Comédie · 1738 · 3 actes

L’envieux

de Voltaire

Représentation
≈ 1 h 06
Distribution
2 femmes, 7 hommes
Répliques
400
Écriture
En vers
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Zoïlin H 107 ≈ 16 min 9
Ariston H 56 ≈ 14 min 8
Laure F 76 ≈ 10 min 6
Hortense F 28 ≈ 9 min 6
Nicodon H 77 ≈ 7 min 5
Clitandre H 22 ≈ 4 min 7
Cléon H 18 ≈ 4 min 3
Un Laquais H 9 ≈ 1 min 3
Un Exempt H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Zoïlin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ariston absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Laure absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Hortense absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nicodon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clitandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Laquais absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Zoïlin

Zoïlin

Que ces gazettes-là sont des choses cruelles ! J'y vois presque toujours d'affligeantes nouvelles. A de plats écrivains l'on donne pension, A Valère un emploi, des honneurs à Damon ; Le petit monsieur Pince est de l'Académie ; A la riche Chloé Dalinval se marie. De parvenir comme eux n'aurais-je aucun moyen ? Ô Fortune bizarre ! ils ont tout, et moi rien. Aujourd'hui le mérite à cent dégoûts s'expose. Autrefois, au bon temps, c'était tout autre chose... Voyons, tâchons d'entrer.

Scène 2

Zoïlin, La Fleur

Zoïlin

Bonjour, monsieur La Fleur. Puis-je vous demander si j'obtiendrai l'honneur D'entrer à la toilette, et si madame Hortense Voudra bien agréer mon humble révérence ?

La Fleur

Non, monsieur Zoïlin.

Zoïlin

Je n'entrerai point ?

Il sort.

La Fleur

Non ; Madame en ce moment est avec Ariston.

Scène 3

Zoïlin

Zoïlin

Ce monsieur Ariston est heureux, je l'avoue : Partout on le reçoit, on le fête, on le loue. Le maître de céans, Cléon, est son appui, Et laisse, en tout honneur, son épouse avec lui. Je ne suis point jaloux, mais je sens qu'à mon âge Piquer une antichambre est d'un bas personnage ; Tandis que mon égal, du haut de sa faveur, Se donne encor les airs d'être mon protecteur. Cette amitié d'Hortense est pour moi fort suspecte... Je sais que le public l'estime et la respecte... Le public est un sot ; j'appelle, sans détour, Une telle amitié le masque de l'amour. Que le sort d'Ariston m'humilie et m'outrage !

Scène 4

Un Laquais, Zoïlin

Un Laquais

Monsieur...

Zoïlin

Que me veux-tu ?

Un Laquais

C'est, monsieur, un message.

Zoïlin

Pour moi ?

Un Laquais

Non pas, c'est pour Ariston, votre ami. Le duc d'Elbourg l'attend à quelques pas d'ici. On doit souper ce soir chez madame Tullie, Qui nous donne le bal avec la comédie.

Zoïlin

Et moi, je n'en suis point ?

Un Laquais

Non, monsieur. Dites-moi Où je pourrai trouver votre ami.

Le laquais sort.

Zoïlin

Par ma foi, Je n'en sais rien. Cours, cherche.

Scène 5

Zoïlin

Zoïlin

Ha ! je perds patience. Que je souffre en secret ! quels dégoûts ! Plus j'y pense, Moins je puis concevoir comment certaines gens, Avec très peu d'esprit, nul savoir, sans talents, Ont trouvé le secret d'éblouir le vulgaire, De captiver des grands la faveur passagère, De faire adroitement leur réputation. Chacun veut réussir, veut percer, cherche un nom. Le plus petit gredin, dans l'estime du monde, Croit s'ériger un trône où son orgueil se fonde ; Et ce trône si vain, ce règne des esprits, Ce crédit, ces honneurs, de quoi sont-ils le prix ? Je vois qu'on y parvient par cent brigues secrètes, Par de mauvais dîners que l'on donne aux poètes Qui font bruit au Pont-Neuf, aux cafés, aux tripots. Réussir quelquefois est le grand art des sots. Pour moi, depuis trente ans j'intrigue, je compose, J'écris tous les huit jours quelque pamphlet en prose. Quels tours n'ai-je pas faits ? que n'ai-je point tenté ? Cependant je croupis dans mon obscurité.

Scène 6

Zoïlin, Laure

Zoïlin

Eh bien, pourrai-je entrer ?

Laure

Non, monsieur, pas encore.

Zoïlin

Du moins, en attendant, parlez-moi, belle Laure. Faut-il que le destin, qui comble de ses dons Tant d'illustres faquins, tant de fières laidrons, Puisse au méchant métier d'une fille suivante Réduire une beauté si fine et si piquante !

Laure

Servir auprès d'Hortense est un sort assez doux.

Zoïlin

Allez, vous vous moquez ; il n'est pas fait pour vous.

Laure

Vous le croyez, monsieur ?

Zoïlin

De vous avec Hortense, Savez-vous, entre nous, quelle est la différence ?

Laure

Eh mais, oui.

Zoïlin

L'avantage est de votre côté. Vous avez tout, jeunesse, esprit, grâces, beauté. Elle n'a, croyez-moi, que son rang, sa richesse. Le hasard qui fait tout la fit votre maîtresse. Moins aveugle, il eût pu la rabaisser très bien À l'état de suivante, et vous placer au sien.

Laure

Je n'avais jamais eu cette bonne pensée. Je la trouve, en effet, très juste et très sensée. Vous m'éclairez beaucoup, vous me faites sentir Que j'étais dès longtemps très lasse de servir.

Zoïlin

Qui, vous, servir Hortense ? et pourquoi, je vous prie ? Ce monde-ci, ma fille, est une loterie ; Chacun y met : on tire, et tous les billets blancs Sont, je ne sais pourquoi, pour les honnêtes gens. Voyez monsieur Cléon, ce fier mari d'Hortense, Qui nous écrase ici du poids de sa puissance ; Dont l'insolent accueil est un rire outrageant ; Qui m'avilit encor, même en me protégeant ; Qui croit que la raison n'est rien que son caprice ; Qui nomme impudemment sa dureté, justice : Cet homme si puissant, entre nous, quel est-il ? Un ignare, un pauvre homme, un esprit peu subtil. Cependant vous voyez, il est chéri du maître ; Chacun est son esclave, ou cherche à le paraître ; Et moi, dans sa maison, je rampe comme un ver.

Laure

Pour moi, je n'ai jamais pu supporter son air.

Zoïlin

Son front toujours se ride.

Laure

Il est dur, difficile, Parlant peu.

Zoïlin

Pensant moins.

Laure

Sombre.

Zoïlin

Pétri de bile.

Laure

Si sérieux !

Zoïlin

Si noir !

Laure

De madame jaloux, Maître assez peu commode, et très fâcheux époux. Je le planterai là.

Zoïlin

Vous ferez à merveille. Il faut vous établir, et je vous le conseille. Cléon depuis longtemps me promet un emploi ; Mais dès que je l'aurai, je vous jure ma foi Que monseigneur Cléon reverra peu ma face. J'ai fait assez ma cour, je veux qu'on me la fasse. Aidez-moi seulement, je vous promets dans peu De vous faire épouser Nicodon, mon neveu.

Laure

C'est trop d'honneur.

Zoïlin

L'amour sous votre loi l'engage.

Laure

Bon, bon ! c'est un jeune homme à son apprentissage, Qui ne sait ce qu'il veut, et qui n'est point formé. Il est si neuf, si gauche ! il n'a jamais aimé.

Zoïlin

Il en aimera mieux. Oui, mon enfant, j'espère Entre vous deux bientôt terminer cette affaire ; Mais à condition que vous m'avertirez De ce qu'on fait ici, de ce que vous verrez ; De ce qu'on dit de moi chez monsieur, chez madame : Je veux savoir par vous tout ce qu'ils ont dans l'âme. Rapportez mot pour mot les propos d'Ariston, Et les moindres secrets de toute la maison. Pour voire bien, ma fille, il faut de tout m'instruire ; Ne parlez qu'à moi seul et laissez-vous conduire.

On entend la sonnette de l'appartement.

À Nicodon qui entre.

On entend encore la sonnette, Laure s'enfuit précipitamment.

Laure

Très volontiers, monsieur ; et tout présentement Je veux... Madame sonne,... et voici mon amant. Bonjour, mon beau garçon ; votre oncle est adorable. Ah, quel oncle ! il médite un projet admirable ! Il veut... croyez, suivez, faites ce qu'il voudra : Plaisir, fortune, honneur, tout de vous dépendra.

