Scène 1
Euphémie, Damis
Euphémie
N'attendez pas, mon fils, qu'avec un ton sévère Je déploie à vos yeux l'autorité de mère : Toujours prête à me rendre à vos justes raisons, Je vous donne un conseil, et non pas des leçons ; C'est mon coeur qui vous parle, et mon expérience Fait que ce coeur pour vous se trouble par avance. Depuis deux mois au plus vous êtes à la cour : Vous ne connaissez pas ce dangereux séjour ; Sur un nouveau venu le courtisan perfide Avec malignité jette un regard avide, Pénètre ses défauts, et, dès le premier jour, Sans pitié le condamne, et même sans retour. Craignez de ces messieurs la malice profonde. Le premier pas, mon fils, que l'on fait dans le monde Est celui dont dépend le reste de nos jours : Ridicule une fois, on vous le croit toujours ; L'impression demeure. En vain, croissant en âge, On change de conduite, on prend un air plus sage, On souffre encor longtemps de ce vieux préjugé ; On est suspect encor lorsqu'on est corrigé ; Et j'ai vu quelquefois payer dans la vieillesse Le tribut des défauts qu'on eut dans la jeunesse ; Connaissez donc le monde, et songez qu'aujourd'hui Il faut que vous viviez pour vous moins que pour lui.
Damis
Je ne sais où peut tendre un si long préambule.
Euphémie
Je vois qu'il vous paraît injuste et ridicule ; Vous méprisez des soins pour vous bien importants : Vous m'en croirez un jour ; il n'en sera plus temps. Vous êtes indiscret : ma trop longue indulgence Pardonna ce défaut au feu de votre enfance ; Dans un âge plus mur il cause ma frayeur. Vous avez des talents, de l'esprit et du coeur ; Mais croyez qu'en ce lieu tout rempli d'injustices, Il n'est point de vertu qui rachète les vices, Qu'on cite nos défauts en toute occasion, Que le pire de tous est l'indiscrétion, Et qu'à la cour, mon fils, l'art le plus nécessaire N'est pas de bien parler, mais de savoir se taire. Ce n'est pas en ce lieu que la société Permet ces entretiens remplis de liberté : Le plus souvent ici l'on parle sans rien dire ; Et les plus ennuyeux savent s'y mieux conduire. Je connais cette cour : on peut fort la blâmer ; Mais lorsqu'on y demeure, il faut s'y conformer : Pour les femmes surtout, plein d'un égard extrême, Parlez-en rarement, encor moins de vous-même. Paraissez ignorer ce qu'on fait, ce qu'on dit ; Cachez vos sentiments, et même votre esprit ; Surtout de vos secrets soyez toujours le maître : Qui dit celui d'autrui doit passer pour un traître ; Qui dit le sien, mon fils, passe ici pour un sot. Qu'avez-vous à répondre à cela ?
Damis
Pas le mot ; Je suis de votre avis je hais le caractère De quiconque n'a pas le pouvoir de se taire ; Ce n'est pas là mon vice, et, loin d'être entiché Du défaut qui par vous m'est ici reproché, Je vous avoue enfin, madame, en confidence Qu'avec vous trop longtemps j'ai gardé le silence Sur un fait dont pourtant j'aurais dû vous parler : Mais souvent dans la vie il faut dissimuler. Je suis amant aimé d'une veuve adorable, Jeune, charmante, riche, aussi sage qu'aimable ; C'est Hortense. À ce nom jugez de mon bonheur ; Jugez, s'il était su, de la vive douleur De tous nos courtisans qui soupirent pour elle ; Nous leur cachons à tous notre ardeur mutuelle : L'amour depuis deux jours a serré ce lien, Depuis deux jours entiers ; et vous n'en savez rien.
Euphémie
Mais j'étais à Paris depuis deux jours.
Damis
Madame, On n'a jamais brûlé d'une si belle flamme. Plus l'aveu vous en plaît, plus mon coeur est content ; Et mon bonheur s'augmente en vous le racontant.
Euphémie
Je suis sûre, Damis, que cette confidence Vient de votre amitié, non de votre imprudence.
Damis
En doutez-vous ?
Euphémie
Eh, eh... mais enfin, entre nous, Songez au vrai bonheur qui vient s'offrir à vous : Hortense a des appas ; mais de plus cette Hortense Est le meilleur parti qui soit pour vous en France.
Damis
Je le sais.
Euphémie
D'elle seule elle reçoit des lois, Et le don de sa main dépendra de son choix.
Damis
Et tant mieux.
Euphémie
Vous saurez flatter son caractère, Ménager son esprit.
Damis
Je fais mieux, je sais plaire.
Euphémie
C'est bien dit ; mais, Damis, elle fuit les éclats ; Et les airs trop bruyants ne l'accommodent pas : Elle peut, comme une autre, avoir quelque faiblesse ; Mais jusque dans ses goûts elle a de la sagesse, Craint surtout de se voir en spectacle à la cour, Et d'être le sujet de l'histoire du jour ; Le secret, le mystère est tout ce qui la flatte.
Damis
Il faudra bien pourtant qu'enfin la chose éclate.
Euphémie
Mais près d'elle, en un mot, quel sort vous a produit ? Nul jeune homme jamais n'est chez elle introduit ; Elle fuit avec soin, en personne prudente, De nos jeunes seigneurs la cohue éclatante.
