L'Île Déserte
Scène 1
Constance
Le Théâtre représente une île déserte ; on voit la mer dans le fond. Du côté droit est un rocher sur lequel on lit une Inscription. Constance y paraît, tenant un morceau de fer à la main.
Elle s'approche du rocher et lit l'Inscription.
Elle travaille un moment.
Montrant l'Inscription.
Constance
Que ne surmonte pas un travail assidu, Lorsque par le plaisir il n'est point suspendu ? Sans secours que ce fer et mon faible courage, Je vois presque la fin de ce pénible ouvrage, Puisse-je l'achever ! Et qu'après, justes Dieux, Vous tranchiez de mes jours les restes malheureux ! « Du traître Ferdinand Constance abandonnée ; Finit ici sa vie et ses malheurs. Ô toi, qui de son sort apprendras les horreurs, Venge-la d'un perfide, ou plains... sa destinée. » Qu'il en coûte à l'amour, d'avoir à publier Les crimes d'un ingrat qu'on ne peut oublier ! Pour suivre mon époux j'abandonne l'Espagne ; En vain la Mer mugit, et la mort m'accompagne ; Tranquille sur mon sort, c'est lui seul que je vois, Ah ! Barbare ! Et voilà le prix que j'en reçois ! Si jamais les remords dans cette île sauvage Ramenaient l'inhumain à qui l'hymen m'engage, Pour lui faire juger de l'excès de mes maux, Ô toi qui détruis tout, Temps, respecte ces mots.
Scène 2
Silvie, Constance
Silvie
Ah ! Constance ! Ah ! Ma soeur !
Constance
D'où peu naître, Silvie, Ce plaisir imprévu dont ton âme est saisie ?
Silvie
Mon coeur est transporté !
Constance
Peut-on savoir de quoi ?
Silvie
Ce que j'aime le plus en ce monde, après toi, Ma petite épagneule est enfin revenue ; Depuis deux jours entiers je la croyais perdue.
Constance
Eh ! C'est-là le sujet de ce parfait bonheur ?
Silvie
Crois-tu qu'il en puisse être un plus grand pour mon coeur ? Zirphile est, tu le sais, ma compagne fidèle, L'objet de tous mes soins ; sitôt que je l'appelle, Mille tendres baisers me prouvent son amour ; À mes côtés elle est et la nuit et le jour ; Elle m'aime, m'entend, et sur mon sein repose ; Et de la retrouver te semble peu de chose ?
Constance
Quelle heureuse innocence !
Silvie
Hélas ! Ma chère soeur, Te verrai-je sans cesse en proie à ta douleur ?
Constance
Rien ne peut de mes maux adoucir l'amertume, Toujours en vains soupirs mon âme se consume, Le printemps s'est déjà renouvelé dix fois Depuis qu'abandonnée en ce funeste bois Sans espoir de jamais recouvrer ma patrie, Je traîne dans les pleurs une mourante vie. Sans la tendre amitié qui m'attache à ton sort Ma soeur, le désespoir aurait hâté ma mort.
Silvie
Je ne puis concevoir le sujet de tes peines. Quel bien nous manque-t-il ? Ici nous sommes Reines. Les hôtes de ces bois sont nos heureux sujets, Et la terre et la mer nous comblent de bienfaits. L'Été sous cet ombrage, et l'Hiver sous ces roches, Du chaud comme du froid nous bravons les approches. À ce que nous voulons, la force ni les lois Ne s'opposent jamais ; nous ignorons leurs droits. Ainsi de tout cela si tu n'es pas contente, Il sera mal aisé de remplir ton attente.
Constance
Que d'un bien qu'on ignore on se passe aisément ! Mais quand on l'a goÛté, le perdre est un tourment. Lorsqu'on m'abandonna sur cet affreux rivage, De la raison encor tu n'avais pas l'usage, Et tu n'avais rien vu de plus délicieux Que ces tristes objets qui s'offrent à nos yeux. Mais pour moi plus instruite, ah ! quelle différence De ce désert horrible aux lieux de ma naissance.
Silvie
De ce pays pour qui tu répands tant de pleurs, Souvent tu m'as vanté la richesse et les moeurs ; Mais quand même il serait encor plus admirable, La paix qui règne ici me paraît préférable.
Constance
Que difficilement on juge d'un bonheur Qui parle à notre esprit sans toucher notre coeur !
