Comédie · 1867 · 5 actes

L’ingrat

de Léopold Hervieux

Représentation
≈ 2 h 44
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
1 194
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Langelet H 198 ≈ 28 min 15
Albert Martin H 190 ≈ 26 min 14
Monsieur Gauthier H 155 ≈ 26 min 10
Madame Lombard F 164 ≈ 24 min 15
Théodore Langelet H 178 ≈ 21 min 14
Suzanne N 138 ≈ 20 min 12
Camille F 99 ≈ 14 min 10
MONSIEUR LANGELET père H 72 ≈ 6 min 13
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Madame Langelet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Albert Martin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Gauthier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Lombard absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Théodore Langelet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Suzanne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Camille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
MONSIEUR LANGELET père absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Théodore Langelet, Madame Langelet, MONSIEUR LANGELET père

Théodore Langelet

Je suis las de ne voir ici qu'abus énormes. Il est temps qu'à la fin j'opère des réformes ; Rien ne marche à ma guise et tout va mal...

Madame Langelet

En quoi ?

Théodore Langelet

Je veux qu'on sache bien qu'on est ici chez moi.

MONSIEUR LANGELET père

Personne ne l'entend autrement, j'imagine.

Théodore Langelet

Depuis trois mois je suis docteur en médecine ; Je veux bien, avant tout écoutant la raison, Habiter avec vous dans la même maison, Et, pour vous bien montrer à quel point je vous aime, Consentir de moi-même à cette gêne extrême ; Mais, si vous me voyez cette abnégation, Ce n'est, sachez-le bien, qu'à la condition De pouvoir commander, sans craindre que personne Ose se révolter contre ce que j'ordonne.

MONSIEUR LANGELET père

Bien !

Madame Langelet

Il me semble aussi que, suivant ton désir, Ici tout est réglé selon ton bon plaisir.

Théodore Langelet

Tout ! Non, ma mère, non ! Quoi que vous puissiez dire, Tout dans cette maison n'est pas sous mon empire.

Madame Langelet

Dis-nous donc ce qui manque à ton autorité.

Théodore Langelet

Eh bien ! Pour vous parler avec sincérité, Il est ici des gens, que, si j'étais le maître, Je ne tarderais pas à faire disparaître.

Madame Langelet

De qui veux-tu parler ?

Théodore Langelet

De Madame Lombard Et de sa fille, à qui je fais la même part. Il me faut tous les jours essuyer leur visite.

MONSIEUR LANGELET père

Pour l'avoir, il n'est pas besoin qu'on les invite.

Théodore Langelet

La crainte de les voir me tomber sur le dos Loin d'elles ne me laisse encore aucun repos.

Madame Langelet

Tu peux te dispenser de rester auprès d'elles.

Théodore Langelet

La réponse, ma mère, est vraiment des plus belles. Pour ne pas me sentir par ces dames gêné, Faut-il que dans un coin je reste confiné ?

MONSIEUR LANGELET père

Si chez lui, par hasard, quelque client se montre, Faut-il qu'à son entrée ensemble il les rencontre ?

Théodore Langelet

Mon père, taisez-vous. Votre approbation N'ajoute aucune force à mon assertion.

Madame Langelet

Pourquoi te fâches-tu, mon fils, lorsque ton père N'a point d'autre désir que celui de te plaire ?

Théodore Langelet

J'en suis persuadé ; mais pourquoi dans ce cas Me parler de clients, lorsque je n'en ai pas ?

MONSIEUR LANGELET père

Oui, j'ai tort ; j'aurais dû mieux peser mes paroles. Mais cela suffit-il pour que tu te désoles ? Tu n'as pas de clients ; mais est-ce une raison Pour qu'ils n'abondent pas bientôt dans la maison ?

Théodore Langelet

C'est parce qu'ils viendront, je l'espère,en bon nombre, Que je veux la purger de tout ce qui l'encombre.

Madame Langelet

Tu gardes donc rigueur aux deux dames Lombard ?

Théodore Langelet

Oui.

Madame Langelet

Tu ne penses pas t'en repentir plus tard ?

Théodore Langelet

Je ne veux plus les voir.

Madame Langelet

Soit ; mais pour quelle cause ?

Théodore Langelet

Vous ne l'ignorez pas plus que moi, je suppose ?

Madame Langelet

Je l'ignore.

Théodore Langelet

Comment ? Ne voyez-vous donc pas Ce que leur caractère a de vil et de bas ?

Madame Langelet

Non ; la mère me semble une femme agréable.

Théodore Langelet

Parce qu'elle vous flatte, elle vous semble affable. Mais ne voyez-vous pas que, semblable au limier Qui sait flairer de loin le plus mince gibier, À peine elle a senti chez vous quelque fortune Que de soins assidus elle vous importune ? Elle ne connait point d'autre dieu que l'argent ; Vers le riche attirée, elle fuit l'indigent ; Quels qu'ils soient, le premier pour elle est honnête homme ; Le second ne vaut pas la peine qu'on le nomme. Son jugement pour base a toujours l'intérêt.

Madame Langelet

Quel portrait tu m'en fais !

Théodore Langelet

Je la peins comme elle est.

MONSIEUR LANGELET père

Et moi qui la connais, je sais que la peinture Se trouve de tout point conforme à la nature.

Théodore Langelet

Vos interruptions, mon père...

MONSIEUR LANGELET père

Je me tais ; Je voulais confirmer ce que tu nous disais.

Madame Langelet

Il se peut que, chez nous lorsqu'elle se faufile, Elle soit mue au fond par un triste mobile, Et qu'en nous fréquentant elle ne rêve rien Que partager sans bruit avec nous notre bien. Mais, comme elle se montre à me plaire empressée, J'aurais mauvaise grâce à scruter sa pensée, Et, s'il est vrai qu'elle ait peu de sincérité, Ce défaut par sa fille est assez racheté.

Théodore Langelet

Camille, suivant moi, ne vaut guère mieux qu'elle.

MONSIEUR LANGELET père

À la fille la mère a servi de modèle.

Madame Langelet

Que lui reprochez-vous, Félix ?

MONSIEUR LANGELET père

Rien... si ce n'est...

Madame Langelet

Eh bien ! Quoi ?

MONSIEUR LANGELET père

Je ne sais...

Madame Langelet

Vous êtes un benêt.

MONSIEUR LANGELET père

Allons, ne te mets pas, je t'en prie, en colère,

Madame Langelet

Quand on n'a pas d'idée, il faut au moins se taire.

MONSIEUR LANGELET père

Calme-toi, je me tais ; ton fils va l'expliquer Ce que je ne saurais moi-même t'indiquer.

Théodore Langelet

Je n'ai rien pour ma part à dire de Camille, Sinon que, quels que soient les dons de cette fille, Je ne veux ni ne puis tolérer plus longtemps Qu'elle m'apporte ici ses charmes éclatants.

MONSIEUR LANGELET père

D'autant plus qu'aujourd'hui Théodore est dans l'âge Où l'on doit tout de bon songer au mariage.

Théodore Langelet

C'est évident.

Madame Langelet

Veuillez me dire au moins comment Cela pourrait gêner son établissement.

MONSIEUR LANGELET père

C'est que, s'il arrivait qu'on eût dans la pensée Que Camille pût être un jour sa fiancée, Il ne faudrait peut-être aucune autre raison Pour faire aux bons partis éviter la maison.

Théodore Langelet

Camille enfin pour moi pourrait être une entrave : J'entends d'avance y mettre ordre.

Madame Langelet

La chose est grave ! Je dois, mon cher enfant, t'avouer humblement Que je ne songeais pas à ce désagrément. Ta perspicacité me confond et m'oblige À soumettre la mienne à tout ce qu'elle exige.

Théodore Langelet

À la bonne heure !

MONSIEUR LANGELET père

Ainsi nous sommes tous d'accord ?

Madame Langelet

Oui, si de votre fils pourtant j'obtiens d'abord Une concession sur laquelle j'insiste.

Théodore Langelet

Laquelle ?

Madame Langelet

C'est qu'Albert, pour compléter la liste, Se trouve aussi compris dans la proscription.

Théodore Langelet

Je n'osais ajouter cette concession À celle que j'avais moi-même demandée : Elle vous est par moi de bon coeur accordée.

MONSIEUR LANGELET père

Et moi, si vous voulez mon approbation, Je signe des deux mains sa condamnation. C'est un petit faquin qui se croit quelque chose...

Théodore Langelet

- Et qui n'est, après tout, qu'un avocat sans cause.

Madame Langelet

Un petit polisson qui se moque aujourd'hui Du soin que trop longtemps nous avons eu de lui.

Théodore Langelet

Parce qu'un agréé l'a pris pour secrétaire, Il fait plus l'important qu'un prince héréditaire, Et ses airs familiers feraient penser, ma foi ! Qu'il se croit de beaucoup supérieur à moi.

MONSIEUR LANGELET père

C'est vrai ! Ta patience est avec lui trop grande.

Théodore Langelet

En vrai maître chez nous il s'érige et commande ; Je ne suis plus chez moi, quand je le vois ici. Non, cela ne peut pas continuer ainsi. Qu'on s'y prenne avec lui comme on voudra, n'importe ! Mais à tout prix, il faut qu'on le mette à la porte.

Madame Langelet

Et qui donc te défend de lui faire savoir Que tu ne le peux plus désormais recevoir ?

Théodore Langelet

Ce qui me le défend, ce sont les convenances : Je désire et je dois sauver les apparences. C'est lorsque nous étions au collège enfermés, Que de notre amitié les noeuds se sont formés.

MONSIEUR LANGELET père

Quoiqu'à votre projet en rien je ne m'oppose, Je crois qu'il ne faut pas pourtant brusquer la chose.

Madame Langelet

Pourquoi ?

MONSIEUR LANGELET père

Ne sais-tu pas que de notre procès Il tient seul dans ses mains peut-être le succès ?

Madame Langelet

C'est juste : j'oubliais cette fâcheuse affaire De vos produits qu'on a tenté de contrefaire.

MONSIEUR LANGELET père

Le tribunal l'ayant mise en délibéré, Albert, qui la connaît mieux que son agréé, Devant le magistrat commis pour nous entendre Au premier jour ira lui-même nous défendre. Avant que d'en avoir appris le résultat, Il faut donc éviter de faire aucun éclat.

Théodore Langelet

Soit !

Madame Langelet

Puisque ce procès est proche d'une issue, Je veux bien différer ; mais, quand nous l'aurons sue, Je vous le conduirai lestement hors d'ici.

MONSIEUR LANGELET père

Et tu feras fort bien.

Théodore Langelet

Silence ! Le voici.

Scène 2

Madame Langelet, Albert Martin, MONSIEUR LANGELET père, Théodore Langelet

Madame Langelet

Ce cher Albert !

Albert Martin

C'est moi ! C'est votre ami fidèle Qui vient vous apporter une heureuse nouvelle !

MONSIEUR LANGELET père

Laquelle ?

Albert Martin

Le procès sur votre ordre engagé Selon votre désir est maintenant jugé.

MONSIEUR LANGELET père

Vraiment, mon cher enfant ! Tu me combles de joie ; Sans nul doute vers moi c'est le ciel qui t'envoie.

Albert Martin

Puissiez-vous dire vrai !

MONSIEUR LANGELET père

Quelle est donc la teneur De ce beau jugement dont te revient l'honneur ?

Albert Martin

Votre prétention est tout entière admise.

MONSIEUR LANGELET père

Quoi ! J'aurais obtenu, grâce à ton entremise, Un jugement portant pour condamnation Quatre-vingt mille francs en réparation Du tort que m'a causé mon adverse partie ?...

Albert Martin

Et pour que rien ne manque au gain de la partie, Extrait du jugement dans quatorze journaux Tant métropolitains que départementaux, Prise de corps, dépens, impenses accessoires Et, même en cas d'appel, mesures provisoires.

MONSIEUR LANGELET père

Quatre-vingt mille francs ! Je suffoque d'émoi.

Albert Martin

Vous pouvez être heureux, mais pas autant que moi.

MONSIEUR LANGELET père

Tendre ami !

Madame Langelet

Mon enfant, son amitié sincère Exige qu'en retour tu l'aimes comme un frère.

Théodore Langelet

Ce désir me parait trop naturel

Albert Martin

Aussi Nous nous aimons déjà depuis longtemps ainsi, Et nous nous chérissons, n'est-ce pas, Théodore, Aujourd'hui, s'il se peut, plus qu'autrefois encore.

Théodore Langelet

Je le crois.

Albert Martin

J'en suis sûr.

Théodore Langelet

Tu te trompes.

Albert Martin

Le temps Ne peut qu'avoir rendu nos noeuds plus consistants.

Théodore Langelet

D'une vraie amitié c'est l'effet ordinaire.

MONSIEUR LANGELET père

Et la tienne n'a pas cessé d'être sincère.

Albert Martin

Allons, ne laissons pas l'émotion venir ; Bientôt nous n'allons plus pouvoir la contenir. À propos, autre chose : il n'est point de fortune Qui n'en amène au moins avec elle encore une. C'est demain, vous savez, la Pentecôte.

Madame Langelet

Et puis ?

Albert Martin

J'ai deux jours de congé, que, s'il vous plaît, je puis Vous consacrer, et si, comme je le suppose, De Monsieur Langelet l'usine se repose, Je ne vois pas pourquoi nous ne partirions pas Pour prendre à la campagne ensemble nos ébats. Ce projet vous va-t-il, Monsieur Langelet ?

MONSIEUR LANGELET père

Dame ! Il ne me déplaît pas, s'il convient à ma femme.

Madame Langelet

Il me convient fort bien.

Albert Martin

À la bonne heure ! Et toi ?

Théodore Langelet

J'ai beaucoup de travail et peu d'instants à moi.

Albert Martin

Je n'admets pas, mon cher, une excuse pareille : Tu te rattraperas par une nuit de veille. Tu viens, c'est entendu,

Théodore Langelet

Je ne puis.

Albert Martin

Franchement Tu peux bien arrêter tes travaux un moment.

Madame Langelet

Ne lui résiste pas, consens.

Théodore Langelet

Ton insistance Me contraint de ne plus faire de résistance.

Albert Martin

Parbleu ! J'étais certain que je l'emporterais ! Maintenant, vite, amis, faites tous vos apprêts ; Je vous accorde une heure, et vais, dans l'intervalle, Annoncer à Gauthier votre chance infernale. Vous savez l'intérêt qu'il porte à ce procès ; Nous lui devons apprendre au moins votre succès.

MONSIEUR LANGELET père

C'est juste.

Albert Martin

Commencez vos apprêts tout de suite ; Je serai pour ma part exact à l'heure dite.

Scène 3

Théodore Langelet, MONSIEUR LANGELET père, Madame Langelet

Théodore Langelet

Ma mère, j'ai promis tout ce qu'il vous a plu ; Mais à ne point sortir je suis bien résolu.

MONSIEUR LANGELET père

Puisque enfin nous avons obtenu gain de cause, Pour ménager Albert, nous n'avons plus de cause.

Madame Langelet

Sans doute, et je voudrais trouver dès aujourd'hui Un moyen spécieux de m'affranchir de lui ; Mais encore faut-il, pour que ce soit possible, Que j'en aperçoive un qui du moins soit plausible.

Théodore Langelet

Pourquoi ?

Madame Langelet

Parce qu'aux yeux du monde il faut d'abord Paraître avoir raison, lors même qu'on a tort.

Théodore Langelet

Cela n'est pas, je crois, chose très difficile.

Madame Langelet

C'est vrai ; mais il se peut qu'un prétexte futile Ne réussisse pas selon notre désir. Je connais bien Albert ; il sait se contenir, Et si je lui reproche un tort imaginaire, Il le reconnaîtra pour éviter la guerre.

Théodore Langelet

Tout cela me paraît raisonné sagement, Mais n'atténue en rien mon premier sentiment. Je veux être roué, si jamais j'accompagne, Pendant deux mortels jours, Albert à la campagne, Et j'entends que la chose, en dépit de son art, Soit avec lui réglée avant notre départ.

Madame Langelet

Tu seras satisfait. Sois sans inquiétude ; J'accomplirai ma tâche, encor qu'elle soit rude. Seulement, pour m'aider à sortir d'embarras, Des deux dames Lombard seul tu te chargeras.

Théodore Langelet

Soit. Mais au plus pressé d'abord je m'intéresse, Et c'est avec Albert que la rupture presse. Les deux dames Lombard, pour avoir attendu, S'apercevront plus tard qu'elles n'ont rien perdu.

Madame Langelet

C'est bien ! Albert aura, j'espère, avant une heure, Définitivement quitté notre demeure.

Théodore Langelet

J'y compte, et je ne fais aucun préparatif.

Scène 4

Madame Langelet, MONSIEUR LANGELET père

Madame Langelet

Si pour rester ici vous n'avez nul motif, Je ne vous retiens pas, Félix.

MONSIEUR LANGELET père

Chère Sophie, Pour moi ta prévenance est vraiment infinie.

Madame Langelet

De prévenance il n'est nullement question, Et vous vous méprenez sur mort intention. Albert va revenir, et, pour vous en défaire, Je me tirerai mieux toute seule d'affaire.

MONSIEUR LANGELET père

Je n'ai qu'à m'incliner devant cette raison.

Madame Langelet

On sonne ! C'est sans doute Albert qui revient.

MONSIEUR LANGELET père

Non. C'est Madame Lombard qu'accompagne Camille.

Madame Langelet

Que la peste extermine et la mère et la fille !

MONSIEUR LANGELET père

Je m'en vais.

Madame Langelet

Demeurez. C'est le diable vraiment Qui me les expédie en ce fâcheux moment.

Scène 5

Madame Langelet, Madame Lombard, MONSIEUR LANGELET père

Madame Langelet

Que je suis enchantée et qu'il m'est agréable De recevoir de vous cette visite aimable, Chère madame !

Madame Lombard

Et moi, j'aurais voulu pouvoir Venir avec Camille un peu plus tôt vous voir.

Madame Langelet

Vous vous êtes toujours toutes deux bien portées ?

Madame Lombard

Très bien.

Madame Langelet

Quel incident vous a donc arrêtées ?

Madame Lombard

Je vous dirai cela.

Madame Langelet

Si cette question Vous semble contenir quelque indiscrétion, Je ne la maintiens pas.

Madame Lombard

Quand par vous elle est faite, Aucune question ne peut être indiscrète. Vous prenez trop à coeur mes propres intérêts Pour que je puisse avoir pour vous aucuns secrets.

Madame Langelet

Vous êtes trop polie.

Madame Lombard

Et vous trop scrupuleuse.

Madame Langelet

Chère amie, entre nous la louange est oiseuse.

Madame Lombard

Ainsi que vous, je crois que nous nous connaissons Assez pour nous parler sans les moindres façons, Chère madame ; aussi, comme de brusquerie, M'abstiens-je à votre égard de toute flatterie.

Madame Langelet

C'est vrai ! Vous êtes franche, et, je le reconnais, Vous parlez sans détour et ne flattez jamais.

Madame Lombard

À la conformité de nos deux caractères Nous devons faire honneur de rapports si sincères.

Madame Langelet

Comment ferais-je bien pour m'en débarrasser ?

Madame Lombard

N'êtes-vous pas aussi portée à le penser ?

Madame Langelet

Certes, et lorsqu'avec vous doucement je confère, J'éprouve le plaisir le plus grand de la terre.

Madame Lombard

Et j'ai ma bonne part de votre grand plaisir.

Madame Langelet

Voici l'été qui vient ; nous pourrons à loisir, Sous l'abri verdoyant des tonnelles fleuries, Reprendre à mon jardin nos bonnes causeries.

Madame Lombard

Quel bonheur que d'avoir un jardin sous la main !

Madame Langelet

C'est un bonheur qu'on trouve au faubourg Saint-Germain.

MONSIEUR LANGELET père

Nos arbres ont partout déployé leur feuillage.

Madame Langelet

Voulez-vous en goûter quelques instants l'ombrage ?

Madame Lombard

Oui.

Madame Langelet

Félix, à madame offrez donc votre bras. Je donne un ordre ou deux et vous rejoins en bas.

Scène 6

Madame Langelet

Madame Langelet

Ouf ! Me voilà donc seule, et ce n'est pas sans peine. Enfin, Dieu soit loué ! Personne ne me gêne. Albert peut maintenant arriver ; je l'attends. Je m'en vais lui régler son compte en peu de temps. Pourtant faut-il encor, pour lui chercher querelle, Invoquer une cause apparente ou réelle. Il vient de nous servir puissamment aujourd'hui ; Je ne suis point fondée à me plaindre de lui, Et si je chérissais un peu moins Théodore, Comme par le passé, je l'aimerais encore. Sans doute à le haïr je ne songerais pas, S'ils me semblaient tous deux marcher du même pas. Mais, quoique plus d'écueils hérissent sa carrière, Albert laisse bien loin Théodore en arrière. C'est là le seul motif des sentiments haineux Dont nous sommes pour lui dévorés tous les deux, Et qui, pour s'exhaler avec pleine assurance, Chez moi de la franchise empruntent l'apparence. Pour rompre, je n'ai donc nul motif sérieux ; Mais j'en trouverai bien du moins un spécieux, Et s'il me fait défaut, recourant aux injures, Je l'amènerai bien à des paroles dures. C'est tout ce qu'il me faut pour lui donner les torts. Oui, mais j'ai déjà fait d'inutiles efforts : Par sa soumission, sincère ou calculée, J'ai vu toutes les fois mon oeuvre reculée. Comment donc parvenir au but auquel je tends ?

