Dialogue · 1772

Poinsinet et Molière

de Barthélémy Imbert

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Poinsinet et Molière

Dialogue

Poinsinet, Molière

Poinsinet

Quoi ! Vous feriez cet illustre Molière, Ce fameux excommunié, Qui divertit l'Europe entière, Que Louis honora d'une tendre amitié, Et qui, privé de la lumière , Obtint à peine par pitié Un petit coin d'un cimetière ?

Molière

Pourquoi s'en étonner ? J'avais prévu mon sort. L'arrêt lancé contre Thalie, Ce préjugé, qui révolte d'abord, N'est qu'une vaine barbarie ; Je le bravai pendant ma vie, J'en ris encore après ma mort. Eh ! Qu'importe en quels lieux, comment, sous quel auspice. Le corps que j'ai quitté gisse après mon départ ? Les vers pour nous auraient-ils plus d'égard, Dans les caveaux de Saint-Sulpice, Que dans l'enceinte de Clamart ?

Poinsinet

Non ; mais un peu de symphonie, Bruyant De profundis, pompeuse draperie, Chanteurs, Pleureurs, marchants à petit pas, Riche cercueil, brillante sonnerie, Ce luxe aux morts ne messied pas.

Molière

Ce sont d'orgueilleuses misères, Dont je fis toujours peu de cas ; Toutes ces pompes funéraires Ne règlent point notre rang ici-bas. Et vous y trouveriez peu d'honneurs et de gloire, Vous qu'un riche cercueil fans doute renferma, Si pour titre en ce jour, au Dieu de l'onde noire, Vous n'apportiez que le mémoire Du Curé qui vous inhuma.

Poinsinet

Qui ? Moi ! Sans pompe funéraire, Un funeste hasard m'a conduit au tombeau. Pour parvenir en ce noir hémisphère, J'ai quitté la route ordinaire, Et je suis arrivé par eau. Un peu trop tôt pour ce voyage, Je me suis embarqué sur le Guadalquivir ; Mais plus d'un immortel Ouvrage Doit ici-bas me réunir Aux morts fameux, à qui l'on rend hommage.

Molière

Avez-vous d'Appollon suivi l'auguste Cour ?

Poinsinet

Oui ; mes efforts ont illustré la scène.

Molière

Avez-vous évoqué Thalie, ou Melpomène ?

Poinsinet

L'une et l'autre soeur tour à tour De mes divers accents fit retentir la Seine. Que n'avez-vous pu voir votre postérité ! Ah ! Si Molière eût pu renaître, La Morale avec nous l'eût sans doute emporté ; Plus profond dans son Art. Philosophe peut-être, Il eût servi l'humanité.

Molière

Philosophe ? Il cherchait à l'être ; Et sur quoi jugez-vous qu'il ne l'a point été ?

Poinsinet

Mais sur ses OEuvres Dramatiques, Où le ton de moralité N'offre jamais, en termes énergiques, Une sublime vérité.

Molière

Eh quoi ? Du vrai me serais-je écarté ? Ai-je pris des routes obliques ? Ou voudrait-on qu'en des pièces comiques, J'eusse gravement débité Des sentences philosophiques ?

Poinsinet

Pourquoi non ? Je le vois, votre goût erroné Vous fuit encore en cette vie. Sachez donc que le nôtre a perfectionné L'Art qu'ébaucha votre génie.

Molière

Ébaucher est modeste.

Poinsinet

Il est sans flatterie. Eh ! Quels essais vous firent admirer ? Dans vos écrits , puisqu'il faut vous le dire, Que trouve-t-on ? Toujours le mot pour rire, Pas un petit mot pour pleurer.

Molière

Vous m'étonnez ; Paris va voir Thalie...

Poinsinet

Pour le plaisir de répandre des pleurs.

Molière

Ce n'est donc plus le miroir de la vie, Ce n'est donc plus la naïve copie Des ridicules et des moeurs.