Silvie
Mais cet endroit charmant que sans cesse tu nommes, N'est-il pas ce séjour habité par les hommes ? Et ce sont, m'as-tu dit, plus de cent et cent fois, Des monstres plus cruels que les loups de ces bois. Comment...
Constance
Oui, je l'ai dit. Eh ! Que ne puis-je encore Ajouter au tableau d'un sexe que j'abhorre ! Oui, les hommes sont tous traîtres, cruels, trompeurs, Se riant de nos maux, se baignant dans nos pleurs ; Ne respectant la foi, l'amour, ni la nature, Et se faisant un jeu du crime et du parjure ; Malgré tous leurs défauts, d'autant plus dangereux, Qu'au fond de notre coeur tout nous parle pour eux ; Grâces, douceur, esprit, paraissent leur partage, Et la seule imposture est tout leur apanage.
Silvie
Si l'homme est si méchant ; contre sa cruauté, Cet asile du moins nous met en sûreté ; Ici, l'on n'en voit pas. Mais, ma chère Constance, Tes yeux versent encore des pleurs en abondance. Que puis-je faire, ô Ciel ! Pour calmer ton tourment ? Si Zirphile te plaît, je t'en fais un présent.
Constance
Il est trop juste, hélas ! Ô ma chère Silvie, Que je passe à pleurer le reste de ma vie. Des mortels séparée et loin de mon époux, Les larmes sont pour moi le plaisir le plus doux.
Silvie
Tu pleures un époux dont tu veux qu'on te venge ; La contradiction me paraît bien étrange. Qu'est-ce donc qu'un époux, pour le tant regretter, Quand ingrat et perfide on doit le détester ? Tu ne me dis pas tout, ma soeur, mais je devine ; Quelque rose toujours accompagne l'épine. Tiens, j'ai jusqu'à ce jour respecté ta douleur ; Mais il faut à la fin que je t'ouvre mon coeur. Je réfléchis souvent, et ce matin encore En voyant mille oiseaux au lever de l'aurore, Je pensais...
Constance
Ces oiseaux qu'anime le Printemps, Auront avant l'été pleuré mille inconstants.
Scène 3
Silvie
Un Vaisseau paraît sur la mer.
Elle se cache derrière un arbre, et sort de sa place par curiosité, toutes les fois qu'elle croit n'être pas vue.
Silvie
C'est trop s'abandonner à sa douleur amère ; J'ai beau gronder, prier, rien ne peut la distraire. Mais ce qui tous les jours étonne mon esprit, C'est qu'au lieu d'adoucir le chagrin qui l'aigrit, Par la part que je prends à sa tristesse extrême, Il augmente sans cesse, et je pleure moi-même. Suivons au moins ses pas. Qu'aperçois-je, grands Dieux ! Jamais la Mer n'offrit rien de tel à mes yeux ! Ce n'est pas un rocher, car il change de place. De la route qu'il tient on ne voit nulle trace ; Quoique sa marche impose, il paraît chancelant. . . . Faisons voir à ma soeur ce prodige étonnant. Allons... Mais juste ciel ! Qu'est-ce que j'envisage ? Où fuir ? Où me cacher ? On vient sur ce rivage.
Scène 4
Timante, Ferdinand, Silvie
Timante
À la fin, cher ami, serions-nous en ces lieux Que depuis si longtemps tu demandes aux Dieux ?
Ferdinand
Oui, je les reconnais ; l'Amour d'un trait de flamme Les avait pour toujours imprimés dans mon âme ; Et les nouveaux transports qui viennent m'agiter Me le confirmeraient si j'en pouvais douter.
Silvie
Si je pouvais les voir sans en être aperçue.
Timante
D'un vain espoir souvent notre âme prévenue...
Ferdinand
Non, cher Timante, non, je ne me trompe pas. Cent fois vers ce Rocher j'ai dirigé mes pas. Voilà, je m'en souviens, cette caverne sombre Où désarmé, sans force, et vaincu par le nombre, D'un Pirate inhumain qui désolait ces mers, Je me vis obligé de recevoir des fers. Dans cet instant fatal, loin de ce lieu, Constance Aux douceurs du repos cédait sans méfiance. Seule auprès de Silvie, un perfide sommeil Préparait à son coeur le plus affreux réveil. C'est-là que me livrant à ma trop juste rage, Une large blessure éteignit mon courage ; Ici le fer vengeur dans mes mains se rompit. . . Mais sans perdre le temps à ce triste récit, Allons plutôt chercher une épouse adorable. Différer un moment, c'est se rendre coupable : Va, cours de ce côté, tandis qu'en celui-ci Je verrai si son sort ne peut être éclairci, Et si le Ciel persiste en sa rigueur extrême, J'expirerai du moins, où mourut ce que j'aime.