Zoïlin

Il est bon de gagner cette franche étourdie.

Scène 7

Zoïlin, Nicodon

Zoïlin

Toi, que viens-tu chercher ?

Nicodon

Mon oncle, je vous prie, L'auriez-vous déjà vu ?

Zoïlin

Qui ?

Nicodon

Notre cher patron, Mon protecteur, le vôtre ?

Zoïlin

Eh, qui donc ?

Nicodon

Ariston.

Zoïlin

Pourquoi ? que lui veux-tu ?

Nicodon

Ce que je veux ? lui plaire... Je voudrais pour beaucoup prendre son caractère ; L'étudier du moins, lui ressembler un peu.

Zoïlin

Dites-moi, s'il vous plaît, mon nigaud de neveu, Bel-esprit de collège, imbécile cervelle, Pourquoi voulez-vous prendre Ariston pour modèle ? Pourquoi pas moi ?

Nicodon

Pardon, mais, c'est, mon oncle, c'est... Qu'Ariston chaque jour se voit fêté, qu'il plaît, Qu'il réussit partout ; c'est que, sans peine aucune, Le chemin du plaisir le mène à la fortune ; Que chacun le recherche, et profite avec lui ; Tandis que toujours seul vous périssez d'ennui. Je sens que je pourrais, pour peu qu'on me seconde, Devenir à mon tour un homme du beau monde(8).

Zoïlin

Pauvre garçon !

Nicodon

Comment en trouver le moyen ?

À Nicodon.

Zoïlin

Le plaisant animal ! il a, je le vois bien, Juste l'esprit qu'il faut pour faire des sottises. Par sa simplicité poussons nos entreprises. Mon ami, du beau monde avant peu tu seras ; Suis mes conseils en tout, et tu réussiras.

Nicodon

Vous n'avez qu'à parler.

Zoïlin

Il faut, sur toute chose, Lorsqu'au grand jour du monde un jeune homme s'expose, Il faut, pour débuter, aimer quelque beauté Un peu sur le retour, riche, et de qualité ; Hortense, par exemple.

Nicodon

Ah ! c'est me faire injure De penser...

Zoïlin

Non, ma foi ! c'est la vérité pure. Je sais cent jeunes gens plus sots, plus mal tournés, De leur bonne fortune eux-mêmes étonnés. Tout le secret consiste...

Nicodon

Ah ! c'est madame Hortense.

Zoïlin

Oui, son cher Ariston avec elle s'avance.

Nicodon

Qu'ils me plaisent tous deux !

Scène 8

Hortense, Nicodon, Zoïlin, Ariston

Hortense

Avec plaisir vraiment Je vous rencontre ici tous deux en ce moment. Apprenez de ma bouche une heureuse nouvelle, Qui doit vous réjouir.

Nicodon

Madame, quelle est-elle ?

Hortense

Vous connaissez, monsieur, ce beau poste vacant, Et que tant de rivaux briguaient avidement ?

Zoïlin

Oui, madame, et j'ai cru...

Hortense

La brigue était bien forte : Enfin c'est Ariston, votre ami, qui l'emporte.

Nicodon

Vous pâlissez, mon oncle !

Bas, à part.

Haut.

Zoïlin

Ah ! recevez, monsieur, Mes compliments... J'enrage. Et c'est du fond du coeur.

Ariston

Je veux bien l'avouer ; la part si peu commune Que chacun daigne prendre à ma bonne fortune Est un très grand honneur, un bien plus cher pour moi, Un plaisir plus touchant que cet illustre emploi ; Et ce qui plus encor flatte en secret mon âme, C'est qu'un tel choix n'est dû qu'aux bontés de madame. Mais elle sait aussi que la seule amitié Peut remplir tout mon coeur, à ses bienfaits lié. Touché, reconnaissant de lui devoir ma place, J'ose lui demander encore une autre grâce.

Zoïlin

Oh, oh !

Ariston

C'est de souffrir qu'on puisse y renoncer En faveur d'un ami qu'on voudrait y placer.

Zoïlin

Bon, cela.

Ariston

C'est pourquoi je parlais à madame. Un tel bienfait, sans doute, est digne de son âme ; Car enfin cet emploi, l'objet de tant de voeux, Si je le peux céder, rend deux hommes heureux.

Zoïlin

Deux heureux à la fois ! votre âme est généreuse : Cette noble action sera très glorieuse. J'ai bien pensé d'abord que ce poste, entre nous, Quelque beau qu'il puisse être, est au-dessous de vous.

Hortense

Non, gardez cette place : elle en sera plus belle. Et pourquoi la quitter ? c'est le prix du vrai zèle, C'est le prix des talents ; et les coeurs vertueux (Car il en est encor) joignaient pour vous leurs voeux. Ce choix les satisfait, il remplit leur idée. Songez qu'au vrai mérite une place accordée Est un bienfait du roi, pour tous les gens de bien. Je vous ai toujours vu penser en citoyen, Et vous savez assez qu'à son devoir docile, Il faut rester au poste où l'on peut être utile.

Ariston

J'en demeure d'accord ; mais ce n'est pas à moi De penser que moi seul puisse être utile au roi. Je sais qu'un honnête homme est né pour la patrie ; Mais, sans vouloir m'armer de fausse modestie, Je connais bien des gens dont l'esprit, dont l'humeur De ce fardeau brillant soutiendraient mieux l'honneur. Enfin, je l'avouerai, ces places désirées Ne seraient à mes yeux que des chaînes dorées. Mon esprit est trop libre, il craint trop ces liens : On ne vit plus alors pour soi ni pour les siens. L'homme (on le voit souvent) se perd dans l'homme en place. Je vis auprès de vous tout le reste est disgrâce. La tranquille amitié, voilà ma passion : Je suis heureux sans faste et sans ambition. Sans que le sort m'élève et sans qu'il me renverse, Je suis né pour jouir d'un sage et doux commerce, Pour vous, pour mes amis, pour la société. Dès longtemps rien ne manque à ma félicité : Votre noble amitié, sur qui mon sort se fonde, Me tient lieu de fortune et des honneurs du monde. Que me vaudrait de plus un illustre fardeau ? Qu'obtiendrai-je de mieux de l'emploi le plus beau ? Dans les soins qu'il entraîne, et les pas qu'il nous coûte, Que pourrait-on chercher ? c'est le bonheur sans doute ; Mais ce bonheur enfin, je l'ai sans tout cela. Qui sait toucher au but ira-t-il par delà ?

Zoïlin

Vous parlez bien. Cédez à votre noble envie : Il ne faut pas, monsieur, se gêner dans la vie. Dans vos justes dégoûts sagement affermi, Faites de cet emploi le bonheur d'un ami. Vous saurez le choisir prudent, discret, capable.

Ariston

Oui.

Zoïlin

Plein d'esprit.

Ariston

Assez.

Zoïlin

Qui soit d'âge sortable.

Ariston

D'un âge mûr.

Zoïlin

Qui sache écrire noblement.

Ariston

Oui, très bien.

À Ariston.

Zoïlin

Ma fortune est faite en ce moment. Ainsi donc votre choix, monsieur, est...

Ariston

Pour Clitandre.

Zoïlin

Clitandre !... Ouf, ouf !

Hortense

Eh bien, puisqu'il faut condescendre À ce que vous voulez, je me console : au moins L'amitié désormais obtiendra tous vos soins.

Zoïlin

Oh ! que de cet ami je voudrais la défaire !

Hortense

Votre présence ici m'était bien nécessaire : Je trouve en vous toujours des consolations, Des conseils, du soutien dans les afflictions ; Un ami vertueux, éclairé, doux, et sage, Est un présent du ciel, et son plus digne ouvrage.

Nicodon

Oh ! comme en l'écoutant mon coeur est transporté ! Que de grâce, mon oncle, et que de dignité ! Quel bonheur ce serait que de vivre auprès d'elle !

Zoïlin

Ce monsieur Ariston lui tourne la cervelle.

Hortense

C'est par exemple encore un trait digne de vous, D'avoir, par vos conseils, engagé mon époux À jeter dans le feu l'injurieux libelle Dont hier, en secret, un flatteur infidèle Avait voulu, sous main, rallumer son courroux Contre le vieux Ergaste, en procès avec nous.

