Comédie · 1867

Paul et Pauline

de Léopold Hervieux

Représentation
≈ 41 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
249
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur Valbray H 105 ≈ 22 min 7
Pauline F 99 ≈ 11 min 6
Paul H 45 ≈ 8 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Paul et Pauline
Monsieur Valbray absent
Pauline absentabsent
Paul absentabsentabsent
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Paul et Pauline

Scène 1

Monsieur Valbray, Pauline

Monsieur Valbray

Ma fille, il faut aller refaire ta toilette.

Pauline

Pour ce matin je crois qu'elle est assez complète.

Monsieur Valbray

C'est vrai, ma chère enfant, et tu n'as pas besoin, Pour éblouir mes yeux, d'y mettre tant de soin ; Mais, comme moi, le monde a-t-il les yeux d'un père ,

Pauline

Le monde ! Êtes-vous bon de songer à lui plaire ? Moi, de ses jugements je ne prends nul souci.

Monsieur Valbray

Je ne t'entendrai pas parler toujours ainsi.

Pauline

Et moi, je crois qu'avant de changer de langage, De jamais en changer j'aurai dépassé l'âge.

Monsieur Valbray

De semblables propos ne te conviennent pas. Va t'habiller.

Pauline

J'y vais, mon père, de ce pas. Mais pourquoi ce matin faut-il que je m'habille ? Attendez-vous déjà des amis ?

Monsieur Valbray

Non, ma fille. J'attends tout simplement un peintre de portraits, Que, pour faire le tien, je fais venir exprès.

Pauline

Mon portrait ! Je le vois, dans votre amour extrême, Il vous faut mon image à défaut de moi-même. Et me couvant toujours dEs yeux comme un trésor, Absente? vous voulez me contempler encor. Ah ! Que vous êtes bon, et quelle douce ivresse Répand dans tout mon être une telle tendresse !

Monsieur Valbray

Oui, ma fille, je t'aime, et ta félicité Est le seul bien que j'aie ici-bas souhaité. Mais fais trêve un instant à ton élan candide ; Car tu n'as pas compris le motif qui me guide.

Pauline

Quel est donc ce motif ?

Monsieur Valbray

Je veux te marier.

Pauline

Avez-vous donc juré de me contrarier, Mon père ? Et,quand, depuis trois mois, je vous répète Que pour me marier je ne me sens point faite, Pourquoi sur ce sujet sans cesse revenir ?

Monsieur Valbray

C'est qu'un peu mieux que toi je lis dans l'avenir. Un homme peut toujours songer au mariage ; Mais une fille est loin d'avoir cet avantage.

Pauline

Et qu'est-ce que cela peut lui faire, après tout, Quand pour le mariage elle n'a point de goût ?

Monsieur Valbray

Le goût change à ton âge ; aujourd'hui ce qui charme Ne sera plus demain qu'une cause d'alarme. Écoute mes conseils et tu m'en sauras gré.

Pauline

Non, moi père, jamais je ne me marierai.

Monsieur Valbray

Mais que feras-tu donc, et quelle est ton envie ?

Pauline

Sans souci, près de vous je passerai ma vie.

Monsieur Valbray

Pourquoi former ainsi des projets superflus ? Tu seras jeune encor, quand je ne serai plus ; Et si je te laissais, en mourant, vieille fille, Tu serais condamnée à rester sans famille ; Tu n'aurais après moi nul parent qui pourrait Diminuer le vide où ma mort te mettrait.

Pauline

Que voulez-vous me dire ? Expliquez-vous, mon père.

Monsieur Valbray

Tu connais la moitié de ce triste mystère ; Je dois t'en achever la révélation. Écoute-moi, ma fille, avec attention.

Pauline

J'attends.

Monsieur Valbray

Je suis ton père, et dans mon coeur je trouve Pour toi des sentiments qu'un père seul éprouve. Mais de la parenté qui nous unit tous deux La nature a formé toute seule les noeuds. Pour apprendre le droit et voir la capitale, À vingt ans je partis de ma ville natale ; Je rencontrai ta mère ; elle avait les attraits Que je retrouve encore aujourd'hui dans tes traits ; Et lorsque je te vois ou pleurer ou sourire. Pour moi c'est elle encor qui rit ou qui soupire. Je l'aimai, je lui fis l'aveu de mon amour ; Elle y crut et bientôt le paya de retour. Ma famille, en faisant épier ma conduite, De cette liaison fut promptement instruite ; Elle voulut la rompre, et fit tous ses efforts Pour me faire cesser ces coupables rapports. Ta mère, sans murmure, offrant de s'y résoudre, De mon amour pour elle ainsi se fit absoudre, Et depuis ce moment, pendant près de neuf ans, Nous vécûmes tous deux sans autre contre-temps. Auprès d'elle j'aurais passé ma vie entière ; Mais il fallait enfin choisir une carrière. Ma famille y songea : par un ordre fatal Elle me rappela dans mon pays natal ; J'obéis, et, n'osant voir sa douleur amère, La nuit, furtivement, j'abandonnai ta mère... Sans pleurer aujourd'hui je ne puis y penser.

