Acte I
Scène 1
Le Baron de Kilacare, La Marquise de Palmarese
Le Baron de Kilacare
Si vous m'aimiez, cruelle, vous n'auriez pas le froid caprice de me faire des épigrammes, et d'y perdre un quart-d'heure qui pourrait être sans prix pour deux amants, comme je le suis.
La Marquise de Palmarese
Eh ! Qui vous dit, homme bizarre, que je vous assigne ici un rendez-vous, afin de vous faire entendre des épigrammes, et que je ne sois pas aussi inspirée à ma façon ? Mais, vous imaginez-vous que je me piquerai de vous suivre dans les sublimes régions où vous volez après l'amour et le bonheur, qui ne s'y trouvent point ?
Le Baron de Kilacare
L'un est dans mon coeur ; je ne cherchais l'autre qu'auprès de vous, à qui je supposais une sensibilité....
La Marquise de Palmarese
Que j'ai, Monsieur, mais qui n'est pas celle qui vous rendre heureux : elle est douce ; elle craint les secousses violentes : elle se contente d'un bonheur bien rond, bien égal ; tandis qu'il vous faut des crises extraordinaires, fatigantes. Vous caressez les vastes chimères d'une passion...
Le Baron de Kilacare
Ridicule, voulez-vous dire ? Nouvel affront à l'amour.
La Marquise de Palmarese
Nouvel affront au bon sens. De quoi s'agit-il, enfin ? De me plaire, n'est-ce pas ?
Le Baron de Kilacare
Ou de mourir de chagrin.
La Marquise de Palmarese
Eh bien ! Enthousiaste que vous êtes, renoncez aux visions ; soyez doux, confiant, sans jalousie, et tout le reste ira pour le mieux. Laissez entrer chez moi quiconque m'y fera plaisir ; songez beaucoup à vos propres intérêts, et ne vous occupez nullement de ceux des autres... En un mot, prenez-moi telle que je suis. Jugez de mes sentiments pour vous, d'après la manière dont je vous traite, et non d'après mes occupations du matin, dont je n'aurai certainement la complaisance de rendre compte à qui que ce soit.
Ici une pose.
Le Baron de Kilacare
Nous sommes de grands sots, nous autres hommes, quand nous avons la rage d'être amoureux ! Vous venez, Madame, de me déclarer tout net, tout ce qui devrait me convaincre que je ne suis point aimé tout de bon, et que je ne serai jamais près de vous qu'un accessoire, un esclave : que dis je ? Peut-être n'aurai-je pas le bonheur d'être longtemps souffert sur ce pied... Cependant je veux m'aveugler ; je veux trouver à vos aveux mortifiants, un sens qu'à la rigueur on puisse tourner à mon avantage ; je veux...
Elle regarde à une de ses montres.
La Marquise de Palmarese
Je veux, moi, que vous, cessiez d'extravaguer. Il est midi passé. Je me propose de respirer un moment l'air du boulevard avant dîner. Je vais aux Italiens ce soir ; je soupe ensuite chez le nouveau ministre. Vous voyez que c'est bien mal prendre votre temps pour me chanter pouilles. Ce n'était pas pour cela, d'honneur ! que je vous avois ménagé quelques instants d'un jour destiné...
Le Baron de Kilacare
C'est ce moine infernal, cet homme à la jaquette, qu'on ne devrait pas même trouver dans l'antichambre d'une femme telle que vous, qui me...
La Marquise de Palmarese
Mon homme à la jaquette ! Puisque jaquette il y a, malgré le noble dédain que vous avez pour lui, il n'est pas, je vous jure, à beaucoup près, d'aussi mauvaise société que vous. Il est insinuant ; il n'exige que ce que l'on veut.
Le Baron de Kilacare
Eh ! C'est précisément avec cette damnable et non moins basse facilité, qu'on vient à bout de tout avec votre sexe impérieux. Il se laisse volontiers dominer, en effet, pourvu qu'il ait les honneurs apparents de la domination.
La Marquise de Palmarese
Eh ! Ne vous figurez point que le prieur soit sans nerfs...
Le Baron de Kilacare
Pour Dieu ! Madame, délivrez-moi du tourment d'entendre votre belle bouche louer un semblable atome.
La Marquise de Palmarese
Je n'abandonne point mes amis opprimés. Cet atome est, selon moi, un joli petit corps.... Mais comme il triompherait, s'il pouvait nous écouter ; s'il savait que vous lui faites l'honneur d'en être jaloux !
Le Baron de Kilacare
D'un croquant ?...
La Marquise de Palmarese
Écoutez, colonel. Je vois que la pauvre tête est malade ; il faut la guérir. Pouvez-vous croire que le prieur soit d'étoffe à ce qu'une femme, comme moi, puisse faire de lui quelque chose de principal ? Un choix de cette espèce ne serait-il pas ridicule, flétrissant ? Cela a-t-il une réputation ?
Le Baron de Kilacare
Oui ; une mauvaise...
La Marquise de Palmarese
Un rang ? Une fortune ? Des dignités ? Ou du moins... Ces grandes ressources secrètes, qui font qu'on sacrifie quelquefois aux délices du tête-à-tête ? Non, colonel ; on n'a point en titre un prieur de génovéfins ; mais on a réellement, et l'on retient le plus longtems que l'on peut, un duc d'Aldernose, parce qu'il est la perle des hommes à bonnes fortunes ; on a, ou l'on fait semblant d'avoir Blancheville, parce qu'il a des talents enchanteurs ; on a des complaisances pour Taumosier, pour Ternac, parce que le renom de gouverner ces importants, entraîne celui d'avoir une certaine influence dans l'administration des grâces de la cour.
Il se jette à ses genoux, et lui baise les mains.
Le Baron de Kilacare
Vous me persuadez. Oui ; je déteste maintenant mon absurde jalousie : souffrez, Marquise, que j'en fasse amende honorable à vos pieds !
La Marquise de Palmarese
Ah ! Si c'est là que vous croyez devoir la faire...
Il commence à prendre quelques licences.
Le Baron de Kilacare
Divine ! Que de grâces à montrer tant de bontés !
La Marquise de Palmarese
Monsieur le fripon ! Il faut, comme vous voyez, que j'aie une bonne dose d'indulgence, et que vous sachiez bien toute la valeur du moment où l'on se raccommode...
Touchant et mettant à découvert certains attraits.
Il y applique, à la hâte, quelques baisers ; en même-temps il produit de quoi leur faire face.
Le Baron de Kilacare
Ah ! Devions-nous être un seul instant brouillés ! Ciel ! Que de beautés !
La Marquise de Palmarese
C'est cela que vous me destinez, colonel ? Miséricorde ! Non, certainement, jamais un tel bélier ne me frappera, mon cher...
Le Baron de Kilacare
Y pensez-vous ? Est-ce donc un nouveau jeu de votre indifférence ?
La Marquise de Palmarese
Y pensez-vous vous-même ? Je vous dis qu'il y a là de quoi me mettre en lambeaux : je ne m'y exposerai point assurément !
Le Baron de Kilacare
J'ai pour moi l'expérience : je sais que jamais qui que ce soit...
La Marquise de Palmarese
Je sais que si je vous laissais faire, je serais une femme... morte.
Le Baron de Kilacare
Daignez au moins risquer l'essai.
En effet , cela commence par ne pas bien aller.
La Marquise de Palmarese
Vous croiriez que c'est caprice, tiédeur... et nous serions brouillés. Je vais me sacrifier une minute ; vous verrez que c'est la chose impossible. Impossible ! Je vous le disais bien... Je serai déchirée... Vous ne serez point heureux... Ouf...
Le Baron de Kilacare
Je réponds du succès, pourvu que vous n'en désespériez pas vous-même.
La Marquise de Palmarese
Mais a-t-on jamais produit, dans un certain monde quelque chose de ce volume, et de cette cruelle raideur ? En vérité, colonel, il faut que vous m'ayez prise pour une Drangville, ou pour quelques filles de l'Opéra.
Le Baron de Kilacare
Vous êtes la première qui me fassiez cette guerre ; jusqu'à présent mon heureuse difformité ne m'avait attiré que des éloges.
La Marquise de Palmarese
La guerre que je vous fais n'empêche cependant pas... que...
Le Baron de Kilacare
Eh bien ! Marquise, pensez-vous que je réussisse ?
Elle touche en même-tems celui du colonel.
À son doigt, le colonel fait succéder, pour le même objet, le monstre prétendu.
La Marquise de Palmarese
Voilà... Voilà, par exemple, ce qu'on appelle du plaisir... Ah !... Ah !... Que cette gauche nature a mal fait les choses ! Au lieu de ces monstres... Un doigt agile, pénétrant avec adresse et douceur ; un rien ne suffirait-il pas aux besoins d'une femme délicate ? Charmante variation ! Ce prélude seul pourrait me déterminer à tenter encore le reste.
Le Baron de Kilacare
Vous reconnaissez enfin...
La Marquise de Palmarese
Va doucement... la... la... Donne-moi ta bouche... Darde-moi ta langue..... Ah ! Ce n'est pas un homme, c'est un dieu ! ... Prudemment à cette heure, file moi le plaisir... Comme il est taillé ce grivois-là ! Quels reins ! Quelle élasticité ! Moins fort cher ami... Oui, bon !... Prolonge tes mouvements... À ravir !...
Le Baron de Kilacare
Ne ferme pas tes beaux yeux ; vois-moi expirer de volupté, de la volupté dont tu me remplis.
Ils se pâment. Revenus à eux, la marquise dit au colonel de sonner : en effet , ils ont besoin l'un et l'autre de se jeter dans la piscine. Justine arrive.
La Marquise de Palmarese
Il est temps... Ne me quittes plus... Double..... redouble... Suis moi... Tant que tu pourras maintenant... Ah !... Ah !... C'est du feu !... C'est la foudre !... Je suis anéantie, consumée... Tu décharges... Tu m'inondes d'un torrent de f..... Je me meurs.
Le colonel donne la main à la Marquise, et ils vont ensemble à leurs affaires.
La Marquise de Palmarese
Justine, pendant que je vais écrire une adresse au colonel, profitez de ce moment pour ranger ce salon assez en désordre. Le concierge d'ici est bien peu soigneux.
Scène 2
Justine Seule
rangeant le salon. Tout en mettant les choses à leur place, elle cause tout haut avec elle-même
Justine Seule
En vérité ! Quelques obligations que j'aye à ma maîtresse, quelque reconnaissance que je lui doive, il me sera impossible de rester à son service, si elle conserve encore longtemps son goût pour les petites maisons. Enfin voilà pour la quatrième fois, depuis son réveil, que je la mets au bain. Le gros palatin de Zoroski a passé la nuit avec elle, de moitié avec un ambassadeur du nord ; comme ce plénipotentiaire était obligé d'être ce matin à Versailles , avec le corps diplomatique, il nous a laissé de bonne heure. L'instant d'après, elle les calcule bien ma maîtresse, un envoyé d'Alger à la Haye, et qui n'est ici qu'en passant, a pris la place : il était juste de se laver, aussitôt la visite de ce singe impur. Celui-ci mis à la porte, un fermier-général, l'intendant des menus de Madame, s'est fait annoncer ; il a bien fallu donner audience à cet homme, c'est notre caissier pour le petit casuel. Je l'ai donc introduit comme les autres. Et de quatre déjà. À celui-là a succédé un prieur de génovéfins. Je ne conçois pas comment Madame, qui paraît si frêle, peut suffire a pareille besogne. Puis, le colonel ; car, quoiqu'elle ne m'ait rien dit, à bon entendeur demi-mot ; et la journée n'est-elle qu'à moitié. Je viens de voir entrer Mademoiselle de Lesbosie, jeune personne de qualité, que depuis quelques jours elle s'est attachée à titre de demoiselle de compagnie ; mais dieu sait à quel usage ! Est-il possible que la nature puisse donner à une seule femme le tempérament de trente ? Malgré tout ce qu'on a conté, tout ce que j'ai lu de l'impératrice Messaline, je doute qu'elle en fit autant que notre marquise.
Scène 3
Mademoiselle de Lesbosie, Justine
Mademoiselle de Lesbosie
Justine, Madame vous demande.
Justine
Je me rends à ses ordres.
Scène 4
Mademoiselle de Lesbosie
Au moment où elle passe machinalement sa main par la fente de son jupon , pour la porter sur un endroit où une puce la mord.
Entre la Marquise.
Mademoiselle de Lesbosie
La Marquise m'a dit de l'attendre ici. Que me veut elle ? Qu'en me parlant, son regard avait d'expression ! La malice, la volupté s'y peignaient tour-à-tour. Le long baiser qu'elle m'a donné sur la bouche a brûlé mes lèvres, et je crois que ce feu a passé dans mes veines. Que ce lieu m'enchante ! Tout est glaces et sophas dans cet appartement ; les objets, dans ces trumeaux, s'y répètent mille fois, et semblent toujours nouveaux et plus agréables. Victor ! Que tu es bien nommé ! Tu seras toujours mon vainqueur. Oui, tu feras toujours toutes les conquêtes que tu voudras faire : ah ! Borne-toi à la mienne, Victor ! Tu es aussi beau et plus charmant que l'amour à qui tu ressembles ; et moi, dans tes bras, je ne changerais point mon sort ; celui de Vénus, qu'on dit la plus belle et la plus aimée des déesses. Il me suffit, pour mon bonheur, d'être chérie de toi seul, et de recevoir quelquefois tes caresses enivrantes, ces vives et délicieuses caresses, par lesquelles tu m'as donné une seconde existence, mille fois préférable à la première ! Que tu possèdes bien, ô page espiègle ! Créature céleste ! Que tu connais bien l'art de séduire ! Tu remplis toutes les facultés de mon âme ! Je ne vis plus que par toi. Présent à ma pensée, que je veille ou que le sommeil s'empare de mes sens, je songe sans cesse au moment enchanteur où, d'accord en semble, nous nous sommes fait le sacrifice mutuel de cette fleur d'innocence, qui n'a de prix qu'autant que la cueille l'objet à qui notre coeur la donne. Ô souvenir charmant, et qui ne sortira jamais de ma mémoire, tu égales presque la réalité des plaisirs amoureux ! Mon imagination, l'instinct de la nature, sait suppléer au reste.
Scène 5
La Marquise de Palmarese, Mademoiselle de Lesbosie
Mademoiselle de Lesbosie se lève promptement, et fait une révérence respectueuse à la marquise.
La Marquise de Palmarese
Ma belle amie, que cette révérence soit la dernière pour moi ; que la plus grande égalité règne entre nous. Lesbosie, ma belle Lesbosie, fille d'un loyal gentilhomme, est l'amie de Madame de Palmarèse : l'amitié ne reconnaîtra jamais d'autre titre entre nous. Songe donc désormais, charmante enfant, à te mettre à ton aise avec moi ; supprime et bannis toute contrainte : je n'exige de toi que de l'attachement.
Mademoiselle de Lesbosie
Plus Madame est indulgente, et moins je dois manquer au profond respect...
La Marquise de Palmarese
Pour le coup, tu m'impatientes.
Mademoiselle de Lesbosie
Je voudrais bien ne pas déplaire à Madame la Marquise.
Pendant que Lesbosie obéit, la marquise lui prend la gorge.
La Marquise de Palmarese
Plus de marquise dans nos entretiens particuliers, je te le défends. Vite qu'on m'embrasse ; allons. Quelle fraîcheur ! Quelle fermeté !... Tu rougis ?... Voilà encore de la petite bégueulerie de village ; enfant que tu es, ne suis-je pas une femme ?
Mademoiselle de Lesbosie
Oui, par bonheur.
La Marquise de Palmarese
Comment prendrai-je ce que tu dis-là ? Est-ce une galanterie ou une injure ?
Mademoiselle de Lesbosie
Injurier ma chère bienfaitrice ! Moi ! Que vous me connaissez mal !
On se doute où la marquise place en même temps la main de Lesbosie.
Une main de la Marquise s'égare sous les jupes de son amie.
La Marquise de Palmarese
C'est donc à dire que si j'avais l'honneur de porter là... Quelque chose de fort différent de ce que tu touches, il me serait permis d'espérer... Quelle chair ! Quel satin ! Je donnerais une année de ma vie pour être une seule nuit un aussi beau garçon que mon fripon de page.
Mademoiselle de Lesbosie
Vous perdriez infiniment au change, belle comme...
La Marquise de Palmarese
On dit que je ne suis pas mal.
Mademoiselle de Lesbosie
Désirée..,,.
La Marquise de Palmarese
Oui, de tous les hommes.
Mademoiselle de Lesbosie
Eh bien ! Cet état de triomphe perpétuel ne vous suffit-il pas ? Une petite villageoise obtient quelque part à vos affections, et ses inutiles appas ont de quoi faire naître en vous de bizarres désirs.
La Marquise de Palmarese
Voilà la vérité. Mais ces appas ne sont pourtant, point aussi inutiles que tu penses ; et si tu n'étais pas une morveuse, on pourrait t'apprendre bien des choses...
Mademoiselle de Lesbosie
Hélas ! Depuis que j'ai l'honneur de vous appartenir, ne suis-je pas devenue fort savante ?
La Marquise de Palmarese
Que sais-tu ? L'abc du plaisir, les gros principes.
Mademoiselle de Lesbosie
Epargnez-moi, Madame : je n'ose lever les yeux sur vous.
La Marquise de Palmarese
Tu me devines. Eh bien ! Puisque tu as tant de pénétration, je t'avouerai mon espièglerie. Oui, ma Lesbosie, c'est moi qui t'ai fait livrer au charmant Victor, ne pouvant la cueillir moi-même, la précieuse fleur de ta virginité. J'ai conduit toute cette petite intrigue : me le pardonnes-tu ?
Mademoiselle de Lesbosie
Eh ! Puis-je vous en vouloir ?
La Marquise de Palmarese
Je veux uniquement ton bonheur, ma tendre amie.
Mademoiselle de Lesbosie
Vous ne cessez de m'en donner des preuves.
La Marquise de Palmarese
Revenons à Victor. Il convenait à tous égards pour la première opération.
Mademoiselle de Lesbosie
Opération est bien, madame : c'en est une bien cruelle à souffrir pour la première fois ; il est vrai que les autres sont suivies d'ineffables délices.
