L'Écran Bleu
Scène unique
Hortense de Vauvray, Henri d'Artigny
Lui, assis à gauche de la cheminée, face au public, les pincettes à la main, regarde vaguement danser la flamme, immobile et l'esprit très loin. Elle, assise à gauche du guéridon, travaille au métier à un écran fond bleu avec couronne de rieurs et écusson au milieu.
Hortense de Vauvray
Et alors?
Henri d'Artigny
Hein ?
Sur un mouvement qu'il fait, se levant et venant derrière la table.
Hortense de Vauvray
Depuis un grand quart d'heure, au moins, vous êtes là, immobile et muet. Non, je ne vous demande pas d'excuses... Ne vous fais pas de reproches... À quoi pensiez-vous ?
Henri d'Artigny
Mon Dieu, je pensais.
Hortense de Vauvray
À rien. Non, à quelque chose?
Henri d'Artigny
Oui, mais c'est difficile à dire, ou plutôt, peut-être, à comprendre.
Hortense de Vauvray
Merci.
Elle lui sourit en signe de pardon. Lui, très sincère et avec une grande bonhomie.
Il s'assied a droite près de la table.
Henri d'Artigny
À faire comprendre c'est si vague et si précis tout à la fois, la pensée. Je réfléchissais... à toutes les choses. charmantes... que je vais pouvoir me rappeler cet hiver.
Hortense de Vauvray
Quelles choses ?
Henri d'Artigny
Eh bien mais... ces deux mois, passés ici, avec vos amis, à la campagne.
Hortense de Vauvray
Vous la détestez, la campagne.
Henri d'Artigny
C'est vrai mais, d'abord, n'est-ce pas vous qui m'avez invité à y venir et le devoir d'un galant homme, n'est-il pas, avant tout.
Hortense de Vauvray
D'être poli ?... Êtes-vous assez malhonnête ! Ensuite... ?
Henri d'Artigny
Ensuite, comme j'adore Paris, vous le savez, et comme, à un moment donné, on se fatigue toujours un peu de ce qu'on aime le plus et le mieux, je n'ai pas été fâché, je l'avoue, d'y venir quelque temps, à cette campagne, pour y retremper d'autant mon amour de la ville.
Hortense de Vauvray
C'est du Machiavel. Mais, quel plaisir, alors, pourrez-vous prendre, une fois que vous y serez réinstallé, dans votre ville, à vous retracer des tableaux champêtres ?
Henri d'Artigny
C'est bien simple je ne les aurai plus.
Elle se lève, va à la cheminée prendre une pelote de soie qu'elle a d'abord cherchée sur la table, puis se chauffe les pieds, debout.
Hortense de Vauvray
Oh ! Oh ! Mais non, ce n'est pas simple, c'est très compliqué, au contraire, votre... système. Ainsi, vous prétendez... ou plutôt, non vous êtes comme les enfants, tout bonnement, lesquels ne veulent jamais que ce qu'on ne peut pas leur donner, être à hier, par exemple, ou bien avoir la lune.
Henri d'Artigny
Eh ! Les enfants sont les seuls êtres vraiment sensés que je connaisse ! Quant... au désir d'avoir la lune, lorsque j'étais petit, je ne mangeais jamais ma soupe que tout à fait refroidie, tant je m'absorbais dans la contemplation des nuages de la fumée. J'aime toujours les nuages.
Elle vient se rasseoir sa place.
Hortense de Vauvray
Vous devez être très malheureux.
Il se lève.
Henri d'Artigny
Profonde erreur !... Il n'y a de réellement bon que ce qu'on ne tient plus ou ce qu'on ne tient pas encore ce dont on peut se souvenir, quitte à regretter, et ce qu'on peut espérer... quitte à désespérer... comme l'amant de la belle Philis Je vous disais que j'aime les nuages ? Une fois, je les ai traversés en ballon ; ça a failli m'en dégoûter pour la vie. L'ombre, voyez-vous, il n'y a que l'ombre.
Hortense de Vauvray
Alors, la proie ?
Il remonte.
Henri d'Artigny
Peuh je n'ai jamais été grand chasseur.
Hortense de Vauvray
Ah çà, mais décidément, vous causez, vous ? Depuis deux mois, c'est la première fois que je m'en aperçois.
Henri d'Artigny
Le moyen de placer un mot ! Vous étiez si entourée.
Hortense de Vauvray
Ne faisiez-vous pas partie de l'entourage ?