Scène 7

Albert Martin, Madame Langelet

Albert Martin

Notre projet éprouve un fâcheux contretemps, Madame.

Haut.

Madame Langelet

Bien ! Lequel ?

Albert Martin

Gauthier s'est mis en tête De donner ce soir même une petite fête.

Madame Langelet

Et puis ?

Albert Martin

Il a si bien insisté pour m'avoir Que j'ai dû me lier envers lui pour ce soir.

Madame Langelet

Et notre promenade ?

Albert Martin

Elle est aventurée, Ou du moins elle va se trouver différée.

Madame Langelet

C'est fort bien !

Albert Martin

Je n'ai pas manqué de lui parler De tout ce qui pouvait servir à l'ébranler. J'ai dit que, de Paris fuyant le bruit extrême, Nous devions pour deux jours partira l'instant même, Et, pour en revenir ensuite plus dispos, Goûter à la campagne un moment de repos ; J'ai dit que vous deviez commencer à m'attendre Et qu'à tout prix chez vous il me fallait me rendre ; J'ai dit, ... enfin j'ai dit ce qu'a pu m'inspirer Le désir de pouvoir avec vous demeurer.

Madame Langelet

Quoi que vous ayez dit, ce que je vois, en somme, C'est que vous avez fait ce qu'a voulu cet homme.

Albert Martin

Autant que je l'ai pu, je me suis défendu ; Mais j'ai dû lui céder, lorsqu'il m'a répondu Que vous assisteriez vous-même à sa soirée.

Madame Langelet

Moi-même ! Votre ruse est bien mal colorée, Et vous avez vraiment peu d'estime pour moi, Si vous pensez qu'on trompe ainsi ma bonne foi. Vous figurez-vous donc que j'ai perdu la tête, Pour feindre d'avoir cru que j'irais à sa fête ? Évitez avec moi ces détours superflus ; Dites-moi franchement que vous n'entendez plus Dans vos amis d'hier voir aujourd'hui les vôtres, Et que vous les laissez pour courir après d'autres.

Albert Martin

Qu'entends-je ? Est-ce bien vous qui me parlez ainsi ?

Madame Langelet

C'est moi-même.

Albert Martin

De grâce, à quoi bon tout ceci ? Ne savez-vous donc pas que, pour la voir suivie, Vous n'avez qu'à me dire en deux mots votre envie ? Si j'avais cru vous faire un pareil déplaisir, J'aurais de mon ami repoussé le désir, Et ce que j'aurais fait, je puis encor le faire.

Madame Langelet

Non, non, vous savez bien qu'avant tout je préfère Me priver du bonheur que je m'étais promis À gêner, pour l'atteindre, un seul de mes amis. Je ne suis nullement, je le vois, la compagne Qu'il vous faut pour passer deux jours à la campagne. Si, par respect humain, avec nous vous partiez, Je ne parviendrais pas, à force d'amitiés, À vous faire oublier que vos condescendances Vous ont fait à Paris manquer des contredanses.

Albert Martin

Vous me fendez le coeur ; je vous en prie, assez. Depuis près de huit ans que vous me connaissez, Je n'ai point été libre une seule journée Sans l'avoir à vous seule entièrement donnée. Après avoir perdu mes bien-aimés parents, Je quittai le lycée, âgé de dix-neuf ans. J'en avais vu sortir avant moi Théodore ; Hors des lieux qui l'avaient autrefois vue éclore, Notre douce amitié, loin de s'atrophier, Ne pouvait dans nos coeurs que se fortifier. Par lui j'en arrivai bientôt à vous connaître, Et bientôt, subjugué par votre façon d'être, En vous il me sembla que j'avais retrouvé Les parents dont j'avais été si tôt privé ; Théodore pour moi devint dès lors un frère, Et vous, je vous aimai comme on aime une mère. Le foyer paternel depuis longtemps perdu M'ayant été chez vous par vous-même rendu, J'ai, huit ans, près de vous et loin des bruits du monde, De mes trop courts loisirs passé chaque seconde. Le monde s'irrita de se voir écarté D'une proie enlevée à son avidité ; Plus d'une fois ses cris ont frappé mon oreille ; Plus d'une fois j'ai pu l'écouter à merveille Donnant ouvertement à ma fidélité Un travestissement plein de méchanceté. Le coeur à plus d'un autre aurait manqué peut-être ; Mais je vous vénérais trop pour vous méconnaître, Et quelqu'affronts qu'il m'ait ainsi fait éprouver, J'ai, sans m'en émouvoir, toujours su les braver. Pour moi vous êtes tout, à tout je vous préfère ; Donnez-moi votre main, embrassons-nous, ma mère.

Madame Langelet

Non, non, il est trop tard : plus de mots superflus ; À vos grands sentiments, Monsieur, je ne crois plus. Trop longtemps avec eux vous m'avez abusée ; Mais j'ai pu lire enfin dans votre âme rusée. Le monde avait raison, le monde vous connaît : Vous ne nous fréquentiez que dans votre intérêt.

Albert Martin

Vous voyez bien pourtant les larmes que je verse ; En répandrais-je tant, si mon âme perverse Voulait réellement vous induire en erreur ?

Madame Langelet

Vous êtes un ingrat ! Vous me faites horreur !

Scène 8

Albert Martin

Albert Martin

Je suis anéanti ! Quoi que je puisse faire, Je suis presque toujours certain de lui déplaire. Il en était pourtant jadis différemment. D'où peut donc provenir ce triste changement ? À mon égard pourquoi n'est-elle plus la même ? Elle n'ignore pas jusqu'à quel point je l'aime, ... Et je n'en suis pas moins, sans aucune raison, Obligé de quitter pour jamais sa maison. Du foyer paternel j'y retrouvais l'image, Et voilà qu'il m'en faut sortir ! Allons, courage !... Je suis bien malheureux !

Scène 9

Camille, Albert Martin

Camille

Vous, malheureux, Albert ? Pour être si chagrin, qu'avez-vous donc souffert ?

Albert Martin

Camille ! Quoi ! C'est vous ?

Camille

Oui, mon ami, moi-même. Mais pourquoi donc vous vois-je en ce désordre extrême ?

Albert Martin

Ah ! Pour l'amour de Dieu, ne m'interrogez pas. Mais vous, qui vous conduit seule ici sur mes pas ?

Camille

J'arrive du jardin, où j'ai laissé ma mère Se promener avec Monsieur Langelet père. Et je viens pour savoir ce qui peut retenir Madame Langelet, qui devait y venir. C'est tout à l'heure ici que nous l'avions laissée, Et j'ignore comment elle s'est éclipsée. Mais encore une fois, qu'avez-vous ?

Albert Martin

Je n'ai rien.

Camille

Vous n'êtes pas sincère, Albert ; ce n'est pas bien. Quoi que vous en disiez, vous avez quelque chose ; Si vous m'aimiez, déjà j'en connaîtrais la cause.

Albert Martin

Si je vous aime, moi ! Pouvez-vous en douter ? Ai-je jamais cessé de vous le répéter ! Et, quand ma bouche était contrainte de se clore, Mes yeux ont-ils manqué de vous le dire encore ? N'avez-vous donc pas vu le feu de mon amour À votre doux contact grandir de jour en jour !

Camille

Vous n'osez plus nier que vous n'ayez des peines ; Pourquoi donc employer ces réticences vaines ?

Albert Martin

Parce qu'il suffît bien que je souffre tout seul, Et que je ne veux pas dans le même linceul Ensevelir ensemble et votre âme et la mienne.

Camille

Quelque grande que soit la douleur qui vous tienne, Je souffrirai bien moins, si j'en sais le motif.

Albert Martin

En me questionnant, à mon mal primitif Vous ajoutez le mal plus déplorable encore De contrister en vous la femme que j'adore.

Camille

Puisque vous m'adorez, montrez-le moi : parlez.

Albert Martin

Je ne puis satisfaire à ce que vous voulez.

Camille

Albert, mon cher Albert ! C'est moi qui vous en prie.

Albert Martin

Je ne puis.

Camille

Vous partez ! Ah ! Quelle barbarie !

Scène 10

Camille

Camille

D'où peut donc lui venir un si profond chagrin ? Quel malheur assombrit son front toujours serein ? De son trouble pourquoi me cache-t-il la cause ? Est-ce qu'il s'ourdirait contre nous quelque chose ? Vais-je rester longtemps dans cette anxiété ? Oh ! Non ; je connaîtrai bientôt la vérité. Mais ma mère m'attend ; je retourne vers elle.

Scène 11

Camille, Théodore Langelet

Camille

Monsieur, je vous salue.

Théodore Langelet

Et moi, Mademoiselle...

Camille

Achevez, s'il vous plaît.

Théodore Langelet

Je vous salue aussi.

Camille

De quel ton singulier vous me dites ceci !

Théodore Langelet

Je vous le dis du ton qu'il me convient de prendre, Et je n'ai pas, je crois, de comptés à vous rendre.

Camille

Pensez-vous que je manque assez de sens commun Pour que de vous je veuille en réclamer aucun ? Vous ne m'avez jamais, monsieur, vue indiscrète ; Mais, sans rendre de compte, on peut bien être honnête.

Théodore Langelet

Je n'ai pas de leçons à recevoir de vous. Je suis ici chez moi, mademoiselle, et tous Ceux qui seront blessés de ma manière d'être, Pour ne plus en souffrir, n'auront qu'à disparaître.

Camille

Voilà ce qui s'appelle une invitation Remarquable surtout par sa précision, Et comme de vous voir je voulais me défendre, Je suis on ne peut plus heureuse de m'y rendre.

Théodore Langelet

Vous faites bien ;

Scène 12

Théodore Langelet

Théodore Langelet

Voilà le tour joué. Je crois Qu'elle ne pense plus revenir cette fois, Et quand sa mère aura connu notre querelle, Il faudra qu'elle reste également chez elle. Quand j'avais pour Camille un véritable amour, Elle n'a pas voulu le payer de retour ; Mes protestations, cent fois recommencées, Par ses froideurs cent fois ont été repoussées. Avec rage elle a vu qu'éludant tout hymen, J'aspirais à son coeur sans accepter sa main ; Et quand je n'arrivais qu'à m'attirer sa haine, Jusqu'à son âme Albert se faufilait sans peine. Aujourd'hui je la hais, et je hais dans Albert Le rival qui me vaut l'échec que j'ai souffert. Mais je suis satisfait ; j'ai d'eux tiré vengeance : Je me suis délivré de leur maudite engeance.

Scène 13

Madame Lombard

Madame Lombard

Cet excellent Monsieur Théodore ! Vraiment Je suis on ne peut plus... Comme il sort brusquement !

Scène 14

Madame Lombard, Madame Langelet, MONSIEUR LANGELET père

Madame Lombard

Qu'a-t-il donc ?

Madame Langelet

Presque rien. Chez lui cette attitude Est l'ordinaire effet de la sollicitude, Et, si vous l'avez vu le front triste et rêveur, C'est qu'il a d'un client pris le mal trop à coeur.

MONSIEUR LANGELET père

Pour ses clients tel est son dévouement extrême Qu'à leur place il voudrait pouvoir souffrir lui-même.

Madame Lombard

C'est bien rare et vraiment cette abnégation Ne saurait exciter trop d'admiration.

MONSIEUR LANGELET père

C'est qu'il est, voyez-vous, le portrait de sa mère.

Madame Langelet

Mon ami !...

Madame Lombard

Je vous fais mon compliment sincère À tous deux. Vous devez vous trouver bien heureux D'avoir un fils doué d'instincts si généreux.

Madame Langelet

Certes, et vous en seriez, Madame, encor plus sûre, Si vous connaissiez mieux le fond de sa nature.

Madame Lombard

J'ai su l'apprécier à sa juste valeur.

MONSIEUR LANGELET père

Cet hommage, madame, est bien doux à mon coeur.

Madame Langelet

À propos, par où donc a pu passer Camille ?

Madame Lombard

En même temps que vous je songeais à ma fille ; Elle avait dû venir ici pour vous chercher,

Madame Langelet

Où donc a-t-elle pu par hasard se cacher ? Ah ! Je vois ; nous faisons des tours de passe-passe Camille, tout à l'heure, en poursuivant ma trace, S'est croisée avec moi, quand je sortais d'ici, Et jugeant que peut-être il en était ainsi, Elle est pour le jardin sans doute repartie, Mais n'a pu s'y trouver qu'après notre sortie,

Madame Lombard

Votre explication me tranquillise un peu. Je n'ai rien pour Camille à craindre en pareil lieu. La garde d'une enfant est chose délicate ; Mais je vais m'affranchir de cette tâche ingrate : Ma fille se marie...

Madame Langelet

À qui donc ?

Madame Lombard

À celui Que pour elle de vous je réclame aujourd'hui.

Madame Langelet

De qui prétendez-vous parler ?

Madame Lombard

D'Albert lui-même.

Madame Langelet

D'Albert ? Pour se donner à la femme qu'il aime, Albert n'a pas besoin de mon adhésion.

Madame Lombard

C'est juste, à la rigueur. Mais par l'affection N'avez-vous pas sur lui tous les droits d'une mère ? Et quand il se verrait devant monsieur le maire, À Camille jamais oserait-il s'unir, Si vous n'étiez pas là du moins pour le bénir. Vous assisterez donc ce soir aux fiançailles, Et, quinze ou seize jours après, aux épousailles.

Madame Langelet

Comment ! Il se marie et ne m'instruit de rien ! Voyez-vous le sournois, comme il se conduit bien ?

Madame Lombard

Comme à l'heure qu'il est il ignore la chose, Pour vous plaindre de lui vous n'avez nulle cause.

Madame Langelet

Il ne sait pas encor qu'il va se marier ?

Madame Lombard

Il l'ignore. Pour lui c'est son ami Gauthier Qui, sans l'en avertir, m'a demandé Camille.

Madame Langelet

Mais d'abord savez-vous s'il pense à votre fille ?

Madame Lombard

Oui ; si monsieur Gauthier n'en eût été certain, Il ne fût pas venu me demander sa main. Comme cette demande était pressante, et comme Albert, au demeurant, est un parfait jeune homme...

Madame Langelet

Vous avez consenti ?

Madame Lombard

Sans me faire prier.

Madame Langelet

Fort bien !

Madame Lombard

Cela vous semble un peu contrarier ?

Madame Langelet

Non.

Madame Lombard

Si ce mariage était, par impossible, À vos intentions un obstacle nuisible, Cet obstacle pourrait encore être éloigné : Je ne suis pas liée, et je n'ai rien signé.

Madame Langelet

Je ne vous comprends pas, et je ne sais quelles vues Vous vous imaginez que je puisse avoir eues.

Haut.

Madame Lombard

Au moins je sais à quoi maintenant m'en tenir. C'est juste, j'étais folle et dois en convenir. Allons, n'en parlons plus et ménageons ma honte, Pour ce soir, sur vous deux vous savez que je compte ?

Madame Langelet

N'ayant encor reçu nulle invitation, Je ne puis vous parler de mon intention,

Madame Lombard

Quoiqu'il fût superflu de vous en faire aucune, Monsieur Gauthier a dû vous en adresser une. Si ce n'est pas assez, il va venir vous voir. C'est donc bien convenu, je vous attends ce soir.

Scène 15

MONSIEUR LANGELET père, Madame Langelet

MONSIEUR LANGELET père

Eh bien ! Que disons-nous et que penses-tu faire ?

Madame Langelet

De grâce, laissez-moi, Félix ; c'est mon affaire.

Scène 16

Théodore Langelet, Madame Langelet, MONSIEUR LANGELET père

Théodore Langelet

Enfin vous voilà seuls ; ce n'est pas malheureux. Avez-vous travaillé comme il faut tous les deux ?

Madame Langelet

Albert a délogé sans tambour ni trompette.

Théodore Langelet

Tout va bien ; grâce à Dieu, notre maison est nette ; Car je dois vous apprendre aussi que, pour ma part, J'en ai déraciné les deux dames Lombard.

Madame Langelet

C'est être expéditif, et je te félicite ; Mais une autre nouvelle en ce moment m'agite : Par Madame Lombard n'ai-je pas découvert Qu'à sa fille Gauthier veut marier Albert ?

Théodore Langelet

Comment ! Albert, qui n'a môme pas de famille, Sans trouver plus d'obstacle, épouserait Camille ?

Madame Langelet

Oui ; Madame Lombard m'a de plus fait savoir Qu'on va les fiancer chez Gauthier dès ce soir.

Théodore Langelet

Ce soir ! Ah ! C'est trop fort !

Madame Langelet

Par elle tout à l'heure J'ai de n'y pas manquer été mise en demeure.

Théodore Langelet

Je comprends maintenant dans quelle intention Gauthier nous a lancé cette invitation, Lisez, et vous verrez comment il nous invite.

Madame Langelet

Il aurait pu sans peine être plus explicite.

Théodore Langelet

Si de ses protégés Gauthier ne parle point, C'est qu'il n'a pas en nous confiance en tout point. Mais à mieux se cacher encore je l'engage.

MONSIEUR LANGELET père

Pourquoi, mon cher enfant, tenir un tel langage ? Ne te suffit-il pas de t'être affranchi d'eux ? Que t'importe à présent qu'ils s'unissent tous deux ?

Théodore Langelet

Il m'importe pourtant qu'à leurs noeuds on s'oppose.

MONSIEUR LANGELET père

Si la bru te plaisait, je comprendrais la chose ; Mais tu ne te sens pas pour elle un goût bien vif.

Théodore Langelet

Veuillez me dispenser d'expliquer mon motif.

Madame Langelet

Ne comprenez-vous pas qu'il est intolérable Que Théodore avec son talent admirable Voie Albert, bien moins riche et plus jeune que lui, Prendre, malgré cela, les devants aujourd'hui ?

Théodore Langelet

Ma mère, je n'ai pas besoin que ma pensée Soit de cette façon par vous outrepassée. Je n'entends pas ainsi qu'on en sonde le fond, Et qu'on tente d'entrer dans les raisons qui font Que je veux empêcher leur prochain mariage.

MONSIEUR LANGELET père

L'empêcher ne serait peut-être pas fort sage.

Théodore Langelet

Pourquoi donc ?

Madame Langelet

Dites-nous pourquoi plus clairement.

MONSIEUR LANGELET père

Lorsque j'y réfléchis, je regrette vraiment Que nous ayons si tôt mis Albert à la porte. Il nous eût une fois encor prêté main-forte. Pour te poser, mon fils, près notre tribunal De toi je voudrais faire un médecin légal. Étudiant, Albert, sur les bancs de l'école, S'était fait un ami dont il était l'idole Et qui lui-même était le fils du président, À cette fonction, de cet ami s'aidant, Il aurait pu te faire arriver, Théodore ; Peut-être voudrait-il la demander encore.

Théodore Langelet

Mon père, y songez-vous, quand je veux avant tout Déjouer son projet, en frappant un grand coup ?

MONSIEUR LANGELET père

C'est toi-même, mon fils, qui dans cette réponse Ne songe pas aux mots que ta bouche prononce.

Théodore Langelet

Ah ! Vous me fatiguez.

Madame Langelet

Et si je pouvais, moi, Entraver l'union et t'acquérir l'emploi ?

Théodore Langelet

Alors... j'accepterais.

Madame Langelet

Albert donc, quoi qu'il fasse, Ne se mariera pas et t'obtiendra la place.

Acte II

Scène 1

Suzanne

seule

Suzanne

Ma toilette est donc faite, et je puis maintenant Faire de mon salon l'honneur à tout venant. Mais évertuez-vous à comprendre les hommes ? Dans quelle intention, à l'époque où nous sommes, Henri, qui n'aime pas beaucoup à recevoir, S'est-il imaginé de donner bal ce soir ? Et pourquoi n'inviter que des gens détestables, Les deux dames Lombard, femmes insupportables, Et Monsieur Langelet, qui, pour son plus grand bien, Est mené par sa femme en laisse comme un chien, Et leur fils Théodore, homme au coeur hypocrite, Dont la fausse douceur sur son visage écrite Sert de masque commode aux instincts les plus bas. Il affecte surtout les vertus qu'il n'a pas : Dans le monde sans cesse il fait le philanthrope, Mais le bonheur d'autrui le met presque en syncope. Il se pose partout en homme vertueux, Il censure tout haut les gens voluptueux, Pour moi devant les tiers sa réserve est extrême, Et, s'il me trouve seule, il me jure qu'il m'aime. Aussi je le déteste et lui porte, en retour, Une haine plus grande encor que son amour. Je compte heureusement qu'Albert par sa présence Va me distraire un peu de cette affreuse engeance : Il est bon, lui ; son coeur est tendre et généreux ; De toutes les vertus il est l'emblème heureux. Bienheureuse la femme à qui le ciel le garde !.. Mais malheureuse aussi celle qui se hasarde À laisser pénétrer dans son coeur imprudent Le feu mystérieux de son regard ardent ! Elle doit éprouver une atroce souffrance, Si son amour pour lui reste sans espérance, Ou si, pour demeurer fidèle à son devoir, Elle n'ose, en l'aimant, le lui faire savoir !... Et voilà cependant la douleur que j'endure... Mais j'ai de mon courage épuisé la mesure... Il faut... Qu'allais-je dire ?... Albert ! Remettons-nous.

Scène 2

Suzanne, Albert Martin

Suzanne

Vous venez de bonne heure, Albert ; c'est bien à vous.