Scène 5
Silvie, Timante
Silvie
Je n'ai pu rien entendre.
Timante
Ah ! Que de Ferdinand Les malheurs font affreux ! Que son sort est touchant ! A peine un doux hymen à Constance l'engage, Que forcé d'entreprendre un pénible voyage, Tous deux au gré des flots ils exposent leurs jours. De leur route un orage interrompant le cours, Les jette sur ces bords, où le destin barbare Loin de les secourir pour jamais les sépare.
Silvie
À la fin cependant il s'est tourné vers nous. Que sa mine me plaît ! Que son aspect est doux !
Timante
L'humanité suffit pour le plaindre sans cesse, En moi c'est le devoir qui pour lui m'intéresse. Ce premier don du Ciel, l'heureuse liberté, Sans qui rien ici bas ne peut être compté, Sans ses soins généreux m'aurait été ravie. Que ne puis-je pour lui sacrifier ma vie ! Qui peut faire le bien, se rend égal aux Dieux ; Qui le peut oublier est un monstre odieux.
Scène 6
Silvie
Silvie
QU'est-CE que j'ai vu là ? Je ne le puis comprendre. Serait-ce un homme ? Non, on ne peut s'y méprendre, Car les hommes sont tous perfides, inhumains, Et comme de raison, à des signes certains On doit les reconnaître, et lire dans leur âme. Mais enfin qu'est-ce donc ? Ce n'est pas une femme, Car ainsi que le mien son habit serait fait ? Qui que ce soit, hélas ! C'est un aimable objet. Allons trouver ma soeur, elle saura me dire. . . . Mais qui retient mes pas ? d'où vient que je soupire ? Le coeur me bat. Ah ! Dieux ! comment interpréter Les divers mouvements qui viennent m'agiter ? Serait-ce à la terreur que mon âme est en proie ? Non, car lorsque l'on craint on n'a pas tant de joie. Je ne me trompe point, à travers de ce bois. Je vois encor quelqu'un : on vient pour cette fois Courons vite à Constance. Oh ! Oui ; quoi qu'elle fasse, Il faut sur tout ceci qu'elle me satisfasse.
Scène 7
Ferdinand
Apercevant l'Inscription.
Il lit.
Ferdinand
Ah ! Je n'avais que trop pressenti mes malheurs. Sur moi le sort veut donc épuiser ses rigueurs. En vain je cours, j'appelle, et ne sais point encore Quels lieux sont habités par celle que j'adore. Passerai-je ma vie, hélas ! À la chercher ? Mais qu'est-ce que je vois écrit sur ce Rocher ? Ne m'abuse-je point ? Serait-il bien possible ? Le Ciel à mes tourments devenu plus sensible, Voudrait-il par ces mots éclaircir mon destin ? Lisons. Mon nom ! Grands Dieux ! Depuis quand ? Quelle main ?... "Du traître Ferdinand Constance abandonnée, Finit ici sa vie et ses malheurs." Constance ne vit plus, et me croyait parjure ! Sort cruel ! De mes maux tu combles la mesure. Constance ne vit plus ! Et sa bouche en mourant, A pu d'un crime affreux accuser Ferdinand ! Moi, traître ! Moi perfide ! Elle n'a pu le croire : Non, c'est le seul soupçon d'une action si noire Qui l'a fait succomber à sa vive douleur ; Et Ferdinand survit à cet excès d'horreur !
Scène 8
Timante, Ferdinand
Timante
Ami, de quelque bien conçois-tu l'espérance ! Enfin n'as-tu rien su de ta chère Constance ?
Ferdinand
Constance ne vit plus.
Timante
Ciel !
Ferdinand
Lis.
Après avoir lu.
Timante
Infortuné ! Mais l'ouvrage n'est pas tout à fait terminé.
Ferdinand
Une trop prompte mort arrêta son courage.
Timante
Séjour rempli d'horreurs ! détestable rivage ! Que ne nous cachais-tu ce triste événement ! Ami, que ta douleur est juste en ce moment ! Pleure, sans redouter que Timante en murmure ; De semblables regrets honorent la nature.