Henri d'Artigny
Moi, c'est différent.
Hortense de Vauvray
Bah !
Il descend à droite, seulement jusqu'à la table.
Henri d'Artigny
Sans doute ! Il y avait là un tas de messieurs, de dames, de demoiselles !... C'était un bourdonnement, un tapage, un tumulte ! du matin au soir, tout cela chantait, courait, dansait, criait, mais. mais ne causait jamais. Je me rappelle avoir quitté un appartement... adorable, ayant vue sur de grands jardins les plus beaux du monde parce que, non loin, était une caserne et qu'on entendait continuellement le tambour. Ce que le son du tambour chasse la pensée, c'est inimaginable, monstrueux !
Hortense de Vauvray
Alors, c'est... quelque chose comme un souvenir de caserne que vous allez emporter d'ici, pour votre hiver ; un souvenir de garnison ?
Henri d'Artigny
Oh !
Un silence.
Hortense de Vauvray
Dam.
Henri d'Artigny
Et... c'est... toujours demain que vous quittez la campagne ?
Hortense de Vauvray
Cette demande ! Puisque nous prenons le même train : dix heures quarante-neuf ; ah ça ! Où êtes-vous donc ?
Il redescend, le chapeau à la main.
Henri d'Artigny
Moi, je...
Hortense de Vauvray
Comment, vous vous en allez... ?
Henri d'Artigny
Dam... Oui...
Hortense de Vauvray
À huit heures et demie ?... Pour un homme qui déteste le bruit, vous n'aimez guère le calme. Du temps qu'il y avait tout ce tas de monde si tapageur, hier encore, alors que vous ne trouviez pas le moyen de placer un mot, vous ne vous retiriez jamais avant onze heures, jamais... et aujourd'hui que, pour la première fois, nous pouvons causer, puisque nous ne sommes que tous les deux...
Henri d'Artigny
Justement.
Hortense de Vauvray
Est-ce que vous craindriez de me compromettre ?
Henri d'Artigny
Je craindrais... d'en avoir l'air.
Il obéit.
Hortense de Vauvray
Oh ! Mon ami... Vous nous calomniez. car je ne veux pas vous faire l'injure de vous croire un fat. Allons, posez votre chapeau, et, tenez, mettez une bûche au feu. Et, racontez-moi toutes sortes de belles histoires. Continuons de causer tandis que je travaille.
Henri d'Artigny
Oui... À ce machin-là.
Hortense de Vauvray
Ce machin-là, mon écran qui sera si joli, quand il sera monté... N'est-ce pas ?
Henri d'Artigny
Très joli, oui.
Hortense de Vauvray
Ça ne vous plaît pas ?
Henri d'Artigny
Si, si, au contraire.
Hortense de Vauvray
Seulement ?... - Il y a un seulement... dans votre voix, dans vos yeux.
Henri d'Artigny
Pas le moins du monde, je vous assure.
Hortense de Vauvray
Tiens, vous mentez ?... Au fait, puisque vous causez ! Mais, voyons, soyez franc qu'est-ce qui vous choque, qu'est-ce qui vous déplaît ?
Henri d'Artigny
Eh !... Je cherche...
Hortense de Vauvray
Vous voyez bien... ! - La couronne de fleurs ?
Henri d'Artigny
Oh ! Non ; elle est d'une grâce parfaite ; c'est harmonieux, c'est léger.
Hortense de Vauvray
L'écusson ?
Henri d'Artigny
Non plus ; il est bien.
Hortense de Vauvray
Le fond ?
Henri d'Artigny
Il est bleu : couleur de ciel.
Hortense de Vauvray
Vous auriez voulu... quelques nuages, peut-être ?
Henri d'Artigny
Oh !
Hortense de Vauvray
Avec un petit ballon ?
Henri d'Artigny
Vous êtes méchante.
Hortense de Vauvray
Alors, quoi ?
Henri d'Artigny
Je ne sais pas, je ne vois pas au juste... C'est une sensation que je n'analyse pas. Tout cela est fort élégant, très délicat, très joli... et pourtant, il y a quelque chose qui cloche, il me semble ; oui, quelque chose... seulement, quoi ?...
Hortense de Vauvray
Tenez, vous ne vous y connaissez pas.
Henri d'Artigny
C'est possible. - Il y a un temps infini que vous travaillez à cela !
Hortense de Vauvray
Depuis que je suis ici, deux mois...