La Marquise de Palmarese
Je voulais que tu fusses opérée délicatement : je fis donc choix de Victor. Je commençai à l'instruire démonstrativement, sans néanmoins appliquer mes leçons à mon profit. Il était aussi neuf que toi, pour le moins : il me parut gai de vous faire faire, à l'un et à l'autre, troc de pucelage. Pour une grande dame, je ne jouais pas là un fort joli rôle ; mais je n'ai a rendre compte de ma conduite à personne : tout ce qui peut ajouter à mes plaisirs est digne de moi, et s'annoblit à mes yeux. Je fus, invisible pour vous, témoin de toute l'audace du petit bonhomme, et des simagrées enfantines que tu opposas, six minutes, je les comptai, à ses transports trois fois réitérés dans une heure. Victor, au comble de la joie, se comporta ponctuellement, comme je le lui avais ordonné : il exposa à mes yeux, avec beaucoup d'adresse, tes innocents attraits ; mes yeux les parcoururent avec sensualité.
Mademoiselle de Lesbosie
Vraiment, Madame, c'est par vos ordres qu'il me força de me mettre nue ? Vous vous amusiez de ce spectacle ?
La Marquise de Palmarese
Il était tout-à-fait ravissant.
Mademoiselle de Lesbosie
Au moment décisif de l'opération, j'éprouvai une douleur, une douleur que je ne saurais exprimer. Je dus vous paraître bien laide.
La Marquise de Palmarese
Charmante, au contraire. Lorsque tu revins à toi, je crus observer que tu n'avois pas la moindre colère contre l'opérateur.
Mademoiselle de Lesbosie
Quand on a le coeur bon, n'est-on pas enchanté d'avoir obligé ?
Elle embrasse Lesbosie, et commence à chatouiller un peu vivement les appas dont elle s'est légèrement amusée pendant leur colloque.
La marquise continue le jeu des doigts.
La Marquise de Palmarese
Délicieuse morale ! Que vous étiez ravissants, groupés amoureusement sur l'ottomane ! Je croyais voir Psyché dans les bras de l'Amour : sinon que tu es plus belle que l'épouse du fils de Cythérée. Mes désirs s'allumèrent à l'excès. Jalouse de Victor, je fus sur le point de m'écrier : arrête, audacieux Victor ! Tu as trop de plaisir ; il faut que je le partage.
Mademoiselle de Lesbosie
Mais !... Mais, madame...
La Marquise de Palmarese
Les charmants yeux ! Ah ! Friponne, tu vas...
La Marquise qui s'est enflammée pendant ce badinage, s'arrange brusquement, de façon à pouvoir porter sa bouche sur la partie que son doigt vient d'émoustiller.
Mademoiselle de Lesbosie
Il est vrai que... Vous me faites..... mourir. Ô ciel ! Que voulez-vous, Madame ? Non, je ne souffrirai pas...
La Marquise de Palmarese
Laisse-toi faire, petite bégueule.
Il se fait un moment de silence, pendant lequel la marquise observe avec une espèce d'admiration Mademoiselle de Lesbosie enivrée de plaisir, et sans mouvement.
Mademoiselle de Lesbosie
Dieux !... Qu'est-ce que tout ceci ?... C'est un songe... Je... je me meurs.
La Marquise de Palmarese
Si je t'avois laissé babiller davantage, tu aurais peut-être voulu me démontrer qu'à moins d'être un Victor, on ne peut te rendre heureuse.
Mademoiselle de Lesbosie
Ah ! Je suis parfaitement heureuse ! Comment, Madame, appelle-t-on ce badinage enchanteur que vous venez de m'apprendre ?
La Marquise de Palmarese
Chacun donne à cette pratique un nom de fantaisie.
Mademoiselle de Lesbosie
Pardonnez ; mais il me semble que la langue....
Mademoiselle de Lesbosie s'assure qu'il n'y a personne, et revient auprès de la marquise.
La Marquise de Palmarese
La bouche, ma belle amie, ce charme par excellence, le siège et l'instrument du baiser, insinue la volupté dans tous les lieux, sans restriction aucune, où elle porte ses caresses. Paix ! N'entends tu pas quelque bruit dans ce petit cabinet ? Va voir. Dis-moi, petite, serais-tu fille à rendre au gens la valeur, en même monnaie, de ce que tu as reçu ?
Mademoiselle de Lesbosie
Je ne vous entends pas, Madame. Je vous ai de si grandes obligations depuis que j'ai le bonheur de vous connaître...
Ses regards s'animent ; elle attire Mademoiselle de Lesbosie sur son sein, et lui donne un baiser passionné : puis avec un mouvement indicatif, elle ajoute :
La Marquise de Palmarese
Depuis un moment, à la bonne heure ; et c'est de quoi je voudrais exiger un peu de reconnaissance. Si tu ne répugnais pas.. Me fais-je entendre enfin ?
Mademoiselle de Lesbosie
Je crois y être ; mais...
La Marquise de Palmarese
Tu refuses ?... Je ne suis pas assez fraîche, assez attrayante...
Mademoiselle de Lesbosie
Que je suis éloignée de le penser ! Rien dans le monde est-il aussi désirable que vous ? Mais... la timidité... l'inexpérience... On fait toujours si mal ce qu'on ne fit jamais !
La Marquise de Palmarese
Viens, mon coeur ; essaye.
Mademoiselle de Lesbosie
Ah ! De toute mon ame !
La Marquise de Palmarese
Bien... Très bien... Cherche du bout de ta langue un petit point en haut... Un peu plus... T'y voilà... Tu fais à merveille... dou..... dou... cement... la.... la... comme un petit ange ! Dieux !... Quelles délices !... Respires un peu... Maintenant... L'adroite créature !... Ah !... ah !... Tu me quittes au plus doux moment.
Mademoiselle de Lesbosie
Ah ! ah! ah ! ah ! ah !
La Marquise de Palmarese
Qu'as-tu donc à rire ?
Elle reprend sa besogne.
Mademoiselle de Lesbosie
Ce sont vos poils, Madame, qui me chatouillent le nez. Et puis, dans ce moment, il me vient la plus drôle d'idée.
La Marquise de Palmarese
Eh ! Songe à ce qui doit t'occuper.
Mademoiselle de Lesbosie
Avouez, madame, que lorsque je vous fais cela, je dois avoir l'air d'un grenadier avec ses noires moustaches ? Car, en vérité ! Quand j'ai la bouche collée là-dessus, ces crocs épais et frisés, sont au tant à moi qu'à vous.
La Marquise de Palmarese
L'extravagante ! Elle me ferait rire aussi, si je n'avais à faire mieux. Encore un peu de complaisance, bijou ?
Mademoiselle de Lesbosie
Je m'y remets bien vite ; et quoi qu'il arrive, je ne ris plus.
En achevant ces mots, elle passe un anneau d'un gros brillant à un des doigts de la main que Mademoiselle de Lesbosie a sur sa gorge.
La Marquise de Palmarese
Ah !..... Ah !..... Ma chère Lesbosie, mon ange... Tu es... La déesse du bonheur... Anéantissement délectable !... dont la douceur... et les charmes ne peuvent être... sentis... et peints... qu'imparfaitement !... Tendre amie... Je t'aime... Je t'adore... je... ne chéris que toi !... Mon âme... Mon coeur... Tout mon être... n'est animé... que par..... ma Lesbosie. Oh ! Pour le coup, j'entends du bruit dans la première pièce.
Mademoiselle de Lesbosie
C'est Justine.
La Marquise de Palmarese
J'attends le comte Catso di Coulo. Tu me laisseras, sans affectation pourtant, quand on l'introduira dans cette pièce. Il m'a passé par la tête une folie dont je veux éprouver les effets. Tu connaîtras un jour, par toi-même, qu'il n'y a point de goût extravagant. Je ne sais si je me fais entendre de ma Lesbosie ?
Mademoiselle de Lesbosie
Votre Lesbosie oserait-elle se permettre des conjectures sur ce petit mystère ? N 'a-t-il pas de quoi medonner un peu de jalousie ?
La Marquise de Palmarese
Quelle idée ! Le Comte ne m'a point, et ne m'aura jamais. Ce personnage n'est à redouter, ni pour un amant, ni pour une tendre amie.
Mademoiselle de Lesbosie
L'amitié a sa jalousie comme l'amour ; et, Madame, je crains...
La Marquise de Palmarese
Sais-tu bien, jolie petite folle, que tu mériterais, pour me montrer une pareille crainte, que je te remisse les moustaches.
Mademoiselle de Lesbosie
Ah ! Je ne demande pas mieux.
Le Comte paraît.
Mademoiselle de Lesbosie sort par la même porte par laquelle entre le Comte. Ils se font une révérence silencieuse en passant l'un devant l'autre.
La Marquise de Palmarese
Chut ! Pour le coup, ce n'est pas une fausse alarme ; quelqu'un survient... bien à propos pour que je conserve ma fraîcheur. Baise moi. C'est le comte. Sors, ma belle, et que personne n'entre sous aucun prétexte.
Scène 6
Le Comte Catso Di Coulo, La Marquise de Palmarese
Tous deux assis sur l'ottomane.
Le Comte Catso Di Coulo
Enfin, il est donc vrai, bella marquesè, què voi consentez à me rendre il piou felitchè des hommes ? Voi consentez di mostrar à mes regards avides ce bel coul, l'objet de tous mes désirs ? Quoel giorno ! Il est marqué pour mon triomphe. Ah ! Catso mio, què fortouna perti !
Il est bon d'avertir que la marquise comprend un peu l'italien.
La Marquise de Palmarese
Comte, vous pouvez être bien sûr que je suis ici tout exprès pour vous ; mais je me flatte que vous n'abuserez pas...
Le Comte Catso Di Coulo
L'accomplissement de nos conventions, et nientè di piou.
La Marquise de Palmarese
Comment ! Point de grâce ? Il faut absolument que je me soumette ?
Le Comte Catso Di Coulo
C'est notre traité et nostra conventionè, madama.
La Marquise de Palmarese
Mon cher comte, je ne pourrai me résoudre à vous faire arriver au temple de l'amour par un chemin où personne n'a passé.
Le Comte Catso Di Coulo
Ecco, Signora, quoel què met le comble à mon bonheur. Son' occupato io solamentè atchercar gli sentiers où l'on ne rencontre personne ; et comptez vous pour rien, madama, qu'io li menage per là sua virtou, et l'expédient di star fedelè al signor Comtè, di quoui vous aimez l'honneur, comme vous le dites, piou què votre vie.
La Marquise de Palmarese
Ainsi donc, je serai la bougresse par vertu !
Le Comte Catso Di Coulo
Per temperemmento, per caprichio, per gousto ou per curiosita ; qu'importe ?
La Marquise de Palmarese
La bougresse par vertu ! Le joli titre pour un drame ! Ma foi ! Je veux qu'un dramaturge que je protège, me broche une pièce sur la bougresse par vertu. Cela sera drôle.
Le Comte Catso Di Coulo
Presto, mia marquesé : andiamo al denouement. Ne vous amusez piou a infiammarmi. On n'a pas impunément accès... Si tornaoun poco; si metticoci.
La Marquise de Palmarese
Étrange et humiliant caprice.
Le Comte Catso Di Coulo
Préjugé vulgaire, marquesé : tous les goûts y sont dans la nature ; le meilleur est celui qu'on a.
En avançant derrière elle une main, comme pour écarter le comte, elle rencontre le plus fort argument que l'on puisse employer en pareille occasion.
La Marquise de Palmarese
Oui, bon, si le même goût... Laissez-moi... Je ne veux rien voir, du moins... Gardez-vous d'abuser d'un moment de distraction. Eh ! Bien, voilà de l'insolence, par exemple.
Le Comte Catso Di Coulo
Dussiez-vous m'accabler della sua indignationè, mon posso piou resisterè.
La Marquise de Palmarese
Il paraît, qu'au besoin, vous savez vous passer de permission.
Le Comte Catso Di Coulo
Si, attesto i chieli e la terra què les charmes divins chio batchio...
La Marquise de Palmarese
Vous attachez donc un bien grand prix à cette faveur ?
Le Comte Catso Di Coulo
Qui lo prova subito.
La Marquise de Palmarese
Réglons auparavant les conditions.
Le Comte Catso Di Coulo
Commandi, madama : je souscrits atoutte... Io Jouro...
La Marquise de Palmarese
Sur l'autel même ? Le serment doit être sacré... La plaisante cérémonie !
Le Comte Catso Di Coulo
Hâtez mon bonheur... Son' io consoumato... Dictez vos lois.
La Marquise de Palmarese
Que vous garderez éternellement le secret sur le poste que je vais vous livrer.
Le Comte Catso Di Coulo
Io lo jouro.
La Marquise de Palmarese
Vous m'aimerez toujours ? Jurez.
Le Comte Catso Di Coulo
Non e bisogno d'oun serment per kouesto. Votre beauté vous répond dellamia constantza.
La Marquise de Palmarese
Mais je crains la disproportion du contenu et du contingent.
Le Comte Catso Di Coulo
Vedeté, Angelo di voloupta : ne semble-t-il pas què la natoure ait eu per koisto medesimo des vues particolarè sur moi ? Koista forma allongée et pointue.
La Marquise de Palmarese
En effet, c'est un stylet propre à assassiner.
Le Comte Catso Di Coulo
Eh ! Bien, s'il vous effraie, lo mi latchia presto metteré dans sa gaîne. Pensa lei què mi a promesso.
La Marquise de Palmarese
Je vous l'ai dit, et je vous le répète, je ne manque jamais à ma promesse.
Il pénètre avec ménagement ; et arrivé à certaine distance, il ajoute :
Le Comte Catso Di Coulo
No ; io ne troquerois pas di destino avec le plus heureux de vos adorateurs. Dica, pos'io audar fin al fondo ?
Une pause.
La Marquise de Palmarese
J'ignore ce que c'est que des demies-complaisances... Va doucement d'abord... la... la... Donne-moi ta bouche.
Il pénètre plus avant.
Le Comte Catso Di Coulo
O què piacheré :
Elle s'enflamme, tortille du cul, baise et mord voluptueusement le Comte, qui n'est point en reste.
La Marquise de Palmarese
Puisqu'il le faut absolument, armons-nous de courage. Allons.
Le Comte Catso Di Coulo
Delitiosa fortouna !
Elle commence à se donner des mouvements très vifs.
La Marquise de Palmarese
Va... va... Mon bon ami... Tu me fais pourtant un mal... ravissant ; mais je brave tout. Serre moi bien les reins. Je te sens.... tu me fais.... partager... Mourons, mon doux ami : non, mon cher ; je te supplie... Grâce... Ne déch.... ar.... ge... pas dedans.
Il se retire promptement, sort son mouchoir, et y confie l'espérance de la branche ainée des comtes de Catso di Coulo.
Le Comte Catso Di Coulo
Ô bonheur ! Ô ravissement ! Coulo divino ! Ritratta amo rosa ! Sodjiorno de gli dei.
La Marquise de Palmarese
Ou plutôt des canulles. Avouez, Comte, qu'il faut que je sois bien folle ?
Le Comte Catso Di Coulo
Què dica piou tosto, Madama, justa, compatissentè.
La Marquise de Palmarese
Comme vous voudrez ; mais laissez-moi, je viens de me couvrir de honte. Je ne veux point avoir à rougir à vos yeux. Quittons nous, et donnez-moi le temps, avant de nous revoir, d'oublier que j'ai pu...
Il baise amoureusement les deux fesses de la marquise.
Le Comte Catso Di Coulo
Què almena avanti de m'éloigner, io imprima oun batchio bien reconnoissant sur l'une et l'autre de mes bienfaitrices.
La Marquise de Palmarese
N'oubliez pas en passant l'adorable bienfaiteur lui-même.
Le Comte Catso Di Coulo
Addio, Veneré Callipigè ! Ce jour est l'un des plus beaux de vie.
Le comte baise encore les objets de son culte, et puis il s'éloigne, toujours les yeux attachés sur les charmes inappréciables de la marquise qui baisse enfin ses jupes, et ajoute, relevée de la position qu'elle a prise pour la plus grande jouissance du comte :
La Marquise de Palmarese
Adieu donc, petit florentin. Ma foi ! Les hommes sont aussi extravagants que nous ! Quel joli chien de plaisir m'a donné là le Comte ! Et qu'il m'a fait tenir une plaisante posture ! Je n'ai pourtant pas autant souffert que je le craignais : il n'est, pour bien juger des choses, que de les éprouver.
Scène 7
Mademoiselle de Lesbosie, La Marquise de Palmarese
Mademoiselle de Lesbosie
Eh ! Bien, Madame ! Déjà seule ? Vous n'avez pas gardé longtemps Monsieur le Comte Catso di Coulo ?
La Marquise de Palmarese
Bon ! Me crois-tu capable de perdre toute une matinée à écouter des sornettes, des fadaises ? Le Comte est un enfileur de la première force. Quand j'ai vu qu'il commençait à se déboutonner, et qu'il s'agissait d'essuyer des longueurs à n'en plus finir, je lui ai tourné le derrière. Il a entendu ce que cela voulait dire, et il a pris son parti.
Mademoiselle de Lesbosie
Il donne pourtant ombrage à plusieurs de vos courtisans.
La Marquise de Palmarese
Ils ont bien tort, en vérité ! Ses vues sont absolument opposées à celles de mes plus chers amis.
Mademoiselle de Lesbosie
J'aime à la folie votre manière de définir les choses...
La Marquise de Palmarese
Je n'ai pas mal aussi, quand je veux, le talent de les déguiser. Mais, Lesbosie, qu'entends-tu par ces mots : ma manière de définir les choses ?
Mademoiselle de Lesbosie
Vous le dirai-je, Madame ? J'ai vu toute la scène qui s'est passée entre vous et Monsieur le Comte. J'ai tout lieu de craindre que le Comte Catso di Coulo n'ait banni de votre coeur cette Lesbosie que naguères vous accabliez de plus vives caresses.
La Marquise de Palmarese
Le pensersis-tu réellement ? Imaginerais-tu qu'un traitre qui, lâchement attaque son monde par derrière, puisse être l'homme de mon coeur ? Celui à qui je sacrifierais ma chère Lesbosie ? Ah ! Tu te ferais un grand tort de le croire. Non, jamais le Comte Catso Di Coulo ne prendra un véritable empire sur mon âme. Ne m'impute point à crime, ma Lesbosie, un moment d'erreur. Ces Messieurs sont si extraordinaires ! Celui-ci est Florentin : il a bien fallu, par devoir de politesse , le servir à son goût ; goût général dans son pays.