Pauline

Mon père, je suis là pour vous la remplacer ; Calmez votre chagrin.

Monsieur Valbray

J'aurais mieux fait peut-être De garder le secret que je t'ai fait connaître.

Pauline

Non, mon père, achevez ; car le temps est venu De ne plus me laisser ce secret inconnu.

Monsieur Valbray

Je poursuis : à Rouen mon père était notaire ; Son office était bon ; je le pris pour lui plaire, Et peu de temps après, j'eus beau me récrier, Pour lui complaire encor, je dus me marier. Entre les mains de Dieu je mis mes destinées, Je m'armai de courage, et pendant dix années Je remplis chaque jour avec un soin jaloux Mes devoirs de notaire et mes devoirs d'époux. Mais, tout en demeurant à mes devoirs fidèle, Je pensais à ta mère et n'aimais toujours qu'elle.

Pauline

Enfin qu'arriva-t-il ?

Monsieur Valbray

Ma femme, après ce temps Mourut subitement, sans me laisser d'enfants. Depuis longtemps déjà j'avais perdu mon père ; Rien ne m'empêchait plus d'aller revoir ta mère. À mon principal clerc aussitôt, à vil prix, Je cédai mon étude, et partis pour Paris... Mais ce soir seulement je t'apprendrai le reste ; En parlant, j'oubliais que l'heure fuit sans cesse Et que, s'il est exact, ici dans peu d'instants Nous allons voir entrer l'artiste que j'attends.

Pauline

Quoi ! Vous n'achevez pas?

Monsieur Valbray

Non ; mais, tu peux me croire, Je te dirai tantôt la fin de cette histoire. Va donc t'habiller.

Pauline

Soit. Mais je n'irai qu'autant Que vous m'expliquerez pourquoi vous tenez tant, Quand vous me possédez près de vous en nature, À voir encor mes traits reproduits en peinture.

Monsieur Valbray

Je n'en ai vraiment pas maintenant le loisir ; Mais bientôt je pourrai me rendre à ton désir.

Pauline

Non, ce n'est pas bientôt, c'est sur-le-champ, mon père, Que de vous je désire apprendre ce mystère.

Monsieur Valbray

Mais, quand je te promets...

Pauline

Non, c'est un parti pris ; Je ne bougerai point que je ne l'aie appris.

Monsieur Valbray

Eh bien, puisqu'il le faut, je m'en vais te te dire.

Pauline

J'écoute.

Monsieur Valbray

Que le ciel en ce moment m'inspire !

Pauline

Vous dites ?

Monsieur Valbray

À Rouen, grâce à mes fonctions, Je m'étais fait jadis maintes relations. J'en ai gardé beaucoup, et je pense, ma fille, Que pour toi dans le sein d'une bonne famille, J'ai, grâce à Dieu, trouvé le mari qu'il te faut.

Pauline

Ne vous ai-je pas dit déjà mon dernier mot ? Faut-il vous répéter ?...

Monsieur Valbray

Avant de rien conclure, On veut par ton portrait connaître ta figure. Rien n'est plus naturel.

Pauline

Faut-il donc vous crier Que je ne me sens point prête à me marier ?

Monsieur Valbray

Par ton entêtement à la fin tu m'obsèdes ; Bon gré mal gré, ma fille, il faudra que tu cèdes. À ne plus t'écouter je suis bien résolu ; Quatre ou cinq bons partis déjà ne t'ont pas plu ; À tes caprices vains je ne veux plus me rendre ; Un dernier se présente, il te faudra le prendre.

Pauline

Je ne le prendrai pas.

Monsieur Valbray

Et je te réponds, moi, Qu'il te faudra le prendre, ou bien dire pourquoi, Et tout à l'heure ici, lorsque viendra l'artiste, Devant lui tu feras un visage moins triste.

Pauline

Vous vous moquez de moi, je ne poserai pas.

Monsieur Valbray

Tu poseras, te dis-je, et tu me céderas.

Pauline

Non.

Monsieur Valbray

Tu lui souriras.

Pauline

Non. Je ferai la moue.

Monsieur Valbray

De moi je n'entends pas que ma fille se joue.

Pauline

Moi, j'entends n'écouter que mon goût.

Monsieur Valbray

Le voici ! Ne songeons plus à rien.

Pauline

Je m'en vais.

Monsieur Valbray

Reste ici.

Scène 2

Monsieur Valbray, Pauline, Paul

Monsieur Valbray

Pauline !

Pauline

Ah !...

Monsieur Valbray

Qu'as-tu donc ? Bonjour, Monsieur l artiste.

Paul

Monsieur, je vous salue.

Monsieur Valbray

Une nouvelle triste Tout à l'heure nous a tous deux mis en émoi. Nous en sommes encor troublés, ma fille et moi; Vous nous excuserez ?

Paul

Non, c'est moi qui regrette De rendre ainsi chez vous ma présence indiscrète. Mais si vous le souffrez, je puis me retirer.