Ariston

Eh ! madame, en cela quelle était donc ma gloire ? J'ai trop facilement gagné cette victoire : L'ouvrage était si plat, si dur, si mal écrit ! Sans doute il fut forgé par quelque bel-esprit, Quelque bas écrivain dont la main mercenaire Va vendre au plus vil prix son encre et sa colère(9).

Zoïlin

Ah ! morbleu ! c'était moi... Connaîtrait-il l'auteur ? Fuyons ! je suis rempli de honte et de fureur.

Ariston

Vous ne connaissez pas ce misérable ouvrage ?

Zoïlin

Moi ?

Ariston

Je souhaiterais qu'on pût guérir la rage De ces lâches esprits tout remplis de venin.

Zoïlin

Oui.

Ariston

Qui, toujours cachés, bravent le genre humain ; De ces oiseaux de nuit que la lumière irrite, De ces monstres formés pour noircir le mérite. Que je les hais, monsieur !

Hortense

Vous avez bien raison.

Zoïlin

Sortons.

Nicodon

Eh non, mon oncle.

À Hortense.

Hortense sort avec Ariston.

Ariston

Écoutez, Nicodon ; Gardez-vous pour jamais de ces traîtres cyniques. Vous hantez les cafés où ces pestes publiques Vont, dit-on, quelquefois faire les beaux-esprits, Ramasser les poisons qu'on voit dans leurs écrits. Vous êtes jeune, et simple, et sans expérience ; Le monde jusqu'ici n'est pas votre science ; Vous pouvez avec eux aisément vous gâter : Madame vous protège, il le faut mériter. Étudiez beaucoup, acquérez des lumières Pour entrer au barreau, pour régir les affaires ; Rendez-vous digne enfin de quelque honnête emploi. Surtout ne prenez point votre exemple sur moi. Madame, pardonnez cette leçon diffuse ; Mais vous le protégez, et c'est là mon excuse. Permettez qu'avec vous j'aille trouver Cléon, Pour résigner l'emploi dont vous m'avez fait don.

Scène 9

Zoïlin, Nicodon

Zoïlin

Je hais mon sort... Je hais cet homme davantage ; Sans même le savoir, à toute heure il m'outrage. Oui, je l'abaisserai.

Nicodon

Mon oncle, en vérité, Madame Hortense et lui m'ont tous deux enchanté.

Zoïlin

Dis-moi, ne sens-tu pas un peu de jalousie Contre cet Ariston ? Là... quelque noble envie ?

Nicodon

Vous voulez vous moquer ; il me sied bien à moi D'oser être jaloux ! Et puis d'ailleurs sur quoi ?

Zoïlin

Comment sur quoi, mon fils ? Tu ne sais pas, te dis-je, Tout le mal qu'il te fait, et tout ce qui t'afflige.

Nicodon

Rien ne doit m'affliger, et je suis fort content.

Zoïlin

Et moi, je te soutiens qu'il n'en est rien.

Nicodon

Comment ?

Zoïlin

Ton coeur est ulcéré par un mal incurable ; Il est jaloux, te dis-je, et jaloux comme un diable.

Nicodon

Est-il possible ?

Zoïlin

Eh oui ; je le vois dans tes yeux : Car n'es-tu pas déjà de madame amoureux ?

Nicodon

Eh, mon Dieu, point du tout. Moi ! je n'ai, de ma vie, Osé penser, mon oncle, à semblable folie.

Zoïlin

Tu l'es, mon cher enfant.

Nicodon

Je n'en savais donc rien.

Zoïlin

Amoureux comme un fou ; je m'y connais fort bien.

Nicodon

Oh, oh ! vous le croyez ?

Zoïlin

La chose est assez claire. Quoi ! ne serais-tu pas très aise de lui plaire ?

Nicodon

Très aise assurément.

Zoïlin

Si ton heureux destin Te faisait parvenir jusqu'à baiser su main, N'est-il pas vrai, mon cher, que tu serais en proie À de tendres désirs, à des transports de joie ?

Nicodon

Oui, j'en conviens, mon oncle.

Zoïlin

Et si cette beauté Daignait pour ta personne avoir quelque bonté !

Nicodon

Quel conte faites-vous !

Zoïlin

Tu serais plein de zèle, Aussi tendre qu'heureux, aussi vif que fidèle.

Nicodon

Ah ! je deviendrais fou de ma félicité.

Zoïlin

Eh bien, tu l'aimes donc ? c'est sans difficulté ?

Nicodon

Eh mais...

Zoïlin

T'ayant prouvé ton amour sans réplique, Tu conçois tout d'un coup, sans trop de rhétorique, Que de cet Ariston tu dois être jaloux, Que tu l'es, qu'il le faut.

Nicodon

Ariston, dites-vous, En serait amoureux ? Ariston sait lui plaire ?

Zoïlin

Sans doute ; ils sont amants : c'est une vieille affaire.

Nicodon

Voyez donc ! je croyais qu'ils n'étaient rien qu'amis.

Zoïlin

Dans quelle sotte erreur ta jeunesse t'a mis ! Apprends, pauvre écolier, à connaître les hommes. Il n'est point d'amitié dans le siècle où nous sommes ; Et pour peu qu'une femme ait quelques agréments, Ses amis prétendus sont de secrets amants.

Nicodon

Eh bien, je pourrais donc à mon tour aussi l'être ?

Zoïlin

Sans doute, et sur les rangs je te ferai paraître.

Nicodon

Moi ?

Zoïlin

Toi-même, et pour toi je lui crois quelque amour.

Nicodon

Quoi ?

Zoïlin

Mais chez Ariston lorsque tu fais ta cour, As-tu dans ses papiers, ouverts par négligence, Ramassé par hasard quelques lettres d'Hortense ? C'est un conseil prudent que je t'ai répété ; Car tu sais qu'elle écrit avec légèreté, Avec esprit, d'un air si tendre et si facile ! Et tout ce que j'en dis, c'est pour former ton style.

Nicodon

Oui, j'ai, mon très cher oncle, à cette intention Pris, pour vous obéir, ces deux lettres.

Il lit.

Zoïlin

Bon, bon. Donne ; lisons un peu. Voyons si l'on y trouve Quelques mots un peu vifs, et ce que cela prouve ; Ce qu'on peut en tirer. « L'amour... » Ah ! L'y voilà ! « L'amour... »

Nicodon

Oui, mais lisez ; le mot d'amour est là Dans un tout autre sens que vous semblez le croire. Tournez, voyez plutôt : c'est l'amour de la gloire, L'amour de la vertu.

Zoïlin

Va, va, jeune innocent, Tais-toi. Pour ton bonheur, obéis seulement. Porte chez Ariston ce paquet d'importance, Et parmi ses papiers le glisse avec prudence. Ta fortune en dépend.

Nicodon

Mais, mon oncle, l'honneur...

Zoïlin

Eh oui, l'honneur ! mon Dieu ! j'ai l'honneur fort à coeur. Faisons d'abord fortune, et puis je te proteste Qu'à la suite du bien l'honneur viendra de reste.

Nicodon

Mais enfin vous savez jusqu'où va sa bonté ; Il nous protège.

Zoïlin

Bon, par pure vanité. Il est jaloux de toi dans le fond de son âme.

Nicodon

Vous croyez ?

Zoïlin

Il voit bien que tu plais à madame.

Nicodon

Je ne me croyais pas, ma foi, si dangereux.

Il sort.

Zoïlin

Tu l'es. Adieu, te dis-je, et fais ce que je veux.

Scène 10

Laure, Nicodon

Laure

Oh çà, mon cher enfant, à quand le mariage ?

Nicodon

Avec qui ?

Laure

Comment donc, votre coeur tendre et sage N'est pas tout résolu de me donner sa foi, Avec un bon contrat qui vous soumette à moi ?

Nicodon

Et sur quoi fondez-vous cette plaisante idée ?

Laure

Sur l'aveu dont cent fois vous m'avez excédée, Sur l'amour, sur l'honneur qui vous tient engagé !

Nicodon

Oh ! Tout cela, ma mie, est, ma foi, bien changé

Laure

Bien changé ! comment donc ?

Nicodon

Oui, c'est tout autre chose. Lorsqu'au jour du grand monde un jeune homme s'expose, Il faut, pour débuter, aimer quelque beauté Un peu sur le retour, riche, et de qualité.

Laure

Seriez-vous à l'instant devenu fou !

Nicodon

La belle, Quelquefois, par hasard, perdez-vous la cervelle ?