Albert Martin

Un incident s'oppose à ce que je demeure, Madame ; c'est pourquoi j'arrive de bonne heure.

Suzanne

Quoi ! Vous ne pourriez pas rester ce soir ici ? Est-ce pour plaisanter que vous parlez ainsi ?

Albert Martin

Je ne plaisante pas, madame, et, sur ma vie, Je n'en ai même pas la plus légère envie. Vous me montrez toujours tant d'affabilité Que je voudrais avoir un instant plaisanté. Aussi, pour me résoudre à ne pas vous complaire, Me faut-il un motif bien extraordinaire.

Suzanne

Quel est donc ce motif, Albert ?

Albert Martin

Pour vous il est Très vraisemblablement dénué d'intérêt.

Suzanne

Albert, vous savez bien, quand je vous questionne, Que c'est parce qu'aussi je vous affectionne. Pourquoi donc me parler si laconiquement ?

Albert Martin

J'ai tort, et j'aurais dû m'expliquer autrement ; Mais je vous en supplie, au nom du ciel, madame, Veuillez ne pas m'astreindre à vous ouvrir mon âme. Pour vous cacher les maux qui me tiennent étreint, Il faut, n'en doutez pas, que j'y sois bien contraint.

Suzanne

Contraint ! Vous m'abusez ; qui peut vous y contraindre ? Albert, est-ce avec moi qu'il vous convient de feindre ? Si vous avez vraiment des chagrins dans le coeur, Parlez, je tâcherai d'en adoucir l'aigreur.

Albert Martin

N'insistez pas ainsi ; je ne puis rien vous dire ; Vos paroles ne font qu'aggraver mon martyre.

Suzanne

Albert, je vous en prie...

Albert Martin

Assez, de grâce, assez ! Sans calmer mes ennuis, vous me bouleversez.

Suzanne

C'est vous, Albert, vous seul, qui par votre silence De votre mal rendez pire la violence.

Albert Martin

Pour ne pas augmenter vous-même mon tourment, Ne m'en demandez pas la cause en ce moment.

Suzanne

Ne dois-je pas, étant de votre ami la femme, Être par vous admise à lire dans votre âme ?

Albert Martin

Nos amis sur la terre ont leur part de malheur ; Pourquoi donc de la nôtre accroître encor la leur ?

Suzanne

Vous ne tiendriez pas un langage semblable, Si mon affection vous semblait véritable.

Albert Martin

De votre affection je n'ai jamais douté.

Suzanne

Parlez donc.

Albert Martin

Impossible.

Suzanne

Ah ! Quelle dureté !

Albert Martin

Je souffre plus que vous de ne pouvoir rien dire.

Suzanne

Eh bien, si l'amitié sur vous n'a point d'empire, Au moins vous céderez à l'amour !

Albert Martin

À l'amour ? Madame, expliquez-vous vous-même à votre tour.

Suzanne

Puisque vous m'obligez à me trahir moi-même, Ici je vous déclare, Albert, que je vous aime.

Albert Martin

Madame, ce langage est-il bien sérieux ?

Suzanne

En pouvez-vous douter, et déjà dans mes yeux N'avez-vous donc pas lu l'amour qui me dévore ? Je vous aime ! Faut-il vous le redire encore ?

Albert Martin

Tout à l'heure pourtant, madame, c'était vous Qui me nommiez ici l'ami de votre époux.

Suzanne

Est-ce pour vous jouer, Albert, de mon délire, Que vous me rappelez ce que j'ai pu vous dire ?

Albert Martin

C'est pour vous ramener dans un meilleur chemin.

Suzanne

Mais ne comprends-tu pas qu'aucun pouvoir humain Ne saurait m'arrêter sur la pente où je roule ?

Albert Martin

Pas même le devoir ?

Suzanne

Non.

Froidement à Suzanne.

Albert Martin

Ciel ! Le temps s'écoule, Madame ; je ne puis demeurer plus longtemps.

Suzanne

Albert ! Quoi ! Tu t'en vas ? Je t'en supplie, attends.

Albert Martin

Madame, je vous ai trop longtemps entendue.

Suzanne

À tes genoux, Albert, tu me vois étendue ; Es-tu content ?

Albert Martin

Madame, assez, relevez-vous ; Je rougis pour Henri de vous voir à genoux.

Suzanne

Ingrat ! - C'est vrai, j'étais lâche ; je me relève, Et je veux à mon tour te poursuivre sans trêve, Jusqu'à ce que je t'aie, en me moquant de toi, Rendu toi-même enfin plus malheureux que moi !

Albert Martin

Madame, c'est en vain que vous voudrez m'atteindre ; Je suis trop innocent pour avoir à vous craindre.

Scène 3

Albert Martin

Albert Martin

Quelle fatalité ! Me voici, sans raison, Contraint d'abandonner aussi cette maison. Pour complaire à celui que j'aimais comme un frère, J'ai perdu l'amitié de ma seconde mère, Et bien loin de pouvoir chez lui me consoler D'une division qui vient de m'accabler, Telle est l'atrocité du destin qui m'opprime, Que je ne puis plus même y séjourner sans crime ! Voilà mon sort ? Mon Dieu, qu'ai-je fait, et comment Ai-je pu mériter un pareil châtiment ? Partons.

Scène 4

Monsieur Gauthier, Albert Martin

Monsieur Gauthier

Comment ! C'est toi ? Pour que je me prélasse, De mon logis tu fais les honneurs à ma place ? L'histoire est bonne. - Allons, commence, me voilà. - Eh bien ! Tu n'as pas l'air de voir que je suis là ! Tu ne dis rien. Qu'as-tu ?

Albert Martin

Rien.

Monsieur Gauthier

Est-ce vrai ?

Albert Martin

Sans doute.

Monsieur Gauthier

On te croirait frappé d'une attaque de goutte.

Albert Martin

C'est un mal qu'à notre âge on n'a pas.

Monsieur Gauthier

Dieu merci ! Alors mets de côté cet air plein de souci.

Albert Martin

Inutile.

Monsieur Gauthier

Pourquoi ?

Albert Martin

Parce que je te quitte.

Monsieur Gauthier

À minuit, d'accord.

Albert Martin

Non ; je m'en vais tout de suite.

Monsieur Gauthier

Tu ris ?

Albert Martin

Je le voudrais.

Monsieur Gauthier

Mais tu n'y penses pas, Albert ?

Albert Martin

Parfaitement ; je m'en vais de ce pas.

Monsieur Gauthier

Envers moi n'as-tu pas engage ta parole ? Tu ne peux y manquer pour un motif frivole.

Albert Martin

J'en conviens.

Monsieur Gauthier

Quel est donc ce motif sérieux ?

Albert Martin

Je ne puis te l'apprendre.

Monsieur Gauthier

Il est mystérieux ?

Albert Martin

Oui.

Monsieur Gauthier

Je suis ton ami : j'ai droit, quel qu'il puisse être. Albert, entends-tu bien, j'ai droit de le connaître.

Albert Martin

Je ne méconnais pas les droits de l'amitié ; Mais son premier devoir, Henri, c'est la pitié. Ne me tourmente pas.

Monsieur Gauthier

Tu ne veux rien me dire ?

Albert Martin

Henri, n'augmente pas le mal qui me déchire.

Monsieur Gauthier

Parle donc.

Albert Martin

Je ne puis.

Monsieur Gauthier

Alors je te retiens.

Albert Martin

Ce soir, pourquoi vouloir qu'ainsi je sois des tiens ?

Monsieur Gauthier

Mon Dieu, je désirais t'en laisser la surprise ; Mais, s'il me faut parler moi-même avec franchise, Je suis prêt à répondre à cette question.

Albert Martin

Réponds.

Monsieur Gauthier

Je veux, avec ton approbation, Te faire contracter les noeuds du mariage.

Albert Martin

À moi ?

Monsieur Gauthier

Sans doute ; avant d'avoir atteint ton âge, N'étais-je pas déjà par l'hymen enchaîné ?

Albert Martin

Oui ; mais tu possédais de l'argent ; moi, je n'ai Aucun bien, ni d'aucun même l'expectative. Quelle femme voudrait de cette perspective ? D'ailleurs, en fût-il une à qui la passion Pût faire partager ma situation, Les différents ennuis qui s'arrachent mon âme Ne me laisseraient pas songer à cette femme. Ainsi n'en parlons plus. Je m'en vais.

Monsieur Gauthier

Tu t'en vas ? Pourquoi parler ainsi ? Je ne te comprends pas. Avec moi l'on croirait que tu n'es plus le même. Moi, cependant, je n'ai jamais changé, je t'aime, Et lorsque je te parle ainsi de l'avenir, C'est mon coeur qui me porte à t'en entretenir.

Albert Martin

Je le sais» mais tu prends une peine inutile.

Monsieur Gauthier

Pourquoi penser cela ?

Albert Martin

Parce qu'il est futile De vouloir marier un homme sans un sou.

Monsieur Gauthier

Écoute-moi. Parbleu ! Je ne suis pas si fou : Je sais parfaitement qu'à l'époque où nous sommes, C'est sur leurs revenus qu'on mesure les hommes. Il n'en est pas moins vrai que l'homme intelligent Peut aussi se frayer son chemin sans argent. Certes, en ce moment, tu ne dois pas prétendre Qu'un roi de la finance acclame en toi son gendre. Mais tu peux rencontrer, dans ta position, Une fille joignant à l'éducation Les qualités qui font la bonne ménagère.

Albert Martin

Du rêve que pour moi l'amitié te suggère Je suis vraiment touché ; mais la réalité Me dit que je devrais t'avoir déjà quitté. Je pars. Adieu.

Monsieur Gauthier

De grâce, écoute-moi ; j'achève : Je ne me laisse pas séduire par un rêve, Albert ; j'ai rencontré la femme qu'il te faut. Si tu veux seulement ne pas faire défaut, Tu la verras se rendre ici dans la pensée Qu'elle va devenir ce soir ta fiancée. Elle t'aime ; j'ai lu son amour dans ses yeux ; Pour elle tu nourris un feu silencieux. Rien ne s'oppose donc à votre mariage.

Albert Martin

Pour la dernière fois, je m'en vais.

Monsieur Gauthier

Quelle rage ! Quand j'ouvre mes salons à ton intention, Tu ne peux pas manquer à la réunion.

Albert Martin

J'y manquerai pourtant.

Monsieur Gauthier

Au moins dis-moi la cause De ta fuite.

Albert Martin

Jamais.

Monsieur Gauthier

Apprends donc une chose Que, pour te ménager un doux étonnement, Je voulais te cacher jusqu'au dernier moment : C'est que, mon brave ami, de cette jeune fille Le nom cher à ton coeur est celui de Camille.

Albert Martin

Camille ! Oh ! Oui, je l'aime, et pour la captiver J'ignore quels malheurs je n'oserais braver.

Monsieur Gauthier

Alors tu restes ?

Albert Martin

Non.

Monsieur Gauthier

Non ? Ah ! J'y perds la tête ! - Mais puisque je te dis, Albert, que cette fête, Ce soir, n'a d'autre but que de vous fiancer.

Albert Martin

Cela n'empêche pas que je te vais laisser.

Monsieur Gauthier

Si tu n'écoutes pas une raison si bonne, Qui donc pourra jamais te retenir ?

Albert Martin

Personne.

Monsieur Gauthier

Quel démon ! - Si ma femme encore était ici, Elle le convaincrait.

Albert Martin

Nullement.

Monsieur Gauthier

La voici ! - Suzanne,viens m'aider. - Albert !... Comme il s'évade !

Scène 5

Monsieur Gauthier, Suzanne

Monsieur Gauthier

Vois donc. Mais d'où lui peut venir cette boutade ? Malgré tous mes efforts, je n'ai point réussi À le persuader de demeurer ici.

Suzanne

Le mal n'est pas si grand.

Monsieur Gauthier

Plus grand qu'il ne te semble. C'est à cause de lui que ce soir je rassemble Les personnes que j'ai cru devoir appeler.

Suzanne

Comment cela ?

Monsieur Gauthier

Je puis désormais t'en parler. Pour Albert, le jugeant amoureux de Camille, À Madame Lombard j'ai demandé sa fille. En lui probablement voyant un bon parti, À ma demande elle a sans peine consenti, Et pour les fiancer j'ai pris cette soirée. Comme tu vois, l'affaire était bien préparée.

Suzanne

Je le vois, et conduite avec discrétion.

Monsieur Gauthier

Tu comprends quelle était ma situation : Je devais, comme ayant tout seul couvé la chose, N'en pas parler avant qu'elle ne fût éclose. • Madame Lombard seule était dans le secret, Et, qui plus est, Albert lui-même l'ignorait ; Ce n'est qu'en dernier Heu, pour lui calmer la tête, Que je me suis ouvert à lui sur cette fête.

Suzanne

Et, si j'en juge bien, ta révélation N'a point modifié sa résolution ?

Monsieur Gauthier

Non...

Suzanne

Le ciel soit loué !

Monsieur Gauthier

Sur lui ton influence De le voir revenir est ma seule espérance. Si tu consens à m'être agréable, tu vas, Ma Suzanne, chez lui te rendre de ce pas. Je te sais une verve assez persuasive Pour que, sans grande peine, il y cède et te suive.

Suzanne

Il faut donc qu'après lui je coure ?

Monsieur Gauthier

Il ne faut rien ; Mais si tu le voulais ; tu m'obligerais bien.

Suzanne

De te désobliger je suis contrariée, Mais je ne suis pas avec toi mariée Pour être l'instrument de caprices pareils, Et si tu crois devoir écouter mes conseils, Pour lui tu cesseras de prendre tant de peine.

Monsieur Gauthier

Tes paroles pour lui sentent presque la haine. Pourquoi me détourner de servir, dans Albert, Le seul ami que j'aie encore découvert ?

Suzanne

Parce qu'il me paraît aujourd'hui méconnaître L'amitié, que jadis il te faisait paraître.

Monsieur Gauthier

Pourquoi, sans réfléchir plus sérieusement, Porter sur sa conduite un pareil jugement ? Peut-être, quand il fuit et garde le silence, Est-ce par amitié plus que par méfiance. Peut-être, préférant notre repos au sien, Aime-t-il mieux souffrir sans nous en dire rien.

Suzanne

Cela n'est pas probable.

Monsieur Gauthier

Au moins est-ce possible.

Suzanne

Tu le dotes vraiment d'une âme bien sensible.

Monsieur Gauthier

Mon Dieu ! De quoi nous sert cette discussion ? Réponds tout simplement à cette question : Veux-tu tenter sur lui l'effort dont je te prie ?

Suzanne

Eh bien ! Pour couper court à la plaisanterie, Non, cent fois non !

Monsieur Gauthier

Alors n'en parlons plus ; j'irai Peut-être que tout seul je le ramènerai.

Suzanne

Bonne chance !

Monsieur Gauthier

Merci ! Je cours à sa poursuite ; Reçois nos invités, je reviens tout de suite.

Scène 6

Suzanne

Suzanne

Ah ! Je respire. - Il peut courir après Albert. Pour moi l'essentiel, c'est que j'ai découvert Pourquoi d'un froid dédain je viens d'être outragée. Je sais sur qui frapper pour être bien vengée. S'il n'eût aimé Camille et voulu l'épouser, Albert eût moins été prompt à me mépriser. - Mais non, non, je m'égare : il ignorait encore Les desseins de Henri que tout le monde ignore. - Qu'importe ! Pour Camille il avait de l'amour ; Sans elle, il eût payé ma flamme de retour. Il l'aime ! L'épouser est son rêve sans doute. Qu'il ose ! Je suis là pour lui barrer la route. - Oui, mais à quel moyen maintenant recourir ? Je ne sais... Le hasard viendra me secourir.

Scène 7

Théodore Langelet, Suzanne

Théodore Langelet

Daignez de mes respects agréer l'humble hommage.

À Théodore, en l'inclinant cérémonieusement.

Suzanne

Il ne me manquait plus que de voir ce visage. Vous allez bien, monsieur, et vos parents aussi ?

Théodore Langelet

Madame, nous allons tous trois fort bien, merci.

Suzanne

Vous venez donc tout seul, Monsieur ?

Théodore Langelet

Oui, mais j'espère Que vous allez bientôt voir mon père et ma mère.

Suzanne

J'y compte.

Théodore Langelet

J'aurais pu les amener tous deux ; Mais j'avais le désir d'arriver avant eux.

Suzanne

Quelle cause avait mis ce désir dans votre âme ?

Théodore Langelet

Ne l'avez-vous pas lue en mes regards, Madame ? Faut-il de mon amour vous faire encor l'aveu ?

Haut.

Suzanne

Quelle idée ! Essayons. Vous m'aimez donc un peu ?

Théodore Langelet

Un peu ! Que dites-vous, lorsque je vous adore, Lorsque j'ai dans le coeur un feu qui me dévore, Et lorsque, pour vous voir éprouver ce qu'il sent, Je n'hésiterais pas à verser tout mon sang ?

Haut.

Suzanne

Ô mon Dieu, sois béni ! Car je tiens ma vengeance. Écoutez bien : en vous j'ai pleine confiance, Et, pour vous accorder franchement mon amour, Je ne demande pas un tel prix en retour.

Théodore Langelet

Parlez donc ! Il n'est rien que pour vous je ne fasse.

Suzanne

Eh bien ! Je vais au but tout droit et sans préface : Vous détestez Albert, n'est-ce pas ?

Théodore Langelet

Nullement ; Albert est mon ami.

Suzanne

J'en jugeais autrement ; Mais j'ai dû me tromper. Peu m'importe, du reste ; Comme deux je serai franche : je le déteste.

Théodore Langelet

Madame, j'ignorais qu'il pût en être ainsi. Si vous le détestez, je le déteste aussi.

Suzanne

Alors vous êtes prêt à sertir ma colère ?

Théodore Langelet

Je vous l'ai dit, j'entends faire tout pour vous plaire

Suzanne

Avec Camille Albert songe à se marier.

Théodore Langelet

Je sais.

Suzanne

Si vous voulez, pour le contrarier, Vous porter comme lui prétendant de Camille Et lui ravir la main de cette jeune fille, Je suis à vous ; je mets ce prix à mon amour.

Théodore Langelet

Et s'il l'emporte, alors qu'obtiendrai-je en retour ?

Suzanne

Rien ; car il ne devra son succès qu'à vous-même. Vous devez triompher : on peut tout, quand on aime.

Théodore Langelet

Camille, qui sait seule à quel point je la hais, À s'unir avec moi n'adhérera jamais.

Suzanne

Qu'importe ce que veut ou ne veut pas Camille ! Tout dépend de la mère et non pas de la fille. C'est la mère qui peut seule vous l'accorder, Et vous n'avez, je crois, qu'à la lui demander.

Théodore Langelet

Vous le croyez ?

Suzanne

Pour vous ce n'est pas un mystère, Et vous n'ignorez pas quel est son caractère. La gêne a desséché les fibres de son coeur ; L'argent seul à ses yeux peut donner le bonheur, Et, comme elle optera pour la dot la plus forte, Contre vous il n'est pas aisé qu'Albert l'emporte.

Théodore Langelet

Vous me persuadez.

Suzanne

Alors vous consentez ?

Théodore Langelet

Vos désirs, sans retard, vont être contentés.

Scène 8

Suzanne, Madame Lombard, Théodore Langelet, Camille

Suzanne

Je soupirais, madame, après votre venue, Et redoutais déjà quelque déconvenue.

Madame Lombard

J'étais impatiente encore plus que vous.

Théodore Langelet

Madame, j'ai l'honneur de vous présenter tous...

Madame Lombard

Mais enfin nous voici.

Suzanne

Cette chère Camille, Il faut que je l'embrasse ; on n'est pas plus gentille.

Camille

Vous voulez me flatter, madame.

Théodore Langelet

J'ai l'honneur...

Madame Lombard

Elle est triste aujourd'hui,comme si, dans son coeur, Elle dissimulait quelque peine secrète.

Suzanne

De cet état la cause aisément s'interprète : Les filles à son âge ont parfois du souci ; La vôtre doit sans doute en éprouver aussi.

Théodore Langelet

Celui qu'en ce moment ressent mademoiselle, À ses charmes ajoute une grâce nouvelle. - Je ne vous ai fait là qu'un juste compliment.

Camille

Je ne le méritais, monsieur, aucunement.

Théodore Langelet

Vous êtes trop modeste.

Camille

Et vous trop peu sincère.

Théodore Langelet

Vous êtes dans l'erreur.

Madame Lombard

Ne sois pas si sévère. Il ne faut pas, ma fille, aux gens même qu'on hait Dire brutalement la chose comme elle est.

Théodore Langelet

Cet accueil-là n'est pas encourageant. N'importe ! Je l'ai mis dans ma tête, il faut que je l'emporte.

Scène 9

Suzanne, Théodore Langelet, MONSIEUR LANGELET père, Madame Langelet, Madame Lombard, Camille

Suzanne

Monsieur, je vous présente à vos parents.

Théodore Langelet

Toujours Aimable !

Suzanne

Et gracieuse ?

Théodore Langelet

Autant que les amours.

MONSIEUR LANGELET père

Vous allez bien, madame ?

Suzanne

Oui, je vous remercie,

Madame Langelet

Pour vous féliciter, à lui je m'associe. Mais nous devons encor nous informer aussi De notre ami Gauthier, qu'en vain je cherche ici.

