dites-vous ? Quoi ! La belle Angélique...

Géronte

Oui, mon frère ; d'Argante elle est la fille unique.

Chrisalde

De ce négociant si riche, disait-on ?

Géronte

Oui, de ce cher ami que j'avais à Toulon.

Chrisalde

Il meurt pauvre ?

Géronte

Obéré.

Chrisalde

Sa chute, je l'avoue...

Géronte

De la fortune ainsi tourne, ici bas, la roue. Depuis un an entier, la perte d'un vaisseau A causé sa ruine, et l'a mis au tombeau. Voilà, de ses malheurs, la première nouvelle. Il aurait dû compter sur un ami fidèle ; Et sans s'abandonner à son mortel ennui, M'écrire, et s'assurer que j'étais tout à lui. Sa disgrâce, après tout, n'était pas sans remède. Ce que j'ai lui restait. Sa fille lui succède ; Sa fille héritera de ce que je lui dois ; Et vous n'ignorez pas ce qu'il a fait pour moi.

Chrisalde

Vous m'avez dit cent fois qu'Argante, en Italie, Au péril de ses jours, défendit votre vie ; Puis, vous associant à sa prospérité, Vous mit dans l'opulence où vous avez été. Angélique est au point où vous trouva son père. Mais pour elle, entre nous, que voulez-vous qu'opère Ce tendre empressement que vous lui faites voir ?

Géronte

Je songe à son bonheur ; et je la veux pourvoir.

Chrisalde

De semblables projets ne sont pas des vétilles. La pourvoir ! Et comment ?

Géronte

Comme on pourvoit les filles ; En la mariant.

Chrisalde

Oui, je vous entends fort bien ; Mais à qui, s'il vous plaît ? Angélique n'a rien. Vos fils vous ont rendu presque aussi pauvre qu'elle. Aurais-je pénétré le but d'un si beau zèle ? Vous la voulez pourvoir, peut-être, en l'épousant ? Mon frère, une main vide est un mauvais présent.

Géronte

Touché de sa beauté, d'abord, malgré mon âge, Je formais, je l'avoue, un projet si peu sage ; Et laissais naître en moi, sous ombre de pitié, Des sentiments plus vifs que ceux de l'amitié. De-là vient qu'à mes fils, qui lui rendent visite, J'ai caché, quelque temps, mes pas et ma conduite, Et que, de ce qu'elle est, loin d'avoir nuls soupçons, Ils ignorent encor que nous nous connaissons. Mais je me suis bientôt reproché ma faiblesse. La jeunesse est pour être unie à la jeunesse : Et l'offre de ma main tiendrait plus, en effet, De l'abus du malheur, que du prix d'un bienfait.

Chrisalde

Votre âge ici nuirait moins que cette indigence, Où vous a, pour vos fils, réduit votre indulgence. Avec un bon esprit, tout homme bien renté, L'emporte en agréments sur un jeune éventé. Mais ne la pouvant rendre heureuse par vous-même, À qui donc la donner dans sa misère extrême ?

Géronte

À celui de mes fils qu'elle aimera le plus.

Chrisalde

Fort bien. Avez-vous pris leurs avis là-dessus ?

Géronte

L'honneur intéressé n'a point d'avis à prendre ; Et supposé qu'aux leurs il me fallut descendre, Je les sais trop bien nés et trop reconnaissants, Pour ne pas ressentir tout ce que je ressens.

Chrisalde

Quelle prévention !

Géronte

Eh ! Oui, oui ; je radote.

Chrisalde

Vous jugez trop bien d'eux ; voilà votre marotte.

Géronte

Votre marotte, à vous, est d'en juger très mal. Leur respect, leur amour est pour moi sans égal. Pourquoi vouloir contre eux que mon courroux s'émeuve ?

Chrisalde

Eh ! Vous n'avez pas mis cet amour à l'épreuve.

Géronte

Chaque jour je l'éprouve, et jusqu'à cet instant, Je n'ai point à m'en plaindre, et j'en suis très content.

Chrisalde

Parce que, chaque jour, de vos folles largesses, Jusqu'ici vous avez acheté leurs caresses ; Mais le mal est...

Géronte

Mon Dieu ! Voici de vos discours ! Épargnez-vous le soin de parler à des sourds. Le mal, si c'en est un, est un mal nécessaire. Aura-t-on donc toujours ce reproche à me faire ? De tout ce que j'avais, j'ai fait part à mes fils : Oui, mon frère ; et je fis fort bien, quand je le fis. Le poids de la richesse, à notre âge, importune. À peu de passions, suffit peu de fortune. De l'or et de l'argent, sources de tous plaisirs, La jouissance est due à l'âge des désirs. Devais-je, à votre avis, thésaurisant sans cesse, Imiter ces vieillards, tyrans de la jeunesse, Qui, la faisant languir, sans être plus heureux, La privent des plaisirs qui sont perdus pour eux ? Et que devient souvent le bien d'un père avare ? L'héritier est frustré, l'usurier s'en empare, Cette peste publique ayant, à notre insu, Dévoré l'héritage, avant qu'il fût échu ; Ou, si le fils échappe à ce désordre extrême, Le père est détesté. Je veux, moi, qu'un fils m'aime ; Et ne soit pas réduit, pour voir changer son sort, Au déplorable point de désirer ma mort.

Chrisalde

Je m'en remets sur eux du soin de vous confondre.

Géronte

Si j'en suis obéi, qu'aurez-vous à répondre ?

Chrisalde

Rien. Mais j'en doute fort.

Géronte

Moi, j'en doute si peu, Et suis, avec raison, si sûr de leur aveu, Que, sans leur en parler, je suis prêt à conclure. Je viens d'envoyer même exprès chez la future, Lui demander une heure où je puisse la voir ; Mon offre et son choix faits, ils feront leur devoir.

Chrisalde

Avant que de rien dire à la belle Angélique, Je déploierais d'abord, près d'eux, ma rhétorique ; Et ne hasardant rien...

Géronte

Peste soit de Pasquin ! Depuis une heure aussi que j'attends ce coquin...

Scène 2

Géronte, Pasquin

Géronte

Eh ! Viens donc. Qu'il te faut de temps pour peu de chose !

Pasquin

De l'un de vos trois fils la cuisine en est cause. En passant, comme un basque, auprès de sa maison, De cent ragoûts exquis la douce exhalaison M'est, par un soupirail, venu rompre en visière ; Mon âme en a passé dans mon nez, toute entière ; Et piquant l'appétit dont le ciel m'a doué, Sur la place, un instant, l'odorat m'a cloué. Excusez, s'il vous plaît, ma friandise émue Des charmes d'une odeur, chez vous, si peu connue. Si vous vous offensez d'un plaisir si léger, Notre pain sec ici va bien vous en venger.

Géronte

Pour un méchant valet, ma cuisine est trop bonne. Dis seulement quelle heure Angélique me donne.

Pasquin

Vous n'avez qu'à l'attendre, et qu'à rester ici : Elle me suit, monsieur ; et déjà la voici.

Scène 3

Géronte, Chrisalde, Pasquin, Angélique

Géronte

Madame, à vos malheurs, qu'enfin je remédie ; Et que j'assure ainsi le repos de ma vie. Votre père, qui fit pour moi plus que pour vous, Pour sa fille aujourd'hui me demande un époux. Tout ici, grâce à lui, prospère à ma famille. Partagez ma fortune, en devenant ma fille. Mes fils sont à leur aise ; en offrant l'un des trois, D'un assez riche époux, je vous offre le choix.

Chrisalde

Je vous offre un sanglant affront.

Géronte

Ils vous ont vue ; Vous leur avez parlé, sans en être connue. Vous pouvez dire ici votre goût librement. Lequel vous plaît le mieux ? Parlez-moi franchement. De celui pour lequel votre coeur s'intéresse, Je vous promets la foi, l'estime et la tendresse.

Pasquin

Et moi, je vous promets, Monsieur, un pied de nez.

Haut.

Géronte

Maraud ! Sachons pour qui vous vous déterminez. Je vous ai vu rougir.

Angélique

Ma honte vous abuse. De vos bontés, monsieur, vous me voyez confuse : C'est la seule raison qui m'aurait fait rougir : Mais du reste, à son gré, votre choix peut agir. Nommez qui vous plaira : cet époux respectable, À mon coeur pénétré, ne peut qu'être agréable, Dès qu'en lui je verrai, joignant mon sort au sien, Le choix d'un père en qui je retrouve le mien.

Géronte

Mais peut-être un des trois l'emporte sur ses frères ; Est-ce le capitaine ? Est-ce l'homme d'affaires ? Serait-ce l'auditeur ?

Angélique

Ils sont tous trois vos fils ; Cela fait tout pour eux. Prononcez ; j'obéis.

Géronte

Ainsi ni vous ni moi ne réglerons la chose : Et je vois bien qu'il faut que le ciel en dispose. J'étudierai leurs coeurs, et vous promets sur tout, Celui qui, pour l'hymen, aura le plus de goût. Je vais leur en parler.

Chrisalde

Mon frère !

Géronte

Quoi ! Mon frère ?

Chrisalde

De grâce, donnez-vous le plaisir du mystère. De la fille d'Argante en exposant le droit, Laissez-leur ignorer que c'est madame.

Géronte

Soit.

Chrisalde

Qu'ils ne sachent, qu'après l'affaire bien conclue, Que la fille d'Argante est celle qu'ils ont vue.

Géronte

très volontiers.

Chrisalde

L'époux d'un objet si charmant N'en sera que surpris plus agréablement.

Il sort.

Géronte

C'est bien dit.

Pasquin

Les vilains ne voudront jamais d'elle.

Chrisalde

Comme tu vois, l'injure en sera moins cruelle ; Et du moins ce qu'ici je conseille à dessein, Diminuera l'affront d'un refus trop certain.

Scène 4

Angélique, Pasquin

Angélique

Je vois une pitié dans ses yeux, qui m'alarme. D'un vain espoir, ami, tu peux rompre le charme. Je n'ai vu ces messieurs que très légèrement, Et l'on ne connaît pas son monde en un moment. Je serais, dans le fond, quoi que je dise au père, Bien aise de savoir un peu leur caractère. Dissipe les soupçons qui me viennent saisir : L'un vaut-il mieux que l'autre, et fallait-il choisir ?

Pasquin

Non, madame ; le choix entre eux est inutile. Tous les trois sont égaux : le financier habile Est un vrai financier, un arabe, en un mot : Le capitaine un fat ; et l'auditeur un sot. Tous trois enfin, soit dit sans offenser mon maître, Les trois plus francs vauriens que vous puissiez connaître.

Angélique

Ah ! Ciel ! Et j'ai promis...

Pasquin

Ne vous alarmez pas, Madame ; le pauvre homme en sera pour ses pas ; J'en réponds. Si pas un se rend à ses prières, Je veux mourir ici sous les coups d'étrivières. Les bourreaux, pour un sou, se les feraient donner. Il aura beau jurer, pester, crier, prôner, Dire que tout leur bien lui vient de votre père ; Qu'il entend, comme à lui, que vous leur soyez chère ; Supplier celui-ci ; menacer celui-là : Elle est pauvre ? oui, mes fils. eh bien, épousez-la. Vous n'avez pas, Madame, autre réponse à craindre.

Angélique

Je le plains.

Pasquin

Et moi, non. C'est bien fait. Faut-il plaindre Ces pères, vrais fléaux de la société, Tout pétris des fadeurs de la paternité ; Qui, de leurs yeux bénins, couvrent leur sotte race ; Prétendent, qu'ainsi qu'eux, chacun s'en embarrasse : Regardent de travers, et traitent de fâcheux, Quiconque ose ne pas s'y complaire autant qu'eux ? Tels sont de celui-ci les malheureux vertiges. Il s'imagine avoir engendré trois prodiges. Mon financier ! La peste ! Un habile garçon ! Pour mon pauvre auditeur, hélas ! Il est si bon ! Et Valère ! Tudieu ! Mon fils le capitaine ! Je vous le garantis, à trente ans un Turenne ! Il les révère enfin, tant il en est charmé. Et dieu sait cependant comme ils vous l'ont plumé ! Mes drôles doucement, de caresse en caresse, L'ont, de ce qu'il avait, dépouillé pièce à pièce ; Si bien que, tout en gros, ce qui reste est formé D'un petit bien champêtre à mon père affermé : Et je vois le moment où quelqu'un d'eux le prie De se défaire encor de cette métairie.

Angélique

Dont il se déférait ?

Pasquin

Sur le champ. Des ingrats L'indigne avidité ne le rebute pas. Et malheur à qui veut lui dessiller la vue ! Le moindre mot contre eux l'assassine, le tue. Doux, traitable d'ailleurs, et d'un esprit fort bon, Sur cet article seul il n'entend point raison.

Angélique

C'est un père.

Pasquin

Ma foi c'est... c'est un imbécile : L'un est plus sûr que l'autre. En un mot comme en mille, Nous souffrons : sans cela je m'en soucierais peu : Que m'importe à moi ? Mais, à peine un pot au feu. Boire de belle eau claire, et manger du pain d'orge, Tandis que chez les fils le superflu regorge ; Jeûne éternel ici, vingt repas là pour un ; Quand on est saoul chez eux, chez nous tout est à jeun. N'est-ce pas une chose indigne, horrible, infâme, Qui mérite ?... Eh ! Morbleu ! Raisonnez donc, Madame.

Angélique

Je conviens qu'en ceci tes cris sont de saison ; Que rien ne fut jamais plus contre la raison : Mais je tiens, quelque tort que l'on donne à Géronte, Que ce n'est pas sur lui qu'en doit tomber la honte ; Et que tous gens de bien doivent être saisis De pitié pour le père, et d'horreur pour les fils. Faut-il, si des bienfaits l'ingratitude abuse, Qu'à de tels bienfaiteurs l'estime se refuse ? Un amour si sacré l'est même en ses excès ; Et n'est que plus touchant pour être sans succès. Plus ce père est trahi, plus son sort m'intéresse. Je sens même, oui, je sens qu'envers lui ma tendresse Me charge des devoirs que l'on ne lui rend pas.

Pasquin

Voilà, voilà les coeurs qu'il lui fallait, hélas ! Bon comme il est ; et vous, si douce et si gentille, Vous avez bien mal fait de n'être pas sa fille ; Comme eux, de n'aller pas chercher un père ailleurs.

Angélique

Ton coeur, je le vois bien, est aussi des meilleurs. Le ciel dut à Géronte un sujet si fidèle. Oh ! Je veux des valets être le vrai modèle. Non, ces fripons qu'on voit, sur la scène, à Paris, Toujours prêts à tromper les pères pour les fils... Laissez-moi fréquenter un peu votre Nérine ; Que je vous la façonne, et que je l'endoctrine. Qu'a-t-elle à démêler avec notre auditeur ? Tout à l'heure, ils parlaient ensemble avec chaleur. Je crois... mais la voici.

Scène 5

Angélique, Nérine, Pasquin

Angélique

D'où vient cette caresse ? Es-tu folle, Nérine ?

Nérine

Ah ! Ma chère maîtresse ! Mille remerciements ! Que ne vous dois-je pas ?

Angélique

Mille remerciements ! De quoi ?

Nérine

De vos appas.

Angélique

De mes appas ?

Nérine

Eh ! Oui.

Angélique

Si j'en ai, je l'ignore ; Mais que t'en revient-il ?

Nérine

Qu'on m'aime, qu'on m'adore ; Et que trois cavaliers, l'un de l'autre jaloux, Me viennent, tour à tour, d'embrasser les genoux. Le tout pour vos beaux yeux.

Pasquin

Fort bien, bonne nouvelle ! Nos trois originaux en ont pour vous dans l'aile. De les bien ballotter vous tenez un moyen ; J'en ferais mon profit.

Nérine

J'en ai bien fait le mien ; Et c'est de ce profit que je vous remercie.

Angélique

Mais quel est-il enfin ? Voici quelque folie.

Nérine

Nenni, nenni. Tenez, madame ; examinez Ces trois beaux diamants dont j'ai les doigts ornés. Ma foi, vive Paris ! En province une fille Longtemps se flatte en vain, quoiqu'elle soit gentille ; Pour s'enrichir ici, belle ou non, comme on voit, Il suffit d'en servir quelqu'une qui le soit.

