Comédie · 1765 · 2 actes

L’inconnue persécutée

de Pierre-Louis Moline

Représentation
≈ 40 min
Distribution
3 femmes, 3 hommes
Répliques
301
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Florival N 64 ≈ 8 min 18
Le Baron H 61 ≈ 7 min 16
Zerbine F 35 ≈ 7 min 12
Jeannette F 52 ≈ 7 min 13
Fabrice H 34 ≈ 5 min 10
Clarisse F 22 ≈ 3 min 9
Le Vicomte H 25 ≈ 3 min 9
Ensemble N 7 ≈ 1 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
Florival absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Baron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zerbine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jeannette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fabrice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clarisse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Vicomte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ensemble absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Acte I

Scène 1

Fabrice

ARIETTE.

Il sort.

Fabrice

J'aime l'éclat des Françaises, L'air fripon des Milanaises, La fraîcheur des Hollandaises, Le port noble des Anglaises ; Allemandes, Piémontaises, Toutes m'enivrent d'amour, Et m'enflamment tour tour !... Mais mon aimable Jeanette Est si belle, si bien faite, Qu'elle fait tourner la tête ; Elle enchante tous les yeux, Elle est l'objet de mes voeux. J'aime l'éclat, etc. Je l'aperçois avec mon jeune maître... Comme elle lui parle avec agitation !... En serait-elle amoureuse ?... Éloignons-nous pour m'en éclaircir.

Scène 2

Florival, Jeannette

Florival

Oui, ma chère Jeanette, je ne dois plus vous cacher la vive impression que vous avez fait sur mon coeur ! Vos manières, votre maintien, votre figure charmante, tout annonce en vous une naissance distinguée.

Jeannette

Monsieur, vos bontés me rendent confuse : je ne mérite point votre affection. Oubliez-vous ce que vous êtes, et ignorez-vous ce que je suis ?

Florival

Je sais que vous êtes orpheline : je n'ignore point que notre fermière vous a élevée comme sa propre fille, et que depuis sa mort mon père prend soin de vous, mais je veux vous affranchir d'une condition obscure, et vous élever au sort le plus heureux si vous daignez approuver mon amour.

Jeannette

Que dites-vous, Monsieur, quel est votre dessein ? Eh comment puis-je me flatter d'être aimée d'une personne de votre rang ; non, je ne le croirai jamais : ce serait trop vous abaisser.

ARIETTE.

Florival

Quand je vous vois, Jeannette, Quelle flamme secrète De moi vient s'emparer ! Je tremble votre vue, Je sens mon âme émue, Et n'ose soupirer. Moi, m'abaisser en vous aimant ! Ah rendez-vous plus de justice, et ne vous offensez point d'un aveu si légitime.

Jeannette

Ô Dieux ! Quel trouble me saisit.

Florival

Aurais-je le malheur de vous déplaire ?

Haut.

Jeannette

Je ne sais que lui répondre... Adieu Monsieur.

Florival

Quoi, vous me fuyez...

Jeannette

Je ne puis rester plus longtemps avec vous.

Scène 3

Clarisse, Florival, Jeannette

Clarisse

Ô Ciel ! Que vois-je ?

Florival

Ne me quittez point avec tant de rigueur, et soyez sensible à la flamme que vous m'inspirez.

Clarisse

Ah mon frère ! La déclaration est touchante. Je ne me serais jamais doutée que Jeannette fut l'objet de vos amours.

Jeannette

Je suis perdue !

Clarisse

Ne rougissez-vous point de votre faiblesse.

Florival

Non ma soeur : vous en êtes témoin, j'adore Jeannette, et je me fais gloire de le publier.

Clarisse

Comment, une fille inconnue ?... Je vais en instruire mon père.

Florival

Je ne crains point vos menaces, et je saurai moi-même le lui apprendre.

Jeannette

Ah Madame, pourriez vous croire...

Clarisse

Taisez-vous et sortez.

Florival

Non, Jeannette, demeurez avec moi.

ARIETTE.

Elle sort.

Clarisse

Ah ! Quel indigne outrage ! Le dépit et la rage S'emparent de mon coeur ! Ce n'est plus un mystère. Jeannette a su vous plaire, Non, je ne puis mon frère Souffrir ce déshonneur.

Scène 4

Florival, Jeannette

Florival

Que le courroux de ma soeur ne vous alarme point.

Jeannette

Hélas ! Que pensera de moi Monsieur le Baron ?

Florival

Mon père me chérit et vous estime : il sera touché de mon amour et consentira que vous soyez mon épouse.

Jeannette

Moi, votre épouse !

Florival

Le voici : je vais le prévenir.

Scène 5

Le Baron, Jeannette, Florival

Le Baron

Je vous cherchais, mon fils... Ah vous voila Jeannette...

Jeannette

Quel embarras !

Florival

Ah mon père, j'ai une grâce à vous demander.

Le Baron

J'ai suspendu pour quelque temps votre départ pour votre régiment...

Florival

J'implore en ce moment votre bonté paternelle.

Le Baron

Un Seigneur de mes voisins veut s'allier ma famille, et...

Florival

C'est de vous seul que dépend mon bonheur.

Le Baron

En un mot il vous destine sa fille : c'est un parti considérable, et son alliance m'honore.

À part.

Florival

Il me destine sa fille !... Mais mon père... Quel contretemps !

Le Baron

Comment, cela t'afflige : parbleu j'aurai la plus grande joie de te voir marié avant que tu partes pour l'armée. Je suis veuf, il ne me reste plus que ta soeur établir, et je veux que mes petits enfants me dédommagent de ton absence.

Florival

Mais vous n'avez pas encore donné votre parole.

Le Baron

L'affaire est décidée, et demain nous passons le contrat.

ARIETTE.

En montrant Jeannette.