Mademoiselle de Lesbosie
Ah ! Je renais ! Mon inquiétude, ma crainte se dissipent. Cependant, Madame, quand il vous a quitté, vous paraissiez tous deux enchantés l'un de l'autre, et tous deux dans la plus douce ivresse.
Là, [la] Marquise qui se jette avec emportement sur Mademoiselle de Lesbosie, la baise longuement sur la bouche, lui darde cinq ou six fois sa langue entre les lèvres ; elle s'enflamme, n'y tient plus, renverse de nouveau Mademoiselle de Lesbosie sur l'ottomane, jette ses jupes par dessus sa tête. Elle se trouve nue jusqu'au dessus du nombril ; et la Marquise , après l'avoir couverte de baisers sur toutes les parties de son corps ; car elle la tourne et retourne, finit par la gamahucher, en se pâmant d'aise à son tour.
La Marquise de Palmarese
Va, je te le répète : il ne saurait te donner de l'ombrage. Les termes enchanteurs que tu peux m'avoir entendu lui†= prodiguer, ne partaient point de mon coeur. Dans le moment de son délire, mes sens mêmes n'étaient point émus. Je feignais, pour lui persuader que je partageais son extase : il n'en était rien. Je suis restée si froide, que j'ai conçu pour lui, et ses plaisirs, le plus extrême dégoût ; et je le jure sur cette jolie bouche si fraiche qui m'a enivrée de volupté. Te voila punie de tes injustes reproches.
Mademoiselle de Lesbosie
Ah ! i vous me punissez ainsi, je me rendrai souvent coupable !
La Marquise de Palmarese
Mais, qu'elle heure est-il ? L'estomac me tire. Sais-tu, ma belle Lesbosie, ce que Justine, aujourd'hui mon cuisinier, non maître-d'hôtel, ma femme de chambre, mon factotum, nous donne, non pas pour dîner, mais pour nous empêcher de mourir de faim ?
(1) Le mari de la Marquise a été Ambassadeur à Vienne.
Mademoiselle de Lesbosie
Vous avez, Madame, un excellent consommé : des raves , des artichauds à la poivrade, du ton mariné ; des anchois , une poularde froide, une truite, aussi froide ; des truffes à l'huile , des petits pots à la vanille , une jatte de fraises , pour dessert ; du vin de Côte-Rotie pour l'ordinaire, et un flacon de Tokai (1) pour vin de liqueur.
Justine vient avertir que la Marquise est servie, et entre dans la salle à manger.
La Marquise de Palmarese
Je sais vraiment gré à mon intendant. Je ne m'attendais pas, ma chère Lesbosie, que nous serions si bien traitées ; il me semble que dans la description de ton menu, trois femmes doivent trouver de quoi apaiser leur appétit. On a raison de dire que le besoin est un bon cuisinier. J'éprouve dans ce mo ment qu'il est aussi nécessaire d'aller du lit à la table, comme il est doux d'aller de la table au lit. Viens, ma belle, donne moi le bras, et sers moi d'écuyer. Nous reprendrons des forces pour les reperdre encore. À propos, c'est aujourd'hui ma loge à l'opéra, tu peux en disposer : ma première femme t'y accompagnera, et si tu veux, tu y donneras une place à Victor.
Acte II
Scène 1
L'Abbé de Guerindal, La Marquise de Palmarese
Elle rétablit le désordre de sa parure, que vrai semblablement l'abbé s'est permis de chiffonner ; ce qu'on peut conjecturer, d'après les reproches qu'elle lui fait, et l'air courroucé qu'elle a. Il est vrai de dire qu'elle peut avoir quelque sujet d'étre fâchée. Au troisième sacrifice, le couteau n'a pu pénétrer la victime : la lame a plié.
L'Abbé de Guerindal
Mais, je vous assure...
La Marquise de Palmarese
Taisez-vous.
L'Abbé de Guerindal
La raison ?
La Marquise de Palmarese
Que je ne veux point vous entendre.
L'Abbé de Guerindal
Aux termes où nous en sommes ?...
La Marquise de Palmarese
Que veut dire aux termes où nous en sommes, Monsieur l'abbé ? Que ce mot ne vous échappe pas davantage, et ne nous remontrons plus ensemble dans le monde, où vous auriez lieu de vous en repentir à jamais.
L'Abbé de Guerindal
Vous me regretterez.
La Marquise de Palmarese
Vous ! Insolent ! Me tenir un semblable propos. Hypocrite abbé ! Il se croit, sans doute, du mérite.
L'Abbé de Guerindal
Vous me l'avez si souvent assuré, que j'en avois, et assuré dans des moments où le sentiment ne permet pas le mensonge, que si j'étais susceptible d'orgueil...
La Marquise de Palmarese
Il n'y a qu'un calotin, un effronté, petit Lévite de votre espèce, indigne abbé, capable d'une audace pareille.
L'Abbé de Guerindal
D'où provient, très digne marquise, ce violent courroux ?
D'un ton ironique.
La Marquise de Palmarese
Il vous sied bien de me faire cette demande ? De votre insolence. Apprenez, mon petit abbé, que lorsque je vous paye pour venir ici, c'est pour mes plaisirs, et non pour que vous ménagiez votre santé. La santé, de monsieur l'abbé ! Vivez dans un jour tous les jours de votre vie. Je vous pardonnerai les excès dans ce genre ; mais non les ménagements.
L'Abbé de Guerindal
Je croyais pourtant, Madame, avoir, pour une reprise, assez bien fait les choses.
La Marquise de Palmarese
Pour vous, cela peut-être.
L'Abbé de Guerindal
D'après ce reproche, qui semble un conseil, je conçois qu'il est sage que je me retire.
La Marquise de Palmarese
La nature, là-dessus, a prévenu votre volonté.
L'Abbé de Guerindal
Quoi ! Vous jouez sur le mot ?
La Marquise de Palmarese
Vous plaisantez, je pense ?
L'Abbé de Guerindal
Je vois trop, Madame, qu'à force de vous aimer, j'ai eu le malheur de vous déplaire : vous ne me trouvez plus supportable ; je vous laisse.
La Marquise de Palmarese
Et vous faites sagement. Aussi bien j'entends entrer un équipage. Descendez par l'escalier dérobé, et ne perdez point de vue, lorsque je vous manderai ici, que c'est une femme de qualité qui s'abaisse jusqu'à vous, pour vous élever à elle. Vous m'entendez, l'Abbé ; songez-y.
L'Abbé de Guerindal
Madame vous ne pouvez douter de mon zèle : je ferai toujours des efforts sitôt qu'il s'agira de vous le prouver ; mais je suis bien aise de vous dire que la Princesse de Climare , que vous connaissez, dont tous les hommes du royaume, peut-être, connaissent le tempérament, se contente à moins que vous.
La Marquise de Palmarese
Son exemple, Monsieur du Sacerdoce, n'est point, et ne sera jamais une regle pour moi. Mais on monte ; partez, partez promptement.
Il sort.
L'Abbé de Guerindal
Voilà bien les femmes ! Plus on fait pour elles, plus elles exigent qu'on fasse.
La Marquise de Palmarese
Qui peut donc en ce moment me venir trouver ici ? Personne, hors le Président de Gribaviile, ne sait que j'y suis, et je n'attends âme qui vive.
Scène 2
Le Chevalier de Vervilli, La Marquise de Palmarese
Le Chevalier de Vervilli
Eh, quoi ! Vous ici, belle Dame ?
La Marquise de Palmarese
Cette surprise m'annonce que vous ne m'y cherchiez pas.
Le Chevalier de Vervilli
Mais je vous y trouve.
La Marquise de Palmarese
Charmant, Chevalier !
Le Chevalier de Vervilli
Savez-vous pourtant que je suis piqué au vif.
La Marquise de Palmarese
Pourquoi cela ?
Le Chevalier de Vervilli
Parce que vous êtes dans la petite maison du Président de Guibreville. J'avais des droits, il me semble, à la préférence.
La Marquise de Palmarese
Une folie... Je n'ose me l'avouer à moi-même ; jugez si je puis vous expliquer cela. Pour changer de conversation ; je vous trouve, Chevalier, d'un brillant, d'un lumineux, d'une santé... En vérité, plus je vous considère, et plus j'ai envie de parier que vous me trompez à l'instant ; que vous n'avez plus de petite maison.
Le Chevalier de Vervilli
Pourquoi ce propos, Marquise ? J'ai toujours la même ; celle qui vous semblait si délicieuse encore le mois d'avril dernier, où vous trouviez, disiez vous, tant de charmes à entendre dans ce petit bosquet consacré par vous à l'amour, les oiseaux célébrer le retour du printemps.
La Marquise de Palmarese
Parlez plus bas, Chevalier ; je serais perdue, si ma femme-de-chambre vous entendait.
Le Chevalier de Vervilli
Vous n'avez donc plus la même ?
La Marquise de Palmarese
Continuez, Monsieur : voilà une impertinence aussi bien conditionnée...
Le Chevalier de Vervilli
Ah ! Point d humeur, Marquise, ou je pars.
La Marquise de Palmarese
Partez, Monsieur, partez. Personne ne vous demandait ici, et je suis on ne peut pas plus étonnée de vous y voir. Le petit abbé de Guerindal que j'attends , m'y amusera du moins, sans me faire rougir.
Le Chevalier de Vervilli
Comment, que vous attendez ! Il me semble que je viens de l'appercevoir qui sortait de chez vous. Au surplus, qu'il vienne d'en sortir, ou qu'il y rentre bientôt, s'il vient, je lui cède la place, par respect pour son caractère.
La Marquise de Palmarese
Plaisantez-vous ?
Le Chevalier de Vervilli
Non, foi de Chevalier !
La Marquise de Palmarese
Mais vous êtes fou, avec votre caractere. L'Abbé n'en a point.
Le Chevalier de Vervilli
Si fait : il en a un assurément, et un de ces caractères avec lesquels en vole à la fortune. Votre petit abbé de Guerindal a le talent très respectable de faire des mariages impromptus ; ce qui lui vaut plus que tel évêché de France.
La Marquise de Palmarese
Quoi ! L'Abbé serait-un... Cela n'est pas possible.
Le Chevalier de Vervilli
Oh ! Très possible, et même très vraisemblable ; et je vous dirai à l'oreille que je ne dois qu'à ses soins l'honneur de vous avoir été... quelque chose.
Elle sonne.
La Marquise de Palmarese
L'infâme ! Je ne veux le voir de mes jours, et je vais m'en débarrasse.
Le Chevalier de Vervilli
S'il avait su lire, j'en aurais fait un bon curé de campagne, qui se serait engraissé en nettoyant l'âme de mes stupides paysans ; mais cela ne sait que négocier une intrigue, manger, s'enivrer et dormir ; méfiez-vous en. Il est capable de sacrifier ses espérances pour perdre de réputation une honnête femme... comme vous, marquise.
Scène 3
La Marquise de Palmarese, Justine, Le Chevalier de Vervilli
La Marquise de Palmarese
Justine, quand le petit abbé de Guerindal viendra, congédiez-le ; et assurez-le que je ne serai jamais chez moi pour lui.
Justine
En dirai-je autant à votre colporteur, Madame ?
La Marquise de Palmarese
Est-ce qu'il est ici ?
Justine
Oui, Madame. Il venait pour Monsieur le Président ; mais il m'a aperçu à la fenêtre, il est monté : il a passé dans la bibliothèque ; parce que je lui ai dit que vous étiez en tête-à-tête avec quelqu'un. Il y a à peu près une heure et demie qu'il attend.
La Marquise de Palmarese
Vous avez très mal fait, Mademoiselle, il fallait le renvoyer à l'instant, et surtout ne pas l'informer que je fusse ici, quoiqu'assurément il ne s'y passe rien que je ne sois fort aise que tout le monde sache.
Le Chevalier de Vervilli
Je trouve, moi, au contraire, que Justine s'est conduite à merveille, en retenant ce colporteur. Marquise, ordonnez qu'il entre : nous pourrons alors nous en amuser.
Elle sort.
La Marquise de Palmarese
Justine, amenez-le.
Le Chevalier de Vervilli
Mettez-moi donc au fait comment la Marquise de Palmareze...
Scène 4
La Marquise de Palmarese, Brochure, Le Chevalier de Vervilli
La Marquise de Palmarese
Et bonjour, Monsieur Brochure.
Brochure
Je viens avec respect offrir mes services à Madame la Marquise. M'achetera-t-elle quelque chose ? J'ai du bon.
Le Chevalier de Vervilli
Je ne sais si je me trompe : mais je crois connaître ce fripon-là.
Brochure
Monsieur le Chevalier, toujours le petit mot pour rire.
La Marquise de Palmarese
Qu'avez-vous aujourd'hui de nouveau ?
Brochure
Une jolie brochure intitulée : le livre nécessaire ou l'art de courir les dangers d'une grossesse, sans craindre de se gâter la taille.
Le Chevalier de Vervilli
Morbleu ! J'en retiens un exemplaire pour chacune des élèves de Melpomène, de Thalie, et de Terpsichore. Grâces au ciel, nos comédies et nos opéras, ne seront donc plus interrompus par les accouchements réitérés de nos Nymphes si fécondes.
Brochure
Voici un arrêt du Parlement qui rétablit en France la société des Jésuites.
Le Chevalier de Vervilli
Comment, Brochure ! Eh ! C'est le mot de l'énigme de ton précieux ouvrage. On sait que les bons pères n'ont jamais eu qu'un rapport très détourné avec le beau sexe.
La Marquise de Palmarese
Oh ! Point de mauvaise plaisanterie, s'il vous plaît ; Monsieur Brochure pourrait croire...
Brochure
Non, Madame, je ne crois rien, et vois moins encore. Il faut dans notre état que nous ayons de la discrétion. Si nous venions à en manquer, nous serions ruinés. Nous sommes tous les jours témoins de tant d'événements singuliers !
Le Chevalier de Vervilli
Ce qu'il vous dit-là, Marquise, est extrêmement vrai ; et vous lui donneriez quatre gros écus, qu'il ne vous sonnerait pas le mot de ce qu'il a pu voir dans sa tournée du matin.
Brochure
Ah ! Quatre gros écus, Monsieur le Chevalier, seraient bien séduisants ! Les temps sont d'ailleurs si durs.
La Marquise de Palmarese
Vous n'en serez pas dédit, Monsieur Brochure. Voilà un louis bien compté, prenez-le, et faites moi l'histoire scandaleuse de votre matinée.
Brochure
Parlerai-je de Madame la Marquise ?
Le Chevalier de Vervilli
Miséricorde Monsieur Brochure fait aussi des épigrammes !
La Marquise de Palmarese
Monsieur Brochure, vous êtes un impertinent, un faquin ; vous mériteriez que je vous fisse jeter par la fenêtre avec tous vos livres, que je soupçonne ne valoir pas mieux que vous.
Brochure
Pardon, Madame ; je pensais que vous m'aviez payé pour ne rien omettre. Mon intention n'était point de vous déplaire. Je vais me rabattre sur la ville et sur la Cour. Ce sont là des champs où l'on peut faire d'abondantes récoltes.
Le Chevalier de Vervilli
Allons perruque, sieds toi sur ce tabouret : commence ; et ne sois pas si bête que tes livres ; surtout, sols plus gai.
Brochure
Je débuterai par un aveu dont j'espère que vous ne me saurez pas mauvais gré. Je ne suis, point colporteur, et cette médaille que je porte n'est qu'un passeport que la police me donne pour m'introduire partout, en portant des livres sous le manteau, et recueillir les anecdotes et les aventures scandaleuses. J'en compose le soir un agenda que je porte au bureau.
Le Chevalier de Vervilli
Ce métier là est-il bon ? .
Brochure
Plus lucratif que sûr et honnête. La police me fournit, gratis, les livres que je vends. Cela rend assez ; j'ai du débit. À la vérité, ie ne me charge que de ce qu'il y a de mieux.
La Marquise de Palmarese
Avant d'en venir à vos histoires, voyons un peu les livres qui sont dans votre sac.
Brochure
D'abord, un recueil des articles du Mercure.
La Marquise de Palmarese
Fi ! Passez ; il s'en faut peu que déjà je ne baille.
Brochure
Tant mieux , Madame, ce recueil remplit son objet.
La Marquise de Palmarese
Laissons tout ce fatras.
Le Chevalier de Vervilli
Qu'as-tu encore à nous montrer ?
Brochure
Cette collection d'estampes choisies, contenant les portraits des courtisannes, abbés, acteurs et comédiennes célèbres, avec des vers analogues au caractère de chaque personnage.
Elle lit.
La Marquise de Palmarese
Est-ce là cette fille, Dont les sons enchanteurs m'ont séduit tant de fois ? C'est Vénus toute entière à sa proie attachée. Cela pourrait être bon. Voyons. Portrait de Mademoiselle Arnoud, avec ce vers : Portrait de Mademoiselle Rocour, caressant Mademoiselle Souque, ou Desmahis, ou Contat, ou la jeune Chassaigne, ou la petite l'Ange, etc. avec ce vers :
Le Chevalier de Vervilli
Quelles sont ces figures ?
Brochure
Celles de deux illustres économistes. Voici le frère... Son nom ne me revient pas. Je sais que celui-là possède tous les secrets du commerce ; car il en a promis pour de l'argent déjà reçu, un recueil en six volumes in-folio. Il gardera le tout, assure-t-on. Voici encore les frères du Pont, de La Croix et autres.
La Marquise de Palmarese
Je garderai cette collection, Brochure. Voyons vos anecdotes.
Brochure
J'ai eu l'honneur de prévenir Madame la Marquise qu'elles sont d'une indécence, d'une vérité surtout à alarmer sa pudeur... et qu'il y en a une des plus fortes qui la concerne.
La Marquise de Palmarese
N'importe ; je veux la voir : ce sera quelque imposture. Je suis au-dessus des propos des méchants. Si elle est bien contée , je la pardonne à l'auteur, en faveur de son esprit, et du charme du style. C'est surtout le style qui fait valoir ces gaîtés qui ne font de tort à personne ; parce qu'elles conviennent à tout le monde. Je vous permets, Brochure, d'oublier que vous êtes avec une femme, et comptez moi les choses comme si nous étions ici trois abbés.
Brochure
Voici un conte nouveau qui ne paraît que d'hier. Vous en étés l'héroïne. L'auteur vous donne, dans un an, un duc, les trois marquis, frères, un vicomte, et par politique, le gros sous-ministre qui vous débarrasse si naturellement d'un argus difficile à congédier.