Ferdinand
Si le malheur poursuit les plus tendres époux, Grands Dieux, pour les ingrats, quels maux réservez-vous ?
Timante
Quand d'un injuste sort nous sommes la victime, Il est si consolant d'avoir vécu sans crime ; Pour nous abattre, il fait d'inutiles efforts, On n'y succombe point lorsqu'on est sans remords. Tel est l'état heureux où se trouve ton âme ; En tout point tu n'as fait que ce qu'envers sa femme Exigent d'un époux l'honneur, la probité. Les Dieux que tu priais ne t'ont point écouté ; Respecte leurs décrets, quoi que le Ciel ordonne, Et quittons un séjour que l'horreur environne.
Ferdinand
Que je quitte ces lieux ! Eh ! Le pourrais-je, hélas ! C'est ici que Constance a subi le trépas, Ainsi qu'elle, j'y veux terminer ma misère.
Timante
Dans ce désert affreux ! Eh ! Qu'y prétends-tu faire ?
Ferdinand
Ce que j'y prétends faire ? Accroître mon tourment, Et baigner de mes pleurs ce marbre à tout moment, Vivre en mourant sans cesse.
Timante
Ah ! Quelle barbarie ! Et tes amis ? Ton père ? En un mot ta patrie ?
Ferdinand
Mon père ? En cet état si je m'offrais à lui, J'abrégerais ses jours loin d'en être l'appui. Va le trouver, va, pars ; et s'il a quelque envie De connaître les maux qui tourmentent ma vie, En les lui racontant adoucis en l'horreur.
Timante
Eh ! Le pourrai-je, ami ? Ma trop juste douleur...
Ferdinand
Adieu ; Timante, adieu.
Scène 9
Timante
Timante
N'irritons pas sa peine, Ce n'est qu'avec le temps qu'un esprit se ramène. Nous devons cet égard à son sort malheureux. Je prévois qu'il faudra l'arracher de ces lieux ; A prendre ce parti son désespoir m'engage. Pour cet effet, parlons aux gens de l'équipage : Mais le hasard ici les conduit justement.
Scène 10
Timante, Un Matelot
Timante
Mes amis, il convient d'enlever Ferdinand : Ne voulant qu'écouter le chagrin qui le tue, Pour rester en ces lieux il fuira notre vue, Il faut s'en assurer.
Un Matelot
S'en assurer ? Oui-dà ; Mais rien ne me paraît moins aisé que cela ; Où diable voulez-vous que nous allions le prendre ? A l'instant, du Vaisseau nous venons de descendre, Nous ne connaissons point. . . .
Timante
Vous verrez ici près Un ruisseau tout couvert de lugubres cyprès, Qui parmi les rochers précipite son onde, Il ira s'y livrer à sa douleur profonde, Allez vous y cacher, et quand vous le verrez, Pour le conduire à bord vous vous en saisirez.
Un Matelot
C'est bien penser vraiment, et pour un si bon maître, Notre zèle en tout point doit se faire connaître ; Mais nous répondez-vous que cette attention Ne peut pas nous valoir quelques coups de bâton ?
Timante
Ne craignez de sa part aucune réprimande, On ne fait jamais mal quand l'Amitié commande.
Scène 11
Silvie, Timante
À part.
Silvie
Je voudrais que ma soeur sut tout de point en point, Mais partout je la cherche, et ne la trouve point.
À Silvie.
Timante
Qu'aperçois-je ? Une femme en cette île sauvage ? Belle Nymphe, écoutez.
Silvie
Encor sur ce rivage !...
Timante
Pourquoi vous éloigner ? Arrêtez un moment.
Silvie
De moi, que prétends-tu ?
Timante
T'admirer seulement Et parler avec toi.
Silvie
Jure avant toute chose, De me parler de loin.
À part.
Timante
À rien je ne m'oppose, Oui, je te le promets. Que son air est charmant !
Silvie
Qu'il fait plaisir à voir !
Timante
Par quel enchantement Dans un lieu qui paraît proscrit par la nature, Voit-on de si beaux yeux, des traits... une figure... ?
Silvie
Il avance toujours ; s'il fait encor un pas, Je me sauve à coup sûr. Au moins n'approche pas.
Timante
Qui peut à mes désirs te rendre si contraire ? Me soupçonnerais-tu de vouloir te déplaire ? Rassure-toi, de grâce, et daigne m'écouter.
