Scène 1
Thémire, Madame Clopin
Le théâtre représente un endroit sauvage, où dans l'enfoncement d'un bois on découvre le rivage de la mer, et les voiles de plusieurs vaisseaux.
DUO DIALOGUÉ.
Thémire
Oh Madame, pour cette fois Dans cette île déserte il faut faire des Lois.
Madame Clopin
Oui, nous en avons la puissance, Nous sommes dans l'indépendance.
Madame Clopin
Si le peuple ose en murmurer, Des hommes pour jamais il faut nous séparer.
Madame Clopin
Nous avons trop longtemps vécu dans la contrainte.
Thémire
Je sens que mon âme est atteinte De l'espoir le plus glorieux : Le sort favorise nos voeux. Nous échappons de l'esclavage De l'ennemi victorieux Dans notre ville saccagée Nos Gouverneurs sont arrêtés : Enfin dans cette île ignorée La tempête nous a jetés ; Nous y ferons des lois...
Madame Clopin
Nous pouvons y prétendre. Et puisque notre sexe a voulu nous choisir Pour ses chefs, il faut le défendre : C'est à nous à le soutenir.
ARIETTE.
Thémire
Les hommes vont bientôt apprendre Que nous pouvons comme eux tout entreprendre. Quel agréable souvenir ! Je vois déjà la Renommée De nos hauts faits charmée Voler dans les airs : J'entends retentir sa trompette Qui sans cesse répète Nos lois dans l'univers. Après cette victoire Que la postérité Nous place au Temple de Mémoire, C'est la seule gloire Qui mène à l'immortalité.
Madame Clopin
Si le courage nous seconde, On parlera de nous jusqu'à la fin du monde. Mais gardez votre coeur, et craignez du Marquis Les airs complaisants et soumis.
Thémire
Je le fuirai, quoique je l'aime.
Madame Clopin
Madame, il faut s'armer d'une rigueur extrême, Et que jamais l'amour ne puisse vous tenter.
Thémire
Et, Madame Clopin, tenez ferme vous-même, Et ne songez qu'à m'imiter. De l'amour du Marquis je ne saurais douter ; Mais je puis m'en défaire Plus aisément que vous De Monsieur votre époux.
ARIETTE.
Madame Clopin
Qui, moi, voyez la belle affaire ! Je peux bien m'en passer. Un mari n'intéresse guère : Hélas j'en connais tant dont on ne sait que faire ; Il en coûte si peu pour s'en débarrasser.
Scène 2
Un Marquis, Madame Clopin, Monsieur Clopin, Thémire
Monsieur Clopin marche lentement comme un homme qui médite quelque grand projet, sans apercevoir Thémire, ni sa femme.
Un Marquis
Je rencontre en ces lieux Thémire ! Je ne vous croyais pas si près : Il semble que l'amour exprès Dans ces lieux ait su me conduire. Le peuple rassemblé d'une commune voix Pour ses chefs vient de nous élire : Nous allons lui donner des lois ; Et Monsieur Clopin pense à ce qu'il faut prescrire.
Madame Clopin
Pour lui donner des lois ! Ah, ah, Monsieur Clopin, Je ne vous croyais pas un esprit si sublime.
ARIETTE.
Monsieur Clopin
L'intérêt du peuple m'anime, Et je vais par mes lois adoucit son destin. J'ai lu jadis le Code et le Digeste. Sans qu'on me le conteste, Je m'exprime aussi-bien Que Cujas, que Tribonien : J'ai l'esprit, la mémoire, Le port et le maintien De l'Empereur Justinien. Je ne m'en fais point gloire : Mais comptez-vous cela pour rien ? Le peuple, par-tout où je passe, Vient en foule se présenter ; Et l'on ne se lasse De me consulter.
Thémire
Non, vos prétentions sont nulles ; Le peuple nous choisit pour être son appui : Ainsi de vos lois ridicules Nous vous dispensons aujourd'hui.