Poinsinet

Au lieu d'un vain hochet, elle a pris la férule, Par elle maintenant le vice est combattu ; Elle jouait le ridicule, Elle nous prêche la vertu. Veut-on fléchir un père de famille ? On s'étend en discours moraux, Plus de sentences que de mots ; On se jette à genoux : ah ! Mon père... Ah ! Ma fille !... On pleure, et nous applaudissons. Mais vous que l'erreur déifie, Au lieu de ces graves leçons, Que donnez-vous ? Une vaine saillie.

Molière

Quoi ! C'est là, depuis mon décès, Le style de la Comédie ! Un sermon dramatique amuse ma patrie ! Qui l'aurait cru, Peuple Français, Que la morale un jour dût être ta folie ! Je t'avais mal connu ; mais s'il en est ainsi, Je ne vis plus au Temple de Mémoire, Mes Ouvrages font morts aussi.

Poinsinet

Un vieux respect : pour votre vieille gloire Les en a sauvés jusqu'ici ; Et lorsque votre Muse ose se reproduire , (Car sur la scène encore on la souffre aujourd'hui) Le Spectateur, égayé malgré lui, Est étonné de se voir rire. Nous laissons folâtrer nos rustiques ayeux ; Qui dit un Français, dit un Sage.

Molière

Le titre est vraiment glorieux. Mais n'est-il point de rebelle courage ?...

Poinsinet

Oui, naguère avec vous un auteur égaré A voulu recrépir votre antique Thalie. C'est le célèbre auteur de la Métromanie, Ouvrage, au genre près, digne d'être admiré ; Il pétille à la fois d'esprit et de génie, Ah ! Par le goût que n'est-il inspiré !

Molière

On juge au feu qui vous anime, Combien votre génie est différent du sien ; Votre Apollon, si je m'y connais bien, N'a jamais commis un tel crime.

Poinsinet

J'en rougis jusqu'au fond du coeur, Je l'ai commis. J'ai dans le goût antique Acquis un immortel honneur ; Mais bientôt abjurant, détestant mon erreur ; Je léguai la saillie à l'Opéra-Comique. Sur les débris du vôtre, avec pompe élevé, Ce Théâtre est l'orgueil, l'idole de la France ; Ce joli monstre , à nous seuls réservé, De Thalie et d'Euterpe a reçu la naissance. Un orgueilleux instinct : peu fait pour obéir, Donne au génie une âme indépendante ; On ouvre une carrière, on réforme, on invente, Et c'est ainsi que naquit Sandomir.

Molière

Sandomir ! Seriez-vous cet Auteur Dramatique, Ce Poinsinet si connu, si vanté? Je l'avais pressenti par la naïveté De votre ardente Rhéthorique.

Poinsinet

Oui, lui-même. C'est moi, dont la muse héroïque De cette illustre nouveauté Enrichit la scène lyrique, Et qui, fièrement révolté Contre la Fable et son droit chimérique, La chassai de son trône antique, Pour y placer la vérité.

Molière

Vous, Poinsinet ! J'en ai l'âme ravie, Vous n'êtes point étranger sur ces bords ; Même avant de quitter la vie, Vous étiez fameux chez les morts.

Poinsinet

Quoique souvent ma gloire eût été poursuivie, Je ne vis, malgré les clameurs, Que deux sectes dans ma patrie : Mes envieux, et mes admirateurs.

Molière

Oh ! Je le crois. Toujours l'Envie Poursuit les vrais talents, et vit de leurs succès. Mais retracez-moi, je vous prie, Et l'origine et les progrès De la nouvelle comédie.

Poinsinet

La Parque avait tranché le fil de votre vie, Alors qu'on vit, chez les Français, S'élancer la Philosophie. Elle vient, de l'erreur écarter le poison ; Et le glaive de l'éloquence, Et le flambeau de la raison, Arment ses mains, annoncent sa vengeance. Des superstitions , qu'adoraient les mortels , Elle abat l'hydre renaissante, Et du noir fanatisme embrasant les autels, Enchaîne sa rage impuissance. Fière de ses succès, elle veut qu'à la fois Toutes les nymphes d'Hypocrène Viennent lui demander des lois ; Rien ne l'arrête ; elle envahit la scène, Et subjuguant Thalie et Melpomène, Les remplit de son âme, et parle par leur voix.

