Comédie · 1919

L’impromptu du vieux colombier

de Jacques Copeau

Représentation
≈ 29 min
Distribution
1 femme, 11 hommes
Répliques
190
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Jacques Copeau H 45 ≈ 13 min 1
Louis Jouvet H 17 ≈ 4 min 1
L'Amateur H 26 ≈ 3 min 1
Suzanne Bing F 11 ≈ 3 min 1
Lucien Weber H 5 ≈ 1 min 1
Mademoiselle Geoffroy N 5 ≈ 1 min 1
Le Régisseur H 14 ≈ 1 min 1
Mademoiselle Noizeux N 8 ≈ 1 min 1
Émile Chifoliau H 5 ≈ 1 min 1
Marcel Vallée H 6 ≈ 1 min 1
Mademoiselle Bogaert N 7 ≈ 1 min 1
François Gournac H 6 ≈ 1 min 1
Marcel Millet H 4 ≈ 1 min 1
Mademoiselle Tessier N 5 ≈ 1 min 1
Mademoiselle Lory N 3 ≈ 1 min 1
Henri Dhurtal H 5 ≈ 1 min 1
Madame Nau N 3 ≈ 1 min 1
André Chotin H 4 ≈ 1 min 1
PDF

L'Impromptu du Vieux Colombier

Scène 1

Suzanne Bing, Le Régisseur, François Gournac, Marcel Vallée, Henri Dhurtal, Madame Nau, Mademoiselle Tessier, Mademoiselle Lory, Mademoiselle Geoffroy, Mademoiselle Noizeux, Marcel Millet, Lucien Weber, Valentine Tessier, Mademoiselle Bogaert, Mademoiselle Cicette, Jean Sarment, Voix Diverses, Émile Chifoliau, André Chotin, Jacob-hians, Louis Jouvet, Jacques Copeau, L'Amateur, Jacques Vildrac, Gaston Gallimard, Tous Les Acteurs De La Pièce

Dans l'Ouverture centrale du rideau, Mademoiselle Suzanne Bing paraît. Elle salue de la tête, puis elle commence à parler doucement.

Aux acteurs, qui ont commencé à se déplacer.

Nota : Le texte compris entre astérisques est de Molière.

En parlant Suzanne s'est insensiblement approché du bord du proscenium. Elle s'incline profondément au dessus du public.

Le régisseur - Robert Casa - entre rapidement, et va entr'ouvrir le rideau au milieu pour appeler ses camarades en coulisse.

Suzanne Bing

Recevez le salut de la France.... qui débarque, ce soir, au coeur de votre ville sa cargaison de poètes, d'acteurs, de musiciens, avec tous les oripeaux du drame et de la comédie. Au milieu de la guerre Accueillez le sourire de la France... Molière ressuscité dans un justaucorps jaune ; Le vieux Corneille sous un grand feutre à plumes, Marivaux perché sur ses talons rouges, Beaumarchais le canne à la main, et Shakespeare... Conduisent un cortège de figures éternelles : Malvolio d'Illyrie et Figaro de Séville, Scapin de Naples, et Sganarelle des environs de Paris, Colombine et Zerbinette, Arlequin qui soulève son masque, Dorante dont le pourpoint éclate de jeunesse... Et près de la farce italienne agitant ses grelots, la douleur moderne qui sanglote à mi-voix. Au nom de ces beaux démons de la fable, au nom de l'honnête esprit et du travail, au nom de la joie - et de la guerre aussi puisqu'elle est juste - au nom de la paix que vous avez promise au monde, au nom de vos fils, qui vont abreuver de leur sang l'antique sillon de notre tradition française, avec amitié avec respect, avec reconnaissance, je vous salue. Tandis que nos navires, lourds de moissons et de soldats poussent leurs proues guerrières vers l'ouest où l'on se bat, un souffle moins rude a détaché de notre rivage, vers nous, cet autre navire,

Le Régisseur

* Allons donc, messieurs et mesdames ; vous moquez vous avec votre longueur, et ne voulez-vous pas tous venir ici ? La peste soit des gens. Hola, ho, Monsieur Gournac !

François Gournac

Quoi ?

Le Régisseur

Monsieur Vallée ?

Marcel Vallée

Qu'est-ce ?

Le Régisseur

Monsieur Dhurtal ?

Henri Dhurtal

Plaît-il ?

