Pièce dramatique · 1928 · 2 actes

L’homme qui a tué la mort

de René Berton

Représentation
≈ 45 min
Distribution
8 hommes
Répliques
289
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Professeur Fargus H 41 ≈ 13 min 3
Gauvain H 57 ≈ 9 min 5
Le Juge d'Instruction H 60 ≈ 6 min 3
Le Directeur de la Prison H 54 ≈ 6 min 4
Bricard H 32 ≈ 5 min 4
Moralès H 20 ≈ 4 min 2
Benoit H 19 ≈ 2 min 2
Marec H 5 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
Le Professeur Fargus absentabsentabsentabsentabsent
Gauvain absentabsent
Le Juge d'Instruction absentabsentabsentabsent
Le Directeur de la Prison absentabsentabsent
Bricard absentabsentabsentabsent
Moralès absentabsentabsentabsentabsentabsent
Benoit absentabsentabsentabsentabsent
Marec absentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Bricard, Benoit

Au lever du rideau, Bricard, assis devant la petite table, fait une réussite, en fumant sa pipe. Benoît, assis sur un escabeau, la tête dans les mains, semble réfléchir. Dehors, c'est la nuit. Par instants on entend à la cantonade des coups de marteau et on aperçoit des lueurs fugitives de lanterne.

Il brouille rageusement les cartes qui sont devant lui. Il regarde sa montre.

Il se lève, s'approche de la fenêtre et regarde dans la nuit.

Il vient se camper devant Benoît, toujours immobile et lui frappe sur l'épaule.

Bricard

Zut ! C'est encore raté !... Décidément, il n'y a rien à faire !... Cinq heures... Ça se tire !... Eh bien, vieux, à quoi songes-tu ?... À la mort de Louis XVI ?... J'avoue que c'est le moment d'y penser.

Benoit

Bon Dieu, que cette nuit est longue !... Il me semble que le soleil ne se lèvera jamais !

Bricard

T'en fais pas, va ! On a commencé à monter la machine ; dans une heure tout sera bâclé.

Benoit

Il me tarde que ce soit fini... Quel cauchemar !

Bricard

Y a pas longtemps que t'es sans le service... Ça se voit.

Benoit

C'est la première fois que j'assiste à une exécution... et dame...

Bricard

On a beau faire le malin, ça vous fait quand même quelque chose.

Benoit

Tu parles.

Bricard

Bah, tu t'y feras !... Quand tu en auras vu, comme moi, guillotiner une dizaine, tu commenceras à être blasé sur ce genre de distractions.

Benoit

Ce doit être horrible d'assister aux derniers moments d'un condamné à mort...

Bricard

Évidemment, c'est pas très rigolo... Mais on n'a qu'à se dire que l'homme qu'on va exécuter est un criminel, et on n'a qu'à penser aux souffrances qu'il a fait endurer à ses victimes pour ne pas être ému devant sa souffrance à lui.

Benoit

Évidemment.

Bricard

Ainsi, celui qu'on va exécuter tout à l'heure ce Moralès, je t'assure qu'il ne m'inspire aucune pitié. Je pense à ces deux personnes qu'il a zigouillées pour s'approprier leur galette et dont il a fait disparaître les corps avec un raffinement de précautions qui montre que cet homme est un véritable monstre.

Benoit

N'empêche qu'il n'a jamais avoué.

Un temps.

Bricard

Qu'est-ce que ça prouve ?... Toutes les preuves que l'Avocat Général a su trouver, ont avoué pour lui... T'en fais pas, va ! Ce n'est pas si facile que cela de couper le coup à un innocent.

Benoit

Ça s'est vu pourtant !

Bricard

Oui... On dit ça... !

Benoit

Mais qu'est-ce qu'il fout, le soleil, à ne pas vouloir se lever !

Il prend dans l'armoire une bouteille et un verre.

Il remplit un verre et le tend à Benoît.

Bricard

Ne t'énerve pas, p'tit gars !... Tu vas boire un verre de rhum... Ça te changera les idées.

Benoit

C'est le rhum qu'on va donner tout à l'heure au condamné ?...

Bricard

Oui.

Benoit

Dans ce verre ?...

Bricard

Oui... Goûte-moi ça... c'est fameux ?...

Benoit

Non, merci.

Benoît fait un geste de refus.

Il avale d'un trait le verre de rhum et s'essuie les lèvres du revers de la main.

Bricard

Oh la la !... T'en fais des chichis !... T'en veux pas ?... Alors à ta santé ! Ah, ça réveille !...

Benoit

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Bricard

Je ne sais pas... On a apporté ce machin hier soir, avant que nous ne prenions notre service... Ça m'a tout l'air d'être une table.

Il soulève le couvercle du récipient.

Benoit

C'est une drôle de table !... Bon Dieu, y en a-t-il des trucs !... Qu'est-ce qu'on peut bien mettre dans ce support ?... Et tous ces trous, avec ces tuyaux qui glissent dedans et qui vont se perdre dans ce récipient ?... Il n'y a rien... Qu'est-ce que tout ce fourbi ?

Bricard

Je n'en sais pas plus long que toi.

Benoit

Et là, qu'est-ce que qu'il y a dans cette boîte ?

Benoît tourne une manette. On entend un ronflement assourdi.

Bricard

Ça, je sais ce que c'est... C'est ce qu'on appelle un... Un truc un machin... Une magnéto... Et ces manettes que tu vois là, c'est pour ouvrir ou fermer le courant électrique.

Il ferme le courant.

Bricard

Qu'est-ce que tu fais ?... Veux-tu bien arrêter ça !... Tu vas tout détraquer !...

Benoit

À quoi diable ça peut-il bien servir, tout ça ?...

Benoît recouvre la table.

Bricard

Voici quelqu'un !... Remets la toile !... Vite !

Scène 2

Le Directeur de la Prison, Bricard

Le Directeur de la Prison

Rien de nouveau, Bricard ?

Bricard

Rien de nouveau, Monsieur le Directeur.

Le Directeur de la Prison

Que fait-il ?

Bricard

Tout à l'heure je suis passé devant sa cellule. Martin, mon collègue qui le garde, m'a fait signe, par le guichet, de ne pas faire de bruit... Il doit dormir.

Le Directeur de la Prison

Allez voir.

Il sort.

Bricard

Bien, Monsieur le Directeur.

À Benoît en lui montrant les cartes qui sont sur la table.

Benoît met les cartes dans le tiroir de la table. Entrent le Juge d'instruction et l'Avocat Général. Benoît sort.

Le Directeur de la Prison

Ah, voici ces messieurs ! Vite, débarrassez-moi cette table !