Angélique

Ceci me déplaît fort ; et vous deviez, Nérine...

Nérine

Oh ! J'ai bien reculé, repoussé, fait la mine ; Rougi, baissé les yeux, fait... ce que nous faisons, Lorsque nous voulons bien ce que nous refusons.

Angélique

Oh ! Mais, des diamants !

Nérine

Ces messieurs me les tendent ; Je me fâche : on m'apaise ; et je crois qu'ils se rendent ; Point du tout : cent propos encor plus engageants. Il se faut bien enfin débarrasser des gens.

Pasquin

Je tombe de mon haut, tant le cas est bizarre ! Je sais bien qu'en amour on cesse d'être avare ; D'accord : mais je les eusse exceptés toutefois : Et mon oeil, à ces dons, les méconnaît tous trois.

Nérine

Ne vous étonnez pas d'un si grand sacrifice ; Leur générosité vient de leur avarice. Peut-être, sans cela, j'aurais tout rebuté. Mais comment croyez-vous qu'ils avaient débuté ? Par exalter madame, ou leurs feux ? Bagatelle. Au solide. Son nom ? Qu'aura-t-elle ? Qu'a-t-elle ! Que répondre, madame, à ce début galant ? Saisie aussi pour vous d'un dépit violent, J'ai payé d'impudence ; et, vous faisant comtesse, J'ai, d'un front provençal, vanté votre noblesse ; Nommé tous vos aïeux, barons ou chevaliers ; Et fait monter la souche à quinze ou vingt quartiers, Item, je vous ai faite une grande héritière. À cette qualité, qui passe la première, J'ai vu, pleins d'une ardeur qu'ils ne pouvaient couvrir, De l'avide trio les six grands yeux s'ouvrir, Comme on verrait des loups, quand la faim les fourvoie, Les gosiers affamés s'ouvrir sur une proie. Ils se sont séparés. De là, sans s'être vus, Tous trois, l'un après l'autre, à moi sont revenus ; Ont très éloquemment brigué mon assistance ; M'ont offert (à regret) ces bijoux d'importance : D'un procédé si noble enfin le coeur épris, J'ai, d'un air ingénu, promis tout, et tout pris.

Pasquin

Et tout pris ! Que ce mot finit bien la tirade !

Angélique

Oui ; mais il faut tout rendre.

Nérine

Est-il vrai, camarade ?

Pasquin

Non : partageons plutôt.

Nérine

Écoutez tous les deux, De quel style et comment je vais parler pour eux. C'est en vous exhortant, comme sage et prudente, À les traiter, madame, en comtesse opulente, À qui de plats bourgeois oseraient en compter : Si vous en aimez un, à vous bien surmonter. Point de quartier pour gens d'un pareil caractère ! Oui, dussiez-vous tomber cent fois dans la misère, Plus affreuse cent fois, se montrât-elle à vous, Embrassez-la plutôt cent fois qu'un tel époux. Vengez, à la faveur du faux nom qui les tente, Le mépris qu'ils feraient de la fille d'Argante ; Et payez en un mot leurs tendres sentiments, Comme vous me voyez payer leurs diamants.

Pasquin

C'est parler comme un livre, ou le diable m'emporte !

Angélique

Je n'avais pas besoin d'un avis de la sorte. Leur père vainement s'en ferait écouter ; Mon amitié pour lui me les fait détester.

Scène 6

Nérine, Pasquin

Nérine

Pour nous venger, un jour, toutes tant que nous sommes, Puisse la soif de l'or étrangler tous les hommes ! On se moque partout des filles sans vertus ; N'avons-nous que cela, l'on s'en moque encor plus. Adieu.

Pasquin

Nérine ?

Nérine

Eh bien ?

Pasquin

J'ai deux mots à te dire.

Nérine

Parle.

Pasquin

Qu'elle a de grâce !

Nérine

Après ?

Pasquin

Oui, je l'admire. Si tu concevais !...

Nérine

Quoi ?

Pasquin

Ce qu'en si peu d'instants... Tout le progrès...

Nérine

Poursuis.

Pasquin

Je te jure...

Nérine

J'attends.

Pasquin

Eh bien ? Quoi ? Parle. Après ? Poursuis. J'attends. Devine.

Nérine

Tu m'aimes ?

Pasquin

T'y voilà.

Nérine

Je n'en fais point la fine : Je t'aime aussi.

Pasquin

Quoi ! Tu...

Nérine

Point d'incrédulité. Cet aveu coûte trop, pour être répété.

Pasquin

Ma foi ! J'ai bien aimé des filles en ma vie ; Mais pas une, à mes yeux, n'a paru si jolie.

Nérine

J'ai bien eu des amants ; mille d'entre eux m'ont plu ; Mais je ne m'en remets pas un qui t'ait valu.

Pasquin

Je le crois. Entre ceux qui cherchaient à te plaire, Tu ne pouvais choisir qu'un valet ordinaire, Un valet né pour l'être : et, sans faire le fat, Je suis bien au-dessus de ceux de mon état. J'ai, par libertinage, endossé la mandille : Mais je n'en suis pas moins un enfant de famille, D'un riche procureur l'héritier et l'aîné ; Et l'on se sent toujours, tiens, de ce qu'on est né.

Nérine

Fils d'un père opulent, honnête homme peut-être, S'abaisser à servir ! Vivre aux gages d'un maître ! Quelle honte !

Pasquin

Oh que non ! J'ai consulté le cas : Pour être un peu laquais, on ne déroge pas. Bien loin même qu'en rien, notre ordre qui te blesse, Tout roturier qu'il est, déroge à la noblesse, Il a servi de grade à mille honnêtes gens, Pour y pouvoir atteindre à beaux deniers comptant. D'ailleurs, mes chaînes sont honnêtes et légères ; Mon maître a des égards, et nous vivons en frères. S'il est même entre nous un peu d'autorité, Je puis dire, à bon droit, qu'elle est de mon côté. Ah ! Que ne suis-je entré plutôt à son service ! Il n'eût pas de ses fils entretenu le vice ; Ni, s'abîmant pour eux, dupe de sa douceur, De leur ingratitude essuyé la noirceur. Contre leur flatterie il aurait tenu roide ; Et la cuisine ici ne serait pas si froide. Mais baste ! Le passé, comme on dit, est passé. L'avenir nous menace, et c'est le plus pressé. Aussi mon père et moi nous allons... patience ! Je ne dis mot : suffit ! J'y mettrai ma science. Mes gaillards sont en pied ; mais qu'ils se tiennent bien ; Car on va les sangler, qu'il n'y manquera rien.

Nérine

Signalons donc contre eux chacun notre malice. Je jouerai leur amour.

Pasquin

Et moi, leur avarice.

Nérine

Je les rends amoureux tous trois, comme trois fous.

Pasquin

Et je raccroche, moi, tout ce qu'ils ont à nous.

Nérine

Vivent les gens d'esprit !

Pasquin

Bien armés d'impudence.

Nérine

Eh ! Comment vas-tu faire ?

Pasquin

Oh ! Point de confidence. Le sage, en ses projets, sait mieux se comporter : Un dessein qu'on évente est tout près d'avorter.

Nérine

Pour opposer sentence ici contre sentence : Quand nous questionnons, qui se tait nous offense. Je me moque du sage, et je veux tout savoir.

Pasquin

Tout savoir ? Et la chose est-elle en ton pouvoir ?

Nérine

Pourquoi non ?

Pasquin

Par exemple, il faut savoir se taire ; Le sauras-tu ?

Nérine

très bien.

Pasquin

Ton sexe, d'ordinaire, Sur une lettre close est un mauvais cachet.

Nérine

Eh ! Mon ami ! Le tien est cent fois moins discret. Car je sais tel secret que, pas pour un empire, De force ni de gré, l'on ne nous ferait dire ; Et que par des serments, vainement retenu, Un homme court souvent dire au premier venu.

Pasquin

Voici donc mon dessein. Je veux sans qu'on soupçonne... Tu ne le diras donc sûrement à personne ?

Nérine

À personne.

Pasquin

Pas même à ta maîtresse ?

Nérine

Non.

Pasquin

Je vais... mais jure-moi...

Nérine

Voilà trop de façon. Ou parle, ou plus d'amie. Opte. Le temps me presse. Tu ne veux pas ? Adieu. Je rejoins ma maîtresse.

Pasquin

Suivons-la ; je me rends. Viens. Tu vas savoir tout. Qu'un bec un peu mignon met de sagesse à bout !

Acte II

Scène 1

Pasquin

Pasquin

Je n'ai rien avancé, que bientôt je ne fasse. Où j'ose, à la soubrette, un peu mentir en face, C'est quand, de pauvre enfant d'un simple laboureur, La vanité m'érige en fils de procureur. Mais cela n'est pourtant pas trop bien, quand j'y pense, De méconnaître ainsi l'auteur de sa naissance. Le méconnaître ! Non : pourquoi donc, s'il vous plaît ? Je le fais seulement plus gros seigneur qu'il n'est. La peccadille est mince ; et je me la pardonne. Fureur d'en imposer, ridicule où l'on donne Dans l'état de marquis, ainsi que dans le mien. Et puis j'aime à mentir ; cela me fait du bien. Mon père, par malheur, va paraître ; et je tremble Que lui, Nérine et moi, nous nous trouvions ensemble. Mais j'aperçois mon maître. à la mine qu'il fait, De ses pas, à coup sûr, il est peu satisfait.

Scène 2

Chrisalde, Pasquin, Géronte

Chrisalde

Qu'est-ce donc ? Vous avez l'air tout mélancolique. Pas un, je le vois bien, n'a voulu d'Angélique. Vous avez répondu trop tôt de leurs aveux.

Pasquin

Qui répond paye ; il n'a qu'à l'épouser pour eux.

Géronte

Pasquin, cherche mes fils. Vas ; Damis et Valère, Sont, je crois, près d'ici, chez Éraste leur frère. Cours, frappe, entre, et leur dis que, sans perdre de temps, Ils viennent tout-à-l'heure ; et que je les attends.

Pasquin

J'attends, moi, que bientôt ce feu se ralentisse. De vos fils, en tout cas, je vous ferai justice ; Oui, moi-même ! Voyons si vous vous soutiendrez : Mais je serai le maître ; ou vous le deviendrez.

Géronte

Fais ce que l'on te dit ; sors.

Scène 3

Chrisalde, Géronte

Chrisalde

Vous avez beau faire ; On devine aisément ce que vous voulez taire. Mais je ne vous plains point. Vous étiez averti.

Géronte

Je n'ai trouvé personne, et tout était sorti. Comme on voit toutefois, je dis ce qu'il m'en semble. Chez Éraste, à dîner, je crois qu'ils sont ensemble. Du moins, de leurs valets son logis était plein ; Et j'ai vu repasser les débris d'un festin.

Chrisalde

Entrer contre leur ordre, eût été malhonnête ; Et votre compagnie aurait troublé la fête ?

Géronte

Oui, mon frère ; à notre âge, on ne fait chez autrui, Que traîner après soi la tristesse et l'ennui ; Et, puisque vous voulez qu'on parle avec courage, Votre présence ici m'en est un témoignage.

Chrisalde

Je vous amuserais, si j'approuvais vos fils : Ah ! Qu'à cela ne tienne, et soyons bons amis. Je crois tout ce que d'eux vous voulez que je croie. Ordonner, ou souffrir du moins qu'on vous renvoie, Cela s'appelle (oui-da) des fils très obligeants.

Géronte

Ce pourrait être aussi la faute de leurs gens.

Chrisalde

L'étrange entêtement en faveur de ces traîtres ! L'impudence des gens vient de celle des maîtres ; Du maître, quel qu'il soit, peu, beaucoup, ou zéro, Le valet fut toujours et le singe et l'écho ; Vos fils, par vous comblés des biens de la fortune, En trouvent aujourd'hui l'origine importune ; Et, n'espérant plus rien de vous quand vous venez, Vous font effrontément fermer la porte au nez. C'est bien fait. Je m'attends que demain, l'un ou l'autre Vous dira de sortir, et de passer la vôtre. J'enrage, quand je vois que l'on s'aveugle ainsi ; Et je perds patience !

Géronte

Oh ! Je la perds aussi...

Chrisalde

Brisons-là. Finissons un débat inutile, Qui ne ferait qu'en vain nous échauffer la bile. Et songez seulement à quoi votre bon coeur Vient de vous engager de parole et d'honneur. Avec vos fils enfin soyez ferme et sévère : Joignez la voix du maître à la bonté du père ; Non que, de quelque ton que vous vous y preniez, On vous soit plus soumis, ni que vous y gagniez : Mais qu'au moins une fois on apprenne à vous craindre : S'ils manquent au respect, sachez les y contraindre ; Et faites voir qu'un droit par la nature écrit, Pour être négligé, jamais ne se prescrit.

Géronte

Eh ! Pourquoi ? Tout ceci finira sans dispute. Je connais bien mes fils, vous dis-je. On leur impute De plus bas sentiments, plus de tort qu'ils n'en ont ; Et l'on se les est faits plus mauvais qu'ils ne sont.

Scène 4

Géronte, Pasquin, Chrisalde

Géronte

Viendront-ils ?

Pasquin

Oui, Monsieur ; et la nappe levée, Ces messieurs voudront bien faire cette corvée. Chez monsieur l'auditeur, entrant tout essoufflé, J'ai paru devant eux, et je leur ai parlé : "Votre père, Messieurs, vous mande en diligence." Un d'eux m'a répondu, d'un air de nonchalance, Aussi froid que le mien paraissait échauffé : "Il suffit ; nous irons. Eh ! Quelqu'un. Le café." Le café s'allait faire ; et c'est à vous d'attendre : Car, avant le café , l'on ne peut vous entendre.

Chrisalde

Et l'on vous les a peints plus mauvais qu'ils ne sont !

Haut.

Géronte

Patience ! Bientôt tous ces bruits finiront. Pasquin cherche à vous plaire, et charge un peu les rôles.

Pasquin

Point. Je vous chante au juste et l'air et les paroles.

Chrisalde

Pasquin vous est fidèle : et vous nous saurez gré D'un projet que, pour vous, en tête on s'est fourré.

Géronte

Un projet ?

Chrisalde

Oui, monsieur. Là, parlons sans finesse. Ne voudriez-vous pas retenir vos richesses ?

Géronte

Non ; si je les avais, j'en ferais, sans regret, Le même usage encor que j'en ai déjà fait. Avec ton père et toi, content dans ma chaumière, J'ai plus qu'il ne m'en faut, pour vivre à ma manière. Ainsi, point de projet.

Pasquin

Monsieur, cela suffit.

Géronte

Tout ira bien.

Pasquin

Prenez qu'on ne vous ait rien dit.

Géronte

Et l'hymen achevé, pour vous laisser tranquille, Mon frère, sans retour, j'abandonne la ville ; Car je vois bien qu'ici nous nous incommodons.

Pasquin

Allons planter nos choux, et garder les dindons. Partons.

Géronte

Pasquin répugne à suivre là son maître ?

Pasquin

Mes talents sont peu faits pour un séjour champêtre, Mais, n'importe : on le veut ; m'y voilà résigné.

Géronte

Vous sortez ?

Chrisalde

Oui, je sors ; et je sors indigné. Vous ne méritez pas que l'on vous contrarie ; Encor moins qu'on vous serve. Adieu donc. De ma vie, Chez vous, si je fais bien, je ne remets le pied. Ce n'est pas être un homme ; et cela fait pitié !

Scène 5

Géronte, Pasquin

Géronte

Pitié, soit ! Eh ! Mon Dieu ! Quand j'écoute mon frère, Il est beau raisonneur : mais a-t-il été père ? Peut-être ai-je trop fait ; et, pour faire encor pis, Tel qui m'ose blâmer, n'a besoin que d'un fils.

Pasquin

Pour les vôtres aussi, c'est folie, à votre âge, D'aller vous confiner au fond d'un ermitage. Quel parti prenez-vous, pour un homme d'esprit ? Le diable était plus vieux que vous quand il le prit. Pour trois enfants gâtés, votre tendre manie, Tout jeune, vous sevra des douceurs de la vie ; Et veuf à vingt-cinq ans, rare et fidèle époux, Votre femme, en mourant, vous enterra chez vous. Ressuscitez ! Vivez ! Je veux, tel que vous êtes, Vous voir, à vos muguets, enlever des conquêtes. Qu'est-ce, de notre temps, qu'un jeune homme en effet ? Une frêle poupée, un fat, un freluquet Un débile Adonis, un valétudinaire, Avant trente ans, déjà presque sexagénaire. Vous en débusquerez !