Florival

Une fille adorable M'enflamme dès ce jour ; Ah ! Soyez favorable Au tourment qui m'accable, Voyez l'objet aimable, Pour qui je meurs d'amour. Demain... Ô ciel ! Avant de vous engager, il fallait du moins consulter mon coeur : non, je ne puis y consentir.

Le Baron

Quoi, Jeannette ! Mon fils, y pensez-vous ?

Florival

Oui, je ne respire que pour elle.

Haut.

À Jeannette.

Le Baron

Ah le petit effronté ! Je vous ai dit mes intentions, éloignez-vous de ma présence et songez m'obéir. Vous, Jeannette, demeurez.

Florival

Je suis au désespoir !

Scène 6

Jeannette, Le Baron

Jeannette

Que son imprudence me chagrine !

Haut.

Le Baron

Il en est amoureux, il faut que je m'explique avec elle. Jeannette, nous sommes seuls, parlez moi sans détour.... Auriez-vous quelque penchant pour Florival, seriez-vous sensible la folle tendresse de ce jeune étourdi ?

Jeannette

Moi, Monsieur !en auriez-vous quelque soupçon ?

Le Baron

Non, non, ma belle enfant, je ne l'imagine point, mais vous n'ignorez pas combien vous m'êtes chère.

Jeannette

Vous me comblez chaque jour de nouveaux bienfaits.

Le Baron

Depuis que vous êtes chez moi, j'exige que l'on vous rende autant d'égards qu'à moi-même.

Jeannette

Je ne les mérite pas.

Le Baron

Je n'en fais pas encore assez, mais je crois que vous devez m'aimer par reconnaissance.

Jeannette

Ah ! Monsieur, tant que je vivrai.

Le Baron

Eh bien, pour vous prouver combien j'y suis sensible, je veux vous donner un époux riche, de bonne maison, et qui n'est ni trop jeune, ni trop vieux.

Jeannette

Quel est donc cet époux ?

Le Baron

C'est moi, belle Jeannette ! Oui, c'est moi-même qui depuis longtemps soupire pour vous, et j'ai résolu de vous prendre pour ma femme.

Jeannette

Pour votre femme !

Le Baron

Vous paraissez surprise ! Comment ? Ne seriez-vous point charmée de devenir Baronne ?

ARIETTE.

Elle sort.

Jeannette

Je respecte en vous mon maître, Je me plais à vous servir : Mais c'est trop vous méconnaître, Votre amour me fait rougir. Je suis une infortunée, Ignorant sa destinée... Ah ! Monsieur, quelle pensée ! Laissez-moi plutôt vous fuir.

Scène 7

Le Baron

Il se promène en rêvant.

ARIETTE.

Il sort.

Le Baron

Il est vrai, je suis son maître, Mais son époux, il n'en est rien. Eh comment me le promettre ?... Imaginons un moyen... Ah ! Que faire !... Je n'en sais rien. Elle me quitte avec indifférence, et ses beaux yeux sont baignés de larmes : mais enfin, elle sait que je l'aime, cela me donne quelque espoir. Il s'agit à présent de marier mon fils au plutôt, ou de le faire partir pour son régiment, il n'aura plus la liberté de voir Jeannette, et je l'épouserai sans crainte... Cependant si mon âge lui donne quelque répugnance, malgré les droits que j'ai sur elle, est-il en mon pouvoir de forcer sa volonté ?

Scène 8

Fabrice, Zerbine

Fabrice

Oh ! Oh ! Je croyais trouver encore ici Jeannette ! Elle n'y est plus. Où peut-elle être présent. Je la cherche partout et je m'impatiente, il faut cependant que je lui déclare mon amour, cela me pèse trop sur le coeur.... Mais voici Zerbine ; peste soit de l'importune ! Qu'elle vient ici mal propos.

Zerbine

Bonjour Fabrice.

Fabrice

Serviteur.

Zerbine

Comme tu parais fier ! Quel ton brusque et méprisant ! Eh ! Dis moi donc, que t'ai-je fait pour me recevoir de la sorte ? Depuis quelque temps tu me fais sans cesse, et tu daignes peine me regarder. Ne suis-je pas toujours ta fidèle Zerbine ; hélas ! Ne m'aimerais-tu plus.

Fabrice

Eh ! Que sais-je ; cela pourrait bien être.

Zerbine

Ingrat ! As-tu donc oublié toutes les promesses que tu m'as fait tant de fois.

Fabrice

Non : je m'en souviens encore, mais je n'y pense plus.

Zerbine

Pourquoi m'as-tu trompée ?

Fabrice

Oh dame, je ne sais qui faire : c'est que j'ai changé de sentiment.

Zerbine

Ah traître ! Crois-tu que j'ignore que tu m'abandonnes pour Jeannette ! Que ne puis-je changer comme toi et me venger de ta perfidie.

Fabrice

Eh bien, prends un autre amoureux, je te le permets.

Air.

Premier couplet.

Zerbine

L'amour m'enflamme, Sa vive flamme Brûle mon âme ; Mais ton outrage Est mon partage, Ton coeur volage M'ose trahir. Non : je ne veux aimer que toi.

Fabrice

Tiens, oublie moi tout fait et nous serons d'accord.

MÊME AIR.

Deuxième couplet.

Elle sort.

Zerbine

La tourterelle Est mon modèle : J'aime comme elle. On la délaisse, De sa tendresse Elle a sans cesse Le souvenir. Hélas ! Il n'est plus en mon pouvoir.

Il sort.

Fabrice

Enfin m'en voilà débarrassé : mais je vois venir Clarisse avec le Vicomte, allons chercher partout ma belle Jeannette.

Scène 9

Clarisse, Le Vicomte

Clarisse

Ah ! Monsieur, si vous vous intéressez l'honneur de ma famille, et si vous avez pour elle quelque considération, vous m'en donnerez une preuve dès ce moment. Je vous ai tout appris : je sais combien vous avez de crédit sur l'esprit de mon père ; il faut absolument que vous l'engagiez renvoyer d'ici Jeanette, je veux qu'elle en sorte avant la fin du jour.