Monsieur Valbray

Vous n'êtes point de trop, et pouvez demeurer. Permettez seulement que, pour changer de robe, Un instant à vos yeux ma fille se dérobe. Va t'habiller, Pauline, et reviens promptement.

Pauline

J'y vais.

Paul

Il n'est besoin d'aucun ajustement ; - Restez, Mademoiselle.

Bas à Pauline.

Monsieur Valbray

En ce cas, à l'ouvrage Et toi, ma chère enfant, désormais sois plus sage, Et, puisque je ne cherche et ne veux que ton bien, Laisse-toi diriger, sans t'alarmer de rien.

Pauline

Je voudrais à vos voeux être toujours docile.

Haut.

Monsieur Valbray

En moi sois confiante, et ce sera facile. Allons, n'en parlons plus. Vous pouvez commencer, Monsieur.

Paul

Dans ce fauteuil voulez-vous vous placer, Mademoiselle ? - Bon ! - Tenez-vous sans contrainte.

Pauline

De cette façon ?

Paul

Oui. - Regardez-moi sans crainte.

Pauline

Ainsi.

Paul

Très bien. - Donnez à vos yeux plus de feu. - Tout en me regardant, veuillez sourire un peu. - C'est cela; sans effort gardez cette posture.

Monsieur Valbray

Que l'art peut ajouter de charme à la nature! Jamais je n'avais vu tes attraits gracieux Si bien qu'en cette pose où tu ravis mes yeux.

Pauline

Ne parlez pas, mon père, ou parlez d'autre chose; Autrement vous allez me gêner dans ma pose.

Monsieur Valbray

Oui-dà ; quel changement vient de se faire en toi ? Te voilà maintenant plus sage encor que moi. Au fait, je ne dois pas y trouver à redire, Et, pour ne point parler du tout, je me retire. Au surplus, voici l'heure où mon courrier m'attend ; Je vais le faire, et suis à toi dans un instant.

Scène 3

Paul, Pauline

Paul

Si vous vous sentez lasse, il n'est rien qui s'oppose À ce que nous fassions une légère pause.

Pauline

Je suis infiniment sensible à tant de soin, Monsieur ; mais de repos je ne sens nul besoin.

Paul

Si je me suis trompé, veuillez, Mademoiselle, Excuser une erreur qui vous prouve mon zèle.

Pauline

Vous êtes excusé, Monsieur ; ne craignez rien.

Paul

J'ai vu que vous quittiez votre premier maintien, Et j'ai cru que c'était un peu de lassitude Qui vous faisait ainsi changer votre attitude. Mais, puisque j'avais pu me faire illusion, Reprenez, s'il vous plaît, votre position.

Pauline

Suis-je ainsi comme il faut ? Veuillez bien me le dire.

Paul

Vous n'êtes pas encor comme je le désire.

Pauline

Comment donc me tenir ?

Se levant.

Paul

Je vous trouverais mieux, Si vous vouliez lever davantage les yeux. - Vous les baissez toujours ? De votre résistance Hélas ! Je comprends trop ce qu'il faut que je pense. Mais depuis trop longtemps je sens brûler mon coeur, Pour que je puisse encore en étouffer l'ardeur, Et dussé-je à jamais encourir votre blâme, Il faut que je me livre aux élans de mon âme, Je me confie enfin à vous entièrement.

Pauline

Que veut dire, Monsieur, un tel égarement ?

Paul

Me le demandez-vous ? Devant un tel délire Ne comprenez-vous pas ce que cela veut dire ? Et ne savez-vous pas que, depuis six longs mois, Je ne puis m'empêcher de frémir chaque fois Qu'à travers les carreaux de ma pauvre fenêtre Je vous vois vers le soir à la vôtre paraître.

Pauline

Vous oubliez, Monsieur, en me parlant ainsi, Le but qui seul a dû vous amener ici.

Paul

Ce but était fictif; je n'en ai point eu d'autre Que de pouvoir enfin ouvrir mon coeur au vôtre. Je savais que le ciel, par un arrêt cruel, Avait mis entre nous un abîme éternel, Et qu'alors que j'étais sans argent ni famille, Un père fortuné vous appelait sa fille. Mais ce profond abîme, existant entre nous, N'a pu me détourner de venir jusqu'à vous. Souvent de ma fenêtre en vos yeux j'ai cru lire Que vous étiez sensible à mon affreux martyre, Et je n'ai point voulu décider de mon sort Avant d'avoir été par vos mains mis à mort.

Pauline

Vous parlez de mourir. Ce n'est point à votre âge Qu'il est permis, monsieur, de tenir ce langage.

Paul

Et, moi je vous le jure ici sur mon honneur, Si mon amour a pu pénétrer votre coeur, Il n'existera point au monde de barrière Que pour vous posséder je ne mette en poussière. Mais, si vous me laissez juger que mon amour Ne doit être par vous payé d'aucun retour, Il faudra, toute joie alors m'étant ravie, Que de mes propres mains je m'arrache la vie. Vous m'avez entendu : décidez de mon sort.

Pauline

Eh bien, je ne veux point vous livrer à la mort !