La Marquise de Palmarese
Eh ! Bien, la petite duchesse, n'a t-elle pas eu tous les mêmes ? Et de plus les deux lords ? Son jeune médecin, et son coureur ?
Le Chevalier de Vervilli
Et son coureur ?
La Marquise de Palmarese
Oui, son coureur, tout comme un autre, et de plus son cocher, ses deux valets-de-chambre, et le petit prince Napolitain, sans oublier le grand Maltais, secrétaire de son excellence, très peu excellent au lit avec une femme.
Le Chevalier de Vervilli
Vous en savez de nouvelles, Marquise ?
La Marquise de Palmarese
Sans doute
Le Chevalier de Vervilli
On vous connait bien aussi, et l'on ne donnait qu'à vous, ce plénipotentiaire si savant, si gauche, qui parlait si bien toutes sortes de langues, et portant de si mauvaise grâce les plus riches habits, dans lesquels il avait l'air d'un rustre endimanché,
La Marquise de Palmarese
C'était une passion académique. Il m'adressait des vers latins.
Le Chevalier de Vervilli
Et vous le pressuriez en grec ?
La Marquise de Palmarese
Ce reproche est de l'hébreu pour moi.
Brochure
Savez-vous, Madame, qu'on marie demain la petite Julie de Florival, âgée de quinze ans, à Monsieur Pondori, le fils du millionnaire Sainte-Names ; mais le chevalier de Mesture a pris les devants ; il a eu la petite, cette nuit.
Le Chevalier de Vervilli
Le tour est merveilleux, unique : tout Paris le saura, ce soir, par moi.
La Marquise de Palmarese
Sans doute, chevalier : il faut que cela se sache, et aille de Paris à Versailles, et de-là dans la province ; que tous les correspondants du père en soient instruits et l'en amusent.
Brochure
Ce n'est pas tout. Il lui a donné une... la... Comment vous dire la chose ?
Le Chevalier de Vervilli
Va, Brochure, on comprend à demi mot.
Brochure
Monsieur de Mesture avait à se venger du petit épouseur qui l'a supplanté, au dernier carnaval, de chez la grosse Margrave de Zamarinskov.
Le Chevalier de Vervilli
Laquelle, pour peu qu'elle vive, fera cocus tous les hommes de France et d'Allemagne, tous, sans exception.
La Marquise de Palmarese
Le beau présent de noces, au lieu d'un pucelage !
Le Chevalier de Vervilli
De mieux en mieux, Brochure. Continuez.
Brochure
Une bonne folie encore. La jolie madame de Kerdonie, dont l'époux est en course, depuis deux mois, sur la frégate du Roi...
La Marquise de Palmarese
Eh bien ?
Brochure
Savez-vous qu'elle est folle du petit violon Bambinello ? Elle s'est arrangée avec ce virtuose. L'italien, qui ne voit rien à cela que de fort simple, nous a conté la chose en plein café, au Caveau, pour mieux établir et vanter la vertu de sa charmante Bretonne.
La Marquise de Palmarese
Chevalier, je vous prie de m'écrire tout cela demain. Mon poète, qui fait des vers comme un ange, me rimera ces folies, et nous les ferons circuler. Mais qui vient nous interrompre ?
Scène 5
Justine, Le Chevalier de Vervilli, La Marquise de Palmarese, Brochure
Justine
Voilà votre chocolat, Madame.
Le Chevalier de Vervilli
Du chocolat ! À présent ! Oh, cela veut dire quelque chose !
La Marquise de Palmarese
Monsieur le Chevalier, je vous avois supplié de me faire grâce de vos réflexions, qui visent au persifflage. Je prends du chocolat, quand bon me semble, parce qu'il m'est nécessaire : cela ne veut dire que cela, entendez-vous ?
Se penchant près de son oreille.
Haut.
Le Chevalier de Vervilli
Que cela ? Et je viens de voir sortir à l'instant l'abbé de Guérindal ! Excusez mes idées ; au surplus je serais fort aise que Justine en eût fait plus qu'il ne vous en faut : j'en prendrais volontiers une tasse aussi ; parce que, comme à vous, Marquise, on me l'a recommandé.
Justine
Monsieur le Chevalier s'est levé de bonne heure aujourd'hui ? Il aura beaucoup couru ?
Le Chevalier de Vervilli
La jolie Justine voudrait-elle pénétrer mon secret ? Vous avez-là, Marquise, une suivante qui, auprès de toute autre femme que vous, pourrait bien être une rivale.
Elle regarde à sa montre.
La Marquise de Palmarese
Justine, je ne sortirai point d'ici avant minuit. Vous pouvez profiter de cette soirée pour aller voir votre famille. Soyez exacte à vous rendre à l'hôtel. Vous savez que j'ai besoin de vous, parce que Rosalie sera couchée. Comment déjà sept heures trois quarts ! Adieu Monsieur Brochure ; revenez demain : je ne serai pas fâchée d'entendre la suite de vos petites anecdotes sur les femmes de la cour.
Les trois dernies mots de ce ton fin et malicieux , qui fait entendre tout ce que l'auditeur veut imaginer.
Brochure
Je n'y manquerai pas : à quelle heure Madame la Marquise sera-t-elle visible ? Irai-je à son hôtel, ou au faubourg ?
La Marquise de Palmarese
Je vous ferai avertir.
Scène 6
Le Chevalier de Vervilli, La Marquise de Palmarese
Le Chevalier de Vervilli
Mais Marquise, quelle fantaisie donc vous a passée par la tête ? Je vous avoue qu'il me paraît, tout ensemble, étrange et plaisant, qu'une femme de qualité se réunisse à des filles en partie de gaîté, que bien des gens appellent d'un autre nom. Au reste, plus la chose est rare, et plus elle sera amusante.
La Marquise de Palmarese
Je ne vous entends nullement. Que signifient ces termes de partie, de filles ?
Le Chevalier de Vervilli
Cela, je crois, n'a pas besoin de vous être expliqué. C'est plutôt à vous à me donner le mot de l'enigme, qui est, selon toute apparence, la curiosité.
La Marquise de Palmarese
Je veux mourir cent fois, si je comprends rien à votre discours.
Le Chevalier de Vervilli
Sans doute que vous me ménagez quelqu'agréable surprise ? Mais le président de Guibraville qui arrive dans l'instant avec le vicomte de Sarsanne, le Baron de Vesac, et trois filles de l'opéra comique me mettra, j'espere, au fait.
La Marquise de Palmarese
Que dites-vous, Chevalier ? Le Président arrive avec compagnie ? Cela ne se peut pas !
Le Chevalier de Vervilli
Si fait, Marquise ; il m'a prié de prendre les devants pour donner ses ordres. Sans cela, pourquoi voudriez-vous que je fusse ici ? Car, assurément je ne m'attendais guère à jouir du bonheur de vous faire ma cour ce soir, et en petite maison.
La Marquise de Palmarese
À quoi bon pousser plus loin cette mauvaise plaisanterie ?
Le Chevalier de Vervilli
D'honneur je ne plaisante pas ! La chose est telle que je vous la recite, et c'est vous-même qui voulez vous amuser à mes dépens ; puisque je ne vous apprends que ce que vous savez mieux que moi. Le Président m'avait fait mystère...
La Marquise de Palmarese
Comment voulez-vous que je vous croie ? Le Président sait que j'ai disposé de sa maison pour tout aujourd'hui.
Le Chevalier de Vervilli
Marquise, parlez-vous sérieusement ?
La Marquise de Palmarese
On ne peut davantage.
Le Chevalier de Vervilli
Il faut donc, Madame, qu'il l'ait oublié. Car, ce que j'ai l'honneur de vous dire est de la dernière vérité, et vous ne tarderez pas à en être certaine.
La Marquise de Palmarese
Vous me le répéteriez cent fois, quE je ne pourrais pas le croire.
Le Chevalier de Vervilli
Vous en croirez peut-être vos yeux.
La Marquise de Palmarese
Serait-il impossible ! On pourrait me jouer ce tour perfide ! Quoi, l'on aurait l'audace de me manquer à ce point ! Me mettre en face de filles publiques.
Le Chevalier de Vervilli
Savez-vous comment vous tirer de là ? Car il ne faut pas penser à vous en aller. Ma voiture est partie : nous sommes à une lieue des fiacres ; et d'ici à ce qu'on en eût un, le Président et sa compagnie, arriveraient cent fois. Vous n'êtes certainement pas connue des belles qu'amène mon étourdi de cousin ? N'en faites pas à deux, croyez moi ; donnez-vous pour une comédienne de province qui vient débuter à Paris. Vous verrez peut-être avec plaisir, ce qu'à coup sûr, du moins je le présume, vous n'avez jamais vu.
La Marquise de Palmarese
Cet expédient est affreux ! Je vois pourtant la nécessité de m'y rendre ; mais au moins, Chevalier, vous me garderez le secret.
On entend un bruit de voiture.
Le Chevalier de Vervilli
Vous pouvez y compter. Voilà notre monde.
La Marquise de Palmarese
Allez vite, Chevalier, à la rencontre de vos amis, et prévenez-les, afin qu'il n'arrive point d'équivoque. Vous connaissez le Marquis de Palmareze, qui a le plus grand crédit auprès du Roi ; par conséquent, je serais une femme perdue pour la vie, si cette aventure éclatait, que penseraient mes aïeux, Chevalier, que diraient ces officiers généraux, qui ont versé leur sang pour la patrie, s'ils me voyaient ici avec des créatures ?
Le Chevalier prononce ce dernier mot, qu'il est presque déjà sur l'escalier ; ce qui fait que la Marquise ne peut lui arracher les yeux comme il le méritait.
Le Chevalier de Vervilli
Ce qu'ils diraient, Marquise ? Que vous êtes une catin.
Scène 7
La Marquise de Palmarese
La Marquise de Palmarese
Ah ! Je mérite bien cette humiliation ! Ai-je pu m'oublier à ce point ! Je ne sais quel pressentiment... Non, écartons toute idée sinistre. Elle serait déplacée dans ce moment-ci. Puisque le vin est tiré, il faut le boire ; la sagesse même actuellement est d'en prendre jusqu'à perdre la raison, et de laisser tout au hasard, qui, souvent nous tire mieux d'affaire que la prudence.
Scène 8
Le Chevalier de Vervilli, Necelle, Églante, Le Président de Guibraville, Baron, Le Vicomte de Sarsanne, La Marquise de Palmarese, Germon, Pamène
Un connaisseur habitué à voir les femmes d'un certain genre dans les occasions difficiles de la vie, peut apercevoir, sans beaucoup de peine, sous l'air à moitié agréable, et à moitié sérieux de la Marquise, sa fureur contre le président, qui s'en doute bien, comme on doit le croire ; mais qui, malicieusement, feint de ne s'en pas douter.
À Necelle et Églante.
À ce mot de protection, on aperçoit sur la figure de la Marquise des signes non équivoques de l'amour-propre révolté. Le Chevalier ne s'en est pas servi sans malice.
Tout le monde s'embrasse ; les baisers des hommes aux femmes sont un peu plus prononcés, comme on l'imagine bien, que ceux des femmes aux femmes ; et l'on voit fort aisément la répugnance de la Marquise à se prêter à cette embrassade générale. Aussi le fait-elle d'une manière froide, digne, et même un peu impertinente, qui lui est parfaitement parodiée par Églante et Necelle. Ensuite, le tempérament l'emporte, et petit-à-petit la Marquise devient aussi folle qu'une fille de l'Opéra comique : ce qui n'est pas peu dire.
Le Chevalier de Vervilli
Voulez-vous bien, Mademoiselle, que je vous présente mes meilleurs amis, et leurs amies. Mesdames, faites connaissance avec la charmante Pamene, une des plus belles voix du royaume. Pamene arrive de Bordeaux, par ordre du Roi, pour débuter à l'opéra. Je me flatte que vous voudrez bien ne pas faire cabale contr'elle, et qu'au contraire, vous lui accorderez votre protection. Allons, pour entamer la connaissance, embrassons nous.
Le Chevalier de Vervilli
Eh ! Mon Adeline, qu'en avez-vous fait ? Est-ce que nous ne l'aurons pas ?
Necelle
Non, elle est indisposée, Chevalier, elle m'a chargé de vous faire particulièrement ses excuses.
Le Chevalier de Vervilli
Je ne les reçois pas.
Églante
Ma foi, le Palais-Royal était bien maussade aujourd'hui, sur les une heure. Pour arriver à la grande allée, Il m'a fallu traverser une haie de sots curieux, un peuple de freluquets qui se tenaient au passage, pour lorgner toutes les femmes, critiquer tout l'univers ; rien n'est plus insupportable. J'ai manqué ensuite d'être suivie, parce que mes plumes étaient plus hautes et plus fournies qu'à l'ordinaire : je renoncerai à aller embellir les promenades de ma présence. En outre, j'y ai eu rencontré Micéride, dont, partout, l'aspect me déplaît fort.
Necelle
Eh ! D'où te vient ce grand éloignement pour Miceride ? De ce qu'elle a été fort belle ?
Le Président de Guibraville
De ce que peu de femmes ont eu plus d'amants ? Comme elle avait l'âme humaine, et le coeur tendre, peu de femmes ont fait plus d'heureux, et d'aussi bonne grâce.
Baron
J'ai été du nombre. Je peux parler aussi de Miséride, et en parler pertinemment.
Le Vicomte de Sarsanne
Vous ne savez pas comme moi, j'en suis bien sûr, une particularité de sa vie. J'ai été, tel que vous me voyez, dans sa confidence la plus intime. Miceride est d'un naturel si charmant, si facile, que depuis l'âge où elle se connaît, la déclaration d'un galant homme a toujours été suivie de sa récompense. Autrefois elle y mettait une petite condition. Elle exigeait que chaque amant lui fournît une grosse paire de souliers d'hommes.
Necelle
Une paire de souliers d hommes !
Églante
Eh ! Qu'en voulait-elle faire ?
Le Vicomte de Sarsanne
Semblable à la fourmi, pendant la belle saison, elle amassait pour l'hiver. Ce qu'elle avait prévu est arrivé ; les amants ont disparu avec ses grâces ; mais cependant elle ne chaume pas tout-à-fait de l'aliment nécessaire, en quelque sorte, à son existence. Aujourd'hui, lorsqu'elle rencontre un gros paysan, bien nourri, et mal chaussé, elle le fait entrer chez elle. Elle le conduit dans un cabinet, où tous les souliers sont rangés sur des tablettes ; et lorsqu'elle a trouvé chaussure à son pied, elle les lui cède au prix coûtant.
Églante
Ah ! Parbleu, vicomte, la première fois que je me trouve avec elle, je lui fais mon compliment sur sa rare prévoyance.
La Marquise de Palmarese
Et moi j'ai fait un tour, ce matin aux Tuilleries ; il n'y avait presque personne.
Le Vicomte de Sarsanne
D'où venez-vous donc, la belle étrangère ? Vos Tuileries sont passées de mode, il n'y a guère que mille ans.
Le Président de Guibraville
Vous voilà belle comme Vénus ; on vous prendrait pour elle, si vous étiez aussi volage.
Comme le salon est fort grand, et que chacun est assis à une certaine distance les uns des autres : la Marquise , sans parler bas tout-à-fait, mais assez pour ne pas être entendue d'Eglante et de Vecelle, fait connaître au Président qu'elle est vivement piquée contre lui.
La Marquise de Palmarese
Ne joignez pas, Monsieur le Président, l'ironie à l'insulte. Ce trait que vous me faites aujourd'hui, est infame. Je ne vous le pardonnerai de ma vie.
Sans attendre la réponse de la Marquise, il fait une pirouette sur le talon, et va folâtrer tantôt avec Vecelle, tantôt avec Églante, et retourne à la Marquise dès qu'elle est devenue raisonnable. On peut entendre par là tout ce qu'on veut. On croirait faire tort à la sagacité du lecteur, de commenter ce mot raisonnable, qui est très significatif aujourd'hui parmi les amateurs.
Le Président de Guibraville
Je vous passe ce petit mouvement d'humeur : il est à sa place ; et vraiment, Marquise, je m'avoue très indiscret, très coupable d'être dans ma petite maison, sans y être par votre ordre, et pour votre compte.
Le Chevalier de Vervilli
Allons , Mesdames , débarrassez-vous de vos mantelets ; vous êtes ici dans la maison de la liberté ; suivez mon conseil. Il fait chaud : vous y gagnerez et nous aussi.
Les hommes ôtent les mantelets, et se payent de leurs attentious. C'est en ce moment que la Marquise se détermina à oublier ses titres, prévoyant bien qu'on ne s'en tiendrait pas à ne se défaire que de ses mantelets ; et qu'en pareil cas il est du dernier ridicule d'étre à cheval sur son honneur.
Le Président de Guibraville
Tu parles d'or, Chevalier.
Necelle
En effet, me voici plus à mon aise : j'étouffais.
Églante
Et moi aussi.
Necelle
Ma bonne amie, est-ce que nous ne dirons pas une petite antienne au tapis vert ?
Baron
Toujours la même. Tu ne saurais être un moment quelque part, que les doits ne te démangent : il faut qu'ils touchent des cartes.
Necelle
Des cartes, ou autre chose.
Le Chevalier de Vervilli
Polisonne !
Necelle
Eh ! Mais, sommes nous ici à l'église ?
Le Vicomte de Sarsanne
Sans contredit ; il n'y manque, je crois, ni eau : bénite, ni goupillon, ni prêtres, ni autels.
Necelle
Président, faites-donc venir le grand Roi David.
On sonne.
Le Président de Guibraville
Sonne.
Germon
Que veut, Monsieur ?
Le Président de Guibraville
La grande table de brelan, et deux sixains.
Le Vicomte de Sarsanne
À quoi jouerons nous ?
La Marquise de Palmarese
Au trente et quarante, n'est-ce pas, mesdames ?
Necelle
Ma foi, au jeu où ces Messieurs perdent, car je ne joue, moi, que pour gagner.
Le Président de Guibraville
Mais enfin décidez.
Églante
Volontiers, au trente et quarante. Mais chacun sa main , et rien de plus ; car nous sommes ici pour rire, et non pour emporter des regrets.
Baron
Oui, ce jeu là n'exige pas grande attention des pontes, et l'on peut causer d'autant.
Germon
Ne faut-il pas autre chose ?
Germon sort.
Le Président de Guibraville
Non, cela suffit.