Géronte

Ah ! Tu ne conçois pas Ce que pour moi, Pasquin, la campagne a d'appas. Ce fut de mes travaux, longtemps, l'objet unique : Elle est de la vertu le séjour pacifique ; Les beautés que la terre y découvre à nos yeux, En éloignent l'esprit, et l'approchent des cieux. J'y pense avec transport.

Pasquin

Et moi, non ; ma pensée Ne vole pas plus haut que le rez-de-chaussée. Nous cheminons toujours terre-à-terre, elle et moi. Oh ! Le sot vis-à-vis que le vis-à-vis soi, Monsieur ! S'il faut pourtant... mais que nous veut mon père ?

Scène 6

Géronte, Grégoire, Pasquin

Géronte

Qui t'amène, Grégoire ? Et qu'est-ce qui t'altère ?

Grégoire

Hai là ! Vous m'en voyez encor tout ahuri ! Ce n'est pas note faute ; et j'en son bian marri.

Géronte

Tu m'alarmes ! Quoi donc ?

Grégoire

J'onz-eu tretous biau faire ; Temps pardu ! Je n'ons fait tretous que de l'iau claire.

Géronte

Qu'est-il arrivé ?

Grégoire

Ça va vous mettre en chaleur ; Escusé, si je sis messagé de malheur.

Géronte

Il me fait craindre pis qu'il n'a peut-être à dire.

Grégoire

Ah ! Craigné hardiman ; et bouté tout au pire.

Géronte

Parle donc, si tu veux ; je me fâche : entends-tu ?

Grégoire

Ce qu'ous allé savoir, vous fâchera bian pu.

Géronte

Finiras-tu ? Bourreau ! Ma patience est lasse.

Grégoire

J'avions eune maison : gnien'a pu que la place. Le feu viant d'y passé.

Pasquin

Le feu !

Géronte

Quoi ! Ma maison ?...

Grégoire

N'est pu qu'eun gros monciau de cendre et de charbon ! Meubles, chevaux, bestiaux, l'écurie et l'étable, Et la grange, et la paille et le blé, tout au diable !

Pasquin

Ah ! Monsieur !

Géronte

Le revers est des plus violents.

Pasquin

Nous voilà, pour le coup, dans de jolis draps blancs.

À Pasquin.

s'attendrissant.

Grégoire

Ne nous accusez pas, vous dis-je de l'esclandre. Ce n'est qu'au feu du ciel, monsieu, qu'i faut s'en prendre Ste nuit, que je dormion, par le mitan du toit, Patatrâs ! Su la grange, al est chu tout fin droit. Je m'évaille en sursaut ; et vois, de ma couchette... Tatigué ! ça flambloit tout comme une allumette ! Tantia que moi, ma femme, Et ta soeur Isabiau, J'onz-eu bian de la peine à sauvé note piau ; Que je n'ons, pour abri, pu qu'eun pan de muraille, Et que nous vla tretous, dieu marci, su la paille !

Géronte

Vous pleurez, mes enfants ?

Grégoire

On pleurerait à moins.

Géronte

Allez, le ciel saura pourvoir à nos besoins.

Grégoire

Mafi, pour à présent, à ce qu'il viant de faire, J'en demande pardon, mais il n'y pourvoit guère.

Géronte

C'est se trop alarmer.

Grégoire

N'avons-je pas grand tort ?

Pasquin

Nous n'avons pas, Monsieur, comme vous l'esprit fort.

Géronte

Le dirai-je ? Loin d'être à la douleur en proie, En faveur de mes fils, j'en ressens quelque joie. Leur honneur attaqué m'est plus cher que mon bien ; Et le ciel a permis que je n'eusse plus rien, Pour qu'ils puissent confondre enfin la médisance. On n'eût été témoin que de leur complaisance ; Et l'on va l'être encor de leur amour pour moi. Ceci rendra le monde et bien sot et bien coi.

Scène 7

Géronte

Géronte

Vous arrivez, Madame, à temps pour être instruite D'un malheur qui m'annonce un bonheur et sa suite. Entrons. Rien ne pouvait déjà m'être plus doux, Qu'un moment d'entretien, en secret, avec vous.

Scène 8

Grégoire, Pasquin

Grégoire

Heim ! Jeannot, qu'en dis-tu ? Sais-je baillé dé colle ? Comme je m'y sis pris tout d'abord par bricole, Afin qu'i gobît mieux par après le marlan !

Pasquin

Fort bien ! Contre les fils suivons donc notre plan. Ceci ne fait encor que préparer la trame Qui va développer leur caractère infâme ; Songeons bien désormais tous deux à nous unir, Pour apprêter le coup qui doit les en punir.

Grégoire

Morgué ! J'aime à te voir dans le parti dé père ! Bon signe ! Écrâson donc cé race de vipère ! Note maître a déjà baillé dans mon panniau.

Pasquin

Moi, je les dois leurrer du retour d'un vaisseau, Dire qu'il vous a mis seul dans la confidence ; Et pourquoi là-dessus il garde le silence. Vous, souvenez-vous en ; dès que j'aurai jeté Une si belle amorce à leur avidité, Ils vous amadoueront de leur patelinage : Tirez-vous bien alors de votre personnage ! Sachez me seconder...

Grégoire

T'as pu d'esprit que moi ; Mais je sis eun compère aussi mâdré que toi : Vas ! Vas ! Tu ne sçais pas encore à qui tu parle. J'onz été, comme d'aûte, eun dénicheux de marle. Et pis, dé fils ingrats ! Tians ; ça seul me rendroit Pu malin qu'eun vieux singe, et me dégourdiroit. Croirois-tu bian jusqu'où va leuz impartinance ? C'est peu, dépis qu'i sont des monsieux d'importance, D'avoir changé de train, de moeurs, de noms, de tout ; Je vois qu'i voudriont changé de père itout. Leux père leux faiz honte. Oui, Jeannot, quand j'y rève.

Pasquin

Avis au sieur Pasquin.

Grégoire

Jarnicoton ! J'endêve.

Pasquin

Et justement, voici Nérine !

Grégoire

I le paîront ! Et je varrons biau jeu, si la corde ne rompt.

Scène 9

Nérine, Pasquin, Grégoire

Nérine

C'est-moi, mon cher Pasquin.

À part.

Pasquin

Je te vois bien, ma fille. Bonjour. Ceci va mal pour l'enfant de famille.

Nérine

Chasse-moi ce manant, que je te parle.

Pasquin

Attends.

Nérine

Tout à l'heure.

Pasquin

J'enrage !

Grégoire

Heim ! Quoi ?

Pasquin

Quel contretemps !

Grégoire

Tu crains lé contretan ? Gnien aura pas, te dis-je.

Pasquin

Si vous...

Grégoire

Tant de redite, à la parfin m'afflige. Tais-toi ! Tu n'es qu'eun sot.

Nérine

Il est bien familier !

Pasquin

Avec gens de ma robe on est peu régulier.

Grégoire

Tout ira bian, mon fils.

Nérine

Mon fils ! C'est-là ton père ?

À Grégoire.

Pasquin

Je te dis bien, ma fille : ai-je épousé ta mère ? Si vous vouliez un peu vous éloigner d'ici ? Moi ! Nenni. Pourquoi, donc ? Je reste où me voici.

Pasquin

De grâce !

Grégoire

La raison ?

Pasquin

Je vous en prie.

Se retournant enfin et apercevant Nérine.

Grégoire

À cause ? Ah, ah, monsieu-l'gaîllard ! Vla donc le pot-au-rose ? Est-ce pour être seul aveuc ste dondon-là ?

Nérine

Sa présence, après tout, ne fait rien à cela. Madame est céans ?

Pasquin

Oui.

Nérine

J'apporte, pour nouvelle, De nos trois amoureux trois billets doux pour elle.

Pasquin

Vas ! Tiens ! Entre ! à revoir !

Nérine

Ton projet va-t-il bien ?

Pasquin

Ne t'embarrasse pas !

Nérine

Je te réponds du mien.

Pasquin

Je n'en suis pas en peine.

Nérine

Et je vais, pour bien faire...

Pasquin

Tu me diras cela tantôt ; fais ton affaire.

Grégoire

Atans ! Que je reluque encore eun tantinet Sa meine apétissante, et son ar dadouillet !

Nérine

Allons donc ! Finissez ! Livrez-moi le passage !

Grégoire

Eun ptit coup de grouin, pour le droit de péage.

Nérine

Tenez, ce gros lourdaud ! ça, vous m'importunez ! Passerai-je ! ... Pasquin, donne-lui sur le nez.

Grégoire

Me baillé sus le nez ! Pargué, je li conseille !

Elle s'échappe, et Grégoire court après.

Nérine

Le voilà, comme un sot, sans yeux et sans oreille. Tu me vois cajoler ; et n'es pas plus jaloux ? Eh bien ! Laissez passer, bon-homme, et payez-vous.

Pasquin

Je n'en sortirai pas toujours à si bon compte ; Et ne m'en puis tirer tôt ou tard qu'à ma honte. Le plus court, ce serait de la désabuser. Mais aussi de quoi diable ai-je été m'aviser ! ...

Grégoire

Les voici !

Pasquin

Bon ! Songez qu'il est de conséquence Que nous leur paraissions en mésintelligence, Pour établir d'abord leur confiance en moi.

Grégoire

Je ferai le fâché ; fais donc le honteux, toi : Je n'aurai pas de peine à paraître en colère.

Pasquin

Traitez-moi, devant eux, de membre de galère ! Figurez-vous, pour être ainsi que je le veux, Que je suis un maraud, qui ne vaux pas mieux qu'eux.

Scène 10

Grégoire, Valère, Éraste, Damis

Grégoire

Gare, aveuc tes propos, qu'eun jour je ne t'étrille Et je ne te repasse en enfant de famille, blître !

Valère

Bonjour, Grégoire.

Grégoire

Hom !

Éraste

Comment t'en va ?

Grégoire

Bian.

Damis

Tu grondes ? Qu'as-tu donc ?

Grégoire

Un fils qui ne vaut rian. Lé père de ce temps sont diantrement à plaindre ; Et je ne sis pas seul ici qui devroit geindre.

Scène 11

Damis, Pasquin, Valère, Éraste

Damis

S'ils ne sont pas à plaindre, ils se plaignent toujours, Du moins ; et, jour et nuit, voilà de leurs discours.

Pasquin

Qui dit père, en effet, dit un homme qui gronde. On est bien malheureux d'être fils en ce monde ! Il faut, vous soutînt-on que trois et trois font sept, N'en pas disconvenir, et garder le tacet.

Valère

Oui. Qu'un démêlé naisse entre un fils et son père, Le père suit sa fougue, et le fils se modère : Leur droit n'est toutefois que le droit du plus fort.

Éraste

Je gage avec Pasquin, que le sien avait tort.

Pasquin

Le plus grand tort du monde ! Et je vous en fais juge. Car, enfin, croiriez-vous d'où vient tout ce grabuge ? Du refus que je fais de lâcher quelque argent Qu'il vient me demander à titre d'indigent. Au bon père quêteur j'ai fort bien fait la nique. Parbleu ! Comme j'ai dit : suis-je donc fils unique ? Mais ton frère et ta soeur parlent tout comme toi. Tant pis pour vous ! Chacun n'en a pas trop pour soi.

Éraste

Vraiment, les temps sont durs.

Pasquin

Lui, de prendre la mouche, Et d'avoir aussitôt le reproche à la bouche !

Éraste

Les voilà ! Mais qu'y faire ?

Valère

Hélas ! Ronger son frein !

Damis

Et baiser la férule, en présentant la main.

Pasquin

Et tout cela, notez, souvent pure grimace D'un avare qui craint de toucher à la masse ; Et qui fait l'importun, pour qu'on ne le soit pas. De vous à moi, mon père est, je crois, dans le cas ; Du moins je le suppose ; et je pense qu'il raille. Sans quoi... car après tout, on n'est pas sans entrailles. Il est certains devoirs...

Valère

Oh ! Oui, qui sont sacrés.

Pasquin

Les pères, après tout...

Damis

Doivent être honorés. Dis-moi ; ne sais-tu pas ce que nous veut le nôtre ?

Pasquin

Non ; le mien dès longtemps me brouille avec le vôtre. Je leur suis devenu très suspect, et je vois Que, depuis quelques jours, on se cache de moi ; De moi, portier, valet, cocher et secrétaire ! Et puis on veut encor que je sache me taire ! Ma foi non ! Je l'avoue à vos yeux, franc et net : À maître défiant, serviteur indiscret. Un secret déposé ; secret inviolable. Un secret dérobé, j'irais le dire au diable ! Que j'en surprenne ici, bons à vous confier, Je me fais un régal de les sacrifier.

Damis

Par exemple, crois-tu qu'ainsi qu'il le proteste, Sa maison de campagne est tout ce qui lui reste ? Et que, pour tout vaillant, notre père en effet, N'eût que le peu de biens dont nous l'avons défait ?

Pasquin

C'est de quoi, bien à fond, je ne puis vous instruire ; Mais, depuis peu, j'en doute ; et, puisqu'il faut tout dire, Je ne sais quel micmac, entre mon père et lui, Se brasse à la sourdine, et se trame aujourd'hui.

Damis

Que serait-ce ?

Pasquin

Tantôt, de derrière une treille, Comme ils parlaient tout bas, je leur prêtais l'oreille ; Je crois... qu'il s'agissait de... vaisseaux revenus.

Damis

De vaisseaux revenus !

Pasquin

Oui.

Damis

Ne m'en dis pas plus ! Mon père a mis sur mer jadis de grosses sommes.

Pasquin

Oui.

Damis

Quand je te le dis.

Pasquin

C'est assez ; nous y sommes. Je ne m'étonne plus s'il cherche à vous parler : De nouveaux dons, sans doute, il veut vous régaler ! Car (si faut-il lui rendre encor cette justice) Il n'est rien dont pour vous il ne se dénantisse. Le gain qu'il aura fait, vous l'aurez. Sur ce point, S'il arrivait pourtant qu'il ne vous parlât point, Je rejoins, de ce pas, mon bon-homme de père, Dont j'aurai peu de peine à calmer la colère ; Il n'est ni bien discret, ni des plus raffinés ; Et je lui saurai bien tirer les vers du nez.

Valère

En gens reconnaissants, nous acceptons tes offres.

Scène 12

Éraste, Damis, Valère

Éraste

Mes frères, c'est de l'or qui tombe dans nos coffres ! Mon père, pour cela, nous mande assurément. Il est pourtant bon père, à parler franchement.

À Éraste.

Damis

Lui ! Le plus digne père et le meilleur du monde ! Ma vénération pour ce père est profonde ! Je savais que j'avais à me plaindre de vous. Pourquoi ne pas l'avoir à dîner avec nous ?

Valère

Bon ! Cela pense-t-il ? Voilà de plaisants contes. Il est bon auditeur de la chambre des comptes : Il ne sait qu'une chose ; il ne sait que dîner.

Éraste

Je n'ai pas plus que vous le don de deviner.

Valère

À combien le profit peut-il monter encore ?

Damis

Cela peut aller loin.

Éraste

Déjà je le dévore. La peste ! Quel plaisir, s'il doublait mes ducats !

Damis

Je ferais un beau coup !

Valère

Et moi, bien du fracas !

Éraste

Eh ! Mon Dieu ! L'embarras n'est pas d'en faire usage. En fussions-nous déjà seulement au partage !

Damis

Il sera bientôt fait.

Valère

Prenons que le magot Soit de cent mille écus.

Éraste

Oui-dà ! Chacun son lot. Voyons. Cent mille à trois ?

Damis

Le calcul est facile. D'abord, comme l'aîné, j'en prends cinquante mille.

Valère

Et moi je prends le reste.

Éraste

Et moi donc ? Et ma part ! Rafle de tout ! Mais ! Mais ! Le partage est gaillard ! Le bien de mon père est le mien comme le vôtre. Je veux avoir mon tiers.

Damis

Moi, la moitié.

Valère

Moi, l'autre.