Suzanne

Je vous suis obligée ; il se porte à merveille ; Personne n'eut jamais une santé pareille. Il s'est vu tout à l'heure obligé de sortir.

Madame Lombard

Vraiment !

Suzanne

Oui, mais il va promptement revenir.

Madame Lombard

Fort bien.

Madame Langelet

Puisqu'aux absents en ce moment je pense, Il me semble qu'Albert brille par son absence. Je crois pourtant savoir que c'est surtout pour lui Que vous réunissez vos amis aujourd'hui.

Madame Lombard

Au fait, c'est vrai !

Suzanne

Je crois qu'il ne faut pas l'attendre.

Madame Lombard

Comment ! Que dites-vous, et que viens-je d'entendre ?

Suzanne

À l'instant seulement il nous a fait savoir Qu'il était empêché d'être avec nous ce soir.

Madame Lombard

C'est trop fort ! Il n'est pas d'empêchement qui tienne. Il l'a promis ; il faut, bon gré, mal gré, qu'il vienne.

Camille

Si vous m'aimez un peu, ma mère, calmez-vous.

À Suzanne.

Madame Lombard

Non, laisse-moi, j'éprouve un trop juste courroux. Quel motif donne-t-il ?

Suzanne

Je ne saurais vous dire ; Mais tout à l'heure Henri pourra mieux vous instruire.

Madame Langelet

Je devine : sachant que je devais venir, Il a, pour m'éviter, préféré s'abstenir.

Théodore Langelet

Il était l'invité le plus indispensable. Quel que soit son motif, il n'est pas acceptable.

Camille

Il faudrait le connaître, avant de le juger.

Théodore Langelet

Il n'en est pas qui soit propre à le décharger.

Camille

C'est ce que l'avenir nous apprendra sans doute.

Théodore Langelet

J'y compte : l'avenir n'a rien que je redoute.

Scène 10

Madame Lombard, Monsieur Gauthier, Camille

Madame Lombard

Eh bien ! Monsieur ; Albert n'est pas encor venu. Me direz-vous au moins ce qui l'a retenu ?

Monsieur Gauthier

Je ne sais.

Madame Lombard

Mais enfin pouvez-vous nous apprendre S'il doit ou ne doit pas ce soir ici se rendre.

Monsieur Gauthier

Madame, autant que vous j'en ressens de l'ennui, Mais je pense qu'il faut ne pas compter sur lui.

Madame Lombard

Il vous avait donné cependant sa parole ?

Monsieur Gauthier

C'est fort vrai.

Madame Lombard

Ce jeune homme a donc la tête folle ?

Camille

Ma mère, sois plus calme.

Monsieur Gauthier

À bien considérer, Le mal est, après tout, facile à réparer.

Madame Lombard

Et comment, s'il vous plaît, pensez-vous vous y prendre ?

Monsieur Gauthier

Tout vient à temps, madame, à qui veut bien attendre : Laissez donc s'écouler quelques jours, et je crois Qu'Albert tiendra parole à la seconde fois.

Madame Lombard

En n'étant pas d'abord exact à la première, Il m'a fait une injure au dernier point grossière. Mais, s'il croit voir en nous des femmes que l'on peut Traiter impunément aussi mal qu'on le veut, Il se trompe ; je suis d'assez bonne famille Pour n'être nullement en peine de Camille, Et vous pourrez, monsieur, lui dire de ma part Qu'il ne me déplaît pas qu'il se tienne à l'écart.

Monsieur Gauthier

Je connus mon ami : je le sais incapable D'avoir à votre égard un dédain si coupable.

Madame Lombard

Sous son vrai jour alors il devrait s'exposer.

Monsieur Gauthier

Aussi l'y verrez-vous, s'il vous plaît l'excuser.

Madame Lombard

Je ne puis l'excuser ; votre prière est vaine.

Monsieur Gauthier

De grâce, envisagez...

Madame Lombard

Vous perdez votre peine.

Monsieur Gauthier

Madame, à tout péché miséricorde !

Madame Lombard

Non.

Monsieur Gauthier

Eh bien, soit ! Après tout, je suis vraiment trop bon ! Je vous laisse le soin d'arranger vos affaires.

Madame Lombard

Vos conseils, cher monsieur, me sont peu nécessaires.

Monsieur Gauthier

Tant mieux pour vous et moi.

Madame Lombard

Je vous salue.

Monsieur Gauthier

Adieu, Madame.

Madame Lombard

Viens, ma fille, et sortons de ce lieu.

Scène 11

Monsieur Gauthier, Théodore Langelet, Suzanne, MONSIEUR LANGELET père, Madame Langelet

Monsieur Gauthier

Avez-vous vu jamais une tête pareille ?

Théodore Langelet

Je l'approuve ; elle était dans son droit.

Monsieur Gauthier

À merveille ! C'est moi qui seul ai tort. Je ne sais pas pourquoi, Mais ici tout le monde est ligué contre moi.

Suzanne

Quand, de sang-froid, Henri, tu jugeras la chose, Tu verras que personne à tes voeux ne s'oppose, Et que, si quelque obstacle a pu les déranger, Tu le dois à celui que tu veux protéger.

MONSIEUR LANGELET père

C'est on ne peut plus clair ; n'est-il pas vrai, ma femme ?

Madame Langelet

Taisez-vous.

Théodore Langelet

Vous parlez comme un livre, Madame.

Suzanne

Je ne mérite pas, monsieur, ce compliment ; Je ne fais que parler selon mon sentiment.

Monsieur Gauthier

Voilà qui va fort bien.

Théodore Langelet

Veuillez, Monsieur, m'entendre. Je suis l'ami d'Albert...

Monsieur Gauthier

Ami sensible et tendre !

Théodore Langelet

Vous comprenez donc bien qu'en cette qualité À lui donner raison je dois être porté. Mais avant l'amitié doit passer la justice, Et, si je l'approuvais, je serais son complice.

Monsieur Gauthier

Pour être son complice, il faudrait tout d'abord Qu'il fût bien établi qu'Albert est dans son tort.

Théodore Langelet

Cela ressort assez, je crois, de sa conduite.

Monsieur Gauthier

Pour la juger, il faut en attendre la suite.

Théodore Langelet

Et moi je ne crains pas de vous le répéter, Il n'est pas de raison propre à l'innocenter. Quand il est question d'une affaire si grave, Je n'admets pas qu'on puisse alléguer une entrave.

Suzanne

C'est évident.

MONSIEUR LANGELET père

C'est vrai.

Madame Langelet

Malgré mon amitié Qui de ses torts souvent me cache la moitié, Je ne crois pas qu'Albert puisse être pardonnable.

Monsieur Gauthier

Supposez qu'il vous donne un motif raisonnable ; Vous vous reprocherez de l'avoir mal jugé.

Théodore Langelet

Non, monsieur ; envers vous il s'était engagé. Si, pour se délier, ce qui n'est pas possible, Il avait à fournir un prétexte admissible, Il est toujours coupable, incontestablement, D'être resté muet jusqu'au dernier moment.

Monsieur Gauthier

Savez-vous s'il a pu me prévenir plus vite ?

Théodore Langelet

Non ; mais à le penser son silence m'invite.

Monsieur Gauthier

Pour être franc, monsieur, tant de sévérité Me porte à suspecter votre sincérité.

Suzanne

Tais-toi.

Théodore Langelet

Ne craignez rien.

Madame Langelet

Monsieur,je vous engage À ne pas persister dans un pareil langage ; Il est injurieux.

Monsieur Gauthier

C'est possible ; après tout, Peu m'importe qu'il soit ou non de votre goût. Votre fils m'a contraint de dire ma pensée ; Prenez-vous en à lui, si je vous ai blessée.

Madame Langelet

Ah ! Monsieur, c'est trop fort !

Monsieur Gauthier

Madame, c'est ainsi !

Madame Langelet

Viens, Théodore, viens ; ne restons pas ici.

Scène 12

Monsieur Gauthier, Suzanne

Monsieur Gauthier

Pour n'avoir pas voulu près d'Albert t'entremettre, Tu vois à quels ennuis tu viens de me soumettre.

Suzanne

Ce n'est donc pas assez que d'avoir querellé Des gens fort étrangers à tout ce démêlé, Il te faut donc répandre encor sur moi ta bile ?

Monsieur Gauthier

Non ; mais avoue aussi que, d'un seul mot habile, Tu pouvais m'affranchir de tous ces embarras.

Suzanne

Tu te moques de moi ; je ne t'écoute pas.

Acte III

Scène 1

Madame Lombard, Camille

Madame Lombard

Allons, console-toi ; tu n'es pas raisonnable ; Ta faiblesse finit par être impardonnable ; Si tu t'étais trouvée en butte aux vrais malheurs, Pour les petits ennuis tu n'aurais point de pleurs.

Camille

Ne me consolez pas ; vous ne faites, ma mère, Que rendre ma douleur encore plus amère. Nous n'envisageons pas les choses du même oeil, Et notre divergence augmente encor mon deuil.

Madame Lombard

Je me mets à ta place. Écoute-moi, Camille ; Comme à toi, mon enfant, quand j'étais jeune fille, La satisfaction des caprices du coeur Seule me paraissait la source du bonheur, Et je ne croyais pas que l'adverse fortune Jamais à deux amants pût paraître importune. Depuis j'ai bien changé ! Ton père est mort ; je suis Toute seule restée en proie à mille ennuis, Feignant, pour conserver mon ancien entourage, De vivre largement comme avant mon veuvage, Contrainte, pour sembler riche comme jadis, D'user d'expédients de plus en plus hardis, Pour, satisfaire au luxe ôtant au nécessaire, Ici femme du monde, ailleurs homme d'affaire, Faisant de mon mari saisir les débiteurs, Lassant ses créanciers à force de lenteurs, Sans cesse enfin cherchant dans mon intelligence Les moyens de masquer ma réelle indigence. Ah ! Si de cette vie, où je souffre tout bas, Tu pouvais comme moi connaître les tracas, Tu saurais qu'à côté de ces peines amères, Toutes celles du coeur ne sont que des chimères.

Camille

Ma mère, vous pouvez avoir cent fois raison ; Mais il n'en est pas moins vrai qu'en comparaison De celles que mon coeur en ce moment endure, Il n'en existe pas qui me semblerait dure.

Madame Lombard

Pour moi le seul malheur, c'est de manquer d'argent.

Camille

L'argent n'empêche pas le coeur d'être indigent.

Madame Lombard

Raisonnement qui peut séduire en théorie, Mais qui ne tiendrait pas contre la pénurie !

Camille

Vous me martyrisez. (On sonne.)

Madame Lombard

Allons, sèche tes pleurs ; J'entends sonner. On vient. Toujours de nos douleurs, Quelque lourd qu'à nos yeux le fardeau puisse en être, Il faut aux étrangers ne rien faire connaître.

Camille

Oui, ma mère, plus tard, quand l'âge ou le malheur Aura pétrifié les fibres de mon coeur, J'aurai peut-être assez d'empire sur moi-même Pour ne point laisser voir que je souffre et que j'aime. Mais, pour y parvenir, aujourd'hui, je le sens, Je me consumerais en efforts impuissants. Aussi, pourvu qu'en rien cela ne vous déplaise, Vais-je me retirer dans ma chambre.

Madame Lombard

À ton aise !

Scène 2

Madame Langelet, Madame Lombard

Madame Langelet

Comment vous portez-vous depuis le bal d'hier ?

Madame Lombard

Fort bien, et vous ?

Madame Langelet

De même. Eh bien ! Monsieur Gauthier, Sans en dire de mal, nous a fait belle fête ! On aurait cru vraiment qu'il n'avait plus sa tête.

Madame Lombard

Je ne sais ; mais, qu'il ait ou n'ait plus sa raison, Je ne salirai pas de si tôt sa maison.

Madame Langelet

Ni moi.

Madame Lombard

Comprenez-vous une telle boutade ?

Madame Langelet

Cet homme doit avoir l'esprit un peu malade : Après votre départ, madame, croiriez-vous Qu'il nous a querellés l'un après l'autre tous ? Et pourquoi, je vous prie ? Ai-je fait quelque chose Qui d'une humeur pareille ait pu me rendre cause ?

Madame Lombard

Et moi donc ! Pourrez-vous me dire aussi pourquoi Il a mis son plaisir à se moquer de moi ? Contre lui, j'en conviens, je me suis emportée ; Mais il m'avait donné le droit d'être irritée. Il ne devait risquer un pareil rendez-vous Qu'après s'être assuré d'Albert comme de nous. Il était tout au moins coupable d'imprudence.

Madame Langelet

C'est juste ; heureusement, de son inconséquence Vous n'avez pas beaucoup à redouter l'effet.

Madame Lombard

Je ne partage pas votre avis tout à fait.

Madame Langelet

Écoutez. Vous savez que mon fils est en âge De songer maintenant à se mettre en ménage.

Madame Lombard

Je le sais.

Madame Langelet

Il aurait, je crois, tout ce qu'il faut Pour pouvoir aspirer au parti le plus haut.

Madame Lombard

Parlons-en.

Madame Langelet

Il est jeune...

Madame Lombard

Oui.

Madame Langelet

Plein d'expérience...

Madame Lombard

Je vous crois.

Madame Langelet

Et savant !

Madame Lombard

C'est un puits de science.

Madame Langelet

Si dans la médecine un point fait question, Le premier il arrive à la solution : Il cherche en ce moment, sûr d'ouvrir ce mystère, Si la stérilité n'est pas héréditaire, Et sur cette matière il va pouvoir bientôt, Dans un livre, aux savants dire son dernier mot.

Madame Lombard

S'il n'est pas estimé déjà comme il doit l'être, Ce livre achèvera de le faire connaître.

Madame Langelet

Je l'espère ; il serait déjà partout connu, Si par sa modestie il n'était retenu.

Madame Lombard

Qu'il est bien inspiré de se montrer modeste !

Madame Langelet

L'excès en toute chose est un défaut funeste. J'ai beau lui conseiller, pour vaincre ce défaut, D'être modeste autant et pas plus qu'il ne faut, Son ingénuité de mes conseils s'irrite ; Il veut que le succès ne soit dû qu'au mérite, Et me dit que, s'il est des gens peu scrupuleux, Ce n'est pas un motif pour procéder comme eux.

Madame Lombard

Cette délicatesse est aujourd'hui bien rare.

Madame Langelet

Elle est exagérée, et si le ciel avare En lui n'avait pas mis un talent surhumain, Elle l'empêcherait de faire son chemin.

Madame Lombard

Heureusement le ciel l'a pétri dans un moule Trop grand pour qu'il demeure oublié dans la foule.

Madame Langelet

Sans nul doute ; au surplus, si la célébrité Ne lui parvenait pas avec rapidité, À son aise il pourrait l'attendre, et sa fortune À l'attente ôterait sa tristesse importune. Ne vous semble-t-il pas que je raisonne bien ? Qu'en dites-vous ?

Madame Lombard

J'en dis... j'en dis... Je n'en dis rien, Sinon que de bonheur vous devriez être ivre.

Madame Langelet

Dans le même bonheur vous pouvez aussi vivre.

Madame Lombard

Moi ?

Madame Langelet

Vous ! De votre fille éperdument épris, Théodore la veut pour sa femme à tout prix.

Madame Lombard

Est-ce possible ? Ô ciel !

Madame Langelet

Pour lui frayer la voie, Auprès de vous c'est lui qui ce matin m'envoie.

Madame Lombard

C'est lui ! Pardonnez-moi mon incrédulité ; Mais j'attendais si peu tant de félicité Que, malgré moi, je doute et je n'ose vous croire.

Madame Langelet

Je ne vous ferais point d'ouverture illusoire ; Rassurez-vous.

Madame Lombard

Je suis rassurée ; en effet, J'avais tort de ne pas vous croire tout à fait. Mais pourquoi, si Camille avait touché son âme, Votre fils si longtemps a-t-il caché sa flamme ?

Madame Langelet

C'est par pur dévouement. Pensant qu'Albert l'aimait, Il étouffait en lui l'amour qui l'animait. Mais, depuis qu'hier soir Albert, par sa retraite, Pour Camille a montré sa volonté bien nette, Il n'a plus de scrupule et vous fait aujourd'hui Demander s'il vous plaît qu'elle s'unisse à lui.

Madame Lombard

J'admire, en vérité, cette délicatesse ; Aussi, sans hésiter, à ses désirs j'acquiesce.

Madame Langelet

Nous sommes d'accord ?

Madame Lombard

Oui.

Madame Langelet

Bien ; sans perdre de temps, Je vais vous présenter mon fils.

Madame Lombard

Je vous attends.

Scène 3

Madame Lombard

Madame Lombard

Dieu soit loué ! Je vais bien établir ma fille. Ce n'est pas, il est vrai, que ce jeune homme brille Par les dons séduisants du coeur et de l'esprit ; Mais ce n'est pas non plus par eux qu'on se nourrit. Il est riche, et s'il est d'une humeur peu traitable, Camille aura du moins bon gîte et bonne table. Ni l'esprit ni le coeur ne font passer la faim ; Pour être heureux, il faut d'abord avoir du pain. À produire ma fille ayant vidé ma bourse, Avec elle j'allais demeurer sans ressource, Et voilà qu'au moment où je me désolais, La fortune me sert mieux que je ne voulais : Aux charmes de Camille un niais vient se prendre. Albert peut maintenant se passer d'y prétendre, Et si son tendre ami vient me voir de sa part, Je lui ferai savoir qu'il s'est levé trop tard.

Scène 4

Monsieur Gauthier, Madame Lombard

Monsieur Gauthier

Madame, excusez-moi si je vous importune ; Mais, craignant avant tout votre juste rancune, Je viens auprès de vous me faire pardonner Les ennuis que j'ai pu, malgré moi, vous donner.

Madame Lombard

Monsieur, vous prenez là de bien stériles peines : En présence des faits les excuses sont vaines.

Monsieur Gauthier

Les faits trompent souvent ; aussi voudrez-vous bien Ne pas me refuser un instant d'entretien. En deux mots laissez-moi vous les faire connaître, Et vous les jugerez, ainsi qu'ils doivent l'être.

Madame Lombard

Je les connais assez ; votre explication Ne triomphera pas de ma conviction.

Monsieur Gauthier

Madame, je comprends que j'ai dû vous déplaire ; Mais, quand j'ai fait sur moi tomber votre colère, Par mes intentions j'étais innocenté. Dans l'hymen que j'avais pour Albert projeté Je songeais à son bien peut-être moins qu'au vôtre : Camille et lui m'avaient semblé faits l'un pour l'autre. J'ai sans doute péché par irréflexion ; Mais cela ne doit pas nuire à leur union. Voilà pourquoi je viens auprès de vous, Madame, Sûr que vous ne gardez contre moi, dans votre âme, Aucun ressentiment de ce qui s'est passé.

Madame Lombard

Je ne crois pas, monsieur, que vous ayez pensé Aux observations que vous venez me faire ?

Monsieur Gauthier

Madame, j'ai pesé les mots que je profère. Albert aime Camille, et Camille aime Albert ; Dans leurs yeux leur amour à moi s'est découvert. Si vous ne voulez pas les tuer l'un et l'autre, Il faut à leur désir subordonner le vôtre.

Madame Lombard

Vous plaisantez, je crois, Monsieur, en vérité. Si vers ma fille Albert se sentait si porté, Il n'aurait pas hier tenu cette conduite.

Monsieur Gauthier

Vous pourrez en savoir la cause dans la suite ; En attendant, ce qui n'est nullement douteux, C'est qu'Albert de Camille est toujours amoureux.

Madame Lombard

Qu'il aime ou n'aime pas ma fille, peu m'importe ! Je ne veux point d'un gendre élevé de la sorte. Elle ne manque pas de beaux et bons partis, Et, pour que vous soyez tous deux bien avertis, Je dois vous informer que je garde Camille Pour un jeune homme issu d'une riche famille, Et qu'enfin le mari qu'elle aura, s'il vous plaît, Sera l'unique fils de Monsieur Langelet.

Monsieur Gauthier

De Monsieur Langelet ?

Madame Lombard

Oui, ce sera lui-même.

Monsieur Gauthier

Je dois vous détromper ; votre erreur est extrême : Théodore est l'ami d'Albert, et ne peut point, Connaissant son amour, le trahir à ce point.

Madame Lombard

Il ne le trahit pas : voyant qu'Albert recule, Il peut le remplacer, suivant moi, sans scrupule.

Monsieur Gauthier

Il sait qu'Albert toujours aime Camille autant.

Madame Lombard

Cela vous plaît à dire.

Monsieur Gauthier

Albert est très constant.

Madame Lombard

Sa conduite d'hier semble vous contredire.

Monsieur Gauthier

Sa conduite en erreur pourrait bien vous induire.

Madame Lombard

C'est possible, monsieur ; mais votre assertion Ne modifiera pas ma résolution. Monsieur Langelet fils est riche, et ma balance Penche toujours vers ceux qui sont dans l'opulence.

Monsieur Gauthier

L'opulence n'est pas ce qui fait le bonheur : De votre fille il faut d'abord sonder le coeur ; Car, si vous lui donnez l'homme qu'elle déteste, Vous la vouez vous-même au sort le plus funeste.

Madame Lombard

À mon ordre elle a su toujours se conformer ; Elle aimera l'époux qu'on lui dira d'aimer.

Monsieur Gauthier

Le coeur n'a pas de frein ; jamais il ne raisonne Et jamais n'obéit aux ordres de personne. Vous ne changerez pas les tendances du sien.