Le Vicomte

Ah ! Madame, qu'exigez-vous de moi ? Ce serait une tyrannie. Vous voulez faire le malheur de cet aimable enfant, parce que votre frère a du penchant pour elle. Réfléchissez de grâce sur la démarche que vous me proposez, et soyez moins inhumaine. Je crois que cette jeune fille ne mérite point le mépris dont vous l'accablez.

Elle sort.

Clarisse

Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de me rendre ce service auprès de mon père : je ne vous demande là-dessus aucune réflexion : que je fasse bien ou mal, cela me convient, et je le veux ainsi ; adieu.

Scène 10

Le Vicomte

ARIETTE.

Il sort.

Le Vicomte

Je m'intéresse, Et j'y songe sans cesse ; Ses grâces, sa jeunesse Ont attendri mon coeur ; Tout parle en sa faveur. Hélas ! Quel trouble m'agite ! Clarisse en vain s'irrite ! Je veux la protéger, Je ne puis l'affliger. Non je ne me prêterai jamais à une action si injuste.

Scène 11

Jeannette, Florival

Jeannette

Je ne sais quel parti prendre... que de malheurs je prévois ! Comment les éviter ! Monsieur le Baron veut que je l'épouse et son fils plus dangereux encore, a conçu le projet de m'enlever. Que vais-je devenir!

Florival

Je viens de disposer tout pour notre départ...

Jeannette

Non Monsieur, ne persistez plus dans votre dessein : la pudeur et la bienséance me défendent de vous suivre.

Florival

Ah ! Si je vous étais plus cher, vous n'hésiteriez point.

Jeannette

Vous me pressez en vain, laissez-moi : votre père va nous surprendre.

Florival

Je brave sa colère.

Jeannette

Vous me faites frémir : éloignez-vous.

Florival

Quoi, vous me l'ordonnez ?

Jeannette

Oui, je l'exige en ce moment.

Il fait plusieurs pas et s'arrête.

Il revient.

À Jeannette.

Florival

Eh bien, cruelle, je vous laisse : adieu, vous ne me verrez plus. Mais que fais-je ! Dois-je l'abandonner ? La céder mon père ! Non : cet effort coûte trop mon coeur. Je ne puis vous quitter.

ARIETTE.

À Florival.

Jeannette

Ah ! Quel effroi m'agite ! Hélas ! Mon coeur palpite ; Cessez de soupirer : Il faut nous séparer.

Florival

Ah suivez sans crainte, un tendre amant qui va devenir votre époux !

Jeannette

Non jamais, sans l'aveu de votre père.

Il se jette à ses genoux.

Florival

Mon père est mon rival et nous n'avons plus d'espoir. Consentez me suivre ou me voir mourir vos yeux.

Scène 12

Le Baron, Jeannette, Florival

Le Baron

Téméraire !

Jeannette

Dieux !

Florival

Mon père.

Le Baron

C'en est assez modérez-vous, et calmez votre frénésie amoureuse : je viens de rompre le mariage qu'on vous proposait ; votre jeunesse m'a servi d'excuse : ainsi dès demain vous irez rejoindre votre régiment.

Florival

Je partirai : mais si j'osais vous supplier...

Le Baron

Je n'écoute plus rien : prenez congé de Jeannette, et partez.

Jeannette

Quel adieu funeste !

Florival

Ah Jeannette !

ARIETTE.

À son fils.

À Jeannette.

À son fils, qui lui fait signe.

Il emmène Jeannette.

Le Baron

Cet amour qui vous engage D'un guerrier plein de courage, Doit-il être le partage ? Il est indigne de vous. Et vous petite innocente, Soyez moins compatissante Croyez-vous que je consente Qu'il devienne votre époux ? Non je ne veux rien entendre, Ne pensez point me surprendre ; À mon ordre il faut se rendre, Craignez mon juste courroux.

Scène 13

Florival

RÉCITATIF OBLIGÉ.

ARIETTE.

Il sort.

Florival

Ô ciel ! Dois-je obéir cet ordre barbare ! On nous sépare. Quel affreux désespoir de mon âme s'empare ! Je ne résiste plus au trouble qui me presse. Non je n'écoute plus ni respect, ni tendresse. Le dépit, la colère, Me rendent téméraire ! Une vertu guerrière : Fait bouillonner mon sang. Rien ne m'arrête. On m'enlève Jeannette ! Oui, je suis intrépide. La vengeance me guide. Je combattrai, j'aurai la gloire De remporter la victoire, Et Jeannette bientôt me verra triomphant. À la tête d'une armée Oui je vais paraître ses yeux. Par la flamme ou par l'épée, Je veux détruire ces lieux. Armons nous, prenons courage ; Dans la mort, dans le carnage, Que tout ressente ma rage !... J'ai déjà tout l'avantage : Jeannette enfin est moi ! Cher objet qu'ici j'implore, Calme un feu qui me dévore Du vainqueur reçois la foi... Mais que faire quoi ! Loin d'elle ! On veut me ravir ma belle, Dieux ! Quelle frayeur mortelle ! Je ne puis vivre sans elle Qu'on la rende son amant ! Quel supplice ; quel tourment. Il me ravit tout ce que j'aime, et il faut encore que je me contraigne malgré moi !

Scène 14

Zerbine, Fabrice

Elle s'éloigne.

Zerbine

Toute la maison est en désordre pour Jeannette, et on ne sait plus qui entendre : mais voici Fabrice, il a l'air tout affligé ; il ne me voit pas, épions-le et écoutons ce qu'il va dire.

Il sort.