Éraste

Nous allons voir. Entrons, entrons.

Scène 13

Damis, Nérine, Valère, Éraste

Damis

Nérine ici ! Par quel hasard ?

Nérine

Madame y vient ; j'y viens aussi.

Damis

Madame la Comtesse ? Eh ! Que vient-elle y faire ?

Nérine

Recommander, je crois, à monsieur votre père, La fille d'un ami qu'il avait à Toulon.

Damis

D'Argante ?

Nérine

Oui.

Damis

N'a-t-il pas laissé de gros biens ?

Nérine

Non. Il est mort pauvre, et laisse une fille bien née, Qui n'a d'autres défauts, que d'être infortunée.

Valère

Belle ?

Nérine

À ravir.

Valère

Tant mieux !

Damis

Coquette ?

Nérine

Non.

Éraste

Tant pis !

Voyant que les deux autres ne le suivent pas.

À Nérine.

Bas.

Damis

Allons, dans le jardin, amuser le tapis, Attendant que la dame ait fini sa visite. D'où vient donc qu'à me suivre et l'un et l'autre hésite ? Adieu, ma chère enfant. Mon billet ?

Nérine

On l'a lu.

Valère

Ma déclaration ?

Nérine

Plaît.

Éraste

Ma lettre ?

Nérine

Elle a plu.

Éraste

Guette bien le moment où, plantant-là mes frères, Je m'esquive, et reviens pour te parler d'affaires.

Scène 14

Nérine

Nérine

Chacun d'eux, comme lui, brûle de s'aboucher, Et ne s'éloigne exprès, que pour me rapprocher. Qu'ils y viennent ! Tenez, les plaisantes espèces ! Il vous en faut, messieurs, des aimables comtesses. Il me fallait, à moi, des dupes comme vous : Et vous la danserez, avec vos billets doux !

Acte III

Scène 1

Pasquin, Nérine

Pasquin

Dis-moi donc tes raisons.

Nérine

Tu n'en vaux pas la peine.

Pasquin

Quoi ! Le matin sensible, et le soir inhumaine ?

Nérine

Oui ; quand ce que je vois de clair et de certain, Me détrompe le soir des erreurs du matin.

Pasquin

Quelle est donc cette erreur dont tu t'es détrompée ?

Nérine

L'amour, dont je t'ai cru, pour moi, l'âme occupée.

Pasquin

Mais je t'aime, te dis-je.

Nérine

Eh ! Oui ; fiez-vous-y !

Pasquin

Je ne t'aime pas ?

Nérine

Non ! Vous en avez... Eh ! Fi ! Tu fais l'enfant. J'ai dit tout sur cette matière ; Je t'ai, de mes secrets, fait confidence entière : Pour prouver que je t'aime, et me faire chérir, Que devais-je donc faire encor ?

Nérine

Me haïr.

Pasquin

Pour prouver que je t'aime ?

Nérine

Oui. Voit-on, sans colère, La personne qu'on aime, inconstante et légère ? J'affecte, devant toi, de trouver à mon goût, Ce rustre qui m'en conte, et qui me suit partout, Sans que, par aucun trait, ta jalousie éclate ! Et tu m'aimes ?

Pasquin

Eh ! Bien, veux-tu que je te batte ?

Nérine

Je veux qu'on se mutine, et qu'avec son rival, Un amant se querelle, ou vive un peu plus mal.

Pasquin

Mais j'ai l'esprit bien fait ; et cet esprit...

Nérine

Radote.

Pasquin

Ma pleine confiance en toi...

Nérine

N'est qu'une sotte.

Pasquin

Mais je ne te crois pas coquette.

Nérine

Et pourquoi non ?

Pasquin

Tu médirais de toi vainement sur ce ton ; Et ce bon paysan d'ailleurs, outre son âge, N'est pas d'une tournure à donner de l'ombrage. Compte enfin sur mon coeur, comme moi sur le tien ; Et, sur nos trois rivaux, ramenons l'entretien. Se louent-ils de tes soins et de leurs tentatives ?

Nérine

Ah ! très fort.

Pasquin

Qu'as-tu fait de leurs tendres missives ?

Nérine

Un usage qui va les rendre bien camus.

Pasquin

Ne pourrions-nous parler en style plus diffus ?

Nérine

Madame, avec mépris, les ayant rejetées, À ses adorateurs je les ai rapportées ; Non la sienne à chacun ; chaque amant engeôlé Tient celle du rival qu'il se croit immolé. Chaque frère, en secret, triomphe de son frère. Damis a dans ses mains le billet de Valère ; Valère tient celui d'Éraste ; et j'ai remis À cet Éraste enfin, le billet de Damis. Le meilleur de ceci, c'est que chacun me prie De laisser croire au fat que je lui sacrifie, Qu'Angélique a la lettre, et qu'il en est aimé. De mon manège ainsi, chacun d'eux est charmé. Le financier, sous cape, insulte au capitaine ; Le capitaine aussi, se contenant à peine, Du crédule auditeur se moque en tapinois : Le dernier, du premier ; et moi, de tous les trois.

Pasquin

Et bien remerciée encor de tes prouesses ?

Nérine

Comblée, avec raison, de dons et de caresses.

Pasquin

Je ne croyais personne aussi fourbe que moi ; Mais je baisse humblement pavillon devant toi.

Nérine

Je leur envie encor l'état où je les laisse : C'est une douce erreur que je prétends qui cesse : Et dont je ne dois pas long temps les amuser. Je vais donc me hâter de les désabuser ; Amorcer mes galants d'un billet circulaire ; Donner à tous les trois, d'une main de faussaire, Rendez-vous, à même heure, et dans un même lieu ; Et là, leur faire voir leurs béjaunes. Adieu.

Scène 2

Pasquin

Pasquin

Ils ont là, par ma foi, deux agents très fidèles. Du vaisseau revenu les flatteuses nouvelles Ne leur préparent pas un moindre pied de nez. Au partage, d'avance, à coup sûr, acharnés, De châteaux en Espagne, ensemble ils s'entretiennent.

Scène 3

Géronte, Angélique

Géronte

Mes fils sont au jardin : Pasquin, dis-leur qu'ils viennent. Et vous, dont l'intérêt m'occupe de ce soin, De ma félicité daignez être témoin, Angélique. à mon sort, plus qu'au vôtre, attentive, Vous venez de montrer la pitié la plus vive ; Je vais d'un père aimé sentir tout le bonheur ; Partagez-en, de grâce, avec moi, la douceur.

Angélique

Ainsi je vous oppose en vain la répugnance Que j'ai d'embarrasser ici de ma présence.

Géronte

Oui ; j'exige ce prix de mes soins empressés. Mes fils et votre coeur y sont intéressés. Et pour vous et pour eux, soyez-y donc présente. Vous craignez, je le vois, qu'on ne les violente ; Qu'en se donnant à vous, leur propre volonté N'agisse moins sur eux, que mon autorité. Vous voulez un époux qui soit charmé de l'être. Leurs coeurs, à découvert, devant vous, vont paraître. Vous allez, avec moi, les voir et les ouïr Se disputer, entre eux, le plaisir d'obéir. Votre présence au reste, en ce que je projette, N'aura rien d'étonnant, ni rien qui vous commette. Pour la fille d'Argante ils ne vous prennent pas. Grâce à Nérine enfin, vous êtes dans le cas D'une dame sensible aux malheurs de sa vie, Qui sollicite ici, pour elle, en bonne amie ; En un mot...

Angélique

En un mot, vous le voulez ainsi ? J'y consens ; mais je crains...

Géronte

Taisons-nous. Les voici.

Scène 4

Valère, Géronte, Damis, Angélique, Éraste

Valère

Que je sois le premier qui saute au cou d'un père ! Comment vous portez-vous ?

À Éraste.

Géronte

Fort bien. Bonjour, Valère. Bonjour, Damis. Bonjour. Des sièges. Plaçons-nous. Je veux m'entretenir un moment avec vous.

Damis

Madame nous fait donc aussi l'honneur d'en être ?

Géronte

Je viens de l'en presser.

Angélique

J'incommode peut-être ?

Damis

Au contraire, un aspect si fort selon mes voeux, De ce qu'on veut nous dire est un présage heureux.

Angélique

La réponse est polie.

Damis

Encore plus sincère.

Éraste

Je pense, mot-à-mot, tout ce que dit mon frère. De si beaux yeux partout sont les très bien venus.

Valère

Silence.

Géronte

D'où vient donc chez vous qu'on n'entre plus ? Chez lui, ce jour encore où vous étiez ensemble, J'allais pour vous parler de ce qui nous rassemble.

Valère

Grison ! Picard !

Scène 5

Valère, Damis, Éraste, Premier Laquais, Géronte, Angélique

Valère

Mon père est venu pour nous voir ?

Damis

Sans qu'on l'ait fait entrer ?

Éraste

J'en suis au désespoir !

Valère

Coquins ! à peu ne tient...

Premier Laquais

Mais, c'est vous qui...

Valère

Tu souffles ! Je veux morigéner quelqu'un de ces maroufles.

Damis

Devant un père, ah ! Ah !

Valère

Quand vous voyez cela, De coups de canne aussi rouez-moi ces gueux-là. C'est que ce ne sont pas ici des bagatelles.

Damis

L'injure qu'on nous fait serait des plus cruelles : Nous ! Mon père ! Nous rendre invisibles pour vous !

Éraste

Nous ! Donner à la porte un pareil ordre !

Éraste

Nous !

Géronte

Non ; je ne vous fais point d'injustice si haute ; Et sur vos gens toujours j'en ai jeté la faute.

Valère

Ah ! Vous me soulagez ! Et vous m'ôtez un poids... Que je vous baise encore et mille et mille fois !

Angélique

Monsieur est caressant.

Géronte

Autant que l'on peut l'être. Mais, comme vous voyez, tout poudre et tout salpêtre. Voilà comme, à son âge, autrefois j'étais fait ; Gai, vif, impétueux, et c'est tout mon portrait. Damis est plus posé : c'est la mère en personne ; Pour lui...

Éraste

Dites que j'ai l'âme tendre et moutonne.

Damis

C'est trop de vos discours interrompre le fil ; Que voulez-vous de nous ?

Valère

Oui ; de quoi s'agit-il ?

Géronte

De vous faire un présent que vous n'attendez guère...

Éraste

Vous ferez donc les parts ; car autrement, mon père, Je vous en avertis ; mes frères, sans pitié, De ce présent chacun prendront une moitié ; Et moi, zeste ! Entre nous que l'équité prononce.

Géronte

L'un de vous aura seul le présent que j'annonce : Au plus sensé des trois il appartiendra tout.

Valère

Il m'appartiendra donc ?

Géronte

Écoutez jusqu'au bout. Mes enfants, l'honnête homme à la reconnaissance, Sur toute autre vertu, donne la préférence : Un bienfait le captive ; et des vices du coeur, Il voit l'ingratitude avec le plus d'horreur.

Valère

L'honnête homme a raison ; et c'est comme il faut être.

Damis

Je n'aime un bienfait, moi, que pour le reconnaître.

Éraste

Des ingrats ! Ah ! Fi donc ! Personne ne les hait...

Valère

Plus que moi.

Éraste

Doucement. Après moi, s'il vous plaît.

Damis

Se peut-il seulement qu'il en soit dans le monde ?

Angélique

Hélas ! Messieurs, que trop !

Damis

Que le ciel les confonde !

Géronte

Et vous protège tous ! Je vous crois si peu tels, Et suis si fort en paix sur vos bons naturels, Que ce qu'à l'instant même on est venu m'apprendre De ma maison des champs, qui d'hier est en cendre, N'a pas du moindre trouble agité mes esprits.

Damis

Vous n'avez donc plus rien, mon père ? J'ai mes fils.

Éraste

Vous n'en avez que trop, n'en déplaise à mes frères.

Valère

Un de moins en effet, vous n'y perdriez guère.

Éraste

Non vraiment ; mais pourvu que ce ne fût pas moi.

Géronte

Quel étrange propos ! Mon pauvre enfant, tais-toi ! Tu n'es et ne seras jamais (dont bien me fâche...)

Scène 6

Nérine, Angélique, Géronte

Nérine

Madame ! Un homme en botte, et qui fait sans relâche, Claquer et reclaquer son fouet de postillon, Pour vous exprès, dit-il, arrive de Toulon.

Tous trois se levant et lui présentant la main.

Angélique

Je prends congé, messieurs. Il faut vous reconduire.

Angélique

Ah ! Je le défends bien.

Géronte

J'ai deux mots à vous dire, Qui l'intéressent plus qu'un si léger devoir. Restez.

Scène 7

Géronte, Éraste, Damis, Valère

Géronte

Et commençons, mes fils, par nous rasseoir. Ce que je vous disais de la reconnaissance, Ne concernait que moi, qui suis dans l'impuissance De payer des bienfaits que jadis j'ai reçus ; À des fils vertueux j'ai recours là-dessus. Je ne vous ferai point de leçon fatigante, Sur ce que nous devons au généreux Argante ; Je tiens de lui la vie et les heureux moyens Qui m'ont fait acquérir pour vous d'assez grands biens. Nous en avons reçu mille autres bons offices, Sans les avoir jamais payés d'aucun service : La fortune, longtemps constante en sa faveur, A refusé toujours ce plaisir à mon coeur. Elle ne s'est que trop tout-à-coup démentie, Lui ravissant ensemble et les biens et la vie, Et le plaisir touchant, la rare volupté De trouver un ami dans son adversité ; Volupté que je goûte au sein de ma famille. Je lui survis : je sais qu'il en reste une fille, Digne des sentiments que j'eus toujours pour lui ; Charmante, vertueuse, et pourtant sans appui. Dans mon coeur attendri, son père vit encore. Pour elle, par ma voix, cet ami vous implore : Je lui devais mes biens, et vous me les devez ; Vous lui devez le père enfin que vous avez. Que l'un de vous m'acquitte, en s'acquittant lui-même ; Rendons sa fille heureuse ; elle est digne qu'on l'aime ; Je vous l'offre : voilà de quoi vous signaler ; Et c'est-là le présent dont je voulais parler.

Éraste

Honneur à mes aînés. Répondez.

À ses frères.

Damis

Mon silence Témoigne que j'approuve ; et non que je balance. Oui, la fille d'Argante a droit sur l'un de nous ; Et, pour une inconnue opposer des dégoûts, Ce serait s'excuser sur un frivole obstacle ; Il la faut épouser.

Valère

C'est parler à miracle ; Si l'auditeur dit non, l'auditeur est un sot. Cadet, crois-moi, prends-la ; c'est-là ton vrai ballot. Un garçon comme toi ne sent rien, n'a point d'âme ; Et ne sait seulement ce que c'est qu'une femme. Laide, ou belle, connue ou non ; tout n'y fait rien ; Et si peu qu'elle vaille, elle te vaudra bien. Épouse. Ouais ! Le voilà muet comme une souche ! Ah ! Par plaisir un peu, fais la petite bouche ! Allons, allons, épouse !

Montrant Damis.

Éraste

Autre sot démêlé ! Qu'il épouse lui-même ; il a si bien parlé ! Mais voyez avec moi leurs procédés infâmes ! Ils prenaient les écus, et me laissent les femmes. Oh bien ! Tel que je suis, tant sot qu'il vous plaira, J'aime.

Valère

Le fat ! Il aime ! Il a rêvé cela. Allons, épouse, épouse !

Éraste

Oui, deux yeux adorables Sont devenus mes dieux, et mes dieux favorables ; Raillez, désapprouvez ce penchant amoureux : Je veux languir, brûler, vivre, mourir pour eux, Et n'être plus nommé que le berger fidèle.

Valère

Joli pastor fido ! La bonté paternelle Voudra bien excuser ce gentil Céladon : Son imbécillité lui mérite un pardon.

Géronte

C'est bien dit : laissons-là sa flamme extravagante : Suffit qu'un de vous reste à la fille d'Argante ; Aussi bien, entre nous, cette main n'était pas Une main dont peut-être elle aurait fait grand cas. Vous, si vous m'en croyez, vous offrirez la vôtre, Damis ; j'avais sur vous l'oeil plus que sur tout autre ; La fille étant sans biens, pour un hymen heureux, Votre état est l'état le plus avantageux.