Un Marquis
Ah, voilà du nouveau.
Thémire
Mais la chose est certaine.
Monsieur Clopin
Vous vous flattez, je crois, d'une espérance vaine.
Madame Clopin
Ainsi que vous, Messieurs, nous en avons les droits, Et nous voulons faire des lois.
Monsieur Clopin
Elles parlent de lois comme de bagatelles. Vous croyez donc avoir assez de jugement Pour conduire un Gouvernement ?
Madame Clopin
Oui, nous en formons de nouvelles, Et nous nous expliquons intelligiblement.
Un Marquis
Madame, vous savez que ce n'est point l'usage.
Thémire
Nous jouissons ici d'un égal avantage : Quoi qu'il en soit, je le veux, c'est assez ; Si vous m'aimez, obéissez.
Un Marquis
Mon coeur qui dans l'amour ne prévoyait que peines, Avait su jusqu'ici se soustraire à ses chaînes. Je vous vis : de mon trouble il sut bien profiter, A vos regards vainqueurs je ne pus résister. De Mars j'abandonnai les armes, Je fus forcé de vous aimer. Quand on ressent le pouvoir de vos charmes, Pourrait-on ne pas s'enflammer ? Cependant à vos voeux je ne saurais souscrire : Exercez sur nous votre empire ; Mais ne nous prescrivez que d'amoureuses lois ; Nous les suivrons : ce sont vos droits.
Thémire
Je vous entends. Vous croyez que les femmes N'ont pas autant d'esprit que vous ?
Un Marquis
Puisque vous regnez sur nos ames, Votre triomphe est assez doux.
QUATUOR DIALOGUÉ.
Madame Clopin
Non, ce triomphe est pour nous peu de chose : A nos desirs c'est en vain qu'on s'oppose. Madame, allons nous assembler : Il faut faire des lois qui les fassent trembler.
Monsieur Clopin
Oui, notre gloire est parfaite. Monsieur le Marquis, suivez-moi : Je viens d'inventer une Loi.
Un Marquis
Que mon âme est satisfaite !
Monsieur Clopin
Eh vote, suivez-moi donc Où le devoir nous appelle.
Thémire
Il a perdu la cervelle.
Monsieur Clopin
Oui, Démosthène et Platon, Thalès, Licurgue et Solon, N'en ont pas fait d'aussi belle.
Un Marquis
Je suis ravi de cela.
Ils sortent.
Thémire
Bientôt on vous apprendra Qui de nous l'emportera.
Scène 3
Thémire, Julie, Madame Clopin
Thémire
C'En est trop, le Marquis m'outrage ; Je dois mépriser son amour.
Julie
Je viens me joindre au légitime hommage Que tous les Citoyens vous rendent tour à tour. Ma mère enfin voici le jour, Où par un heureux mariage Lindor va couronner ma tendresse et mes feux.
Thémire
Non, non, n'y comptez plus : il faut briser vos noeuds. C'est à présent le parti le plus sage.
Julie
Pourquoi ?
Madame Clopin
Je vous défends de penser à Lindor : Obéissez, Julie, ou craignez ma colère.
ARIETTE.
Julie
Hélas ! Par quel malheureux sort Lindor aurait pu vous déplaire ? Je voudrais obéir à votre ordre sévere ; Mais mon coeur en secret n'y sera point d'accord. Un feu me trouble et m'agite Aussi-tôt que je le vois : Je sens mon coeur qui palpite, Et je l'aime malgré moi. Quand près de lui je soupire, Je ne connais point l'ennui. Est-ce un crime d'oser dire Ce que je ressens pour lui.
