Scène 1
Mercure
Les Génies se dispersent pour placer partout des Couronnes et des Guirlandes de Lauriers, et on les voit aller et venir dans le fond pendant la Pièce.
Mercure
Thalie et Melpomène arrivent en ces lieux ; Dans ce Temple nouveau qu'on destine à leurs jeux. Or maintenant, jeunes et vieux Génies, C'est pour les recevoir qu'ici je vous conduis ; Et de par Apollon, je suis Le maître des cérémonies. Que ces lauriers en couronnes tressés Par ordre en tous lieux soient places; C'est le digne ornement de l'enceinte où nous sommes: Le laurier fut toujours le luxe des grands hommes.
Scène 2
Mercure, La Cabale
Mercure
Pour moi qui fus toujours instruit À priser l'arbre par son fruit, Ce n'est pas-là le mien ; et je sais m'y connaître. Je préfère, pour être heureux, Tout arbre qui nourrit son maître, À celui qui le rend fameux. Mais quel est donc ce personnage ?
La Cabale
Seigneur Mercure, agréez mon hommage. J'ai l'air étranger à vos yeux? Cela doit être ; on connaît beaucoup mieux Mes actions que ma figure. J'habite le parterre, et j'en suis, je vous jure, Une colonne, un des soutiens.
Mercure
Une telle colonne annonce, j'en conviens, Une solide architecture.
La Cabale
Comme on en veut à mon talent, Je prends pour l'exercer cette forme étrangère ; Et vous voyez ici mon costume ordinaire.
Mercure
Sans doute qu'au Spectacle on vous trouve souvent?
La Cabale
Souvent ? Toujours. D'autres en font autant ; Mais d'eux en un point je diffère : Ils y vont par plaisir, moi, j'y vais pour affaire. J'y vais pour applaudir ou pour siffler.
Mercure
Ah ! bon. Et vous applaudissez suivant la pièce ?
La Cabale
Non ; Suivant l'auteur. Tel est mon ministère. Bref, je suis la Cabale, à vous servir.
Mercure
Ma foi, La visite m'étonne. Eh quoi! A peine la porte est ouverte, Et vous voilà déjà !
La Cabale
Vraiment oui, me voici.
Mercure
Par le Styx, vous êtes alerte.
La Cabale
Il le faut bien; je viens ici Reconnaître les lieux en profond politique ; Et pour faire éclater ou pour cacher mes soins, Lever des coins et des recoins Une carte topographique. On peut, je pense, avec les battoirs que voilà, Se flatter d'assourdir la scène ; Je crois qu'on est en fonds avec ces poumons-là, Pour fournir aux sifflets une bruyante haleine, Ou faire retentir les bravo, les paix-là. Mais quoi ! Nous devrions être assez bien ensemble; Vous fûtes toujours, ce me semble, D'un naturel à la malice enclin.
Mercure
Il est vrai ; je suis même un peu plus que malin. Mais, mon ami, si de l'antique Rome Tu parcours le code divin, Tu conviendras, j'en suis certain, Que l'on peut être un Dieu, sans être un honnête homme. Mais comment feras-tu désormais ? Autrefois, Le Spectateur, dans les flots du parterre, Entendait sans te voir et tes mains et ta voix ; Tu pouvais te cacher, en y faisant la guerre. Tes voisins maintenant assis, en plein repos, Vont nuire aux élans de ton zèle, Gêner tes mouvements, dévoiler tes complots.
La Cabale
Je n'en suis pas plus gai. Par des efforts nouveaux Il me faut conquérir une gloire nouvelle ; Il faudra former d'autres plans Plus subtilises, plus savants. C'est pour cela qu'ici d'avance Je viens observer le terrain.
Mercure
Observe ; mais après, sors et fais diligence ; Apollon doit ici me rejoindre soudain ; Et je ne vous crois pas en bonne intelligence.
La Cabale
Ô temps ! ô moeurs ! Ainsi donc tout me nuit ! On a détruit mon poste, on m'insulte, on m'offense, Et pour comble de maux Apollon me poursuit ! Est-ce ainsi que les Arts sont protégés en France ?