Le Régisseur

Madame Nau ?

derrière la théâtre

Madame Nau

Hé bien ?

Le Régisseur

Mademoiselle Tessier ?

derrière le théâtre

Mademoiselle Tessier

Qu'y a-t-il ?

Le Régisseur

Mademoiselle Lory ?

derrière le théâtre

Mademoiselle Lory

Que veut-on ?

Le Régisseur

Mademoiselle Geoffroy ?

derrière le théâtre

Mademoiselle Geoffroy

Qu'est ce que c'est ?

Le Régisseur

Mademoiselle Noiseaux ?

derrière le théâtre

Mademoiselle Noizeux

On y va.

Gournac, Vallée et Dhurtal entrent.

Le Régisseur

Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci. Hé ! Têtebleu, Messieurs, me voulez-vous faire enrager aujourd'hui ?

François Gournac

Que voulez-vous qu'on fasse ? Ne ne savons pas nos rôles ; et c'est nous faire enrager vous-même que de nous obliger à jour de la sorte.

Il appelle dans l'ouverture centrale.

Le Régisseur

Ah ! Les étranges animaux à conduire que les comédiens !* Monsieur Millet ! Monsieur Weber !

Marcel Millet

La scène... C'est de la planche,solide sous le pied, élastique et sèche. C'est pas de la boue.

Lucien Weber

D'où viens-tu ?

Marcel Millet

De Champagne.

Lucien Weber

C'est au fond d'un petit village, le soir, que la nouvelle resplendissante m'est apparue ; notre Vieux-Colombier qui renaît... Mon vieux Millet, quand j'ai su le Patron de retour d'Amérique, quand j'ai vu notre petit théâtre rouvert, les ouvrières tirant l'aiguille, les peintres teignant les étoffes, et déjà des costumes flamboyant sur les mannequins parmi toute une agitation légère de femmes allant et venant... Je ne pouvais pas y croire.

Marcel Millet

C'est la vie... C'est l'âme qui reprend son essor, c'est la voix humaine s'élevant au milieu du tumulte.

Se tournant vers Suzanne.

Gournac, Vallée et Dhurtal se sont déjà rapprochés. Pendant ce qui suit, Mmes Nau, Tessier, Lory, Geoffroy et Noizeux entrent à des intervalles différents et forment le cercle autour du petit groupe composé de Weber, Millet et Suzanne.

Lucien Weber

Qu'elle ne se taise plus jamais ! À quoi penses-tu, Suzanne ?

Suzanne Bing

Au pays, que nous avons quitté. À ceux qui souffrent et attendent ; à ceux qui désespèrent. À Paris, qui depuis près de quatre ans gît dans l'obscurité, serrant tous ses trésors contre son coeur. Aux quais de la Seine, à Montmartre et à un petit marchand d'antiquités de la rue des Saints-Pères.

Marcel Vallée

Ne parlez pas de ça, voyons, c'est bête.

Suzanne Bing

Je pense aux soldats dans la terre, et à ceux qui attendent sur les quais des gares, la nuit.

Suzanne Bing

Oui.

Suzanne Bing

Oui.

Suzanne Bing

Oui.

Valentine Tessier

Je pense à ceux des nôtres qui n'ont pas pu nous suivre.

Un temps. Mademoiselle Cicette paraissant par l'ouverture du proscenium cour traverse la scène de droite à gauche, portant dans ses bras un paquet de robes très brillantes. En même temps, Mademoiselle Bogaert, vêtue légèrement, parait par l'ouverture du rideau jardin.

Valentine Tessier

À ceux que nous ne reverrons plus, parce qu'ils sont morts.

Mademoiselle Bogaert

Monsieur Gampert ! Où est Monsieur Gampert ? Mademoiselle Cicette, vous n'avez pas vu Monsieur Gampert ?

sortant par la gauche

Mademoiselle Cicette

Non, mademoiselle.

Mademoiselle Bogaert

Monsieur Gampert ! Monsieur Gampert !

Jean Sarment

Est-ce qu'on répète ?

Mademoiselle Lory

Je ne sais pas.

Mademoiselle Noizeux

On nous appelle, mais le Patron n'est pas là.

Marcel Vallée

Personne n'a vu le Patron ?

Tenant une perruque à la main, Chifoliau entre à gauche avec André Chotin.

Voix Diverses

Non, non.

Rires.

Émile Chifoliau

Moi, c'est bien simple ; on m'a donné une perruque qui ne m'entre pas dans la tête.