Fabrice

Ô disgrâce imprévue ! On va renvoyer Jeannette, et elle doit sortir d'ici avant la fin du jour : non, je ne souffrirai point qu'elle s'en aille toute seule, et je m'enfuirai avec elle sans que personne s'en aperçoive. M'y voila tout résolu, allons la trouver.

Scène 15

Zerbine

ARIETTE.

Elle sort.

Zerbine

Gentilles fillettes Craignez les fleurettes Et méfiez-vous des amants trompeurs. Ils ont un air tendre, C'est pour vous surprendre ; Cherchez à défendre Vos faibles coeurs. Loin de vous rendre À leurs douceurs, Il faut défendre Vos faibles coeurs. Enfin me voila bien convaincue de son infidélité. Le traître veut s'enfuir avec Jeannette, mais je l'en empêcherai ; je vais en avertir Monsieur le Baron ; il faut que je me venge du tour que Fabrice veut me jouer. Ah ! Qu'une fille est malheureuse de s'attacher à un amant volage !

Scène 16

Jeannette, Fabrice, Ensemble

DUO DIALOGUÉ.

Jeannette

Ciel ! Où vais-je ? Je frissonne ! Mon courage m'abandonne ! Du malheur qui m'environne, Rien ne peut me garantir. Que ma situation est cruelle ! C'est endurer trop de tourments la fois!

Fabrice

Ah ! Dissipez vos alarmes ! Je suis épris de vos charmes, Ne répandez plus de larmes, Je viens pour vous secourir.

Jeannette

Ah ! C'est vous : pourquoi me plaindre !

Fabrice

Je vous aime, j'ai tout à craindre !

Jeannette

Mais écoutons...

Fabrice

Non, ce n'est rien.

Jeannette

Dieux ! Quel bruit !

Fabrice

Oui je l'entends bien.

Jeannette

Il me semble qu'il redouble Ah ! Que va-t-il arriver Il vaudrait mieux nous sauver.

Fabrice

Je vous aime.

Jeannette

Je me trouble !

Fabrice

Mais le bruit toujours redouble.

Ils sortent.

Ensemble

Nos Maîtres sont en courroux Je vais m'enfuir avec vous.

Scène 17

Le Baron

Le Baron

Quelle peine me tourmente ! Mais cette fille charmante. Je ne cesse d'y songer Je ne saurais l'affliger.

Scène 18

Zerbine, Le Baron

Air : Ah ! Quelle aventure !

Zerbine

L'ingrat le parjure ! Voyez quelle injure. La belle Jeannette Cette fille honnête Qu'ici chacun fête S'en fait en cachette : C'est avec Fabrice. Ah ! Quelle malice ! Je suis au supplice, De son artifice Il faut le punir.

À part.

[Haut.]

Le Baron

Qu'entends-je ! Cruelle ! Eh ! Pourquoi me fuir ? Jeannette ! Infidèle ! Ah quel embarras ! Courons sur leurs pas.

Scène 19

Florival, Zerbine, Le Baron

Florival

Quel malheur ! Quelle disgrâce ! Que Jeannette obtienne grâce. Oui je veux quoique l'on fasse, L'adorer jusqu'au trépas !

Zerbine

Ah ! Quelle aventure L'ingrat le parjure, etc.

À part.

[Haut.]

Florival

Qu'entends-je ! Cruelle ! Eh pourquoi me fuir ! Jeannette ! Infidèle ! Ah ! Quel embarras, Courons sur leurs pas.

Le Baron

Mais où peut-elle être ! Fabrice, le traître, Ô ciel !

Florival

Mon père !

Le Baron

Que faire ?

Florival

Ils ont pris la fuite.

Le Baron

Mon coeur se dépite.

Zerbine sort.

Le Baron

L'ingrate me quitte Courons sur ses pas.

Scène 20

Clarisse, Le Baron, Florival

Clarisse

Quel est donc tout ce tapage ? Qui cause tant de ravage ? Je vois sur chaque visage, Les signes de la douleur.

Le Baron

Ah ma fille !

Florival

Quel outrage !

Le Baron

J'en étouffe !

Florival

J'en enrage.

Le Baron

Je sens déchirer mon coeur !

Scène 21

Zerbine, Clarisse, Florival, Tous

Zerbine

Ah ! Quel dessein malhonnête Dans l'instant j'ai vu Jeannette, Avec Fabrice le traître Hélas pourriez-vous permettre Cette noire trahison !

Clarisse

Quelle ruse, quelle audace ! Et quelle âme vile et basse ! Il faut en avoir raison.

Florival

Punissons ce téméraire.

Ils sortent tous.

ENSEMBLE

Tous

Les transports de la colère Me font perdre la raison !

Scène 22

Fabrice

Fabrice

Hélas ! Que faire ! Dans cette affaire, Je désespère ; Ah pauvre hère, Où me cacher ! Chère maîtresse, Quelle détresse ! Chacun s'empresse À te chercher, Quelle tristesse Où me cacher!

Scène 23

Le Baron, Clarisse, Florival, Fabrice

Le Baron

Te voila traître !

Clarisse

Perfide arrête !

Florival

Rends-nous Jeannette !

Florival

Rends-moi, fripon, l'objet de mon amour. Ou dans l'instant, tu va perdre le jour.

Fabrice

Modérez ce transport ! Quel triste sort ! Ah je suis mort ! Soyez plus doux Plus de courroux ! Ah ! Par pitié, Monsieur, modérez vous !

Scène 24

Zerbine, Ensemble

Zerbine

Ah ! Quel nouveau malheur ! Quel sort plein de rigueur ! Jeannette va mourir Venez la secourir Elle succombe sa douleur !

Ils sortent tous.

Ensemble

Que rien ne nous arrête, Volons près de Jeannette, Et calmons sa douleur !

Scène 25

Jeannette, Le Vicomte

Jeannette

Ah laissez moi, de grâce, Je cède ma disgrâce, Je veux quoique l'on fasse, Terminer mon malheur.