Damis
Ma foi ! chez elle encor je ne suis point reçu ; Je l'ai longtemps lorgnée, et, grâce au ciel, j'ai plu. D'abord elle rendit mes billets sans les lire ; Bientôt elle les lut, et daigne enfin m'écrire. Depuis près de deux jours je goûte un doux espoir ; Et je dois, en un mot, l'entretenir ce soir.
Euphémie
Eh bien ! je veux aussi l'aller trouver moi-même. La mère d'un amant qui nous plaît, qui nous aime, Est toujours, que je crois, reçue avec plaisir. De vous adroitement je veux l'entretenir, Et disposer son coeur à presser l'hyménée Qui fera le bonheur de votre destinée. Obtenez au plus tôt et sa main et sa foi, Je vous y servirai ; mais n'en parlez qu'à moi.
Damis
Non, il n'est point ailleurs, madame, je vous jure, Une mère plus tendre, une amitié plus pure : A vous plaire à jamais je borne tous mes voeux.
Euphémie
Soyez heureux, mon fils, c'est tout ce que je veux.
Scène 2
Damis
Damis
Ma mère n'a point tort ; je sais bien qu'en ce monde Il faut, pour réussir, une adresse profonde. Hors dix ou douze amis à qui je puis parler, Avec toute la cour je vais dissimuler. Çà, pour mieux essayer cette prudence extrême, De nos secrets ici ne parlons qu'à nous-même ; Examinons un peu, sans témoins, sans jaloux, Tout ce que la fortune a prodigué pour nous. Je hais la vanité ; mais ce n'est point un vice De savoir se connaître et se rendre justice. On n'est pas sans esprit, on plaît ; on a, je crois, Aux petits cabinets l'air de l'ami du roi. Il faut bien s'avouer que l'on est fait à peindre ; On danse, on chante, on boit, on sait parler et feindre. Colonel à treize ans, je pense avec raison Que l'on peut à trente ans m'honorer d'un bâton. Heureux en ce moment, heureux en espérance, Je garderai Julie, et vais avoir Hortense ; Possesseur une fois de toutes ses beautés, Je lui ferai par jour vingt infidélités, Mais sans troubler en rien la douceur du ménage, Sans être soupçonné, sans paraître volage ; Et mangeant en six mois la moitié de son bien, J'aurai toute la cour sans qu'on en sache rien.
Scène 3
Damis, Trasimon
Damis
Hé ! bonjour, commandeur.
Trasimon
Aye ! Ouf ! On m'estropie...
Damis
Embrassons-nous encor, commandeur, je te prie.
Trasimon
Souffrez...
Damis
Que je t'étouffe une troisième fois.
Trasimon
Mais quoi ?
Damis
Déride un peu ce renfrogné minois ; Réjouis-toi, je suis le plus heureux des hommes.
Trasimon
Je venais pour vous dire...
Damis
Oh ! Parbleu tu m'assommes Avec ce front glacé que tu portes ici.
Trasimon
Mais je ne prétends pas vous réjouir aussi ; Vous avez sur les bras une fâcheuse affaire.
Damis
Eh ! eh ! pas si fâcheuse.
Trasimon
Erminie et Valère Contre vous en ces lieux déclament hautement : Vous avez parlé d'eux un peu légèrement ; Et même depuis peu le vieux seigneur Horace M'a prié...
Damis
Voilà bien de quoi je m'embarrasse ! Horace est un vieux fou, plutôt qu'un vieux seigneur, Tout chamarré d'orgueil, pétri d'un faux honneur, Assez bas à la cour, important à la ville, Et non moins ignorant qu'il veut paraître habile. Pour madame Erminie, on sait assez comment Je l'ai prise et quittée un peu trop brusquement. Qu'elle est aigre, Erminie ! Et qu'elle est tracassière ! Pour son petit amant, mon cher ami Valère, Tu le connais un peu, parle : as-tu jamais vu Un esprit plus guindé, plus gauche, plus tortu ?... A propos, on m'a dit hier, en confidence, Que son grand frère aîné, cet homme d'importance, Est reçu chez Clarice avec quelque faveur ; Que la grosse comtesse en crève de douleur. Et toi, vieux commandeur, comment va la tendresse ?
Trasimon
Vous savez que le sexe assez peu m'intéresse.
Damis
Je ne suis pas de même ; et le sexe, ma foi, À la ville, à la cour, me donne assez d'emploi. Écoute ; il faut ici que mon coeur te confie Un secret dont dépend le bonheur de ma vie.
Trasimon
Puis-je vous y servir ?
Damis
Toi ? point du tout.
Trasimon
Eh bien ! Damis, s'il est ainsi, ne m'en dites donc rien.
Damis
Le droit de l'amitié...
Trasimon
C'est cette amitié même Qui me fait éviter avec un soin extrême Le fardeau d'un secret au hasard confié, Qu'on me dit par faiblesse, et non par amitié, Dont tout autre que moi serait dépositaire, Qui de mille soupçons est la source ordinaire, Et qui peut nous combler de honte et de dépit, Moi d'en avoir trop su, vous d'en avoir trop dit.