Laure

Apprenti petit-maître, oubliez-vous souvent Vos serments, votre honneur, et votre engagement ?

Nicodon

Allez, allez, j'ai bien une autre idée en tête.

À son geste, Nicodon effrayé s'enfuit.

Laure

Vous ne m'aimez donc plus ? Je ne sais qui m'arrête Que deux larges soufflets, avec cinq doigts marqués, Ne soient sur ton beau teint d'un bras ferme appliqués Allons, je vais trouver son chien d'oncle, et lui dire Ce qu'un dépit très juste en pareil cas inspire.

Acte II

Scène 1

Laure, Zoïlin

Laure

Votre neveu, monsieur, en un mot, est un fat.

Zoïlin

Je le crois.

Laure

Un méchant.

Zoïlin

Pourquoi non ?

Laure

Un ingrat, Un effronté. Comment ! sans honte il m'ose dire Qu'à mon coeur, à ma main, il est faux qu'il aspire, Qu'à tâter de l'hymen il n'avait point songé ! À peine encore amant, me donner mon congé ! Pourquoi m'amusiez-vous par ces vaines sornettes ? Écoutez c'est un traître, ou bien c'est vous qui l'êtes ; Le fait est net et clair. Prenez votre parti ; Ou votre neveu ment, ou vous avez menti.

Zoïlin

Ce n'est ni l'un ni l'autre. Écoutez-moi, la belle : Je ne garantis pas qu'il vous soit bien fidèle, Mais je vous garantis que vous seriez à lui, Que je vous marierais, et peut-être aujourd'hui, Si...

Laure

Si... quoi ? qui l'empêche ?

Zoïlin

Ariston, qui s'oppose A tout ce que l'on veut, et qui de vous dispose. Ariston ne veut pas qu'on vous épouse.

Laure

Ô ciel ! Ne vouloir pas qu'on m'aime !

Zoïlin

Oui, le trait est cruel.

Laure

Ne pas permettre que...

Zoïlin

Non, il ne peut permettre Que dans vos bras charmants mon neveu s'aille mettre.

Laure

Le traître ! Et que dit-il, monsieur, pour sa raison ?

Zoïlin

Des raisons ! Bon, ma fille, il me parle d'un ton... Il dit de vous hier... il faisait une histoire... Un conte à faire rire, et que je ne peux croire.

Laure

Voyons, que disait-il ?

Zoïlin

Eh mais, vous jugez bien Ce que disent les gens quand ils ne savent rien.

Laure

Encore ?...

Zoïlin

Il nous faisait des contes.

Laure

Je défie Tous vos plaisants conteurs avec leur calomnie. Ne vous parlait-il point de ce jeune commis Qui fut, à mon insu, dans mon armoire admis, Qu'on rencontra deux fois dans cette allée obscure ? J'ai fait tirer au clair cette belle aventure ; J'en suis très nette.

Zoïlin

Et puis, il nous disait vraiment Bien autre chose encor.

Laure

Je sais ; apparemment Il voulait vous parler d'un étourdi de page... Il est vraiment aimable, et fort grand pour son âge ; Mais nous ne croyons rien... Ah ! n'est-ce pas aussi Ce petit écuyer, cet amoureux transi... ? Attendez, m'y voilà : c'est le neveu d'Hortense. Ah ! je puis hautement braver la médisance.

Zoïlin

Çà, vous voyez mon coeur et ma naïveté ; Tout ce qu'on dit de vous, je vous l'ai rapporté. Votre tour est venu : c'est à vous de m'apprendre Tout ce que sur mon compte on vous a fait entendre. Parlez, que pense-t-on de moi dans la maison ? Expliquez-vous nûment, sans détour, sans façon.

Laure

Volontiers : aujourd'hui, trois ou quatre personnes Vous drapaient joliment ; qu'ils en disaient de bonnes !

Zoïlin

Comment ? Sachons un peu...

Laure

D'abord certain Damis Assurait que jamais vous n'aviez eu d'amis. Hélas ! s'il disait vrai que vous seriez à plaindre ! Il ajoutait encor qu'il faut toujours vous craindre.

Zoïlin

C'est peu de chose.

Laure

Eh oui ; mais monsieur Lisimon Vous tranchait hardiment certain mot de fripon.

Zoïlin

Bagatelle. Est-ce tout ?

Laure

Non. Un certain Henrique Disait que vous n'étiez qu'un pédant satirique, Un menteur sans vergogne, un fourbe, un plat auteur, Jaloux de tout succès jusques à la fureur ; Haï des gens de bien, des beaux-esprits, des belles Il barbouillait par an trente mauvais libelles, Si grossiers, disait-il, si sots...

Zoïlin

Ce dernier trait Me blesse, je l'avoue, et j'en suis stupéfait. Que sur mes goûts, mes moeurs, mon coeur et ma personne, On glose librement, tout cela se pardonne ; Mais dénigrer mon style, attaquer mon esprit ! Oh ! Parbleu, c'en est trop ; j'en crève de dépit.

Laure

Attendez : Libermont, qui très peu vous honore, En ricanant beaucoup, nous ajoutait encore Qu'en un certain enclos...

Zoïlin

Il suffit, mon enfant ; C'est assez m'éclairer ; je suis plus que content. Mais à tous ces discours que répondait Hortense ?

Laure

Hortense ? Elle lisait, en gardant le silence. Elle hait ces propos.

Zoïlin

Et monsieur Ariston ?

Laure

Il n'a pas seulement prononcé votre nom. Mais peut-être il vous hait, et de plus vous méprise.

Zoïlin

Me mépriser ! pourquoi ?

Laure

Ne faut-il pas qu'il dise Beaucoup de mal de vous, puisqu'il en dit de moi ? S'opposer à ma noce ? ah ! si je le revoi, Je vous le traiterai de la bonne manière.

Zoïlin

Modérez-vous.

Laure

Non, non ! je saurai la première Ici le démasquer ; et je veux aujourd'hui Lui prouver tous ses torts, et me venger de lui.

Scène 2

Hortense, Laure, Zoïlin

Hortense

Mon Dieu ! que tout ceci me surprend et m'afflige ! Que l'on cherche Ariston ; courez partout, vous dis-je.

Laure

Madame...

Hortense

Absolument je veux l'entretenir.

Laure

Non, madame, jamais il n'osera venir.

Hortense

Ah ! que me dis-tu là ? Tu le croirais coupable !

Laure

Sans doute, je le crois : de tout il est capable.

Hortense

Il n'est point imprudent, il connaît son devoir.

Laure

Il a tous les défauts que l'on saurait avoir. Je lui dirai son fait vertement, je vous jure.

Hortense

Ariston m'exposer à pareille aventure ! Lui, mon intime ami ! non, je n'y conçois rien : Il est trop raisonnable, et trop homme de bien.

Laure

Il ne l'est point du tout.

Hortense

Mais vous pourriez m'instruire Mieux qu'un autre, monsieur, de ce que j'entends dire.

Zoïlin

Moi ?

Hortense

Vous. Votre neveu perd-il le sens commun ? Que prétend donc de moi ce petit importun, En me suivant partout, en me faisant cortège, Cent fois m'affadissant de phrases de collège ? Il me soutient à moi qu'il a vu, lu, tenu, Un billet de ma main qu'Ariston a reçu. Enfin, si je l'en crois, mes lettres sont publiques. Et je serai bientôt l'entretien des critiques.

Zoïlin

Si ce n'est que cela, calmez votre douleur ; Ce petit accident vous fera grand honneur. De vos moindres billets la grâce naturelle Du style épistolaire est un charmant modèle. Les femmes, j'en conviens, entendent mieux que nous Cet art si délicat, si naïf et si doux. Leur coeur avec esprit sait peindre leurs pensées, Des mains de la nature ingénument tracées ; Les hommes ont toujours trop d'art dans leurs écrits, J'aime mieux Sévigné que trente beaux-esprits.

Elle sort.