Valère

Ne vous avisez pas de faire ici la buse ; Ni d'oser emprunter sa ridicule excuse. On le croit, lui qui lit jour et nuit les romans : Mais barème n'est pas un livre à sentiments.

Damis

La raison seule ici doit être la maîtresse. Je m'excuserais mal, avec cette faiblesse. Sur ce prétexte Éraste a grand tort d'hésiter : Et je le blâme trop pour vouloir l'imiter ; Aussi...

Géronte

Voici votre oncle ; et je fuis sa présence. Je ne veux pas qu'il soit de notre conférence ; Dites-lui que, s'il veut, il vienne une autre fois ; Puis, dans mon cabinet, suivez-moi tous les trois.

Scène 8

Chrisalde, Tous Trois, Damis, Valère, Éraste

Chrisalde

Il m'évite ! Avouez que vous n'attendiez guère La proposition qu'il avait à vous faire.

Tous Trois

Ma foi non, mon oncle.

Chrisalde

Or, dites-moi librement ; Tout vain respect à part, et sans déguisement : Comment la trouvez-vous ?

Damis

Folle.

Valère

Absurde.

Éraste

Erronée.

Chrisalde

Et la séance, en paix, s'est-elle terminée ?

Damis

Oui, grâce à vous.

Chrisalde

Comment ?

Damis

Selon son bon plaisir, Entre Valère et moi mon père allait choisir ; Lorsque, fort à propos, vous l'avez mis en fuite.

Valère

Vous devriez déjà, mon frère, être à sa suite.

Damis

Ah ! Vous m'en envieriez l'honneur.

Valère

Nenni, parbleu !

Éraste

Moi, j'ai tiré gaiement mon épingle du jeu, Et laissé démêler aux autres la fusée.

Damis

Notre âme, devant vous, à nu s'est exposée, Mon oncle ; à notre tour, sachons votre secret, Et ce que vous pensez du présent qu'on nous fait.

Chrisalde

Je l'ai dit à mon frère ; et c'est ce qui l'irrite, Et, comme un importun, ce qui fait qu'il m'évite.

Damis

Avez-vous vu jamais rien d'égal à cela ? Et son pouvoir sur nous s'étend-il jusques là ?

Valère

Eh quoi ! Parce qu'un homme aima jadis mon père, Il faudra se charger de sa lignée entière ! Lui, ses hoirs, ayant-cause, avoir tout sur les bras ! En épouser la race, ou passer pour ingrats !

Éraste

Et s'il était resté trente filles d'Argante, Il les eût fallu donc épouser toutes trente ! Il en reste une : à peine on vient la proposer, Qu'on veut que tous les trois nous courions l'épouser !

Valère

Dispose-t-on des coeurs qui peuvent être à d'autres ?

Chrisalde

Non, certes ! Et sur-tout, de coeurs tels que les vôtres ; De coeurs à sentiments nobles et délicats, Qui du parfait amour font uniquement cas.

Éraste

C'était là ma raison ; j'aime. Et quand j'aime, oh ! J'aime... Dame ! Au possible ! Au mieux ! Au parfait ! Au suprême !

Valère

Qui ne se rendrait pas à ces tendres raisons, Si dignes d'une loge aux petites-maisons ? Il prétend raffiner sur l'art d'aimer d'Ovide.

Chrisalde

Damis opposera quelque raison solide.

Damis

Vous me rendez justice : et je gagerais bien Que votre avis aura d'abord été le mien.

Chrisalde

Voyons.

Damis

Qui ne sait pas qu'un homme de finance Doit s'appuyer toujours d'une noble alliance, Dont le crédit puissant, dans les temps de revers, Offre à l'impunité des asiles ouverts ? De loin, contre l'orage, un nautonier s'apprête : Avec le vent en poupe, il songe à la tempête : Ainsi doit faire et fait l'habile financier. Ainsi fais-je.

Chrisalde

Fort bien. Et vous, mon officier ?

Valère

Oui-da ! J'ai, tout au plus, dix mille écus de rente, Et j'irais épouser une fille indigente ! Avec un bien qu'au jeu je puis perdre en un coup, Et l'unique talent d'en dépenser beaucoup : Et cela justement quand j'ai fait la conquête D'un excellent parti qui se jette à ma tête ; Que dis-je ? Au moment même où, par un coup soudain, Mon père est à l'aumône et va manquer de pain. Ne lui suffit-il pas de sa propre misère, Sans qu'il y joigne encor celle d'une étrangère ? Qu'il amasse de quoi rebâtir sa maison.

Chrisalde

C'est son moindre souci.

Damis

Peut-être a-t-il raison. Pourquoi la rebâtir ? En effet, quel usage Veut on, las comme il est des tracas d'un ménage, Qu'il fasse de ce fonds qui n'est plus qu'onéreux ? Qu'il nous en accommode ; et, philosophe heureux, Moyennant peu de chose, il aura pour asile, Une communauté respectable et tranquille, Où des soins d'ici bas son esprit exempté, S'occupera du ciel, en toute liberté.

Chrisalde

Mais, oui.

Valère

très bien.

Éraste

Sans doute.

Chrisalde

Et pour son Angélique, Qui fait votre embarras et son affaire unique, Je m'en charge. Après tout, riche, vieux et garçon...

Valère

Que diable va-t-il dire ?

Éraste

Ouf ! J'en ai le frisson.

Damis

L'épouseriez-vous ?

Chrisalde

Moi, l'épouser ! Quelle idée ! Je n'ai pas du malin l'âme assez possédée, Pour faire un si grand tort à mes chers héritiers. Je ne la veux qu'aider.

Damis

Passe !

Valère

Ah ! très volontiers.

Éraste

À vous permis.

Chrisalde

Allez, messieurs, laissez-moi faire ! De nos arrangements j'instruirai votre père.

Damis

Et tournerez la chose au moins du bon côté.

Chrisalde

Je prétends bien vraiment qu'il en soit enchanté.

Éraste

Ma foi je prêcherais d'exemple à votre place ; Et, chargeant mes neveux d'un bien qui m'embarrasse, En sage, qui du monde aurait su triompher, Avec mon frère, en paix, j'irais philosopher.

Valère

C'est la première fois, secouant son génie, Qu'il a passablement raisonné dans sa vie.

Éraste

Le tout pour votre bien, mon oncle.

Chrisalde

Grand merci.

Scène 9

Chrisalde

Chrisalde

Pères infatués d'enfants tels que ceux-ci ! Voilà donc ces objets de votre complaisance, Dont, avec tant de soins, vous élevez l'enfance, Et que de vos vieux ans vous croyez les soutiens ! Leur façon de penser se mesure à vos biens. Respectueux, rampants, tant qu'un espoir les flatte ; Mais du père épuisé la plainte à peine éclate, À peine implore-t-il, que tout le méconnaît ; Et le monstre succède au fils qui disparaît. Je prépare à mon frère une horrible surprise ; Mais aussi de ses gens secondant l'entreprise, Je prétends tout-à-l'heure...

Scène 10

Chrisalde, Pasquin

Chrisalde

Ah ! Pasquin, te voilà ? Viens-t-en prendre chez moi, dès que j'aurai fait-là, Le sac de louis-d'or, dont tu sais le mystère ; Et que, pour aujourd'hui, je confie à ton père. Entends-tu ?

Pasquin

Tout va donc comme on l'avait prévu ?

Il sort.

Chrisalde

Ils ont fait mille fois pis que je n'aurais cru.

Pasquin

C'est pour mon pauvre maître un furieux déboire. Mais c'est un entêté qui ne voulait rien croire. Au point que nous voulions nous l'avons fait venir : Il voit quels sont ses fils : songeons à les punir.

Scène 11

Damis, Pasquin, Valère, Éraste

Damis

Pasquin, st ! St !

Pasquin

Entrez, entrez, sans vous contraindre.

Valère

Mon père...

Pasquin

Est occupé. Vous n'avez rien à craindre.

Valère

Sais-tu les beaux propos que l'on nous a tenus ?

Pasquin

Oui. Ce ne sont pas là nos vaisseaux revenus.

Valère

Dès l'instant où mon père a parlé d'incendie, La contenance était déjà bien étourdie, Et chacun d'être ici se mordait bien les doigts.

Éraste

Nous avons, sans mentir, été bien sots tous trois.

Pasquin

Oui, sans mentir.

Damis

Sous cape, à rire tu t'occupes ! D'où vient donc ?

Pasquin

Par ma foi, vous êtes pris pour dupes ! Votre père enfermé depuis cet entretien, À gorge déployée, en rit avec le mien.

Damis

Il rit ?

Valère

Bon ! Son oreille encor s'est abusée.

Pasquin

Il rit.

Damis

Quoi ! Ruiné, perdu !

Pasquin

Billevesée ! L'incendie est un conte : envoyez sur les lieux ; Ou plutôt, allez-y ; vous en croirez vos yeux.

Valère

Avant une heure ou deux nous en aurons nouvelle.

Éraste

Notre père, en ce cas, nous l'aurait baillé belle !

Pasquin

Ah ! Je vous en réponds.

Damis

Grégoire aura jasé.

Pasquin

Quoi donc ? Qu'avais-je dit ? Il est si peu rusé ! Et la simplicité livrée à la colère, Sait si mal d'un secret renfermer le mystère ! Du malheur dont encore il ne m'avait rien dit, En menteur mal-adroit, il m'a fait le récit ; Du besoin qui le presse, accusant cette perte ; Dédaignant toutefois quelque pistole offerte ; Entamant cent discours qu'il ne finissait pas ; Se désolant tout haut, se consolant tout bas ; Son coeur qui ne sent point ce qu'il veut que l'on croie, Pétillait dans ses yeux d'une visible joie ; De mon maître et de lui la belle humeur enfin, Tout prouve notre erreur et leur esprit malin : Bien plus, d'un tas d'écus qu'à huis-clos on manie, Mon oreille a surpris l'indiscrète harmonie. Mon jugement est sûr, le vôtre l'est aussi ; L'incendie est un conte, et l'argent roule ici.

Valère

Que prétend donc mon père, et qu'a-t-il voulu dire ?

Damis

Ah ! Je vois où tendait le jeu qui le fait rire.

Pasquin

Quant à moi j'en pénètre aisément le motif. C'est que, sur votre compte, on l'a rendu craintif. Dans son crédule esprit sans cesse on vous décrie. On traite votre amour pour lui de momerie. Hélas ! Le monde est plein de si méchantes gens ! Votre père a conçu des soupçons outrageants ; La fortune lui fait de nouveaux avantages ; Il vous les destinait ; mais avant les partages, Il a, sur vos bons coeurs, voulu vous éprouver ; Et c'était un panneau qu'il fallait esquiver.

Valère

Morbleu ! Qu'avons-nous fait ?

Pasquin

Un pas de clerc terrible.

Valère

Moi, j'y vais simplement.

Pasquin

L'imposture est horrible.

Éraste

C'est vous, messieurs, avec vos esprits d'intérêt ; Que n'épouser aussi d'abord ?

Valère

Tais-toi, benêt ?

Damis

Mon père a, dans le fond, quelque lieu de se plaindre.

Éraste

Et notre oncle à présent nous achève de peindre.

Damis

Avec un peu d'esprit on fait ce que l'on veut. Je saurai m'en tirer, messieurs. Sauve qui peut !

À Pasquin.

Valère

Il n'est rien, pour ma part, que je n'y sacrifie. Toi, redouble tes soins : rode, examine, épie. Assure-nous du fait ; et tu t'en sentiras.

Éraste

Pasquin sait qu'il n'a point affaire à des ingrats.

Pasquin

Ni vous à quelque sot. J'ai là de la cervelle ; Et, devant qu'il soit peu, vous en aurez nouvelle.

Éraste

Le joli petit piège où nous tombions sans lui !

Pasquin

Ils en auront nouvelle : et quand ? Dès aujourd'hui.

Scène 12

Géronte, Chrisalde, Grégoire, Pasquin

Géronte

Les monstres ! Se peut-il...

Chrisalde

Tous trois vous abandonnent. Et vous êtes le seul en cela qu'ils étonnent !

Géronte

Eh ! Je ne m'en doutais que trop dès le moment Où j'ai paru vous fuir si précipitamment. Sur mon état présent leur silence funeste Ne m'avait que trop fait pressentir tout le reste. Triomphez de la honte, insultez au malheur D'un insensé que rien n'avait tiré d'erreur.

Chrisalde

Il faudrait de vos fils avoir la barbarie. Je viens, dans ce malheur qui nous réconcilie, En reproches contre eux avec vous m'exhaler ; Vous plaindre ; et, s'il se peut encor, vous consoler.

Géronte

Reste d'un cher ami, déplorable Angélique, Si des ingrats du moins j'étais victime unique ! Mais le comble des maux où je me vois plonger, C'est que votre jeunesse ait à les partager !

Chrisalde

Reposez-vous sur moi : je me dois, en bon frère, Ressentir des bontés qu'avait pour vous son père.

Géronte

Pour l'amour de moi donc, daignez la secourir ! Ne prenez soin que d'elle, et me laissez périr.

À Pasquin, qui lui fait signe de se taire.

Grégoire

Vivat ! Ardé, monsieu, point de mirancolie ! Al est temps de vous dire... Oh ! Non ; tians, c'est folie ! ça me fend trop le coeur ! Et je veux me hâter...

Pasquin

De quoi faire ? En parlant trop tôt, de tout gâter ? Je connais mieux que vous monsieur et ses faiblesses ; Et ne connais pas moins ses fils et leurs souplesses ; Il ne pourra près d'eux nous garder le secret ; Ils se rapatrieront ; et nous n'aurons rien fait.

Géronte

Que méditez-vous donc ?

Grégoire

Tout ira comme eun charme ; Mais ne lanterné pa ; haïssé-lé don farme ! Ne fezon pa le gniais ! Dame itou, comme on di, Je nous serion baillé bian du mal à crédi. Ne ririais vous pas bian si cé varmine ingrate, Euz et tout leux frusquin retombion sous vo patte ?

Pasquin

Bon ! Ce sont ses chers fils !

Géronte

Il ne leur est plus dû, Ce nom, que pour jamais les ingrats ont perdu. Sans pitié ! Sans pudeur...

Grégoire

Hon ! La maudite graine !

Géronte

Si je les haïrai ! C'est peu que de ma haine ; Mon indignation les condamne à l'oubli ! Hélas ! Je n'en puis plus ! Et mon coeur affaibli...

Chrisalde

Allons prendre un peu l'air, mon frère, et bon courage ! C'est désormais sur eux que se tourne l'orage : Par leur endroit sensible ils seront châtiés ; Et les lâches bientôt tomberont à vos pieds.

Acte IV

Scène 1

Grégoire, Nérine

Grégoire

Si bian qu'anfin tantia, tous trois par ta menée, Ici vont arrivé, la gueule enfarinée ; Faire, en s'y rencontran, bian du brouillamini ; Et prande un rat, pensan trouvé la pie au ni. Fezan frime de rian, et comme à la passade, Je prétan bian itou leux baillé la cassade. Tout mon étonneman, c'est quémant il ozon, Après ce qu'iz ont fait, rantré dans la maison.

Nérine

N'ai-je pas, tout exprès, écrit avec adresse, Dans les billets remis au nom de ma maîtresse : "Pour être en paix et loin du bruit, Sur-tout pour ne pas être abordé par un frère, Retrouvez-vous chez votre père, Qui ne doit rentrer qu'à minuit. " J'amènerai madame, en toute bienséance : Et je les garantis chapitrés d'importance.

Grégoire

Que de ruse dessou cé petiz-éscosion, La malice du diable ! Et pis je nous y fion ! Et même je voudrais, du meilleu de mon âme, Un peu de s-t-esprit là dans le corps de ma femme. Ça ne laisserait pas de m'amusé... mais, non ! De si fine femelle en save un peu trop lon : Ça vous goâille en derrière ; en devant ça flagorne ; La femme a la culotte ; et le mari dé corne. Je n'en veux point !

Nérine

Grégoire est homme de bon sens : Extravagant par fois, mais non pas pour longtemps.

Scène 2

Pasquin, Nérine, Grégoire

Pasquin

Nérine, écoute, écoute.

Nérine

Et quoi ?

Pasquin

Que je te conte Un trait... mais un beau trait du frère de Géronte.

Nérine

Eh bien ?

Pasquin

Ah ! Vous voilà ? Quatre mots en secret. Suivez-moi.