Scène 4
Lindor, Madame Clopin, Julie, Thémire
Lindor
En fuyant de notre patrie Pour éviter l'affreuse tyrannie, Nous avons débarqué dans cette île à bon port. Nos jours sont conservés ; je ne plains plus mon sort, Puisque j'épouse enfin mon aimable Julie. Le plaisir d'être aimé sans doute a des appas : Qui le cherche le plus souvent, n'en jouit pas. Mais le bonheur nous suit sans cesse, Lorsque dans les transports d'un légitime amour Pour prix de sa vive tendresse, On l'obtient à son tour. Nos Citoyens sur ce rivage Vont mêler aujourd'hui leur danse à nos plaisirs.
Madame Clopin
Je ne puis remplir vos désirs : De ce que j'ai promis, Lindor, je me dégage ; En un mot, de Julie il faut vous séparer.
ARIETTE.
Lindor
Dieux ! que m'apprenez-vous ? daignez me rassurer. Quel obstacle nous sépare ! A l'hymen qu'on nous prépare, Vous vous opposez en vain : J'aime mieux perdre la vie Que d'abandonner Julie. Si mon malheur est certain Dans ce jour que l'Amour même A fixé pour mon bonheur, Éloigné de ce que j'aime J'expirerai de douleur.
Julie
Vous nous avez donné, maman, votre parole : Pourriez-vous ne pas nous unir !
Bas à Madame Clopin.
Thémire
Ne vous laissez pas attendrir.
Bas à Thémire.
Haut.
Madame Clopin
Ne craignez rien. Lindor votre attente est frivole : Il n'est plus temps de compter sur sa foi. Lorsqu'à nos Citoyens qui vont ici se rendre, Nous aurons prescrit notre Loi, Alors vous pourrez y prétendre.
Lindor
Donnez-leur votre Loi, tout vous sera permis : Nos Citoyens vous sont soumis. N'avez-vous pas assez de l'éclat de vos charmes, De vos attraits vainqueurs ? Vous faut-il d'autres armes Pour soumettre nos coeurs ?
Thémire
Non, ce n'est point assez pour notre gloire, Nous secouons le joug de nos Législateurs : Nous voulons remporter une double victoire. Nos sages lois adoucissant nos fers Doivent embellir l'univers ; Et détruisant l'ambition fatale De notre liberté rivale, Dont les mortels ressentent mille maux, Dans l'une et dans l'autre hémisphère Devenus nos égaux, Nous ferons régner sur la terre Un éternel repos. Notre fierté méprise un encens ordinaire : Pour soutenir nos légitimes droits, Il nous est nécessaire D'établir de nouvelles lois. Nos âmes toujours asservies A la faiblesse de l'amour, Se trouvent souvent avilies Par un honteux retour. Celle qu'un noble orgueil rend à ceDieu contraire, Préfère sa grandeur au vain désir de plaire, Et de son coeur prévient l'échec. L'indifférence enchaîne un amant téméraire, Et force son âme au respect.
Lindor
Votre Loi n'est pas juste, et l'amour véritable Inspire ce respect durable. Un Amant conduit par l'honneur Qu'un tendre sentiment anime, Selon vous commet donc un crime De faire hommage de son coeur ? Hélas ! Peut-on être insensible Quand on a vu Julie ? Une chaîne invisible Me force de céder : la douceur de ces fers Me les fait respecter, et me les rend plus chers.
À part.
Haut.
Madame Clopin
Il m'attendrit ; mais reprenons courage. Lindor, ç'en est assez : je romps ce mariage. De l'amour qui soumet nos coeurs, Nous faisons une Loi de mépriser l'empire. À tous les Citoyens nous allons la prescrire : Nous pourrons dans la suite adoucir ses rigueurs, Quand les hommes moins fiers méritant nos tendresses, De guider leur raison nous laisseront maîtresses.
Julie
Quelle Loi ferez-vous pour remplacer l'amour ?
Madame Clopin
Point du tout.
ARIETTE.
Il sort.
Lindor
Il faut donc te perdre sans retour. Ah Julie ! ton absence Offre à mon coeur d'affreux instants. Si de ta chère présence Ta mère me prive longtemps, A l'ombre d'un épais feuillage Ton amant, loin de tes attraits, Pour compagne aura ton image Qui ne le quittera jamais.