Le Vicomte

Calmez votre tristesse ! Votre sort m'intéresse, N'ayez plus de souci.

Scène 26

Florival, Clarisse, Le Vicomte, Le Baron, Zerbine, Jeannette, Fabrice, Ensemble

Florival

Elle est enfin ici.

Clarisse

Ah ! Vous voilà perfide Quel sentiment vous guide ?

Le Vicomte

Je ne suis point perfide Mais la pitié me guide, Je dois agir ainsi.

Le Baron

Mais par quelle injustice Me quitter pour Fabrice ?

Clarisse

Ah ! S'il est vrai qu'il l'aime Mon malheur est extrême !

Zerbine

Oui tout cet artifice Est digne de Fabrice.

À Florival et au Baron.

Jeannette

Je demeure interdite ! Ne blâmez point ma fuite : Je déteste ces lieux, Ils me sont odieux !

Le Baron

Justes dieux !

Jeannette

Si l'on m'accuse...

Clarisse

Point d'excuse.

Le Vicomte

Elle est sage.

Florival

Je la hais !

Jeannette

Ciel quel outrage !

Le Baron

Quel affront !

Fabrice

Je perds courage.

Jeannette

Que mon destin malheureux, Touche votre âme.

Florival

Ingrate !

Jeannette

Par pitié !

Le Baron

Mon coeur s'enflamme !

Jeannette

Quel mépris, quelle injustice ! Quel supplice ! Ah ! C'est trop me faire souffrir.

SEPTUOR.

Ensemble

Ah ! quel trouble ! Quel délire ! Je m'égare je soupire ! Ce que mon âme désire, Ne saurait se définir.

Acte II

Scène 1

Le Baron, Florival, Clarisse

Le Baron

Ah mon fils ! Jeannette s'est sauvée de la maison : je suis dans la plus grande inquiétude.

Florival

Elle s'est sauvée ! Quoi, toute seule ?

Clarisse

Non mon frère rassurez-vous : son cher amant Fabrice votre digne rival l'accompagne dans sa fuite ainsi n'en soyez plus en peine l'un et l'autre, et si vous m'en croyez présent, vous ne vous disputerez plus la conquête de cette charmante Hélène.

Florival

Ce procédé me révolte.

Le Baron

Je la méprise autant que je l'aimais.

Clarisse

Oh ! Vous avez raison, elle ne mérite aucune pitié.

Florival

Avec son air d'innocence, avoir autant d'effronterie ? Mais je devrais l'oublier, et j'y pense toujours malgré moi !

ARIETTE.

Ils sortent.

Clarisse

Ah ! Croyez moi mon frère, Suivez votre carrière. Qu'une vertu guerrière Enflamme votre sang : Ayez moins de tendresse Une telle faiblesse, Dégrade votre rang.

Scène 2

Florival

ARIETTE.

Il sort.

Florival

J'entends le bruit des armes ; Amour je fuis tes charmes : Sans craintes, sans alarmes J'ose braver tes traits. Oui la gloire m'appelle, Je ne veux suivre qu'elle, Je quitte une infidèle Et je pars sans regrets. Oui : c'en est fait, je me rends aux conseils de ma soeur. Mon parti est pris : je vais abandonner ces lieux. Jeannette ne méritait point mon coeur : elle a trahi mon amour, je veux pour jamais la bannir de ma pensée, et toute mon envie est d'aller rejoindre mon régiment.

Scène 3

Zerbine

ARIETTE.

Elle s'éloigne, Fabrice parcourt le Théâtre d'un air empressé et se heurte contre Zerbine parmi les arbres.

Zerbine

L'amour soutient mon espérance : Dans ces bois je viens en silence, Suivre les pas d'un inconstant. Malgré le soupçon qui me blesse, Hélas ! Je sens que ma tendresse, Pour lui redouble chaque instant, Ah ! Quand on attend ce qu'on aime, On éprouve un plaisir extrême Mais le coeur n'est jamais content. J'aperçois Fabrice, il faut que je le surprenne. Oh ! Pour le coup, Fabrice ne m'attend pas ici. Le stratagème dont je vais me servir, l'empêchera de suivre Jeanette. Ah ! Pauvre Zerbine ! Quel détour te faut-il employer !

Scène 4

Fabrice, Zerbine, Ensemble

Fabrice

Comment ! C'est toi Zerbine !

Zerbine

Oui, c'est moi même ; je viens comme toi me promener dans cette campagne.

Fabrice

La fâcheuse rencontre !

Zerbine

Tu parais embarrassé de me voir.... Aurais-tu donné quelque rendez-vous Jeannette ? Oh ! Ne te gêne point mon ami, et va la trouver, je serais désolée de porter aucun ombrage aux inclinations de Monsieur Fabrice.

Fabrice

De quoi te mêles-tu ? Je n'ai que faire de tes conseils.

Zerbine

Je ne le vois que trop pour mon malheur.

À part.

Fabrice

Tiens, tu feras mieux de me laisser tranquille... Elle ne s'en ira point.

Elle s'éloigne et revient.

Zerbine

Ah, tu le prends sur ce ton ! Eh bien adieu... Cependant avant de te quitter, je suis bien aise de t'avertir de quelque chose qui me fait de la peine pour toi.

Fabrice

Je ne veux pas le savoir.

Zerbine

À la bonne heure. Mais s'il t'arrive quelque fâcheux événement, quelque désastre ! Que-sais-je ! Oh ce ne sera pas ma faute, adieu, adieu.

Fabrice

Que veux-tu dire, attends.

Zerbine

Eh non, tu ne veux rien savoir.

Fabrice

Quel est donc ce désastre, explique toi ?