La Marquise de Palmarese
Qui donne ?
Le Chevalier de Vervilli
Je commencerai si vous voulez.
La Marquise de Palmarese
Ah ! Non : car vous passez trop. Vous nous ruineriez tout de suite.
Necelle
Passe-t-il dix fois ?
Le Chevalier de Vervilli
Je vais toujours : je ne compte point.
Cependant on défait les jeux : on les mêle ; et sans tirer à qui donnera la main, on fait les honneurs à la Marquise. La partie va son train et la conversation aussi.
Necelle
Chevalier, je suis bien aise de faire votre partie. Perdre à beau jeu, ne me déplaît pas.
La Marquise de Palmarese
Mêlez ; Mesdames, les cartes passent.
Baron
Necelle, j'ai enfin été voir Argentine. Ma foi ! C'est une fille adorable ; au libertinage près, elle a les meilleures inclinations du monde. Les cartes ont fait le tour.
Le Président de Guibraville
Oui, c'est un effet qui circule depuis quelque mois dans la société ; mais qui n'a vraiment de valeur que par les noms et le nombre des endosseurs.
Necelle
Voilà le plus mauvais calambour que j'aye entendu de la journée, et cependant j'ai eu dans ma loge tout le spectacle, l'aimable Marquis de Viebri. Les cartes ne sont pas à la passe, à ce qui paraît.
Églante
Moi, Baron, j'ai eu ce matin la visite de Nurville, le beau conseiller. Il était pimpant à son ordinaire : la tête levée, l'air content, il s'applaudissait avec satisfaction, et se trouvait charmant par habitude. Je fais mon paroli.
La Marquise de Palmarese
Il tient furieusement au plaisir, à ce qu'on assure. Je passe la main. Elle est par trop mauvaise.
Baron
Oui, toute la nuit au jeu ; dès le jour, avant le jour même, au palais ; à cheval, et au bois de Boulogne, quand il fait beau, depuis quatre heures jusqu'à sept ; c'est l'heure de la toilette : il paraît ensuite aux trois foyers, et de-là le souper le plus délicieux. Voilà ce qui s'appelle une vie bien remplie, un véritable élu de ce monde. Trente.... et à perruque : cela ne me manque jamais.
Le Vicomte de Sarsanne
Sans doute , vous vous êtes entretenu de moi, Eglante ? À qui la main ?
Églante
Et pourquoi donc ? Est-ce que vous croyez, vicomte, que sans vous il ne saurait y avoir de conversation ? À propos de conversation, avez-vous perdu de vue la dernière que nous avons eue ensemble ? Et cette écharpe, quand viendra-elle ?
Le Vicomte de Sarsanne
J'ai couru tout Paris pour cela : je n'ai rien rencontré de joli. Je suis difficile, il est vrai, sur ces choses ; et la Bertin ne s'y entend pas mieux que moi : je ne veux plus mettre sous cette main. Je joue comme un proscrit.
Le Président de Guibraville
Peux-tu bien t'occuper de pareilles inutilités ?
Églante
Ma foi, elles valent tout au moins ce que vous faites. Cela ne va pas tant mal.
Il prononce ce dernier mot en deux temps : il appuie beaucoup sur la première moitié.
Le Président de Guibraville
Point d'humeur, Eglante. On sait que le vicomte est un homme à femmes, je lui rends toute justice ; il sait les amuser : il connaît leurs fantaisies.
Le Chevalier de Vervilli
Je crois avoir entrevu hier, à la sortie de l'Opéra, la petite Clinchant. C'est un astre nouveau sur l'horizon ; une fille charmante. Elle folâtre avec le plaisir ; mais elle l'éloigne le plus qu'elle peut de sa véritable destination : goût singulier d'aimer mieux caresser un beau fruit que d'en exprimer la liqueur. Je me retire, toute fois si cela convient au banquier.
Necelle
Comme tu voudras, Chevalier. Belle Pamène, avouez que c'est une jolie chose qu'une petite maison. Quelle liberté il y règne ! Vous n'avez point cette sorte de volupté en province. Je ne gagne pas un coup.
Églante
On y soupe en tête-à-tête sans scandale. Paroli.
Baron
Point de ressource plus sûre pour former un engagement avec décence. Toujours la figure !
Le Vicomte de Sarsanne
Oui, une femme qui se respecte ; qui a le coeur tendre, l'esprit libertin, y goûte des plaisirs purs, que n'interrompt jamais l'oeil malin du public. Les maudites cartes !
Le Chevalier de Vervilli
En effet, soustrait à une pompe embarrassante, arraché à ces appartements somptueux...
Necelle
Où l'amour querelle et languit sans cesse, n'est-ce pas ?
Le Chevalier de Vervilli
C'est dans une petite maison, je l'ai expérimenté plus d'une fois, qu'on le réveille, et qu'on le retrouve.
Necelle
Pamène, on y fait renaître ces désirs éteints ou étouffés dans le monde par la dissipation. Je prends moitié, si l'on veut.
Pamène
Président, s'il était vrai qu'une petite maison eût cette dernière vertu, qui voudrait en habiter une grande ?
Églante
Pour sûr, on s'y amuse d'avantage. Ai-je gagné ?
Le Vicomte de Sarsanne
Ma foi, je ne sais rien de si charmant que ces petit réduits ; asiles des amours et des plaisirs clandestins. Je perds tout ce que je joue. Je prends l'inverse.
Le Chevalier de Vervilli
On ne trouve jamais là de parents au degré prohibé ; ainsi, jamais de trouble. La sagesse est consignée à la porte, et le secret qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir et l'aimable libertinage. Necelle, voila la quatrième fois que tu passes.
Necelle
J'en passerai encore d'autres, je l'espère.
Elle dit ces dernières paroles en souriant.
La Marquise de Palmarese
Vous peignez ce séjour d'une manière séduisante : mais a donner les plus vives inquiétudes à la pudeur. La fortune est contre moi. Il m'arrivera quelque chose de funeste aujourd'hui.
Le Président de Guibraville
Pamène, est-ce que vous croyez aux pressentiments ? Baron, une prise d'Espagnol.
Baron
En voici. Tu dois le trouver bon, car c'est le marchand arménien qui me la vendu. Que pontes-tu, Eglante ?
Églante
Deux louis.
Le Vicomte de Sarsanne
Ton arménien est un nouveau converti : on les dit bon chrétien ; mais ma foi, il est arabe avec les curieux. À propos de chrétien, Baron, que fais-tu de ton frère le chanoine ? Sais-tu que c'est un homme d'un mérite rare, ou plutôt qu'il les a tous ? Il est financier comme Bourvalais ; procureur comme Rollet, et bon prêtre comme Mathan.
Baron
Eh ! Bien, Necelle, que dis-tu de Damis ?
Necelle
Qui, votre Damis ? Ce grand flandrin, qui a l'air de penser, et qui donne si bonne idée de lui, lorsqu'il ne dit mot ? Un louis de plus.
Le Chevalier de Vervilli
Il est temps. Encore cinq louis pour un beau joueur.
Le Président de Guibraville
Ils sont pris.
Le Chevalier de Vervilli
Je n'ai plus que ce billet noir. Fait-il envie à quelqu'un ?
Églante
Ah ! Pour cela, la physionomie de Damis est une menteuse ; et cet homme, mon cher, n'est bon qu'à être son portrait. Banquo. Du reste, je conviens de tout son mérite, que j'ai entendu louer par quelques vieilles perruques ; mais ce mérite-là n'est du tout propre à inspirer une passion.
Baron
Mais c'est un honnête homme.
Necelle
Si triste !
Églante
Il distille l'ennui. Il met aux choses les plus frivoles une gravité et un sérieux épouvantables.
Necelle
Cela est vrai. Il sue à faire un château de carte, comme s'il bâtissait une ville.
Le Président de Guibraville
Homme essentiel, Mesdames : il sait toutes les nouvelles du jour. C'est lui qui m'apprend les rhumes, les ruptures, les soupers, les couches, et généralement tout ce qui se passe de nouveau à la cour et à la ville. J'aime beaucoup Damis : n'en dites point de mal.
Églante
Non ; mais vous me permettrez de préférer Damon, que je proclame le héros du jour. C'est un caméléon charmant, qui n'a rien de constant que sa mobilité. C'est le phénix des coulisses. Je vous en demande pardon, messieurs : vous êtes tout aimables ; mais Damon est encore un autre homme que vous. S'il marche, il semble qu'il danse ; debout, il ne pose pas à terre ; assis, c'est avec tant de grâces. Il invente toutes nos modes et les vôtres. Parle-t-on d'une fête, d'une bataille ? Pour lui, c'est la même chose. Toujours il plaisante, persiffle, chante et pirouette. C'est le papillon brillant et léger qui voltige de fleurs en fleurs ; ou plutôt c'est l'homme divin, l'homme par excellence. Ne lui révélez pas mon secret. Voilà tout ce que je vous demande. Damon serait trop dangereux pour mon coeur.
Il n'est pas nécessaire d'avertir que de temps en temps les hommes prennent de petites libertés avec les dames, qui leur donnent de petits coups d'éventail sur les doigts ; ce qui ne les corrige pas. Ceci est une fois dit pour toutes, parce qu'il faudrait y revenir trop souvent ; ce qui deviendrait ennuyeux ; car il n'en est pas de ces répétitions comme de celles... on m'entend.
La Marquise de Palmarese
Président, vous avez soupé ces jours derniers, avec la comtesse de Dorigny. Elle passe à Bordeaux pour être furieusement amoureuse d'un certain Volnay, fils d'un riche marchand de vin.
Le Président de Guibraville
Qui se croit un Adonis. Il est bien le favori de Bacchus ; mais il ne le sera jamais de l'Amour.
Necelle
Sais-tu, Baron, que sans vouloir dire de mal de ta Nerzeville, ce n'est point là du tout une maîtresse qui te fasse un certain honneur dans le monde.
Baron
Et pourquoi, je t'en prie ?
Necelle
Il y a cent réponses à faire à ton pourquoi. La première, c'est qu'elle est hors d'âge ; la seconde, qu'elle est effroyablement laide ; la troisième, que sa maison est un tripot ; la quatrième, que non contente de donner à jouer chez elle, elle s'offre à tout venant. Eh ! Bien, irai-je de suite jusqu'à la centième raison. Dis, Baron, je suis prête.
La Marquise de Palmarese
Il était temps que le jeu finît, car je n'ai plus le sol ; ma bourse est à sec.
Necelle
Pour moi, je ne me plains pas ; Chevalier, il me semble que vous n'êtes pas dans votre jour de force ?
Le Chevalier de Vervilli
Il s'en manque du tout au tout.
Églante
Tant de tués que de blessés, il n'y a pourtant personne de mort.
Baron
Tu en parles à ton aise, la poche garnie. Necelle et toi, vous êtes nos héritières.
Necelle
Vicomte, vous me devez dix louis.
Le Vicomte de Sarsanne
Qui te seront bien payés.
Necelle
Et quand ?
Le Vicomte de Sarsanne
Je te les porte demain à ton lever.
Necelle
À toute heure on ouvrira pour vous ; toujours est bien venu qui apporte.
Le chevalier sonne, Germon entre.
Le Chevalier de Vervilli
La conversation est un plaisir charmant, surtout, Mesdames, lorsqu'on est en fond d'esprit comme vous, mais encore faut-il quelque chose avec ; et le souper ? Si vous vous en rapportez à moi, ce sera dans le salon ; et pendant qu'on y mettra la table, nous ferons un tour de jardin.
Le Président de Guibraville
Donne tes ordres, chevalier : je te constitue mon architriclin.
Le Chevalier de Vervilli
Le couvert ici.
Baron
Voilà qui est bien trouvé ! Chevalier, tu as des idées tout-à-fait lumineuses.
La Marquise de Palmarese
J'approuve fort cette disposition.
Églante
Qu'opines-tu, Madame ?
Le président offre la main à la Marquise, et tout le monde le suit.
Necelle
Je t'opine, comme Madame.
Acte III
Scène 1
Germon, Verdure
Ils mettent le couvert, tout en jasant.
Germon
Tout cela peut être ; mais Monsieur le Président m'ennuie à la mort.
Verdure
Eh ! Quelle condition peux-tu trouver qui soit préférable à la tienne ?
Germon
Cela est vrai.
Verdure
Tu as de l'argent tant que tu veux.
Germon
Jusqu'à présent tous les revenus de mon maître m'ont passé par les mains, et il ne tenait qu'à moi de le ruiner ; mais il n'a besoin de personne pour cela.
Verdure
Tu fais la plus grande chère du monde.
Germon
J'en suis las.
Verdure
Tu ne vois que des gens heureux.
Germon
Cela devrait être.
Verdure
Il est vrai qu'il te faut une discrétion à l'épreuve, qui te pèse peut-être beaucoup ; car ton maître étant de robe...
Germon
Eh ! Pourquoi mettrait-il plus de mystère qu'un autre ? On voit bien, mon ami, que tu as resté quelque temps de suite en province. Tu t'es rouillé, là ?
Verdure
À quoi sert donc à Monsieur Le Président d'avoir une petite maison, si ce n'est pour cacher ses bonnes fortunes ?
Germon
Lui ! Il ne les cache à personne.
Verdure
Mais il me semble pourtant avoir ouï dire que les petites maisons n'avaient été inventées que pour y venir à la dérobée, et y attendre les femmes que l'on ne peut voir chez elles, sans conséquence.
Germon
Cela était bon du temps du roi Guillemot. Aujourd'hui une petite maison n'est qu'une indiscrétion de plus : on sait à qui elle appartient, ce qui s'y passe, ceux et celles qui y viennent, comme dans une autre maison, excepté qu'il n'y a pas écrit en lettres d'or sur un marbre, à la porte : Hôtel de Guibraville ; d'ailleurs, c'est toute la même chose. Encore la mode en viendra-t-elle peut-être.
Verdure
Apparemment que tu veux te venger. Le train de vie qu'on mène chez ton maître ne s'accorde pas, sans doute, avec tes principes sévères ?
Germon
Non : ce n'est pas cela tout-à-fait qui me dégoute du service de mon Président.
Verdure
Quoi donc ? Son ton raide et fat ? En effet, j'ai remarqué que lorsqu'il parle à son monde, on dirait qu'il est sur les fleurs de lis, et qu'il croit représenter le souverain, dictant ses volontés pour lois à la nation. Oui, il fait fort l'important.
Germon
Tu aurais pu dire l'impertinent, et si c'est le meilleur des airs, il faut convenir que mon maître l'attrape mieux que personne.
Verdure
Puisque tu me mets sur la voie, je t'avouerai que je déteste fort, quand on m'envoie chez vous. On ne peut jamais voir ton président qu'une heure après qu'on est annoncé ; si on a quelque visite à faire pour son compte, il vous en ôte toujours le temps.
Germon
Il a doublement tort, dans ce cas, puisqu'il a tort envers toi, et la dame illustre de tes pensées ; et puis, il ne sait pas apparemment que le temps qu'il fait perdre à l'attendre est toujours employé à mal parler de lui.
Verdure
Ne joint-il pas à son ton suffisant, le ridicule d'affecter de protéger les arts, les sciences, et généralement tous les hommes célèbres ?
Germon
Oui, il a la manie, quand il est avec des gens de lettres, de tout savoir, et ne sait rien. Tout ce qu'il croit être, on l'est pour lui. Il est heureux d'avoir quatre-vingt mille livres de rentes, et le, titre de président, je t'assure.
Verdure
Mais crois-tu que mon maître vaille mieux que le tien ? Va, mon ami, ils se ressemblent tous ; qui a fait l'un, a fait l'autre. Et pourtant ils se croient sans défauts, ces petits Messieurs. Au ton dur qu'ils prennent avec nous, ne dirait-on pas qu'ils sont pétris d'un autre limon ?
Germon
Avez-vous eu, lundi, votre dîner de beaux esprits ?
Verdure
Oui.
Verdure
Et bien que fait-tu de l'Académie française ?
Germon
Et bien que fais-tu de l'Académie française ?
Verdure
Est-ce qu'il y a une place vacante ?
Germon
Quoi ! Tu ne sais pas cela ?
Verdure
Non.
Germon
Baste ! Nous le savons chez nous depuis huit jour. Montelmar, qui est venu souper, nous l'a appris.
Verdure
Sont-ils plusieurs concurrents, cette fois-ci ?
Germon
Oui ; l'abbé de Limot, et Monsieur de Locardeau.
Verdure
Oh ! Bien ; la place est pour Monsieur de Locardeau.
Germon
Je n'en crois rien.
Verdure
Je l'ai entendu assurer par la duchesse.
Germon
Non , l'abbé Limot sera élu, j'en suis certain. Il dîne chez nous trois fois la semaine : nous le protégeons.
Verdure
Dame ! J'avais ouï dire que ce serait l'autre, qui est bien plus connu, et qui est beaucoup plus homme de lettres.
Germon
Tu me la bailles belle ! Ne voilà-t-il pas un beau titre ! Il faut des protecteurs et non des talents ; et l'abbé Limot est porté par ma maîtresse ; dame ! Il faut voir avec quel zèle ; en outre je lui donne ma voix.
Verdure
Est-ce que tu fais aussi les Académiciens ?
Germon
Du moins je ne leur nuis pas. J'ai sollicité par la femme de chambre de Madame la Princesse d'Asinica pour le dernier récipiendaire ; et je sais que ma protection lui a été très utile. Je te dirai plus : j'ai su un peu de latin autrefois.
Verdure
Comment ! Tu es donc savent ! Tu sais du latin !
Germon
Tel que tu me vois j'ai été jusqu'en troisième exclusivement ; et je compose quelquefois des chansons qu'on chante dans les rues. Je ne désespère pas de me faire recevoir des quarante. On y admet des gazetiers, des journaliers, des journalistes. Je crois qu'un chansonnier les vaut bien.
Verdure
Ne m'oublie pas, si tu y entres jamais. J'ai des titres aussi, afin que tu le saches. Je n'ai fait ni tragédies ni comédies, ni farces, ni drames bourgeois ; mais j'en ai affiché pendant deux ans. Toute réflexion faite pourtant, je suis plus pressé de manger. Taches, toi qui es le maître ici, de faire expédier. Je suis presque à jeun : je n'ai bu qu'une bouteille à mon dîner, en mangeant deux pigeons à la crapaudine.
La Verdure sort. Germon achève seul de mettre le couvert.