Silvie
Et toi, daigne obéir.
Timante
Ah ! C'est trop insister. Au moins si je savais de quoi tu t'épouvantes. Les hommes ne sont pas des bêtes dévorantes.
Silvie
Quoi ! Tu serais un homme ?
Timante
Oui, je passe pour tel.
Silvie
Au secours ! Au secours !
Timante
Écoutez.
Silvie
Juste ciel ! De grâce, épargne moi ; jamais, je le déclare, Je ne t'ai fait de mal, serais-tu si barbare...
Timante
Lève toi, je te prie, et calme ta frayeur, Ma chère, elle est injuste et me perce le coeur.
Silvie
Tout bas le mien me dit qu'en lui je me confie.
Timante
Si l'on est obligeante étant aussi jolie, D'un époux malheureux...
Silvie
Arrêtez. Seriez-vous Par hasard de ces gens que l'on appelle époux ? S'il est ainsi, partez, retournez au plus vite, Nous détestons ici cette race maudite.
Timante
Non, je ne le suis point ; mais l'ami que je sers, Pour rejoindre sa femme a traversé ces mers, Il venait la tirer d'un séjour qu'il abhorre, Hélas ! Elle n'est plus. Ô toi qu'ici j'implore, Sais-tu comment Constance a terminé ses jours, Et depuis quand le sort en a tranché le cours ?
Silvie
Constance, grâce au Ciel, Constance n'est point morte.
Timante
Ah ! Ce que tu m'apprends de plaisir me transporte ! Tu dois être Silvie... Oui, c'est toi que je vois. Ce lieu, ton âge, tout me l'assure à la fois. Constance n'est point morte ! Ô joie inexprimable ! Je vais rendre à la vie un ami misérable. Cours, vole vers ta soeur, tandis qu'à Ferdinand...
Silvie
Il est donc avec toi, cet ingrat, ce tyran, Ce monstre... ?
Timante
Que ces noms ne souillent plus ta bouche, Dans peu, je t'instruirai de tout ce qui le touche ; Il n'est que malheureux et point du tout ingrat ; Mais ne différons pas d'adoucir son état ; Il nous faudrait avoir le coeur le plus barbare, Pour retarder les biens que le Ciel lui prépare.
Silvie
S'il est ainsi, tous deux partons dès ce moment.
Timante
Nous les joindrons plutôt allant séparément. Fais que bientôt ce lieu te revoie avec elle, Et moi...
Silvie
Parle, comment est-ce que l'on t'appelle ?
Timante
Timante.
Silvie
Ne vas pas t'arrêter trop longtemps.
Timante
Éloigné de Silvie, on compte les instants.
Silvie
Je ne sais, mais tantôt en te perdant de vue, J'ai senti dans mon coeur une peine inconnue, Que je ne ressens plus depuis que je te vois.
Timante
Eh ! bien, je veux toujours demeurer avec toi. Mais les moments sont chers, vite vole à Constance. C'est un si grand plaisir de porter l'espérance Dans le coeur d'un mortel accablé de douleur, Qu'on ne saurait trop tôt jouir de ce bonheur.
Scène 12
Silvie
Silvie
L'Es hommes ne sont pas si méchants, ce me semble ; Si toute leur espèce à Timante ressemble, Ma soeur a vraiment tort d'en dire tant de mal, Je lui sais mauvais gré. Mais c'est original ! Je prends contre ma soeur le parti de Timante ; C'est un homme, je dois le haïr, il m'enchante : Il est loin, cependant ici je crois le voir. Oh ! Tout cela n'est pas facile à concevoir.
Scène 13
Un Matelot, Silvie
Un Matelot
C'est un mauvais métier que faire sentinelle ! Ferdinand ne vient point. Au diable la femelle. Qui va mourir ainsi sans nous en avertir ? Un mot d'avis nous eÛt empêchés de partir.
Silvie
C'est encore un autre homme, et pourtant à sa vue Mon âme de plaisir ne se sent point émue. Ah ! que sur moi Timante agit différemment !
Un Matelot
Notre maître a perdu esprit assurément. Quoi ! venir de si loin dans ce séjour barbare Pour chercher une femme ; est-ce chose si rare ? Parbleu, si d'une femme il était entiché Que ne le disait-il ? J'eusse fait bon marché De celle qui jadis acquit devant Notaire Le droit de me nommer de ses enfants le père, Et pour qu'il n'eÛt eu rien à désirer de plus, J'aurais encor donné les enfants par dessus
Silvie
Quel discours ! Oh ! C'est-là de ces hommes sans doute, Dont m'a parlé ma soeur.