Damis
Malgré toi, commandeur, quoi que tu puisses dire, Pour te faire plaisir, je veux du moins te lire Le billet qu'aujourd'hui...
Trasimon
Par quel empressement ?...
Damis
Ah ! tu le trouveras écrit bien tendrement.
Trasimon
Puisque vous le voulez enfin...
Damis
C'est l'amour même, Ma foi, qui l'a dicté. Tu verras comme on m'aime. La main qui me l'écrit le rend d'un prix... vois-tu... Mais d'un prix... eh, morbleu ! je crois l'avoir perdu. Je ne le trouve point... Holà ! La Fleur ! La Brie !
Scène 4
Plusieurs laquais de Damis, Damis
Plusieurs laquais de Damis
Monseigneur ?
À ses gens.
Damis
Remontez vite à la galerie, Retournez chez tous ceux que j'ai vus ce matin ; Allez chez ce vieux duc... Ah ! je le trouve enfin ; Ces marauds l'ont mis là par pure étourderie. Laissez-nous. Commandeur, écoute, je te prie.
Scène 5
Clitandre
Clitandre
Oui, tout le long du jour demeure en ce jardin ; Observe tout, vois tout, redis-moi tout, Pasquin ; Rends-moi compte, en un mot, de tous les pas d'Hortense Ah ! je saurai...
Scène 6
Damis, Clitandre, Trasimon
Damis
Voici le marquis qui s'avance. Bonjour, marquis.
Clitandre
Bonjour.
Damis
Qu'as-tu donc aujourd'hui ? Sur ton front à longs traits qui diable a peint l'ennui ? Tout le monde m'aborde avec un air si morne, Que je crois...
Clitandre
Ma douleur, hélas ! n'a point de borne.
Damis
Que marmottes-tu là ?
Clitandre
Que je suis malheureux !
Damis
Çà, pour vous égayer, pour vous plaire à tous deux, Le marquis entendra le billet de ma belle.
Clitandre
Quel congé ! Quelle lettre ! Hortense... Ah ! la cruelle !
Damis
C'est un billet à faire expirer un jaloux.
Clitandre
Si vous êtes aimé, que votre sort est doux !
Il lit.
Damis
Il le faut avouer, les femmes de la ville, Ma foi, ne savent point écrire de ce style. Enfin je cède aux feux dont mon coeur est épris ; Je voulais le cacher, mais j'aime à vous le dire Eh ! pourquoi ne vous point écrire Ce que cent fois mes yeux vous ont sans doute appris ? Oui, mon cher Damis, je vous aime, D'autant plus que mon coeur, peu propre à s'enflammer, Craignant votre jeunesse, et se craignant lui-même, A fait ce qu'il a pu pour ne vous point aimer. Puissé-je, après l'aveu d'une telle faiblesse, Ne me la jamais reprocher ! Plus je vous montre ma tendresse, Et plus à tous les yeux vous devez la cacher.
Trasimon
Vous prenez très grand soin d'obéir à la dame, Sans doute, et vous brûlez d'une discrète flamme.
Clitandre
Heureux qui, d'une femme adorant les appas, Reçoit de tels billets, et ne les montre pas !
Damis
Vous trouvez donc la lettre...
Trasimon
Un peu forte.
Clitandre
Adorable.
Damis
Celle qui me l'écrit est cent fois plus aimable. Que vous seriez charmés si vous saviez son nom ! Mais dans ce monde il faut de la discrétion.
Trasimon
Oh ! nous n'exigeons point de telle confidence.
Clitandre
Damis, nous nous aimons, mais c'est avec prudence.
Trasimon
Loin de vouloir ici vous forcer de parler...
Damis
Non, je vous aime trop pour rien dissimuler. Je vois que vous pensez, et la cour le publie, Que je n'ai d'autre affaire ici qu'avec Julie.
Clitandre
On le dit d'après vous, mais nous n'en croyons rien.
Damis
Oh ! crois... Jusqu'à présent, la chose allait fort bien ; Nous nous étions aimés, quittés, repris encore : On en parle partout.
Trasimon
Non, tout cela s'ignore.
Damis
Tu crois qu'à cet oison je suis fort attaché ; Mais, par ma foi, j'en suis très faiblement touché.
Trasimon
Ou fort, ou faiblement, il ne m'importe guère.
Damis
La Julie est aimable, il est vrai, mais légère ; L'autre est ce qu'il me faut, et c'est solidement Que je l'aime.
Clitandre
Enfin donc cet objet si charmant...
Damis
Vous m'y forcez ; allons, il faut bien vous l'apprendre : Regarde ce portrait, mon cher ami Clitandre ; Çà, dis-moi si jamais tu vis de tes deux yeux Rien de plus adorable et de plus gracieux, C'est Macé qui l'a peint ; c'est tout dire, et je pense Que tu reconnaîtras...
Clitandre
Juste ciel ! C'est Hortense.
Damis
Pourquoi t'en étonner ?
Trasimon
Vous oubliez, monsieur, Qu'Hortense est ma cousine, et chérit son honneur, Et qu'un pareil aveu...
Damis
Vous nous la donnez bonne ; J'ai six cousines, moi, que je vous abandonne ; Et je vous les verrais lorgner, tromper, quitter, Imprimer leurs billets, sans m'en inquiéter. Il nous ferait beau voir, dans nos humeurs chagrines, Prendre avec soin sur nous l'honneur de nos cousines ! Nous aurions trop à faire à la cour ; et, ma foi, C'est assez que chacun réponde ici pour soi.