Paul

Ciel ! Ai-je bien compris ? Vous m'aimez ? C'est vous-même Qui me le déclarez en cet instant suprême ? Vous m'aimez ?

Pauline

Hé bien, oui.

Paul

J'étouffe de bonheur.

Pauline

Lorsque l'amour est pur, une fausse pudeur Ne doit pas arrêter les élans qu'il inspire. Je sais que j'aurais dû, sans hésiter, vous dire De quel amour mon coeur se sentait possédé : Au préjugé commun, malgré moi, j'ai cédé, Et maintenant encore, tandis qu'à vous je m'ouvre, J'ai peine à surmonter la honte qui me couvre. Près de mon père ayant vécu jusqu'à ce jour, Je n'ai jamais parlé la langue de l'amour. Vous m'excusez, Monsieur ?

Paul

Que parlez-vous d'excuse, Lorsqu'en me dévoilant un coeur exempt de ruse, De plus parfait bonheur vous me faites jouir ?

Pauline

Il ne faut pas pourtant vous laisser éblouir ; Il va contre vos voeux surgir bien des obstacles.

Paul

Pour en venir à bout, je ferai des miracles ; Faites-les-moi connaître, et j'en triompherai.

Pauline

Mon père a disposé de moi contre mon gré, Et ce portrait, qu'ici vous êtes venu peindre, Il est pour un rival que vous avez à craindre.

Paul

Un rival !

Pauline

Calmez-vous. Je ne souffrirai pas Qu'un autre unisse aux miens ses jours jusqu'au trépas.

Paul

C'est peu que votre père à vos dégoûts se rende, Il faut qu'à nos désirs encore il condescende. Mais comment parvenir à son adhésion ?

Pauline

Nous songerons plus tard à cette question. Pour le moment, je crois, le parti le plus sage Est d'aller sur-le-champ nous remettre à l'ouvrage : Mon père à tout instant peut revenir ici, Et tout serait perdu, s'il nous voyait ainsi.

Paul

Soit ! - Alors reprenez votre ancienne posture. Je vais pour mon rival peindre votre figure. Mais, puisque je me vois maître de votre coeur, Je puis vous assurer aujourd'hui, sur l'honneur, Qu'avant même d'avoir achevé de vous peindre, Cet homme pour nos voeux ne sera plus à craindre.

Pauline

Puisse votre serment du ciel être entendu ! Mais réparons le temps que nous avons perdu.

Une pause.

Paul

Oui.

Pauline

Vous ne faites rien ?

Paul

Non. C'est que sans colère, En le représentant l'aveuglement d'un père Qui, lorsque pour sa fille il choisit un mari, Regarde s'il est riche et non s'il est chéri.

Pauline

Que voulez-vous ? Mon père aux préjugés se fie ; Il faut n'accuser qu'eux, lorsqu'il me sacrifie. Le voici ; ne laissez surtout paraître rien.

Scène 4

Monsieur Valbray, Pauline, Paul

Monsieur Valbray

Eh bien ! Ma chère enfant, as-tu par ton maintien De ton peintre rendu la tâche plus légère ?

Pauline

J'ai fait tout mes efforts à cet effet, mon père.

Monsieur Valbray

Et vous, mon cher monsieur, m'en direz vous autant, Et de votre modèle êtes-vous bien content ?

Paul

Certes, Mademoiselle, au cas de réussite, Pourra s'attribuer presque tout le mérite.

Monsieur Valbray

Le portrait cependant n'est pas très avancé.

Paul

Ah ! C'est que par trois fois je l'ai recommencé. Mademoiselle m'offre un rare caractère ; Je voudrais bien le rendre, et je n'y parviens guère ; Mais j'y réussirai, j'en suis sûr.

Monsieur Valbray

Je vous crois ; Mais en voici, Monsieur, assez pour cette fois. Pour ne pas abuser de votre complaisance, Je renvoie à demain la seconde séance.

Paul

Ne craignez pas, Monsieur, d'abuser de mon temps ; En ce moment je suis maître de mes instants, Et, si l'achèvement presse le moins du monde, Je pourrai dès ce soir vous donner la seconde.

Monsieur Valbray

Je vous suis obligé, Monsieur ; mais, entre nous, Je songeais à ma fille en même temps qu'à vous ; Je songeait qu'éprouvant un peut de lassitude Elle n'eut plus ce soit toute son aptitude.

Pauline

Vous pensez trop, mon père, à ma tranquillité ; Je peux poser encore avec facilité. - Monsieur peut revenir ce soir, s'il le désire.

Paul

À ce que vous voudrez je suis prêta souscrire.

Monsieur Valbray

D'accord ! - Monsieur, à moins de quelque contre-temps, Vers quatre heures, ce soir, monsieur, je vous attends.

Scène 5

Monsieur Valbray, Pauline

Haut.

Monsieur Valbray

J'entrevois un secret qu'il faut que je pénètre ; Tâchons de l'éclaircir sans laisser rien paraître. Mon récit, lorsqu'ici l'artiste est arrivé, A dû, tu t'en souviens, rester inachevé

Pauline

C'est vrai ; j'avais, mon père, oublié cette histoire.