Scène 3

Le Juge d'Instruction, Le Directeur de la Prison, Gauvain, Bricard, Benoit

Le Juge d'Instruction

Monsieur le Directeur...

Ils se serrent la main.

Le Directeur de la Prison

Monsieur le Juge d'Instruction...

Le Juge d'Instruction

Permettez-moi de vous présenter mon jeune collègue, Monsieur l'Avocat Général Gauvain.

Le Directeur de la Prison

Je connais Monsieur Gauvain... Je l'ai entendu...

Le Juge d'Instruction

Maître Lacrouze, le défenseur de Moralès n'est pas encore arrivé ?

Le Directeur de la Prison

Je ne crois pas qu'il puisse venir. Il est cloué au lit par une brusque attaque d'urémie. Il se fera sans doute remplacer par son secrétaire.

Le Juge d'Instruction

Je crois que nous sommes en avance...

Le Directeur de la Prison

Il est cinq heures dix ; en cette saison le soleil ne se lève qu'à six heures. Nous avons donc largement le temps.

On entend des coups de marteau à la cantonade.

Le Juge d'Instruction

Nous ne réveillerons ce malheureux qu'à la dernière minute... En admettant qu'il dorme.

Gauvain

C'est atroce, ces coups de marteau dans la nuit !... On devrait prendre plus de précautions !

Le Directeur de la Prison

Malgré tout le soin que l'on apporte au montage de la machine, il est impossible que ce travail soit tout à fait silencieux.

Le Juge d'Instruction

C'est inévitable ! Vous le savez bien, mon cher Gauvain !

Geste de Gauvain.

Le Directeur de la Prison

Ah Monsieur l'Avocat Général ! J'ai suivi toute l'affaire Moralès et j'ai entendu votre réquisitoire... Quel admirable morceau d'éloquence !... Si... si... C'était magnifique. Ce que j'ai surtout admiré, c'est l'accent de profonde sincérité qui animait vos paroles. Jamais je n'ai entendu un Ministère public parler avec une conviction aussi saisissante et jamais, non plus, je n'ai vu un réquisitoire faire autant d'impression sur un jury.

Gauvain

Monsieur le Directeur, je vous en prie...

Le Directeur de la Prison

Ah, c'est une rude partie que vous aviez à jouer !

Le Juge d'Instruction

Oui, ce Moralès s'est défendu avec une habileté diabolique.

Il fait le geste de la main.

Le Directeur de la Prison

Son parti pris de nier était assez déconcertant et à la fin de l'interrogatoire, les jurés étaient visiblement perplexes. Moi-même, je l'avoue, j'étais fort indécis... Mais vous avez pris la parole et tout a changé de face. Vous avez ramassé les preuves en un faisceau si compact, vous les avez présentées sous un jour si lumineux, que du coup, toutes les perplexités ont disparu. Vos arguments se suivaient avec une logique implacable et vos conclusions tombaient nettes et précises... ...comme le couperet de la guillotine.

Le Juge d'Instruction

Il est à peu près certain qu'avec un Ministère Public moins habile et moins éloquent, Moralès eût été acquitté.

Le Directeur de la Prison

C'est une belle victoire, Monsieur l'Avocat Général, dont vous pouvez être fier et je comprends votre désir d'assister en personne aux derniers moments de votre condamné.

Le Juge d'Instruction

Ce n'est pas pour satisfaire un sentiment de curiosité que j'ai voulu me trouver une dernière fois en présence de celui que j'ai fait condamner... Je ne veux pas seulement le voir... Je veux lui parler.

Le Juge d'Instruction

Lui parler ?

Gauvain

Oui... Je veux lui parler.

Le Juge d'Instruction

Pourquoi ?

Gauvain

Pour libérer ma conscience.

Le Juge d'Instruction

Que voulez-vous dire ?...

Gauvain

Comme vous le disiez tout à l'heure, monsieur le Directeur, c'est avec la conviction la plus sincère et la plus absolue que dans mon réquisitoire j'ai demandé la tête de Moralès. J'avais passé des jours et des nuits à étudier le dossier et j'étais certain, absolument certain de la culpabilité de cet homme. En demandant sa condamnation, j'avais le sentiment très net d'être le défenseur de la société ; et quand les jurés me donnèrent gain de cause, ce fut en moi, non pas l'orgueil d'avoir remporté la victoire, mais la satisfaction d'avoir accompli mon devoir de magistrat... Cette certitude que Moralès est coupable, je l'ai toujours...

Le Juge d'Instruction

Moi aussi !... Vous semblez oublier, mon cher, que c'est moi qui ai instruit l'affaire.

Le Directeur de la Prison

Nous l'avons tous !... C'est l'évidence même.

Avec force.

Gauvain

... Je l'ai toujours... Je veux l'avoir !... Mais elle est ébranlée par ce fait : il n'a jamais avoué !

Le Juge d'Instruction

Les preuves sont là, voyons !

Gauvain

Je ne l'ai fait condamner que sur des probabilités...

Le Juge d'Instruction

Relisez Pascal, mon jeune ami. Il vous démontrera dans ses « Pensées », qu'il est des cas où la probabilité peut avoir la force d'une certitude.

Gauvain

Oui... Je sais... Mais ce qui est effroyable, c'est qu'avec le temps, cette certitude s'est affaiblie.

Le Juge d'Instruction

Mais au contraire ! Avec le temps cette certitude ne devrait que se renforcer !... Voilà près d'un an que Moralès a été arrêté ; tous les journaux ont parlé de cette affaire. Si ces deux personnes n'avaient pas été tuées, et elles n'ont pu être tuées que par lui, l'une d'elles, au moins, depuis le temps, aurait donné signe de vie !

Le Directeur de la Prison

Parbleu !

Gauvain

Est-ce qu'on sait !... Le monde est si grand !... Je suis terriblement angoissé !... C'est la première fois que je remplis les fonctions de Ministère Public...

Le Juge d'Instruction

C'est votre premier réquisitoire, et du premier coup vous avez la chance d'obtenir une tête ! Et vous n'êtes pas content ?... Savez-vous, mon jeune ami, qu'il y a beaucoup de vos collègues qui pourraient vous envier !

En proie à son idée fixe.

Gauvain

Vous appelez cela une chance !... Il n'a jamais avoué !

Le Directeur de la Prison

Il a suivi le précepte d'Avinein.

Gauvain

Il n'a jamais avoué...

Le Juge d'Instruction

Vous n'allez pas, je pense, en conclure qu'il est innocent ?...

Gauvain

J'ai la conviction qu'il est coupable ; mais c'est une conviction de raisonnement qui n'est établie que sur des faits... et ma conscience me reproche à cette heure, de les avoir peut-être mal interprétés.

Le Juge d'Instruction

Allons donc !