Madame Lombard

Pour en finir, monsieur, vous dissertez fort bien ; Je ne changerai pas les penchants de Camille, Mais monsieur Théodore épousera ma fille.

Scène 5

Monsieur Gauthier

Monsieur Gauthier

Par tout ce que je vois mon esprit est troublé ; Je ne sais que penser, et je reste accablé. Pour quel motif Albert, persistant à se taire, Ne veut-il pas instruire un ami du mystère Qui l'a fait tout d'un coup changer de volonté ? Dans quel but Théodore a-t-il, de son côté, Modifiant son coeur à l'égard de Camille, Fait demander la main de cette jeune fille ? Enfin pourquoi Suzanne a-t-elle pour Albert Été si malveillante ?... Ah ! Ma raison s'y perd ; Un doute affreux s'élève au fond de ma pensée. Mais non ; non, je suis fou ; ma crainte est insensée.

Scène 6

Monsieur Gauthier, Albert Martin

Monsieur Gauthier

Je te tiens ! Que viens-tu faire en ce lieu, pendard ?

Albert Martin

Demander mon pardon à Madame Lombard.

Monsieur Gauthier

Tu choisis bien ton temps. Ton joli coup de tète Au calme a fait soudain succéder la tempête.

Albert Martin

Qu'est-il donc arrivé ?

Monsieur Gauthier

Rien, mon ami, sinon Que Madame Lombard ne veut plus de ton nom Entendre prononcer la première syllabe. Rien ne peut la toucher ; c'est une âme d'Arabe.

Albert Martin

Alors mon mariage est rompu ?

Monsieur Gauthier

J'en ai peur ; Mais tu dois te trouver au comble du bonheur ; Car, si je dois juger de tes voeux par tes oeuvres, Pour faire tout manquer, à dessein tu manoeuvres.

Albert Martin

Tu reviens constamment sur ce point.

Monsieur Gauthier

C'est qu'aussi Je ne sais pas pourquoi tu te caches ainsi.

Albert Martin

Mon ami, tu sais bien, en bonne conscience, Que j'ai toujours en toi placé ma confiance. Si je ne m'ouvre pas à toi complètement, C'est que je ne peux pas agir différemment. Je souffre plus que toi de ce silence étrange. Ne me force donc pas à te donner le change, Et si pour mes chagrins tu sens quelque pitié, Joins la discrétion à ta tendre amitié. Tu connais mon amour ; si tu veux me complaire, De Madame Lombard désarme la colère.

Monsieur Gauthier

Je crains que mes efforts n'y réussissent pas : Ton ami Théodore a sur toi pris le pas.

Albert Martin

LuI !

Monsieur Gauthier

Son gousset est plein, si son esprit est vide, Et Madame Lombard est une femme avide ; Sa fille est au plus riche.

Albert Martin

Alors n'en parlons plus.

Monsieur Gauthier

Pourquoi ?

Albert Martin

Pourquoi nourrir des désirs superflus ?

Monsieur Gauthier

Superflus ?

Albert Martin

Sans nul doute.

Monsieur Gauthier

Il se pourrait encore Qu'elle te préférât pour gendre à Théodore.

Albert Martin

Y réfléchis-tu bien ?

Monsieur Gauthier

Certainement.

Albert Martin

Pourtant Tu me disais encor le contraire à l'instant.

Monsieur Gauthier

Je voulais t'éprouver et voir, si, par miracle, Tu ne raidirais pas ton coeur contre l'obstacle. Mais, puisque je me suis trompé, rassure-toi, Je serai fort pour deux ; tu peux compter sur moi ; Rien n'est encor perdu.

Albert Martin

Non, c'est trop de mécomptes ; Ne fais plus rien pour moi.

Monsieur Gauthier

Qu'est-ce que tu me contes ?

Albert Martin

Henri, je ne veux plus me marier.

Monsieur Gauthier

Parbleu ! Ce que tu ne veux plus m'inquiète fort peu ! J'ai comme toi ma tête ; implore, chante, crie ; Je veux être pendu, si je ne te marie.

Albert Martin

Ma résolution est prise, et jamais rien Ne pourra la changer.

Monsieur Gauthier

Je la changerai bien, Et je saurai tout seul résoudre le problème De faire ton bonheur en dépit de toi-même.

Scène 7

Albert Martin

Albert Martin

Ah ! Quelle lutte affreuse il me faut soutenir ! Va-t-elle encor durer ou va-t-elle finir ? Il est temps qu'elle cesse ; elle abat mon courage. Mais Henri n'est pas homme à laisser son ouvrage ; Pour le mener à fin, il épuisera tout. Comment vais-je pouvoir résister jusqu'au bout ? Encore ignore-t-il que c'est pour Théodore Que j'abandonne ainsi la femme que j'adore. S'il savait le motif de ma décision, Que ne ferait-il point pour ma conversion ! N'était-ce pas déjà bien assez que je fisse De l'amante à l'ami le poignant sacrifice ? Quand je la lui conduis, faut-il que par la main Un autre ami m'arrête au milieu du chemin ? - Camille !... C'est bien elle ! Ô ciel, je t'en supplie, Soutiens quelques instants ma vigueur affaiblie !

Scène 8

Camille, Albert Martin

Camille

Albert !

Albert Martin

Ne fuyez pas.

Camille

Que voulez-vous, Monsieur ?

Albert Martin

Vous parler.

Camille

Est-ce encor pour me briser le coeur ?

Albert Martin

Non, c'est pour implorer ma grâce, et vous voir dire Que vous condescendez à ne plus me maudire.

Camille

Vous maudire ? Au milieu de mon affliction Jamais vous n'avez eu ma malédiction.

Albert Martin

Camille, de quel poids votre aveu me délivre ! Votre ressentiment m'eût empêché de vivre.

Camille

Rassurez-vous ; s'il faut vous parler sans détour, Vous n'avez point cessé d'avoir tout mon amour.

Albert Martin

Que dites-vous ?

Camille

Je dis, Albert, que je vous aime... Mais d'où vient sur vos traits cette pâleur extrême ? Qu'avez-vous ?

À Camille.

Albert Martin

Que lui dire ? Entre nous désormais L'amour doit être un rêve oublié pour jamais.

Camille

Qu'entends-je ? Dois-je, Albert, en croire mes oreilles ? Osez-vous prononcer des paroles pareilles ?

Albert Martin

Ne pouvant pas agir selon ma volonté, Je dois me conformer à la nécessité.

Camille

Quelle nécessité sur vous a tant d'empire ?

Albert Martin

Ne le demandez pas, je ne puis vous lé dire.

Camille

Ah ! Quelle dureté ! Vous n'avez point de coeur ! Mon amour est pour vous sans la moindre valeur, Et vous le dédaignez, parce que, simple et tendre, Je ne vous l'ai pas fait assez longtemps attendre. De ma naïveté voilà le résultat ; Je le vois, mais trop tard, vous n'êtes qu'un ingrat !

Albert Martin

Si vous pouviez descendre au fond de ma pensée, Je ne vous verrais pas à ce point offensée.

Camille

Alors ouvrez-la moi ; malgré ce que je vois, Sans méfiance encor j'entendrai votre voix ; Parlez.

Albert Martin

Non, je ne puis.

Camille

Vainement je vous presse ; Je vous ai sans succès prodigué ma tendresse ; Je vous le dis encor, vous n'êtes qu'un ingrat !

Scène 9

Albert Martin

Albert Martin

Ingrat ! Moi ! C'en est fait, ce dernier coup m'abat... Ingrat !... Ce mot, sorti d'une bouche moins pure, Aurait été pour moi la plus cruelle injure ; Articulé par elle, il me donne la mort...

Scène 10

MONSIEUR LANGELET père, Madame Langelet, Théodore Langelet, Albert Martin

MONSIEUR LANGELET père

Albert !

Madame Langelet

Taisez-vous donc.

Théodore Langelet

Que maudit soit le sort. Qui partout devant moi le place comme un terme !

À Albert.

Madame Langelet

Calme-toi ; tes ennuis approchent de leur terme. Albert !... Dormez-vous ?

Albert Martin

Ah !

Madame Langelet

Vous avez, je le vois, Promptement oublié le timbre de ma voix. Je viens faire la paix ; au moins faut-il m'entendre. Allons, mon cher enfant, vous me faites attendre ; Donnez-moi votre main et promettez-moi bien De n'avoir contre moi de rancune de rien,

Albert Martin

De quel charme imprévu votre amitié m'enivre ! Il m'eût été sans elle impossible de vivre ; Tout m'accablait, depuis que vous ne m'aimiez plus ; J'opposais au destin des efforts superflus. Voici que maintenant je sens dans tout mon être. Avec votre amitié, ma force reparaître. Ah ! Que vous êtes bonne ! Et comment en ce jour Vais-je jamais pouvoir vous payer de retour ?

Madame Langelet

Si j'ai quelque mérite, en ce moment j'en trouve Le prix dans le plaisir qu'à vous revoir j'éprouve.

Albert Martin

Et vous, mes bons amis que je croyais perdus, Pour que je sois bien sûr que vous m'êtes rendus, Donnez-moi votre main, et resserrons ensemble Le noeud qui pour toujours de nouveau nous rassemble.

Madame Langelet

Allons, tâche d'y mettre un peu moins de froideur.

MONSIEUR LANGELET père

Ce pauvre enfant, vraiment il me touche le coeur !

Madame Langelet

Donne-lui donc ta main, puisqu'il te la demande.

Théodore Langelet

Il faut bien obéir, quand un ami commande.

Albert Martin

J'étouffe de bonheur.

Madame Langelet

Sans vous le reprocher, Albert, votre bonheur nous a bien fait marcher.

Albert Martin

Pauvres amis !

Madame Langelet

Tous trois, en vrais limiers de race, Nous n'avons pas cessé de vous donner la chasse, Et nous n'espérions plus vous saisir nulle part, Quand nous vous avons vu chez Madame Lombard. Pourquoi vous étiez-vous réfugié chez elle ?

Albert Martin

Ma pensée, entre nous, n'était nullement celle De me réfugier au fond de sa maison ; J'avais été guidé par une autre raison.

Madame Langelet

Pourrais-je la savoir, mon ami ?

Albert Martin

Sans nul doute ; C'est moi qui désirais vous la dire.

Madame Langelet

J'écoute.

Albert Martin

Tu peux l'entendre aussi, Théodore, à ton gré ; C'est toi qu'elle intéresse au suprême degré.

Théodore Langelet

Moi !

Albert Martin

Toi-même. On voulait m'unir avec Camille. Tu dois l'avoir appris !

Théodore Langelet

Oui.

Albert Martin

Cette jeune fille Te plaît, et tu serais heureux de l'épouser.

Théodore Langelet

Qui dit cela ?

Albert Martin

C'est moi, parbleu !

Théodore Langelet

Peut-on oser !...

Albert Martin

Dire une vérité qui ne blesse personne. N'est-ce pas ?

Théodore Langelet

J'en conviens.

Albert Martin

Je veux qu'on te la donne. À Madame Lombard j'étais venu, pour toi, Demander de vouloir ne plus songer à moi.

Madame Langelet

Quelle abnégation !

MONSIEUR LANGELET père

Quelle amitié sincère ! Ta main, Albert ; cela vaut bien que je la serre !

Madame Langelet

Parais donc satisfait.

Théodore Langelet

Je ne sais pas comment Je pourrai reconnaître un pareil dévouement.

Albert Martin

Dans ton affection pour moi reste immuable. Et c'est moi qui toujours te serai redevable.

Théodore Langelet

Tu sais te contenter de peu.

Albert Martin

Pour moi, c'est tout.

Madame Langelet

Puisqu'il en est ainsi, je veux jusques au bout De vos bons sentiments me procurer la preuve.

Albert Martin

Parlez, je suis tout prêt à soutenir l'épreuve.

Madame Langelet

Je plaisante.

Albert Martin

C'est bien ainsi que je l'entends.

Madame Langelet

Mais sérieusement ne fut-il pas un temps, Où l'école de droit vous avait fait connaître Un jeune étudiant que vous me disiez être Le fils du président du tribunal civil ?

Albert Martin

Oui.

MONSIEUR LANGELET père

Courage ! C'est bien.

À Albert.

Madame Langelet

Laissez-moi faire. Est-il Toujours de vos amis ?

Albert Martin

Oui, du moins je l'espère ; Les affaires ont mis entre nous leur barrière ; Mais j'ai lieu de penser qu'il n'a pas oublié, Au milieu de leur flot, notre vieille amitié. Près de lui, par hasard, puis-je vous être utile ?

Madame Langelet

Oui ; si ce n'était pas chose trop difficile, Théodore voudrait auprès du tribunal Remplir les fonctions de médecin légal.

Théodore Langelet

Vous êtes dans l'erreur !...

Madame Langelet

Nous savons tous, de reste, Que pour demander rien tu serais trop modeste. Mais, si ce n'est pas toi, c'est moi qui veux te voir Au rang qui conviendrait à ton vaste savoir.

Albert Martin

C'est juste ; il ne faut pas de fausse modestie. Qui la pousse à l'excès tombe dans l'apathie, Et l'homme qui se sent apte pour un emploi, En le revendiquant, ne blesse aucune loi. C'est mon opinion ; aussi, sans plus attendre, Auprès de mon ami vais-je pour toi me rendre, Et si l'événement confirme mon espoir, Ta nomination te parviendra ce soir. - Au revoir, chers amis !

Madame Langelet

Courage !

MONSIEUR LANGELET père

Bonne chance !

Albert Martin

Je puis vous garantir le succès à l'avance.

Scène 11

MONSIEUR LANGELET père, Madame Langelet

MONSIEUR LANGELET père

Ton amorce était bonne, et le pauvre garçon Ne pouvait pas manquer de mordre à l'hameçon.

Madame Langelet

Vous pourrez me louer plus tard de ma conduite ; Mais il faut commencer par agir tout de suite, Et, pendant qu'il s'endort dans son illusion, Conduire notre ouvrage à sa conclusion.

Scène 12

Camille, Madame Lombard, Madame Langelet, Théodore Langelet, MONSIEUR LANGELET père

À Madame Lombard.

Camille

Ce jeune homme en ce lieu ! Je crois sur sa figure Toujours apercevoir quelque mauvais augure. Je me retire.

Madame Lombard

Non ; demeure, je le veux.

Camille

Veuillez me dispenser d'obéir à vos voeux.

Madame Lombard

Nullement.

Madame Langelet

Vous voyez que, selon notre pacte, Je suis au rendez-vous parfaitement exacte.

Camille

Quel pacte ont-elles fait entre elles, par hasard ?

Madame Lombard

Je vous connaissais trop pour craindre aucun retard ; Mais je n'en dois pas moins de votre exactitude Vous faire compliment.

Madame Langelet

J'ai pris cette habitude.

Madame Lombard

Cette habitude-là, c'est une qualité.

Madame Langelet

Vous me flattez, Madame.

Madame Lombard

Oui, si la vérité Peut passer à vos yeux pour une flatterie.

Théodore Langelet

De grâce, finissez cette plaisanterie.

Madame Langelet

Mon fils s'impatiente, et maudit ma lenteur À poursuivre le but des rêves de son coeur. Je vous ai déjà dit le penchant qu'il éprouve, Et, comme de nous deux l'une et l'autre l'approuve. Il ne nous reste plus qu'à savoir à quel point Mademoiselle aussi ne s'en fâchera point.

Camille

Je tremble !

À Camille.

Madame Lombard

Ma fille est d'un esprit trop facile Pour ne pas à mes voeux être toujours docile. Réjouis-toi, Camille, et bénis ton destin : Monsieur Langelet fils veut bien l'offrir sa main.

Camille

À moi ? Cela n'est pas possible !

Théodore Langelet

Oui, c'est moi-même, Qui viens vous déclarer ici que je vous aime Et que je serai fier d'être votre mari.

MONSIEUR LANGELET père

Comme il parle avec coeur ! J'en suis tout attendri.

Camille

À cet aveu, Monsieur, j'étais loin de m'attendre ; Vous me teniez naguère un langage moins tendre, Et si l'on vous avait offert ma main hier, Vous n'en auriez, je crois, été nullement fier.

Madame Lombard

De quoi veux-tu parler ?

Camille

De rien.

Madame Lombard

Soit ; mais encore !

Camille

Adressez-vous plutôt à monsieur Théodore ; Il vous satisfera plus aisément que moi.

Madame Lombard

Alors, Monsieur, parlez.

Théodore Langelet

Je ne sais pas de quoi Mademoiselle a pu me conserver rancune.

Camille

De vos phrases s'il faut vous rappeler chacune, Je vais vous les redire à peu près mot à mot. Veuillez bien m'écouter...

Théodore Langelet

Camille, c'en est trop. C'est entendu, j'ai tort ; mes yeux hier encore N'avaient pas remarqué tout ce qu'en vous j'adore ; Contre vos qualités ils étaient prévenus, Et vos charmes divins leur étant inconnus, J'ai pris à votre égard l'air dur et la voix haute. Humblement aujourd'hui je confesse ma faute ; Je vous vois maintenant sous un tout autre jour ; Je vous aime, soyez sensible à mon amour.

Camille

Monsieur, j'en suis pour vous profondément fâchée ; Mais ce retour soudain, dont je suis fort touchée, S'est trop tardivement chez vous manifesté, Pour avoir entre nous la moindre utilité : J'ai, depuis ce matin, pris le parti plus sage De ne plus désormais songer au mariage.

Madame Lombard

Tu plaisantes, je pense ; allons, parle autrement. Quand monsieur Théodore a si spontanément Su de son rang au tien oublier la distance, À ses voeux ferais-tu la moindre résistance ?

Camille

Je suis au désespoir de vous contrarier. Ma mère ; mais j'entends ne pas me marier.

Madame Lombard

Comment ! Tu m'oserais manquer d'obéissance !

Camille

Ce sera malgré moi ; mais aucune puissance Ne me fera vouloir ce que je ne veux pas.

Madame Lombard

Et moi, je te promets que tu te marieras.

Camille

Nullement, et pourtant mes voeux sont de vous plaire.

Madame Lombard

À ton aise au couvent je t'en enverrai faire.

Camille

Si vous me l'ordonnez, au couvent j'entrerai ; Mais, sachez-le, jamais je ne me marierai.

À Théodore.

Madame Lombard

Non, jamais je n'ai vu pareille effronterie. Mais tranquillisez-vous, Monsieur, je vous en prie ; Je saurai la dompter.

Camille

Vous pourrez m'affliger, Mais ne parviendrez pas à me faire changer. En horreur à tel point j'ai pris le mariage, Que, pour ne plus vous voir m'en parler davantage, Je m'en vais dans ma chambre attendre le moment Où vous aurez pour moi changé de sentiment.

Madame Lombard

Va. je te rejoindrai ; nous ne sommes pas quittes.

Scène 13

Madame Lombard, Madame Langelet, MONSIEUR LANGELET père, Théodore Langelet

Madame Lombard

De son entêtement ne craignez pas les suites.

Madame Langelet

Son parti cependant paraît être bien pris.

Madame Lombard

C'est vrai ; le diable s'est logé dans ses esprits. Moi, qui la connaissais si douce et si facile ! Comme elle est tout à coup devenue indocile ! C'est la première fois qu'elle se montre ainsi.

MONSIEUR LANGELET père

Cela doit nous donner encor plus de souci.

Madame Langelet

Que faire ?

Madame Lombard

Je ne sais ; j'y vais songer.

Théodore Langelet

Je tremble.

Scène 14

Suzanne, Madame Langelet, Madame Lombard, Théodore Langelet, MONSIEUR LANGELET père

Suzanne

J'ai vraiment du bonheur de vous trouver ensemble. Des tristes contre-temps d'hier je désirais Aller vous exprimer tour à tour mes regrets. Mais, puisque tous les quatre en ce lieu je vous trouve. Je puis vous dire à tous tout ce que j'en éprouve.

Madame Langelet

Si nous ayons hier éprouvé quelqu'ennui, Madame, il n'en est plus question aujourd'hui.

Suzanne

Vous n'avez plus alors rien qui vous contrarie ?

Madame Lombard

Au contraire, je suis plus que jamais marrie.

Suzanne

Et de quoi, s'il vous plaît ?

Théodore Langelet

Hier vous avez vu Camille être l'objet d'un dédain imprévu. À se venger mettant apparemment sa joie. À son tour maintenant elle me le renvoie ; Tout à l'heure elle vient de refuser ma main...

Suzanne

La vôtre ?

Théodore Langelet

Oui.

MONSIEUR LANGELET père

Nous avons insisté, mais en vain.

Madame Langelet

Que peut signifier une telle conduite ?

Suzanne

Je puis vous l'expliquer, Madame, tout de suite.

Madame Langelet

Parlez...

Suzanne

Il me parait aussi clair que le jour Que dans l'âme elle doit avoir un autre amour, Et si j'osais nommer le jeune homme qu'elle aime. Je vous affirmerais que c'est Albert lui-même. Hier son attitude assez me l'a prouvé.

Madame Langelet

C'est donc vrai ! Cet affront nous était réservé ! Elle ose préférer à mon fils un autre homme ! Et qui préfère-t-elle à Théodore, en somme ? Un petit va-nu-pieds qui s'appelle avocat...

Suzanne

Un ingrat !

Théodore Langelet

Rien de plus.

Madame Lombard

Un ingrat !

MONSIEUR LANGELET père

Un ingrat !