Grégoire

Mais avant, dis li don ce biau trait !

Pasquin

Ceci presse un peu plus.

Grégoire

Mais ! C'est comme un vartige !

Pasquin

C'est ce qu'il vous plaira : sortons vite, vous Dis-je.

Grégoire

Allons donc !

Scène 3

Nérine

Nérine

Ce manant est, selon mon avis, Le riche procureur dont Pasquin se dit fils. Sa présence à mes yeux l'embarrasse et l'étonne : À plus d'un autre signe encor je le soupçonne. Qu'il se soit avisé d'être fat à ce point ; Tout mon ami qu'il est, je ne l'épargne point ; Et... mais voici qu'on vient au rendez-vous...

Scène 4

Éraste, Nérine

Éraste

J'arrive ; Et tu me vois brûlant de l'ardeur la plus vive. Avertis la comtesse ; et pressons l'entretien.

Nérine

Je vais vous l'amener, monsieur ; tenez-vous bien.

Scène 5

Éraste

Se passionnant.

Éraste

Attendant le moment le plus doux de ma vie, Tendre amour ! En ces lieux soupire une élégie. « Charmante Amaryllis dont l'éclat sans pareil Me paraît comparable à l'éclat du soleil ! L'heureux Myrthil t'attend sur l'herbette et la mousse. Doux moment ! Moment doux ! Que ta douceur est douce ! Moment délicieux, s'il en fut jamais un ! Hâte-toi... » Maugrebleu du maudit importun !

Scène 6

Damis, Éraste

Damis

Je vous rencontre ici ! Je le vois bien, mon frère, Le récit de Pasquin se confirme et s'avère ; Vous venez ménager un raccommodement ?

Éraste

Non ; je cherchais Grégoire.

Damis

Et moi pareillement.

Éraste

Mais le coquin nous fuit, et n'est point abordable.

Damis

Oh ! Je le saurai bien avoir moi !

Scène 7

Valère, Éraste, Damis

Valère

Comment diable ! Tous trois ?

Éraste

Autre fâcheux !

Valère

Et que faites-vous là ?

Damis

Nous voulons voir Grégoire.

Valère

Eh ! Tenez, le voilà.

Scène 8

Damis, Grégoire, Valère, Éraste, Tous Trois

Lui mettant la main sous le menton.

Damis

Grégoire, un mot ! Viens ça ! Viens donc ! Viens ! Qu'on te voie ! Admirez-moi sa face ! Elle inspire la joie. Tu ne nous aimes point ?

Grégoire

Ni je ne m'en sens prêt.

Valère

C'est cet air de franchise en lui surtout qui plaît.

Éraste

Touche là !

Grégoire

Palsangué ! Vlà dé jan bian honnête ! Qui diantre ! On ne me fit de mé jour tant de fête ! Pourquoi donc ? Su quelle harbe ont-i tretou marché ?

Damis

Tantôt, en nous quittant, tu paraissais fâché, Et nous voulons bien vivre avec l'ami Grégoire. Pour cimenter la paix il aura de quoi boire. Tiens.

Valère

J'ai sur moi, je crois, une pistole ou deux : C'est toujours autant ; prends, prends ; ne Sois pas honteux.

Éraste

Veux-tu du tabac ?

Grégoire

Ouais ! Tout ça n'est pas sans cause ! Morgué ! Dite-moi vrai : vous savé queuque chose ?

Damis

Que saurions-nous ? C'est toi qui nous fais concevoir Qu'il est donc quelque chose à nous faire savoir.

Grégoire

Nannin ! Ce que j'en dis c'est à la boullevue.

Valère

Ta franchise t'a fait commettre une bévue. Avoue. On nous trompait ?

Grégoire

Qui ?

Valère

Dis-nous, dis-nous ?

Grégoire

Quoi ?

Damis

Ce que tu sais.

Grégoire

Que sais-je ?

Valère

Oh ! Rien.

Grégoire

Non, par ma foi !

Damis

Tu sais...

Grégoire

Je sais... je sais...

Valère

Parle et sois véritable.

Grégoire

Je sai que lés enfans ne valon pas le diable.

Damis

Nous blâmons la façon dont le tien t'a traité.

Grégoire

Oui da ! Vou trouvé ça...

Tous Trois

très mal !

Grégoire

En vérité ?

Damis

Ton doute nous fait tort : d'un refus malhonnête, C'était à qui de nous lui laverait la tête.

Éraste

Oui, certes ; il a reçu de nous sur son devoir Des leçons de morale... Ah ! Peste ! Il fallait Voir !

Valère

Il faut avoir le coeur bien dur et bien de pierre ! Un père ! Et qu'avons-nous de plus cher sur la terre ?

Éraste

Je regarde Pasquin comme un enfant maudit.

Valère

Il périra !

Grégoire

Sans faute : et vous avez bian dit. Mais stanpandant, messieurs, (je vous propose excuse) De ne pas mieu valoir tout chacun vous accuse.

Damis

Oh ! Franchement mon père est aussi trop cruel, Et pousse un peu trop loin le pouvoir paternel. Il veut que l'on épouse une fille inconnue, De province, sans biens, sans nom. J'ai quelque vue Et quelque ambition.

Éraste

Moi, je suis amoureux !

Valère

Toute ma peur à moi, c'est de devenir gueux.

Damis

Je veux de la noblesse appuyer ma roture.

Éraste

Je veux m'amie.

Valère

Et moi, de quoi faire figure.

Damis

Comme tu vois, chacun de nous a sa raison : Mon père a quelque tort. N'en conviens-tu pas ?

Grégoire

Non.

Valère

Quoi ! Tu nous soutiendras, tant fils puissions-nous être, Qu'un père de nos mains peut disposer en maître ; Et pour quelques bienfaits dont lui seul a joui, Il faut qu'aveuglément l'un de nous s'immole ? Oui. Exempe. J'étais sec et n'avais pa la maille. Je trouve par hasard eun ami qui m'an baille. Aveuc ça je m'engraisse, et j'ai cheu moi du grain, Eun gros beu, eun cheval, eun âne, et tout le train. Au bout d'eun tams st'ami meurt ; et, pour tout potage, Ne laisse à son enfan qu'un petit héritage ; Et st'enfan-là n'a pa, où séz affaire en sont, De quoi faire valoir ni labouré son fond ; Et je n'auré pas droit moi, sans qu'on me chicanne, De li baillé mon beu, mon cheval ou mon âne ? Si fait, mordienne !

Éraste

Où tend ce que vous nous contez ? Vos animaux, Grégoire, ont-ils des volontés ?

Grégoire

Dé volonté ! Pardi, pardi, belle défaite ! Pour nous, et non pour vous lé volonté sont faite : J'ons la nôte ; i suffi ; conformé-vous dessu : Si mé beux raisonnion, i n'en aurion pa pu. Et vo pauve soeurs donc, pisqu'i fau qu'on vous bourre, Quand, pou l'amour de vous, au couven on lé fourre, Et qu'alle vourion bian tiré d'autre côté ; Leuz allé-vous prêchan d'avoir dé volonté ? Mais, baste ! Laisson-ça : venon à vote pére ; Pandan que vous piafé, le vlà dans la misére, Sans que pas eun de vous li tande eun varre d'au. Mon fils vous scandalise ; et vous trouvé ça biau ! Et vous et li, téné, c'est la même turlure.

Damis

Non ne méritons pas encor que l'on murmure. Aujourd'hui l'on a tort ; demain l'on aurait droit ; Mais les choses peut-être iront mieux qu'on ne croit.

Grégoire

Faite bian lé vilain ! Mais baillé vous de garde Que lé pére n'y gagne au fond pu qu'i n'i parde. Lé pu futé dé fois sont ceux-là qui son pris.

Éraste

Nous ne concevons rien à ce que tu nous dis.

Grégoire

Moi, je m'entan ; suffi. Qu'eun de vous lantipone, Je nous en passeron ; la providance est bonne.

Damis

Tous mes biens sont à lui.

Éraste

Qu'il prenne tout mon fait.

Valère

Dis-lui...

Grégoire

C'est votre affaire. Adieu. Vote valet.

Scène 9

Damis, Valère, Éraste

Tous tes trois, feignant de s'en aller .

Damis

C'est dévoiler assez les secrets de mon père, Et nous en faire à fond pénétrer le mystère. Allez chacun chez vous maintenant aviser Et courir aux moyens qui pourront l'apaiser. Allons.

Damis

Sortez.

Valère

Passez.

Éraste

Après vous.

Damis

Le troisième.

Valère

Quoi ! Personne ne branle ? Eh bien !

Damis

Eh bien ! Vous-même. Que n'êtes-vous dehors ?

Valère

Je demeure.

Damis

Pourquoi ?

Valère

Je veux près de Pasquin m'instruire encore.

Damis

Et moi.

Éraste

Et moi.

Valère

Je vous rendrai mot-à-mot les nouvelles.

Damis

Je saurai pour le moins les rendre aussi fidèles.

Valère

Aih ! Hors d'ici tous deux ! Votre présence y nuit.

Damis

J'y reste encore une heure.

Éraste

Et moi jusqu'à minuit.

Valère

Mon très cher frère, et vous, ô pécore importune ! Je l'avoue : il y va d'une bonne fortune. J'ai rendez-vous ici.

Éraste

Je vous en livre autant. La comtesse en ce lieu va se rendre à l'instant ; Et, puisqu'il faut parler, et que les moments pressent, Elle est l'astre adorable à qui mes voeux s'adressent.

Valère

Mais tu l'aimes donc bien ?

Éraste

Et me crois même aimé.

Valère

Sérieusement ?

Éraste

Oui.

Valère

Parbleu ! J'en suis charmé. Oh ! Bien, cesse pourtant d'aller sur mes brisées ; Et prends une autre fois un peu mieux tes visées. Tout ce qui t'a flatté n'était qu'un jeu malin. Tiens, lis : reconnais-tu ce billet de ta main ? Nérine m'en a fait tantôt le sacrifice. Vois ta honte et ma gloire : et tôt, qu'on déguerpisse !

Éraste

La scélérate !

Valère

Adieu. Fais place à ton vainqueur.

Damis

J'ignorais son amour. Vous êtes né moqueur ; Et vous avez beau jeu. Mais, pour venger sa flamme, En vous plaignant pourtant du meilleur de mon âme, (Car il ne faut jamais railler les malheureux) Voilà votre billet ; retirez-vous tous deux.

Valère

Mon billet !

Damis

Oui ; qu'il serve à vous faire connaître Qui du champ de bataille est ici le vrai maître. Au favori, Nérine immolait deux rivaux.

Éraste

Si je suis malheureux, j'ai du moins des égaux. Berne moi ! Je n'ai pas le petit mot à dire.

Damis

Un aveu si pénible a de quoi vous suffire. Allons, Éraste ! Un peu de générosité !

Éraste

Et vous, Damis, allons ; un peu de fermeté ! Le revers sur lequel votre fierté se fonde, N'en est qu'à ses deux tiers, et n'a pas fait sa ronde ; Votre billet y manque ; heureux que cette main Mette, en vous le rendant, notre aventure à fin.

À Damis.

Valère

Elle est ma foi complète ; et ceci me console. C'est donc vous, l'homme heureux, à qui l'on nous immole ? Je vous dois les égards que vous aviez pour nous ; Et je me garde bien de me moquer de vous.

Damis

Et sur quoi venez-vous ?

Valère

Sur cette fausse lettre.

Éraste

Et moi sur celle-là qu'on vient de me remettre.

Damis

Nérine est une fille à pendre.

Éraste

Plaidons-la. Crime de fausseté ; le vol, outre cela : Autre grief encor, qui plus encor me choque. J'en suis pour un bijou que la chienne m'escroque.

Valère

Motus. quelqu'un peut-être est dans le même cas ; Et fait en homme sage, en ne s'en vantant pas.

Damis

Ma pénétration va plus loin que la vôtre. Souvent un artifice en enveloppe un autre. Elle nous repaissait de chimères ici : Si le bien de la dame en était une aussi ? Non : ses biens sont réels, et c'est un fait notoire ; J'ai pour garant notre oncle, et nous l'en devons croire ; Lui-même il me l'a dit, sans savoir nos desseins ; Il a cent mille écus pour elle entre les mains.

Damis

On vient ; c'est elle-même.

Valère

Affrontons les alarmes. Il faut de la bravoure en amour comme aux armes. Pourquoi nous séparer et fuir à son abord ? Parlons, déclarons-nous, et sachons notre sort.

Scène 10

Damis, Angélique, Éraste, Valère

Damis

De nous trouver ici vous êtes étonnée, Madame ; et ce qui s'est passé l'après-dînée...

Angélique

Votre père, messieurs, n'est donc pas au logis ?

Damis

Non, madame.

Angélique

Je n'ai rien à dire à ses fils.

Éraste

Mais ses fils voudraient bien vous dire quelque chose, Madame ; demeurez, s'il vous plaît, et pour cause. Mes frères vous diront... ce que vous ignorez... Et vous allez savoir... ce que vous apprendrez. Contez, contez-lui ça.

Damis

Nous trompons votre attente, Madame, en répugnant à la main d'une absente, En qui le seul appui qui l'honore en ces lieux, Devait être un mérite assez rare à nos yeux. À ce mérite un père ayant joint sa puissance, On aurait dû s'attendre à plus d'obéissance. Mais des engagements qu'en secret nous formons, Des obstacles trop grands y nuisaient.

Valère

Nous aimons.

Damis

Nous n'osions l'avouer.

Éraste

J'ai seul eu cette audace.

Damis

Sur de telles raisons un père est tout de glace. L'âge où l'on n'aime plus lui fait, sur le retour, De vaine illusion traiter en nous l'amour. Mais vous, en qui, madame, un beau feu peut éclore, Vous, sur qui cet amour a tous ses droits encore, Aimez, ressentez-en le charme séducteur : Nous aurons notre excuse au fond de votre coeur.

Angélique

Ne vous alarmez plus des volontés d'un père Qui vous trace un devoir en effet trop austère. Non qu'il n'eût été beau, peut-être même heureux, De se plier au gré d'un coeur si généreux. Une âme, je dis même une âme assez commune, De l'orpheline offerte eût chéri l'infortune ; On la peignait aimable, et pensant assez bien Pour faire le bonheur de qui ferait le sien. Que n'aurait pas en elle opéré la puissance D'un chaste amour fondé sur la reconnaissance ? Pleine de sentiments si tendres et si doux, Que n'eût-elle pas fait pour plaire à son époux ? Plaisir, honneur, devoir, pitié de sa jeunesse, Gloire de relever ce que le sort abaisse, Les prières d'un père, et les bienfaits du sien, Tout cela vous parlait pour elle, et n'a pu rien. Si je voulais encor, je vous pourrais plus dire ; Sans m'éloigner du but où votre coeur aspire, D'un mot, si jusques-là je daignais m'abaisser, D'un seul mot je pourrais vous bien embarrasser. Mais, encore une fois, messieurs, soyez tranquilles. Et sachez, pour trancher des propos inutiles, Que cette infortunée à qui, dans son malheur, Un ami s'intéresse avec tant de chaleur, De tout ce qui se passe apprenant la nouvelle, Désavouerait les soins qu'on prend ici pour elle ; Craindrait que l'un de vous ne s'en laissât toucher, Et serait la première à se le reprocher.

Damis

Madame, je le vois, l'amour qu'on vous oppose, Et qui pour nous est tout, est pour vous peu de chose ; Peut-être si l'objet vous en était connu, Auriez-vous contre nous l'esprit moins prévenu. Pour moi, plus je le vois, moins je me désapprouve ; Mon coeur à son aspect de plus en plus l'éprouve...

Éraste

Le mien aussi, madame ; et je sens qu'en effet...

Valère

Que de jargon perdu pour dire un mot ! Au fait. De riens et de fadeurs, Madame, on vous amuse. C'est vous que nous aimons, et voilà notre excuse.

Angélique

Vous m'aimez !

Éraste

Tendrement ! Si celle qui vous suit Était honnête fille, elle vous l'aurait dit.