Germon
Je te plains ; car quelque fois on soupe tard ici ; mais va voir s'ils veulent qu'on serve.
Scène 2
Le Chevalier de Vervilli, Le Président de Guibraville, Baron, Le Vicomte de Sarsanne, La Marquise de Palmarese, Necelle, Églante, Germon, Tous Les Convives
Le souper est un ambigu : tout est servi en même temps ; les plats sont apportés de la cuisine par l'aide de cuisine jusqu'à la porte du salon, où Germon les va prendre. Il y a quatre servantes aux quatre coins de la table, pour dispenser les valets de servir : ce qui donne toute la liberté dont on a besoin en soupant dans une petite maison. La Verdure allume les bougies : elles sont en grand nombre, comme dans une fête.
On place la Marquise entre le Chevalier et le Président , avec qui elle a fait la paix dans le jardin ; et de suite pour les autres convives.
Le Chevalier de Vervilli
Messieurs , il faut larder les dames.
Le Président de Guibraville
Messieurs, ayons soin de nos voisines, et buvons largement. De la joie, c'est l'âme des repas.
Baron
Je commence comme je finirai. Messieurs, je vous porte la santé des graces, et je vous la porte en Champagne.
Ils avalent une ample rasade de champagne.
Le Chevalier de Vervilli
Tope.
Le Vicomte de Sarsanne
Il me semble, Président, que tu as ordonné qu'on nous fasse grande chère. C'est fort bien fait à toi ; je m'en réjouis, et t'en félicite. Je me sens en bonne disposition de faire honneur à ton souper.
Aux gens.
Les valets sortent et ne rentrent plus pour le service de la table : tout ce dont on peut avoir besoin est sur les buffets.
Le Président de Guibraville
Tant mieux : tu rempliras mes intentions. Surtout qu'on pense aux glaces.
Le Chevalier de Vervilli
Que vous servirai-je ?
La Marquise de Palmarese
La table est si couverte, que je suis embarrassée pour le choix.
Necelle
Vicomte, donnez-moi la moitié d'une caille.
Le Vicomte de Sarsanne
Eglante, veux-tu aussi que je t'en envoie une moitié ?...
Églante
J'y consens... Non pas ; je mangerai plutôt de ces grenadins.
Baron
Bon Dieu me pardonne ! Je crois que ce sont là des perdreaux ! Les pauvres innocents ! C'est un meurtre ! Président, on n'en sert nulle part encore cette année.
La Marquise de Palmarese
Il les aura fait venir sous chassis avec ses melons.
Le Chevalier de Vervilli
Il a les primeurs de tout.
Le Vicomte de Sarsanne
Ma foi ! Monsieur Fricandeau s'est encore surpassé aujourd'hui. C'est un mortel divin ! Parlez moi d'un excellent cuisinier ! Voilà ce que c'est qu'un homme vraiment essentiel dans un état.
Baron
Tu as raison. Cela vaut cent fois mieux qu'un bel esprit géomètre, qui pique régulièrement votre table.
La Marquise de Palmarese
Le géomètre est infiniment, mais infiniment moins estimable.
Églante
Sans doute : celui-ci vous mange, et l'autre vous fait manger.
Necelle
Qu'est-ce que c'est qu'un géomètre ? N'est ce pas ce maigre animal dont les cris sont si aigus, qui a toujours l'air de méditer une méchanceté, et qu'on faisait voir, cet hiver, à la Foire Saint-Germain ?
On boit.
Le Président de Guibraville
Tu ne te trompes pas de beaucoup.
Églante
Quelqu'un connaitrait-il ici un certain Monsieur de Genicourt qui m'a fait faire d'assez belles propositions, en cas qu'il les réalise, si je les accepte ?
Baron
Je ne connais que cette homme à la figure ! Courte, grosse et ramassée ; figure qui va parfaitement à sa taille ; laquelle semble calquée sur son esprit ; mais son esprit ne va à rien. Au reste, il passe pour être fort riche.
Le Vicomte de Sarsanne
Puisque tu connais, toi, des gens dont on n'a jamais entendu parler, qu'est que c'est qu'un Champarol et un Rivecenest, auteurs d'un almanach.
Baron
Ce sont deux grands génies qui sont parfois un tant soit peu bêtes. Ils payent le tribut à l'humanité, et s'en acquittent comme étant bien en fond. Ils sont l'un et l'autre dignes d'indulgence.
Églante
As tu vu ce matin, au Palais-Royal, Présac et Talman, assiégeant les côtés de Sulmise ?
Necelle
Cette grande flandrine de déhanchée ?
Le Président de Guibraville
Qu'on rencontre partout, et qu'on ne voudrait voir nulle part.
Églante
Oui ; elle même. On eût dit de ces deux amants, deux chiens qui se grognaient pour un os.
Baron
Ah ! Cette Sulmise est une bonne âme de femme qui se donne, comme tu dis, Président, à tout le monde ; mais excepté Presac et Talman, personne ne la prend, elle ne peut appartenir qu'à elle-même.
Le Vicomte de Sarsanne
Le Panor, le Saint-Christophe des financiers, qui donne toujours...
Necelle
Oui, mais qui donne toujours si mal, de si mauvaise grâce, qu'on reçoit toujours ses dons, sans lui en tenir compte.
Le Vicomte de Sarsanne
L'as tu toujours, pour lui appliquer le remède que nous n'aimions guère au collège ?
Necelle
Chut ! On ne touche pas cette corde là ici. Oui, j'ai toujours le Panor. C'est une bonne éponge à presser au besoin. Je la garde.
Baron
Président, je n'ai point reconnu l'abbé avec lequel tu te promenais vendredi, au Palais-Royal, à la sortie de l'opéra...
Le Président de Guibraville
C'est un garçon d'un vrai mérite ; d'un mérite essentiel ; c'est Toldie qui passera au premier jour, de la sacristie à l'évêché. Il fait des contes comme Grécourt, des proverbes comme Collé, il chante comme Chéron, et prêche mieux que beaucoup d'autres.
Baron
Je t'ai vu un peu en peine des agaceries que t'a fait très publiquement la Minaudière les Pantes.
Le Président de Guibraville
Il est vrai qu'elle m'a un peu embarrassé.
Églante
Messieurs, avant de vous exposer à en dire du mal, sachez que la Minaudière les Pantes, puisque minaudière y a, est ma cousine de mère , fille et veuve d'un tapissier.
Necelle
Personne, dit on, ma chère amie, n'a mieux fait valoir le métier que ta cousine ; car on assure qu'elle a plus gagné sur un seul canapé, que son père et son mari sur tous les meubles qu'ils ont vendus ; et pourtant ils passaient l'un et l'autre pour être les deux plus grands juifs de leur communauté. J'ai, moi, un peu à me plaindre de ton oncle : c'est lui qui m'a fourni, pour de l'argent, bien entendu, la première chambre qu'on m'ait donnée.
Baron
Pamene, vous connaissez Belize ? Elle est de chez vous ?
La Marquise de Palmarese
N'est-elle pas dévote ?
Le Vicomte de Sarsanne
Rien moins que cela.
Le Chevalier de Vervilli
Son chirurgien vous assurerait le contraire.
Le Président de Guibraville
Son chirurgien ? Ah ! Voici du délicieux ! Le propos devient intéressant.
À Pamène.
Necelle
Moi, je l'interromps. Un peu de méchanceté, j'entends de la petite malice, à la bonne heure ; mais point d'indécence. Songez, Messieurs, que vous êtes avec des femmes honnêtes. Réservez toutes ces jolies choses, quand vous souperez avec des Académiciennes de la rue Saint-Nicaise. Madame, vous ne l'êtes pas encore.
Églante
Tu as raison, Necelle : on voit bien que ces Messieurs hantent quelquefois mauvaise compagnie. Ils s'y gâtent.
On boit.
Baron
La plaisanterie est excellente ! En ce cas donc, Mesdames, je vais être très décent dans mon récit. Oh ! C'est une belle chose que la pudeur ! Mais avant de commencer, il serait sage de boire. Verse, Hébé ; je bois à la déesse de la jeunesse ; cela te regarde, Eglante. Vous allez juger de ma discrétion. Le mari de Belize était absent. Il faisait la guerre aux Corses.
La Marquise de Palmarese
Les absents ont tort ; n'est-ce pas Mesdames ?
Églante
Cela est si vrai, que le mot est passé en proverbe.
Baron
Il serait trop long de vous détailler la liste de ses amants. Elle essaya tout ; prélats musqués, abbés austères, importants à la mode, auteurs, chanteurs moine.
Necelle
Elle eut donc une ménagerie ?
Baron
Elle ne dédaigna pas même de jeter le mouchoir à la livrée.
Églante
Et mais ! Un laquais n'est-il pas un homme ? Quand il est jeune, bien fait, et d'une jolie figure, il vaut mieux au lit qu'un maréchal de France. Voilà du moins, dit-on, comme pensent les femmes de la Cour. Vous devez le savoir, messieurs, vous en êtes.
À chaque énumération des charmes de Bélize, les convives vérifient que leurs voisines ont tous ces charmes : ils leur rendent hommage par des baisers.
On boit.
Baron
Elle touchait, après une année de débordement le plus effroyable, au moment de se réformer. Deux grands yeux bleus, un teint de lis et de rose, une bouche vermeille, une gorge d'albâtre qui invitait à la volupté, Une taille élégante, dix neuf ans, et qui pis est, beaucoup de tempérament : que d'obstacles à la réforme !
Églante
Baron, vous nous faites des contes à dormir debout.
La Marquise de Palmarese
En effet, Monsieur le Baron , comment croire l'impossible ? Est-ce qu'on se réforme à dix-neuf ans ? Peut-on même y penser ? Sous un nom connu, vous nous faites une histoire supposée.
Necelle
Que ne nous annonciez-vous tout de suite un roman.
On boit.
Baron
Vous n'en apprendrez pas la suite. Aussi bien vous m'interrompez trop souvent. Si c'était pour boire, encore passe. Mais c'est seulement pour attaquer la vérité des faits que je vous rapporte : cela n'est pas honnête. J'avois pourtant à faire paraître sur la scène un petit abbé qui insulte Bélize dans un bosquet.
La Marquise de Palmarese
Ah ! Voyons votre petit abbé !
Necelle
Les abbés se fourrent partout.
Le Chevalier de Vervilli
Tu le sais par expérience ?
Cette première phrase d'un ton digne.
Necelle
Je ne réponds pas aux mauvais propos. On voit plus d'abbés à notre spectacle que de mousquetaires.
Églante
Pour moi, je hais les abbés à la mort. Il s'en présenterait un riche comme Cresus, qui m'offrirait sa fortune, que je ne voudrois pas faire avec lui un péché véniel.
Baron
Vous voulez donc connaître mon petit abbé ? Écoutez. Vous vous représentez facilement une scène de bosquet : pour abréger, venons tout de suite au dénouement. Bélize s'emporte vivement contre l'abbé ; mais l'abbé, loin d'implorer son pardon, se met dans le cas de mériter de nouvelles injures. Comme il est en train d'être insolent, et que Bélize est d'humeur de quereller, elle le gronde jusqu'à trois fois. L'abbé, sensible alors aux choses désobligeantes qu'on lui dit, demande grâce.
Le Président de Guibraville
Je présume que Bélize ne lui pardonne qu'avec peine.
La Marquise de Palmarese
Peut-on savoir le nom de cet abbé ?
Baron
J'ai promis d'être discret ; je ne lève jamais les marques.
Le Vicomte de Sarsanne
Comme je le sais, et que je n'ai rien promis, je vais vous le nommer. C'est un certain abbé de Guerindal, fort connu dans ce pays-ci, et dont toute la cour, hommes et femmes, vous donneront des nouvelles.
Le rouge lui monte au visage. Heureusement pour elle qu'elle en a beaucoup, et qu'on boit ; ce qui fait qu'on ne s'aperçoit point de sa situation embarrassante.
La Marquise de Palmarese
Chevalier, depuis une heure vous n'avez rien dit ?
Avec volubilité.
Le Chevalier de Vervilli
Moi, j'écoute, et je bois. De quoi voulez-vous que je vous entretienne ? Je ne sais presque aucune des anecdotes des coulisses. Vous parlerai-je de la sèche Risvèle, espèce de chauve-souris, échappée de dessous les petites allées des Tuileries, à qui les vieillards doivent une vive reconnaissance pour son heureuse découverte de l'art de faire servir les cuillères à tout autre usage qu'à manger la soupe ? De la grosse et vieille Bouscarelle a l'oeil cave, aux regards lubriques, qui, pour l'amusement des autres et pour son profit, a toujours chez elle assez bonne compagnie en hommes et assez libertine en femmes ? De Vincentini, la chanteuse, qui apporte toujours ses minauderies, et fait acheter si cher le médiocre plaisir d'entendre une voix passablement agréable ?
Necelle
Je bâille....
Églante
Je m'endors.
Le Vicomte de Sarsanne
Finiras-tu cette litanie ! Bon dieu, quel flux de langue !
Le Président de Guibraville
Qui ne sait tout cela ? Que ne nous entretiens-tu de ces dames ? Voilà des sujets qui ne sont pas rebattus...
On boit.
La Marquise de Palmarese
Toujours galant, Monsieur le Président.
Germon
Monsieur, de la part de Mademoiselle Adeline.
Le Président de Guibraville
« Je vous félicite sur l'aimable désordre, où je suppose que vous devez être en ce moment-ci ? Et vous préviens qu'avant une heure je compte partager vos amusements ». Allons, Mesdames, buvons à la santé d'Adeline.
ensemble
Tous Les Convives
Volontiers.
Églante
Président, on m'a dit que vous aviez meublé nouvellement un boudoir en perse, qui est la plus jolie chose du monde.
La bouteille d'Aï achevée, la Marquise, le Chevalier, le Président, Eglante, le Baron se lèvent pour aller voir le cabinet. Ils prennent plusieurs bourgeois qui sont sur les encoignures.
Le Président de Guibraville
En attendant Adeline, et les grâces, si vous le désirez, nous y passerons, après que nous aurons achevé cette bouteille d'Aï.
Necelle
Allez ; moi je reste.
Le Vicomte de Sarsanne
Je reste aussi.
Le Président de Guibraville
Liberté. Nous vivons ici en république.
Scène 3
Le Vicomte de Sarsanne, Necelle
Le Vicomte devient plus entreprenant, mais avec assez de modestie.
Le Vicomte de Sarsanne
Sais-tu, sans te flatter, que tu as droit de plaire dès qu'on te voit, et d'être aimée à l'instant. Tu es parée comme un ange : d'honneur ! Ta robe citron est moins fraîche que toi, et cette coiffure... tiens, Nécelle, demande à être chiffonnée. Cet ajustement si leste n'a pas été mis sans dessein. N'est-ce pas ? Un peu de complaisance , quelques faveurs ? -
Necelle
Ne vous fait-on pas trop languir, Vicomte ?
Il commence à perdre un peu le respect.
Le Vicomte de Sarsanne
Ah ! Coquine !...
Necelle
Finissez donc, Vicomte.
Le Vicomte de Sarsanne
Comme ces fleurs sont placées ! Cette aigrette est à ravir. Ce bouquet est du meilleur goût. Il est vrai qu'on n'y fait pas seulement attention, quand on regarde la beauté qui pare tout cela.
Necelle
Sans peine mon oreille entend ces choses flatteuses : mon amour-propre s'en accommode très bien. Si la vérité ni empêche de les croire, l'amitié vous en tient toujours compte. Mais, Vicomte, cesserez-vous de me regarder ainsi ? À la fin, voyez vous, ils m'embarrassent, vos regards.
Le Vicomte de Sarsanne
Dis plutôt qu'ils te déplaisent, convaincu de mon malheur...
Necelle
Voyez comme il est modeste.
Il lui serre la main.
Le Vicomte de Sarsanne
Oui, modeste et malheureux.
Necelle
Mais, Vicomte, voulez-vous m'estropier ?
Le Vicomte de Sarsanne
Je te demande mille pardons : Je ne croyais pas qu'on put estropier si aisément. C'est donc cette palatine : elle doit te gêner. Pour moi, elle m'importune...
Necelle
Beaucoup ?
Le Vicomte de Sarsanne
Beaucoup.
Necelle
Faites vous-en justice.
Il profite librement de la permission.
Le Vicomte de Sarsanne
La belle gorge ! Qu'elle est ferme, et que les globes en sont placés dans une juste distance.
Necelle
Polisson, ôtez cette main.
Le Vicomte de Sarsanne
Laisse moi voir cette bague...
Necelle
Elle n'en vaut pas la peine.
Elle lui donne la main.
Il les baise de manière a laisser voir clairement que le champagne agit.
Il la baise sur la bouche. Machinalement ils vont tous deux sur le canapé.
Elle se met sur les genoux du Vicomte, dont les mains s'émancipent. Necelle fait semblant de vouloir les réprimer, pour augmenter encore les désirs du Vicomte, qui la presse dans ses bras. Elle se défend avec mollesse.
Le Vicomte de Sarsanne
Si fait ! Les jolis doigts ! Qu'ils sont blancs ! Quelle rondeur ! À ton tour, tu me serres la main, friponne ? Pour moi j'entends, à merveille ce que cela veut dire. Main qui serre vaut quelque chose. Ma petite amie, viens sur mes genoux.
On doit juger que Necelle ne parle ainsi que par crainte. Le Vicomte la fait évanouir ; cette crainte, non par une longue dissertation, mais par un signe auquel la femme la plus incrédule ne peut se refuser. Les baisers de part et d'autre se multiplient à l'infini ; et le tableau de leur situation est des plus pittoresques. Necelle sourit tendrement au Vicomte.
Elle le fait comme elle de dis.
Necelle
Quelle pétulance ! Vous vous fatiguez, mon cher Vicomte : soyez sage. Voilà mes jeunes gens ! Leur feu part comme un coup de pistolet, et s'évapore en fumée. Passe ton bras derrière ma tête, et pose ta bouche sur ma gorge. Moi, je vais me saisir de tes armes, [de] crainte que tu ne me blesses.
Le Vicomte de Sarsanne
C'en est trop ! Je ne puis plus tenir à tant de charmes ! Oh ! Que le volupté ! Je n'en ai encore de ma vie éprouvée une semblable ! Oui, Necelle, tu es une vraie magicienne en amour. Victime charmante de ce dieu, il faut que je t'y sacrifie. Aussi bien te voilà ornée de bandelettes ; et je ne doute pas que tu te ne sois purifiée dans une onde par fumée.