Avec la vivacité propre aux résolutions soudaines, appuyé sur le dossier de la chaise qui est derrière la table.
Il s'arrête court.
Henri d'Artigny
Ah ! Je sais bien. Figurez-vous.
Hortense de Vauvray
Allez, j'écoute.
Henri d'Artigny
Non, rien, je... C'est presque terminé?
Hortense de Vauvray
Comme vous pouvez en juger. Je vais avoir fini.
Henri d'Artigny
Tout à fait... ?
Hortense de Vauvray
Sans doute. Tant que quelque chose n'est pas fini tout à fait, ce n'est pas fini du tout.
Henri d'Artigny
Tout à fait... ? Pas du tout... ? Très juste.
Hortense de Vauvray
Ce soir, à onze heures environ... L'heure où vous vous retirez quand il y a trop de monde pour votre goût.
Henri d'Artigny
Ce soir... C'est étonnant comme vous travaillez vite.
Hortense de Vauvray
Ah ! Vous ne savez plus ce que vous dites... ? Tout à l'heure... - Eh bon Dieu ! Quelle est cette contemplation extatique ?
Henri d'Artigny
Figurez-vous.
Hortense de Vauvray
Au fait, oui, c'est une idée. Si on y revenait un peu, à ce... Figurez-vous... interrompu de tout à l'heure. Asseyez-vous : je me figure.
Henri d'Artigny
Figurez-vous... que.... depuis que cet écran est commencé... j'attends qu'il soit fini.
Hortense de Vauvray
Moi aussi.
Henri d'Artigny
Ah ! Mais, vous, c'est pour le mettre devant le feu.
Hortense de Vauvray
Bien entendu, un écran... Et vous ?
Henri d'Artigny
Moi.
Hortense de Vauvray
C'était sans doute pour me dire que vous le trouviez... raté.
Se levant, avec humeur, remonte un peu au milieu et regardant la cheminée.
Henri d'Artigny
Ah ! Devant le feu ! Tenez, quand j'y pense, cela me met en colère, presque ! Je me représente tous les gens qui, cet hiver, vont se croire tenus de vous adresser leurs compliments sur vos doigts de fée. Doigts de fée, oui ; vous verrez si votre Monsieur Grévineau Larpand ne se sert pas de cette expression... fade.
Hortense de Vauvray
Bon ! Vous en voulez à ce pauvre Grévineau, maintenant !
Henri d'Artigny
Non, je ne lui en veux pas. Pourquoi lui en voudrais-je ?... Je me demande seulement comment vous consentez, vous, à recevoir un être aussi... platement ennuyeux.
Sur un mouvement de Lui.
Hortense de Vauvray
C'est un fort honnête homme et de la meilleure compagnie. Le plus grand ami de feu mon mari.
Henri d'Artigny
Niais !... J'aurais dû m'en douter.
Hortense de Vauvray
Pourquoi, s'il vous plaît ?
Henri d'Artigny
Parce qu'il vous fait la cour.
Elle va au piano où elle cherche, parmi les cahiers de musique, un modèle de tapisserie colorié qu'elle garde en main.
Revenant un peu vers Lui.
Hortense de Vauvray
Décidément, j'ai parlé trop tôt et je retire ce que j'ai dit ; vous ne savez pas causer. Vous vouliez vous en aller tout à l'heure, j'aurais bien fait de ne pas vous retenir. pour votre honneur. Sans doute, vous ne m'avez dit que des choses malsonnantes, que vous haïssiez la campagne, que vous n'y étiez venu que par politesse, que ma société était insupportable,que mon écran était affreux et que j'enchaînais à mon char des Grévineau platement ennuyeux.
Henri d'Artigny
Ai-je dit. tout cela ?
Hortense de Vauvray
À moins que je ne l'invente.
Henri d'Artigny
Alors, je vous ai froissée ?
Hortense de Vauvray
Oh agacée, tout au plus.
Henri d'Artigny
Ah ! J'en suis bien heureux ! Ainsi, mes paroles ne vous sont point indifférentes ?
Hortense de Vauvray
Ah ça ! Mon pauvre d Artigny, avez-vous fait une gageure ou, sérieusement, êtes-vous malade ? Faut-il vous soigner ou s'agit-il de vous faire gagner un pari ?
Henri d'Artigny
Un pari ? Quel... pari ?...
Hortense de Vauvray
Est-ce que je sais, moi ?... Et puis, en tous cas, ne me regardez pas avec ces yeux égarés ; vous finissez par m'effrayer.