Scène 3
Mercure
Mercure
Oui, les beaux Arts. Il est original ! En effet on le traite mal. Son talent fait grand bruit, et n'est connu qu'à peine, N'est pas encouragé, se trouve sans Mécène. Mais je vois Apollon.
Scène 4
Mercure, Apollon
Mercure
Mon message est rempli ; Voilà, de vos lauriers, le théâtre embelli. Mais qui les cueillera ?
Apollon
Qui ? Les Auteurs sublimes.
Mercure
C'est payer dignement leurs efforts magnanimes. Mais si le seul Génie a désormais des droits Aux Lauriers dont j'ai fait investir ces colonnes, Tout franc, vous trouverez, je crois, Moins de têtes que de couronnes.
Apollon
Pourquoi donc cet effroi triste et décourageant ? Si le Pinde a perdu plus d'un rare talent, Nature, en Mère tendre et pleine de prudence, À côté du malheur a placé l'espérance ; Ne troublons point cet ordre, il est trop consolant. J'honore le Génie ; il m'est cher, il doit l'être ; Mais faut-il ajouter, quand il a disparu, Au regret de l'avoir perdu, Le désespoir de le voir reparaître ? Non ; disons aux humains trop prompts à s'alarmer : Pour honorer les morts, n'allez pas diffamer La race qui respire et celle qui doit naître. Si jadis en son art un grand homme excella, Nature fut sa mère, elle est aussi la vôtre ; Que prouve ce grand homme-là ? Qu'elle en peut enfanter un autre. Enfin croyons toujours, instruits par le passé, Que ce qu'on voit périr peut être remplacé.
Mercure
En amour, soit.
Apollon
Oh ! Dans ce style Vous êtes, je l'avoue, un maître plus fameux.
Mercure
Et vous un railleur merveilleux. Mais s'il vous en souvient, à ce jeu quoique habile, Vous n'êtes pas toujours heureux. Autrefois, au bruit du tonnerre, Pour un bon mot de sa façon, Très lestement, le Seigneur Apollon Ne fit qu'un saut du ciel en terre.
Apollon
Oui, mon frère ; et c'est-là qu'en mainte occasion De plusieurs de vos tours il fut témoin fidèle. Votre adresse est un peu sujette à caution. Du bien d'autrui souvent...
Mercure
Oui, c'est ce que j'appelle Une épigramme en action.
Apollon
C'est parler poliment. On vient. Que nous veut-on ?
Scène 5
Un Auteur Comique, Apollon, Mercure, Un Auteur Tragique
Un Auteur Comique
Nous sommes tous les deux, quoique l'envie en gronde, Favoris d'Apollon.
À part.
Apollon
Soyez les bienvenus. Oui : c'est ainsi que j'ai de par le monde Des favoris que je n'ai jamais vus. Ne nous découvrons point.
Mercure
Bigarrure complète ; L'un tient de l'ours, et l'autre a l'air d'une coquette.
Un Auteur Tragique
Je viens voir si la scène où l'on veut m'établir Est digne du fruit de mes veilles ; Si je peux, sans les avilir, Y laisser voir mes tragiques merveilles ; Si le Théâtre est vaste, élargi dans ses flancs ; Si l'on peut, sous les yeux des mères alarmées, Sous les yeux des vieillards, des citoyens tremblants, Y faire battre à l'aise deux armées ; Si l'on peut sans tumulte, en ordre solennel, Y faire défiler des convois mortuaires ; Si de mainte poulie on a garni le ciel, Pour accrocher des lampes funéraires ; Si l'on a préparé, pour l'endroit éclatant, Des toiles d'un beau noir, qui, sans bruit à l'instant, Couchent sur la coulisse un vernis de ténèbres ; Enfin, si l'on a su, dans un goût neuf, charmant, Y ménager adroitement Des échos pour les cris funèbres.
Mercure
Monsieur nous laisse apercevoir Qu'il est riche en moyens pour égayer la scène.
Un Auteur Comique
Même désir m'amène : en moi vous devez voir Un auteur, mais comique.
Mercure
Oui, je le crois sans peine.