Zerbine

C'est une bagatelle, et tu n'as rien craindre. Si Monsieur le Baron te fait chercher partout pour te faire assommer, il est inutile que tu le saches ; d'ailleurs Monsieur Fabrice est un garçon si spirituel et si avisé qu'il évitera lui-même l'orage qui menace son dos... Oh tu n'en sauras pas davantage, fais ce que tu voudras, et console-toi avec Jeannette.

Fabrice

Ah ma chère Zerbine, écoutes moi, ne m'abandonnes pas, parles pour moi Monsieur le Baron.

Zerbine

Je suis donc présent ta chère Zerbine ? Eh bien il te faut renoncer à Jeannette, si tu veux que je te rende ce service.

Fabrice

Oh ! Je te le promets.

Zerbine

Jure moi donc de m'être toujours fidèle et de n'ai-mer que moi : mais... Que vois-je !... Tu soupires... Et tu n'oses point me regarder ? Dis-moi seulement une tendre parole qui m'assure de ton amour.

DUO.

Fabrice

Je dirai sans cesse Que cette finesse, Toujours m'intéresse : Que ta gentillesse Ton air de noblesse ; Sont dignes ma foi, De charmer un Roi. Je fais la promesse De n'aimer que toi. Ah ! Quelle allégresse ! Quelle douce ivresse, Reçois ma tendresse, Oui je veux sans cesse, Ne penser qu'à toi. Allons, voila qui est fait : je ne pense plus à Jeannette, et je te rends mon coeur.

Zerbine

Si l'amour t'engage, Ne sois plus volage, Rends moi ton hommage Donne moi ta foi ; Zerbine est à toi.

Ensemble

Reçois ma tendresse.

Fabrice

Je te rends ma foi.

Ils sortent.

Zerbine

Oui je veux sans cesse, Ne penser qu'à toi.

Scène 5

Jeannette

RÉCITATIF OBLIGÉ.

ARIETTE.

Elle sort.

Jeannette

Restons dans cet asile : Je pourrai vivre ici tranquille. Sans peine, J'y braverai la haine. Ah ! Malheureuse ! On m'insulte sans cesse ! Une maîtresse Sans égard me menace, Et ma disgrâce Ne peut toucher personne. Florival m'abandonne. Son père inexorable, Me croit coupable. Ah, viens amant barbare ! Calme le trouble ou mon âme s'égare... Ô dieux ! qu'entends-je ? Est-ce lui qui m'appelle ? Ah ! Je chancelle... Il me croit infidèle... Il me méprise, et mon coeur le regrette ! Pauvre Jeannette ! Mais ; quel espoir m'arrête ? Ah parjure ! Ah je t'aime encore ! Cher amant que j'implore Devrais-tu me mépriser ? Oui parjure, je t'abhorre ! Quelle peine me dévore ! Quelle honte d'y penser! Pour jamais fuyons ce traître ; Sans qu'on puisse me connaître Je veux habiter ces lieux : Cachons nous tous les yeux. Ah ! Je jouis de ma liberté ! Mais... que dis-je ?.. Me voila seule... Sans appui... Sans secours... Et j'ignore où ma destinée me conduit... Hélas !... Errante dans ces lieux champêtres, j'y trouverai sans doute une retraite où l'innocence n'est point opprimée ?... Enfin me voilà délivrée de la persécution !

Scène 6

Le Vicomte, Clarisse

Le Vicomte

Vous voilà satisfaite, Madame : Jeannette a quitté votre maison ; elle n'y causera plus de désordre. Excusez-moi si je m'entretiens encore avec vous de cette infortunée, sa situation me touche et je ne saurais y penser sans émotion.

Clarisse

Vous prenez encore sa défense ! En vérité Mon- sieur, vous avez bonne grâce la justifier après- tout ce qu'elle a fait.

Le Vicomte

Mais que peut-on lui reprocher ?

Clarisse

Elle a mis le trouble et la confusion dans toute ma famille.

Le Vicomte

Dites plutôt qu'elle en est la victime.

On fait quelque bruit.

Clarisse

Une fille de son état, oser prétendre la main de mon frère, et qui plus est, avoir la coquetterie de vouloir inspirer de l'amour mon père et même à Fabrice, avec lequel elle s'est sauvée sans aucun mystère ; mais, qu'est-ce que j'entends ?

Scène 6

Le Baron, Florival, Le Vicomte, Clarisse

Le Baron

Oui : c'est toi seul fils ingrat qui est la cause de la fuite de Jeannette. C'est tort qu'on l'accuse d'aimer Fabrice, tu voulais l'enlever de chez moi !...

Florival

Moi, mon père !

Le Baron

Toi même : éloigne-toi de ma présence... Ah mon cher Vicomte, sauriez-vous en quel lieu elle pourrait être ?

Il sort.

Le Vicomte

Je l'ignore, et je voudrais le savoir ; mais je vais mettre tout en usage pour le découvrir, et si je la retrouve je vous promets de la ramener chez vous.

Le Baron

Vous me rendrez la vie.

Clarisse

Quel est votre dessein ?

À ses gens.

Les domestiques sortent.

Le Baron

Je n'ai point de compte vous rendre. Allez, courrez, qu'on la ramène. Je veux réparer vis-à-vis d'elle mon injustice.

Elle sort.

Clarisse

Oh ! Tout ceci est une énigme pour moi.

Scène 8

Florival, Le Baron

Florival

Ah ! Mon père, permettez-moi de me justifier, et ne m'accablez point de votre indignation.

Le Baron

Non : tu m'as trop offensé : je ne veux jamais te revoir.

Florival

Écoutez une seule parole.

Le Baron

Non, pars d'ici tout l'heure, et ne m'irrite pas davantage.

ARIETTE.

À part.

À son père.

À part.

Il sort.