Trasimon
Mais Hortense, monsieur...
Damis
Eh bien ! Oui, je l'adore, Elle n'aime que moi, je vous le dis encore ; Et je l'épouserai pour vous faire enrager.
Clitandre
Ah ! plus cruellement pouvait-on m'outrager ?
Damis
Nos noces, croyez-moi, ne seront point secrètes ; Et vous n'en serez pas, tout cousin que vous êtes.
Trasimon
Adieu, monsieur Damis : on peut vous faire voir Que sur une cousine on a quelque pouvoir.
Scène 7
Damis, Clitandre
Damis
Que je hais ce censeur, et son air pédantesque, Et tous ces faux éclats de vertu romanesque ! Qu'il est sec ! qu'il est brut ! et qu'il est ennuyeux ! Mais tu vois ce portrait d'un oeil bien curieux ?
Clitandre
Comme ici de moi-même il faut que je sois maître ! Qu'il faut dissimuler !
Damis
Tu remarques peut-être Qu'au coin de cette boîte Il manque un des brillants ? Mais tu sais que la chasse hier dura longtemps ; A tout moment on tombe, on se heurte, on s'accroche. J'avais quatre portraits ballottés dans ma poche ; Celui-ci, par malheur, fut un peu maltraité ; La boîte s'est rompue, un brillant a sauté. Parbleu, puisque demain tu t'en vas à la ville, Passe chez La Frenaye ; il est cher, mais habile ; Choisis, comme pour toi, l'un de ses diamants : Je lui dois, entre nous, plus de vingt mille francs. Adieu : ne montre au moins ce portrait à personne.
Clitandre
Où suis-je ?
Damis
Adieu, marquis : à toi je m'abandonne ; Sois discret.
Clitandre
Se peut-il ?
Damis
J'aime un ami prudent : Va, de tous mes secrets tu seras confident. Eh ! peut-on posséder ce que le coeur désire, Être heureux, et n'avoir personne à qui le dire ? Peut-on garder pour soi, comme un dépôt sacré, L'insipide plaisir d'un amour ignoré ? C'est n'avoir point d'amis qu'être sans confiance ; C'est n'être point heureux que de l'être en silence. Tu n'as vu qu'un portrait, et qu'un seul billet doux.
Clitandre
Eh bien ?
Damis
L'on m'a donné, mon cher, un rendez-vous.
Clitandre
Ah ! Je frémis.
Damis
Ce soir, pendant le bal qu'on donne, Je dois, sans être vu ni suivi de personne, Entretenir Hortense, ici, dans ce jardin.
Clitandre
Voici le dernier coup. Ah je succombe enfin.
Damis
Là, n'es-tu pas charmé de ma bonne fortune ?
Clitandre
Hortense doit vous voir ?
Damis
Oui, mon cher, sur la brune : Mais le soleil qui baisse amène ces moments, Ces moments fortunés, désirés si longtemps. Adieu. Je vais chez toi rajuster ma parure, De deux livres de poudre orner ma chevelure, De cent parfums exquis mêler la douce odeur ; Puis paré, triomphant, tout plein de mon bonheur, Je reviendrai soudain finir notre aventure. Toi, rôde près d'ici, marquis, je t'en conjure. Pour te faire un peu part de ces plaisirs si doux, Je te donne le soin d'écarter les jaloux.
Scène 8
Clitandre
Clitandre
Ai-je assez retenu mon trouble et ma colère ? Hélas ! après un an de mon amour sincère, Hortense en ma faveur enfin s'attendrissait ; Las de me résister, son coeur s'amollissait. Damis en un moment la voit, l'aime, et sait plaire ; Ce que n'ont pu deux ans, un moment l'a su faire. On le prévient ! On donne à ce jeune éventé Ce portrait que ma flamme avait tant mérité ! Il reçoit une lettre... Ah ! celle qui l'envoie Par un pareil billet m'eût fait mourir de joie : Et, pour combler l'affront dont je suis outragé, Ce matin par écrit j'ai reçu mon congé. De cet écervelé la voilà donc coiffée ! Elle veut à mes yeux lui servir de trophée. Hortense, ah ! Que mon coeur vous connaissait bien mal !
Scène 9
Clitandre, Pasquin
Clitandre
Enfin, mon cher Pasquin, j'ai trouvé mon rival.
Pasquin
Hélas ! monsieur, tant pis.
Clitandre
C'est Damis que l'on aime ; Oui, c'est cet étourdi.
Pasquin
Qui vous l'a dit ?
Clitandre
Lui-même. L'indiscret, à mes yeux de trop d'orgueil enflé, Vient se vanter à moi du bien qu'il m'a volé. Vois ce portrait, Pasquin. C'est par vanité pure Qu'il confie à mes mains cette aimable peinture ; C'est pour mieux triompher. Hortense ! eh ! qui l'eût cru Que jamais près de vous Damis m'aurait perdu ?
Pasquin
Damis est bien joli.
Clitandre
Comment ? Tu prétends, traître, Qu'un jeune fat...