Un Auteur Comique
La Salle me paraît un peu vaste pour moi. Mes vers ont un, je ne sais quoi, Une harmonie et douce et tendre ; Sans les crier, il faut les faire entendre. Mon style aisé, plein de douceur, Ne fatigue jamais, (car c'est à quoi je veille) Ni la poitrine de l'acteur, Ni l'oreille du spectateur; Mon vers... c'est du miel pour l'oreille. Je viens donc voir si les décorateurs, Si les peintres pourront assortir leurs couleurs Aux tirades que je compose, Imiter la fraîcheur qui distingue, je crois, Mes madrigaux ; il me faudrait, à moi, Une Salle... couleur de rose.
Mercure
Ils sont fous.
Un Auteur Tragique
On verra (j'en jure mon honneur) Que l'on ne connaît pas la Tragédie en France. On y sut quelquefois inspirer la terreur; Mais l'horreur... De notre art, c'est-la la quintessence. Heureux qui, par l'amas de tragiques horreurs, Porte la pâmoison, le spasme en tous les coeurs ! Qui confond par un art digne de nos éloges, L'accent convulsif de l'acteur, Le cri mourant du spectateur ! Quel tableau ! Le parquet, le théâtre et les loges, Tout est spectacle alors : c'est ainsi que je crois Avoir traité la Tragédie.
Mercure
Oh ! Votre muse est faite, je le vois, Pour adoucir les moeurs de sa patrie.
Un Auteur Comique
Moi, par d'heureux tableaux avec art préparés, Je guérirai les coeurs qu'il aura déchirés. Mes pièces détruiraient le plus sombre prestige : On dirait d'un jardin qu'aucun hiver n'afflige ; On n'y voit promener que l'essaim des plaisirs ; On n'y marche pas, on voltige ; Tous les vents y sont des zéphyrs. Je crois voir chaque Belle, à ma douce éloquence, S'embellir encor à nos yeux ; Sur leurs lèvres circule un souris gracieux, Sans que jamais le rire en trouble le silence.
Apollon
Sur les Théâtres de Paris Aurait-on déjà vu vos sublimes écrits ?
Un Auteur Comique
Pas encor. Notre but est d'y paraître ensemble. Comme nous avons pris des genres opposés, Nos coeurs ne sont pas divisés ; Avec des noeuds de fleurs l'amitié les rassemble. Aussi, je dis partout que du sein du trépas, Si le ciel rappelait Corneille à la lumière, Il baiserait la trace de ses pas.
Un Auteur Tragique
Moi, je mets à ses pieds Molière.
Un Auteur Comique
Si j'eusse à Melpomène offert mes premiers voeux, J'imiterais sa touche au sombre accoutumée.
Un Auteur Tragique
Si Thalie inspirait ma Muse désarmée, Je prendrais son pince au moelleux ; J'emploierais son carmin.
Un Auteur Comique
Moi, son noir de fumée. Sur un seul point nos avis sont divers.
Mercure
Et sur quoi ?
Un Auteur Comique
Dans Corneille il ne voit que des scènes.
Un Auteur Tragique
Et dans Racine, il ne voit que des vers. Corneille n'a bien peint que les âmes romaines.
Un Auteur Comique
Et Racine, l'amour.
Apollon
Messieurs, laissons cela ; Apollon pourrait vous entendre.
Un Auteur Tragique
Où donc est-il, Apollon ?
Apollon
Le voilà : Lui qui semble un peu vous surprendre ; Avec qui, soit dit entre nous, Vous devriez au moins avoir fait connaissance, Avant de vous vanter de ses bontés pour vous; Car c'est par-là que l'amitié commence. Rentrez dans le respect, échos présomptueux ! L'erreur d'autrui n'excuse point la vôtre. Pour louer un grand homme, en déprimer un autre, C'est insulter à tous les deux. La gloire veut toujours que le laurier fidèle Sur tous les fronts puisse fleurir ; Elle a toujours, cette riche immortelle, De quoi payer, sans s'appauvrir, Les efforts que l'on fit pour elle. Le Temple de mémoire, ouvert de tout côté, S'agrandit à mesure en son immensité. Vous n'y voyez nul vide, à juger sa surface ? Vienne un autre grand homme ; aussitôt adopté, Sans déplacer personne, il trouve encor sa place ; En un mot, l'équité, qui conserve à chacun Des destins exempts de disgrâce, Y peut faire cent rois, sans en détrôner un. Mais, croyez-moi, j'attends Thalie et Melpomène ; Elles pourraient fort bien, sans respecter les droits Du noeud de fleurs qui vous enchaîne, Siffler vos madrigaux, bâiller à vos convois.