Un Matelot
Mais que vois-je ? On m'écoute.
Haut.
Silvie
Sur Timante je veux un peu l'interroger ; Avec lui sûrement il vient de voyager. Bonjour, l'homme, bonjour.
À Silvie.
Un Matelot
Elle est appétissante. Bonjour, la belle enfant.
Silvie
Connaissez-vous Timante ?
Un Matelot
Timante ! Ce beau fils que nous avons à bord, Qui ne connaît pas plus le Midi que le Nord, Qui va toujours prêchant la vertu, la constance, Qui nous suit tristement par belle complaisance Depuis deux ans entiers ?... Ah ! C'est encor ma foi, Un autre Ferdinand ; tous deux sont fous, je crois, De traverser les mers pour chercher en cette île Une femme. En Espagne on en eût trouvé mille.
Silvie
Et des hommes aussi ?
Un Matelot
Sans doute.
Silvie
Ah ! S'ils sont tous Semblables à Timante, il doit être bien doux De vivre en ce lieu-là.
Un Matelot
Peste, quelle innocente !
Silvie
De grâce, parlez-moi sans cesse de Timante, C'est l'unique moyen de soulager l'ennui Que je ressens d'abord que je suis loin de lui.
À part.
Un Matelot
Si vous vous ennuyez, je n'y saurais que faire. C'est un mal près de vous qui ne tourmente guère, Et je défierais bien au plus sombre chagrin De ne pas revirer voyant cet air mutin. Et cet oeil... Ce minois... Le tour de ce visage.... Je suis, ma foi, tenté de risquer l'abordage.
Silvie
De tout ce qu'il dit là, rien ne flatte mon coeur. Mais ici je m'oublie. Allons chercher ma soeur.
Scène 14
Un Matelot
Apercevant Constance.
Un Matelot
Je me tromperais fort, si je n'ai vent contraire, Pour Timante en revanche il souffle bien arrière. Elle est parbleu gentille, il aurait très grand tort Sans ce petit bijou de retourner à bord ; C'est une pacotille assez friande à faire, S'il la néglige, moi, j'en ferai mon affaire Mais on vient. Celle-là vaut encore son prix. Ma foi de la beauté c'est ici le pays.
Scène 15
Constance, Un Matelot
Constance
EN vain le temps s'enfuit et détruit toute chose, Mon malheur seul résiste aux lois qu'il nous impose. Hélas ! Puisque ma soeur est loin en ce moment, Reprenons mon pénible et triste amusement.
Un Matelot
Elle a l'air langoureux celle-ci, c'est dommage.
Avec précipitation.
Constance
Que vois-je ? Un matelot ! L'ami, sur ce rivage, Dites-moi, serait-il venu quelque vaisseau ?
Un Matelot
Apparemment.
Constance
Quand ? Où ? Comment ?
Un Matelot
Comment ? Par eau.
Constance
De grâce, répondez ; d'où venez-vous ?
Un Matelot
D'Espagne ; Et depuis bien longtemps nous battons la campagne.
Constance
D'Espagne ! Eh ! Qui vous a conduits ici ?
Un Matelot
Le vent, Joint à l'habileté de notre Commandant : Ah ! Certes, il est bien à plaindre le pauvre homme.
Constance
Quel est-il ?
Un Matelot
Ferdinand, c'est ainsi qu'on le nomme.
Constance
Ferdinand, dites vous ?
Un Matelot
Oui, Ferdinand.
Constance
Grands Dieux ?
Constance chancelle.
Un Matelot
Il venait retirer sa femme de ces lieux ; Mais nous partons sans elle, oui, le Diable m'emporte, Et vous ne savez pas pourquoi ? C'est qu'elle est morte, Qu'avez-vous ?
Constance
Je me meurs !
Il la conduit sur un lit de gazon.
Un Matelot
Quoi ! Sérieusement ? Quel est ce vertigo ? Là plus commodément... C'est parbleu tout de bon ! À qui diable en a-t-elle ? Encore si c'était quelque laide femelle, Elle pourrait partir, ce serait fort bien fait ; Mais un si bel enfant, j'en aurais du regret. Que faire ?