Damis

Peut-être cet aveu, madame, est téméraire : Mais nous ne le faisons que pour vous moins déplaire ; Et que pour nous purger d'un reproche odieux Qui nous peint comme autant de monstres à vos yeux. Une pareille excuse est-elle illégitime ? Serait-elle pour nous encore un nouveau crime ? Et pas un de nous trois ne se peut-il flatter Que du malheur commun vous voudrez l'excepter ? Nous nous en remettons à l'arrêt redoutable Que va nous prononcer votre bouche équitable : Daignez baisser les yeux sur quelqu'un d'entre nous, Et qu'il lui soit permis d'oser prétendre à vous.

Angélique

Si j'avais su toucher des coeurs si peu sensibles, Je n'en trouverais plus désormais d'invincibles ; Vous signaleriez trop le peu que j'ai d'appas ; Et le signaleriez en ne l'honorant pas. Quiconque aime en effet doit poser pour maxime, Qu'il n'honore qu'autant qu'il est digne d'estime. Examinez-vous bien ; et voyez quel honneur Peut revenir jamais du don de votre coeur. Quelles âmes ce jour avez-vous fait paraître ? Et pour qui venez-vous de vous faire connaître ? Vous m'aimez, dites-vous. Osez-vous un moment, Colorer vos refus d'un pareil sentiment ? Osez-vous espérer que ce propos m'abuse, Et qu'un si fade encens me flatte et vous excuse ? Angélique indigente excita vos refus : Et l'opulence en moi vous tente, et rien de plus. Ne vit-on pas toujours unis d'un noeud perfide, La noire ingratitude et l'intérêt sordide ? L'une vient d'éclater, l'autre éclate à son tour : Et je juge par-là du prix de votre amour.

Valère

Très mal jugé, madame !

Éraste

Ah ! Sentence cruelle ! J'y suis le plus lésé, madame ; et j'en appelle. Qui ? Moi ! De l'intérêt ! Parce que ? Quoi ! Voyons.

Valère

Mais, oui : quel procédé veut-on que nous ayons ? Je ne dirai qu'un mot, madame. Je vous aime ; Cela sans intérêt, purement pour vous-même. Vous aimez Angélique : eh bien ! Ajustons-nous. Vous vous efforcerez pour elle, et nous pour vous : Voyez de nous d'abord celui qui peut vous plaire, Et qu'il soit votre époux...

Éraste

C'est une affaire à faire ? Après quoi, pour sa dot, boursillant en commun, Elle aura par de-là de quoi s'en trouver un.

Damis

Ah ! Madame, arrêtez. Des offres de mes frères, Retranchons ce qui peut les rendre téméraires : Votre chère Angélique aura part à nos biens ; Pour elle à votre gré choisissez dans les miens : Je ne demande pas le moindre sacrifice ; Traitez-moi seulement avec plus de justice ; Et sachez distinguer ce coeur où vous régnez, De ces indignes coeurs qu'ici vous nous peignez ! Eh quoi ! Pour ne pouvoir aimer une inconnue, Que de vos yeux vainqueurs le charme a prévenue, Comme un lâche, animé du plus vil intérêt, Dois-je être foudroyé d'un si cruel arrêt ? Accusez mon amour, condamnez son audace ; C'est aux soumissions à mériter sa grâce ; Mais que de vos soupçons vous ne m'exceptiez pas ; Me supposer à moi des sentiments si bas ; Voir les voeux les plus purs traités de mercenaires ; Madame, mille morts me seraient moins amères.

Éraste

Il pourrait bien sur nous l'emporter aujourd'hui : Nous n'avons pas le bec affilé comme lui.

Valère

Madame...

Angélique

Vos discours, quoi que vous puissiez dire, Après ce que j'ai vu, ne me sauraient séduire. Si pourtant mon estime a de quoi vous toucher, Il vous reste un moyen de vous en rapprocher. Laissons-là cette fille à qui je m'intéresse ; Un soin plus important vous regarde et vous presse. Angélique n'a plus de ressources qu'en moi. De vos biens la pitié réclame un autre emploi. La dernière infortune accable votre père ; J'ai vu sa gratitude, et sa vertu m'est chère ; Imitez-la ; courez l'aider en des besoins Qu'il n'éprouverait pas s'il vous eût aimés moins. Tremblez, laissant l'honneur de ce devoir à d'autres, Qu'un secours étranger ne prévienne les vôtres ; Et n'espérez jamais de commerce entre nous, Qu'autant que ce jour même on se louera de vous.

Scène 11

Nérine, Damis, Angélique

Nérine

Messieurs, excusez-moi, si j'entre sans mystère. Madame attend sans doute ici monsieur leur père ; Il est à la maison, où je l'ai fait asseoir, Fatigué, faible, triste, et comme au désespoir.

Damis

Vous serez obéie ; et mon coeur se résigne...

Angélique

Je ne vous parle plus que vous n'en soyez digne.

Scène 12

Valère, Nérine, Damis, Éraste, Tous Trois

Valère

Nérine ! Un petit mot.

Nérine

Oh ! Madame a raison. Soyez honnêtes gens, ou point de liaison.

Damis

Tu veux moraliser ? La singerie est bonne.

Nérine

Oui, j'aime la morale.

Valère

Est-ce elle qui t'ordonne De te faire payer des gens pour les trahir ?

Nérine

J'aime à la débiter, et non pas à l'ouïr.

Valère

Oh ! Je te tiens. Voyons, que pourrais-tu nous dire ?

Nérine

Mille choses pour une.

Valère

Entre autres ?

Nérine

Quel martyre ! Mais vous m'estropiez !

Valère

Tu n'échapperas pas. Nous imaginons peu ce que tu nous diras.

Nérine

Quoi que je pusse dire, on ne me croirait guère.

Damis

C'est que tu mentirais.

Nérine

Non, je serais sincère.

Éraste

Voyons, parle : on t'écoute.

Nérine

Eh bien donc, je vous dis Que, si je l'avais pu, j'aurais fait cent fois pis.

Tous Trois

Fort bien.

Nérine

Que je suis fourbe, et tant soit peu friponne.

Damis

Sur ce point, contre toi, tu n'as déjà personne.

Nérine

Mais que vous êtes, vous, des tigres, des pervers, Des arabes, des juifs, des turcs, des ladres verds, Des cancres... En un mot, s'il faut que je le dise, Des gens... Fuyons ! J'allais lâcher une sottise.

Scène 13

Damis, Valère, Éraste

Damis

La belle retenue ! Elle a trop de bonté.

Valère

L'impudente !

Éraste

La masque !

Damis

Elle m'a démonté.

Valère

Mais vous, que sentez-vous encor pour la comtesse ?

Damis

Plus d'amour que jamais.

Éraste

J'ai la même faiblesse. Elle est de qualité ; cela flatte mon goût. Une belle bourgeoise est belle, et puis c'est tout. Mais, dans la qualité, que d'appas j'imagine ! Qu'une femme bien noble a je crois la peau fine ! Je m'y figure un tout si doux, si délicat, Si... tenez, le vrai beau n'est pas du tiers-état.

Valère

Oh ! Bien, renoncez-y tous deux ; car je l'adore : Sa colère à mes yeux l'embellissait encore. Je vois bien à quel prix on sera son époux : Mon père apparemment la trompe ainsi que nous ; Elle a l'esprit frappé de sa ruine entière ; Quand on sera plus riche, elle sera moins fière. Elle a raison ; l'utile, en ce siècle fatal, Marche avant l'agréable...

Scène 14

Valère, Pasquin, Grégoire

Valère

Eh bien ! Notre féal ?

Pasquin

Nous triomphons ! Je suis au fait de nos affaires ; Et vous en fais dans peu les témoins oculaires. Mon père, de caissier s'est fait donner l'emploi. Par vingt commissions il se défait de moi. Pour compter son argent cherchant un sûr asile, Et, voulant au logis rester seul et tranquille, Il m'en fait déposer les clefs en m'en allant. Mais ce passage échappe à son oeil vigilant. Sortez par ce degré ; vous en savez l'issue : Par une fausse-porte il descend dans la rue ; J'irai l'ouvrir : sortez ; et, rentrant par mes soins...

Grégoire

Jeannot !

Pasquin

Mon père !

Grégoire

Acoute !

Aux trois frères, en les poussant dehors.

Pasquin

On y va ! Je vous joins.

Scène 15

Pasquin, Grégoire

Pasquin

Voici l'instant critique, et le coup de partie, Mon père ; il faut jouer ici la comédie.

Grégoire

M'an si-je don déjà si mal acquitté ?

Pasquin

Non. Je suis content de vous. Asseyez-vous là : bon. Dès que j'aurai toussé, ne tournez plus la tête.

Grégoire

Mais tu me pranra don toujou pour eune bête ?

Pasquin

Rangeons autour de vous tous ces sacs à présent.

Grégoire

Je troqueron st'or-là contre du pu pesan.

Pasquin

Voici le sac de l'oncle où gît notre fortune. Faites-le bien sonner.

Grégoire

Va-t'en ! Tu m'importune. Seuleman ver la nasse ameune le poisson ; Et laisse-moi le soin d'ajancé l'hameçon.

Scène 16

Grégoire

Grégoire

ça, baillon nou lés ar d'un quaissier d'importance. Vlà don tou le métié de cé jan de finance ? En remuan le pouce, i devenon pu gras Que le puz honnête homme en se rompan lé bras. Et ça vous est pu fiar que si c'était grand chose. Voyé monsieu Damis, comme i vous en impose. Stanpandan qu'est-ce au fond ? Rian ! De quoi sarvont-i ? Je vandon note peine ; eun marchan, dés habi ; L'artisan sa besogne ; un valet son sarvice : Eun gendarme sa vie ; eun robin la justice. Euz en ne vendan rian, sans rian faire, avon tou. Maugrébieu de la race, et de la race itou ! Chut ! Oui ; c'est le signal : j'entan toussé mon drôle. çà ! Bridon la bécasse ! Et quémançon mon rôle, Par faire, en mon chapiau, sonnaillé cé louis.

Scène 17

Grégoire

Pendant qu'il pèse.

Pasquin et les trois frères s'en vont.

Tournant la tête.

Grégoire

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neux et dix. Jarnigoi ! Que d'arjan ! Et onze , et douze, et treize . Qu'i fait bon magnié ça ! quatorze, quinze, seize. Dix-sept, dix-huit, dix-neuf et vingt. Pezon stilà. I me paroît légé. Mon trébuchét ? Le vlà. S'i savion que j'on cian l'arjan à pleine hotte ; Comme diantre i vienrion nous accolé la botte ! Lé canaille ! Et leux père encore en a piquié ! Et dit, s'i s'avision de li faire amiquié, Qu'i ne seroit pas homme à teni son courage ! Tout ça serait pour zeux ! Par la morgué, j'enrage ! Hom ! Qu'aveuc mon arjan je serais fier et sec ! Et que je saurais bian leuz en torché le bec ! I zon le coeur de far ; moi, je l'aurais de bronze. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze. Gnia pu personne. Vlà mon parsonnage fait. ça n'a pas été mal, et j'en varron l'effet.

Acte V

Scène 1

Nérine, Angélique

Nérine

Mais pourquoi donc cette âme à la douleur en proie, Quand je ne vois pour vous que des sujets de joie ? Au comble du bonheur vous vous désespérez ? En un mot, tout vous rit, madame ; et vous pleurez ! Qui m'interrogerait sur ce qui vous afflige, Ne saurait que penser de ce nouveau prodige. « Un courrier nous apprend le retour d'un vaisseau, Qui lui rend des trésors que l'on croyait sous l'eau. On vient de lui compter cent mille écus sur table : Et, depuis ce moment, elle est inconsolable. » Madame, à ce discours, vous tomberez d'accord, Qu'on me rirait au nez ; et qu'on n'aurait pas tort.

Angélique

Je suis riche, il est vrai ; c'est un grand avantage. De l'un à l'autre état je sens l'heureux passage : J'ai connu l'indigence ; et qui s'en vit presser, D'un oeil indifférent ne la voit pas cesser. Mais quels que soient enfin ces biens qui te séduisent, Je n'en souffre pas moins du faux bruit qu'ils détruisent. Ce coup irréparable a fait mes vrais malheurs ; Et l'espace d'un an n'a pas tari mes pleurs. Ce faux bruit enleva mon père à sa famille. Il mourut, en pleurant sur le sort de sa fille. Rien n'égala pour moi son amour paternel ; Et mon seul intérêt porta le coup mortel. Aujourd'hui cependant je me trouve enrichie Du retour de ces biens qui m'ont coûté sa vie : J'en vais jouir sans lui, Nérine ! Est-ce un bonheur Si pur que je le puisse apprendre sans douleur ?

Nérine

L'excellent naturel ! Où sont, pour vous entendre, Tant d'honnêtes enfants, si peu faits pour attendre, Qui hâtent dans leurs coeurs d'un vieux père opulent, L'héritage tardif, et le trépas trop lent ? Bel exemple, sur-tout pour les fils de Géronte ! Mais de la fermeté sied bien, au bout du compte. La raison fixe un terme à des regrets si vains. L'esprit, le temps, l'argent sont trois grands médecins. L'argent seul ! Est-il mal, excepté l'avarice, Qu'un si doux élixir n'endorme ou ne guérisse ? Est-il ennui qui perce à travers un gros bien ? Ce n'est pas tout encor ; ne comptez-vous pour rien Le dépit des messieurs qui vous ont méprisée ? Ils vous trouvent charmante, et vous ont refusée. Avec une fortune égale à vos appas, De leur confusion ne jouirez-vous pas ? Qu'Angélique à présent, démasquant la comtesse, Se venge ouvertement du refus qui la blesse, Les plaisante, s'en moque...

Angélique

Ils sont assez punis. Non, je ne joindrai point la bravade au mépris. Maîtresse de ces biens échappés du naufrage, D'un plaisir plus sensé je me forme l'image ; Allons-en faire part au père infortuné, À cet homme d'honneur qu'ils ont abandonné. Avec quelle bonté, digne ami de mon père, Nérine, il a d'abord accueilli ma misère ! Avec quelle tendresse et quelle bonne foi, À ses indignes fils il a parlé pour moi ! Et que n'a pas tenté sa pitié généreuse ? Mon infortune cesse, et la sienne est affreuse. Quel plaisir de lui faire, en l'état où je suis, Rencontrer une amie où lui manquaient des fils ! Voilà, dans ma douleur, tout ce qui me console. Je brûlais de l'aider ; je le puis, et j'y vole.

Nérine

Allez, Madame, allez confondre des ingrats. Hélas ! Ils rougiront, mais ne changeront pas.

Scène 2

Nérine

Nérine

À Pasquin cependant j'apprête une autre crise. Le faquin tout-à-l'heure expiera sa sottise. Il n'est donc pas content d'un père villageois ; Et monsieur en veut un dans le petit bourgeois ! Nous lui confronterons le bon homme Grégoire. Qu'il vienne ! Le voici. J'attends l'autre.

Scène 3

Pasquin, Nérine

Pasquin

Victoire !

Nérine

À ton honneur enfin t'en voilà donc sorti ?

Pasquin

De trois cents mille francs et plus, je suis nanti.

Nérine

Savent-ils le retour du vaisseau d'Angélique ?

Pasquin

Oui. J'ai fait venir même, en menteur méthodique, Tout l'or, qu'ici leurs yeux ont cru voir en monceau, D'une part que leur père avait dans ce vaisseau. À peine leur en ai-je annoncé les nouvelles, Qu'ils ont volé chez eux, pleins du plus beau des zèles ; C'est à qui fera mieux. Mais, chez nous revenus, Comme ils nous recevaient nous les avons reçus. On n'entrait point. Chacun, pour prévenir son frère, De l'oncle a mendié, sous main, le ministère ; Le cher oncle est chargé par ses dignes neveux, En faisant leurs présents, de bien plaider pour eux. Il ne manquera pas d'être, dans cette affaire, Aussi bon avocat que bon dépositaire. Et la cause et l'argent sont en très bonne main. On tient mes garnements ; et je te venge enfin, Pauvre père aveuglé si longtemps sur leur compte ! Puissent-ils en crever de dépit et de honte !

Nérine

J'aime à te voir des moeurs.

Pasquin

Des moeurs ? Oui, oui, j'en ai !

Nérine

C'est qu'on se sent toujours de ce que l'on est né : Tu me le disais bien.

Pasquin

Eh ! Laissons la naissance. Comme tu vois, sur eux elle a peu de puissance. C'est que j'ai de l'honneur ; et voilà le grand point.