Scène 5
Julie, Madame Clopin, Thémire
Julie
Quand Lindor vous ouvre son âme, Et lorsqu'à vos yeux sans détour Il fait l'aveu de la plus rendre flamme, Vous le payez d'un tel retour ; Oui votre Loi me désespère. Avec peine mon coeur digère L'affront d'un pareil traitement. En quoi le trouvez-vous coupable ? Son ardeur autrefois vous était agréable. Pourquoi m'empêchez vous d'épouser mon Amant ? L'art de feindre me semble un vice Que l'on ne saurait trop blâmer : Je parle ici sans artifice, Je ne puis vivre sans l'aimer ; Et mon coeur innocent, qui ne peut point connaître Les lois que vous voulez former, À celles de l'amour aime mieux se soumettre.
Madame Clopin
Quoi ! se soumettre ?
Julie
Avec Lindor ; Nous serons sans cesse d'accord.
Thémire
Nous nous affranchissons de ce dur esclavage. Julie, au printemps de votre âge Il faut penser plus noblement. Jouissez mieux de l'avantage Que vous avez reçu de soumettre un Amant.
Scène 6
Une Femme, Thémire, Madame Clopin, Julie
Une Femme
Nos femmes, pour vous reconnaître, Et pour obéir à vos lois, Vous offrent ces bouquets d'une commune voix.
Thémire
Il nous eut suffi de paraître Avec le simple éclat que donne la vertu.
Madame Clopin
Ce faste n'est point superflu, C'est une nouvelle parure.
Une Femme
De ce que produit la nature, Rien ne flatte plus que les fleurs ; Mais vous en effacez les plus vives couleurs. Leur éclat n'a qu'un temps, il ternit, il se passe : Jamais le vôtre ne s'efface ; Il conserve toujours cet empire charmant, Ce feu qui brÛle un coeur de glace, Cet attrait qui fixe un Amant : Celui des fleurs ne dure qu'un moment. Les Dieux vous l'ont donné pour vaincre et pour soumettre Des mortels qui sont nés pour l'être. Votre gloire et l'honneur doivent vous exciter À remplir vos projets.
Thémire
Oui, je vais m'acquitter De mes promesses : je vous jure Que du sexe opprimé nous soutiendrons les droits. A tous les Citoyens, malgré qu'on en murmure, Nous allons publier nos lois.
ARIETTE.
Une Femme
Pourquoi les hommes seuls en ont-ils la puissance ? N'avons-nous pas comme eux la même intelligence On nous dit au sein du berceau : Ma fille, apprenez le ménage, Obéissez et soyez sage ; Après on nous donne un fuseau. Voyez donc le plaisant ouvrage Auquel nous employons le temps. La raison est notre partage, On nous refuse le bon sens.
Madame Clopin
Les hommes prennent soin d'élever notre enfance Dans la plus stupide ignorance ; Malgré cela, nos esprits pénétrants Sont redoutés de nos tyrans.
ROMANCE.
Julie
Quoique nous n'ayons pas autant d'expérience, Nous passons du moins auprès d'eux Les moments les plus doux, les jours les plus heureux. Que sert d'envier leur puissance ? Pour régner sur leurs coeurs, les équitables Dieux Nous ont fait les objets de leurs plus tendres voeux. Quand l'Amour nous prête des armes, L'esprit, les grâces, la beauté Versent sans cesse sur nos charmes Les attraits de la volupté. Au tendre Amant qui nous adore, Nous inspirons mille désirs : Dans son coeur nous faisons éclore Le germe de tous ses plaisirs. Celui que la tendresse enchaîne, Ne connaît point l'art de trahir : Il cède au penchant qui l'entraîne, Et sans les lois sait obéir.