Florival

Quel malheur m'environne ! Pouvais-je le prévoir. Mon père m'abandonne... Je frémis je frissonne, Je suis au désespoir ! À quoi donc me résoudre ? Je n'attends que la foudre Pour finir mes tourments, Je l'attends !... Si vous m'aimez, mon père, Calmez votre colère, De moi prenez pitié : Accordez-moi, mon père Un regard d'amitié. Mais ma prière est vaine, Son âme est inhumaine, Tout redouble ma peine, Je suis au désespoir !

Scène 9

Le Baron, Zerbine

Le Baron

Oh ! Qu'il parte de chez moi sans différer ! Il n'abusera plus de mes bontés.

Zerbine

Qu'avez-vous donc, Monsieur!

Le Baron

Ah ! Zerbine, la colère me suffoque ; mon fils et Jeannette me font mourir de chagrin.

Zerbine

Ah ! Mon cher maître, vous n'êtes pas le seul plaindre.

Le Baron

Comment ? Que t'est-il arrivé ?

Zerbine

Ah ! Monsieur, vous me voyez prête expirer de douleur.

Le Baron

Mais, qu'as-tu donc ? Qui te fait pleurer de la sorte.

ARIETTE.

Zerbine

Sans orgueil, j'ose vous dire Que plus d'un amant soupire Pour jouir de ma faveur. L'un me dit, ma chère amie, Je t'aime plus que ma vie ; Un autre me dit sans cesse De mes biens sois la maîtresse ; Mais du seul qui m'intéresse, Je ne puis toucher le coeur. Quelle peine ! Quelle gêne ! Je désire, Je soupire, Mais l'attente, Me tourmente, L'espérance qui m'enchante Augmente encore mon ardeur. Un traître, un lâche, un perfide !... Il vient de me faire le plus tendre serment, et dans le même instant m'abandonne pour une autre. Voilà comme sont les amants : ils dédaignent toujours un coeur qui leur appartient et ne sont jaloux d'obtenir que celui qu'on leur refuse.

Haut.

Le Baron

Ah ! Ma chère Jeannette ! Où puis-je te retrouver. Viens avez moi, Zerbine, allons la chercher de tous les côtés ; je ne tiens plus mon impatience.

Ils sortent.

Zerbine

Si je puis rencontrer Fabrice, je crois que je l'étranglerai dans ma fureur.

Scène 10

Jeannette

Air.

RÉCITATIF OBLIGÉ.

Elle s'assoit.

ARIETTE.

Jeannette

Habitants de ces bocages Je viens garder vos troupeaux ; Ces gazons, ces doux ombrages, Ces oiseaux par leurs ramages Me font oublier mes maux. Ô fortunés Bergers ! Je serai près de vous sans crainte, sans dangers. Vous ne connaissez point les soucis ni les larmes : Loin des alarmes Vous goûtez mille charmes. Votre amitié m'est chère ; Prenez moi pour bergère, Exaucez ma prière. Mais je respire peine, Je ne puis prendre haleine ! Cruel chagrin, sortez de ma pensée ! De mon amour suis je encore occupée ? Je me sens oppressée... Infortunée! Ô doux charme de la vie, Ô sommeil ! Fais que j'oublie Le cruel qui m'a trahie ! Satisfaits mon tendre coeur, Et viens calmer ma douleur.

Scène 11

Fabrice, Jeannette

Haut.

Fabrice

La voilà ! Que je suis content ! Ah ! Jeannette, je viens partager votre infortune, et je veux vous aimer toute ma vie.

Jeannette

Je suis pénétrée des sentiments que vous avez pour moi ; mais, Fabrice, je ne saurais y être sensible ; cessez une vaine poursuite, et renoncez tout espoir : car il m'est impossible de vous aimer.

Fabrice

Me voilà bien avancé.

Jeannette

Je vous prie même de vous éloigner de moi dans l'instant.

ARIETTE.

Il sort.

Fabrice

Au fond d'un précipice, Je vais finir mon sort ! Du malheureux Fabrice Vous causerez la mort. Chacun dira d'abord, Voilà cette cruelle ! Amants, fuyez loin d'elle ! Redoutez sa rigueur, Ou craignez mon malheur. Ah ! Cruelle ! Devais-je m'attendre cet accueil ? Je quitte pour vous ma fidèle Zerbine, et je m'expose à la colère de mon maître... Ah ! C'en est trop ! Je ne veux pas survivre cet affront.

Scène 12

Jeannette, Florival

Jeannette

Je ne puis avoir pitié de lui ; hélas ! Mon esprit inquiet n'est occupé que de Florival ! Mais, quoi me sert d'y penser, je ne le reverrai peut-être jamais... J'entends venir quelqu'un.... Ô dieux ! Que vois-je c'est lui... Je meurs !

Florival

Ah ! Je vous retrouve enfin, ma chère Jeannette ! Rien ne peut me séparer de vous. Je vous ai outragée, pardonnez moi mes injustes soupçons : vous n'étiez point capable de me trahir ; si j'ai causé votre malheur, je le répare en vous donnant ma main.

Jeannette

Cher Florival ! Que n'est-il en mon pouvoir de disposer de la mienne comme de mon coeur ! Mais tout s'y oppose, vous le savez ?... Allez où votre devoir vous appelle, et laissez-moi vivre ignorée : je me croirai trop heureuse lorsque je penserai à vous.

Florival

Que cet aveu m'enchante !

ARIETTE.

Jeannette

C'est l'amour qui m'inspire Le plus tendre délire ; Je languis, je soupire, Et mon âme désire De vous voir mon époux ; Mais hélas ! Quel martyre, Je ne puis être vous.

Ils sortent.

Florival

Ciel ! Je vois venir mon père ! Évitons ses regards.

Scène 13

Le Vicomte, Le Baron

Le Vicomte

Ah ! Monsieur le Baron, quelle est ma joie ?

Le Baron

Comment ! Auriez-vous trouvé Jeannette ?

Le Vicomte

Non, Monsieur, mais je suis au comble de mes voeux.