Monsieur Valbray

Tu ne me parais pas avoir bonne mémoire.

Pauline

J'en conviens, mais...

Monsieur Valbray

Mais quoi ?...

Pauline

Je suis folle vraiment. Qu'allais-je dévoiler ?

Monsieur Valbray

Parle-moi nettement, Ma fille ; que dis-tu ?

Pauline

Je dis que c'est ma pose Qui d'un pareil oubli doit seule être la cause.

Monsieur Valbray

Soit. - Comme pour ma part je n'ai pas oublié Que tantôt ma promesse envers toi m'a lié, Je me fais un devoir d'y demeurer fidèle. Puissé-je, à cet égard, te servir de modèle !

Pauline

Ce reproche m'afflige ; aussi, pour l'éviter, Veux-je dorénavant ne plus le mériter.

Monsieur Valbray

Je vais mettre bientôt ta constance à l'épreuve.

Pauline

De ma constance alors vous acquerrez la preuve.

Monsieur Valbray

C'est ce que nous verrons.

Pauline

Soit. Mais j'attends toujours Que de votre récit vous repreniez le cours. D'en connaître la fin je serais bien contente.

Monsieur Valbray

Et moi, je ne veux pas prolonger ton attente ; Écoute donc.

Pauline

J'attends.

Monsieur Valbray

De retour à Paris, Je courus, sans tarder, aux lieux toujours chéris Où j'avais savouré, dans les bras de ta mère, Un bonheur pour tous deux beaucoup trop éphémère. Pauline (elle portait ainsi que toi ce nom) Avait depuis longtemps déserté la maison. Du portier d'autrefois un autre avait la place ; De ta mère il ne put me donner nulle trace. Il m'apprit seulement que son prédécesseur Avait aux Quinze-Vingts l'asile du malheur. Cette indication me rendit l'espérance : Je dirigeai mes pas vers ce lieu de souffrance. Mon vieux concierge était encore à l'hôpital. Il m'apprit que, huit mois après le jour fatal Où j'avais délaissé furtivement ta mère, Par elle à mon insu j'étais devenu père. C'est à toi que son sein avait donné le jour...

Pauline

À moi ! C'est moi qui fus le fruit de cet amour ? De ces tristes liens c'est moi que Dieu fit naître ? Quel terrible secret vous me faites connaître ! Achevez cependant : grâce à votre récit, L'énigme du passé devant moi s'éclaircit.

Monsieur Valbray

Réduite au désespoir par ma conduite lâche, Ta mère se sentit trop faible pour sa tâche. Elle te déposa dans le séjour d'horreur Où se jettent les fruits du vice et de l'erreur. Puis, après quelques mois passés dans la détresse, Elle-même finit par mourir de tristesse. Ma fille, excuse-moi de ta laisse tout voir : Je ne puis maintenant encore, sans m'émouvoir, Me rappeler la peine et la fin de ta mère...

Pauline

Mon père, je comprends votre douleur amère. De ma mère à jamais il faudra vous passer ; Que ne suis-je pas là pour vous la remplacer ?

Monsieur Valbray

Que tu me fais de bien et que tu me consoles Par l'essor spontané de tes bonnes paroles ! Tu me rends, cher enfant, la force d'achever.

Pauline

Parlez ; il ne faut pas craindre de m'éprouver.

Monsieur Valbray

À peine avais-je pu découvrir cet indice, Que déjà je prenais le chemin de l'hospice Où vivent ces enfants que, par un saint effort, La charité publique a sauvés de la mort. Je t'y cherchai : bientôt ton âge, ta figure, Ton nom, peut-être aussi le cri de la nature, Tout sans peine me fit voir en toi mon enfant. Dans mes bras aussitôt je te pris triomphant ; Je t'emportai chez moi ; là, pendant dix années, Le soin de ton bonheur a rempli mes journées, Et dans le vif amour, au mien par toi rendu, J'ai presque retrouvé ce que j'avais perdu.

Pauline

C'est donc là le secret de ma triste naissance ! Je puis donc maintenant lire dans mon enfance, Et j'y distingue enfin ce que toujours mes sens Étaient à pénétrer demeurés impuissants !

Monsieur Valbray

Il ne faut pas qu'au moins cela te désespère ; Rien n'est changé pour toi : je suis toujours ton père.

Pauline

J'ai du coeur, et je n'ai besoin d'aucun effort, Pour m'aider à lutter contre les coups du sort : Je songe uniquement à la reconnaissance, Que m'inspire l'excès de votre confiance. Sur l'heure je voudrais pouvoir vous le prouver.

Monsieur Valbray

Puisqu'il en est ainsi, je m'en vais l'éprouver.

Pauline

Dites.

Monsieur Valbray

Ce que de toi je désire en revanche, C'est qu'à son tour ton âme en la mienne s'épanche, Et qu'elle veuille bien à moi se laisser voir. Conte-moi tes secrets.

Pauline

Quels secrets puis-je avoir ? Vivant auprès de vous, je n'ai point de pensée Qui par moi ne vous soit à chaque instant versée.