Thémire
Si nous livrons nos coeurs à la tendresse, Ne blâmons que notre faiblesse. Les hommes savent nous tromper Par d'agréables soins : avoir l'art de leur plaire, Savoir leur inspirer une flamme légère Qu'un seul instant voit dissiper, Selon leurs goÛts les satisfaire, Voilà le seul objet qui peut nous occuper. Bien loin de mépriser leurs flammes indiscrètes, Nous nous laissons séduire au discours d'un amant, Et du frivole honneur d'être toujours coquettes Nous nous entêtons follement : Il faut en convenir, car toutes nous le sommes. Mais revenons de notre égarement, Faisons des lois comme les hommes, Et ne retombons plus dans l'avilissement.
Scène 7
Un Député, Thémire, Madame Clopin, Une Femme, Julie
Un Député
Je viens peut-être en cet asile Troubler votre tranquillité : Des Citoyens de cette île Je suis l'illustre Député. Quoi que mon coeur soit épris de la gloire, Je rends toujours hommage à vos divins appas ; Et sans m'enorgueillir d'une injuste victoire, Mon devoir porte ici mes pas. Mais comment résister au pouvoir de vos charmes ? Qui pourrait contre vous oser prendre les armes ? De l'Amour méprisant la voix, Comment peut-on oser vous imposer des lois ?
Thémire
Les Citoyens sans doute ont daigné nous élire Pour leur donner des lois ? À la fin je respire.
Madame Clopin
Eh bien poursuivez donc.
Un Député
Quelle vivacité !
Madame Clopin
Mon coeur s'était toujours flatté Que nous devions avoir sur eux la préférence.
Un Député
Voici le contenu de certaine Ordonnance...
Thémire
Comment, que veut dire cela ? Aurait-on fait pour nous cette Ordonnance-là ?
ARIETTE.
Un Député
L'an mille ... et cetera. Passons cet article-là ... Très hauts et très puissants Seigneurs De cette île Gouverneurs, Faisons défenses à nos Dames, Veuves ou filles ou femmes, De prescrire aucunes lois ; Et pour soutenir nos droits, Et la Loi que sur la terre Le sexe avec soin révère, Leur enjoignons, Et ordonnons L'obéissance ; Et que la présente Ordonnance Soit mise en exécution, Nonobstant opposition Et quelconque appellation.
Madame Clopin
L'obéissance ? Quel outrage !
Au Député.
Thémire
Madame, quel affront ! Si j'en croyais ma rage, Je t'apprendrais....
Un Député
Pourquoi vous emporter ? De ce qu'on m'a prescrit, je viens pour m'acquitter.
Une Femme
Voyez l'insolent personnage !
Madame Clopin
Tiens à présent tu peux leur rapporter Cette impertinente Ordonnance.
Thémire
Non, ce n'est point assez pour remplir ma vengeance, Tu n'échapperas pas.
Une Femme
Je vais le retenir.
Thémire
Oui, tu vas recevoir la juste récompense Que mérite ton insolence.
QUINTO DIALOGUÉ.
Un Député
Modérez ce courroux, et daignez vous fléchir : Je sais que l'Ordonnance est injuste et profane. Si nos Législateurs veulent vous asservir, Pourquoi voulez-vous m'en punir ? De cette Loi que je condamne, Dont je voudrais vous affranchir, Je ne suis ici que l'organe
Thémire
Oui, tu mérites la mort Pour avoir eu cette audace.
Un Député
Vous devez me faire grâce, Madame, si je n'ai pas tort.
Julie
Hélas, quelle est ma disgrâce, Si je perds mon cher Lindor !
Madame Clopin
Il faut qu'il meure, Et tout à l'heure Nous allons terminer son sort.
Un Député
Ah, ç'en est fait de ma vie.
Julie
Que mon ame est attendrie !
Le Député se débarrasse de leurs mains : toutes les femmes le poursuivent dans le fond, du bois.
Un Député
Faut-il ainsi finir mes jours ? Monsieur Clopin, à mon secours.
Scène 8
Julie
ARIETTE.
Elle sort.