Necelle
Je ne sors jamais sans cette préparation. On trouve tant de sacrificateurs, qu'il est de la prudence d'être toujours prête !
Le Vicomte place Vecelle sur l'autel, c'est-à-dire qu'il l'étend sur l'otomane de la manière la plus commode pour être sacrifiée. Elle joint les mains sur sa tête, mais sans la presser. Ses yeux sont fermés, pour ne pas voir le coup qui doit lui être porté ; et cependant sa bouche est un peu entrouverte, comme pour demander quelqu'offrande. Elle est dans une position voluptueuse et de voluptueuse. Le Vicomte lui met le poignard dans le sein, et elle perd toute connaissance, excepté celle du plaisir. Il faut ici une pause.
Le Vicomte de Sarsanne
Je te loue fort de cette prudence.
Encore sous le charme, et qui par conséquent n'est point de ceux dont il est écrit : Post coitum animale triste.
Cette scène, comme on l'imagine bien, n'a pas laissé que de durer un certain temps ; et il est d'autant plus aisé de le croire, qu'un mois avant, le Vicomte a été surnommé le serrurier, par la demoiselle Durancy, le plus infatigable fourreau de l'Opéra.
Le Vicomte de Sarsanne
Ah ! Charmante Necelle, que Vénus t'a d'obligations, et que tu es bien digne de partager les présents qu'on lui consacre ! Tu me donnes une véritable idée du Prothée de la fable. Tu es lion pour le feu, et serpent pour l'art des mouvements ; onde et fleuve pour te dérober, et tu finis par être une mortelle au-dessus de toutes les déesses.
Necelle
Il me semble que nos amateurs se plaisent où ils sont. Ils emploient leur temps.
Le Vicomte de Sarsanne
Sur ma parole, ils ne laisseront pas plus de vide à remplir que nous.
Scène 4
Églante, Necelle, Le Vicomte de Sarsanne
Éclatant de rire, après avoir fixé quelques secondes ces amants heureux, sinon honteux, au moins embarrassés de leur bonheur.
Elle regarde l'ottomane, et après l'avoir examinée avec soin, elle dit :
Églante
Voilà une robe, ma chère Necelle, qui semble avoir été de quelque partie ; et si les yeux du Vicomte ne peignent pas le moment du plaisir, on ne peut s'y tromper, ils marquent celui d'après. Vicomte, si vous faisiez une carte des lieux où vous avec combattu, celui-ci serait marqué en rouge, à coup-sûr.
Necelle
Parbleu ! Il te sied bien de tirer ces conjectures et de ma robe chiffonnée , et de nos yeux qui sont plus que les tiens le miroir de l'innocence.
Églante
Tiens, crois-moi, ma fille, défais-toi de ces ajustements superflus. Nous ne nous en allons pas tout-à-l'heure ; mets toi en corset, ainsi que moi. Tu trouveras là-haut un assortiment de déshabillés, et tu choisiras. Le Président a une garde-robe de femme, la mieux montée que j'ai vue jamais, et que je troquerais volontiers avec la mienne.
Le Vicomte de Sarsanne
Oui, point de cérémonie. Vos grâces, belles dames, en sont plus aimables en négligé : et je le conseillerai toujours à toute femme bien faite, quand elle voudra faire la plus vive des impressions.
Qui a un besoin urgent de passer l'éponge sur ce qui vient d'arriver, profite avec une sorte d'empressement du conseil de sa bonne amie.
Necelle
Tu es de bon conseil, Eglante ; aussi bien ma robe me gêne.
Églante
Mets là sur le lit, où j'ai déposé ma polonaise ; mais garde toi bien d'éveiller le Président qui repose sur la Duchessse. C'est l'amour endormi, dont le sommeil assure l'innocence des bergers.
Scène 5
Églante, Le Vicomte de Sarsanne
Qui connait le prix des moments, va fermer la porte avec un doigt de verrous, fait un petit saut de caractère ; et sans autre préambule, dit au Vicomte.
Elle dit, et embrasse le vicomte avec vivacité.
Églante
C'est à moi à qui vous avez affaire maintenant, charmant vicomte. Je vous aime ; le temps est court : le chevalier n'a fait qu'effleurer la matière ; il a commencé le combat ; il faut que vous vainquiez pour lui. Lève donc sur moi tes beaux yeux ; qu'ils me disent, si ta bouche ne veut pas le prononcer, que tu ne me hais pas.
Il est un peu embarrassé, et l'on se doute pourquoi. Aussi sa réponse n'est elle pas d'un homme qui a l'esprit du moment.
Ce qui veut dire : vous me prenez au dépourvu ; je ne puis vous aimer encore, attendez un moment. Eglante accoutumée, à interpréter de pareils discours, pour hâter l'instant décisif, lui fait les plus irritantes caresses.
Le Vicomte de Sarsanne
Non, je ne vous hais pas.
Églante
Tu me baises sans plaisir ; et pendant que mon coeur vole sur tes lèvres, et s'y pénètre de la plus douce des voluptés, tu sembles te refuser au même bonheur, ou être incapable de le sentir. Ah ! Necelle t'a ôté tout ton amour !
Le Vicomte de Sarsanne
N'attribuez point à Necelle ce qui n'est que l'effet de la trop grande chaleur. Il fait si chaud, qu'il n'y a point d'homme, je gage, qui, dans les bras de la femme, non seulement la plus aimable, mais encore la plus aimée, ne se trouvât absolument nul.
Églante
Tu raisonnes, et je sens. Ah ! Vicomte, tu raisonnes... Parce que je te crois dans l'impossibilité de déraisonner.
Ses yeux deviennent plus brillants : ce qui fait concevoir des espérances à Eglante.
Le Vicomte de Sarsanne
Ah ! Tu m'insultes !
Églante
Si tu savais avec qu'elle vivacité je t'aime, tu rougirais, Vicomte, de ne m'aimer que médiocrement. Que dis-je ? Tu ne m'aimes point du tout.
Il paraît tout-à-fait sensible au reproche qui est à bout pourtant ; et après un petit moment qu'il reste sans répondre, il repart avec fierté, et même avec cette audace d'un homme insolent qui manque aux femmes, mais qui ne les manque point.
Le Vicomte de Sarsanne
Je ne t'aime pas ! Et que fais-je donc ? Conviens que tu es bien injuste. Rien ne m'a jamais été aussi cher que toi : rien ne me le sera jamais autant.
Églante
Tu m'aimes bien ?
Le Vicomte de Sarsanne
N'es-tu pas pleinement rassurée ? Il me semble...
Avec emportement.
Églante
Oui, je suis convaincue. Tu lèves tous mes doutes... Ah ! Je t'adore !
Le Vicomte de Sarsanne
Tu ne te plains donc plus ?
Églante
Ah ! Je te reconnais pour un des plus vaillants chevaliers à qui, jamais jeune Bachelette ait octroyé le gentil don d'amoureuse. Merci. Que tes regards sont vifs et tendres ! Comme ils pénètrent mon âme !
Le Vicomte de Sarsanne
Réponds à mes baisers. Abandonne-moi cette bouche si fraîche, si petite.
Le vicomte ne se le fait pas dire deux fois.
Églante
Puis-je te rien refuser ? Prends-moi dans tes bras : Ah ! Je te serre contre mon sein, et tes yeux fixés, enflammés...
Le Vicomte de Sarsanne
Que tu es belle ! Pourquoi, dans cet instant, me parais-tu plus charmante ? C'est que mon coeur est plus près du tien. Que ton haleine est douce ! C'est le parfum de la rose. Souffle-moi la vie.
Arrive l'instant définitif.
Ensemble.
Églante
Quel agréable, quel délicieux frémissement...
Églante
Arrête... de grâce.... Eh ! bien ! sois content... Jouis de toute ma tendresse, et des transports que tu m'inspires... Tu troubles... Tu pénètres... Ah ! sens-tu... Comme je t'aime... Courage... Vite... Je ne me connais plus... Mon âme est prête à me quitter... J'expire de ton amour... et du mien... Je m'affaiblis... Je n'y suffirai jamais... Ah... Dieux... Vicomte... Cher ami... Mon petit roi... Mon tout... Tu m'inondes d'un torrent... de délices... Les cieux s'ouvrent... Je me pâme...
Une pause.
Le Vicomte de Sarsanne
Serres-moi bien fort... Redoubles tes carresses... Quels reins mobiles et souples... Je suis tout en feu... Non... Encore.... Encore... Une minute..... Ne précipites pas.... tes mouvements... Que sur ta bouche de rose... Transports divins... Belle Eglante... Enivré... Plongé au sein de toutes les félicités, je ne suis plus à moi... Reçois la preuve... Plaisirs inexprimables... Quel charme ravissant... Céleste volupté... Ma petite amie... Mon coeur... Mon ange... Non, je n'ai point de terme pour exprimer tout ce... Je meurs... Ah !... Ah !... Ah !... Je meurs...
Le Vicomte de Sarsanne
Ah ! Tu m'as fait éprouver une telle volupté, que je ne crois pas qu'il soit possible de rien ajouter au bonheur que je te dois. Aux grâces et à la beauté, tu joins l'art plus précieux encore de savoir également donner et recevoir les plaisirs les plus célestes.
Scène 6
Necelle, Églante, Le Chevalier de Vervilli, Baron
Necelle
Cette otomane est singulièrement contagieuse ; on se sent attirer sur elle, comme malgré soi, n'est ce pas, Eglante ? Elle est pour nous comme un aimant : nous y volons comme la paille.
Églante
Je ne t'entends pas.
Necelle
Voyons tes yeux, et les tiens, Vicomte. Cela suffit. Il faut avouer que ma bonne amie est bien tranquille.
Le Chevalier de Vervilli
Elle ressemble au grand Condé qui, n'était jamais d'un plus grand sang froid qu'au milieu d'une bataille.
Baron
Le Président et Pamène reposent.
Necelle
Achevons cette jatte de punch pendant leur absence.
Le Chevalier de Vervilli
Tu as l'air bien pensif, Vicomte ?
Avec ironie.
Necelle
C'est quelque chose de plus ; il a l'air respectueux. Il respecte les femmes, le Vicomte !
Baron
Une vérité pourtant démontrée, c'est qu'on n'est malhonnête homme qu'aves une jolie femme.
Églante
Eh ! Peut-on vouloir du mal à qui nous donne du plaisir ?
Necelle
Moi je sais toujours gré, quand on me débarrasse du cérémonial.
Scène 7
Necelle, Églante, La Marquise de Palmarese, Le Chevalier de Vervilli, Baron, Le Président de Guibraville, Le Vicomte de Sarsanne
Elle prononce ce mot de sommeil avec une sorte de malignité, qui dit tout ce qu'on voudra imaginer.
On se remet a table. La conservation devient générale. On parle de modes, d'étoffes, et l'on finit par la satire de toutes les filles célèbres, et des femmes faisant les filles. Il n'est peut-être pas hors de propos d'avertir que dans cette scène, et la suivante, on parle, on boit, et on se caresse alternativement. Les caressses deviennent d'autant plus vives qu'ont boit d'avantage. Ainsi il ne tiendra qu'aux acteurs et aux actrices de donner à cette scène toute la chaleur dont elle peut être susceptible.
Necelle
Vous arrivez fort à propos, Monsieur et Madame ; pour vous refaire des fatigues du... du sommeil. Allons au punch.
Églante
Necelle, je ne t'ai pas encore fait compliment sur ton pouf : il est délicieux, il te va à ravir.
Necelle
C'est de chez Bollard.
La Marquise de Palmarese
Il est cher, le Bollard !
Églante
D'accord ; mais on ne voit rien de galant chez aucune marchande de modes, comme chez lui.
Le Chevalier de Vervilli
Il faut avouer qu'il a fait une belle fortune, avec son invention des plumes.
Baron
Rien de plus juste que de récompenser magnifiquement les hommes de génie : il a connu son siècle ; il s'est élevé à sa hauteur.
Le Président de Guibraville
Je m'étonne que lés femmes, de Paris surtout, n'aient pas ouvert une souscription, pour lui faire un état de vingt mille livres de rente. Voilà qui eût été digne d'elles.
La Marquise de Palmarese
Raillerie à part, les gens comme Bollard sont infiniment utiles : ce sont de petits manufacturiers dans leur genre.
Necelle
Oui ; vive Bollard ! Et les jolis taffetas que Lyon nous a envoyés cette année !
Églante
J'en ai choisi un hier à croquer, à se mettre à genoux devant.
La Marquise de Palmarese
Moi, je suis pour la couleur puce.
Necelle
Et moi, pour [c]elle des soupirs étouffés.
Églante
Moi, pour celle des cheveux de la reine.
Le Président de Guibraville
Aurez-vous bientôt fini, Mesdames, de parler chiffons, modes, et misères semblables ?
S'adressant à la Marquise.
Necelle
Misères ! Le terme est choisi ! C'est vous, Président, qui êtes une misère. N'est-il pas vrai, Pamène ?
La Marquise de Palmarese
Je ne vous entends pas, Madame.
Necelle
Madame ! Oh ! Vous faites la mijaurée. Prenez que je n'aie rien dit.
Le Chevalier de Vervilli
De la douceur, Mesdames ; de la douceur !
Baron
Non, non, mesdames : dites-vous un peu vos vérités.
Églante
Ah ! Ah ! Baron, vous voudriez que nous vous divertissions à nos dépens. Cela est un peu fort. Si, d'entendre déchirer les femmes peut vous amuser, adressez-vous au vicomte. Nul n'est plus en état de vous satisfaire. Il connaît son Paris mieux qu'homme de France.
Le Vicomte de Sarsanne
Volontiers.
Églante
J'étais bien sûre de sa bonne volonté à cet égard.
Le Vicomte de Sarsanne
À quoi ne se résolverait-on pas, Mesdames, pour vous amuser ?
Necelle
Vous ne ferez aucun effort pour cela. Aussi la moitié des femmes vous détestent, Vicomte : il n'y a qu'un cri contre vous.
Le Vicomte de Sarsanne
Tant mieux ! Preuve de mérite. Au surplus, la naïveté n'a jamais passé pour un défaut. Quel grand mal fais-je, lorsque je dis que Cremille a une sorte de négligence dans le caractère, qui l'expose à l'inconvénient de ne savoir pas résister ?
Le Président de Guibraville
Vicomte, tu pérores comme un ange. Mais, mon cher, nous sommes ici comme en Huronie : chacun son tour.
Le Chevalier de Vervilli
Pourquoi l'interromps-tu, Président ? Nous lui donnons notre procuration pour parler seul.
Le Vicomte de Sarsanne
Dans ce cas, je vais vous passer toutes nos prinC6SS6ºS , eIl I'eVll62.
Necelle
Ne me parlez point de vos filles d'opéra. On n'y trouve plus que des charmes usés, des gorges étayées , des visages recrépis, de l'ambre, de la lubricité, un faux air de Cour ; ce sont, pour la plupart, des horreurs.
Le Chevalier de Vervilli
Une charmante créature, c'est Misis.
Necelle
Pour créature, oui : pour charmante, non.
Églante
Finissez donc, avec votre Misis, que personne ne désire, et qui se prie partout.
Le Chevalier de Vervilli
Comment, Vicomte ! Tu laisses maltraiter Misis ? Des chevaliers Français, je ne reconnais plus le caractère.
Le Vicomte de Sarsanne
Laissez Misis en paix. Voulez-vous que je me salisse la mémoire à me rappeler les gentillesses de cette Messaline ? Eglante, nous diras-tu comment tu as pu te prendre de goût pour Clignac ?
Églante
Ce fut un coup de foudre.
Baron
Tu crois aux coups de foudre ?
Églante
Ne parlons plus de cela ; c'est une affaire oubliée. J'en ai demandé pardon à Dieu ; il faut bien qu'ici-bas on m'en donne l'absolution. À table, ayons pour première maxime de ne nous entretenir jamais de choses tristes.
La Marquise de Palmarese
On ne dit rien d'Oradès ? Chevalier, vous la connaissez fort, dit-on ?
Le Chevalier de Vervilli
Votre dit-on, est là merveilleusement placé. Il est tant soit peu épigrammatique.
Ici l'on boit, et l'on prend quelques libertés, chacun selon son goût.
Le Président de Guibraville
Qui diantre s'embarrasse d'Oradès,oubliée depuis cent ans ? S'il intéresse tant à Pamène de la connaître, qu'elle s'adresse directement à la police.
Baron
Il faut convenir qu'Adeline nous manque cruellement. Nous serions partie-carrée, ef chacun de nous aurait deux baisers à prendre ; moi, je n'en ai qu'un.
Le Chevalier de Vervilli
Elle nous manque de toutes façons. C'est la meilleure enfant du monde, un vrai boute-en-train.
Le Vicomte de Sarsanne
Elle réunit tous les charmes. Elle est du commerce le plus sûr et le plus doux, a un coeur excellent, est un peu coquine, mérite de plus. C'est l'honneur de son sexe, et le plaisir du nôtre. Je ne dirai pas, mesdames, qu'elle est la seule au monde qui réunisse tous ces avantages ; mais je ne crains pas d'assurer qu'il y en a peu avec elle, et vous, qui lui ressemblent.
Églante
Aimable au possible.
Le Président de Guibraville
Une fille unique, qui fait l'ornement d'un souper, par sa figure enchanteresse, et qui enlève tous les coeurs par ses grâces, et ses saillies ingénieuses.
Baron
Il y a plus d'une heure que nous avons reçu son billet. Est-ce que l'espiégle ne nous tiendrait pas parole ?
Scène 8
Adeline, Le Vicomte de Sarsanne, Baron, Le Président de Guibraville, Églante, La Marquise de Palmarese, Le Chevalier de Vervilli, Necelle
Elle fait le tour de la table, et donne à tous les convives un baiser sur le front, avec un certain petit bruit des lèvres qui est ordinairement l'écho du plaisir ; elle prend place à table.
Adeline
La voici. Elle est on ne peut pas plus sensible à votre bon souvenir. Vicomte, comment vous trouvez-vous ? N'êtes vous pas un peu fatigué ? Ah ! Non ; un brave comme vous ne se rend pas pour deux assauts.
Le Vicomte de Sarsanne
Que veux-tu dire ?
Adeline
Voilà qui est bon ! Vous ne saurez, peut-être pas mieux la chose, vous qui l'avez faite, que moi, qui ne l'ai que vue.