Très calme.
Henri d'Artigny
Oh ! Soyez tranquille. Tant que cet écran ne sera pas fini, vous n'avez rien à craindre.
Elle se rassied après une seconde d'étonnement.
Hortense de Vauvray
Plaît-il ?
Assis à gauche, avant-scène.
Henri d'Artigny
Est-ce que vous reviendrez ici, l'an prochain ?
Hortense de Vauvray
Heu ! Je ne sais pas. Peut-être irai-je dans le Midi avec ma mère... Il n'y a du reste, et ne peut y avoir encore rien de décidé ; tout dépendra de sa santé et... des circonstances.
Henri d'Artigny
Quelles... circonstances ?
Hortense de Vauvray
Hum ! Vous êtes curieux.
Henri d'Artigny
Si l'on n'était ni curieux, ni bavard, à quoi se réduirait la conversation ?
Hortense de Vauvray
Mon Dieu, que tout cela est bien dit et que vous savez donc trouver le fin des choses ! On ne peut vous résister et il vous faut tout avouer... Sachez donc qu'il y a de sept à huit mois d'ici il l'été prochain, que les flots ne sont pas seuls changeants et que tout ce qui peut se produire en sept ou huit mois est incalculable. En sept ou huit mois ! Mais je puis mourir, entrer au couvent ou... me marier !
Henri d'Artigny
Avec Monsieur de Grévineau Larpand ?
Hortense de Vauvray
Cette solution me parait peu probable.
Il marche fiévreusement à droite et au fond pendant tout ce qui suit.
Henri d'Artigny
Pourquoi pas ? Quand, en deux mois, on a valsé dix-sept fois avec un homme !
Hortense de Vauvray
Vous avez compté?.
Henri d'Artigny
J'ai compté. j'ai compté. les valses ! Quant aux polkas, aux quadrilles. il aurait fallu pâlir sur les chiffres.
Hortense de Vauvray
Que ne m'invitiez-vous ?
Henri d'Artigny
Vous savez bien que je ne danse pas.
Hortense de Vauvray
Eh bien, alors?
Henri d'Artigny
Eh bien, j'ai tort. J'ai tort, puisque vous avez l'air d'avoir raison ! Monsieur de Grévineau Larpand est un sylphe et je m'incline, moi lourdaud, devant cet Apollon au pied léger, cet Ocyppe !
Hortense de Vauvray
Ne plaisantez pas ; il est plus poète qu'il n'en a l'air. J'ai là, de sa main, dans mon album, un quatrain fort galant. Voulez-vous voir ? Sur le piano, là-bas.
Henri d'Artigny
Je vous rends grâces... Je ne me sens point en humeur de déclamer la prose plus ou moins rimée de ce monsieur ! Je vois d'ici « son âme » correspondre « sa flamme ! »
Hortense de Vauvray
La rime n'est-elle pas excellente ?
Henri d'Artigny
Mon Dieu, Madame, si vous le trouvez si parfait, pourquoi l'avoir laissé partir ? Vous allez horriblement souffrir !... Être séparée de lui pendant deux jours.
Hortense de Vauvray
Ah ! Mais, vous voilà tout à fait en colère ! Dites-moi tout de suite que je suis prête à lui sacrifier et la vie et l'honneur !
Henri d'Artigny
Eh ! Madame, une femme ne sacrifie jamais rien tant que cela ; elle est de sang-froid. Oh ! Quatre-vingt-dix-neuf fois sur... sur quatre-vingt-dix-neuf... n'abandonnant que ce qui lui convient et à qui lui plaît. « À bon escient » telle est la devise.
Hortense de Vauvray
Oh!
Henri d'Artigny
Sans doute ! On ne se sacrifie pas, on se fait plaisir, voilà tout ! Tenez, je n'ai jamais connu qu'une seule femme qui se soit sacrifiée, mais là, ce qui s'appelle sacrifiée ! Elle était jeune, elle était belle, et jolie, même, et riche avec cela, et noble, et tout ! Elle épousa, la pauvre créature, un misérable qui l'aima tant toute sa vie qu'elle mourut sans avoir jamais pu trouver l'instant de le tromper !