Après un moment d'hésitation.

Gauvain

Le spectre de l'erreur judiciaire est venu tout d'un coup hanter mon esprit et malgré tous mes efforts, je ne l'en puis chasser... Jour et nuit je suis obsédé par cette idée que je me suis peut-être trompé... Je suis allé en secret, trouver le Président de la République...

Le Juge d'Instruction

Vous avez fait cela... vous ?

Gauvain

Oui... Je lui ai dit toute mon angoisse... Oui, moi, le croiriez-vous, messieurs, moi, Avocat Général, moi, qui en me frappant la poitrine, publiquement, au nom de la Justice, ai demandé qu'on tuât cet homme, j'ai supplié en cachette qu'on lui laissât la vie sauve !

Le Juge d'Instruction

Le Président de la République a dû être un peu... surpris de votre démarche, mon cher Gauvain...

Gauvain

Il a été surpris, oui, mais pas dans le sens où vous l'entendez. Le Président m'a répondu qu'il connaissait le dossier à fond, qu'il était convaincu de la culpabilité de Moralès et que, dans ces conditions, il lui était impossible de donner satisfaction à ce qu'il a bien voulu appeler « mon honnêteté de conscience » ... C'est pourquoi je suis ici ce matin.

Le Juge d'Instruction

Vous voudriez qu'au moment de mourir, Moralès vous fit l'aveu de ses crimes... ?

Le Directeur de la Prison

Oui !... Il me le faut, cet aveu... Il me le faut !

Le Juge d'Instruction

Vous croyez, Monsieur le Directeur, qu'on l'obtiendra ?

Le Directeur de la Prison

J'en doute. Si Moralès avait voulu parler, il y a longtemps qu'il l'eût fait... du moins depuis sa condamnation. Il niera jusqu'à la fin.

Gauvain

S'il a continué à nier après sa condamnation, c'est parce qu'il espérait que sa peine serait commuée...

Le Directeur de la Prison

Moralès ne s'est jamais fait d'illusion sur son sort. Il était certain que son recours en grâce, qu'il n'a d'ailleurs signé que sur l'insistance de son défenseur, serait rejeté.

Gauvain

Quand il saura que la mort est là qui l'attend, vous croyez qu'il ne se décidera pas à tout avouer... ?

Le Juge d'Instruction

Pourquoi avouerait-il ?

Gauvain

Mais... pour dire la vérité... ou par forfanterie... Souvent, vous le savez, les criminels, au moment de mourir, non seulement font l'aveu de leurs crimes, mais encore se chargent de forfaits imaginaires, cela par esprit de gloriole...

Le Directeur de la Prison

Moralès n'est pas de ceux-là.

Gauvain

Il avouera pour me rendre la tranquillité de conscience... Cet homme n'est pas une brute !

Le Directeur de la Prison

Loin de là... Les livres qu'il demande à lire, et les conversations qu'il a avec ses gardiens et avec moi-même, prouvent que ce malheureux est un dévoyé.

Gauvain

Alors, il comprendra le sentiment qui me fait agir.

Le Directeur de la Prison

Peut-être.

Bricard entre.

Le Juge d'Instruction

Je l'espère pour vous, mon cher Gauvain.

Le Directeur de la Prison

Eh bien que fait-il ?

Bricard

Ah, Monsieur le Directeur, ce Moralès est un homme extraordinaire ? Depuis vingt-cinq ans que je suis dans le service, j'en ai vu des condamnés à mort, de tous les acabits et de toutes les couleurs.... J'en ai vu qui avaient de l'estomac ; mais ce Moralès les dépasse tous. !

Le Directeur de la Prison

Qu'est-ce qu'il a fait ?

Bricard

Voici ce que le gardien qui le veille m'a raconté... Au premier coup de marteau de ceux qui montent la machine, Moralès s'est réveillé en sursaut. Il s'est assis sur son lit et il a écouté... « Ah, ah, a-t-il dit très calme, il paraît que c'est pour ce matin ! Ces messieurs se sont enfin décidés à liquider mon affaire... Ce n'est pas trop tôt... Quelle heure est-il ? » - « Quatre heures et demie » a répondu le gardien. - « Quatre heures et demie, a dit Moralès... J'ai encore une bonne heure à dormir... » Et il s'est recouché... Et maintenant il dort.

Le Juge d'Instruction

C'est inouï !

Bricard

Pour du cran, ça, c'est du cran !

Le Directeur de la Prison

Voilà, Monsieur, l'homme que vous espérez attendrir.

Gauvain

Je veux lui parler... Je veux lui parler !

Benoit

Monsieur le Directeur, il y a là une personne qui désirerait vous voir et qui m'a prié de vous remettre cette carte.

Le Directeur de la Prison

Ah oui... Mais il vient trop tôt... Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet ; je lui ferai dire quand il pourra venir ici.

Benoit

Bien, Monsieur le Directeur.

Benoît sort.

Le Directeur de la Prison

Vous direz à monsieur l'Exécuteur des Hautes-OEuvres qu'il se prépare aux formalités de la levée d'écrou ; je lui livrerai le condamné dans quelques minutes.

Le Directeur de la Prison

C'est le Professeur Fargus... Vous le connaissez, sans doute, messieurs ?

Le Juge d'Instruction

Qui ne le connaît ? C'est le plus illustre de nos savants biologistes passés et présents.

Le Directeur de la Prison

Le Professeur Fargus a obtenu l'autorisation d'assister à l'exécution de Moralès... curiosité purement scientifique. Il a l'intention de se livrer à des expériences sur le corps du supplicié.

Le Juge d'Instruction

Je connais sa marotte. Il est de l'école des « Vitalistes » qui cherchent la vie dans la mort. Il a poussé leurs théories jusqu'à...

Le Directeur de la Prison

... Jusqu'à l'absurde, disons le mot.

Le Juge d'Instruction

Ah, ces grands savants ! Ils sont plus enthousiastes quez les poètes et sont souvent victimes de leur imagination.

Le Directeur de la Prison

Il paraît que dans son laboratoire il a fait monter une petite guillotine en réduction qui lui sert à décapiter toutes sortes d'animaux, des cobayes, des chiens, des singes...

Bricard

Salaud, va !

Le Directeur de la Prison

Il cherche à ranimer les corps sans têtes, par des procédés de son invention.

Le Juge d'Instruction

Quelle atroce cruauté !

Gauvain

Et inutile !

Le Juge d'Instruction

C'est pour la science !

Gauvain

Ah, la science !... Que de crimes on commet en son nom !

Il regarde par la porte de gauche.

Le Directeur de la Prison

Voici l'heure... Ces messieurs nous attendent dans le couloir des cellules... Monsieur le Juge d'Instruction, si vous voulez bien venir...