Baron
Explique-toi plus clairement, si tu veux que nous t'entendions.
Adeline
Ah ! Tout le monde ne manque pas ici de conception comme vous, baron !
Le Président de Guibraville
Tu embrouilles ton énigme encore d'avantage.
Adeline
Eglante, Necelle, entrerai-je dans des détails ?
Églante
Comme tu voudras ; car je pense bien que cela ne nous regarde pas.
Adeline
Et si cela vous regardait ?
La Marquise de Palmarese
Ne ménagez personne.
Adeline
Non, je prends toujours autrui par moi-même.
Le Chevalier de Vervilli
Je vois que nous ne saurons rien.
Adeline
Si fait : vous saurez que depuis trois quarts d'heures..... je n'ose déterminer le tems ; il ne m'a point paru long, je suis dans ce cabinet, et que..... Allons, Vicomte, Necelle, Eglante, aidez moi dans ce récit. Il est à votre gloire. Vous seuls pouvez parler dignement de vous-mêmes.
On boit force punch, on badine, on redemande du vin de champagne ; on fait sauter les bouchons ; on casse les verres, et quelques porcelaines. Le baron tire une flute de sa poche, Eglante s'en saisit : elle prélude par des roulades, et joue des airs polissons.
Necelle
N'as-tu que cela à nous apprendre ? Et, mais tu vas répéter ce que chacun de nous a fait, pour ne pas perdre un temps dont nous connaissions le prix. Je prends cet instrument à partie. Il blesse la décence, et je soutiens que la manière d'en tirer des sons n'est point honnête. Fi ! On donne des coups de langue...
Le Chevalier de Vervilli
Je suis du sentiment de Necelle : le sexe ne doit jamais toucher une flute en compagnie.
Le Président de Guibraville
Chevalier, vous êtes scrupuleux ?
Baron
Il vaudrait mieux qu'un chevalier de Malte ne le fût pas !
Le Vicomte de Sarsanne
Il est bien plus. Tel que vous le voyez, il est dévot.
La Marquise de Palmarese
Oui, il ressemble peut-être à Emmanuel VI, roi de Portugal. Ayant fait son sérail d'un couvent de religieuses, il ne s'y rendait jamais, qu'accompagné de son confesseur.
Églante
Oh ! Je vous aime tous avec la dévotion du Chevalier ! Est-ce qu'il croit seulement à la vertu ? Il a, sur cela, les idées d'un vrai réprouvé ; mais, il accomplit à merveille ses trois voeux : pauvre au lit, obéissant à table, et chaste à l'église ; c'est un religieux à proposer en exemple.
Le Vicomte de Sarsanne
Messieurs, c'est assez parler ; chantons.
Le Chevalier de Vervilli
Bien dit.
Elle indique la marquise.
Adeline
Oui, il faut prier Madame, de nous chanter quelque chose.
Le Président de Guibraville
Point de sérieux.
Églante
Du gai.
Baron
Une gravelure ; cela se marie à merveille avec le punch.
La Marquise de Palmarese
Je ne sais rien.
Le Président de Guibraville
Vous n'êtes pas de bonne foi. Vous savez le cantique d'Onan et celui de Thamar.
La Marquise de Palmarese
J'ai oublié beaucoup de couplets dans l'un et l'autre.
Le Vicomte de Sarsanne
Nous vous soufflerons.
La Marquise de Palmarese
J'y consens, à condition que ces dames chanteront aussi..
Le Président de Guibraville
Sans doute. Je vous réponds d'elles : elles ne sont pas bégueules.
Necelle
Nous le promettons.
Adeline
Mais avant que l'on commence, permettez que je fasse une réflexion.
Le Président de Guibraville
Fais donc vite.
Adeline
Comment n'avez-vous pas eu la curiosité de savoir ce qui m'a empêché de venir avec mes bonnes amies ?
Le Vicomte de Sarsanne
Tu nous diras cela, après que Pamène aura chanté.
Adeline
Non, il faut que je vous raconte d'abord mon histoire, je pourrais l'oublier.
Baron
Tiens, j'ai dans l'idée que nous n'y perdrions pas beaucoup.
Adeline
Cela peut-être ; mais il faut que je me satisfasse. Désir de fille, comme vous savez, est un feu qui dévore.
Le Chevalier de Vervilli
Commence donc, expédie promptement.
Adeline
Un moment avant que vous arrivassiez pour me prendre, un homme de la Cour, que je ne puis nommer, m'est venu faire une visite.
Le Chevalier de Vervilli
Passe les détails.
Adeline
À la bonne heure, quoique pourtant je brille aux détails qui, souvent valent mieux que le fonds des histoires.
Le Président de Guibraville
Point de réflexions : au fait, avocat.
Adeline
Survient un abbé de la connaissance du personnage en question, de la mienne, et de la vôtre aussi, mesdames. Ils se sont, au bout d'un quart d heure, retirés à l'écart, dans une embrasure de fenêtre : ils jasaient bas. Je commençais à m'impatienter, lorsque le Marquis, haussant la voix, a dit à l'abbé : Mon ami, il y a longtemps que je me doutais que ma femme était comme toutes les autres ; mais je ne l'aurais jamais soupçonnée d'une telle infamie. Je vais trouver le ministre, qui est heureusement à Paris : il ne me refusera pas une lettre de cachet, et avant une heure... Je n'en entendis pas davantage. À ces mots, ils partent ensemble, et moi, charmée de me voir libre, je suis venue moi-même, apporter de ma part, la lettre qui vous a été remise. Je plains la malheureuse.
Le Président de Guibraville
D'où vient donc tout ce bruit ?
Scène 9
Le Marquis de Palmarese, Exempt, Le Président de Guibraville, La Marquise de Palmarese
Les archers s'emparent des portes.
À l'exempt.
Le Marquis de Palmarese
Vous ici, Madame ! Allons, Monsieur, faites votre devoir.
À ces mots, De la part du Roi, tous les assistants restent dans un étonnement qu'il est plus facile d'indiquer que de décrire. Pour la Marquise, elle n'est pas seulement étonnée, elle est anéantie, pétrifiée, et finit par s'évanouir. Il est aisé de juger que la présence de son mari, dans le lieu, et la compagnie où elle se trouve, ne peut pas produire un moindre effet.
Exempt
De la part du Roi...
Le Président de Guibraville
Comment, Monsieur, osez vous me manquer au point de faire arrêter quelqu'un chez moi ?
On fait revenir la marquise, et aussitôt le marquis dit à l'Exempt :
Adeline, Eglante, Necelle, sont toutes tremblantes , craignant que l'ordre ne soit contre elles. Elles ne se rassurent un peu, que lorsqu'elles sont certaines que l'exempt n'en veut qu'à la Marquise, qu'elles ont cru jusqu'à ce moment une nouvelle débarquée de province, qui était venue, comme le chevalier le leur a dit, pour débuter à l'Opéra.
Il montre la Marquise.
Le Marquis de Palmarese
En effet, j'ai bien quelque ménagement à garder avec vous. Mais ce n'est pas ici que je veux vous répondre. Nous verrons si le magistrat, chargé du dépôt des lois, peut impunément s'afficher pour l'instigateur de la honte des plus illustres maisons. Allons, Monsieur, mettez votre ordre à exécution. Emmenez, Madame.
Comme le Vicomte, le Chevalier, le président, le baron, font signe de vouloir s'opposer à ce qu'on emmène la marquise, l'exempt leur dit :
Au milieu des débris des verres, des bouteilles, des porcelaines, des sièges renversés, le président, le vicomte, le chevalier et le baron sortent avec Necelle, Eglante et Adeline.
Exempt
Madame, suivez-moi. J'ai l'ordre précis, Messieurs, de vous faire retirer, ainsi que ces demoiselles. Vous vous exposeriez beaucoup, en vous portant à quelque violence. Craignez de vous opposer aux volontés du Roi.
La Marquise de Palmarese
Où va-t-on me conduire ? Qu'allez-vous faire de moi, monsieur ?
Le Marquis de Palmarese
Vous en serez instruite toute à l'heure. L'abbé de Guerindal ne m'a donc point trompé !
La Marquise de Palmarese
Quel nom, Monsieur, venez-vous de prononcer ?
Le Marquis de Palmarese
Celui d'un homme, qui, instruit de vos odieux débordements, et plus jaloux de mon honneur que, vous-même, m'a donné une connaissance que vous payerez bien cher.
La Marquise de Palmarese
Eh ! Bien, monsieur, je vois qu'il ne vous a pas tout appris ; je vais suppléer à son silence. Oui, j'ai mille reproches à me faire ; mais le plus grand de tous, c'est d'avoir passé l'avant-dernière nuit, non chez la Maréchale de Vistel, comme je vous l'avais annoncé, mais ici, avec ce même abbé de Guerindal, que vous croyez si fort votre ami.
Le Marquis de Palmarese
Madame !... Madame !... Si vous dites vrai... Le monstre... Il ne se passera pas vingt-quatre heures, qu'il ne soit enfermé dans un cul-de-basse-fosse. Il ne verra le jour de sa vie !
La Marquise de Palmarese
En vous représentant, Monsieur, qu'un mari, qui nous épouse malgré nous, s'expose, à ce que sa femme fasse quelque chose malgré lui, je ne prétends point me justifier, ni même diminuer ma faute. Croyez que je me méprise, autant qu'il est possible, d'avoir eu la faiblesse de me livrer au plus perfide, au plus vil des hommes ; à celui de tous qui était le moins fait pour que je vous manquasse. Quel que soit le sort que vous ne réserviez, soyez sûr que je ne me croirai jamais assez punie. Non, il n'est rien au-dessous d'une femme sans moeurs, qu'un abbé libertin.
Le Marquis de Palmarese
Et le proverbe a bien raison : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.
La Marquise de Palmarese
Avec quelqu'art, messieurs, et d'un pinceau souvent Gracieux, large, énergique savant, Un auteur inconnu, copiant la nature, De ce siècle pervers vous a fait la peinture. Montrez-vous Vous aimez la gaîté : Sur les moeurs, quand on l'aime, on est moins difficile. Gens de bonne société, Et de la cour et de la ville, Pardonnent à l'impureté, En faveur de la vérité, Et de la pureté du style.
Cantique d'Onan
Chanteurs Du Cantiques
Cantique pieux, en pot-pourri, avec prologue et épilogue, pour la Solennité de la Purification de la bienheureuse Marie, mère et toujours Vierge, par un vicaire de la paroisse S.-Cucufa, de Notre-Dame de Laurette. 1768.
CANTIQUE.
AIR : Chère Annette, reçois l'hommage.
AIR : Du Vaudeville de Figaro.
AIR : Du serin qui te fait envie.
AIR : Jusque dans la moindre chose. .
AIR : Roulant ma brouette.
AIR : Mon honneur dit, etc.
AIR : Avec une épouse chérie.
AIR : Vous me grondez, etc.
AIR : Tandis que tout sommeille.
AIR : Monsieur le Prévôt des Marchands.
AIR : Adieu , paniers, vendanges , etc.
Même air.
AIR : L'amitié seule te séduit.
Même air.
AIR : Je suis un pauvre maréchal.
AIR : Des Pendus.
AIR : Du Vaudeville de Figaro.
AIR : Ô Mahomet ! etc...
AIR : Du Vaudeville de Tome-Jones.
AIR : Du Vaudeville d'Epicure.
AIR : J'aime bien mieux, etc.
AIR : Faut attendre avec patience
AIR : De tous les capucins du monde.
AIR : Je suis né natif de Ferrare.
AIR : Ah ! que je fus bien inspirée, etc.
AIR : La foi que vous m'avez promise.
Chanteurs Du Cantiques
De l'égoïste Onan la honteuse aventure. Ira de bouche en bouche à la race future. Vous avez tous des droits au zèle, Aux talents de votre............ Vous en avez, troupe fidèle, Aux fruits de grâce et de salut. Animé d'une foi sincère, Je les cueille pour votre bien ; J'en compose un suc salutaire, Dont peut se nourrir tout chrétien. Je veux, mon cher Auditoire, Puiser mon texte en bon lieu ; Ouvrons l'authentique histoire Du peuple choisi de Dieu. Aujourd'hui de Saint-Grégoire Je ne prétends m'appuyer, Mais d'Isaac Berruier. Sans tarder, entrons en matière ; Parlons d'Onan, fils de Juda, Rebut de la nature entière, Que Dieu maudit, et fit bien, da ! Car si de ces gens, nés pour l'ombre, Ayant tel goût, vilain défaut, Par malheur ! Naissait un grand nombre, Le monde finirait bientôt. Tu connais l'usage antique, Onan, lui dit son papa, Qui parmi nous se pratique, Comme au Momomotapa. Tu ne saurais t'y soustraire ; C'est ton obligation : Onan, suscite à ton frère Une génération Si je ne m'abuse, Ces termes sont clairs : Dis, dis tout, ma muse, Mais à mots couverts : Telle est la conduite, Crainte d'ennuyer, Que tint le jésuite Isaac Berruier. De la Tharmar, Onan fait son épouse Pour n'exciter le paternel courroux : Juda pourtant dans son compte se blouse. Comment ? Pourquoi, me demandez-vous tous ? Dam ! c'est qu'Onan ne se souciait guère, . (Alors il pensait comme on pense en ce temps ) D'avoir des fils, dont un mort serait père, Et n'ètre, lui, qu'oncle de ses enfants. Brillante encor de tous les charmes Du jeune âge et de la beauté ; Belle à faire rendre les armes Au mortel le plus redouté , Thamar à : on sort résignée, Avec des désirs vifs et doux, Se vit par la loi destinée Au lit de son second époux. Car selon certaine chronique, Qu'on peut croire , ou ne croire pas, Her, ne trouvait de vrais appas Qu'au plaisir dit Antiphysique. Or, des femmes, du tout, du tout, Ce n'est là l'ordinaire goût. Pareille fantaisie ! S'excuse, par Jésus ! Une fois, mais sans plus, Une fois dans la vie. Car une fois N'est rien, je crois. La première, quoi qu'on en gronde, Peut passer pour une gaîté, Une ivresse de volupté ; Un goût de curiosité : D'un bougre est la seconde. C'est ainsi que l'a décidé Un homme de Dieu possédé : Ce jugement est de principe. Il fut à Paris autrefois Porté, rendu contre Philippe, Par le Saint Cardinal du Bois. Mais revenons à l'épousée. À l'autel Onan la conduit : On danse jusques à minuit ; D'amour Thamar est embrasée. La fleur, faute d'être arrosée, Bientôt se dessèche, languit, Qui, plus belle, se reproduit, Grace à la céleste rosée. Thamar ressemble à cette fleur. . Avec Onan la voilà donc couchée ; Mais pour elle, ô nouveau malheur ! Elle n'en est point approchée. Pas un baiser d'amour ; Pas un mot de retour : Thamar soupire, et cheme dans l'attente, Et n'est pas... et n'est pas contente. Parle : Qu'est-ce qui te séduit ? Ah ! Parle-moi, dit la Phénicienne. Comment aimes-tu le déduit ? Ta manière sera la mienne. Mon époux ! Cher Onan ! Donne-moi du nanan. Il m'est permis de m'en montrer friande : Je suis jeune, j'aime, je bande. Comme tonne ce docteur Discours perdus. Onan est sourd. Il n'était pourtant point à court, S'il eût voulu, par des tendresses, Aux propos les plus séduisants, Laissant parler, agir ses sens, Répondre aux plus vives caresses, Pique en main, Le vilain Va son train : En silence, À terre il jette sa semence. Ah ! dit Thamar, cette action Mériterait punition. Quoi ! quoi ! Tu te branles, Viédaze, Au lieu de verser dans le vase, Dans le vase d'élection. Cette douce libation... N'as-tu pas lu l'onanisme De l'hypocrate Tissot ? Là, point de charlatanisme, Ni de tour de maître sot. Dans son vertueux cynisme Contre tout masturbateur. Le sot Onan reste dans sa démence, De repentir aucunement touché : Le jour, la nuit, le drôle recommence, Et se complait dans son triste péché. Cynique au moins autant que Diogène , Frustrant Thamar du plus beau de ses droits , C'est à ses yeux que, sans honte et sans gêne, Comme de femme il use de ses droits. Voilà Thamar joliment régalée ! On la pousse aussi trop a bout. Par Her, le traître, elle fut enculée ; Onan se branle, et voilà tout. Elle est chagrine ; elle souffre : elle pleure ; Chagrins et larmes superflus : Cette tendre épouse, à toute heure, Reçoit d'humiliants refus De qui ? d'Onan. Ordres, prières ; Rien ne peut le faire changer. Chacun, dit-il, a ses manières : Dans ma main j'aime à décharger. Mais il n'en eût pas longue joie. Justice arrive tôt ou tard : Le Seigneur a notre homme envoie . La mort qui le mit à l'êcart. Je vous ai, d'après la Genèse, Fait ce récit édifiant ; Vous avez tous, et j'en suis aise, Foi robuste, esprit confiant. Mes chers frères, à Dieu ne plaise ! Que je vous en blâme jamais ; J'eus toujours de ce diocèse À coeur les chrétiens intérêts. Des suites de maints adultères, Incestes, fornications, Et d'autres semblables misères, Naquit le dieu des nations. Thamar, Rahab, Ruth, Betsabée Furent ses aïeules, Vraiment ! En tout ceci l'âme absorbée, Doit croire, et croire aveuglément. Loin de nous ces célibataires, Qui, des voluptés solitaires Vantent tant l'usage et le fruit ! Voici comme plus d'un raisonne : « Il n'est de mal que ce qui nuit ; Je ne nuis jamais à personne. » « J'agite ma tige grandie, Et de la sève de la vie, Ma main hâte, arrête le cours : Je fais, à mon gré, mes beaux jours. Par aimable et sage imposture, Ainsi de la riche nature, Moi, je vais le but négligeant : Oui, mais je gagne non argent. » Lisez le chantre de la Grèce, Vous dira-t-on une autre fois ; Pour une infidèle maîtresse , Coule à grands flots le sang des rois. Ménélas gardait son Hélène, Si Pâris m'avait ressemblé ; · On n'égorgeait point Polixène ; Ilion n'aurait pas brûlé ». Ah ! Tout cela n'est que sophisme, Et raisonnement captieux., Absurde système, égoïsme Non moins coupable qu'odieux. Il nous est, par la sainte bible Ordonné de multiplier : Faisons-y tout notre possible ; Ayons la foi du charbonnier.