Hortense de Vauvray
Il était écrit que je devais attendre ce soir pour apprendre à vous connaître... Je ne sais pas si vous pensez ce que vous dites là, mais vous vous révélez sous un jour tout nouveau pour moi. Seulement, je m'explique peu votre caractère comment tous vos nuages et... tous vos ballons ont-ils bien pu vous amener au plein scepticisme ? Car... vous niez tout, puisque vous niez... la passion !
Henri d'Artigny
Je ne la nie pas ! Ne l'ayant jamais rencontrée, je me dis qu'elle existe peut-être... Et puis... en voilà, un mot la passion ! Sur le sens duquel il s'agirait de s'entendre ! Que représente-t-il ? Où trouver des faits qui l'attestent et l'expliquent ?
Hortense de Vauvray
Les exemples abondent.
Déclamant.
Henri d'Artigny
[vers grec] Oh ! Dans l'antiquité, je sais bien, oui. Nous avons... Héro et Léandre, n'est-ce pas ?... Héro et Léandre ! C'est très joli, en vers... en vers grecs : Mais vous m'épargnerez de vous parler... latin. D'ailleurs,on n'a pas toujours un détroit sous la main et, quand on l'aurait. Ça ne se fait plus. Est-ce que vous vous représentez un contemporain, un homme moderne, un personnage de Manet, un monsieur, en redingote et en gibus, Monsieur de Grévineau Larpand, traversant... la Seine a la nage, au lieu de prendre le pont des Arts ?
Hortense de Vauvray
Ah ! Vous faites de l'esprit, maintenant, comme si vous n'en n'aviez pas !
Henri d'Artigny
Je ne songe nullement il faire d'esprit, je suis logique, voilà tout. Aujourd'hui, quand on va voir... sa belle, on prend un parapluie, s'il pleut ; une voiture, s'il y a de la boue ; un cache-nez, s'il gèle et le plus long s'il fait beau temps, car on n'est pas plus pressé qu'ému et l'on entre parfaitement rire aux Variétés s'il est trop tôt ou jouer au Cercle, s'il est trop tard. Le plus clair, si on ne la voit pas, c'est qu'on fume davantage.
Hortense de Vauvray
Voilà les hommes ! Et c'est il. cela que nous sommes fidèles
Henri d'Artigny
Hum ! La fidélité.
Hortense de Vauvray
Eh bien, quoi, la fidélité ?... Monsieur l'insolent!
Henri d'Artigny
La fidélité... La fidélité...
Hortense de Vauvray
Ça n'existe pas?
Henri d'Artigny
Tout arrive, mais. - Un philosophe, un jour...
Hortense de Vauvray
Est-ce historique ?
Henri d'Artigny
C'est chinois... Un philosophe, un jour, en Chine, aperçut une femme vêtue tout de blanc, - le deuil du pays, - éventant sans relâche la terre qui recouvrait une tombe nouvelle. N'arrivant pas à deviner quel pouvait être le but de cette femme, notre homme l'interrogea. Hélas ! lui dit la dame, je suis veuve depuis trois jours et, comme mon époux m'a fait jurer de ne me point remarier avant que la terre ne fût sèche sur sa tombe, j'aide le soleil avec mon éventail.
Hortense de Vauvray
Achevez.
Henri d'Artigny
C'est tout.
Hortense de Vauvray
Oh ! Non ; non, ce n'est pas tout du tout.
Henri d'Artigny
Comment... ?
Hortense de Vauvray
Il y a le... dénouement.
Henri d'Artigny
Je l'ignore... absolument.
Hortense de Vauvray
Je vais vous l'apprendre. Comme la veuve était jeune et jolie, votre... philosophe alla quérir un second éventail... très grand... et s'en vint la seconder... énergiquement. Ah ! La besogne fut bientôt faite, allez.
Henri d'Artigny
Et alors ?
Hortense de Vauvray
Monsieur !...
Henri d'Artigny
Bon, bon ; mais, enfin, que prouvez-vous avec votre dénouement ?
Hortense de Vauvray
Que les femmes manqueraient moins souvent à la foi jurée si les hommes, ces grands moralistes..., ne les entraînaient pas de force dans le mauvais chemin.
Henri d'Artigny
Oh ! De force!
Hortense de Vauvray
De force ; je l'ai dit et je le maintiens... Et je vous le prouverais tout de suite jusqu'à l'évidence si je pouvais travailler en discutant, seulement je veux que cet écran soit fini ce soir. Mais, vous-même, l'homme logique par excellence, que prétendez-vous prouver avec tous vos discours, toutes vos paraboles, et quelle conclusion tirez-vous bien des douceurs que vous venez de prodiguer au sexe moins laid que l'autre, auquel j'ai l'heureux désavantage d'appartenir ?