André Chotin

Est-ce qu'on répète ?

De droite à gauche passent Jacob-Hians et Van Muyden portant une toile fraîchement peinte.

Henri Dhurtal

On ne sait pas.

Tout le monde s'écarte, léger désordre. Ils sortent.

Jacob-hians

Attention à la peinture fraîche !

Jean Sarment

On peint encore des décors une demi-heure avant le lever du rideau ? C'est gai !

Marcel Vallée

Je croyais qu'il n'y avait pas de décors ?

Henri Dhurtal

On ne sait pas.

André Chotin

On ne sait rien.

Il dispose les sièges. Pendant ce temps Jouvet entre en bras de chemise, culotte de répertoire, une petite glace et un crayon de fard à la main.

Le Régisseur

Pose ça ici.

Le Régisseur

Le public arrive, vous savez.

Le Régisseur et Vildrac sortent.

Louis Jouvet

Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?

François Gournac

Et la répétition ?

Louis Jouvet

La répétition, la répétition, je m'en fiche.

Mademoiselle Bogaert

Savez-vous où est Monsieur Gampert ?

Louis Jouvet

Qu'est-ce que vous lui voulez à Monsieur Gampert ?

Mademoiselle Bogaert

C'est pour mon corsage.

Louis Jouvet

Si vous vous figurez que vous m'intéressez avec votre corsage !...

Émile Chifoliau

Comment voulez-vous que je joue avec un perruque pareille !

Chifoliau sort. Gampert entre à droite, la cigarette aux lèvres.

Louis Jouvet

On n'a pas idée d'avoir une tête comme la vôtre. Et puis, laissez moi tranquille, je me maquille

Elle le pousse vers un coin à droite. Ils s'expliqueront par des gestes et sortiront un peu plus tard.

Pendant ces dernières répliques, Suzanne traversant la scène de droite à gauche, s'est approchée de Jouvet. Elle lui pose la main sur l'épaule.

Mademoiselle Bogaert

Ah ! Monsieur Gampert !

Suzanne Bing

Qu'est-ce qu'il y a mon vieux ? Ça ne va pas ?

Louis Jouvet

Ah ! C'est toi ? Rien ne va. Comment veux-tu que ça aille ? Je suis crevé.

Suzanne Bing

Tu sais bien qu'au dernier moment tout s'arrange.

Louis Jouvet

Tu parles comme le patron. Lui aussi, il se figure toujours que tout s'arrangera. Tu sais comme il est : c'est un homme qui ne connaît pas la réalité. C'est à dire : il ne veut pas la connaître, il ne veut pas qu'il y ait des choses qu'on ne puisse pas faire. Il te commande un travail que tu crois comprendre, que tu trouves beau et logique, bien défini, que tu aimes déjà. Tu l'exécutes. La réalisation, pour le patron, c'est ce qui lui sert à penser à autre chose. Il a bien la réalité sous ses pieds, mais comme un tremplin, pour la repousser du pied. Et puis, vois-tu, il croit que ses forces sont inépuisables, et ça n'est pas vrai. Il y a des moments où rien ne sort plus de lui. C'est comme un trou noir où je m'enfonce. Et alors, on croit tout perdu.

Suzanne Bing

Mais tout renaît l'instant d'après. Tu l'avais laissé morne, découragé, sans vie, et soudain tu l'aperçois marchant d'un pas allègre, sans fièvre, radouci, et voyant devant lui des choses nouvelles.

Louis Jouvet

Oui, neuf. Et on s'y remet, et on irait jusqu'au bout du monde, parce qu'il a l'air d'être sûr de lui et de nous. Et on l'aime parce qu'il vous entraîne. Mais il y a des jours où on le déteste, parce qu'on voudrait bien rester tranquille un peu.

Lucien Weber

Je crois qu'il nous aime bien.

Louis Jouvet

Sûr. Malheureusement, depuis deux jours, c'est le trou noir. Il répond impatiemment à tout ce qu'on lui demande, ou bien il ne répond pas du tout. Ce matin nous avons eu une dispute. Il s'écarte, il nous fuit. Je viens de frapper quatre fois à la porte de son cabinet, pas de réponse.

Suzanne Bing

Peut-être qu'il dort.

Marcel Vallée

Comment ! Un quart d heure avant le lever du rideau ?

Mademoiselle Tessier

Nous sommes frais.