Le Juge d'Instruction

Allons accomplir notre pénible devoir.

Gauvain fait de la tête un signe d'acquiescement.

Le Directeur de la Prison

Monsieur l'avocat Général, je crois qu'il est préférable que vous attendiez ici.

Le Directeur de la Prison

Préparez tout ce qu'il faut.

Bricard

Bien, monsieur le Directeur.

Il sort avec le Juge d'Instruction.

Le Directeur de la Prison

Allons réveiller le condamné.

Scène 4

Bricard, Gauvain

Bricard prend dans l'armoire une paire de ciseaux, un rasoir et des cordes qu'il met sur la table. Il place un escabeau au milieu de la pièce. Gauvain nerveux, marche à grand pas. Il consulte sa montre.

Bricard

Ce ne sera pas long... Depuis quinze jours, Moralès dort tout habillé, pour être, dit-il, tout de suite prêt, quand on viendra le réveiller... J'ai l'impression qu'il attend ce moment comme une véritable délivrance.

Gauvain

Vous avez eu souvent l'occasion de lui parler...

Bricard

Souvent... J'ai fait plus d'une partie de cartes avec lui.

Gauvain

Il vous parlait ?

Bricard

Il n'était pas très bavard, mais enfin il parlait quelquefois.

Gauvain

Vous n'avez pas remarqué dans ses paroles, dans ses gestes, dans ses réticences... quelque chose qui ressemblât à un aveu ?

Bricard

Rien... Le Directeur, mes collègues et moi-même, nous l'avons souvent cuisiné. Nous n'avons jamais pu lui arracher une parole d'aveu.

Gauvain

C'est atroce !

Bricard

Ah, c'est un gars peu ordinaire !

Gauvain

Généralement, quand les condamnés savent que leur dernière heure est arrivée... Ils avouent, n'est-ce pas ?

Il regarde dans le couloir de gauche.

Entrent le gardien Benoît, Moralès, le Juge d'instruction, le Directeur de la prison, et les autres personnes (ad libitum) qui légalement doivent assister à une exécution capitale : Docteur, commissaire de police, greffier, etc.

Bricard

Généralement... oui. Les voici !

Scène 5

Le Juge d'Instruction, Moralès, Le Directeur de la Prison, Gauvain, L'Aumonier de la Prison

Moralès est vêtu simplement d'un pantalon et de sa chemise. L'aide du bourreau le fait asseoir sur l'escabeau qui a été préparé, puis, avec les ciseaux que lui tend Bricard, il coupe le col de la chemise du condamné. Au contact des ciseaux, Moralès réprime un tressaillement. Le silence est complet. On entend que le crissement des ciseaux. L'aide prend ensuite un rasoir et rase la nuque de Moralès.

Le Juge d'Instruction

Moralès, avez-vous des révélations à faire à la Justice ?

Moralès

Aucune.

Le Directeur de la Prison

Moralès, avez-vous une dernière volonté à manifester ?

Moralès

Non.

Le Directeur de la Prison

Voulez-vous écrire à quelqu'un des vôtres ?

Moralès

À qui écrirais-je ? ... Je n'ai plus de parents... Je regrette que mon défenseur ne soit pas là ; j'aurais voulu le remercier une dernière fois.

Le Juge d'Instruction

Je lui transmettrai vos paroles.

Le Directeur de la Prison

Monsieur l'Aumônier vous attend dans la chapelle... Voulez-vous lui parler ?

Un temps.

Moralès

Non... Je ne crois pas en Dieu.

Le Juge d'Instruction

Il est tout à fait inutile, mon cher, que vous lui parliez. Vous devez bien comprendre qu'il ne vous dira rien.

Gauvain

Et pourtant, il faut que je sache !... Il le faut !

Le Juge d'Instruction

Gauvain, je vous en prie...

Il s'approche de Moralès et s'arrête, cherchant à maîtriser son émotion. Moralès le regarde un moment en silence, et dans son regard passe toute sa haine pour celui qui l'a fait condamner. Mais il se contient et reprend son calme déconcertant.

Gauvain

Laissez-moi... Je veux lui parler.

Moralès

Mon défenseur fait défaut, mais mon accusateur est là.

Gauvain

Moralès, soyez sûr que si je vous impose en ce moment la cruauté de ma présence, c'est pour une raison grave.

Moralès

Vous tenez sans doute à vous rendre compte par vous-même que votre oeuvre s'accomplit bien, jusqu'au bout... ? C'est ce que l'on peut appeler de la conscience professionnelle... Soyez assuré que votre présence ne me cause aucune émotion.

Gauvain

Moralès, écoutez-moi... Dans quelques minutes vous allez payer votre dette à la Société... Aucune puissance au monde ne peut vous sauver. Le calme et la résignation avec laquelle vous accepter votre destin, me montrent qu'il ne doit subsister en vous aucune faiblesse humaine... Vous n'avez donc plus de raison de feindre et de dissimuler la vérité.

Moralès

Je ne dissimule rien.

Gauvain

Moralès... à cette heure, vous n'êtes plus le criminel qui va expier sa faute... Vous êtes un homme qui va mourir, c'est-à-dire un être qui nous paraît déjà entouré de ce mystère de l'au-delà, devant lequel nous nous inclinons, nous qui sommes condamnés à vivre... Moralès, au nom de cette humanité que vous dominez, je vous adjure une dernière fois de me dire la vérité et de me faire l'aveu de vos crimes.

Moralès

Je suis innocent... Je l'ai toujours dit et je le dirai jusqu'à mon dernier souffle.

Gauvain

Il est impossible, au seuil de la mort, que vous persistiez à nier l'évidence même !

Le regardant dans les yeux.

Moralès

Si ma culpabilité est si évidente, pourquoi tenez-vous tant à ce que je vous en fasse l'aveu ?... Est-ce que par hasard, maintenant, vous auriez des doutes... ?

Gauvain

Vous êtes coupable ; j'en ai la certitude la plus absolue.

Geste de Gauvain.

Moralès

Vous l'avez eu, peut être, cette certitude absolue, mais votre trouble me montre qu'à cette heure, vous ne l'avez plus... ... si... si... vous avez des remords de conscience... Le doute est en vous ; il vous torture et vous voudriez que mon aveu vous en débarrassât... Et c'est vous, mon accusateur, vous qui par votre réquisitoire implacable avez arraché ma condamnation aux Jurés hésitants, c'est vous qui me tuez et qui, au moment où je vais mourir, venez me crier : « Dites-moi que je ne me suis pas trompé... ? » ... Vous avouerez, monsieur l'Avocat-Général, que la situation est assez imprévue.