Henri d'Artigny
Je conclus, Madame, que, bien décidément, les femmes ne valent pas le diable, puisque vous qui avez trois fois, dix fois, cent fois plus d'esprit, de finesse et de tact que toutes les autres, vous vous laissez courtiser... Courtiser !... Le bête de mot ! Courtiser par le premier venu sans vous occuper de savoir si ce que l'on vous offre est ou non digne de vous ! Ah ! Je l'avoue ! En présence de cette inconsciente et déplorable... coquetterie dont je ne peux même pas vous faire un crime, j'envie le sort des sages qui aiment à chaque instant ou qui n'aiment jamais !
Hortense de Vauvray
Voilà qui est charmant pour moi ; mais... que font donc, selon vous, les gens qui ne sont pas des sages ?
Henri d'Artigny
Ils n'aiment qu'une fois... et sont très malheureux.
Hortense de Vauvray
C'est de vous qu'il est question ?
Henri d'Artigny
Non, madame, non ; et d'ailleurs, il vous importerait peu. Je ne suis pas fait pour inspirer de l'amour, je ne sais ni danser, ni chanter la romance, ni mettre de cosmétique à ma moustache ; je suis inculte, au moral comme au physique, sans nullement chercher à me civiliser ; depuis deux mois, j'ai fait tache au milieu de la gaieté générale de votre maison, fausse note dans la symphonie Sans vous en douter, vous m'avez pris en grippe et si vous ne m'avez pas mis à la porte, ce n'est ni par amitié ni par politesse, c'est tout simplement parce que ma tristesse et ma... monotonie ne portaient point ombrage à Monsieur de Grévineau Larpand et que, même, il ne lui déplaisait pas de me voir faire ombre dans un coin du tableau où brillait sa triomphante clarté !
Hortense de Vauvray
Monsieur d Artigny, si vous plaisantez, vous savez faire mieux ; si vous parlez sérieusement, vous ne pouvez faire pis.
Henri d'Artigny
Pardon, Madame, je suis ridicule.
Hortense de Vauvray
Comme il faut vous connaître pour savoir que vous avez un excellent caractère.
Henri d'Artigny
Ah ! J'ai un excellent... ?
Hortense de Vauvray
Sans doute... Voyons, asseyez-vous, vous marchez ! Vous marchez !... Il fait froid, ici... Est-ce que le feu est éteint ?
Henri d'Artigny
Hélas, oui !... Voulez-vous que je sonne pour qu'on le rallume ?
Il s'assoit à droite près de la table.
Hortense de Vauvray
C'est inutile. J'aurai tint ledit écran dans un quart d'heure, je vous donnerai un autre quart d heure pour vous ouïr me narrer votre grande histoire, pour vous entendre me jouer votre grand air en : « Figurez-vous, » après quoi, je vous mettrai à la porte.
Henri d'Artigny
Pour cela, c'est bien certain.
Hortense de Vauvray
Qu'est-ce qui est bien certain ?
Un silence.
Henri d'Artigny
Rien, rien. N'anticipons pas. Vous ne savez pas ?... J'ai envie d'acheter une villa au bord du lac de Côme et de m'aller enterrer dans ce beau ciel.
Hortense de Vauvray
C'est une idée. Il y a longtemps que j'aurais fait cela si ma fortune me le permettait.
Se ressouvenant.
Henri d'Artigny
Ma fortune ne me le permet pas. Je me priverai de tout pour avoir du soleil. Je ferai comme le berger que j'ai rencontré un jour en Égypte et qui mangeait du pain noir en respirant une rose. Il avait l'air très heureux.
Hortense de Vauvray
Mais c'est fort joli, cela.
Henri d'Artigny
Ne m'accablez pas ! Je chante pour me donner du courage, il ne faut pas m'en vouloir.
Hortense de Vauvray
Vous ne sauriez croire combien je me dépêche pour savoir enfin le mot de toutes ces énigmes, car vous êtes, ce soir, mystérieux comme une ballade. Enfin, cela ne va pas être long, je finis le chiffre.
Henri d'Artigny
Quel chiffre ?
Hortense de Vauvray
Le mien, mon chiffre, mes initiales. Vous voyez bien qu'elles sont dessinées au milieu du petit écusson, un H et un V, entrelacés Hortense Vauvray.