Marcel Millet

Qu'est-ce qu'il y a ?

Madame Nau

Le patron dort.

Mademoiselle Noizeux

C'est charmant !

François Gournac

On ne répète pas ?

Henri Dhurtal

Si nous allions dormir aussi ?

Marcel Vallée

Allons, allons, ne vous faites pas tant de bile, quoi ! Vous savez vos rôles.

Mademoiselle Lory

* Pour moi je vous déclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon personnage.

Mademoiselle Geoffroy

Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout à l'autre.

Mademoiselle Tessier

Et moi je me prépare fort à tenir mon rôle à la main.

Mademoiselle Noizeux

Et moi aussi.

Madame Nau

Pour moi, je n'ai pas grand'chose à dire.*

Mademoiselle Bogaert

Il me faudrait au moins un corsage dans lequel je ne fusse pas fagotée.

Elle brandit son corsage, il brandit sa perruque.

Émile Chifoliau

Et à moi une perruque qui ne fût pas pour un enfant de cinq ans.

Louis Jouvet

Chut !

François Gournac

Qu'est-ce qu'il y a ?

Il fait un signe de tête pour désigner Copeau, qui, depuis un instant, se tient sur les marches du proscenium cour à écouter.

Un temps. Léger mouvement dans les groupes. Jouvet se lève et s'avance en tête du groupe.

Louis Jouvet

Le patron vous entend.

Louis Jouvet

Eh bien, Patron, qu'y a-t-il ?

Jacques Copeau

Rien. Je vous regarde. Il y a parmi vous des visages que je connais si bien, pour les avoir tant regardés, comme l'artisan connaît la matière qu'il travaille. Il y en a que je connais mal. Il y en a que je ne connais pas. Alors, je vous regarde et je pense que c'est sur vous, sur ce petit groupe d'hommes et de femmes papotant de leurs affaires, dont l'un pense à sa perruque, l'autre à son corsage, un autre au soulier qui lui blesse le pied, et plusieurs peut-être aux quelques lignes que la critique des journaux leur consacrera demain - c'est sur vous que doit descendre l'esprit du poète. C'est de vous que doit sortir cette chaleur qui ira saisir l'âme des hommes venus pour vous entendre, et la ployer aux émotions. C'est par vous que doit s'accomplir ce miracle d'une grande nation livrant à ceux qui l'aiment le secret de son génie. Et je voudrais implorer le secours d'une force que je ne connais même pas, que je suis sans doute impuissant à vous communiquer malgré tout mon amour, et qui vous ferait plus beaux, plus purs, plus harmonieux, plus vrais. Oh, mes enfants, s'il en est un seul d'entre nous qui n'ait point le sentiment d'accomplir une tâche religieuse, qui pour se donner à elle et s'y sacrifier ne soit prêt à purger son coeur de toute petitesse et de tout égoïsme - que celui-là s'en aille ! Oh, mes enfants, comprenez-vous bien ce que nous sommes venus faire ici ? Sur cette terre où les nôtres jadis ont versé leur sang pour qu'elle fût libre, devant ce grand peuple qui donne aujourd'hui le sien pour la liberté du monde, qui depuis trois années n'a cessé de secourir notre patrie qu'il vénère, nous venons apporter la beauté de la France.

François Gournac

Est-ce que vous n'avez pas confiance en nous ?

Jacques Copeau

Si, Gournac, si, en chacun de vous j'ai confiance, en vous qui êtes la loyauté même et l'ardeur au travail, en vous, ma chère Nau, qui avez été l'élève et la compagne d'Antoine, en vous, Vallée, et en votre jeune femme, parce que vous avez l'enthousiasme, et en vous, Dhurtal, les deux Bogaert, les nouveaux venus, les jeunes - pour mes anciens, je n'ai rien à leur dire. Mais, ce que je ne sais pas encore, c'est si, parmi ces hommes et ces femmes appelés à la même tâche, un esprit commun peut naître et grandir. Et voyez-vous, mes amis, tout est là : notre action n'aura point de force, notre art n'aura point d'âme, si vous ne savez pas vous fondre en un seul être brûlant d'une même flamme, sentant, comprenant, obéissant, aspirant d'un même élan. Depuis trois ans, je songe à cette minute où le rideau se déchirera devant nous, où nous serons de nouveau exposés au public. J'avais rêvé d'une longue et studieuse préparation. Et nous voilà une fois de plus mis en demeure de faire face à une tâche si grande que nos forces pourront à peine y suffire. J'avoue que cela me fait trembler.