Acte IV

Scène 1

Théodore Langelet, Albert Martin, Madame Langelet, MONSIEUR LANGELET père

Théodore Langelet

Quoi ! Déjà de retour ?

Albert Martin

Oui, mon cher Théodore. Oui, déjà de retour, et triomphant encore.

Madame Langelet

Dans votre mission vous avez réussi ?

Albert Martin

Je ne serais pas là, s'il n'en était ainsi.

Madame Langelet

Que de remerciements nous avons à vous faire !

MONSIEUR LANGELET père

Comme tu nous as vite enlevé cette affaire ! Il ne te devait pas être aisé cependant De pouvoir conférer avec le président ; C'est aujourd'hui dimanche et, de plus, grande fête.

Albert Martin

C'est vrai ; mais ce qu'on s'est bien fourré dans la tête Ne peut pas, suivant moi, manquer de réussir. Les obstacles partout ont semblé s'aplanir ; J'ai vu d'abord le fils qui m'a conduit au père, Et j'aurais, si la chose eut été nécessaire, Par le père, je crois, abordé l'empereur. Le président m'a fait l'accueil le plus flatteur : À peine ai-je parlé, qu'il couche sur sa liste Le nom de Langelet, presque sans que j'insiste. Demain vous l'apprendrez officiellement.

Théodore Langelet

De ton habileté je te fais compliment.

Madame Langelet

Cette journée, Albert, s'est fort bien annoncée ; Mais il faut la finir comme elle est commencée.

MONSIEUR LANGELET père

C'est aussi mon avis.

Scène 2

Madame Langelet, Albert Martin

Madame Lombard entre sans être aperçue, et prête l'oreille.

Madame Langelet

Vous dînez avez nous ?

Albert Martin

Avec plaisir ; je suis entièrement à vous. Permettez-moi de faire une courte tournée, Et je passe avec vous la fin de la journée.

Madame Langelet

Que votre absence au moins ne dure pas longtemps !

Il aperçoit Madame Lombard. À part.

Il sort en la saluant profondément.

Albert Martin

Mes amis, je ne sors que pour quelques instants. Ah ! Madame Lombard ! Je sens toute ma flamme Renaître à son aspect et dévorer mon âme.

Scène 3

Madame Lombard, Théodore Langelet, MONSIEUR LANGELET père, Madame Langelet

Madame Lombard

Ce jeune homme est-il donc enraciné chez vous, Et ne pourrai-je pas, je le dis entre nous, Venir un jour vous voir, sans qu'aussitôt son ombre S'estompe devant moi sur ces murs qu'elle encombre ?

Théodore Langelet

Madame, vous savez parler élégamment.

Madame Lombard

Point du tout ; mais je dis les choses simplement. Sinon précisément comme elles sont peut-être, Au moins comme à mes yeux je les sens apparaître.

Théodore Langelet

Et vos yeux, n'est-ce pas, se trompent rarement ?

MONSIEUR LANGELET père

Le fait est que ma femme est trop bonne vraiment.

Théodore Langelet

Cela n'est que trop vrai.

Madame Lombard

Comment, chère madame, Ne voyez-vous donc pas que, dans le fond de l'âme. Ce que chez vous Albert prend en affection, Ce n'est pas l'habitant, mais l'habitation ? Il n'est peut-être pas plus mauvais que les autres ; Mais nous ne sommes plus au temps des douze apôtres : La seule charité qui s'observe aujourd'hui, Commence par soi-même et finit par autrui.

MONSIEUR LANGELET père

S'il en reste....

Madame Lombard

Comment ?

MONSIEUR LANGELET père

Je ne dis rien, j'approuve.

Madame Lombard

Et vous, approuvez-vous, Madame ?

Madame Langelet

Moi, je trouve Qu'il ne faut pas ainsi voir les choses en mal ; Je crois que, si l'homme est un méchant animal, En revanche il possède aussi dans sa nature De bons instincts, que peut féconder ta culture. En ce qui touche Albert, je ne puis pas penser Que, lorsqu'il s'agira de me récompenser, Il oublie un instant que, durant sa jeunesse, J'ai toujours d'une mère eu pour lui !a tendresse.

Madame Lombard

Vous êtes généreuse, et vous ne pensez pas Que vous puissiez trouver un ingrat sous vos pas ; Mais la chose pourtant n'en est pas moins certaine. Et vous saurez un jour si ma crainte était vaine.

Madame Langelet

Je ne devine pas ce qu'un jour je saurai ; Mais je veux croire au bien, tant que je le pourrai.

MONSIEUR LANGELET père

Quel bon coeur !

Madame Lombard

Je vous plains d'être encor si crédule.

Madame Langelet

Cette crédulité n'a rien de ridicule.

Madame Lombard

Non ; mais sincèrement je ne puis concevoir Que dans l'âme d'Albert vous ne sachiez mieux voir. S'il faut vous le donner d'une façon bien nette, Mon avis est qu'Albert est votre pique-assiette, Et qu'il s'empresserait de vous abandonner, Si vous ne l'invitiez tous les jours à dîner.

Théodore Langelet

Je pense comme vous ; cette simple peinture Me semble de tout point faite d'après nature.

MONSIEUR LANGELET père

Madame, elle vous vaut mon admiration.

Théodore Langelet

Mon père, modérez votre exaltation ; Le travail n'était pas difficile pour elle ; Elle n'a pas été chercher loin son modèle.

Madame Lombard

Eh bien ! Vous entendez ces messieurs ; allez-vous Défendre encore Albert envers et contre tous ?

Madame Langelet

S'il m'oubliait un jour, il serait si coupable Qu'aujourd'hui je ne puis l'en présumer capable.

Madame Lombard

Puisque vous persistez dans votre opinion, Je veux bien vous laisser dans votre illusion. Mais, si vous ne craignez aucune ingratitude, Du temps vous admettrez au moins l'incertitude. Qui sait, lorsqu'il devra vous payer de retour, Si vous verrez encor l'un et l'autre le jour ? En attendant, il est et reste incontestable Qu'il vit à vos dépens, qu'il mange à votre table, Que votre bien lui semble être presque le sien, Et qu'il ne saurait pas vous être utile en rien. Est-ce vrai ?

MONSIEUR LANGELET père

Vous parlez comme Jean-Chrysostome.

Madame Langelet

Vous vous faites d'Albert, sans motif, un fantôme.

Madame Lombard

Que je le fasse voir tel ou non tel qu'il est, Je n'en croirai pas moins pour cela, s'il vous plaît, Que nous devons, avant de le livrer aux autres, Faire de notre bien jouir d'abord les noires»

Théodore Langelet

Elle ne prenait pas nos intérêts si bien, Quand de moi pour sa fille elle n'espérait rien.

Madame Langelet

L'amitié, lorsqu'elle est véritablement pure, N'admet pas des calculs d'une telle nature, Et nous ne devons pas donner un moindre rang Au véritable ami qu'au plus proche parent.

Madame Lombard

De règle à cet égard il faut parfois qu'on change ; À votre sentiment un instant je me range, Et j'admets que, formés par le sang ou le coeur, Nos liens en principe aient la même valeur. Au moins, pour s'arroger ces droits indivisibles, Faut-il que nos amis ne nous soient pas nuisibles Or, vous ne l'avez pas, je présume, oublié, Albert, quelle que soit pour vous son amitié, Est l'obstacle maudit, qui, retenant Camille, Nous empêche d'unir votre fils à ma fille.

Théodore Langelet

Est-ce qu'elle persiste encor dans ses refus ?

Madame Lombard

Je n'osais en parler, tint j'ai le coeur confus. Après votre départ, en vain je l'ai grondée ; Elle a persévéré dans sa première idée. Son fol entêtement cessera tôt ou tard ; Mais si vous désirez qu'il cesse sans retard (Madame, c'est à vous surtout que je m'adresse), Il vous faut pour Albert avoir moins de tendresse. Ma fille ne pourra l'oublier aisément Que si nous l'éloignons d'elle complètement. Pour atteindre ce but, il vous faut donc sur l'heure Le prier de ne plus hanter votre demeure.

Madame Langelet

De toutes vos raisons je sens la vérité ; Mais, quand rien pour Albert ne m'a jamais coûté, Quand j'ai tout fait pour lui, j'ai peine à me résoudre À voir des noeuds si chers tout à coup se dissoudre.

Madame Lombard

Il le faut cependant ; réfléchissez-y bien. Je devais, pour n'avoir à me reprocher rien, Vous donner cet avis qui me semble fort grave. Il ne tient plus qu'à vous de rompre toute entrave. Je vous quitte, et je pense, en cette occasion, N'avoir à craindre en rien votre décision.

Madame Langelet

Mon ami, voulez-vous reconduire Madame ?

MONSIEUR LANGELET père

Certes.

Scène 4

Théodore Langelet, Madame Langelet

Théodore Langelet

Vous me mettez la mort au fond de l'âme. Pourquoi ne pas céder ?

Madame Langelet

Tais-toi donc, maladroit ; J'ai voulu simplement me donner le bon droit.

Théodore Langelet

Vous êtes à ce jeu d'une force exemplaire ; Je vous laisse le soin d'achever cette affaire.

Scène 5

Madame Langelet

Madame Langelet

Je puis avec Albert rompre dès aujourd'hui. Après l'attachement que j'ai montré pour lui, Nul ne se doutera que c'est moi qui le chasse ; De ma sollicitude on croira qu'il se lasse, Et que d'anciens amis, dont il peut se passer, Il veut dorénavant ne plus s'embarrasser. Il faut que je m'apprête à lui chercher disputé. On vient ; c'est lui sans doute ; armons-nous pour la lutte.

Scène 6

Monsieur Gauthier, Madame Langelet

Monsieur Gauthier

Madame, veuillez bien de mon profond respect Agréer l'humble hommage...

Madame Langelet

Ah ! C'est vous ?

Monsieur Gauthier

Mon aspect Paraît vous étonner, Madame ?

Madame Langelet

Je l'avoue.

Monsieur Gauthier

Votre froideur me plaît, madame, et je la loue. C'est votre coeur qui seul a pu vous l'inspirer, Et c'est avec lui seul que je veux conférer.

Madame Langelet

Trêve de compliments, monsieur, je vous en prie ; Vous ne me ferez pas, par cette flatterie, Oublier les affronts que j'ai reçus de vous.

Monsieur Gauthier

J'ai mérité, madame, hier votre courroux ; Si de votre pardon vous me jugez indigné, À ne jamais l'avoir même je me résigne. Je reconnais mes torts ; votre juste rigueur Ne me fera donc pas accuser votre coeur. Mais, dans votre intérêt, j'ai deux mots à vous dire ; Laissez-moi m'expliquer, et puis je me retire.

Madame Langelet

De mon propre intérêt vous prenez trop de soin ; Mais, si vous en avez un si profond besoin, Parlez, et hâtez-vous ; car je suis fort pressée.

Monsieur Gauthier

Je vais brièvement vous dire ma pensée : J'ai ce matin été voir Madame Lombard ; Elle rejette Albert, et je tiens de sa part Que monsieur votre fils doit épouser sa fille.

Madame Langelet

Théodore, en effet, descend jusqu'à Camille ; Mais Madame Lombard aurait pu s'abstenir De chanter son triomphe, avant de le tenir.

Monsieur Gauthier

Elle n'a point été, je l'affirme, indiscrète. Comme d'Albert j'étais prés d'elle l'interprète, Et que, lui rappelant notre projet d'hymen, De sa fille pour lui je réclamais la main, Elle a dû m'avouer quelle était la barrière Qui l'empêchait ainsi d'accueillir ma prière»

Madame Langelet

Elle pouvait fort bien ne pas vous l'avouer.

Monsieur Gauthier

De son aveu je crois qu'il vous faut la louer : C'est lui qui me permet de vous ôter l'envie D'unir à votre fils Camille pour la vie.

Madame Langelet

Comment cela ?

Monsieur Gauthier

La chose est fort simple, vraiment : Albert est de Camille épris éperdument, Et Camille lui rend l'amour qu'il a pour elle ; À tout autre lien elle sera rebelle ; Son coeur dans l'avenir, aussi bien qu'aujourd'hui, Ne verra, ne vivra, n'aimera que par lui.

Madame Langelet

Et la conclusion ?

Monsieur Gauthier

La prémisse l'annonce : Il faut que votre fils à Camille renonce.

Madame Langelet

Et pourquoi, je vous prie ?

Monsieur Gauthier

Un mariage entre eux Du même coup ferait au moins trois malheureux !

Madame Langelet

Camille avec mon fils ne sera point à plaindre, Et je crois n'avoir rien pour Théodore à craindre : Il a tout ce qu'il faut pour plaire et pour charmer ; Si Camille a du coeur, elle devra l'aimer ; Et franchement, monsieur, votre sollicitude Aurait pu s'affranchir de cette inquiétude.

Monsieur Gauthier

C'est parce que je sais qu'elle a beaucoup de coeur, Qu'une telle union serait un grand malheur ! Croyez-le bien, madame, à l'âge de Camille L'amour est bien puissant dans le coeur d'une fille ; On ne l'en chasse pas : contre lui chaque effort Du combat qu'il soutient le fait sortir plus fort.

Madame Langelet

Avant de m'étourdir de ces billevesées, Monsieur, vous devriez les avoir mieux pesées. Mon temps est précieux, et je ne puis vraiment Écouter davantage un tel raisonnement.

Monsieur Gauthier

De grâce, entendez-moi, madame ; mes paroles Sont malheureusement bien loin d'être frivoles. Vous aimez votre fils, vous voulez son bonheur, Vous êtes bonne mère, et vous avez à coeur De lui rendre la vie exempte d'infortune. Eh bien, pardonnez-moi si je vous importune, Mais je vous en conjure au nom de votre enfant, Au nom de son bonheur dont le vôtre dépend, Opposez-vous, tandis qu'il en est temps encore, À l'hymen monstrueux que pour tous je déplore.

Madame Langelet

Je vous quitte ; vraiment vous êtes fou, monsieur.

Monsieur Gauthier

Vous êtes, vous, Madame, une femme sans coeur !

Scène 7

Monsieur Gauthier

Monsieur Gauthier

Tant d'obstacles me font enfin perdre courage. Et je n'espère plus terminer mon ouvrage. Partout où pour Albert je cherche des amis, Je rencontre des gens qui sont ses ennemis. Celle qui désirait hier l'avoir pour gendre L'accuse la première, au lieu de le défendre ; Madame Langelet et son fils, tous les deux, Semblent se concerter pour entraver mes voeux ; Celui-ci, qui semblait ne pas aimer Camille, Cherche aujourd'hui la main de cette jeune fille ; Et sa mère, faisant taire son coeur hautain, Paraît ouvertement approuver son dessein ; Pour mon ami, Suzanne, autrefois empressée, Contre lui maintenant semble être courroucée ; Sans avoir pour cela d'apparente raison, Lui-même il ne veut plus fréquenter ma maison. Pourquoi s'en abstient-il, et d'où vient la réserve Que vis-à-vis de moi maintenant il observe ?... J'erre dans un dédale ; afin de m'en sauver, Je cherche un fil, et crains presque de le trouver !... Suzanne, a mon égard, serait-elle coupable ? Non, d'un crime pareil ma femme est incapable. Le criminel, s'il peut entre nous exister, C'est moi, qui de son coeur ne devrais point douter !.., Pourtant quelqu'un me trompe ; autrement sans mystère Je verrais tout le monde ou parler ou se taire. Mais qui me trompe alors ? Serait-ce Albert ? Mais non : Il a de mon ami toujours porté le nom ; Il ne peut me trahir, cela n'est pas possible ; À mon affection il fut toujours sensible. Et je ne devrais pas sur lui faire planer Les soupçons que j'essaye en vain de dominer... N'importe ! Il reste vrai qu'un voile impénétrable M'entoure d'une nuit qui m'est intolérable ; Je n'y puis plus tenir, je veux le déchirer...

Scène 8

Monsieur Gauthier, Suzanne

Monsieur Gauthier

Quel hasard en ce lieu me fait te rencontrer ?

Suzanne

La même question m'allait sortir des lèvres. Réponds-moi le premier : me diras-tu quels lièvres Tu viens ainsi chasser sur le terrain d'autrui ?

Monsieur Gauthier

Si tu me vois ici, c'est à cause de lui.

Suzanne

Qui, lui ?

Monsieur Gauthier

Tu le sais bien : Albert.

Suzanne

Sur ma parole Albert te fait remplir un bien absurde rôle.

Monsieur Gauthier

Tu le crois ? eh bien, j'ai la môme peur que toi.

Suzanne

Albert ! Toujours Albert ! On jurerait, ma foi. Qu'Albert tient ta raison à la sienne enchaînée.

Monsieur Gauthier

Je ne crains pas pour toi la même destinée.

Suzanne

Et je m'en félicite,

Monsieur Gauthier

Il me semble pourtant Que tu n'en aurais pas naguère dit autant.

Suzanne

Tu dis que ?...

Monsieur Gauthier

Que je t'ai certainement connue Jadis en sa faveur beaucoup mieux prévenue.

Suzanne

Que veut dire cela ?

Monsieur Gauthier

C'est à moi qu'il convient D'être informé par toi d'où ce changement vient.

Suzanne

Ce changement, Henri, n'est que dans ta pensée ; Autrement, j'en conviens, je serais insensée.

Monsieur Gauthier

Tu n'es pas insensée, et pour lui dans le coeur Tu n'as plus l'amitié qui faisait mon bonheur.

Suzanne

Peut-être as-tu raison ; je ne suis pas un ange, Et la loi des humains, c'est que chez eux tout change.

Monsieur Gauthier

Tout change avec le temps ; mais sans motif certain Nul changement n'a lieu du jour au lendemain.

Suzanne

Peut-être avait-il bien aussi sa raison d'être.

Monsieur Gauthier

Alors tu dois pouvoir me la faire connaître.

À Monsieur Gauthier.

Suzanne

Que dire ? Mon ami, soyons de bonne foi, Tu la sais aussi bien et môme mieux que moi.

Monsieur Gauthier

Je crois la deviner ; mais, quand je l'envisage, Je ne puis, sans frémir, en contempler l'image ; Tout mon sang me reflue au coeur, et je ne veux Rien croire avant d'avoir entendu tes aveux. Parle donc... Ne crains rien... Je suis calme... J'écoute.

Suzanne

Je ne sais pas vraiment ce que ton coeur redoute. La retraite d'Albert a seule assurément Hier soir excité mon mécontentement.

Monsieur Gauthier

C'est faux !

Suzanne

Ah ! C'est trop fort ! Je n'admets pas qu'on ose Articuler ce mot, quand je dis quelque chose. Va t'éclairer ailleurs, si tu ne me crois point ; Mais je ne veux plus être insultée a ce point.

Monsieur Gauthier

Mon ange bien-aimé, ma femme, ma Suzanne, Si j'ai pu prononcer un mot qui te profane, Pardonne, je t'en prie, à mon émotion. Plus que jamais pourtant c'est ma conviction, Albert m'a mal payé du zèle qui m'anime. Si sa retraite était uniquement son crime, Pour lui tu n'aurais pas un si profond courroux, Et lui-même à ma voix il reviendrait chez nous. Si tu l'as devant toi vu prendre hier la fuite, C'est qu'il avait horreur de sa propre conduite. Et qu'il ne pouvait plus soutenir ton regard ; Et, si pour revenir il met tant de retard, C'est que la honte en lui sur l'audace l'emporte, Et qu'il tremble, en passant le seuil de notre porte. De rencontrer encor ton oeil accusateur. Suzanne, sois sincère, et parle-moi sans peur.

À Monsieur Gauthier.

Suzanne

Je suis vengée enfin. Eh bien ! Je m'y résigne De ton affection ton ami n'est pas digne.

Monsieur Gauthier

Ah ! Quelle trahison ! Le perfide ! L'ingrat !

Suzanne

Ciel ! Le voici ! Je fuis ; mais surtout pas d'éclat !

Monsieur Gauthier

Va, laisse-moi ; je sais ce qu'il faut que je fasse.

Scène 9

Monsieur Gauthier, Albert Martin

Monsieur Gauthier

Voyons s'il osera me regarder en face !

Albert Martin

Cher Henri, sur mes pas je te trouve toujours Comme un ange gardien qui veille sur mes jours...

Monsieur Gauthier

Comme un ange gardien qui veille sur un traître !

Albert Martin

D'où vient donc le courroux que tu me fais paraître" ? Il n'est pas sérieux, et tu veux plaisanter ?

Monsieur Gauthier

Tu voudrais par la feinte en vain t'innocenter ; N'ajoute pas au crime encor l'hypocrisie.

Albert Martin

Je ne puis rien comprendre à cette frénésie, Je le répète encore ;

Monsieur Gauthier

Alors, écoute-moi : Tu dois te rappeler ce que j'ai fait pour toi ; Pour avoir le bonheur de te rendre service, Je n'aurais reculé devant nul sacrifice...

Albert Martin

J'ai de ton dévouement gardé le souvenir.

Monsieur Gauthier

Écoute-moi, te dis-je, et laisse-moi finir : Comment m'as-tu payé ? Par une perfidie En silence chez moi contre moi-même ourdie. Si, par malheur, Suzanne avait eu moins de coeur, Je serais maintenant un homme sans honneur !

Albert Martin

C'est faux ! Je n'ai jamais trompé ta confiance.

Monsieur Gauthier

Sois franc ; ne lutte pas contre ta conscience.

Albert Martin

Je jure devant Dieu que je n'ai rien tramé !