Gauvain

Je suis certain de ne pas m'être trompé... et si je vous demande de me faire l'aveu de vos crimes...

Moralès

... C'est parce que vous avez des remords de conscience ! Vous vous rendez compte à cette heure, de l'effroyable responsabilité qui pèse sur vos épaules et vous écrase.

Gauvain

Puisque, par votre résignation, vous semblez donner raison au jugement qui vous frappe, je vous demande, à cet instant suprême, de donner raison à votre juge.

Regardant l'Avocat Général dans les yeux.

Un temps.

Moralès

J'accepte mon jugement, parce qu'il me donne la mort, et que la mort est pour moi une délivrance... Oui, je le jure : si l'on m'avait fait grâce de la vie, c'est moi qui me serais tué !... Mais vous donner raison à vous, monsieur l'Avocat Général, à vous qui prétendez me connaître mieux que je ne me connais moi-même... à vous qui n'avez pas voulu m'écouter quand je vous criais mon innocence et qui avez décrétez que j'étais coupable... ? Ah non, jamais !... Je suis innocent ; mais quand bien même je serais coupable, entendez-vous, monsieur l'Avocat Général, quand bien même je serais coupable, je ne vous en ferais jamais l'aveu !... Je veux que vous pensiez à moi, plus tard, quand vous aurez à prononcer d'autres réquisitoires. Je veux que vous vous rendiez compte combien il est monstrueux pour un homme, de demander, au nom de la justice, la mort d'un autre homme, en se basant uniquement sur les faits auxquels on prête toute la logique artificieuse de la rhétorique !... Je veux que vous ayez toujours en vous ce doute qui vous ronge !... Je veux que toute votre vie de magistrat vous entendiez au fond de votre conscience cette voix que vous entendez maintenant et qui vous crie : « Tu as peut-être fait tuer un innocent !...

Moralès

Donnez-moi, je vous prie, une cigarette.

Le Juge d'Instruction

Je vous l'avais bien dit, mon pauvre Gauvain !

Bricard a donné une cigarette à Moralès qui l'a allumée au briquet tendu par un autre gardien.

Gauvain

Il est implacable !

Un temps.

Le Directeur regarde sa montre et fait signe aux gardiens. Ceux-ci s'approchent de Moralès et veulent le ligoter.

Moralès

Je vous remercie.

Les gardiens regardent le Directeur qui leur fait signe de laisser au condamné un instant de répit. Moralès tire une longue bouffée de sa cigarette et la regarde se dissiper dans l'air. Lentement sa main s'abaisse et il laisse tomber sa cigarette.

Moralès

Une seconde, je vous prie.

>L'aide du bourreau lui attache les mains pendant qu'un gardien lui entrave les jambes.

Moralès

Allez-y.

L'aide du bourreau et le gardien le soulèvent par les coudes et veulent l'entraîner.

Marchant d'un pas ferme il s'avance vers la sortie. À ce moment, l'Aumônier apparaît sur le seuil de la porte et lui montre le crucifix qu'il teint levé. Moralès tressaille. Il s'arrête net, regarde longuement le crucifix et baisse la tête. Un temps.

Moralès

Il est inutile de me serrer si fort... Laissez-moi... Je marcherai seul.

Moralès

Monsieur le Directeur, puis-je encore disposer de quelques instants ?... Je désirerais parler à Monsieur l'Aumônier.

Le Directeur de la Prison

Il sera fait selon votre désir.

Il s'avance vers le prêtre ; les yeux fixés sur le crucifix.

Moralès

Merci.

L'Aumonier de la Prison

Venez, mon enfant.

Acte II

Scène 1

Le Directeur de la Prison, Le Professeur Fargus, Gauvain, Le Juge d'Instruction, Marec, Benoit

Le Directeur de la Prison

Veuillez entrer, monsieur le Professeur. C'est ici que vous pourrez vous livrer à vos expériences.

Le Professeur Fargus

C'est parfait.

Le Directeur de la Prison

Monsieur l'Avocat Général Gauvain.

Mouvement de Gauvain.

Le Professeur Fargus

Enchanté, monsieur de faire votre connaissance... et toutes mes félicitations pour votre beau caractère... ... Monsieur le Directeur, sachant combien je m'intéresse à tous les problèmes psychologiques, m'a mis au courant de la démarche que vous avez cru devoir tenter auprès du condamné.

Gauvain

Démarche bien inutile, hélas !

Il passe la blouse qui lui tend son aide.

Le Professeur Fargus

Le combat qui se livre en ce moment dans votre âme, entre le magistrat et l'homme, est l'indice d'une rare élévation de conscience et je suis heureux de pouvoir vous en exprimer toute mon admiration... Maintenant, permettez-moi de vous dire qu'en l'occurrence, il est inutile de vous torturer ainsi. Ce Moralès, à en juger par l'unanimité des convictions, est coupable, incontestablement.

Le Juge d'Instruction

Parbleu.

Le Directeur de la Prison

Si vous avez besoin de quelque chose ; monsieur le professeur, je puis mettre des gardiens à votre disposition.

À son aide.

Le Professeur Fargus

Je vous remercie... Mon aide me suffira. Tout est prêt ?

Marec

Oui, maître. J'ai versé le sang dans le récipient de la table.

Le Professeur Fargus

Bien. Ajustez les conduits et vérifiez les joints.

Marec

C'est fait, maître.

Le Professeur Fargus

Vérifiez de nouveau... Vite, vite !

Le Directeur de la Prison

Vous avez tout le temps, monsieur le Professeur ; l'heure de l'exécution sera forcément retardée.

Gauvain

Ah !... Pourquoi cela ?

Le Directeur de la Prison

Parce que Moralès, après s'être entretenu avec l'Aumônier, a manifesté le désir d'entendre la Messe. Nous sommes obligés d'attendre que l'office soit terminé... Oui, cet homme qui se targuait d'être athée, cherche une dernière consolation dans le mystère divin. Je ne l'aurais pas cru de lui.

Le Professeur Fargus

Tous les hommes sont pareils... Durant leur vie, ils affectent de ne croire ni à Dieu ni au Diable... et quand la mort est là et qu'ils aperçoivent le Crucifix, toute l'hérédité religieuse qui dort en eux se réveille et les oblige à tomber à genoux devant l'image sacrée...

Gauvain

Si Moralès s'est confessé à l'Aumônier, il lui a fait l'aveu de ses crimes... N'est-ce pas ?... Il a tout avoué ?...

Le Juge d'Instruction

Le prêtre seul pourrait vous le dire... en admettant qu'il le veuille.

Le Directeur de la Prison

Le prêtre ne trahira pas le secret de la confession...

Gauvain

Ô mon Dieu !... Comment savoir ?... Comment savoir ?...