Le Baron

Eh pour quel sujet ?

Le Vicomte

Je reçois une lettre de mon père que nous avions cru perdu !

Le Baron

Quelle heureuse nouvelle !

Le Vicomte

Après quinze années d'absence, il m'apprend qu'il est arrivé à Naples et qu'il se dispose à partir pour Florence.

Le Baron

Quoi, je reverrai encore mon intime ami ?

Le Vicomte

Oui, nous ne tarderons point l'embrasser.

Le Baron

Racontez-moi cet événement.

Le Vicomte

Vous savez, Monsieur, que dans la dernière guerre de Venise, mon père fut pris par des corsaires, et que ces barbares le conduisirent esclave Tunis : depuis ce temps nous avons ignoré sa destinée, mais enfin notre auguste Monarque, dont la justice égale la clémence, vient d'obtenir sa liberté en accordant la rançon qu'on avait exigé pour lui.

Le Baron

Quelle âme généreuse !

Le Vicomte

Mon coeur est si ému, que je puis peine respirer.

Scène 14

Zerbine, Le Baron, Le Vicomte

Zerbine

Monsieur, voici une lettre qu'un courrier m'a chargé de vous remettre : je crois qu'elle est de conséquence, car il attend la réponse.

Il lit bas.

Il lit.

Il lit bas.

Le Baron

Voyons ce que c'est... Mais elle n'est pas pour moi... À Madame Simone, Fermière de Monsieur le Baron... Hélas ! La bonne femme est morte depuis six mois : qui pourrait lui écrire ? Ouvrons la lettre... Que vois-je, c'est votre père qui lui écrit...

À part.

Haut.

Le Vicomte

Mon père ?... Quel pressentiment ! Quel soupçon ! Ah ! Monsieur, lisez vite.

Le Baron

« Vous devez être étonnée, Madame, de n'avoir jamais entendu parler de moi depuis que j'ai mis ma fille entre vos mains : je vous ordonnai de l'élever secrètement sous le nom de Jeannette, ayant des raisons pour cacher sa naissance : elle se nomme Sophie, faites-la reconnaître à Monsieur le Baron... »

Le Vicomte

Dieux ! Jeannette est ma soeur!

Le Baron

Quoi, Sophie réduite au sort le plus affreux !

Zerbine

Je ne m'étonne plus présent si elle était aussi fière avec moi.

Scène 15

Le Vicomte, Le Baron, Florival, Zerbine, Jeannette

Le Vicomte

Ah ! Florival, accourez.

Le Baron

Viens mon fils ! Je te rends toute ma tendresse.

Le Vicomte

Quel bonheur imprévu !

Florival

Qu'est-il arrivé ?

Le Vicomte

Un prodige, un enchantement, une lettre de mon père qui est à Naples.

Florival

Votre père ! Ah Monsieur, je vous en félicite !

Jeannette paraît entre les arbres.

Le Vicomte

Mais, ce n'est pas encore tout... Apprenez...

Florival

Quoi, parlez !

Le Vicomte

Jeannette ?

Florival

Eh bien ?

Le Vicomte

Elle est ma soeur.

Florival

Est-il possible ?

Le Vicomte

Oh, n'en doutez point, elle se nomme Sophie...

Florival

Sophie ! Votre soeur... Ah je n'en doute plus ! Elle avait trop de sentiments pour ne pas être d'une noble origine !

Il lisent bas la lettre tous trois.

Le Baron

Je me sens attendri et je renonce mes prétentions : épouse-là, elle est digne de toi... Tiens, lis cette lettre.

Zerbine

Voilà une aventure bien extraordinaire.

Jeannette

Ô ciel ! Je serais la soeur du Vicomte, contraignons-nous pour un instant.

Ils sortent avec Zerbine.

Le Baron

Allons informer ma fille de cet heureux événement.

Florival

Et moi, ma chère Sophie.

Scène 16

Jeannette, Florival, Ensemble

Jeannette

Ah ! J'ai tout entendu ! Quoi, je suis sa soeur ?

DUO.

Florival

Qui, vous êtes Sophie, Quel fort digne d'envie ! Partagez mon transport !

Jeannette

Ô Dieux ! Quelle trouble extrême ! Je fuis hors de moi-même, De mon bonheur suprême, Hélas ! Je doute encor. Viens, accours, tendre amour, Accours, vole en ce séjour !

Ensemble

Tu rends notre âme contente, D'un guerrier et d'une amante Tu triomphes dans ce jour.

Jeannette

Quel bien suprême !

Florival

Bonheur extrême !

Ensemble

Vole amour en ce séjour.

Scène 17

Le Baron, Jeannette, Florival, Zerbine, Fabrice, Ensemble

Le Baron

Les voilà rassemblés : ah ! Ma chère Sophie ! Partage nos transports ! Que l'hymen t'unifie à mon fils ! Oui : tu mérites nos hommages autant par tes vertus, que par l'éclat de ta naissance.

SEPTUOR.

Le Baron

Quel bonheur, quelle allégresse ! Livrez-vous à la tendresse, L'amour enchaîne vos coeurs, Jouissez de ses faveurs.

Jeannette

Mon sort n'est plus une misère. Je revois un tendre frère, Ah ! Quels doux frémissements S'emparent de tous mes sens !

Florival

Quel plaisir ressent mon âme, L'hymen va remplir nos voeux, L'amour couronne ma flamme, Il m'élève au rang des Dieux.

Zerbine

Ne me fais donc plus la mine, Tu m'aimes, je le devine, Rends moi ton coeur et ta foi.

Fabrice

Je ne serai plus volage, Fabrice enfin est à toi, Qu'un tendre amour nous engage Reçois mon coeur et ma foi.

Ensemble

Quel bonheur, quelle allégresse ! Livrons-nous la tendresse : L'amour enchaîne nos coeurs, Jouissons de ses faveurs.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.