Molière

Qu'au sort j'ai de grâces à rendre, De m'avoir enlevé si tôt ! Eh ! Que ferais je encor là-haut? Fort sagement il m'en a fait descendre. Là, désormais inutile aux humains, Mon Apollon briserait sa férule, Et la verge du ridicule Resterait oisive en mes mains. Car si d'un crayon bien fidèle, Ce grand événement par vous m'est retracé, Ma patrie a dû prendre une face nouvelle ; Du pis au mieux, tout sans doute a passé. Toujours d'heureux vieillards, sous leurs lois paternelles, Tiennent des fils, sages comme eux ; Jamais le médecin, d'un mal n'en a fait deux, Les femmes s'adorent entre elles ; Les Grands, sans créanciers, sont enfin vertueux, Le Marchand, toujours scrupuleux, Les épouses toujours fidèles.

Poinsinet

Pas tout-à-fait encor. Ce jour n'est point venu ; Mais on l'attend.

Molière

Vous en aurez la gloire, Ô Poinsinet ! Car j'aime à croire Que ce triomphe vous est dû. Votre muse longtemps a pleuré sur la scène ?

Poinsinet

Non ; le Destin, jaloux de mes succès, A trompé mes efforts par une mort soudaine, Mais je prétends ici poursuivre mes projets. Oui, c'en est fait ; ma verve se ranime : Je veux, ressuscitant mes antiques concerts, D'un drame larmoyant, étonner les Enfers ; Rire est fort beau, mais pleurer est sublime. Je laisse dans le deuil le Parnasse Français ; Mais mon esprit me fuit dans ces Royaumes sombres ; La France perd beaucoup ; je veux que désormais Le malheur des vivants tourne au profit des ombres. Je veux plus ; je veux de votre Art Vous faire abjurer la chimère, Vous changer enfin ; Je l'espère, J'y compte.

Molière

Me changer ! C'est s'y prendre un peu tard : Les morts ne se corrigent guère.

Poinsinet

Jamais à mes desseins le fort ne fut contraire ; Je ne promis rien au hasard. Il eût fallu me voir renverser la statue Du tendre et doucereux Quinaut ; Elle fut sans peine abattue; Et le fade jargon d'Armide et de Renaud...

Molière

Tout beau ! Ce fol enthousiasme, Jeune homme, égare vos esprits ; De Despréaux l'injurieux sarcasme Ne peut autoriser vos insolents mépris. J'ai voulu voir, jusqu'où la suffisance Pourrait enfin vous emporter ; Eh ! Qu'êtes-vous, pour insulter Aux Maîtres, qu'adopta la France ? Vous allez voir ici ces immortels auteurs, Qu'ose attaquer votre vaine arrogance ; Tombez à leurs genoux, expiez l'insolence De vos propos blasphémateurs. Le siècle de LOUIS vous laissa des modèles. Que vous ne sauriez surpasser : Et ne pouvant les effacer, Vous cherchez des routes nouvelles. L'insuffisance des talents Rend la nouveauté nécessaire ; On court vers elle avec de grands élans, Et le bon goût reste en arrière. Le vôtre, avec tous ses appas, N'est qu'une vaine effervescence ; Fils de la mode, il n'y survivra pas, Et, croyez-moi, le jour de sa naissance Est la veille de son trépas.

Poinsinet

Laissez-là le style emphatique : Le haut ton vous est étranger ; Sancho Pansa saura bien me venger De votre verve satyrique.

Molière

Oui, vous surnagerez sur l'abîme des temps ; Pradon, Cotin, vivront à jamais dans l'Histoire. Parmi le Peuple Auteur, deux chemins différents Mènent au Temple de Mémoire : Le ridicule et les talents. La Gloire, compagne fidèle, Au sentier des talents, nous conduit par la main, Là, croissent les lauriers ; quant à l'autre chemin, Vous savez si la route est belle.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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