Hortense

De ce flatteur encens je ne suis point la dupe. Quelques lettres sans fard, où mon esprit s'occupe, Sont pour Ariston seul, et non pour d'autres yeux. Je hais un vain éclat, je crains les curieux. Oui, de quelque haut rang que l'on soit décorée, La plus heureuse femme est la plus ignorée. Je sais bien que ma main jamais n'a pu tracer Un billet dont personne eût lieu de s'offenser, Et que jamais mon coeur ne conçut de pensée Dont ma gloire un instant dût se sentir blessée ; Mais je sais trop aussi que le public malin Sur les femmes se plaît à jeter son venin. Quoi qu'il en soit, monsieur, d'une telle imprudence, J'en vois avec douleur toute la conséquence ; Et surtout je ressens un très juste courroux De voir qu'un jeune fat, aux yeux de mon époux, Sans égard au bon sens, s'en vienne à ma toilette De ce bruit dangereux débiter la gazette. Auprès de nous admis par les soins d'Ariston, Vous démêlez assez l'air de notre maison ; Vous connaissez Cléon, et sa délicatesse ; Votre air mystérieux le surprend et le blesse. Il fallait lui parler. Je n'en dirai pas plus ; Vous aimez Ariston : réglez-vous là-dessus. Quelquefois un seul mot, dit par un homme sage, Porte avec soi la paix, et détourne l'orage. L'oncle réparera la faute du neveu : Il le peut, il le doit, j'ose y compter ; adieu.

Laure

En grondant le neveu, songez bien, je vous prie, Que sans perdre de temps il faut qu'il se marie.

Il sort.

Zoïlin

Je suis embarrassé, je serai découvert ; Ariston saura tout ; s'il paraît, il me perd... Quel que soit le danger, il faut que je m'en tire.

Scène 3

Laure, Nicodon

Laure

Ah ! voici mon ingrat, il se trouble, il soupire. Sentirait-il son tort ?

Nicodon

Il est vrai, cette fois Je fus un grand benêt, et je m'en aperçois.

Laure

Dis que tu l'es, mon cher, et la chose est plus sûre.

Nicodon

Hélas ! comme dans moi palissait la nature ! Quel maudit embarras ! quel excès de tourment ! Et qu'il m'en a coûté pour être impertinent !

Laure

Très peu... Mais qu'as-tu donc qui gêne ainsi ton âme ?

Nicodon

J'ai... que je n'aimerai jamais de grande dame.

Laure

Vraiment, je le crois bien. C'est moi seule en effet Qu'il te convient d'aimer : c'est moi qui suis ton fait.

Nicodon

Hélas ! Elle a raison, car elle est jeune et belle, Elle est à mon niveau, je suis libre avec elle ; L'autre force au respect par son air imposant, Et me fait d'un coup d'oeil rentrer dans mon néant.

Laure

Traître, quelle est cette autre ?

Nicodon

Eh ! C'est madame Hortense.

Laure

Miséricorde ! Quoi ! Vous auriez l'impudence, En abusant ici des bontés de Cléon, D'oser aimer sa femme ?

Nicodon

Aimer madame ! Oh non ; Je n'ai pu, je l'avoue, assez me méconnaître Pour en être amoureux ; seulement j'ai cru l'être.

Laure

Innocent ! qui vous a de la sorte entêté ? D'où vous vient cette erreur ?

Nicodon

D'où ? de la vanité.

Laure

Vraiment, c'est bien à vous d'être vain !

Nicodon

Non, non, Laure. Je me garderai bien d'y retomber encore. Ah ! si vous m'aviez vu, je me sentais si sot ! Je cherchais à parler sans pouvoir dire un mot ; J'ouvrais la bouche à peine, et dans ma lourde extase Je bégayais tout bas, en cherchant une phrase. Quand sur moi de madame un regard s'échappait, C'était comme un éclair qui soudain me frappait ; J'étais plus mort que vif, j'étais cent pieds sous terre ; On raillait ma figure, on me faisait la guerre ; Un page et des valets, voyant mon embarras, Pour rire à mes dépens ne se contraignaient pas ; Enfin, j'aurais voulu que cent coups d'étrivière M'eussent chassé de là, pour me tirer d'affaire... Ce n'est pas tout encore.

Laure

Oh ! qu'avez-vous donc fait ?

Nicodon

Ces lettres d'Ariston font un méchant effet. Je crois que là-dessus il est quelque mystère. Madame en a pleuré, monsieur est en colère ; Il gronde entre ses dents, dit qu'il se vengera, Que bientôt...

Laure

Et c'est vous qui causez tout cela ?

Nicodon

Oui, très innocemment. Mon oncle me console, Dit que c'est pour un bien il m'a donné parole Qu'en abandonnant tout à sa discrétion, Il obtiendrait bientôt le poste d'Ariston, Et que du même instant ma fortune était faite.

Laure

Et la mienne avec vous ?

Nicodon

Vraiment je le souhaite.

Laure

Il est juste, après tout, qu'Ariston soit puni Du mal que ses conseils nous auraient fait ici.

Nicodon

Quel mal ?

Laure

Mon cher enfant, il faut que je vous donne Un conseil plus sensé : ne croyez plus personne, Défiez-vous de tout, ne vous mêlez de rien, Aimez-moi tendrement, et le reste ira bien.

Nicodon

Ah ! ce n'est plus qu'à vous que je prétendrai plaire.

Laure

Ce sera pour tous deux une très bonne affaire. Pour vous conduire en tout avec discernement, N'être point dans le monde un servile instrument Avec quoi les fripons travailleraient pour nuire ; Je veux prendre sur moi le soin de vous instruire : Je vous dirai d'abord...

Nicodon

Oui, vos sages avis, Chaque jour avec zèle écoutés et suivis, M'auront bientôt changé, grâce à votre science. Déjà même à présent j'en fais l'expérience : Mon esprit se dégage, et sans doute mon coeur Profite encore mieux sous un tel précepteur.

Laure

Oui, c'est bien profiter que me fermer la bouche, Lorsque pour votre bien...

Nicodon

Tant de bonté me touche ; L'attrait de vos leçons...

Laure

Trêve de compliments ; Au lieu de leur parler, laissez parler les gens.

Nicodon

Soit.

Laure

Ne présumez pas qu'en sortant du collège, On ait de parler seul acquis le privilège, Ni que ce soit toujours au beau pays latin Qu'on puise un grand savoir, qu'on a l'esprit très fin : On peut l'avoir très faux : c'est à son verbiage Qu'on reconnaît d'abord un fâcheux personnage, Qui se fait sottement mépriser ou haïr De ceux dont les bontés ont daigné l'accueillir. Faut-il vous répéter un conseil salutaire ? Observez, écoutez, sachez longtemps vous taire.

Nicodon

C'est en vous écoutant que je veux être instruit.

Laure

Il y paraît !

Nicodon

Dans peu vous en verrez le fruit.

Laure

Vous le dites du moins, j'en accepte l'augure ; Mais l'art ne peut toujours corriger la nature. Votre oncle, par exemple, est vieux, et cependant Est-il moins qu'autrefois orgueilleux et pédant ? Jamais de ses défauts rien n'a pu le défaire. S'il sait en imposer, et surtout au vulgaire, C'est pure hypocrisie ; il faut, pour être heureux, Se former sur des gens plus vrais, plus vertueux. Si mon futur époux s'en rapporte à mon zèle, Je peux lui proposer un excellent modèle, L'opposé de votre oncle.

Nicodon

Et c'est... ?

Laure

C'est Ariston. Ah ! Si vous acquériez ses manières, son ton, Dès lors jamais d'ennui, de froideur en ménage, Et l'on vous aimerait chaque jour davantage. En dépit du beau tour qu'il croyait nous jouer, Cet homme, malgré lui, me force à le louer.

Nicodon

Il est vrai, près de lui... Mais j'aperçois Hortense.

Laure

Adieu, je cours la joindre.

Il sort précipitamment.

Nicodon

Évitons sa présence.

Scène 4

Hortense, Laure

Hortense

Laure, il n'est plus pour moi de paix ni de bonheur, Je ne peux soutenir l'excès de ma douleur. Partons, fuyons ces lieux.

Laure

Eh ! qui peut donc, madame, Troubler en ce moment le calme de votre âme ? Rien ne semblait encor l'altérer ce matin.

Hortense

Oui, chacun prenait part à notre heureux destin. Ariston parmi nous répandait l'allégresse ; De l'époux qui m'est cher l'amitié, la tendresse, Partageaient nos beaux jours et remplissaient mon coeur ; Sous nos yeux éclataient la joie et le bonheur. Entourés des vertus, du travail, de l'aisance, Et des accents si doux de la reconnaissance, Au comble de nos voeux, quel démon en fureur Jette ici tout à coup le désordre et l'horreur ?

Laure

Des envieux peut-être, à l'ombre du mystère...