Nérine

Ce grand point est plus sûr quand à l'autre il est joint.

Pasquin

Tel est ton sentiment ; mais ce n'est plus le nôtre.

Nérine

Quoi qu'il en soit, en toi j'aime à voir l'un et l'autre.

Pasquin

Quoi qu'il en soit, veux-tu de moi tel que je suis ?

Nérine

Oui ; mais je ne fais point de faux pas, si je puis.

Pasquin

Qu'appelles-tu, faux pas ? Qui te parle d'en faire ? Tout-à-l'heure veux-tu venir chez le notaire ?

Nérine

Tu m'entends mal aussi : ma crainte est que

Pasquin

Aujourd'hui mon époux, ne le soit plus demain.

Pasquin

Sur quoi peux-tu fonder ce que tu t'imagines ?

Grégoire paraît.

Nérine

Sur l'inégalité de nos deux origines. Consultons-en Grégoire.

Pasquin

Oh ! Non, non ; laissez-moi.

Nérine

Demeure ici. Je veux lui parler devant toi.

Scène 4

Grégoire, Pasquin, Nérine

Grégoire

Mais drès que tu me vois, tu fui comme la foudre.

Pasquin

Demeurons, puisqu'il faut tôt ou tard s'y résoudre.

Grégoire

Par ce que t'és féru de ste grosse gâgui ? Gnia pa gran mal à ça ; sis-je eun je ne sai qui ? Est-ce que tu me pran pour eun fagot d'épeine ? Loin de t'en vouloir mal, je veux que tu la prenne.

Nérine

Votre avis serait-il, s'il était assez fou...

Grégoire

Mon avi, s'i te pran, c'est de le prande itou.

Nérine

J'accepte le marché ; mais c'est pourvu qu'il tienne.

Grégoire

ça tiant pu qu'on ne veut ; va, n'en sois pas en peine.

Nérine

Si je redevenais fille dans quelque temps ?

Grégoire

Fille ?

Nérine

Oui ; je ne suis rien, je n'ai rien, et je prends L'héritier et l'aîné d'un procureur très riche ! Si la chicane un jour de son lit me déniche ?

Grégoire

Qui ? Li ! Note Jeannot mourra comme il est né, D'eun bon gros paysan l'héritier et l'aîné. Il est à moi.

Nérine

Quel conte !

Grégoire

Oui, si vous plaît, Madame. Il est fils d'un brave homme et d'eune honnête femme. Li, fils d'eun procureux ! Fi don ! En a-t-il l'air ? Trouvé-vous qu'i ressemble à l'ouvrage d'eun clair ? Toi, défan don ta cause.

Nérine

Il aurait trop de peine À plaider contre vous.

Pasquin

Ouf ! La fâcheuse scène !

Grégoire

Conte moi ! Queman don, li-même aurait dit ça !

Nérine

Vas, Jeannot ! Ce n'est pas ce qui nous brouillera. J'en veux d'autant plus même être de tes amies, Que je n'ai plus de peur que tu te mésallies. Adieu.

Scène 5

Grégoire, Pasquin

Grégoire

Fi, le vilain, qui me renie ! Encor Si c'étoit pour un comte, ou queuque autre milor ! Mais pour se dire issu d'où ? De qui ? D'eune race Don tout le reluisan ne vau pa note crasse.

Pasquin

Ma foi non ! Maintenant je pense, en vérité, Que ce que j'en ai dit c'est par humilité.

Grégoire

Va te caché, aveuc ta sotte suffisance ! Vla don pourquoi mon drôle évitoit ma présence ! Tu rougis du saro don ton père est couvar ! Eh ! Va, va, mon saro vau bian ton habit var. Et pis, devan lé jans, je fon le bon apôte ! Tené, le brave enfan, qui veu parlé dez-aûte !

Pasquin

Eh ! Je vous ai bien dit que je ne valais rien. Oui, je suis un maraud, un misérable, un chien, Digne... je ne sais pas de quoi ! De cent nazardes. Je serai contre moi désormais sur mes gardes. J'étais garçon d'honneur, si jamais il en fut ; Mais près de nous le diable est toujours à l'affût. Si vous saviez combien, maudissant ma sottise, J'ai fait de mauvais sang depuis qu'elle est commise ! Le mal que je m'en veux...

Grégoire

Parles-tu tou de bon ?

Pasquin

Oui ; c'est du fond du coeur.

Grégoire

Note maîte a raison. Je ne son que dé sot ! Lé pandar ont biau faire, Et n'ête pa no fils ; je son toujou leux père. Oh bian ! J'oubliré tou : mais c'est aveuc le tams, Et ça, quand tu m'aura dévalizé no jans. Fai nous, su ce qu'izon, faire au plutôt main-basse. Ta paix est faite alors ; sinon...

Pasquin

Je tiens ma grâce ! Le frère de Géronte est, depuis un instant, Gardien d'un dépôt dont vous serez content. L'avide financier, d'une main de forfante, Lâche, en de bons contrats, trois mille écus de rente.

Grégoire

Tiron toujou. Après.

Pasquin

On a de l'auditeur, Quarante mille écus en billets au porteur.

Grégoire

N'a-t-on du capitaine ancor que dé paroles ?

Pasquin

Un coffret plein de neuf ou dix mille pistoles. En est-ce assez ?

Voyant venir Géronte.

Grégoire

Après cet acte de vartu, Vian ! Je t'ambrasserois, quand tu m'aurois battu. Et de sa faute, au fond, qui veut on qui soit cause ? C'est le mauvais exempe, et ce n'est autre chose. Eh ! Messieux de la ville, aveuc vos moeurs du tams, Que vous nous gâté bian tous nos pauves enfans ! Je vous lés envoyon bons, simpes, sans malice, Vous nous lé déniaisé ; mais c'est aveuc dé vice. Oh ! Bian, bian, guieumarci, j'avon quasiman tou ; Et, de note côté, je tenon le bon bou. De conte-bleu, Géronte a traité l'entreprise, Allon li montré... non ; retardons la surprise. Vian ! De la réussite i ne faut nous targué Qu'à la barbe de ceux que je voulons nargué.

Scène 6

Angélique, Géronte

Angélique

De mes offres en vain vous voulez vous défendre. Je ne vous quitte point.

Géronte

Je ne veux rien entendre.

Angélique

Songez de quels malheurs vos jours sont menacés.

Géronte

Ma maison de campagne existe, et c'est assez. Ce bien me suffisait ; il me suffit encore. Et j'y cours enfermer l'ennui qui me dévore.

Angélique

Ce bien peut vous manquer par des coups imprévus. Vous comptiez sur vos fils, et vous n'y comptez plus.

Géronte

Non, Madame ; et c'est-là ma perte irréparable.

Angélique

Garantissez-vous donc d'un sort plus déplorable ; Prévenez un état dont j'ai longtemps gémi, Où je vous ai trouvé si véritable ami. Vous seul aurez-vous eu de la reconnaissance ? Le ciel a-t-il remis ces biens en ma puissance, Pour me voir emporter le reproche au tombeau, D'avoir eu, sans le suivre, un exemple si beau ? L'amitié de mon père était plus engageante. Qu'il revive en sa fille !

Géronte

Ô trop heureux Argante ! Oui ! Tu revis en elle, et tu m'en vois jaloux. Généreuse Angélique ! Adieu, séparons-nous. Quel horrible surcroît serait-ce à ma misère, Que je vous dusse encore autant qu'à votre père ; Moi, qui rougis déjà de vous voir aujourd'hui Ne tenir rien de moi, quand je tiens tout de lui ! Le ciel a fait pour vous ce que je voulais faire. Votre prospérité me tient lieu de salaire. N'honorez plus ces lieux d'un aspect si charmant : Fuyez-nous pour jamais ! Quelquefois seulement Souvenez-vous de moi, dans le cours d'une vie Dont la félicité fit ma plus chère envie ; J'aurais fait aujourd'hui moi-même ce bonheur ; Mais j'étais sans fortune, et mes fils sans honneur.

Angélique

Je ne vous parle plus que devant ces barbares. Par une offre si juste, et des refus si rares, Inspirons, ou du moins faisons-leur concevoir, Vous, le mépris des biens ; moi, l'amour du devoir. Réduisons aux remords l'avarice inhumaine ! J'attends qu'ici bientôt l'intérêt les ramène. De votre faux malheur ils sont désabusés : Et, dans l'espoir des biens qu'on vous a supposés, Il n'est procédé noble à présent qui leur coûte.

Géronte

Oseraient-ils paraître ?

Angélique

Oui : se flattant sans doute Que vous ne les croyez encore instruits de rien.

Géronte

Et moi, je ne veux plus avec eux d'entretien.

Angélique

Les voilà.

Géronte

Je les fuis.

Scène 7

Chrisalde, Damis, Valère, Éraste, Grégoire, Nérine, Géronte, Angélique

Chrisalde

Écoutez-nous, mon frère, Ces messieurs se plaignant d'une injuste colère, M'engagent à venir intercéder pour eux. Que reprochez-vous donc à ces fils généreux ? Ils n'ont rien, disent-ils, qu'ils ne vous sacrifient : Pour moi, je l'avouerai, leurs bons coeurs m'édifient ; Et c'est pour qui vous aime un spectacle bien doux, De les voir à l'envi se dépouiller pour vous.

Damis

Ai-je donc mérité cette rigueur outrée Qui m'a de la maison fait refuser l'entrée ?

Valère

Il est des médisants qui vous font soupçonner Que j'étais un infâme à vous abandonner ? Nommez-les moi, nommez !

Éraste

Voilà Grégoire ; approche ! Tantôt, pour me purger d'un injuste reproche, N'ai-je pas sur le champ fait offre de mes biens !

Valère

Qui de nous, le premier, a présenté les siens ?

Grégoire

Ouf ! Ma piau n'en peu mais.

Valère

Dédis-moi, si tu l'oses ! Parle !

Grégoire

Oh ! Pour ça, monsieu, i-zon bin fai lé choses.

À Angélique.

Damis

Je n'atteste personne en ce juste conflit : Mon père me connaît ; et cela me suffit. Je devais, il est vrai, d'abord et sans réplique, M'offrir à votre gré pour époux d'Angélique. Mais, mon père, excusez ; j'aimais : et dans un coeur, De la raison l'amour est aisément vainqueur. Cette raison bientôt est rentrée en mon âme ; Et j'en dois le retour à vos bontés, Madame. Oui ; j'ai sur vos leçons mûrement réfléchi. Et de mes premiers fers par vous-même affranchi, Je viens...

Valère

Tout beau ! C'est moi qui le premier m'explique, Et qui veux, s'il vous plaît, épouser Angélique.

Éraste

Oui ! Tantôt, malgré moi, vous m'en faisiez l'époux ! Et c'est moi qui veux l'être à présent malgré vous.

Damis

Vous me la destiniez ; c'est à moi qu'elle est due.

Valère

Mandez-lui qu'elle vienne ; et je l'épouse à vue.

Éraste

J'aimais ailleurs aussi ; mais cela n'y fait rien.

Nérine

Vous savez donc, messieurs, qu'Angélique a du bien ?

À Angélique.

Géronte

Enfants dénaturés, que tout le monde abhorre, Qu'ainsi que le refus, ce retour déshonore ! Lâches ! Qu'attendez-vous d'Angélique et de moi ? Vous voulez, à l'envi, lui donner votre foi ! Armez donc votre front d'une audace nouvelle. Savez-vous devant qui vous parlez ? Devant elle. Voilà cette Angélique offerte à votre choix, Et que vous offensez pour la seconde fois. Flattez-vous maintenant d'un espoir légitime ; Cherchez mon entremise, et briguez son estime. Lorsque, dans ses malheurs, un père vous l'offrait, Il fallait disputer alors à qui l'aurait ! D'appas et de vertus un si rare assemblage, Serait de l'un de vous à présent le partage ; Mais votre âme n'a pu jusques-là s'élever, Quand pour vous, contre moi j'ai pu me soulever : Car enfin, je l'aimais : elle y pouvait répondre : (Pardonnez un aveu qui sert à les confondre.) Oui, cruels ! En secret pour elle je brûlais D'un véritable amour que je vous immolais. Vos refus m'ont fait perdre un si grand sacrifice : Qu'à jamais vos refus fassent votre supplice ! La nature sur elle a répandu ses dons ; Et la fortune y joint les siens. Nous la perdons. Triomphez du dépit qui s'élève en leur âme ; Vous êtes bien vengée. Adieu, partez, madame ! Allez, loin des ingrats, vous choisir un époux, Moins méprisable qu'eux, et plus digne de vous.

Angélique

Non, non : je dois, monsieur, vous prendre pour modèle. À l'exemple d'une âme et si grande et si belle, Je leur pardonne, et veux fixer ici mon choix.

Géronte

Ah ! Que prétendez-vous ? Détestez-les tous trois ! Point d'égard pour mon sang ! Je ne suis plus leur père.

Angélique

Vous le redeviendrez quand je serai leur mère. Je voulais partager mes biens entre nous deux : Je vous les livre tous, et moi-même avec eux.

Géronte

Et vous-même ! Ah ! Madame ! ô bonté magnanime !

Angélique

De mon père, en ceci, le pur esprit m'anime. Pleine de sa mémoire, il me semble aujourd'hui, Qu'en m'unissant à vous, je me rejoins à lui.

Chrisalde

Voilà pour mes neveux un trait bien exemplaire. Vous plairait-il, Madame, attendant le notaire, Aller vous reposer dans cet appartement ? Nous vous suivons, mon frère et moi, dans le moment.

Scène 8

Chrisalde, Grégoire, Géronte, Nérine, Damis, Pasquin, Valère, Éraste

Aux trois frères.

Chrisalde

Assurez sur les biens que l'on vous restitue, Son douaire, et la dot qu'elle se constitue. Et vous, une autre fois, soyez plus connaisseurs Au choix que vous ferez de vos intercesseurs. Pensez-vous qu'aveuglé sur votre caractère, Tout le monde ait pour vous les yeux de votre père ? Vos lâchetés sans doute espèrent l'adoucir ; Mais, près de moi, jamais n'y croyez réussir. Tous mes biens, après moi, devaient être les vôtres. N'y prétendez plus rien, ni les uns ni les autres ; À l'aimable Angélique ils sont abandonnés. Et vous allez encore être plus étonnés. Ce vaisseau revenu, ce courrier, ces richesses, N'étaient, je vous l'apprends, que d'honnêtes finesses, Pour lui faire accepter les dons que je lui fais ; Elle a cent mille écus déjà de mes bienfaits. Sa façon d'en user la rend digne du reste. Vous avez trop suivi votre penchant funeste. Angélique et mon frère ont des vertus sans prix. Ils sont récompensés, et vous êtes punis.

Aux trois frères.

Il sort.

Grégoire

Vla le sac aveuc quoi j'avon fait no recrue, Et le biau filet d'or où j'avon pri lé grue. Léz aute sacs, messieu, qu'ou reluquiais de loin, En lieu d'or et d'arjan, n'étion plein que de foin. I vous ressemblion : fausse et belle apparance. Vote père dans vous boutoit son espérance ; Il a vu dans le fond que vous ne valiais rian. Vous revla sous sa coupe : adieu ; porté vous bian.

Il sort.

Géronte

Malheureux ! Je vous plains, tout ingrats que vous êtes, Je n'ai point rassemblé tant de coups sur vos têtes. Accusez-en des coeurs indignés contre vous, Et touchés du malheur où vous me laissiez tous. Allez ! Je veux encor disposer en bon père, De ce que vous avez déposé chez mon frère ; Ce que je vous enlève en cet heureux moment, Suffit, et par delà, pour votre châtiment.

Elle sort.

Nérine

Comme dans le péché leur âme est endurcie ! Voyez si seulement un d'eux me remercie.

Damis

Scélérat ! Que penser de tout ce que je vois ?

Pasquin

Qu'on vous jouait.

Valère

Et qui !

Fuyant sur la porte du logis.

Pasquin

L'oncle, Nérine... Et moi.

Valère

Vous en serez payés selon votre mérite.

Pasquin

Morbleu ! N'avancez pas, ou je vous déshérite !

Damis

Peut-on plus outrager, et de plus de façons ?

Éraste

En effet, nous voilà de fort jolis garçons !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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