Le Juge d'Instruction

Vous avez sans doute l'intention, monsieur le Professeur d'expérimenter votre théorie du « Vitalisme » sur le corps du supplicié ?

Le Professeur Fargus

Sur son corps ?... Non, car son corps, en l'espèce, ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse au plus haut point, c'est sa tête, c'est-à dire, son cerveau, organe de la pensée.

Le Juge d'Instruction

Vous n'avez pas, je pense, comment dirais-je ?... La prétention scientifique de provoquer des phénomènes de survivance dans une tête séparée de son corps, et de vouloir ranimer la pensée dans un cerveau mort ?...

Le Professeur Fargus

Si monsieur, j'ai cette prétention... Et puisque nous avons le temps, je vais vous expliquer comment je crois arriver à ce résultat.

Le Juge d'Instruction

Mais enfin, monsieur le Professeur, la vie...

Le Professeur Fargus

Qu'est-ce que la vie ?... La vie, a dit mon illustre maître Bichat, est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort... Ces fonctions, sont celles accomplies par tous nos organes. Chacun d'eux possède une force de résistance qui lui est propre et qui lui permet de lutter mécaniquement, inlassablement, avec ses propres armes, contre les agents destructeurs qui l'entourent. L'ensemble de toutes ces résistances séparées forme ce qu'on appelle « la force vitale » ... Mais, pour que la vie puisse s'affirmer et se manifester d'une façon continue, il faut que notre organisme soit placé dans des conditions physiologiques déterminées. Il faut qu'il trouve toujours en lui-même le concours de ces trois centres d'énergie qui sont : le bulbe rachidien, d'où part l'influx nerveux qui lui donne son mouvement et sa sensibilité, les poumons, qui lui donnent l'oxygène dont il a besoin pour ses combinaisons chimiques, le coeur qui lui fournit le sang devant assurer sa nutrition.

Le Juge d'Instruction

Si l'on supprime un seul de ces trois apports, c'est l'arrêt immédiat de la vie...

Le Professeur Fargus

Attendez !... Prenons maintenant un individu comme ce Moralès, dont l'organisme est dans un état d'équilibre physique parfait, c'est-à-dire dont la force vitale de tous ses organes a conservé toute sa puissance. Nous le décapitons...

Le Juge d'Instruction

C'est la mort, parbleu !

Le Directeur de la Prison

Immédiate !

Le Professeur Fargus

Non, messieurs, ce n'est pas la mort...

Le Juge d'Instruction

Par exemple !

Le Professeur Fargus

Du moins, ce n'est pas la mort immédiate... Ce n'est que le commencement de la mort... La vie n'est pas complètement éteinte dans l'organisme d'un supplicié ; l'expérience nous l'a maintes fois démontré. En effet, si tout de suite après l'exécution, on ouvre le corps qui n'est plus qu'une masse inerte, on constate que le coeur continue à battre, que l'estomac continue son oeuvre de digestion et que les glandes continuent leur travail de sécrétion... Il y a donc encore de la vie dans ce corps qui a toutes les apparences de la mort !

Le Juge d'Instruction

Pendant combien de temps ?... Quelques minutes, à peine.

Le Professeur Fargus

Cela peut durer des heures, monsieur. Pendant des heures les organes, armés de leur force vitale qui leur est propre, continuent à lutter contre la destruction... Or ces phénomènes se survivance que nous constatons dans un corps de supplicié, pourquoi ne les observerions-nous pas dans sa tête ?

Le Juge d'Instruction

Parce que c'est impossible !... Les organes du corps peuvent continuer leurs fonctions un certain temps après la mort, parce que ces fonctions sont d'ordre physique, je veux dire s'effectuant mécaniquement... Mais avec le cerveau, c'est autre chose. Le cerveau est bien un corps organique, mais sa fonction est inorganique !

Le Professeur Fargus

Cabanis a dit : « Le cerveau secrète la pensée comme le foie secrète la bile. »

Le Juge d'Instruction

Ce n'est qu'une boutade de matérialiste !... Avec la pensée nous entrons dans le domaine de la métaphysique. Nous ne nous occupons plus du corps ; nous nous occupons de l'âme, et la science s'arrête là, impuissante... La science, en effet, ne peut obliger l'âme à se manifester, quand le principe mystérieux qui la fait agir disparaît. Pas plus d'ailleurs, qu'elle ne peut en expliquer le mécanisme... C'est l'histoire de Pascal, ce génie scientifique égaré dans la religion, voulant prouver l'existence de Dieu à l'aide d'un théorème de géométrie !... Non, monsieur le Professeur, dans une tête séparée de son corps, le cerveau ne peut continuer à penser, ne serait-ce qu'une seconde... C'est impossible !

Le Professeur Fargus

Impossible ?... Il paraît que c'est un mot qui n'est pas français... Ce n'est sûrement pas un mot scientifique.

Le Juge d'Instruction

Mais, monsieur le Professeur, le cerveau est un organe à part... !

Le Professeur Fargus

Dans cette bataille incessante où est engagé notre organisme, la Nature a su réaliser l'unité de commandement et le cerveau obéit comme les autres organes du corps. Les phénomènes intellectuels qui constituent la pensée, sont soumis aux mêmes lois physiologiques que les phénomènes organiques. La preuve en est dans cette corrélation étroite, indéniable, qui existe entre le moral et le physique... Or, un organe, quel qu'il soit, ne peut mourir, c'est-à-dire, cesser de remplir ses fonctions, que s'il y a destruction, ou modification essentielle de cet organe... Reprenons le cas de notre décapité... Le couteau qui a sectionné le cou, n'a en somme, rien détruit dans l'encéphale. Les centres nerveux, les cellules cérébrales, sont intactes et conservent leurs propriétés. Le cerveau, ce laboratoire où s'effectue le travail mystérieux de la pensée, surpris en plein rendement, par cet arrêt brusque de la vie mécanique, que faute d'un autre mot nous appelons la mort...

Le Juge d'Instruction

... est anéanti !

Le Professeur Fargus

... Continue sa fonction jusqu'à ce qu'il ait épuisé cette réserve de force vitale qui est en lui... Nous sommes dons autorisés à admettre que les bruits extérieurs qui frappent l'oreille d'une tête qui vient d'être tranchée, sont encore perçus par les centres nerveux, et que les images qui passent devant ses yeux morts, sont encore transmises au cerveau... Tout cela, bien entendu, de façon atténuée. Le moteur cérébral marche au ralenti. On a tourné le commutateur et la lampe reste en veilleuse.

Le Juge d'Instruction

Mais comment s'en rendre compte ?