Scène 16
Timante, Un Matelot
Timante
Se peut-il que Ferdinand ignore Qu'il est près de revoir l'épouse qu'il adore ! Je le cherche partout.
Il tire de sa poche une bouteille d'osier.
Un Matelot
Il faut la secourir, Essayons si ceci la fera revenir.
Timante
Dieux ! N'apprendra-t-il point cette heureuse nouvelle ?
Un Matelot
Qu'entends-je ? C'est Timante. Hé Monsieur ?
Timante
Qui m'appelle ?
Un Matelot
Quelqu'un qui sans mentir est bien embarrassé, Tenez, c'est un tendron à demi trépassé, Sachez ce qu'il lui faut ; je n'y peux rien connaître ; Je retourne à mon poste attendre notre Maître.
Scène 17
Timante, Constance
Timante
Le voile de la mort obscurcit ses attraits, De Silvie elle n'a ni l'âge ni les traits, C'est sûrement Constance.
Constance
Hélas ?
Timante
Belle Constance, Vivez ; le Ciel enfin comble votre espérance ; Ferdinand est ici, Ferdinand dans les pleurs, Si vous ne paraissez, succombe à ses malheurs.
Constance
Ferdinand ? Se peut-il ?... Non, c'est une imposture Que l'on oppose en vain aux tourments que j'endure. Cessez...
Timante
N'en doutez point, le Ciel rend à vos voeux L'époux le plus fidèle et le plus malheureux. Autour de ce rocher j'étais venu l'attendre ; Et vous voyez en moi son ami le plus tendre.
Constance
Je ne puis revenir de mon saisissement, Ce bonheur est trop grand pour le croire aisément. Hélas ! Serait-il vrai qu'il m'eût jamais aimée ? Mais non, d'un vain espoir non âme est trop charmée ? Si pour moi de l'amour il eÛt senti les feux, M'aurait-il pu laisser en ce séjour affreux ?
Timante
Eh ! Vous y laissa-t-il ? Des brigands l'attaquèrent, Et tout percé de coups à ces voeux l'arrachèrent ; Accablé de regret, en quittant ce séjour D'y laisser sans espoir l'objet de son amour. Depuis ce temps, hélas ! Un horrible esclavage De ce fidèle époux fut le cruel partage.
Constance
Ah ! Mon cher Ferdinand, quel injuste soupçon !
Timante
À la fin échappé d'une affreuse prison, Depuis plus de deux ans guidé par sa tendresse, Sans relâche il vous cherche ; et s'affligeant sans cesse...
Constance
Mais que ne paraît-il ? Qui peut le retenir ?
Scène 18
Silvie, Constance, Timante
Silvie
Ma soeur, ma chère soeur, je vole t'avertir Que j'ai vu Ferdinand. Au bord de la fontaine, Consterné, presque mort, il arrivait à peine ; Quand tout à coup des gens qu'on n'apercevait pas Sans lui dire un seul mot, ont arrêté ses pas.
Constance
Arrêté ! Ciel ! Pourquoi ?
Timante
Ce coup est mon ouvrage. Pardonnez ; mais voyant qu'à quitter ce rivage Il ne consentAit point, et craignant pour ses jours, J'ai cru par ce moyen en conserver le cours.
Constance
Ah ! courons de leurs mains arracher ce que j'aime.
Silvie
Arrête ; il va dans peu paraître ici lui-même, Je leur ai tout appris avant de les quitter.
Elle fait un mouvement pour sortir.
Constance
Que je l'attende encore ! Eh ! puis-je résister ?... Non, c'en est trop, je cède à mon impatience. Dieux ! C'est lui que je vois.
Scène 19
Ferdinand, Constance, Silvie, Timante
Ferdinand
Ô Ma chère Constance.
Constance
Cher époux !
Ferdinand
Doux moments !
Constance
Ferdinand avec moi !
Ferdinand
Constance dans mes bras ! À peine je le crois.
Silvie
Dans leurs embrassements je trouve tant de charmes Que de plaisir, mes yeux se remplissent de larmes.
Constance
Ô sort, dont tant de fois j'éprouvai le courroux, Que ne te dois-je point, je revois mon époux !