Henri d'Artigny
Ah ! C'est extraordinaire !
Hortense de Vauvray
Quoi ?
Henri d'Artigny
Nos deux prénoms commencent par la même lettre Hortense, Henri. H. H.
Hortense de Vauvray
Quelle prédestination ! Est-ce que, par hasard, vous tirez de là quelque conséquence particulière ?... Vous devez être très fort sur ces sortes de questions !... Quand on a parcouru l'Egypte ! Soyez franc, nos existences doivent se croiser sous quelque signe du zodiaque.
Il retombe assis.
Henri d'Artigny
Je vous en prie, ne travaillez pas si vite.
Hortense de Vauvray
Comment, votre récit n'est pas encore prêt ?
Henri d'Artigny
Si, mais je suis tout le contraire de Petit-Jean, voyez-vous ce que je sais le moins, c'est mon commencement.
Hortense de Vauvray
Est-ce une histoire vraie ?
Henri d'Artigny
Oui ; bien vraie !
Hortense de Vauvray
Elle est... de vous?
Henri d'Artigny
De... moi... Oui, madame... mais bien sans le vouloir.
Hortense de Vauvray
Et... y a-t-il longtemps que vous travaillez à ce merveilleux récit ?
Henri d'Artigny
J'ai commencé... le jour où vous avez commencé voir l'écran.
Hortense de Vauvray
En ce cas, mon écran a sur votre récit l'avantage de la priorité, car j'avais conçu le projet de cette tapisserie et j'en avais fait dessiner le canevas six mois avant de m'y mettre.
Henri d'Artigny
Oh ! Mais moi, il y a un an et plus que je médite ce que je vais vous dire.
Elle le regarde en face.
Hortense de Vauvray
C'est que votre travail est plus compliqué que le mien, voilà tout. Du reste, nous allons en juger ; je fais le dernier point. Toussez, buvez un verre d'eau et montez à la tribune.
Henri d'Artigny
Non... Si vous pouviez m'écouter sans me regarder tant que ça, sans me regarder du tout, même...
Hortense de Vauvray
C'est justement l'effet que cela m'a produit, le jour où j'ai joué la comédie chez ma cousine la vicomtesse. Dès qu'on me regardait, je ne savais plus mon rôle.
Il se lève, fait deux pas à droite, revient à sa chaise, puis, après un temps, parle debout.
Henri d'Artigny
Je ne joue pas la comédie, Madame, je vous assure. Il y a dix-sept ans, à ma sortie de l'école polytechnique.
Hortense de Vauvray
Ah ! Il y a dix-sept ans, à votre sortie.
Henri d'Artigny
Je vous en supplie, Madame, ne m'interrompez pas !.. Vous avez supporté toute la soirée mes sottises et mes boutades avec un courage et une mansuétude au-dessus de tout éloge, accordez-moi cinq minutes encore et, par pitié, laissez-moi commencer mon histoire ainsi que je l'avais arrêté !
Hortense de Vauvray
Allez, allez ; je suis muette.
Il remonte.
Henri d'Artigny
Je reprends. Il y a dix-sept ans... - Non, je ne peux plus ! C'est impossible ! Mes idées se brouillent, je... - Et puis, au fond, elle n'est pas du tout spirituelle, mon histoire, ni très neuve. On vous l'a sans doute déjà contée, sous une autre forme. Elle vous a ennuyée, c'est certain. Je ne ferais pas mieux que les autres, ni qu'un autre, surtout. Je m'en vais. Je pars pour le lac de Côme. Si vous revenez ici, l'an prochain, écrivez-moi ; oh ! Je reviendrai aussi. Seulement, si vous entreprenez un autre écran, tâchez qu'il ne soit pas bleu ! Musset a raison, c'est une couleur bête. et qui ne m'inspire pas du tout... Adieu, Madame...
Hortense de Vauvray
C'est drôle, il est cependant joli...
Henri d'Artigny
Ah ! J'ai trouvé !
Hortense de Vauvray
Quoi ? L'histoire ?
Henri d'Artigny
Non... ce qui dépare votre...
Hortense de Vauvray
Mon machin.
Henri d'Artigny
Oui. C'est le V.
Hortense de Vauvray
Le V ?
Il se pose, les jambes rapprochées, les bras ouverts en V au-dessus de la tête.
Henri d'Artigny
Certainement, voilà une lettre malheureuse, ridicule ! avec ses deux bras en l'air, comme cela.