Le Professeur Fargus

À l'aide de ce dispositif, qui est de mon invention... Tout à l'heure, je placerai la tête de Moralès dans ce support... Par cet appareil je ferai passer dans son bulbe rachidien un courant galvanique et dans les trous béants de carotides ces deux conduits qui communiquent avec le récipient plein de sang...

Le Juge d'Instruction

Du sang humain... ?

Le Professeur Fargus

Évidemment, il serait préférable que ce fut du sang humain, mais je n'aurais pu m'en procurer en quantité suffisante. J'ai donc été obligé de prendre du sang de bOEuf dont la composition chimique n'est pas très différente... Il est tout frais ; il est encore vivant. Je l'ai préparé spécialement pour qu'il conserve toute sa fluidité. De plus, il baigne dans l'oxygène et, par un système d'isolement approprié, il reste à la température de trente-sept degrés, qui est à peu près celle du corps humain.

Le Juge d'Instruction

Et vous injecterez ce sang dans le cerveau mort ?

Un temps.

Le Professeur Fargus

Oui... suivant la force et le rythme du muscle cardiaque. Par ce courant électrique je rétablirai dans cette tête morte, le potentiel nerveux et grâce à ce sang injecté, je redonnerai aux cellules cérébrales les éléments de chaleur, d'humidité et de nutrition qui leur sont nécessaires... J'aurai ainsi rétabli, artificiellement, dans cet organisme, l'équilibre physiologique et j'espère ranimer, du moins momentanément, sa force vitale, et l'obliger à se manifester... C'est la goutte d'eau qui ranime un infusoire desséché dans un vase et qui, au contact des éléments nutritifs de l'eau, retrouve une nouvelle vie... C'est, du petit au grand, la même chose.

Le Juge d'Instruction

Monsieur le Professeur, en admettant que cette effroyable expérience que vous allez tenter tout à l'heure, soit concluante, quel en sera le résultat pratique ?

Le Professeur Fargus

Le résultat pratique ?... Il sera double... à la fois d'un ordre moral et scientifique... Il démontrera d'abord à messieurs les humanitaires, que le couperet de la guillotine ne donne pas la mort immédiate, puisque, après la décollation, l'individu continue pendant un certain temps, à penser, et par conséquent, à souffrir... Il démontrera ensuite que la mort accidentelle, c'est-à-dire celle qui frappe l'individu en pleine possession de sa force vitale, n'est qu'une mort apparente, et qu'avec des moyens artificiels on peut faire renaître la vie, c'est-à-dire, tuer la mort... Rappelez-vous, messieurs, ce fait tout récent qui a été signalé dans tous les journaux : cette femme morte par asphyxie et qu'on a réussi à rappeler à la vie après neuf heures d'effort... Vous entendez, messieurs, après neuf heures !... Je ne saurais trop vous le répéter : Il n'y a que les maladies ou les grandes destructions traumatiques qui puissent donner la mort réelle.

Le Directeur de la Prison

Mais est-il donc impossible de donner une mort réelle et immédiate aux criminels ?

Le Professeur Fargus

Mais si, c'est possible. La potence des anglais et le fauteuil électrocuteur des Américains, tuent réellement et instantanément, par destruction des organes essentiels. Avec notre guillotine on pourrait obtenir le même résultat ; mais il faudrait pour cela que le couperet agit, non plus comme un instrument tranchant, mais comme un instrument contendant. Il est tout à fait inutile qu'il sectionne le cou. Une masse de ce poids, tombant de cette hauteur, sur la nuque du condamné, écraserait le bulbe rachidien, anéantissant ainsi tous les centres nerveux... et ce serait la mort immédiate.

Le Directeur de la Prison

Oui... Cela éviterait l'ignoble boucherie d'une exécution capitale...

Benoit

Monsieur le Directeur, le condamné sort de la chapelle.

Il sort suivi du Juge d'Instruction.

Le Directeur de la Prison

Allons, messieurs.

Scène 2

Le Professeur Fargus, Marec, Gauvain, Moralès

Le Professeur Fargus

Attention, c'est le moment !... Marec, que donne le courant électrique ?

Marec

Quatre ampères.

Le Professeur Fargus

Bien... Et le sang, à quelle température est-il ?

Marec

Trente-sept degrés six.

Le Professeur Fargus

C'est parfait... Au moment où je commencerai l'injection sanguine, n'oubliez pas de chasser l'air des conduits. Vous savez qu'une seule molécule d'air injectée avec le sang, formerait dans les vaisseaux capillaires une embolie gazeuse qui arrêterait, net, la circulation... Vous n'aurez qu'à donner un coup d'aspirateur à vide.

On entend une sourde rumeur à la cantonade.

Marec

Bien maître.

Gauvain

Ah ! Le voici !

Le Professeur Fargus

Quel calme il a !... De quel pas tranquille il franchit les quelques mètres qui le séparent de la guillotine !... Il s'arrête... Il regarde le couperet... Pas un muscle de sa face ne tressaille... C'est formidable !... Ah ! Le voici au pied de l'échafaud... Il tourne la tête... Il regarde de notre côté...

Gauvain

C'est moi qu'il cherche !... Il m'a vu !... Oh, ce regard !...

Le Professeur Fargus

Ah !... Il va parler ?...

Il tend l'oreille anxieusement.

Gauvain

Ô mon Dieu !... L'aveu !... C'est l'aveu...

À ce moment on entend le bruit de la planche qui se rabat et glisse dans les rainures et le choc sourd du couperet qui s'abat.

Moralès

Monsieur l'Avocat Général, je...

Gauvain

Ah !...

Le couperet ne lui a pas laissé le temps d'achever sa phrase... Il revient à sa table.

Le Professeur Fargus

Et maintenant, Madame la Mort, à nous deux !

S'approchant brusquement de Fargus et lui parlant d'une voix haletante.

Gauvain

Qu'allait-il dire ?... Oh, comment savoir ?... Comment savoir ?... Monsieur le Professeur... je voudrais vous demander... Oh, c'est une chose absurde, folle... Mais depuis que je suis ici, j'ai entendu tant de choses effroyables que je me demande si j'ai encore toute ma raison...

Le Professeur Fargus

De quoi s'agit-il ?

Gauvain

Puisque vous croyez pouvoir rendre la vie à cette tête morte qui sera là, tout à l'heure sur cette table... Ne pourriez-vous pas ?...

Le Professeur Fargus

La faire parler ?...

Gauvain

Oui...

Le Professeur Fargus

J'y ai pensé... La chose n'est pas impossible, théoriquement et pratiquement... J'ai là, un dispositif spécial pour injecter de l'air dans la trachée, ce qui permettra à la parole d'être articulée... Encore faut-il que la section du coup passe au-dessous du larynx...