Nota : Le texte compris entre astérisques est de Molière.

Mademoiselle Geoffroy

* Si cela vous faisait trembler, vous prendriez mieux vos précautions et n'auriez pas entrepris en huit jours ce que vous avez fait.

Mademoiselle Geoffroy

Le moyen de m'en défendre ?

Mademoiselle Geoffroy

Le moyen ? Une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose dans le peu de temps qu'on vous donne, et tout autre en votre place, ménagerait mieux sa réputation, et se serait bien gardé de se commettre comme vous faites. Où en serez-vous, je vous prie, si l'affaire réussit mal, et quel avantage pensez-vous qu'en pendront tous vos ennemis ?*

Louis Jouvet

N'écoutez pas cette péronnelle. Elle ne sait ce qu'elle dit.

Jacques Copeau

Si j'en avais eu le temps, je me proposais de composer en manière d'impromptu une petite comédie où nous nous serions joués nous-mêmes et où le caractère de chacun aurait paru. J'aurais su par ce moyen faire entendre au public qu'un grand empêchement nous est venu des circonstances pour réaliser pleinement nos intentions, qu'il ne conviendrait pas de nous juger sur nos premières réalisations, et que...

Le Patron s'approche de Jouvet et le presse légèrement dans ses bras.

Louis Jouvet

Au diable, mon Patron, pour moi je ne vois pas qu'il y faille tant de discours. Et si seulement vous voulez vous reposer sur nous, vous verrez que tout ira bien. Et s'il est nécessaire de vous rendre confiance, je vous demande de vous rappeler ce que nous avons fait. Pour les premiers combats nous étions dix, hommes et femmes, sur lesquels deux à peine avaient la foi. Sans doute avions-nous de grands mots à la bouche : faire de l'art, travail désintéressé, racheter le théâtre de cet état d'abaissement ou des exploiteurs l'ont fait tomber. Mais la foi, Patron, la foi pratique et invincible, elle nous est entrée dans l'âme peu à peu, jour par jour. Il nous a fallu la vie commune, l'amour commun, l'humble travail quotidien qui crée tout avec les mains de l'homme et par elles fait tout sortir du néant, il nous a fallu la guerre, l'apprentissage de la patience et de la discipline, et la menace de l'anéantissement pesant sur toute chose belle, pour comprendre que nous avions accompli en une année d'abnégation une oeuvre pieuse et déjà grande. Pourquoi voulez-vous que les camarades, quand ils auront travaillé comme nous l'avons fait, n'aient pas comme nous ce même élan vers l'avenir que rien n'a pu briser ?

Lucien Weber

Il faut aussi nous laisser le temps, Patron, de nous ressaisir, d'écarter de nos yeux des images trop affreuses. Moi, je suis de Rheims.

Restent en scène : Dhurtal, Sarment, Chotin, Chifoliau, Bing, Tessier, Lucienne Bogaert, Paulette Noizeux.

À Chotin.

Jacques Copeau

Ces images, mes amis, ne les écartez pas de vos yeux. Il faut qu'elles nous inspirent. Mais gardons-les secrètes. Nous n'exploiterons jamais des émotions sacrées. Nous ne parlerons pas de nos souffrances. Nous ne déploierons pas sur une scène de théâtre le drapeau des combats. Nous ne chanterons pas d'hymne guerrier. Nous ne ferons pas applaudir un acteur sous l'uniforme bleu. Celui qui représente ici la France, qui est l'ami de Ronsard, de Shakespeare et de tous nos vieux auteurs, nous a donné l'exemple de la délicatesse et de la dignité. Mais dans toutes nos actions, dans tous nos gestes, dans la moindre intonation du beau langage qu'il nous est donné de parler, nous tâcherons d'être reconnus pour de véritables Français... J'avais besoin de vous parler, mes amis. C'est fait. Maintenant, travaillons. * Je veux vous dire encore une fois tous vos caractères, afin que vous vous les imprimiez fortement dans l'esprit.* Vous, Chotin, vous êtes le jeune homme. C'est à dire, qu'il faut que vous exprimiez la jeunesse. Et pour cela, ne comptez pas trop, je vous prie, ni sur la coupe de votre vêtement, ni sur l'art de votre coiffeur, ni sur le pommeau de votre canne. Il faut que vous soyez jeune dans tous vos mouvements, dans vos regards, dans le son de votre voix, et vous devez quitter toute manière apprise de parler qui ne fait passer que des mots par la bouche selon un débit factice auquel ni la pensée ni le coeur n'ont de part.