Hortense de Vauvray
Je ne puis cependant pas en mettre une autre.
Henri d'Artigny
Oh !... Parce que vous ne voulez pas.
Hortense de Vauvray
Vous croyez ?... Et... à votre sens, quelle serait la lettre la plus capable d'embellir ce travail ?
Henri d'Artigny
Dam... ça dépend un peu des goûts.
Hortense de Vauvray
Bien entendu.
Henri d'Artigny
Moi, il me semble qu'un A...
Hortense de Vauvray
Nous y voilà ! Enfin !
Se posant, bras croisés, bien solide sur les jambes écartées en A.
Henri d'Artigny
Qu'un A, cette lettre solidement assise, entrelacée avec votre H, produirait l'oeil, le plus agréable, effet.
Hortense de Vauvray
J'en suis convaincue, mais je ne puis, sous prétexte d'ornementation, placer au beau milieu de mon écran une lettre qui n'est pas.
Henri d'Artigny
N'achevez pas ! Je n'oserais plus!
Hortense de Vauvray
Mais je ne sais.
Très vite.
Henri d'Artigny
Oh ! Si, vous savez ! Vous avez bien compris ! Depuis deux heures, vous avez deviné ce que je ne disais pas et ma... maladresse vous a fait souffrir toute la soirée. Vous ne pouviez pas me demander ma main et, maintenant, je mérite que vous me refusiez la vôtre !
Hortense de Vauvray
Et... Il y a un an que vous étudiez ce discours ?
Henri d'Artigny
Non, Madame, mais il y a un an que je vous aime ! Répondez, je vous en supplie ! Puis-je espérer ?
Hortense de Vauvray
C'est que... vous me paraissez avoir d'effroyables dispositions à la jalousie.
Henri d'Artigny
Oh ! Ne parlons plus de cela ! Je vous jure !...
Hortense de Vauvray
Très bien, mais... vos théories égoïstes ?
Henri d'Artigny
Oh !... Les théories!
Hortense de Vauvray
« Il n'y a de bon que ce qu'on n'a plus ou que ce qu'on n'a pas encore, l'ombre... et les nuages, à condition de ne pas les traverser. » Voilà des idées fort inquiétantes, monsieur, pour une femme destinée à devenir votre femme.
Henri d'Artigny
Elles doivent vous rassurer, au contraire. N'aurai-je pas avec vous le souvenir perpétuel et la perpétuelle espérance!
Hortense de Vauvray
Allons ! Je consens à partager votre pain noir... et vos roses. Mais voici mon écran perdu. Jamais je n'aurai le courage de défaire...
Henri d'Artigny
À quoi bon, défaire !... Inutile ! Un V retourné fait un A, en ajoutant une petite barre.
Dans un soupir heureux.
Hortense de Vauvray
C'est ma foi vrai. Vous êtes très inventif. Eh bien ! Nous mettrons une petite barre !
Henri d'Artigny
Oh ! Merci ! Merci ! Vous êtes adorable... mais, puisque vous me comblez de vos grâces, puis-je vous en demander une encore ?
Hortense de Vauvray
Qu'est-ce que c'est ? Je ne m'engage pas avant de savoir.
Henri d'Artigny
Combien faut-il de temps pour faire la petite barre ?
Hortense de Vauvray
Dix minutes.
Henri d'Artigny
Si vous la faisiez tout de suite ?
Hortense de Vauvray
Pourquoi cela ?
Henri d'Artigny
Pour qu'elle soit faite, parce que ce qui est fait est fait, tant qu'une chose n'est pas tout à fait finie, elle n'est pas finie du tout, et pour que ce petit trait d union lie à jamais nos destinées.
Hortense de Vauvray
Cela vous fait... bien plaisir ?
Minnit sonne.
Henri d'Artigny
Oh ! Oui !
Elle passe et prend le métier des mains de d Artigny.
Elle se rassied pour se remettre au travail.
Hortense de Vauvray
Minuit !.. Ah ! Me voilà tout à fait compromise. À présent, dix minutes de plus ou de moins !... Faisons la petite barre !
Il se précipite sur sa main droite, qui coud, et la baise avec ferveur.
Henri d'Artigny
Ah ! Le merveilleux écran ! Je voudrais déjà le voir devant le feu
Hortense de Vauvray
J'ai des doigts de fée, n'est-ce pas ? - Ah ! Mais, prenez garde à l'aiguille.