Un Auteur Tragique
Je présume mieux de Thalie.
Un Auteur Comique
Pour un tel procédé, je crois Melpomène un peu trop polie.
Apollon
Bon ! La Critique, justement !
Scène 6
Un Auteur Tragique, Un Auteur Comique, Apollon, Mercure
Un Auteur Tragique
Quel trouble !
Un Auteur Comique
Quel malaise !
Apollon
Qu'est-ce ? Qu'avez-vous donc ?
Un Auteur Tragique
Une faiblesse...
Apercevant la Critique.
Un Auteur Comique
D'où me vient ce saisissement ? Dieux ! la Critique.
Un Auteur Tragique
Ô ciel ! Ma faiblesse est extrême, Et mes genoux tremblants...
Mercure
Qu'ont-ils ?
Apollon
Ma foi, voilà Nos deux auteurs prêts à tomber... eux-mêmes.
Mercure
Il faut pourtant les secourir.
Deux Génies les prennent par le bras, et les mènent vers la coulisse.
Apollon
Hola ! Venez : soutenez-les, Génies; C'est l'unique bienfait, le seul que de leurs vies Auront reçu de vous ces Messieurs-là.
Scène 7
Apollon, Mercure, La Critique
Apollon
C'est vous dont la présence a su nous en défaire.
Mercure
Pour les favoris de mon frère Vous êtes donc un objet de frayeur ?
La Critique
Oui : j'ai souvent le don de leur déplaire ; Mais c'est surtout aux sots que je fais peur. Aux bons auteurs souvent je plais, quoique sévère. Hé ! Quel succès pourrait flatter, Si je n'avais soin d'habiter Dans le parterre, ou de m'asseoir en loge ? Il faut savoir discerner les défauts, Pour pouvoir aux beautés donner un digne éloge ; Le sot peut seul prétendre aux louanges des sots.
Mercure
Oui : mais pourtant on vous déchire En plus d'un lieu. La Critique, dit-on, Déraisonne souvent, et se plaît à médire. Est-ce-là votre portrait ?
Montrant la troupe des Génies qui va et vient dans le fond du théâtre.
La Critique
Non. Et si l'on déraisonne, ou si l'on cherche à nuire, Ce n'est pas moi ; c'est sous mon nom Ou l'ignorance, ou la satire. Mais, souffrez une question. Est-ce-là l'essaim des Génies, Qui forme en tout temps votre cour ?
Apollon
Oui, c'est par eux que je sais tour-à-tour Ranimer des talents les palmes défleuries. C'est à moi de les protéger ; Car tout ce qui plaît, m'intéresse ; J'adopte également la gaîté, la tendresse ; Nul talent ne m'est étranger. J'envoie au poète caustique, Qui de la parodie arbore l'étendard, Ce Génie à l'air goguenard, Au maintien familier, au rire sardonique. Voyez cet autre au marcher sautillant, Au visage étranger, à la taille fluette; C'est lui que je dépêche à quiconque entreprend De mesurer des mots pour faire une ariette, Celui-ci dont le pied léger et libertin En moins de rien va trottant par la ville, Cet espiègle joyeux à l'oeil vif et malin, A le district du vaudeville. Mais j'entends mes soeurs : les voilà.
La Critique
Je me sauve.
On voit dans le fond Melpomène qui s'avance, appuyée sur le Génie de Corneille, et Thalie qui mène par la main le Génie de Molière.
Apollon
Non : restez-là. Votre aspect ne peut leur déplaire. Honnête et sage, avec cela Vous leur serez utile et chère.
La Critique
Quel est cet écuyer qui conduit gravement Melpomène ?