André Chotin

J'essayerai, monsieur.

Mademoiselle Noizeux

* Mon Dieu, pour moi, je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et je ne sais pas pourquoi vous m'avez donné ce rôle de façonnière, car il n'y a point de personne au monde qui soit moins façonnière que moi.

Jacques Copeau

Cela est vrai ; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes excellente comédienne, de bien représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur. * Vous n'êtes pas seulement ici pour recueillir la sympathie du public pour vos dons naturels et nous ne sommes point sur un de ces théâtres où trois ou quatre acteurs toujours les mêmes se voient fabriquer sur mesure des personnages qui servent aussi complaisamment leurs défauts que leurs qualités. * Tâchez donc de bien prendre tous le caractère de vos rôles, et de vous figurer que vous êtes ce que vous représentez, * au lieu de ne représenter que ce que vous êtes.

L'Amateur

Monsieur, bonjour.

Jacques Copeau

Votre serviteur, monsieur.

L'Amateur

Sans reproche. Monsieur, vous êtes bien gardé.

Nota : Le texte compris entre astérisques est de Molière.

Jacques Copeau

Monsieur ?

L'Amateur

On a peine à se frayer un chemin jusqu'à vous.

Jacques Copeau

Puis-je savoir, Monsieur, qui vous êtes ?

L'Amateur

Permettez-moi de ne point divulguer mon nom propre, et souffrez que je me fasse plutôt connaître à vous par ma qualité, qui est d'être un amateur passionné de toute chose belle ; c'est à dire, de toute chose nouvelle. Je suis l'Amateur. Et comment allez-vous ?

Jacques Copeau

Fort mal, Monsieur, pour le moment. Pour Dieu, vous autres, ne quittez pas vos places, nous reprenons.

L'Amateur

* Je viens d'un lieu où j'ai bien dit du bien de vous.

À part :

Aux acteurs :

Jacques Copeau

Je vous suis obligé. Que le diable t'emporte. Ayez un peu soin...

L'Amateur

Vous jouez une pièce nouvelle aujourd'hui ?

Aux acteurs :

Jacques Copeau

Oui, Monsieur. De grâce, songez...

L'Amateur

Comment la nommez-vous ?

Jacques Copeau

Oui, Monsieur.

Nota : Le texte compris entre astérisques est de Molière.

L'Amateur

Je vous demande comment vous la nommez.

Aux acteurs :

Jacques Copeau

Ah, ma foi, je ne sais pas. Il faut, s'il vous plait, que vous...

L'Amateur

Comment serez-vous habillés ?

Aux acteurs.

Jacques Copeau

Comme vous voyez. Je vous prie...

L'Amateur

Quand commencerez-vous ?

À part.

Jacques Copeau

Quand le public sera venu. Au diantre le questionneur !

L'Amateur

Quand croyez-vous qu'il vienne ?

Jacques Copeau

La peste m'étouffe, Monsieur, si je le sais.

L'Amateur

Savez-vous point... ?

Jacques Copeau

Tenez, Monsieur, je suis le plus ignorant homme du monde. Je ne sais rien de tout ce que vous pourrez me demander, je vous jure. * Au surplus, vous voyez que nous sommes au travail et que le temps nous presse.

L'Amateur

Sans doute, je vois, monsieur, je vois, et serais aux regrets que ma présence vous dérangeât le moins du monde. Je vous supplie de faire toutes choses comme si je ne fusse point parmi vous. C'est ce que je demande au contraire, et je n'aime rien tant que de surprendre les artistes sur le vif même de leur travail et de leur invention.

Jacques Copeau

Pour nous, Monsieur, nous n'aimons guère à être observés dans notre travail, et...

L'Amateur

* Mesdemoiselles, votre serviteur.

Jacques Copeau

Ah, bon ! Le voilà d'un autre côté.

Entre Mademoiselle Tessier et Mademoiselle Noizeux.

L'Amateur

Vous voilà belle comme un petit ange. Jouez-vous toutes les deux aujourd'hui ?

Mademoiselle Tessier

Oui, monsieur.