Hortense

Écoute : tu connais ce noble monastère Où, délaissant le monde et ses plaisirs trompeurs, D'un calme inaltérable on goûte les douceurs, Loin de la calomnie et de la médisance ; Eh bien ! j'ai résolu, connaissant ta constance, D'aller en cet asile, avec toi seulement, Cacher à tous les yeux ma honte et mon tourment. Je n'ai point d'autre espoir : échappée au naufrage, Dans ce port tutélaire, à l'abri de l'orage, Sans regrets, sans remords, j'irai vivre et mourir.

Laure

Mais, madame, avant tout ne peut-on découvrir Quels sont les ennemis dont la soudaine rage Avec tant d'injustice aujourd'hui nous outrage ?

Hortense

Du jour les malfaiteurs redoutent la clarté, Et c'est dans le silence et dans l'obscurité Qu'ils forgent sans danger leurs armes criminelles, Inventent des noirceurs, composent des libelles. Semés adroitement ; ces écrits imposteurs Égarent le public au gré de leurs auteurs, Et trop souvent, hélas ! timide et sans défense, Sous d'invincibles traits succombe l'innocence.

Laure

Quelque vil scélérat, excité contre vous, Avec un art perfide abusant votre époux, Aurait-il réveillé sa triste jalousie ?

Hortense

Hélas ! ce seul défaut empoisonne sa vie. Mais ce défaut enfin, grâce à mes heureux soins, S'il n'était pas détruit, s'était caché du moins. Du sincère Ariston l'esprit doux, sympathique, Cimentait chaque jour notre paix domestique. Cette paix est rompue, et le sort ennemi Vient m'ôter à la fois mon époux, mon ami, Mon repos, mon bonheur, et ma gloire peut-être ! C'en est fait, je ne peux, je ne veux plus paraître ; Je mourrai de douleur.

Laure

Mais c'est mourir vraiment Que d'aller s'enterrer dans le fond d'un couvent. Il faudra vous y suivre, et j'en suis fort fâchée.

Hortense

Que des hommes, bon Dieu ! l'âme est fausse et cachée ! Aurais-tu pu penser que mon affection, Que mes calamités me viendraient d'Ariston ?

Laure

Oui, je vous l'avais dit, et vous deviez l'entendre.

Hortense

Non, cet événement ne saurait se comprendre. Honneur, raison, devoir, est-ce donc vainement Que mon coeur vous aima ? qu'il suivit constamment Vos lois, celles du monde, et de la bienséance ? Nos vertus, je le vois, sont en notre puissance ; Notre félicité ne dépend pas de nous.

Laure

Laissez ; je vais parler à monsieur votre époux.

Hortense

Non, non, gardez-vous bien d'irriter sa colère.

Laure

Dites-moi, s'il vous plaît, ce qu'il convient de faire. Ce maudit Ariston pourrait tout éclaircir ; Vous le cherchiez.

Hortense

Qui, moi ? ce serait me noircir. J'ai promis à Cléon d'éviter sa présence. La vertu seule nuit, il en faut l'apparence. Les soupçons d'un époux manquaient à mon tourment !

Scène 5

Ariston, Hortense

Ariston

Vous me voyez saisi d'un juste étonnement ; Chez votre époux, madame, empressé de me rendre, Je venais vous prier d'y présenter Clitandre. On m'annonce un refus, on me dit que Cléon Me défend pour toujours l'accès de sa maison.

Elle sort.

Hortense

Cléon, et vous, et moi, je vous le dis sans feindre, Plus que vous ne pensez nous sommes tous à plaindre. Vous devez par raison, surtout par probité, Rompre avec moi, monsieur, toute société. Gardez-vous de venir chez Cléon davantage ; Évitez tout éclat, dans un silence sage. À ces tristes conseils prompt à vous conformer, Fuyez-moi, plaignez-moi, mais sachez m'estimer.

Scène 6

Clitandre, Ariston, Laure

Clitandre

Je suis confus pour vous d'une telle incartade. Quelle réception ! quelle étrange boutade !

À Laure, qui sortait, et qu'il arrête.

Elle veut sortir.

Ariston

Je suis épouvanté, saisi, pétrifié. Ma belle enfant, parlez, dites-moi, par pitié, Quel crime j'ai commis, ce que cela veut dire, Ce que j'ai fait. Un mot... arrêtez !... Quel délire Semble être répandu sur toute la maison ! De grâce, instruisez-moi.

Elle sort.

Laure

Vous êtes un fripon. Il vous appartient bien de critiquer ma vie, De vouloir empêcher que l'on ne me marie ! Ah ! je me marierai, je vous braverai tous, Et je ferai très bien mes affaires sans vous.

Scène 7

Ariston, Clitandre

Ariston

Elle est folle. On ne peut comprendre ce langage. Que veut-elle nous dire avec son mariage ? Quelle sottise étrange, et quel galimatias ! Hortense est en courroux...

Clitandre

Cela ne s'entend pas. Serait-ce une gageure, ou bien quelque méprise ? Car, enfin, de tout temps Cléon vous favorise ; On sait qu'Hortense et lui dans vous avaient trouvé Un ami tendre et sûr, et d'un zèle éprouvé. Quel ennemi secret, quelles sourdes menées Corrompraient en un jour le fruit de tant d'années ?

Ariston

Je m'examine à fond : j'ai beau tourner, fouiller, C'est une énigme obscure à ne pas débrouiller. Je tâcherai pourtant d'en percer les mystères. Ah ! S'ils étaient tous deux des amis ordinaires, Je pourrais justement, piqué de leur humeur, A leur caprice indigne opposer la froideur. Tranquille, et renfermé dans ma pure innocence, Je laisserais leurs coeurs à leur propre inconstance. Mais Hortense et Cléon m'ont cent fois protégé ; De leurs nouveaux bienfaits je suis encor chargé. Ils ont toujours des droits à ma reconnaissance ; Le souvenir du bien l'emporte sur l'offense. C'est à moi d'adoucir leur injuste courroux : Oui, je vais de ce pas embrasser leurs genoux. L'amour-propre se tait : j'écoute la tendresse. Ami, quand le coeur parle, il n'est pas de bassesse.

Acte III

Scène 1

Ariston, Clitandre

Ariston

Ma disgrâce est complète autant qu'elle fut prompte. Tout mon coeur est flétri de douleur et de honte ; Et je rougis surtout que ma crédulité Vous ait de cet emploi si faussement flatté. Je n'avais accepté cette charge honorable Que pour en revêtir un ami véritable. Hélas ! de mon crédit j'étais trop prévenu. A cet honneur trop haut malgré moi parvenu, Soudain on me l'arrache, on m'outrage, et j'ignore Quel est l'heureux mortel que le prince en honore. Ami, ce n'est pas moi, c'est vous qu'on a perdu.

Clitandre

Je reconnais en tout votre aimable vertu ; Ariston, vous savez qu'à vous seul attachée, Des honneurs et du bien mon âme est peu touchée. Rien ne m'afflige ici que votre seul chagrin.

Ariston

De ce coup imprévu quelle est la cause ? En vain Je veux la pénétrer ; je m'y perds quand j'y pense.

Clitandre

Ne vous rebutez point. Voyez Cléon, Hortense. Songez qu'en s'expliquant on réussit bien mieux. Croyez qu'un honnête homme a toujours dans les yeux Un secret ascendant dont le pouvoir impose ; Un air de vérité sur ses lèvres repose ; Son coeur est sur sa bouche, et jusque dans son ton Il a je ne sais quoi que n'a point un fripon. En un mot, voyez-les ; leurs caprices frivoles Disparaîtront sans doute à vos seules paroles.

Ariston

Pour les revoir tous deux, j'ai tout fait, tout tenté ; L'humiliation ne m'a point rebuté ; De deux refus cruels j'ai dévoré l'outrage ; Cléon s'est détourné quand j'étais au passage ; Enfin, de deux billets j'ai hasardé l'envoi : Je pleurais, je l'avoue, en écrivant. Je voi Que l'on a repoussé ma démarche importune.

Clitandre

Que disent-ils au moins ? quelle réponse ?

Ariston

Aucune.

Clitandre

Il faut vous l'avouer, cette obstination Jette au fond de mon coeur un étrange soupçon : J'entrevois contre vous quelque orage sinistre. Tout à l'heure on disait que contre un grand ministre Il courait dans la ville un mémoire imposteur, Écrit très offensant dont on vous fait auteur. J'ai d'abord regardé cette absurde nouvelle Comme un fruit avorté d'une folle cervelle, Comme un discours en l'air des oisifs de Paris ; Mais ce discours commence à frapper mes esprits : La chose est sérieuse, on ourdit votre perte, Et je vois que la haine acharnée et couverte De quelque scélérat, avec un art subtil, D'une trame si noire aura tissu le fil.