Julie
Quel désordre affreux ! Ah Julie, Que ce funeste jour va te coûter de pleurs ! Au milieu de ces bois, d'une agréable vie Tu ne goÛteras plus le charme et les douceurs. Au tendre Amant dont mon âme est ravie, Ce jour allait m'unir .... Une cruelle Loi Nous sépare, et l'oblige à s'éloigner de moi. D'un légitime amour victime infortunée, Je m'abandonne à mon malheur. Je laisse aux Immortels régler ma destinée, Puisqu'à fuir ce que j'aime on veut forcer mon coeur. A quel destin dois-je m'attendre ?.. Ma mère peut-elle prétendre Que je n'aime plus ? Elle a tort : Plus elle veut me le défendre, Plus je sens que j'aime Lindor. Une mère a beau nous contraindre, Quand on est dans l'âge d'aimer ; Si quelque amant sait nous charmer, C'est en vain qu'elle croit éteindre L'amour qui vient nous enflammer. Lorsque je vois Lindor paraître, Que ce moment est séducteur ! Je sens aussi-tôt dans mon coeur Un plaisir que lui seul fait naître, C'est le présage du bonheur. Que vais-je devenir dans cette île sauvage ?... J'entends des cris... Quel bruit ! Fuyons de ce rivage.
Scène 9
Un Député, Un Marquis, Lindor, Monsieur Clopin
ARIETTE.
Un Député
Ah ! Je suis mutilé, J'ai le corps accablé. Toutes ces femmes en furie Ont pensé m'arracher la vie : Elles m'ont harcelé. Si je n'eusse bien vite Pris la fuite, Elles m'auraient étranglé.
Un Marquis
Peut-on nous faire une pareille offense ?
Lindor
Elles l'ont mis dans un piteux état.
Un Député
Vingt femmes contre un homme user de violence !
Monsieur Clopin
Oui, c'est une affaire d'État.
Lindor
Vous deviez avoir peur.
Un Député
Le coeur encor me bat. Je ne veux jamais plus vous servir d'émissaire ; Il en coûte trop cher d'essuyer leur colère.
Un Marquis
Nous allons vous venger. Eh bien, Monsieur Clopin, Qu'avez-vous résolu ?
Monsieur Clopin
Je crois qu'avec justice Il conviendrait de mettre fin Aux progrès furieux d'un étrange caprice. Cela ne laisse point que de m'embarrasser : J'ai tant d'affaires à penser.
Lindor
Pourquoi les obstiner ? il vaut mieux se soumettre. N'avons-nous pas toujours nos mêmes droits ?
Monsieur Clopin
Non, il ne faut jamais permettre Que les femmes fassent les lois : Ce serait renverser l'ordre de la nature.
Un Marquis
Ce serait cependant la route la plus sure Pour obtenir plutôt la paix.
ARIETTE.
Monsieur Clopin
Messieurs, n'y consentons jamais. A mon âge on n'est point timide. Quand le flambeau de la raison nous guide, Dans le danger On ne craint point de se plonger. J'ai plus que vous d'expérience ; Et par ma science Si vous voulez me seconder, Vous les verrez bientôt céder. Je ris de leur vaine colère ; Je ne suis pas un sot ; Je veux les faire taire, En leur disant un mot.
Un Marquis
Plus on brave le sexe, et plus il est à craindre : Celui qui tombe sous ses coups, Des mortels est le plus à plaindre. Vous ignorez encor jusqu'où va son courroux. Du trône de l'orgueil et de la jalousie Lançant les traits d'une aveugle furie, Ce sexe impérieux, lorsqu'il peut se venger, Ne sait rien négliger. Son coeur suit aisément les lois de l'inconstance ; Et pour la plus légère offense On perd à jamais ses faveurs. Quand pour se venger d'un outrage, Sa colère inflexible a tout mis en usage, Les charmes séduisants de ses feintes douceurs Sont un serpent caché sous d'agréables fleurs.