L'Amateur

Sans vous la comédie ne vaudrait pas grand'chose.*

Jacques Copeau

Je vous assure, Monsieur, que ces dames sont pour l'instant moins en peine de vos galanteries que de jouer proprement leurs personnages. Peut-être n'oseraient-elles pas vous l'avouer, c'est ce qui me fait prendre sur moi de vous inviter...

L'Amateur

Parbleu, Monsieur, vous me semblez être un étrange homme et peu propre sans doute aux fonctions que vous remplissez. Je ne vous vois à la bouche que le mot de travail. Il me semblait pourtant que le théâtre...

Jacques Copeau

Pas celui-ci, Monsieur, pas celui-ci.

L'Amateur

Au fait, peut-on vous demander en quoi votre maison diffère des autres ? J'ai oui dire que vous prétendiez vous distinguer et je ne serais pas fâché de tenir de votre propre bouche...

Jacques Copeau

Vous verrez bien, monsieur, ce que nous ferons, et tout ce que je pourrais vous dire...

L'Amateur

Permettez, permettez. - Les réalisations sont sans doute quelque chose mais, en somme, ne diffèrent que peu les unes des autres. Pour moi, c'est aux principes que je m'intéresse surtout. C'est là que je discerne l'originalité d'un homme et j'ai, je vous l'avoue, un goût particulier pour les théories. Vous êtes à ce qu'on m'a dit un philosophe du théâtre.

Jacques Copeau

Oh ! Oh ! Oh !

L'Amateur

D'autres disent un apôtre.

Jacques Copeau

Je suis tout simplement un homme qui fait son métier du mieux qu'il peut, l'apprenant chaque jour, chaque jour découvrant quelque chose qu'il ignorait la veille. Je laisse à d'autres le soin de qualifier le Temple de l art notre Vieux-Colombier. Et je vous prie de croire que notre modestie n'est point feinte quand nous déclarons simplement que nous voulons faire de notre maison une maison propre, digne du respect du public et de l'amitié des poètes. Et c'est, je crois, ce que nous en avons fait, mes camarades et moi.

L'Amateur

Or donc, vous vous flattez d'atteindre le succès en demeurant ce que vous êtes, et sans la moindre concession aux exigences vulgaires du public ?

Jacques Copeau

Je n'ai jamais vu pour ma part que le public eût des exigences vulgaires. Mais j'ai observé qu'il témoignait sa reconnaissance à ceux qui lui marquent du respect.

L'Amateur

Encore un mot, monsieur. Faut-il croire ce qu'on dit de vos intentions de ne jouer ici que le grand répertoire, notamment ce répertoire classique pour lequel nous avons aujourd'hui plus de déférence que de curiosité ? Les uns vous représentent comme un artiste austère, entièrement acquis aux oeuvres les plus sévères du passé...

Jacques Copeau

Il se peut...

L'Amateur

Les autres font de vous un lettré, épris du modernisme le plus extravagant.

Jacques Copeau

Vous verrez.

L'Amateur

Dans l'un ou l'autre cas, je crains...

Jacques Copeau

Achetez, monsieur, achetez un fauteuil d'orchestre, et jugez-nous, je vous prie, non pas sur ce qu'on dit de nous, mais sur ce que nous faisons.

L'Amateur

Au moins me laisserez-vous vous avertir que si vous avez décidé de ne nous rien offrir d'attrayant, de mousseux, de parisien, vous pouvez vous attendre à jouer le plus souvent devant une salle vide.

Jacques Copeau

Pour ce soir, Monsieur, je crois bien qu'elle est pleine, et si vous n'avez pas retenu votre place, vous ferez bien de vous hâter. À vous revoir, Monsieur.

Il se retire.

L'Amateur

Monsieur...

Jacques Copeau

Ah, que le monde est plein d'impertinents ! Or sus, commençons. Figurez-vous donc premièrement que la scène est dans le palais du Duc.

Émile Chifoliau

Et comment diantre voulez-vous que nous nous la représentions devant ce rideau, au milieu de ces quatre pliants ?

Jacques Copeau

Ne vous occupez donc pas tant de savoir comment sera le décor. Mais jouez vos rôles à la perfection. Soyez ce que vous devez être, non seulement dans les mots, mais jusqu'au fond du coeur et dans les moindres des mouvements que commande l'action. Le spectateur n'en veut pas davantage. Si vous êtes de vrais seigneurs, il imaginera sur vos têtes le plafond d'un palais. Où en étions-nous ? Je ne m'en souviens plus.