Monsieur Valbray

Tu t'abuses, ma fille, ou tu veux m'abuser ; À ton âge le coeur ne sait se maîtriser.

Pauline

Rien ne vous autorise à me croire si folle, Mon père.

Monsieur Valbray

Mon enfant, tu tiens mal ta parole.

Pauline

Que vous ai-je promis ?

Monsieur Valbray

Tu m'as fait le serment De ne plus oublier aucun engagement.

Pauline

À quel engagement ai-je omis de me rendre ?

Monsieur Valbray

À celui que je t'ai tacitement fait prendre, Quand tout à l'heure encor, ton coeur, en m'entendant, De mes plus chers secrets s'est fait le confident. Ne vous faites jamais le confident d'un autre Si vous ne voulez pas qu'il devienne le vôtre ; Si vous n'avez pas cru devoir vous récuser, Vous n'êtes plus en droit de lui rien refuser.

Pauline

Lorsque le confident est sans pensée intime, Il devient malaisé d'appliquer la maxime.

Monsieur Valbray

Sans doute ; mais ce cas est loin d'être celui, Que je te crois, ma fille, applicable aujourd'hui. Si tu voulais avoir un peu de confiance, Tu me confirmerais bientôt dans ma croyance. Parle sincèrement. Que peux-tu redouter ? Un père n'est-il pas fait pour tout écouter ?

Pauline

Je ne crains rien, mon père, et cependant je n'ose. Malgré tout mon désir, vous avouer la chose.

Monsieur Valbray

Si c'est moi par hasard qui te gêne, en ce cas. Pour me la raconter, ne me regarde pas.

Pauline

Vous me l'ordonnez donc ?

Monsieur Valbray

Non ; mais je t'y convie.

Pauline

Apprenez que mon coeur est lié pour la vie.

Monsieur Valbray

À qui donc ?

Pauline

À celui que, par un jeu du sort, Malgré vous, ce matin, je voulais fuir d'abord.

Monsieur Valbray

Tu ne veux pas parler du peintre ?

Pauline

De lui-même.

Monsieur Valbray

Tu plaisantes, je crois ?

Pauline

Non, mon père, je l'aime, Et je n'hésite pas à vous dire aujourd'hui Que je n'en aimerai jamais d'autre que lui.

Monsieur Valbray

Mais tu n'y songes pas ? À moins d'être insensée, Tu ne peux pas nourrir dans ton coeur la pensée De voir tes jours unis à ceux d'un malheureux, Qui ne pourra jamais satisfaire tes voeux, Et qui, pour vous la rendre à tous les deux commune, Ne saura t'apporter rien que son infortune.

Pauline

L'aisance avec un autre est pour moi sans appas ; La misère avec lui ne me déplaira pas.

Monsieur Valbray

Tu parles, mon enfant, comme on parle à ton âge ; Mais ton père, à ta place, est forcé d'être sage.

Pauline

Croyez-vous être sage, en combattant mes voeux ? Et pensez-vous que l'or suffise pour rendre heureux ?

Monsieur Valbray

L'or est pour bien des maux un merveilleux remède ; S'il ne fait le bonheur, presque toujours il l'aide.

Pauline

De deux êtres unis par les liens du coeur Il peut, sans aucun doute, augmenter le bonheur ; Mais, lorsque l'un pour l'autre ils n'ont que de la haine, Il ne les aide pas à supporter leur chaîne.

Monsieur Valbray

Tu parais oublier que tu n'es pas du tout En état de pouvoir n'écouter que ton goût.

Pauline

Qu'est-ce donc qui s'oppose à ce que je l'écoute ?

Monsieur Valbray

La raison, que tu dois suivre, coûte que coûte.

Pauline

La raison ne veut pas qu'on brise l'avenir Par un noeud sur lequel on ne peut revenir.

Monsieur Valbray

As-tu donc oublié ta malheureuse histoire ?

Pauline

Non, mon père, j'en ai conservé la mémoire.

Monsieur Valbray

Ne comprends-tu donc point, en ce cas, qu'il te faut Trouver dans ton mari ce qui te fait défaut !

Pauline

Et que me manque-t-il ?

Monsieur Valbray

Il te manque, ma fille, Un nom qui soit celui d'une bonne famille, Et qui puisse effacer, au moins par son éclat, Le ténébreux reflet de ton premier état. Je l'ai trouvé : tu dois l'accueillir avec joie, Comme un bien merveilleux que du ciel Dieu t'envoie.

Pauline

Je dois vous avouer qu'un tel raisonnement Ne me fait point du tout changer de sentiment. Pour avoir un beau nom il suffit d'être honnête ; Sans être riche et noble, on peut lever la tête. Le nom d'un honnête homme, à mes yeux, vaut celui D'un homme dont l'éclat n'émane pas de lui.