Un Député
Ah ! Messieurs, les voici. Je tremble... Toutes les femmes sont ensemble.
Monsieur Clopin
Si nous allions apPeler du secours. Ces femmes-là sont obstinées.
Scène 10
Madame Clopin, Thémire, Lindor, Monsieur Clopin, Un Marquis, Un Député
Madame Clopin
EH bien, Messieurs, vos lois sont-elles terminées ?
Thémire
A nous donner des lois persistez-vous toujours ?
Madame Clopin
Nous allons nous faire connaître.
Lindor
Madame, imposez-nous les lois qu'il vous plaira.
Madame Clopin
Monsieur Clopin ne veut donc pas permettre Que nous fassions les lois ?
Monsieur Clopin
Je n'en suis plus le maître.
Madame Clopin
Allons, battez tambour.
Un Marquis
Que veut dire cela ?
Thémire
Lisez, Monsieur : ceci vous l'apprendra.
Un Marquis
« Arrêt qui nous sépare Des hommes pour jamais. »
Lindor
Cet arrêt est bizarre, Et j'en crains les effets,
Un Marquis
« Mais s'ils veulent faire la paix, Il faut qu'ils nous promettent De n'avoir plus d'autorité, De nous donner la liberté, Et qu'à nos lois ils se soumettent ».
Thémire
Tels sont nos sentiments, c'est à vous à choisir : Avec nous à ce prix vous pouvez vous unir.
Un Marquis
Cet arrêt n'est point légitime, Et partout il sera proscrit.
Thémire
On l'exécutera. Peut-on nous faire un crime De faire briller notre esprit ? L'Univers ne doit plus en être la victime ; Nos sages lois vont l'éclairer.
Madame Clopin
Madame, c'est trop endurer De mépris et de résistance. On dédaigne nos lois, il faut nous séparer.
Lindor
Que risquons-nous de nous soumettre ? C'est le moyen de les fléchir.
Un Marquis
Eh bien, feignons de le paroître.
Monsieur Clopin
Allons, j'y veux bien consentir.
ARIETTE.
Un Marquis
Vous l'emportez, belle Thémire ; Régnez sur roue ce qui respire : Nous nous soumettons sans retour. Votre esprit et votre naissance Ont vaincu notre résistance : De nos coeurs et de mon amour Vos lois triomphent tour à tour.
Monsieur Clopin
Faites des lois, Madame, et soyez la maîtresse, Je dois vous obéir : usez de tous vos droits.
Lindor
Oui, mon coeur à Julie obéira sans cesse, Je serai trop heureux de recevoir ses lois.
Un Marquis
Au feu qui dans vos yeux semble peindre votre âme, L'Amour a tant de fois allumé son flambeau, Qu'il vous doit en ce jour un tribut de ma flamme, En donnant à vos lois un triomphe nouveau.
Thémire
Vous devenez donc plus traitables.
Monsieur Clopin
Oui, nous sommes tous vos sujets.
Madame Clopin
Pour vous rendre plus raisonnables.
Un Député
Vous pouvez commander, vous en êtes capables ; J'en suis que trop certain, je l'ai bien éprouvé.
Madame Clopin
A présent par nos lois l'amour est approuvé. Lindor peut s'unir à Julie : Mais avant que l'hymen avec elle le lie, Qu'on s'empresse de toutes parts De rassembler ici nos Citoyens épars.
Bas au Marquis et à Monsieur Clopin.
Il sort.
Lindor
Je vais parcourir ce rivage. Au Député. Vous, suivez-moi. J'imagine un projet Qui va bientôt rabaisser leur courage.
Scène 11
Un Marquis, Thémire
Un Marquis
VOus régnez dans cette île, je n'ai d'autre objet Que de m'unir à ce que j'aime. Ne suis-je pas trop indiscret D'oser prétendre à ce bonheur suprême ? Ne blâmez plus l'amour dont je brÛle en secret : À vos lois mon âme docile Ne doit plus étouffer ses amoureux soupirs. Que les ris, les jeux, les plaisirs Habitent ce champêtre asile ! Des Citoyens soumis adoucissant le sort, Faites renaître ici le temps de l'âge d'or.