Apollon
C'est un Génie : Celui du grand Corneille. Avec cérémonie, D'Auguste il a choisi l'air et le vêtement.
La Critique
Je m'en doutais. On doit le reconnaître À ses cheveux blanchis sous le laurier, À son air vénérable, à son front noble, altier ; L'oeil croit voir Corneille renaître. C'est un Génie encor que vers nous si gaîment Mène Thalie ?
Apollon
Oui, justement. C'est celui de Molière : à ses mânes fidèle, Il a voulu garder les traits de Sganarelle.
La Critique
Oui, c'est lui-même. Assurément Je n'aurais pas du m'y méprendre. Ce front exprime bien ce que sa plume écrit ! Si son oeil sut scruter les travers de l'esprit, Oh ! comme sa figure est propre à nous les rendre !
Scène 8
Apollon, Melpomene, La Critique, Thalie, Mercure, Le Génie de Corneille, Le Génie de Molière
Apollon
J'ai cru qu'au défaut de mes soeurs C'était à moi de faire les honneurs.
À la Critique.
Melpomene
Je vous en sais bon gré, mon frère. Vous n'êtes pas en ces lieux étrangers. Prêtez à l'art un secourable appui ; Mais ne croyez jamais valoir autant que lui ; À ce prix-là, vous pouvez, pour la vie, Compter sur nos coeurs généreux. Vous le voyez : chacune de nous deux Est fidèle à son vieux Génie.
La Critique
Ce n'est pas-là ce qu'on pense à Paris : Pardon, si je me fais ici son interprète ; Mais s'il faut vous juger d'après vos favoris, Vous avez bien changé d'esprit et de toilette !
Thalie
C'est trop d'honneur que l'on nous fait. Dès qu'un nouvel auteur sur la scène s'élance, C'est nous qui l'inspirons ; et l'on nous fait d'avance Complices de chaque forfait, Lorsque sur tout cela nous sommes en effet De la plus parfaite innocence !
Mercure
Mais pardon, illustres Rivaux, Qui jadis inspiriez et Corneille et Molière ; Si l'on en croit certains propos, Vous vous dédommagez par un bien long repos De votre fatigue première.
Le Génie de Corneille
Après avoir conduit à l'immortalité Corneille, dont le nom doit fleurir d'âge en âge, Mon repos a-t-il donc été Inutile ? Racine ? Il eut pour apanage Le sentiment, l'urbanité ; En sa faveur j'adoucis ma fierté. Peut-être moins nerveux, plus élégant, plus sage, Il fit parler au coeur un plus tendre langage. Crébillon méconnut la parure et le fard ; Trop fier pour obéir même aux règles de l'art, Il adopta pour loi l'instinct et la nature ; Il traça des forfaits l'énergique peinture, Et fit par la terreur aiguiser mon poignard. Après ces trois héros, qu'adore le Permesse, On m'eût permis peut-être, au sein de la mollesse, De sommeiller jusqu'aujourd'hui. Mais j'adoptai Voltaire ; il sut, dès sa jeunesse, Des trois genres connus en créer un pour lui, Et de jeunes lauriers j'honorai sa vieillesse : Sans ressembler, il sut, par des efforts nouveaux, Manier tour-à-tour, avec la même adresse, Les trois poignards de ses rivaux.
Le Génie de Molière
Pour moi, je l'avouerai, quand on eut vu Molière Tomber sous le ciseau fatal, Je voulus, pour garder sa gloire toute entière, Qu'il eût des successeurs, et n'eût pas un rival. C'était de ses travaux la digne récompense. Mais, ne m'a-t-on pas vu depuis Régénérer souvent la gloire de la France, Et par d'autres essais consoler ses ennuis ? Regnard vif et brillant, armé de la saillie, A fait rire, en peignant le Joueur furieux ; Destouches, sur la scène un peu trop ennoblie, A corrigé le Glorieux. Dufrény, dont j'aimai la verve originale ; Dancourt gai, naturel, quelquefois emporté Par son humeur... trop joviale ; Le tendre La Chaussée, un peu sobre en gaîté ; Et Lesage, qui plus caustique Du sel de l'épigramme anima ses tableaux ; Et d'autres, dont ma main dirigea les pinceaux, Ont encore agrandi le domaine comique. Et n'ai-je pas naguère enrichi l'Hélicon De la Métromanie, ouvrage que Molière Avouerait, j'en suis caution, Enfant cher à Thalie, et si beau que Piron Fut surpris d'en être le père ? Voilà tous nos forfaits que nous vous dévoilons. Quant à Mercure, il peut railler sans nous déplaire ; On doit, lorsqu'on a des ailes aux talons, Avoir la tête un peu légère.