Monsieur Gauthier

Ne te parjure pas, je suis bien informé.

Albert Martin

Qui donc d'un tel forfait m'a prétendu capable ?

Monsieur Gauthier

Ma femme !

Albert Martin

Elle ?

Monsieur Gauthier

Ma femme !

Albert Martin

Alors... je suis coupable.

Monsieur Gauthier

C'est fort heureux vraiment qu'il te convienne enfin De ne pas contester plus longtemps ton dessein. En gens de coeur il faut maintenant nous conduire ; Nous sommes l'un pour l'autre un mal qu'il faut détruire : Battons-nous, mais à mort, et jusqu'au coup mortel, Sans nous lasser, tous deux prolongeons le duel.

Albert Martin

Me battre ! Non, jamais. Prends, si tu veux, ma vie, Fais-moi périr ici, c'est moi qui t'en convie ; Tu me verras sans plainte accepter le trépas ; Mais, tu m'entends, Henri, je ne me battrai pas.

Monsieur Gauthier

Tu ne veux pas te battre avec moi ?

Albert Martin

Non, te dis-je, Jamais !

Monsieur Gauthier

Tu te battras, entends-tu ? Je l'exige.

Albert Martin

Jamais !

Monsieur Gauthier

Quand tu voulais me ravir mon honneur, Craindras-tu pour mes jours plus que pour mon bonheur ;

Albert Martin

Peut-être.

Monsieur Gauthier

Dis plutôt le mot : tu n'es qu'un lâche !

Albert Martin

Assez ; nous nous battrons à mort et sans relâche. L'heure et le lieu ?

Monsieur Gauthier

Ce soir, vers le déclin du jour, Dans le bois de Boulogne, au premier carrefour.

Albert Martin

Je m'y rendrai.

Monsieur Gauthier

J'y compte.

Scène 10

Albert Martin

Il se cache le risage dans les mains.

Albert Martin

Ah ! C'est trop de misère ! Dieu veuille que la mort vienne enfin m'y soustraire.

Scène 11

Théodore Langelet, Albert Martin

À Albert.

Théodore Langelet

Albert ! Dans quel chagrin il me semble plongé ! De ma mère aurait-il déjà reçu congé ? En affaires vraiment elle est tellement prompte. Qu'elle lui pourrait bien avoir réglé son compte. Vérifions la chose... Albert, mon cher ami, Qu'as-tu donc ? Es-tu mort, ou n'es-tu qu'endormi ?

Albert Martin

Je ne suis, par malheur, ni l'un ni l'autre encore ; Mais je suis accablé de chagrin, Théodore.

Théodore Langelet

Ne peux-tu pas, Albert, me dire au moins pourquoi ?

Albert Martin

Je n'ai, tu le sais bien, rien de caché pour toi ; J'ai ce soir un duel dans le bois de Boulogne.

À part.

À Albert.

Théodore Langelet

Tu vas nous faire là de la belle besogne. En voilà bien une autre, et j'apprends du nouveau, Ah ! S'il pouvait se faire un peu trouer la peau !... Contre qui te bats-tu ?

Albert Martin

Contre un homme que j'aime.

Théodore Langelet

Tu le nommes ?

Albert Martin

Henri.

Théodore Langelet

Pas possible ?

Albert Martin

Lui-même.

Théodore Langelet

D'amis aussi liés que vous l'avez été Comment arrivez-vous à cette extrémité ?

Albert Martin

S'il est vrai que tu sois, comme tout me l'atteste, De mes anciens amis le dernier qui me reste, Ne m'interroge pas sur ce triste secret ; Mon silence à mes maux encore ajouterait. À l'amitié consens ce premier sacrifice, Et puis couronne-la par un dernier service.

Théodore Langelet

Lequel ?

Albert Martin

Dans mon duel ce soir j'aurais besoin Que tu voulusses bien me servir de témoin.

À part.

Théodore Langelet

Quoique pour moi ce soit un spectacle pénible, Tu peux compter sur moi dans cet instant terrible. Il est vraiment aimable ; il consent galamment À me faire assister à son écharpement.

Albert Martin

Je n'attendais pas moins de toi, cher Théodore ; Merci !

À part.

Théodore Langelet

Ne suis-je pas ton ami ? Je l'adore : Ma mère va bien rire, en apprenant cela ; Courons lui raconter l'histoire... La voilà !

Scène 12

Albert Martin, Théodore Langelet, Madame Langelet

Albert Martin

Ta mère ! Pas un mot. Si je suis près du gouffre, De m'y voir évitons au moins qu'elle ne souffre.

Théodore Langelet

Tu peux te reposer sur ma discrétion.

Albert Martin

Vous voyez que je suis un homme d'action ; En trois quarts d'heure au plus j'ai fini ma tournée.

Madame Langelet

Rien ne vous empêchait d'y mettre la journée.

Théodore Langelet

Filons ; voici, je crois, le moment du congé.

Scène 13

Albert Martin, Madame Langelet

Albert Martin

Qu'avez-vous donc ? Votre air est pour moi tout changé, Madame ; à mon insu vous ai-je encor blessée ?

Madame Langelet

Ne dissimulez pas ainsi votre pensée. Par la feinte une fois vous m'avez pu duper ; Mais on ne parvient pas deux fois à me tromper ; Je connais maintenant la noirceur de votre âme.

Albert Martin

Quoi qu'il soit arrivé, je vous jure, Madame, Que je suis innocent, et que je ne sais point Ce qui peut vous avoir irritée à ce point.

Madame Langelet

Vous avez contre moi dirigé des manoeuvres Que vous n'ignorez pas, puisqu'elles sont vos oeuvres.

Albert Martin

Sur l'honneur, je ne sais ce que vous m'imputez.

Madame Langelet

Ah ! Monsieur, c'est trop fort, et vous me révoltez. Quoi ! Vous ne savez pas qu'envoyé par votre ordre, Courue un chien furieux qui ne songe qu'à mordre, Votre ami tout à l'heure a pénétré chez moi, Qu'il m'a voulu, mettant à profit mon émoi, Détourner d'un hymen, dont vous, en apparence, Vous aviez à mon fils laissé la préférence, Et qu'enfin, ne pouvant accomplir son dessein, Il a vomi sur moi son ignoble venin !

Albert Martin

J'ignorais tout cela,

Madame Langelet

Lorsque de ces menées Vous êtes seul l'esprit qui les a combinées, Vous soutenez encor que vous ne savez pas Ce qu'a fait votre ami, qui n'était que le bras ?

Albert Martin

Mon ami, quel qu'il soit, dans toute cette affaire, N'a point pris mon avis, ayant que de rien faire.

Madame Langelet

Puisque vous persistez à tout nier, c'est bien ; Je ne vous force pas de me confesser rien ; Ce que j'affirme étant certain, je ne désire Ni vous voir approuver ni vous voir contredire. Dites blanc, dites noir ; par votre assertion Vous ne changerez rien à ma conviction.

Albert Martin

Vous me jugez coupable avant que de m'entendre ; Au moins permettez-moi d'abord de me défendre.

Madame Langelet

Je ne vous l'ai permis que trop jusqu'à ce jour. Veuillez bien me laisser vous parler à mon tour. Sans vouloir m'en vanter en aucune manière, Je vous ai fort longtemps remplacé votre mère.

Albert Martin

J'en garde la mémoire au fond de mes esprits.

Madame Langelet

Je vous ai fait du bien, sans attendre aucun prix. Il vous fut cependant, dans une circonstance, Donné de me prouver votre reconnaissance : Mon fils aimait Camille ; il s'agissait pour vous De ne plus désirer devenir son époux ; Vous pouviez nous montrer une âme généreuse ; De cette occasion pour vous j'étais heureuse. De vos intentions ne laissant rien percer, Vous avez volontiers paru la lui laisser. Puis, connaissant mon coeur et pensant le surprendre. Vous avez par un tiers tâché de la reprendre. À son désir j'allais céder sans différer, Lorsque la vérité vint du ciel m'éclairer, Et vous, sans réussir dans votre perfidie, Vous m'avez révélé votre âme abâtardie.

Albert Martin

De grâce, laissez-moi d'abord me disculper.

Madame Langelet

Non pas ; vous chercheriez encore à me tromper. Entre nous, désormais, il faut que tout finisse ; Allez ruser ailleurs, et que Dieu vous bénisse !

Albert Martin

Me condamnerez-vous sans m'avoir entendu ? Attendez que du moins je me sois défendu.

Madame Langelet

Non, monsieur, non ; d'ailleurs je n'ai pas le courage De rester face à face avec vous davantage.

Scène 14

Albert Martin

Il pleure en silence.

Albert Martin

Ah ! Quelle cruauté !

Scène 15

Camille, Madame Lombard, Albert Martin

Camille

Je me résigne à tout.

Madame Lombard

Pour Monsieur Langelet, si tu n'as pas de goût, Cela viendra, te dis-je, après le mariage.

Apercevant Albert.

Camille

Épargnez-moi, ma mère, un semblable langage ; Si je l'épouse, au moins, sans vous désobéir, À ma guise je veux l'aimer ou le haïr. Ô ciel !

Madame Lombard

Encore lui !

Camille

Quel air plein de souffrance !

Albert Martin

Allons, du coeur ! J'aurai ce soir ma délivrance.

Camille

Que dit-il ?... Il se lève... il va m'apercevoir !

Albert, en se levant, aperçoit Madame Lombard et Camille.

Madame Lombard

Ne dis rien...

Camille

Il nous voit !

Albert les salue profondément et sort.

Madame Lombard

Tais-toi, c'est ton devoir.

Camille

Albert !... Il n'entend pas ! Ah ! Je sens que je l'aime !

Scène 16

Madame Lombard, Camille

Madame Lombard

Silence ! Ta folie est donc toujours la même ?

Camille

Si vous le désirez, je suis folle à lier ; Mais ce que j'ai promis il vous faut l'oublier.

Madame Lombard

Qu'est-ce à dire, ma fille !

Camille

Il vous faut me permettre De ne pas observer ce que j'ai pu promettre.

Madame Lombard

Mais encore pourquoi ?

Camille

Parce que, par malheur, Je sens que pour cela j'ai trop peu de vigueur.

Madame Lombard

Est-ce, mademoiselle, une plaisanterie ?

Camille

Non, je m'étais liée avec étourderie, Voilà tout. Maintenant je comprends que j'avais Tout à l'heure promis plus que je ne pouvais. Vos prédilections pour monsieur Théodore Ne me le feront point épouser ; je l'abhorre.

Madame Lombard

Tu demeureras fille, ou tu l'épouseras.

Camille

J'aime mieux rester fille et libre d'embarras.

Madame Lombard

Quel cheval échappé ! Je le vois apparaître. Ne laisse rien voir.

Scène 17

Théodore Langelet, Madame Lombard, Camille

Apercevant Madame Lombard et Camille.

À part.

À Madame Lombard.

Théodore Langelet

Où ma mère peut elle être ? Je la cherche partout sans pouvoir la trouver. Je suis vraiment ravi de vous voir arriver. La fille ici !. Ma cause a l'air d'être meilleure. Vous allez posséder ma mère tout à l'heure ; Votre visite va lui faire un grand plaisir. Moi-même je l'attends, ayant le vif désir De lui faire connaître une grande nouvelle.

Madame Lombard

Serait-il indiscret de demander laquelle ?

Théodore Langelet

De la dissimuler il n'est guère besoin : Je vais dans un duel être aujourd'hui témoin.

À part.

Camille

Dans un duel ? Mon Dieu ! Soutenez-moi, je tremble.

Madame Lombard

Et quels sont les deux fous qui se battent ensemble ?

Théodore Langelet

Je vous les donne en cent.

Madame Lombard

Autant me les cacher ; J'essaierais, j'en suis sûre, en vain de les chercher.

Camille

Si vous les connaissez, nommez-les sans mystère. Albert en serait-il ? Dites.

Théodore Langelet

Je puis me taire, Vous l'avez dit.

Camille

Cela n'est pas possible ! Non. Vous voulez me tromper, en m'indiquant ce nom ?

Théodore Langelet

Je ne vous trompe pas ; qui plus est, je dois être Bien informé du nom que je vous fais connaître ; Car je suis son témoin.

Camille

Vous ne souffrirez pas Que votre ami se batte et s'expose au trépas.

Théodore Langelet

Cela n'est pas aisé.

Camille

Si vous êtes sensible, Si vous l'aimez enfin, cela vous est possible.

Théodore Langelet

Je ne réponds de rien.

Madame Lombard

Et l'autre combattant, Quel est-il ?

Théodore Langelet

C'est l'ami qui semblait l'aimer tant, Monsieur Gauthier.

Madame Lombard

Vraiment ?

Théodore Langelet

Pour être invraisemblable, Cette nouvelle-là n'est pas moins véritable.

Camille

Et vous pourrez les voir d'un oeil indifférent Ce soir dans un duel vider leur différend ?

Théodore Langelet

Comment puis-je arrêter l'ardeur qui les enflamme ?

Elle s'évanouit.

Camille

Comment ?... Vous le sauriez, si vous aviez plus d'âme. Vous ne le voulez pas ; votre refus m'est doux, Et j'ai honte d'avoir osé compter sur vous... Allons, venez, ma mère, avec moi tout de suite... Sauvons Albert... ma mère !... Ah ! Ma force me quitte.

Acte V

Scène 1

Suzanne

Suzanne

Où m'a précipitée un amour infernal ? Je n'étais pas méchante, et j'ai fait bien du mal... Je redoute un malheur...On vient ! Que vais-je apprendre ?

Scène 2

Suzanne, Albert Martin

Suzanne

Vous, dans ma maison !

Albert Martin

Moi. Consentez à m'entendre ; C'est la dernière fois que je viens vous troubler.

Suzanne

De quel droit, s'il vous plaît, venez-vous me parler ?

Albert Martin

Je pourrais vous répondre avec la même emphase ; Mais je veux vous parler ici sans grande phrase : Dans une heure je vais me battre avec Henri.

Suzanne

Vous ? Vous allez vous battre ?

Albert Martin

Oui.

Suzanne

Contre mon mari ?

Albert Martin

Oui ; vous devez d'ailleurs le savoir mieux qu'une autre ; Ce duel est votre oeuvre encor plus que la nôtre.

Suzanne

Ah ciel ! Tout est perdu 1

Albert Martin

Madame, calmez-vous ; Il n'arrivera point de mat à votre époux : Je me ferai tuer ; je suis las de la vie ; La mort est désormais le seul bien que j'envie. Tous ceux de mes amis que j'ai le mieux aimés Aujourd'hui contre moi sont de haine animés. Rien ne me dédommage : il était une femme Qui seule eût pu guérir les douleurs de mon âme ; Théodore l'aimait ; trop prompt à m'oublier, J'ai cru que je devais la lui sacrifier. Henri, qui des amis fut pour moi le modèle, À cherché sans succès, mais toujours avec zèle, À conduire mes pas vers la félicité ; Jusqu'ici son dessein a toujours avorté. Si je meurs de sa main, à son insu sans doute, Il m'aura vers son but ouvert enfin la route. Quand je ne serai plus, ceux qui grondent tout bas Me placeront bien haut au nombre des ingrats. Que me feront leurs cris ? Aux sphères éternelles Ne monte aucun écho de ces clameurs mortelles, Et, si dans l'autre vie on en entend le bruit, La mort encor pour moi ne sera pas sans fruit : Trompé par vos serments, votre époux vous adore. De son affection il vous croit digne encore, Il me croit seul coupable, et, grâce à cette erreur, Vous demeurez pour lui la source du bonheur. Ce bonheur, nulle voix ne pourra le détruire ; Seul je puis l'éclairer, je mourrai sans l'instruire. Maintenant, écoutez : je vous ai, dans le coeur, Madame, toujours cru des sentiments d'honneur ; Dans peu d'instants la mort va finir ma carrière ; Si vous voulez remplir ma volonté dernière, Jurez-moi que, devant l'amour qu'il a pour vous, Vous serez désormais digne de votre époux !

Se jetant à genoux.

Suzanne

Vous êtes généreux, vous êtes magnanime. Pour vous punir d'avoir su m'éviter un crime, J'avais voulu vous perdre, et, loin de vous venger. Vous êtes bravement venu me protéger... Je me repens, Albert ; ce n'est pas tout encore : Autant je me méprise, autant je vous honore.

Albert Martin

Ah ! Votre coeur est bon ! Je l'avais jugé tel, Et j'avais bien raison d'oser lui faire appel. Vous pouvez maintenant marcher la tête haute ; Où naît le repentir a disparu la faute. Relevez-vous, madame.

Suzanne

À votre tour, d'abord, Jurez-moi de ne point vous vouer à la mort.

Albert Martin

Impossible !

Suzanne

Pourquoi ?

Albert Martin

Pourquoi ?... Peu vous importe.

Suzanne

Pas de détours ; il faut que sur vous je l'emporte ; Je tiens à bien remplir mon devoir jusqu'au bout. Vous êtes innocent, Henri connaîtra tout ; Sa vengeance sera sur moi seule assouvie.

Albert Martin

Non, non, je ne veux pas, à ce prix, de la vie.

Scène 3

Suzanne

Suzanne

Je suis coupable, et c'est Albert qui périrait ! Cela ne se peut pas ! Pour moi cela serait Un sujet incessant de remords et de honte !... La honte et le remords, un jour on les surmonte ; Mais le lendemain même ils reviennent plus forts. Je fléchirais sous eux malgré tous mes efforts, Je ne cesserais pas de songer à mon crime, Partout réapparaîtrait ma sanglante victime, D'Henri je ne pourrais soutenir les regards, Devant ses yeux riants les miens seraient hagards, Son sourire, sa voix, ses baisers, ses caresses, Tout ce qu'il m'offrirait d'estime et de tendresses, Tout me rappellerait, pour m'en accabler mieux, L'écrasant souvenir d'un mensonge odieux. Il le faut, je lui dois révéler tout sans crainte ; S'il se venge sur moi, je périrai sans plainte.

Scène 4

Théodore Langelet, Suzanne

Théodore Langelet

Madame, nous pouvons nous réjouir tous deux...

Suzanne

De quoi ?

Théodore Langelet

Nous allons voir s'accomplir tous nos voeux.

Suzanne

Comment cela, monsieur ?

Théodore Langelet

Albert, s'il ne recule, Va, j'en ris malgré moi, se battre au crépuscule.

Suzanne

Et Cela vous fait rire ?

Théodore Langelet

En dois-je donc pleurer ? Si la rencontre doit le détériorer, Sans le moindre embarras et comme par miracle, Nous allons devant nous voir tomber chaque obstacle ; Sans épouser Camille, il va m'être permis D'aspirer au bonheur que vous m'avez promis.

Suzanne

Comment avez-vous pu me juger assez folle Pour croire que jamais je vous tiendrais parole, Et comment pensiez-vous que, sans le secourir, Je pourrais voir Albert en danger de mourir ?

Théodore Langelet

Après ce que de lui vous m'aviez fait entendre, À pareil changement j'étais loin de m'attendre ; Mais il m'importe peu de savoir, après tout, Si vous n'éprouvez plus pour lui tant de dégoût. Cette affaire n'est pas la mienne, c'est la vôtre. Mais ce qui m'intéresse un peu plus que tout autre, C'est le pacte qui s'est entre nous établi Et que vous ne pouvez avoir mis en oubli.

Suzanne

Pour vous comme pour moi ce pacte est une honte !

Théodore Langelet

Il faudra bien pourtant l'exécuter ; j'y compte.

Suzanne

Jamais !

Théodore Langelet

Jamais ? Ainsi, pour vous servir de moi, Madame, vous avez trompé ma bonne foi.

Suzanne

On ne trompe jamais les gens de votre espèce.

Théodore Langelet

C'est peu pour vous d'oser trahir votre promesse, Vous m'insultez encor ; mais prenez garde à vous ; Vous ignorez jusqu'où peut aller mon courroux.

Suzanne

Je n'en ai nulle crainte.

Théodore Langelet

À merveille, Madame ; J'expérimenterai la force de votre âme.

Suzanne

Un lâche tel que vous pourra me faire horreur ; Mais de ses attentats je n'aurai jamais peur !

Théodore Langelet

C'est ce que nous verrons après le duel.

Suzanne

J'aime Autant vous éclairer sur votre erreur extrême : Vous pouvez commencer la guerre ; grâce à Dieu, Le duel projeté ce soir n'aura pas lieu.

Théodore Langelet

Vous le croyez ?

Suzanne

J'en suis on ne peut plus certaine.

Théodore Langelet

Qui l'empêchera ?

Suzanne

Moi !

Théodore Langelet

Vous prenez trop de peine. Albert pourra ne pas se battre, grâce à vous ; Mais jamais de Camille il ne sera l'époux. Je veux, en m'unissant à la femme qu'il aime, Vous tenir ma promesse en dépit de vous-même, Et je vais, avant tout, m'occuper aujourd'hui De me venger de vous, de Camille et de lui.

Suzanne

Ah ! Vous êtes un monstre !...

Scène 5

Suzanne, Monsieur Gauthier

À Monsieur Gauthier.

Suzanne

Henri !... Ma force expire. Ô mon Dieu ! Donnez-moi le coeur de tout lui dire. Comme vous êtes pâle 1

Monsieur Gauthier

En effet, il m'est dur De voir que dans ce monde il n'est pas d'ami sûr. En qui dorénavant puis-je avoir confiance, Quand le meilleur de tous manque de conscience ?