Monsieur Valbray

Sans être noble et riche, un homme exempt de faute, Peut, comme tu le dis, marcher la tête haute ; Mais, quelque pur qu'il soit, son nom ne pourra rien Pour effacer la tache empreinte sur le tien. Au contraire, il suffit que ton futur, ma fille, Soit pauvre et ne soit pas d'une bonne famille, Pour que, dans ta naissance enfonçant son scalpel, Le monde y mette à jour le principe mortel. Je reconnais qu'il a des préjugés étranges ; Mais je ne pense pas que jamais tu les changes.

Pauline

Je m'inquiète peu qu'il ait des préjugés, Et qu'ils puissent ou non être par moi changés. Si, pour m'y conformer, je me rends malheureuse, Croyez-vous qu'il me tende une main généreuse ?

Monsieur Valbray

Qu'il ait ou qu'il n'ait pas pitié de nos revers, Nous n'en devons pas moins respecter ses travers.

Pauline

Ce n'est pas mon avis.

Monsieur Valbray

C'est le mien, et je pense Pouvoir m'en rapporter à mon expérience.

Pauline

Elle peut vous donner d'assez mauvais avis.

Monsieur Valbray

Qu'ils soient mauvais ou bons, j'entends qu'ils soient suivis, Et pour faire cesser toutes paroles vaines, Tu prendras le mari que je veux que tu prennes.

Pauline

Et moi, je vous réponds que je le choisirai, Ou que plutôt jamais je ne me marierai.

Monsieur Valbray

C'est ce que nous verrons.

Pauline

C'est déjà vu, mon père.

Monsieur Valbray

Une telle impudence à la fin m'exaspère : Je te déclare ici pour la seconde fois Que tu n'épouseras qu'un homme de mon choix.

Pauline

Pour la seconde fois, je vous l'affirme en face Je n'en épouserai qu'un qui me satisfasse.

Monsieur Valbray

C'est trop fort !

Pauline

C'est ainsi.

Monsieur Valbray

Tu m'obéiras !

Pauline

Non !

Monsieur Valbray

De ton entêtement tu me rendras raison, Et tu ne riras pas longtemps de ma faiblesse.

Pauline

La colère vous trouble ; il faut que je vous laisse.

Scène 6

Monsieur Valbray

Monsieur Valbray

L'infâme! Oser fouler à ses pieds toute loi, Me manquer de respect, s'insurger contre moi ! Quelle conduite affreuse et quelle ingratitude ! Est-ce donc là le prix de ma sollicitude, Et n'ai-je répandu sur elle tant d'amour Que pour être payé d'un si triste retour ? Parce que j'ai toujours été trop bon pour elle, Elle croit à mes voeux pouvoir être rebelle. Mais, pour la faire agir selon ma volonté, J'userai, s'il le faut, de mon autorité, Et j'empêcherai bien, en dépit de sa flamme, Que d'un chétif artiste elle ne soit la femme ; Et quant au malheureux qui vient de m'outrager, Il apprendra bientôt que je sais me venger. L'impudent ! Le voici !

Scène 7

Paul, Monsieur Valbray

Paul

Monsieur, je vous salue... Vous voyez que j'arrive à l'heure convenue.

Monsieur Valbray

Vous ne pouviez, Monsieur, venir plus à propos ; J'avais précisément à vous dire deux mots.

Paul

À moi, Monsieur ?

Monsieur Valbray

À vous.

Paul

Parlez, Monsieur, de grâce.

Monsieur Valbray

Je veux vous consulter sur un fait qui se passe Et sur lequel je tiens à votre sentiment. Un jeune et pauvre artiste avait son logement En face de celui d'un bourgeois honorable, Qui chez lui possédait une fille adorable. Douée au plus au haut point des qualités du coeur, Cette enfant de son père était tout le bonheur ; Elle lui tenait lieu d'amis et de famille. Le père, un jour, voulut le portrait de sa fille ; Il dut choisir un peintre, et son coeur généreux Donna la préférence au voisin malheureux...

Paul

C'en est assez, Monsieur, et je crois vous comprendre.

Monsieur Valbray

Pour mieux comprendre encore, achevez de m'entendre. De son coeur n'écoutant que l'inspiration, Le père avait donc fait une bonne action. Du peintre savez-vous quelle fut la conduite ? Par lui? du bienfaiteur la fille fut séduite, Et par lui, pour toujours, le trouble est désormais Aux lieux que le bonheur n'aurait quittés jamais.

Paul

C'est trop fort !

Monsieur Valbray

Quand un homme est sans nulle ressource Et que de son semblable il dérobe la bourse, Il est répréhensible, et, malgré son malheur, L'acte qu'il a commis est l'acte d'un voleur. Mais lorsque, n'ayant pas, pour voler son semblable, De la nécessité l'excuse misérable, Il lui prend le bonheur, son plus précieux bien, Et commet un larcin, qui ne lui sert en rien, Et que, par conséquent, nul motif ne colore, Cet homme, répondez, n'est-il pas pire encore ?

Paul

Vous m'insultez, Monsieur.

Monsieur Valbray

Vous ne répondez point, Et vous êtes d'accord avec moi sur ce point ?

Paul

Non, et sans le respect que m'inspire votre âge, Je vous aurais déjà puni de cet outrage.