Pasquin
Aye ! Ouf ! Il est vrai que peut-être... Eh, ne m'étranglez pas ! Il n'a que du caquet... Mais son air... entre nous, c'est un vrai freluquet.
Clitandre
Tout freluquet qu'il est, c'est lui qu'on me préfère. Il faut montrer ici ton adresse ordinaire. Pasquin, pendant le bal que l'on donne ce soir, Hortense et mon rival doivent ici se voir. Console-moi, sers-moi, rompons cette partie.
Pasquin
Mais, monsieur...
Clitandre
Ton esprit est rempli d'industrie ; Tout est à toi : voilà de l'or à pleines mains. D'un rival imprudent dérangeons les desseins ; Tandis qu'il va parer sa petite personne, Tâchons de lui voler les moments qu'on lui donne. Puisqu'il est indiscret, il en faut profiter ; De ces lieux, en un mot, il le faut écarter.
Pasquin
Croyez-vous me charger d'une facile affaire ? J'arrêterais, monsieur, le cours d'une rivière, Un cerf dans une plaine, un oiseau dans les airs, Un poète entêté qui récite ses vers, Une plaideuse en feu qui crie à l'injustice, Un Manceau tonsuré qui court un bénéfice, La tempête, le vent, le tonnerre et ses coups, Plutôt qu'un petit-maître allant en rendez-vous.
Clitandre
Veux-tu m'abandonner à ma douleur extrême ?
Pasquin
Attendez. Il me vient en tête un stratagème. Hortense ni Damis ne m'ont jamais vu ?
Clitandre
Non.
Pasquin
Vous avez en vos mains un sien portrait ?
Clitandre
Oui.
Pasquin
Bon. Vous avez un billet que vous écrit la belle ?
Clitandre
Hélas ! Il est trop vrai.
Pasquin
Cette lettre cruelle Est un ordre bien net de ne lui parler plus ?
Clitandre
Eh ! oui, je le sais bien.
Pasquin
La lettre est sans dessus ?
Clitandre
Eh ! Oui, bourreau.
Pasquin
Prêtez vite et portrait et lettre. Donnez.
Clitandre
En d'autres mains, qui, moi, j'irais remettre Un portrait confié ?...
Pasquin
Voilà bien des façons : Le scrupule est plaisant. Donnez-moi ces chiffons.
Clitandre
Mais...
Pasquin
Mais reposez-vous de tout sur ma prudence.
Clitandre
Tu veux...
Pasquin
Eh ! dénichez. Voici madame Hortense.
Scène 10
Hortense, Nérine
Hortense
Nérine, j'en conviens, Clitandre est vertueux ; Je connais la constance et l'ardeur de ses feux : Il est sage, discret, honnête homme, sincère ; Je le dois estimer ; mais Damis sait me plaire : Je sens trop, aux transports de mon coeur combattu, Que l'amour n'est jamais le prix de la vertu. C'est par les agréments que l'on touche une femme ; Et pour une de nous que l'amour prend par l'âme, Nérine, il en est cent qu'il séduit par les yeux. J'en rougis. Mais Damis ne vient point en ces lieux !
Nérine
Quelle vivacité ! quoi ! cette humeur si fière ?...
Hortense
Non, je ne devais pas arriver la première.
Nérine
Au premier rendez-vous vous avez du dépit ?
Hortense
Damis trop fortement occupe mon esprit. Sa mère, ce jour même, a su, par sa visite, De son fils dans mon coeur augmenter le mérite. Je vois bien qu'elle veut avancer le moment Où je dois pour époux accepter mon amant ; Mais je veux en secret lui parler à lui-même, Sonder ses sentiments.
Nérine
Doutez-vous qu'il vous aime ?
Hortense
Il m'aime, je le crois, je le sais. Mais je veux Mille fois de sa bouche entendre ses aveux ; Voir s'il est en effet si digne de me plaire ; Connaître son esprit, son coeur, son caractère ; Ne point céder, Nérine, à ma prévention, Et juger, si je puis, de lui sans passion.
Scène 11
Pasquin, Hortense, Nérine
Pasquin
Madame, en grand secret, monsieur Damis mon maître...
Hortense
Quoi ! ne viendrait-il pas ?
Pasquin
Non.
Nérine
Ah ! Le petit traître !
Hortense
Il ne viendra point ?
Pasquin
Non ; mais, par bon procédé, Il vous rend ce portrait dont il est excédé.
Hortense
Mon portrait !
Pasquin
Reprenez vite la miniature.
Hortense
Je doute si je veille.
Pasquin
Allons, je vous conjure. Dépêchez-moi, j'ai hâte ; et, de sa part, ce soir, J'ai deux portraits à rendre, et deux à recevoir. Jusqu'au revoir. Adieu.
Hortense
Ciel ! Quelle perfidie ! J'en mourrai de douleur.
Pasquin
De plus, il vous supplie De finir la lorgnade, et chercher aujourd'hui, Avec vos airs pincés, d'autres dupes que lui.
Scène 12
Damis, Pasquin, Hortense
Damis
Je verrai dans ce lieu la beauté qui m'engage.
Il court à Damis, et le tire à part.
Pasquin
C'est Damis. Je suis pris. Ne perdons point courage. Vous voyez, monseigneur, un des grisons secrets Qui d'Hortense partout va portant les poulets. J'ai certain billet doux de sa part à vous rendre.