Ariston

Voyons quels ennemis j'aurai donc lieu de craindre. Je crois qu'on ne m'a vu médire, ni me plaindre, Nuire, ni cabaler, ni des traits d'un bon mot Blesser dans un souper l'amour-propre d'un sot. Ma seule ambition était celle de plaire ; La haine est pour mon coeur une chose étrangère. Quoi ! je ne hais personne, et l'on peut me haïr !

Clitandre

Quoi qu'il en soit, on cherche à vous faire périr : Moins vous le méritez, plus on veut vous détruire. Ariston, faut-il donc être ennemi pour nuire ? Ah ! c'est assez d'être homme. Un obscur envieux, Dont l'éclat qui vous suit importune les yeux, Sans qu'avec vous jamais il ait eu de querelle, Sans intérêt présent, sans haine personnelle, Osera bien souvent ce qu'un homme insulté À peine en sa colère aurait exécuté. Toujours la jalousie aux crimes aiguillonne ; L'ennemi le plus fier avec le temps pardonne, Mais le lâche envieux ne pardonne jamais.

Ariston

Non, non ; sur moi l'envie aurait perdu ses traits. Jaloux de moi ? comment ? de quoi pourrait-on l'être ?

Clitandre

De ce goût que pour vous Hortense a fait paraître, De votre emploi nouveau, de cent traits généreux, De ce qu'on vous estime, et qu'on vous croit heureux.

Ariston

Ah ! vous mettez le comble à ma douleur profonde ! La vie est un fardeau ; je vois que dans le monde On est comme en un camp par des Turcs assiégé, Toujours guetté, surpris, au point d'être égorgé ; Qu'il faut prévoir sans cesse une embûche nouvelle, Être armé jusqu'aux dents, et vivre en sentinelle. Ô malheureux humains ! Un antre et des déserts Seraient cent fois plus doux que ce monde pervers !

Scène 1

Un Laquais, Ariston, Clitandre

Un Laquais

Venez, monsieur, venez ; cachez-vous au plus vite, Changez d'habit, de train, gagnez un autre gîte.

Ariston

Que veux-tu ?

Clitandre

Que dis-tu ?

Un Laquais

D'un pas délibéré Esquivez-vous, vous dis-je ; ou vous êtes coffré.

Clitandre

Ô ciel !

Ariston

Mes ennemis auraient-ils bien la rage... ?

Un Laquais

Vingt monstres bleus là-bas vous guettent au passage.

Ariston

Quelle horreur !

Clitandre

Essayons si l'on peut vous cacher.

Ariston

Non, mon ami, sans doute on a su l'empêcher. Croyez qu'on y prend garde, et qu'une vaine fuite Servirait seulement à noircir ma conduite. Clitandre, je veux voir à quelle extrémité Un homme vertueux sera persécuté. Je connaîtrai du moins quel est mon caractère ; Je n'étais point bouffi d'un sort assez prospère ; Et puisque le bonheur ne m'avait point gâté, Peut-être je saurai souffrir l'adversité.

Clitandre

Je ne vous quitte point ; il faut que je partage Dans l'horreur des prisons le sort qui vous outrage.

Il sort.

Un Laquais

Voilà de sottes gens ! quelle démangeaison Leur a pris à tous deux d'aller vivre en prison ?

Il aperçoit Nicodon.

Ariston

Je ne le peux souffrir. Autrefois ma fortune En me favorisant dut nous être commune : Il faut que mon malheur soit pour moi tout entier. Restez heureux au monde où l'on va m'oublier. Ah ! vous voici, jeune homme !

Scène 3

Nicodon, Ariston, Clitandre, Un Laquais

Nicodon

Oui, monsieur, on m'ordonne De vous donner... Je viens...

Ariston

Qu'est-ce qui vous étonne ? De quoi rougissez-vous ? pourquoi baisser les yeux ? N'osez-vous voir en face un homme malheureux ?

Nicodon

C'est que l'on m'a, monsieur, chargé de la réponse De monseigneur Cléon.

Ariston

Voyons ce qu'elle annonce.

Nicodon

Pardon, monsieur.

Ariston

« ... Rien ne pourra me désarmer ; Et mon coeur sait haïr autant qu'il sait aimer. »

Clitandre

Je reconnais son style en cet aveu sincère ; Il ne déguise rien, tel est son caractère. Son coeur est inflexible autant que généreux ; Juge intègre, ami vif, ennemi dangereux. S'il est préoccupé, vous avez tout à craindre.

Il tire un portefeuille de sa poche.

Ariston

Je vois de tous côtés combien je suis à plaindre. Un de mes grands chagrins c'est qu'étant opprimé, Je ne pourrai plus rien pour ceux qui m'ont aimé. Voyez-vous ce jeune homme ? Il m'aimait ; il m'inspire Plus de compassion que je ne saurais dire. Il est sans bien, sans père ; il ferait quelque effort Pour percer dans le monde, et corriger le sort. C'est un plaisir bien doux d'animer la culture D'un champ qu'on croit fertile, et d'aider la nature ; Je me fis un devoir de prendre soin de lui, Je voulais lui servir et de père et d'appui ; Nous lui gardions tous deux une assez bonne place Dans cet emploi nouveau ravi par ma disgrâce. Sur mes secours encore il a droit de compter, C'est une juste dette, il la faut acquitter.

Clitandre

Faut-il qu'un tel mérite ait un sort si funeste !

À Nicodon.

Ariston

Un seul instant, ami, peut-être ici me reste Pour vivre encore en homme, et pour faire du bien. En subissant mon sort, je veux pourvoir au sien. Approchez-vous, prenez ces billets sur la place ; Daignez les accepter, et sans me rendre grâce : C'est de l'argent comptant, il faut vous en servir Pour un travail utile, et non pour le plaisir.

Nicodon

Ah, monsieur !

Ariston

Achetez les livres nécessaires Qui puissent de votre âme étendre les lumières. Songez à vous instruire, et tâchez qu'à la fin Votre propre vertu fasse votre destin. Si vous voyez Cléon, si vous voyez Hortense, Dites-leur, s'il vous plaît, que ma reconnaissance Survivra dans mon coeur même à leur amitié. Excepté leurs bienfaits, le reste est oublié. Adieu ; mes compliments à votre oncle.

Nicodon

Ah ! Qu'entends-je ? À mon oncle ?

Ariston

À lui-même.

Il se jette aux pieds d'Ariston.

Nicodon

Ah, Dieu ! Quel homme étrange ! Monsieur... Mon protecteur... Vertueux Ariston !...

Ariston

Eh bien ?

Nicodon

Hélas ! À qui faites-vous un tel don ?

Ariston

À vous que j'aime.

Nicodon

Ô ciel ! Qu'ai-je fait, misérable !

Ariston

Mon fils, quelle douleur à mes yeux vous accable ?

Nicodon

Reprenez...

Clitandre

Son coeur parle, et sans nul intérêt Il s'attendrit pour vous.

À Nicodon.

Ariston

Et c'est ce qui me plaît : D'un coeur noblement né c'est le vrai témoignage. Tenez, prenez encor ce diamant, ce gage Du bien qu'avec raison je vous ai destiné.

Nicodon

Hélas ! monsieur, je suis indigne d'être né. Je vais... Je vais d'ici, la tête la première, Me jeter, loin de vous, au fond de la rivière.

Ariston

De sa naïveté mes sens sont pénétrés.

Nicodon

Si vous saviez, monsieur...

Ariston

Pauvre enfant, vous pleurez !

Il pose tout sur les bras d'Ariston, et s'enfuit.

Nicodon

Je n'en peux plus, monsieur, il faut bien que je pleure ; Je suis désespéré... Je m'en vais tout à l'heure... Je vais... Reprenez tout, billets et diamant. Je suis... Adieu, monsieur !

Ariston

Mais il est fou vraiment.

Clitandre

Pas si fou. Sa douleur, ce refus et ce trouble Me donnent à penser, et mon soupçon redouble.

Ariston

Point, point ; les jeunes gens sont tous compatissants, Leur coeur est tout de feu : c'est le lot des beaux ans. L'âge endurcit notre âme ; hélas ! l'indifférence Est le premier effet de notre décadence.

Un Laquais

Bon, bon, moralisez ; voici près de ce mur Des coquins, vieux ou non, dont le coeur est plus dur.