On entend un grand bruit.
Thémire
Ai-je jamais pu me défendre De vous témoigner mon amour ?... Ô ciel ! Quel bruit se fait entendre !
Scène 12
Lindor, Un Marquis, Thémire, Madame Clopin, Monsieur Clopin, Julie, Un Député
Bas au Marquis et à Monsieur Clopin.
Lindor
Ah, mes amis, fuyons sans plus attendre ? Nous sommes perdus sans retour. Faisons-leur peur.
Un Marquis
Qui cause vos alarmes ?
Lindor
Hâtez-vous de prendre les armes, Et suivez-moi sans balancer.
Thémire
Qui peut vous effrayer ?
Lindor
Des troupes de Sauvages Ont inondé cette île, et font mille ravages.
Thémire
Dieux ! Des Sauvages...
Madame Clopin
Ciel !
Monsieur Clopin
Il faut les terrasser.
Il fait plusieurs pas, et s'arrête.
Il présente son épée à Thémire.
Un Marquis
Suivez-moi, Citoyens ; je brave leur menace... Mais quelle est mon audace ! Mes Dames, vous régnez, allez les repousser.
Thémire
Quel effroi me saisit !
Julie
Je meurs.
Madame Clopin
Mon sang se glace.
Monsieur Clopin
Madame, partez, je vous suis.
Un Député
Venez vous mettre, à notre tête, Les Citoyens à vos lois sont soumis.
Un Marquis
Eh, mes Dames, qui vous arrête ?
Lindor
Allons, montrez-nous votre coeur ?
Madame Clopin
Thémire, commandez.
Thémire
Ma foi non, j'ai trop peur. Commandez pour nous deux.
Madame Clopin
Non, j'ai trop de frayeur.
Un Marquis
Eh bien, Madame, où font es grands courages ?
Monsieur Clopin
Si vous vouliez porter cet arrêt aux Sauvages, Je suis assuré qu'ils fuiraient Au même instant qu'ils le verraient. Vous allez remporter les plus grands avantages.
Madame Clopin
Ne plaisantez plus, cher époux : Pour l'amitié que j'eus toujours pour vous, À ma place allez les combattre.
Monsieur Clopin
Non, non, Madame, il faut vous battre, Puisque vous avez fait des lois.
Madame Clopin
Je n'en ferai jamais.
Thémire
Nous vous cédons nos droits.
Julie
Je vous avais bien dit, ma mère, Qu'il nous convenait mieux de soumettre nos coeurs, Que de vouloir faire la guerre.
SEXTO.
Madame Clopin
Nous revenons de nos erreurs.
Thémire
Soyez sensible à ma tendresse, J'ose implorer votre secours.
Madame Clopin
Je vous obéirai sans cesse, C'est à vous seul que j'ai recours.
Julie
Cher Lindor, sauvez-moi la vie.
Lindor
Rassurez-vous, chère Julie : Lindor conservera vos jours.
Ensemble.
Monsieur Clopin
Qu'elles sont séduisantes, Complaisantes ! Je me sens attendrir ; Je n'y peux plus tenir.
Un Marquis
Ne vous effrayez plus, rassurez-vous, Thémire : Ne suivons que l'ardeur que l'amour nous inspire. Vos pleurs sont ici superflus : Les Sauvages n'existent plus. C'était un simple stratagème ; Vous nous avez forcé malgré nous d'en user, Pour vous apprendre à mépriser L'orgueil d'un ridicule extrême. Sur les coeurs des faibles mortels, Qui brûlent tous les jours l'encens sur vos autels, Que vos yeux remplissent de fiâmes, Vos puissants attraits ont des droits. Régnez sans cesse sur nos âmes, Mais ne faites jamais de lois.