Entre l'aide du bourreau, portant la tête de Moralès enveloppée d'un voile noir. Derrière lui entrent le Directeur de la prison et le Juge d'Instruction.

Gauvain

Ah, s'il pouvait achever sa phrase !...

Scène 3

Le Professeur Fargus, Le Juge d'Instruction, Le Directeur de la Prison, Gauvain

L'aide met la tête sur la table autour de laquelle tous les assistants se pressent pour regarder, empêchant le public de voir comment s'opère la substitution.

Le Professeur Fargus

Mettez la tête sur la table.

À son aide.

Il étend les bras. Tout le monde s'écarte et la tête de Moralès, enveloppée d'un voile noir, posée sur la table. Fargus enlève brusquement le voile. Tous reculent en poussant un cri d'horreur. La tête humaine, les yeux fermés, la face souillée de sang, est là, en pleine lumière.

Le Professeur Fargus

Le larynx est à peu près intact... C'est parfait... Les vertèbres, en s'écrasant sous le choc du couperet, ont empêché le liquide céphalo-rachidien de s'échapper, ce qui facilitera mon expérience... Donnez-moi les aiguilles que je les enfonce dans la moelle... J'introduits un drain dans chaque carotide et le tube d'air dans la trachée... Les communications sont maintenant rétablies entre le cerveau et ce récipient plein de sang qui va remplacer le coeur... Placez la tête dans le support... Elle est trop en avant... là... elle est bien.

À son aide.

L'aide met les appareils en mouvement. Un silence. Tous, le cou tendu, regardent anxieusement.

Le Professeur Fargus

Le refroidissement commence à se faire sentir... Ouvrez le courant électrique et faites marcher la pompe du récipient !

Le Juge d'Instruction

Rien ne bouge...

Triomphalement.

Il appuie sur le front mort.

Le Professeur Fargus

Il faut attendre que par le réseau des innombrables artérioles, le sang ait pénétré dans toutes les circonvolutions cérébrales... Voyez !... Le sang commence à s'écouler par les veines jugulaires !... Ceci nous prouve d'une façon indéniable, que la circulation sanguine est rétablie dans tout le territoire cérébral... La température remonte... La peau se colore peu à peu... La vie revient !...

Un temps.

Brusquement les yeux morts s'ouvrent tous grands. Tous reculent en poussant un cri d'effroi.

Le Directeur de la Prison

La peau n'a plus sa pâleur cadavérique...

Le Professeur Fargus

Le mécanisme cérébral est remis en mouvement !... La vie est revenue !... Je vous l'avais bien dit !

Le Juge d'Instruction

Qui nous prouve que ce relèvement des paupières n'est pas dû à une contraction musculaire produite par le courant électrique ?...

Le Directeur de la Prison

C'est un mouvement réflexe !

Le Professeur Fargus

Non, non !... C'est un mouvement volontaire !

Le Juge d'Instruction

Allons donc !... Voyez ce regard fixe et sans expression ! Ces yeux sont morts !

Un frémissement passe sur les paupières du mort et les globes oculaires se déplacent. Leur regard fait lentement le tour de l'assistance, se fixant successivement sur chaque personne.

Le Professeur Fargus

Et moi je vous soutiens qu'ils sont vivants ! Il nous voit !... Il nous voit... Et il nous entend, j'en suis sûr ! Tenez !... En voici la preuve ! ...

Les yeux du mort ayant rencontré ceux de l'avocat Général, s'immobilisent.

Le Directeur de la Prison

On dirait qu'il cherche quelqu'un... !

Les yeux du mort se ferment d'eux-mêmes.

Gauvain

Il me regarde !... Non, non, cachez cela !... Je ne puis supporter ce regard !... Fermez-lui les yeux !... Oh, je sens que je deviens fou !... Au nom du Ciel, fermez-lui les yeux !

Gauvain

Ah !...

Triomphalement.

Le Professeur Fargus

Il vous a entendu... Eh bien, Messieurs, êtes-vous convaincus, maintenant ?... N'avais-je pas raison de vouloir tenter cette expérience ?

Gauvain

Regardez !... Là... là... Ses lèvres elles remuent !...

Le Juge d'Instruction

C'est vrai !... On dirait qu'il veut parler...

L'aide met l'appareil en mouvement. Les lèvres mortes continuent à remuer. Un silence. Tous regardent et attendent anxieusement.

Le Professeur Fargus

De l'air !... Vite, vite... Envoyez de l'air dans la trachée !

Gauvain

Grand Dieu, que va-t-il dire ?...

Le Juge d'Instruction

Gauvain, c'est à vous de l'interroger.

Dans une exaltation croissante.

La bouche morte s'ouvre à demi et l'on entend, assourdi mais très distinct, ce mot qui se prolonge lugubrement :

Gauvain

Non, non !... Je ne veux pas lui parler !... Je sais ce qu'il va dire !... Il va nous faire l'aveu de ses crimes !... Il va dire que je ne me suis pas trompé !... Car il est coupable, j'en suis sûr !... Il était coupable !... Non...

Il éclate d'un rire atroce de dément et bat l'air de ses bras comme s'il allait tomber.

Soudain, se raidissant, le regard fixe, il s'écrie, comme s'il se trouvait dans la salle de la Cour d'Assises :

De nouveau, pris par la démence, il éclate de rire.

Il se précipite vers la table, Fargus lutte avec lui pour l'empêcher de s'emparer de la tête.

Gauvain

Ah !... Le mort a parlé !... Il n'était pas coupable !... J'ai fait tuer un innocent !... Mais alors... La Justice... La Justice des hommes !... « Messieurs les Jurés... au nom de la Société dont je suis le défenseur, au nom de la Justice dont je suis le gardien, en mon âme et conscience, je déclare que cet homme est coupable et je vous demande sa tête !... Ah, ah !... Cette tête que je vous demande !... Elle est là !... Je la veux !... Donnez-la-moi !... Elle m'appartient !... Je la veux !... Je la veux !...

Le Juge d'Instruction

Le malheureux !

Le Directeur de la Prison

Emmenez-le !...

Rideau.

SUBSTITUTION DE LA TÊTE. Au lever du rideau du second acte, l'acteur qui interprète le rôle de Moralès, est couché dans la table, dont la partie supérieure porte une ouverture dissimulée par un voile noir. Pendant que le professeur, entouré des autres acteurs, fait sa démonstration, cachant la table aux yeux du public, l'acteur sort la tête et l'appuie sur un support échancré au milieu de façon à lui emboîter le menton, ce qui empêchera la tête de bouger.

Gauvain

Au nom de la Société... Au nom de la Justice, en mon âme et conscience, je vous demande la tête de cet homme !...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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