Scène 4

Un Exempt, Ariston, Clitandre

Un Exempt

Avec bien du regret, monsieur, je vous arrête.

Ariston

Monsieur, à cet assaut ma constance était prête. Allons.

Clitandre

Ah, mon ami !

À l'exempt.

Ariston

Je pars, et j'obéis. Mais seulement, monsieur, me serait-il permis, Sans déroger en rien à vos ordres sévères, D'aller, pour un moment, mettre ordre à mes affaires, Escorté de vos gens, avec vous, sous vos yeux ?

Un Exempt

Non, monsieur ; mon ordre est précis et rigoureux.

Ariston

Si la pitié pouvait toucher un peu votre âme ! Je voudrais embrasser mes enfants et ma femme.

Un Exempt

Non, monsieur.

Ariston

J'ai mon père au bord de son tombeau. Hélas ! je suis trop sûr que ce malheur nouveau Suffit pour l'accabler, va lui coûter la vie.

Un Exempt

Il faut marcher.

Clitandre

Au moins souffrez donc, je vous prie, Que j'aille de ce pas instruire et consoler Ses parents malheureux, si je puis leur parler ; Et qu'en prison soudain je vienne me remettre Auprès de mon ami.

Un Exempt

Je ne puis le permettre.

Clitandre

Avec quel front d'airain et quelle dureté Ces indignes humains traitent l'humanité ! Quoi ! mon cher Ariston, de vos bras on m'entraîne !

L'exempt et les gardes emmènent Ariston. Cléon paraît à leur rencontre.

Ariston

L'inflexible Cléon m'avait promis sa haine : Il me tient bien parole. Eh ! qui peut deviner Où mon sort malheureux se pourra terminer ? Adieu ! partons.

Scène 5

Cléon, Clitandre, Ariston

À Ariston.

Cléon

Cessez, arrêtez Ah ! de grâce, Venez, cher Ariston, et que je vous embrasse.

Clitandre

Quoi, c'est Cléon !

Ariston

Qui, vous !

Clitandre

Rêvé-je ?

Ariston

Hélas ! monsieur, Venez-vous insulter au comble du malheur ?

Cléon

Non, non : nul n'est ici malheureux que moi-même, Moi, que l'on a trompé, qui reviens, qui vous aime ; Moi, qui dans mon erreur ai pu vous outrager, Qui de moi-même enfin demande à me venger. Hélas ! je ne pourrai réparer de ma vie Un trait si détestable et tant de calomnie.

À Cléon, avec attendrissement.

Ariston

Ô ciel ! que tout ceci me touche et me surprend ! Monsieur, qu'avez-vous fait ?

Cléon

Le crime le plus grand Que pût se reprocher jamais un homme en place : D'un homme vertueux j'ai causé la disgrâce, Je l'ai persécuté. Dans l'erreur affermi, J'ai fait bien plus encor, j'ai perdu mon ami.

Ariston

Pourquoi le perdiez-vous ?

Cléon

Désormais l'imposture N'osera plus ternir une vertu si pure. Tout est connu.

Clitandre

Monsieur, de grâce, apprenez-nous...

Scène 6

Hortense, Ariston, Cléon

Hortense

Ariston, grâce au ciel, je viens, aux yeux de tous, Montrer cette amitié, cette estime épurée Que l'infâme imposture avait déshonorée. Hélas ! pardonnez-vous à mon époux, à moi ?

Ariston

Eh ! puis-je rien comprendre à tout ce que je voi ? J'ignore absolument quel trouble vous anime, Quelle était votre erreur, votre soupçon, mon crime, D'où vient ce prompt retour et ce grand changement.

Cléon fait entrer Ariston dans un cabinet.

À l'exempt.

L'exempt lit le nouvel ordre, et le referme.

Cléon

Vous allez de la chose être instruit pleinement ; Et je vais faire voir aux yeux de l'innocence Quel crime l'attaquait, et quelle est la vengeance. Mettez-vous là, de grâce, et dans cet entretien Daignez ne point paraître. On vient, écoutez bien. Vous, monsieur, vous savez quel devoir est le vôtre. Rendez le premier ordre, et recevez cet autre. Il est signé du nom de notre souverain. Quand il en sera temps, obéissez soudain.

Scène 7

Cléon, Zoïlin, Hortense, Ariston

Cléon

Çà, monsieur Zoïlin, votre amitié prudente M'a demandé tantôt cette place importante Dont le prince honorait Ariston votre ami ; Vous m'avez bien fait voir comme j'en suis trahi ; Vous m'avez éclairci sur ses moeurs, sur ses vices : Je ne puis trop payer ces importants services.

Zoïlin

Mes soins, mes sentiments, sont trop récompensés.

Cléon

Croyez qu'ils le seront ; mais ce n'est point assez. Vous connaissez, je crois, quel est mon caractère ; Je suis reconnaissant, mais je suis très sévère.

Zoïlin

Ah ! monseigneur, il faut vous en estimer plus.

Cléon

C'est un devoir sacré de payer les vertus ; Mais du public aussi l'inflexible service Exige sans pitié qu'un crime se punisse.

Zoïlin

On n'en peut pas douter, c'est la première loi.

Cléon

Vous le croyez ?

Zoïlin

J'en suis convaincu.

Cléon

Dites-moi, Comment traiteriez-vous un ingrat dont l'envie Aurait voulu couvrir son ami d'infamie, Et qui, jusqu'en ces lieux répandant son poison, D'un bienfaiteur trop simple eût troublé la maison ; Qui par d'affreux écrits, non moins plats que coupables, Eût perdu, sans remords, des hommes estimables ; Un hypocrite enfin, dont la fausse candeur Du coeur le plus abject eût caché la noirceur ?

Zoïlin

Tout va bien : d'Ariston il veut parler sans doute.

Cléon

Eh bien, que feriez-vous ?

Zoïlin

À bon droit je redoute Qu'Ariston ne revienne ici me démasquer.

Cléon

Votre esprit là-dessus craint-il de s'expliquer ?

Zoïlin

Je jugerais trop mal ; et puis votre justice Sait assez bien, sans moi, comme on punit le vice.

Cléon

Mais répondez.

Zoïlin

Le bien de la société Veut le retranchement d'un membre si gâté. Peut-être la prison où l'on doit le conduire Le mettrait hors d'état de penser à nous nuire.

Cléon

C'est très bien dit. Monsieur, c'est donc là votre avis, Qu'en un cachot obscur un tel fripon soit mis ?

Zoïlin

Hélas ! je suis toujours pour qu'on fasse justice.

En indiquant Zoïlin.

Cléon

Eh bien, moi, je la fais. Gardes, qu'on le saisisse ; Que ce monstre perfide aille dans la prison Où son intrigue infâme entraînait Ariston.

Zoïlin

Ah ! pardon, monseigneur !

Ariston paraît.

Cléon

Âme lâche et farouche, Subis le jugement qu'a prononcé ta bouche ; Et, pour te mieux punir, revois ton protecteur, Ton ami, dont l'aspect augmente ta rougeur.

Hortense

Votre pauvre neveu, dont votre âme traîtresse Avait empoisonné l'imprudente jeunesse, Vient d'avouer, aux pieds de Cléon offensé, L'ingratitude horrible où vous l'avez forcé. Nous lui pardonnons tout ; un vrai remords l'anime ; Son coeur est étonné d'avoir pu faire un crime.

À l'exempt.

On emmène Zoïlin.

Cléon

Qu'il parte. Allons, monsieur, hâtez-vous d'obéir.

Ariston

Dédaignez son offense, et laissez-vous fléchir. Faut-il, malgré ses torts, qu'un homme méprisable, Un homme tel qu'il soit, par moi soit misérable ? Cléon, vous me verrez demander à genoux Sa grâce au souverain, si je ne l'ai de vous. Il a souffert assez puisqu'il connut l'envie ; Lui-même il s'est couvert de trop d'ignominie. N'est-il pas bien puni, puisque je suis heureux ? Ah ! Ce seul châtiment suffit à l'envieux.

Cléon

Généreux Ariston, vous êtes trop facile. Mon coeur admire en vous cette vertu tranquille. Étant homme privé, vous pouvez pardonner ; Je suis homme public, je le dois condamner. Un peuple renommé, dont les moeurs sont l'étude, Fit autrefois des lois contre l'ingratitude : Je suis ce grand exemple, et je dois vous venger Des envieux ingrats qu'on ne peut corriger.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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