Hortense
Quel changement ! Quel prix de l'amour le plus tendre !
Il lit.
Damis
Lisons. Hom... hom... « Vous méritez de me charmer. Je sens à vos vertus ce que je dois d'estime... Mais je ne saurais vous aimer. » ... Est-il un trait plus noir et plus abominable ? Je ne me croyais pas à ce point estimable. Je veux que tout ceci soit public à la cour, Et j'en informerai le monde dès ce jour. La chose assurément vaut bien qu'on la publie.
Hortense
A-t-il pu jusque-là pousser son infamie ?
Il déchire le billet.
Damis
Tenez ; c'est là le cas qu'on fait de tels écrits.
Pasquin
Je suis honteux pour vous d'un si cruel mépris. Madame, vous voyez de quel air il déchire Les billets qu'à l'ingrat vous daignâtes écrire.
Elle jette son portrait.
Hortense
Il me rend mon portrait ! Ah ! Périsse à jamais Ce malheureux crayon de mes faibles attraits !
Pasquin
Vous voyez devant vous l'ingrate met en pièces Votre portrait, monsieur.
Damis
Il est quelques maîtresses Par qui l'original est un peu mieux reçu.
À Pasquin.
Hortense
Nérine, quel amour mon coeur avait conçu ! Prends ma bourse. Dis-moi pour qui je suis trahie, À quel heureux objet Damis me sacrifie.
Pasquin
A cinq ou six beautés dont il se dit l'amant, Qu'il sert toutes bien mal, qu'il trompe également ; Mais surtout à la jeune, à la belle Julie.
Damis
Prends ma bague, et dis-moi, mais sans friponnerie, À quel impertinent, à quel fat de la cour, Ta maîtresse aujourd'hui prodigue son amour.
Pasquin
Vous méritez, ma foi, d'avoir la préférence ; Mais un certain abbé lorgne de près Hortense ; Et chez elle, de nuit, par le mur du jardin, Je fais entrer parfois Trasimon son cousin.
Damis
Parbleu, j'en suis ravi. J'en apprends là de belles, Et je veux en chansons mettre un peu ces nouvelles.
Hortense
C'est le comble, Nérine, au malheur de mes feux, De voir que tout ceci va faire un bruit affreux. Allons, loin de l'ingrat je vais cacher mes larmes.
Damis
Allons, je vais au bal montrer un peu mes charmes.
À Damis.
Pasquin
Vous n'avez rien, madame, à désirer de moi ? Vous n'avez nul besoin de mon petit emploi ? Le ciel vous tienne en paix.
Scène 13
Hortense, Damis
Hortense
D'où vient que je demeure ?
Damis
Je devrais être au bal, et danser à cette heure.
Hortense
Il rêve. Hélas ! d'Hortense il n'est point occupé.
Damis
Elle me lorgne encore, ou je suis fort trompé. Il faut que je m'approche.
Hortense
Il faut que je le fuie.
Damis
Fuir, et me regarder ! ah ! quelle perfidie ! Arrêtez. A ce point pouvez-vous me trahir ?
Hortense
Laissez-moi m'efforcer, cruel, à vous haïr.
Damis
Ah ! l'effort n'est pas grand, grâces à vos caprices.
Hortense
Je le veux, je le dois, grâce à vos injustices.
Damis
Ainsi, du rendez-vous prompts à nous en aller, Nous n'étions donc venus que pour nous quereller ?
Hortense
Que ce discours, ô ciel ! est plein de perfidie, Alors que l'on m'outrage ; et qu'on aime Julie !
Damis
Mais l'indigne billet que de vous j'ai reçu ?
Hortense
Mais mon portrait enfin que vous m'avez rendu ?
Damis
Moi, je vous ai rendu votre portrait, cruelle ?
Hortense
Moi ! j'aurais pu jamais vous écrire, infidèle, Un billet, un seul mot, qui ne fût point d'amour ?
Damis
Je consens de quitter le roi, toute la cour, La faveur où je suis, les postes que j'espère, N'être jamais de rien, cesser partout de plaire, S'il est vrai qu'aujourd'hui je vous ai renvoyé Ce portrait à mes mains par l'amour confié.
Hortense
Je fais plus. Je consens de n'être point aimée De l'amant dont mon âme est malgré moi charmée, S'il a reçu de moi ce billet prétendu. Mais voilà le portrait, ingrat, qui m'est rendu ; Ce prix trop méprisé d'une amitié trop tendre, Le voilà : pouvez-vous...
Damis
Ah ! J'aperçois Clitandre.
Scène 14
Damis, Hortense
Damis
Viens çà, marquis, viens çà. Pourquoi fuis-tu d'ici ? Madame, il peut d'un mot débrouiller tout ceci.
Hortense
Quoi ! Clitandre saurait...
Damis
Ne craignez rien, madame ; C'est un ami prudent à qui j'ouvre mon âme : Il est mon confident, qu'il soit le vôtre aussi. Il faut...
Hortense
Sortons, Nérine : ô ciel ! quel étourdi !
Scène 15
Damis
À Hortense.
Damis
Ah ! marquis, je ressens la douleur la plus vive : Il faut que je te parle... il faut que je la suive. Attends-moi. Demeurez. Ah ! Je suivrai vos pas.