Suzanne

Calmez-vous ; il n'a pas démérité de vous. Si quelqu'un doit subir votre juste courroux, C'est moi, qui, je l'avoue, ai seule été coupable !

Monsieur Gauthier

Toi !... Pourquoi me tenir ce langage incroyable ? Toi coupable ?... Jamais. N'est-ce pas que tu ris ?

Suzanne

Non, non, je ne veux ris abuser vos esprits ; Je fais un trop grand cas de votre juste estime, Pour venir faussement m'accuser d'un tel crime.

Monsieur Gauthier

Toi, criminelle aussi ? Pour perdre la raison, Il ne me manquait plus que cette trahison.

Elle se jette à ses pieds.

Suzanne

Écoutez-moi de grâce, et vous pourrez ensuite, Comme vous l'entendrez, châtier ma conduite ! Oubliant vos bontés, j'ai senti pour Albert Un penchant qu'à ses yeux hier j'ai découvert. Fidèle à l'amitié qu'il a pour vous si pure, Pour lui dans mes aveux il n'a vu qu'une injure, Et moi, pour me venger de sa fidélité, J'ai voulu le noircir de mon indignité. Voilà ce que j'ai fait et ce que je confesse... Maintenant vengez-vous, je mourrai sans faiblesse.

Il l'embrasse.

Monsieur Gauthier

Moi ! Me venger, Suzanne, et me venger de toi, Lorsque le repentir te ramène vers moi ! Me venger ! Me venger, quand ton aveu sublime Me rend le noble ami que j'accusais d'un crime ! Oh ! Va, relève-toi ; car au fond de mon coeur Tout porte, je le sens, l'empreinte du bonheur... Oh ! Je t'aime, vois-tu, plus qu'autrefois encore.

Suzanne

Et moi, plus que jamais maintenant je t'adore, Et quelque grand que soit le nombre de mes jours, Pour payer tes bienfaits, ils resteront trop courts.

Monsieur Gauthier

De tes bons sentiments je ne veux qu'une preuve.

Suzanne

Parle» me voilà prête à soutenir l'épreuve.

Monsieur Gauthier

De mon fidèle ami je cours serrer la main. Tu sais à son égard quel était mon dessein : Joins tes efforts aux miens dans la même pensée, Et poursuis avec moi mon oeuvre commencée.

Suzanne

Tu peux compter sur moi.

Scène 6

Suzanne

Suzanne

Que mon coeur est changé, Et de quel poids affreux je le sens dégagé !

Scène 7

Camille, Suzanne

Camille

Ah ! Madame, venez à mon aide, de grâce, Venez, je vous en prie : un malheur nous menace.

Suzanne

Ne vous alarmez pas ainsi ; rien n'est perdu. Tout ce qui vous effraye est un malentendu Qu'Albert et mon mari viennent de reconnaître ; Une amitié plus vive entre eux vient de renaître.

Camille

Alors tout est fini ?

Suzanne

Tout est fini.

Camille

Bien sûr ?

Suzanne

De votre part, Camille, un tel doute m'est dur.

Camille

Madame, excusez-moi, si mon doute vous froisse ; On doute malgré soi, quand on est dans l'angoisse.

Suzanne

Chère enfant, je comprends en vous ce sentiment, Et ne vous en fais pas un crime assurément.

Camille

Ainsi plus de duel. Mais pourrez-vous me dire Qui leur avait soufflé ce sauvage délire ?

Suzanne

Vous et moi, nous l'avions introduit dans leur coeur.

Camille

Quoi ! Nous aurions été cause d'un tel malheur ?

Suzanne

Oui, chacune de nous en aurait été cause. En ce qui me concerne, à vous dire autre chose Veuillez ne m'obliger, Camille, aucunement.

Camille

Soit ; mais moi, vous pouvez me dire au moins comment J'aurais été mêlée à ce drame terrible. Ah ! Ne différez pas ; ma torture est horrible.

Suzanne

Puisque vous le voulez, vous allez le savoir : Aussi bien, vous le dire est mon premier devoir.

Camille

J'écoute.

Suzanne

Sachez donc qu'Albert, qui vous adore, Vous avait néanmoins laissée à Théodore, Et que, ce sacrifice étant pour lui trop fort, Il n'y pouvait survivre et désirait la mort. Il l'eût d'Henri reçue avec reconnaissance.

Camille

Et moi qui l'accusais de tant d'indifférence ! Ah ! Quelque chose aussi me révélait tout bas Que cette indifférence au fond n'existait pas ? Comment reconnaîtrai-je une telle tendresse ?

Suzanne

Je m'en vais vous le dire ; écoutez, le temps presse : C'est peu d'avoir sauvé ses jours ; sans le bonheur, La vie est un boulet qu'on traîne avec horreur. Vous êtes, chère enfant, le rêve de sa vie ; Faites tous vos efforts pour combler son envie.

Camille

J'y suis bien décidée, et si j'y réussis, J'aurai réalisé le but que je poursuis. Mais vous, qui voulez bien raffermir mon courage, Prêtez-moi votre appui dans ce pénible ouvrage.

Suzanne

Je vous l'allais offrir, plus heureuse que vous, Si je puis voir Albert devenir votre époux. Dans vos refus soyez ferme, et je vous proteste Que je viendrai, moi seule, à bout de tout le reste.

Scène 8

Camille

Camille

Ah ! Sur moi tous les maux peuvent fondre aujourd'hui ; Ils ne me causeront, quels qu'ils soient, nul ennui. Mon Albert est sauvé ; le reste est peu de chose ; Mes voeux sont satisfaits ; que de moi Dieu dispose ! Quant à lui, s'il lui faut encore mon amour, Il le possédera jusqu'à mon dernier jour.

Scène 9

Madame Lombard, Camille

Madame Lombard

Ma fille, que veut dire une telle conduite ? Je suis depuis bientôt une heure à ta poursuite. As-tu donc résolu de faire mon tourment ?

Camille

Non, ma mère ; j'en suis au désespoir, vraiment.

Madame Lombard

Chez Monsieur Langelet tu tombes presque morte ; Dans cet affreux état de chez lui l'on t'emporte ; Dans ta chambre on t'étend sur ton lit, et je sors. À peine ai-je passé quelques instants dehors, Que vers toi je retourne avec sollicitude ; Mais rends-toi compte un peu de mon inquiétude, Quand, rentrant dans ta chambre et mesurant mes pas, Je vais droit à ta couche et ne t'y trouve pas. Je m'agite, je cours, je cherche, j'interpelle ; Personne ne t'a vue ou ne se le rappelle, Et c'est après t'avoir cherchée en vingt endroits Que dans cette maison enfin je te revois.

Camille

Je comprends tout l'ennui qu'à votre coeur je donne ; Mais je ne doute pas qu'il ne me le pardonne. À peine ai-je senti mes forces revenir Que de tout me revient aussi le souvenir ; Je me souviens alors de la prochaine lutte, Je cours, pour empêcher qu'elle ne s'exécute ; Chez Madame Gauthier j'arrive, et devant moi Je la trouve saisie encor du même émoi. Avertie avant moi de l'affreuse nouvelle, Elle avait eu le temps de clore la querelle.

Madame Lombard

Ainsi, lorsque tu m'as suscité tant d'ennui, C'était pour t'occuper des affaires d'autrui ?

Camille

D'autrui ! Que dites-vous ? Ah ! Qu'il vous en souvienne, La mort d'Albert, ma mère, aurait causé la mienne : Sa douleur est la mienne et ses plaisirs les miens ; Avec d'autres je veux n'accepter nuls liens ; Pour tout dire, je l'aime, et toute mon envie Est de me voir unie avec lui pour la vie !

Madame Lombard

Tu persévères donc dans ton égarement ?

Camille

J'y persévérerai, ma mère, constamment ; Pour un autre que lui jamais au fond de l'âme Je ne me sentirai la plus légère flamme.

Madame Lombard

Le temps est un grand maître ; il t'apprendra bientôt Que ce que tu dis là n'est pas ton dernier mot.

Camille

Le temps ne pourra pas changer mes sympathies.

Madame Lombard

Quand tu les sentiras sur son aile parties, Tu me remercieras d'avoir su l'arrêter Sur la pente où tu veux avec toi m'emporter.

Camille

Chacun a ses penchants distincts de ceux des autres. Vous ne pouvez juger de mes goûts par les vôtres ; Ce qui peut à vos yeux paraître le malheur, Est ce qui va le mieux aux besoins de mon coeur. J'ai maintenant assez de raison pour comprendre Quel chemin mon bonheur peut m'ordonner de prendre, Et, tout considéré, j'ai vite découvert Que je ne le suivrais qu'en épousant Albert.

Madame Lombard

Ton triste aveuglement, mon enfant, me désole. Pour un instant j'admets qu'Albert soit ton idole, J'admets qu'il ne lui manque aucune qualité ; Mais ouvre un peu les yeux sur la réalité : Suffit-il qu'un mari soit bon, tendre et sensible ? Non ; s'il n'a que cela, la vie est impossible. Albert est vertueux, je l'admets ; mais, vois-tu, On ne se nourrit pas seulement de vertu. Bonne dans la richesse, elle est dans l'infortune Une inutilité dont la vue importune.

Camille

Albert est jeune, il a du coeur et du talent ; Pour vivre il gagnera toujours assez d'argent.

Madame Lombard

De nos jours le talent est bien souvent stérile ; Les obstacles sont grands, l'âme la plus virile A rarement assez de force ou de bonheur Pour être appréciée à sa juste valeur, Et tu dois supposer, pour n'être pas déçue, Que le talent d'Albert restera sans issue. Si tu veux, au contraire, accepter pour époux Monsieur Langelet fils, qui t'en prie à genoux, Tu vivras sans soucis et n'auras point à craindre Que la gêne avec lui puisse jamais t'atteindre. Il n'a peut-être pas les qualités d'Albert, Son bon coeur, sa belle âme et son esprit ouvert, Il ne te rendra pas l'épouse d'un grand homme ; Mais il est, tu le sais, riche autant qu'économe, Et si tu ne cours pas la chance d'être un jour La femme d'un ministre influent à la cour, Avec lui tu pourras, sans craindre l'indigence, Couler au moins tes jours au sein de l'opulence.

Camille

Ma mère, je vous crois, cet homme est couvert d'or ; Mais, comme ce matin, je vous le dis encor, J'aime mieux l'indigence, avec Albert que j'aime, Que l'opulence avec tout autre que lui-même. Nous avons toutes deux la même idée au coeur ; Comme moi vous voulez assurer mon bonheur ; Je sens ce qu'il me faut, j'en ai la prescience : En votre fille ayez un peu de confiance.

Madame Lombard

De tant d'entêtement je suis lasse à la fin, Et, puisque à raisonner je m'exténue en vain, Je ne persiste plus à discuter encore. Demain, pour être unie à monsieur Théodore, De force ou de bon gré, mais sans faire d'éclat, Tu devras te résoudre à signer le contrat.

Camille

Jamais !

Madame Lombard

Demain, te dis-je.

Camille

Et moi, je vous assure Que vous n'obtiendrez pas demain ma signature.

Madame Lombard

Assez !

Camille

Quand je devrais me voir couper le poing, À me faire signer vous n'arriveriez point.

Scène 10

Madame Lombard, Madame Langelet, MONSIEUR LANGELET père, Camille, Théodore Langelet

Madame Lombard

Chut !

Madame Langelet

De vous rencontrer je suis vraiment bien aise.

MONSIEUR LANGELET père

Ma femme, veux-tu bien accepter cette chaise ?

Madame Langelet

Nos enfants sont pressés de se donner la main ; Le contrat doit toujours être signé demain, N'est-ce pas ?

Camille

N'allez pas vous lier envers elle.

Madame Lombard

Je n'y vois point d'obstacle.

Camille lui tourne le dos, sans répondre.

Théodore Langelet

Et vous, Mademoiselle ?

Madame Langelet

Demain, après avoir signé notre contrat, Je désire donner un dîner d'apparat, Où je réunirai quelques amis intimes. À ce titre nul n'a des droits plus légitimes Que Madame Gauthier, que nous avons tous trois Cru devoir inviter d'une commune voix. C'est pour cela qu'ici vous nous voyez ensemble. Avec nous est-ce aussi l'objet qui vous rassemble ?

Madame Lombard

Non... pas précisément... Je suis loin de nier Pourtant les droits certains de Madame Gauthier, Et près d'elle je vais, pour qu'elle soit des nôtres, Adjoindre, s'il le faut, mes instances aux vôtres.

Madame Langelet

J'accepte. L'un de nous, par procuration, Va lui faire pour tous notre invitation. Qui veut bien se charger de porter la parole ?

Théodore Langelet

Si l'on veut m'accepter, je remplirai ce rôle.

Madame Lombard

Personne mieux que vous ne pourrait le remplir.

Théodore Langelet

Nul n'aura plus à coeur de le bien accomplir ; Voilà ce que je puis vous dire au moins d'avance.

Camille

Ô mon Dieu ! Faites-moi tout entendre en silence !

MONSIEUR LANGELET père

Voici précisément Madame Gauthier.

Théodore Langelet

Bien.

MONSIEUR LANGELET père

Allons...

Théodore Langelet

laissez-moi faire, ou je ne dirai rien.

Scène 11

Suzanne, Théodore Langelet, Camille, MONSIEUR LANGELET père, Madame Lombard, Madame Langelet

Suzanne

Vous en ce lieu, Monsieur ?

Théodore Langelet

Oui, Madame, moi-même.

À part.

Suzanne

Que voulez-vous, Monsieur ? Quelle impudence extrême !

Théodore Langelet

Connaissant l'intérêt que vous avez toujours Pris si spontanément au bonheur de mes jours, Avec mes chers parents, sans tarder davantage, Je viens vous annoncer mon prochain mariage, Auquel vous donnerez votre approbation.

Suzanne

Qui donc épousez-vous, sans indiscrétion ?

Théodore Langelet

Mademoiselle ici présente.

Camille

Moi ?

Suzanne

L'infâme ?

Camille

Rassurez-vous, jamais je ne serai sa femme.

Théodore Langelet

Nous signons le contrat, sans différer, demain. À cette occasion nous avons le dessein D'inviter à dîner quelques amis intimes. Vous avez à ce rang des droits fort légitimes ; Nous vous engageons donc tous les trois à venir À leur groupe chez nous demain vous réunir. Votre amitié pour nous nous laisse l'espérance Que vous nous donnerez sur tout la préférence, Et que, quelqu'incident qui vous puisse entraver, Pour répondre à nos voeux vous saurez le lever.

MONSIEUR LANGELET père

Comme il vous tourne bien un compliment, le traître !

Suzanne

Il me faut donc souffrir, sans rien faire paraître. Quand il m'insulte, il faut encore que mon front Ne laisse point percer la trace de l'affront ! Si j'avais su toujours demeurer innocente, Comme à le démasquer je me verrais puissante ! Il aurait peur de moi, je ne le verrais pas, Comme dans ce moment, m'écraser sous ses pas. Je n'ai qu'un seul instant quitté la droite route ; Voilà mon châtiment, voilà ce qu'il m'en coûte !

Théodore Langelet

Vous ne répondez rien ? Faut-il, auprès de vous, Que Madame Lombard aussi se joigne à nous ?

Madame Lombard

En effet je serais, pour ma part, désolée, Si Madame Gauthier manquait à l'assemblée.

Madame Langelet

Laissez-vous attendrir ; vous voyez à quel point Vous nous ferez défaut, si vous ne venez point.

À part.

Suzanne

À tant d'empressement je suis vraiment sensible ; Mais ne m'attendez pas, cela m'est impossible. Ah ! J'étouffe de honte !

Théodore Langelet

Impossible ! Pourquoi ?

Suzanne

Vous en savez, monsieur, la cause comme moi.

Scène 12

Monsieur Gauthier, Albert Martin, Suzanne, Théodore Langelet, Madame Langelet, MONSIEUR LANGELET père, Madame Lombard, Camille

Monsieur Gauthier

Notre meilleur ami nous est rendu., Suzanne ; À vous tendre la main tous deux je vous condamne.

Albert Martin

J'accepte avec bonheur la condamnation.

Suzanne

Et moi, je l'exécute avec effusion.

Théodore Langelet

Parbleu ! Je suis, Albert, au comble de la joie : Je voulais l'aller voir, le ciel à moi t'envoie. Dans quelques jours au plus je vais avoir besoin Que de garçon d'honneur tu remplisses le soin. Bientôt je me marie avec mademoiselle. Dans cette occasion je compte sur ton zèle.

Albert Martin

Cessez de plaisanter, Monsieur ; je vous connais, Et, si par dignité je ne me retenais, Vous me verriez ici punir vos perfidies.

Théodore Langelet

Est-ce pour moi que sont ces paroles hardies ?

Albert Martin

Pour vous, monsieur, pour vous ; vous le savez fort bien ; Ne dissimulez pas, vous n'y gagnerez rien.

Madame Langelet

Jamais on n'a pu voir une telle nature ; Quand mon fils le cajole, il lui rend une injure.

MONSIEUR LANGELET père

Quand depuis si longtemps nous faisons tout pour lui, Injurier mon fils de la sorte aujourd'hui !

Théodore Langelet

Mon père, calmez-vous et cessez de me plaindre ; Les injures d'Albert ne peuvent pas m'atteindre.

Madame Langelet

Je suis aise vraiment que vous soyez ici ; Vous n'auriez jamais cru qu'on pût agir ainsi.

Madame Lombard

Vous avez bien raison ; sans cette triste étude Je n'aurais pas pu croire à tant ci ingratitude.

Albert Martin

Tu les entends, Henri ? je ne suis qu'un ingrat !

Monsieur Gauthier

Vous mettez promptement les gens hors de combat. Heureusement tous ceux qui pensent le connaître Ne sont pas de l'avis que vous faites paraître, Et, pour ne vous citer qu'un exemple à l'appui, Son patron notamment fait si grand cas de lui, Qu'aujourd'hui même il vient de lui céder sa charge : Albert a, pour payer, le délai le plus large, Et, tout en vivant bien, il pourra tous les ans. Mettre encor de côté quarante mille francs.

Madame Lombard

Quarante mille francs par an ! C'est magnifique.

Théodore Langelet

C'est trop pour être vrai.

Monsieur Gauthier

Monsieur, c'est véridique.

Madame Lombard

Quarante mille francs ? C'est bien ce chiffre-là ?

Monsieur Gauthier

Vous avez entendu comme il faut ; c'est cela.

Désignant Albert.

Madame Lombard

Monsieur, j'ai tout à l'heure été beaucoup trop prompte ; Mais sur votre indulgence en ce moment je compte. Pardonnez-moi, monsieur, et surtout obtenez Que mes propos me soient par monsieur pardonnes.

Monsieur Gauthier

Vous êtes excusée en ce qui me concerne ; Mais mon ami n'est pas de ces hommes qu'on berne Et qu'ensuite on apaise avec quelques doux mots ; Pour détruire l'effet de vos mauvais propos, Il vous faut lui donner la main de votre fille,

Madame Lombard

Je n'osais demander la sienne pour Camille. Pour moi, s'il y consent, ses voeux sont une loi.

Camille

Vous disposez toujours trop aisément de moi : Albert ne peut plus être aujourd'hui votre gendre ; Devenu riche, il peut à mieux que moi prétendre.

Albert Martin

Camille ! Y pensez-vous ? Ne savez-vous donc pas Que pour moi l'or n'est rien auprès de vos appas, Et que plus que jamais maintenant je vous aime, Parce que je me crois plus digne de vous-même ? Quand vous voyez pour vous s'accroître mon amour, Le vôtre pourra-t-il disparaître en retour ?

Camille

Non, pour vous résister, je sens en vous trop d'âme ; Je n'ai plus de scrupule, et je suis votre femme.

Albert Martin

Ma femme ! Ah ! Maintenant il n'est plus de malheur Qui puisse me plonger dans la moindre douleur.

Madame Langelet

Vous m'avez cependant donné votre parole ?

Madame Lombard

C'est vrai ; mais d'y compter vous avez été folle, Tant, Madame, il est vrai que les événements Sont quelquefois plus forts que nos engagements !

Madame Langelet

Quelle femme d'argent !

Théodore Langelet

Quelle sanglante injure !... Ah ! Nous nous reverrons, Albert, je te le jure !

Albert Martin

Monsieur, je vous dédaigne et ne vous réponds pas.

Monsieur Gauthier

Pour jamais te revoir, il craint trop le trépas.

Scène 13

Madame Langelet, Monsieur Gauthier

Madame Langelet

Hébergez donc les gens, pour qu'ensuite on vous paye, Le jour de l'échéance, avec cette monnaie ! J'ai d'une tendre mère eu pour Albert l'amour, Et lui, non seulement il n'a jusqu'à ce jour Rien fait pour me payer de toute ma tendresse. Mais encore, cédant à son âme traîtresse, Il n'a pas craint de prendre à l'instant devant nous Celle de qui mon fils devait être l'époux. Ami de la maison, c'est-à-dire ami traître, Il n'a songé chez nous qu'à s'ériger en maître. Heureusement pour moi la leçon me suffit, Et je m'en vais tâcher de la mettre à profit.

Monsieur Gauthier

Prenez garde ; je crains pour vous que cette épreuve, Madame, ne fournisse au contraire la preuve Qu'ils n'ont pas, en jugeant l'ami, toujours raison, Ceux qui croient que jamais il ne vaut pas la maison.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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