Monsieur Valbray

De cet excès d'audace à la fin je suis las. Sortez, Monsieur, sortez.

Paul

Je ne sortirai pas.

Monsieur Valbray

Sortez, vous dis-je.

Paul

Non.

Monsieur Valbray

Quel comble d'impudence

Paul

Puisque je suis privé de toute autre vengeance, À votre tour, Monsieur, vous m'entendrez aussi. Eh bien ! Sur mon honneur je vous l'atteste ici, Si j'ai pour votre fille une amour insensée, L'intérêt n'a jamais traversé ma pensée. C'est sans aucun calcul que mon coeur est épris, Et je puis vous jurer que je me suis surpris À souhaiter de voir votre enfant ruinée, Pour pouvoir à la sienne unir ma destinée. Quand elle serait pauvre, et moi tout couvert d'or, D'une aussi pure amour je l'aimerais encor, Et pour rendre à tous deux l'existence commune, Je courrais à ses pieds déposer ma fortune.

Monsieur Valbray

Ce langage est celui que tient tout suborneur.

Paul

Monsieur, sachez-le bien, je suis homme d'honneur. Jamais les sentiments que mes lèvres expriment Ne sont en désaccord avec ceux qui m'animent ; Et pour vous faire croire à ma sincérité, De la position où le sort m'a jeté Je ne veux maintenant vous faire aucun mystère : Je n'ai jamais connu mon pire, ni ma mère.

Monsieur Valbray

Vous êtes orphelin,

Paul

Je suis moins que cela. Malgré tous mes efforts pour en arriver là, J'ignore le secret qui couvre ma naissance ; Du nom de mes parents je n'ai point connaissance, Et tout ce que je sais, c'est qu'encor nouveau-né, Par ma mère une nuit je fus abandonné.

Monsieur Valbray

Comment ! Vous n'avez pas de nom ni de famille, Et vous osez prétendre à la main de ma fille ? C'en est trop, et je sens ma patience à bout !

Paul

Attendez, s'il vous plait ; ce n'est pas encor tout.

Monsieur Valbray

De grâce, hâtez-vous.

Paul

La charité civile Me recueillit mourant, me fit donner asile, Et croyant rendre ainsi mon destin moins fatal, Me conserva la vie au fond d'un hôpital. Lorsque de le quitter j'eus enfin touché l'âge, De ma mère on voulut me rendre l'héritage : J'avais été trouvé porteur d'un anneau d'or ; On me restitua ce modique trésor...

Monsieur Valbray

Un anneau ? Se peut-il ? Montrez-la-moi bien vite.

Paul

Regardez. À le voir c'est moi qui vous invite.

Monsieur Valbray

Dois-je en croire mes yeux ? Est-ce une vision ? Mais, non... je ne me fais aucune illusion ; Cet anneau, c'est de moi que le reçut ta mère... Mon fils, mon cher enfant, viens embrasser ton père.

Paul

Mon père ! Vous, mon père ? Ah ! Que je suis heureux!

Scène 8

Pauline, Monsieur Valbray, Paul

Pauline

Que vois-je? Quel spectacle apparaît à mes yeux ?

Monsieur Valbray

Viens, Pauline, viens voir ici mon fils unique ; Viens admirer le sort, qui, par un coup magique, M'apprend de quel enfant fut payé mon amour Par celle à qui j'ai cru que tu devais le jour ! Tu ne te trompais pas, quand ton âme inspirée Vers lui si vivement se sentait attirée. Et tu comprenais bien qu'il possédait en soi Quelque chose de noble et de digne de toi. Au lieu de ressentir une crainte illusoire, À la sagacité d'abord j'aurais dû croire.

Paul

Et vous, puisque le sort seconde mon amour, Laissez-moi de nouveau vous l'offrir en ce jour.

Pauline

Monsieur, ne tenez plus désormais ce langage ; Il ne peut entre nous s'agir de mariage. Toujours le même obstacle existe entre nous deux ; C'est vous qui tout à l'heure étiez le malheureux, C'est moi qui maintenant deviens la misérable. La situation reste toujours semblable : Aujourd'hui, comme alors qu'il se croyait le mien, Votre père entre nous n'admettra nul lien.

Monsieur Valbray

Pauline, est-ce bien toi qui parles de la sorte ? Que les liens du sang n'existent plus, qu'importe ! Si nous ne sommes plus réunis par le sang, Ne nous reste-t-il pas un lien plus puissant ? Crois-tu sincèrement que, depuis dix années, À veiller sur ton sort j'ai passé mes journées, Pour qu'une découverte arrivée aussi tard Me fasse tout à coup changer à ton égard ? Non, ces dix ans d'amour et de soins réciproques Ne sont point à mes yeux des liens équivoques. Tu demeures ma fille, et c'est en triomphant Que je te vois par eux être encor mon enfant.

Pauline

D'épouser votre fils je suis donc toujours digne ?

Paul

Et moi, vous m'accordez cette faveur insigne ?

Monsieur Valbray

Vos désirs, mes enfants, comblent mes propres voeux ; Soyez tous deux unis, tous deux soyez heureux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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