Aux deux Muses.
Apollon
Ah ! Vous l'avez voulu, mon frère. Mais de ce nouveau Temple où l'on va s'installer, Que pensez-vous ? Qu'est-ce qu'il vous inspire ?
Melpomene
Je le trouve fort bien.
Thalie
Je n'y vois rien à dire.
Melpomene
Que de larmes y vont couler !
Pendant cette conversation, le Mauvais Goût arrive sans bruit, et se glisse furtivement au milieu de l'assemblée.
Thalie
Oh ! Comme j'y vais faire rire !
Ce cri est répété de bouche en bouche.
La Critique
Le Mauvais Goût ! Le Mauvais Goût ! Le Mauvais Goût ! Le Mauvais Goût !
Thalie
Mon Frère, À l'aide !
Apollon donne un grand coup de sifflet, et le Mauvais Goût est précipité dans une trappe qui s'entrouvre.
Apollon
On peut vous en défaire. Voici mon talisman. Nous en viendrons à bout.
Thalie
Comme il a disparu !
Apollon
Que la même disgrâce Le suive dans tous les climats ! S'il reparaît ici, qu'aussitôt il s'efface, Et que l'oeil cherche en vain la trace de ses pas.
Mercure
Mais comme de sa cendre il se plaît à renaître, À la porte il faudrait, je crois, le consigner.
La Critique
Sans peine on peut le désigner ; Il est facile à reconnaître.
Melpomene
Toujours sec, ou gonflé.
Thalie
Son corps n'est jamais droit. Il boite.
La Critique
Sa toilette est une bigarrure ; Chaque couleur y trouve une couleur qui jure.
Apollon
Son habit est toujours trop large ou trop étroit.
Thalie
Il louche.
La Critique
Il met du blanc.
Melpomene
N'importe, quoiqu'il fasse... Mais deux de nos Acteurs viennent pour prendre place; Il faut les installer.
Scène 9
Melpomene, Thalie, Un Acteur Tragique, Un Acteur Comique, Apollon
Melpomene
Venez, l'un des enfants D'une Famille qui m'est chère, Qui fut de ma gloire en tout temps L'organe et le dépositaire. Approchez-vous, et de ma main, Prenez mon poignard.
Melpomène donne son poignard à l'acteur tragique ; et Thalie prend des mains d'un des Génies l'épée de Crispin, qu'elle remet à l'Acteur Comique.
Thalie
Vous, le glaive de Crispin.
Melpomene
Portez dans tous les coeurs les plus tendres alarmes ; Et recevez avec ce noble acier Le pouvoir d'arracher des larmes.
Thalie
Vous, le don de les essuyer.
Un Acteur Tragique
Grâce vous soit rendue, auguste Melpomène ! Vous pouvez seule nous donner Le droit de disputer les lauriers de la scène; Une autre main doit nous les décerner.
Un Acteur Comique
Me voilà donc sous les armes comiques ! Mais aidez-moi, vous le pouvez, À faire enregistrer mes Lettres Dramatiques Au Tribunal que vous savez.
La toile du fond se lève et laisse voir les bustes des auteurs dramatiques.
La Pièce est terminée par un divertissement, ou une marche, dans laquelle les Génies et les Comédiens en corps, vont couronner les Bustes.
Apollon
Consacrons ce grand jour par de justes hommages. Découvrez-nous ces bustes glorieux. Que des Lauriers religieux Couronnent par vos mains ces augustes Images! Allez ? Ces marbres vivants, Allez tous rallumer le flambeau des talents.