Suzanne Bing

Mais nous n'avions pas encore commencé.

Jacques Copeau

* Mon Dieu, j'entends du bruit ; c'est le public assurément qui s'impatiente ; et je vois bien que nous n'aurons pas le temps de passer outre. Voilà ce que c'est de s'amuser. Oh, bien, faites donc pour le reste du mieux qu'il vous sera possible.

Mademoiselle Noizeux

Par ma foi, la frayeur me prend, et je ne saurais aller jouer mon rôle, si je ne le répète tout entier.

Jacques Copeau

Comment, vous ne sauriez jouer votre rôle ?

Mademoiselle Noizeux

Non.

Mademoiselle Tessier

Ni moi.

Mademoiselle Bogaert

Ni moi.

Émile Chifoliau

Ni moi.

André Chotin

Ni moi.

Nota : Le texte compris entre astérisques est de Molière.

Henri Dhurtal

Ni moi.

Jacques Copeau

Que pensez-vous donc faire ? Vous moquez-vous tous de moi ?

Il sort.

Le Régisseur

Monsieur, je viens vous avertir qu'on attend que vous commenciez.

Jacques Copeau

Eh, de grâce, tâchez de vous remettre, prenez courage, je vous prie.

Mademoiselle Noizeux

Vous devez vous aller excuser.

Jacques Copeau

Comment, m'excuser !

Jacques Vildrac

Messieurs, commencez donc.

Jacques Copeau

Tout à l heure. Je crois que je perdrai l'esprit de cette affaire-ci et...

Jacob-hians

Messieurs, commencez donc !

Aux acteurs.

Jacques Copeau

Dans un moment. Eh quoi donc, voulez-vous que j'aie l'affront...

Le Régisseur

Messieurs, commencez donc !

Jacques Copeau

Oui, Monsieur, nous y allons.

Gaston Gallimard

Il faut que vous commenciez !

Il appelle en coulisse.

Jacques Copeau

Voilà qui est fait * ... Mais commencer quoi ? Jamais je n'aurai le front de paraître devant un public à qui je sais ce que je dois avec des gens qui ne sentent pas le besoin du triomphe. Jouvet ! Jouvet !

Louis Jouvet

Patron ?

Jacques Copeau

On change de spectacle.

Louis Jouvet

Comment ?

Jacques Copeau

Nous donnerons les Fourberies. Et que Molière nous soit en aide !

Il disparaît.

Louis Jouvet

Bon.

Les acteurs s'enfuient emportant les sièges.

Lumière dans la salle.

Jacques Copeau

Allez-vous en, vous autres, et retirez ces meubles.

Il salue.

Se tournant vers la scène.

Le régisseur en coulisse frappe quelques coups de son bâton, le rideau commence à s'entrouvrir.

Le rideau s'arrête

Les lumières se règlent, se baissant dans la salle et illuminant la scène derrière le rideau.

La musique joue.

Jessmin paraît, dansant autour du Patron. C'est l'Esprit du Vieux-Colombier.

Jessmin sort en dansant sur la musique qui va mourant.

Copeau monte sur le tréteau, et crie vers la coulisse.

Jacques Copeau

Ah ! Voilà le Public ! Bonjour Public ! La scène est le lieu des miracles. Soyez-nous indulgents. Tout le monde est à son poste ? Le régisseur avec son bâton ? Arrêtez ! L'Électricien à son tableau ? Bene ! Les musiciens à leurs pupitres ? Benissime ! Ah ! Te voila, toi, petit danseur, esprit, démon familier de la maison, plus preste et plus pur que nous, et qui fais honte quand tu parais à notre forme imparfaite, à nos gestes sans vie et sans beauté ! Va, cours, tandis que ce mince rideau nous sépare encore de l'illusion. Du haut en bas de la maison, à tous ceux qui donnent le spectacle, inspire le rythme. Va ! Ma flamme, mon esprit, ma joie ! Rideau ! Argante, Géronte, Octave, Léandre, Zerbinette, Hyacinte, Sylvestre, Nérine, Carle, et les deux Porteurs... êtes-vous prêts ?

en coulisse, d'une seule voix

Tous Les Acteurs De La Pièce

Oui !

Il descend en courant l'escalier du tréteau.

Le Régisseur frappe les trois coups et la pièce commence.

Jacques Copeau

Allez !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.