Scène 16
Clitandre, Pasquin
Clitandre
Je suis, je l'avouerai, dans un grand embarras. Je les croyais tous deux brouillés sur ta parole.
Pasquin
Je le croyais aussi. J'ai bien joué mon rôle ; Ils se devraient haïr tous deux assurément : Mais pour se pardonner il ne faut qu'un moment.
Clitandre
Voyons un peu tous deux le chemin qu'ils vont prendre.
Pasquin
Vers son appartement Hortense va se rendre.
Clitandre
Damis marche après elle ; Hortense au moins le fuit.
Pasquin
Elle fuit faiblement, et son amant la suit.
Clitandre
Damis en vain lui parle ; on détourne la tête.
Pasquin
Il est vrai ; mais Damis de temps en temps l'arrête.
Clitandre
Il se met à genoux ; il reçoit des mépris.
Pasquin
Ah ! vous êtes perdu, l'on regarde Damis.
Clitandre
Hortense entre chez elle enfin, et le renvoie. Je sens des mouvements de chagrin et de joie, D'espérance et de crainte, et ne puis deviner Où cette intrigue-ci pourra se terminer.
Scène 17
Damis, Clitandre, Pasquin
Damis
Ah ! marquis, cher marquis, parle ; d'où vient qu'Hortense M'ordonne en grand secret d'éviter sa présence ? D'où vient que son portrait, que je fie à ta foi, Se trouve entre ses mains ? Parle, réponds, dis-moi.
Clitandre
Vous m'embarrassez fort.
Damis
Et vous, monsieur le traître, Vous, le valet d'Hortense, ou qui prétendez l'être, Il faut que vous mouriez en ce lieu de ma main.
Pasquin
Monsieur, protégez-nous.
Clitandre
Eh ! monsieur...
Damis
C'est en vain...
Clitandre
Épargnez ce valet, c'est moi qui vous en prie.
Damis
Quel intérêt si grand peux-tu prendre à sa vie ?
Clitandre
Je vous en prie encore, et sérieusement.
Damis
Par amitié pour toi je diffère un moment. Çà, maraud, apprends-moi la noirceur effroyable...
Pasquin
Ah ! monsieur, cette affaire est embrouillée en diable ; Mais je vous apprendrai de surprenants secrets, Si vous me promettez de n'en parler jamais.
Damis
Non, je ne promets rien, et je veux tout apprendre.
À Clitandre.
Pasquin
Monsieur, Hortense arrive, et pourrait nous entendre. Ah ! monsieur, que dirai-je ? Hélas ! je suis à bout. Allons tous trois au bal, et je vous dirai tout.
Scène 18
Trasimon, Hortense, Nérine
Trasimon
Oui, croyez, ma cousine, et faites votre compte Que ce jeune éventé nous couvrira de honte. Comment ! montrer partout et lettres et portrait ! En public ! À moi-même ! Après un pareil trait, Je prétends de ma main lui brûler la cervelle.
Hortense
Est-il vrai que Julie à ses yeux soit si belle Qu'il en soit amoureux ?
Trasimon
Il importe fort peu Mais qu'il vous déshonore, il m'importe, morbleu ! Et je sais l'intérêt qu'un parent doit y prendre.
Hortense
Crois-tu que pour Julie il ait eu le coeur tendre ? Qu'en penses-tu ? dis-moi.
Nérine
Mais l'on peut aujourd'hui Aisément, si l'on veut, savoir cela de lui.
Hortense
Son indiscrétion, Nérine, fut extrême : Je devrais le haïr ; peut-être que je l'aime. Tout à l'heure, en pleurant, il jurait devant toi Qu'il m'aimerait toujours, et sans parler de moi ; Qu'il voulait m'adorer, et qu'il saurait se taire.
Trasimon
Il vous a promis là bien plus qu'il ne peut faire.
À Trasimon.
Hortense
Pour la dernière fois je le veux éprouver. Nérine, il est au bal ; il faut l'aller trouver. Déguise-toi ; dis-lui qu'avec impatience Julie ici l'attend dans l'ombre et le silence. L'artifice est permis sous ce masque trompeur, Qui du moins de mon front cachera la rougeur : Je paraîtrai Julie aux yeux de l'infidèle ; Je saurai ce qu'il pense et de moi-même et d'elle : C'est de cet entretien que dépendra mon choix. Ne vous écartez point, restez près de ce bois ; Tâchez auprès de vous de retenir Clitandre : L'un et l'autre en ces lieux daignez un peu m'attendre ; Je vous appellerai quand il en sera temps.
Scène 19
Hortense
Hortense
Il faut fixer enfin mes voeux trop inconstants. Sachons, sous cet habit, à ses yeux travestie, Sous ce masque, et surtout sous le nom de Julie, Si l'indiscrétion de ce jeune éventé Fut un excès d'amour ou bien de vanité ; Si je dois le haïr ou lui donner sa grâce. Mais déjà je le vois.
Scène 20
Damis, Hortense
Damis
C'est donc ici la place Où toutes les beautés donnent leurs rendez-vous ? Ma foi, je suis assez à la mode, entre nous. Oui, la mode fait tout, décide tout en France ; Elle règle les rangs, l'honneur, la bienséance, Le mérite, l'esprit, les plaisirs.