Ferdinand
Tu l'as pu soupçonner d'avoir trahi sa flamme ! Sans la constante ardeur qui soutenait mon âme, Aurais-je supporté l'excès de mes malheurs ? L'Amour seul en pouvait adoucir les horreurs. C'est l'espoir de te voir toujours tendre et fidèle Qui m'a fait résister à ma douleur mortelle, Et qui me fait encor en des moments si chers Perdre le souvenir des maux que j'ai soufferts.
Constance
Oui, d'infidélité je te croyais capable ; Mais Dieux ! Qu'il m'en coûtait à te trouver coupable ! Juge quels sont les maux qui déchiraient mon coeur, Puisque je m'en souviens, au comble de bonheur. Mais comment réparer toute mon injustice ? J'ai pu par mes soupçons augmenter ton supplice.
Ferdinand
Ne nous occupons plus de nos malheurs passés, L'instant qui nous unit les a tous effacés.
Timante
Quel spectacle touchant pour une âme sensible ! Il fait naître en mon coeur un désir invincible...
Silvie
Que pense-tu, Timante ? Observe Ferdinand, Et vois comme à Constance il parle tendrement. À moi, tu ne dis rien.
Timante
Si tu m'aimais Silvie, Je ne dirais qu'un mot, et tu serais ravie.
Silvie
Quand on aime, a-t-on bien du plaisir à se voir ?
Timante
Beaucoup.
Silvie
Je t'aime donc.
Timante
Tu combles mon espoir ! Mais de tes sentiments j'ose espérer un gage. Consens qu'un doux hymen....
Silvie
Point de mariage. Dans quelque île déserte inconnue aux humains, Je resterais peut-être à pleurer mes destins.
Constance
Non, ma soeur, Ferdinand ne m'a point délaissée ; À tort je te disais en ma triste pensée Tant de mal de son sexe ; hélas ! Il n'en est rien.
Silvie
Quand j'aperçus Timante, ah ! Je m'en doutai bien.
Constance
Quelle était mon erreur, quand j'accusais les hommes D'être moins délicats, moins vrais que nous ne sommes ! Et qu'avec grand plaisir ma bouche se dément !
Timante
Tu l'entends ?
Silvie
Ce qui plaît, on le croit aisément.
Ferdinand
Qui n'achèterait pas pour dix ans de souffrance Tous les biens que le Ciel en ce jour me dispense ? Épouse, soeur, ami, tout comble ici mes voeux.
Timante
Qu'il est doux d'obliger en se rendant heureux !
Ferdinand
Ô vous, dont les malheurs lassent la patience, Mon bonheur vous apprend ce que peut la constance.
Scène 20
Un Matelot
Un Matelot
Vous êtes tous contents, nous le sommes aussi. Pour vous le témoigner nous arrivons ici. Camarades, allons, quittez cette chaloupe, Il faut se divertir quand on a vent en poupe, Et que chacun de nous exprime à sa façon Le plaisir qu'il ressent du bonheur du Patron.
Couplets
Un Matelot, Constance, Silvie, Timante
Un Matelot
Pendant mon absence, ma femme, Tout à son aise fait l'amour ; Je m'en console à son retour, Quand je la trouve grande Dame ; Il n'est point d'époux dont le sort Ne soit sujet à des orages ; Si l'hymen cause des naufrages, L'hymen aussi conduit au port.
Constance
Après avoir du sort fantasque Été sa victime longtemps, Les plaisirs en sont bien plus grands ; Mais on craint toujours la bourrasque. Il n'est point d'amour dont le sort Ne soit sujet à des orages, Et le plus cruel des naufrages Est celui que l'on fait au Port.
Silvie
Que mon erreur était extrême De te refuser pour époux ! Je sens qu'il n'est rien de si doux Que de s'unir à ce qu'on aime. S'il n'est point d'hymen dont le sort Ne soit sujet à des orages, Pour ne pas craindre les naufrages, Ne t'éloigne jamais du port.
Timante
À ne te quitter de ma vie, Je borne désormais mes voeux ; Où puis-je jamais être mieux Qu'auprès de l'aimable Silvie ? Il n'est point d'époux dont le sort Ne soit à l'abri des orages, Quand il fait voeu, loin des naufrages, De vivre et mourir dans le port.
Constance
Le parterre est notre boussole, Son goût éclairé nous conduit ; Nous ne rions que lorsqu'il rit, Son air mécontent nous désole. Il n'est point d'auteurs dont le sort Ne soit sujet à des orages : Heureux ! quand après maints naufrages Un bon vent les conduit au Port.