Hortense
L'étourdi !
Damis
Ah ! si pour mon bonheur on peut savoir ceci, Je veux qu'avant deux ans la cour n'ait point de belle A qui l'amour pour moi ne tourne la cervelle. Il ne s'agit ici que de bien débuter. Bientôt Eglé, Doris... Mais qui les peut compter ? Quels plaisirs ! quelle file !
Hortense
Ah ! la tête légère !
Damis
Ah ! Julie, est-ce vous ? vous qui m'êtes si chère ! Je vous connais malgré ce masque trop jaloux, Et mon coeur amoureux m'avertit que c'est vous. Otez, Julie, ôtez ce masque impitoyable ; Non, ne me cachez point ce visage adorable, Ce front, ces doux regards, cet aimable souris, Qui de mon tendre amour sont la cause et le prix. Vous êtes en ces lieux la seule que j'adore.
Hortense
Non, de vous mon humeur n'est pas connue encore. Je ne voudrais jamais accepter votre foi, Si vous aviez un coeur qui n'eût aimé que moi. Je veux que mon amant soit bien plus à la mode, Que de ses rendez-vous le nombre l'incommode, Que par trente grisons tous ses pas soient comptés, Que mon amour vainqueur l'arrache à cent beautés, Qu'il me fasse surtout de brillants sacrifices ; Sans cela je ne puis accepter ses services : Un amant moins couru ne me saurait flatter.
Damis
Oh ! j'ai sur ce pied-là de quoi vous contenter : J'ai fait en peu de temps d'assez belles conquêtes ; Je pourrais me vanter de fortunes honnêtes ; Et nous sommes couru de plus d'une beauté Qui pourraient de tout autre enfler la vanité. Nous en citerions bien qui font les difficiles, Et qui sont avec nous passablement faciles.
Hortense
Mais encore ?
Damis
Eh !... ma foi, vous n'avez qu'à parler, Et je suis prêt, Julie, à vous tout immoler. Voulez-vous qu'à jamais mon coeur vous sacrifie La petite Isabelle et la vive Erminie, Clarice, Églé, Doris ?...
Hortense
Quelle offrande est-ce là ? On m'offre tous les jours ces sacrifices-là ? Ces dames, entre nous, sont trop souvent quittées. Nommez-moi des beautés qui soient plus respectées, Et dont je puisse au moins triompher sans rougir. Ah ! si vous aviez pu forcer à vous chérir Quelque femme à l'amour jusqu'alors insensible, Aux manèges de cour toujours inaccessible, De qui la bienséance accompagnât les pas, Qui, sage en sa conduite, évitât les éclats, Enfin qui pour vous seul eût eu quelque faiblesse...
Damis
Écoutez. Entre nous, j'ai certaine maîtresse À qui ce portrait-là ressemble trait pour trait : Mais vous m'accuseriez d'être trop indiscret.
Hortense
Point, point.
Damis
Si je n'avais quelque peu de prudence, Si je voulais parler, je nommerais Hortense. Pourquoi donc à ce nom vous éloigner de moi ? Je n'aime point Hortense alors que je vous vois ; Elle n'est près de vous ni touchante ni belle : De plus, certain abbé fréquente trop chez elle ; Et de nuit, entre nous, Trasimon son cousin Passe un peu trop souvent par le mur du jardin.
Haut.
Hortense
A l'indiscrétion joindre la calomnie ! Contraignons-nous encore. Écoutez, je vous prie ; Comment avec Hortense êtes-vous, s'il vous plaît ?
Damis
Du dernier bien : je dis la chose comme elle est.
Hortense
Peut-on plus loin pousser l'audace et l'imposture !
Damis
Non, je ne vous mens point ; c'est la vérité pure.
Hortense
Le traître !
Damis
Eh ! sur cela quel est votre souci ? Pour parler d'elle enfin sommes-nous donc ici ? Daignez, daignez plutôt...
Hortense
Non, je ne saurais croire Qu'elle vous ait cédé cette entière victoire.
Damis
Je vous dis que j'en ai la preuve par écrit.
Hortense
Je n'en crois rien du tout.
Damis
Vous m'outrez de dépit.
Hortense
Je veux voir par mes yeux.
Il lui donne la lettre.
Damis
C'est trop me faire injure. Tenez donc : vous pouvez connaître l'écriture.
Hortense
Oui, je la connais, traître ! et je connais ton coeur. J'ai réparé ma faute, enfin ; et mon bonheur M'a rendu pour jamais le portrait et la lettre Qu'à ces indignes mains j'avais osé commettre. Il est temps ; Trasimon, Clitandre, montrez-vous.
Scène 21
Hortense, Clitandre, Trasimon, Damis
Hortense
Si je ne vous suis point un objet de courroux, Si vous m'aimez encore, à vos lois asservie, Je vous offre ma main, ma fortune et ma vie.
Clitandre
Ah ! madame, à vos pieds un malheureux amant Devrait mourir de joie et de saisissement.
Trasimon
Je vous l'avais bien dit que je la rendrais sage. C'est moi seul, Mons Damis, qui fais ce mariage. Adieu : possédez mieux l'art de dissimuler.
Damis
Juste ciel ! Désormais à qui peut-on parler ?