L'Ombre de Molière
Scène 1
Mercure
S'asseyant.
Il se lève.
Mercure
Holà ! — Ho ! — Molière !... Eh ! — Ne répondras-tu pas, Maraud ? Je cherche en vain la trace de ses pas. Je me suis fourvoyé ! — Mon pauvre ami Mercure, On t'échappe. — Devant que la nuit soit obscure, Je veux tenir mon drôle. Ouf ! Cela me déplaît, Faire courir un dieu comme on fait un valet ! Car enfin je suis dieu, fût-ce de vieille date. Çà, voyons ! — En quels lieux sommes-nous ? — Tête ingrate, Ne te souvient-il pas que Mercure autrefois Commit quelque fredaine à l'ombre de ces bois ? Vois-je point le bocage où Vénus me fut tendre ? Sont-ce les bords du Xanthe, — ou les bords du Scamandre ? N'est-ce pas l'Eurotas, où jadis s'attarda Le seigneur Jupiter dans les bras de Léda ? Ou... Ma foi, je ne sais ! — Mais quel sommeil me presse ? Je dors debout... Bonsoir !... Parbleu ! C'est le Permesse ! Oui, voilà Castalie aux rivages fleuris, Hyppocrène aux flots purs.... s'ils n'étaient point taris ! Je ne m'étonne plus qu'on y dorme à cette heure. Il faudra que Molière un instant y demeure, Et peut-être verrais-je, au seul bruit de sa voix, Courir les flots pressés et reverdir les bois ! Oui, mais en attendant je fais le pied de grue, Et c'est traiter un dieu de façon incongrue : Qu'on me reprenne encore à quereller Caron Pour faire à ces humains repasser l'Achéron. Ce matin , égaré dans les demeures sombres , Je rencontre Molière errant parmi les ombres : Je l'appelle, il m'aborde, et me serrant la main : Mercure, me dit-il, que fait le genre humain ? — La plaisante demande ! Ai-je dit. Par Hercule ! Le genre humain, Molière, est toujours ridicule. Il trahit la raison qui le veut conseiller. — Le fait-on rire au moins ? — Non, on le fait bâiller ; Si ce n'est aux grands jours où ta muse hardie Réveille en son tombeau la vieille comédie , Et respectée encor des rides et du temps Enseigne la jeunesse aux muses de vingt ans. Le théâtre a perdu son mâle caractère. — Alors il m'a pressé de l'amener sur terre : J'ai remis à peu près son âme avec son corps, Et nous sommes sortis de l'empire des morts, Admirant en chemin dans son vaste domaine Cette immortalité de la sottise humaine. — Peste ! Où vais-je chercher ce merveilleux discours ? Si Molière n'en vient interrompre le cours, Je suis bientôt à bout de verve et de logique. Pourquoi m'a-t-on donné le droit mythologique De tirer à mon gré les âmes des enfers ? Il en faut accuser quelque faiseur de vers, Un fou Grec ou Latin ! — Car tout dieux que nous sommes, Qu'est-ce que nous ferions sans le cerveau des hommes ? Enfin je l'aperçois.
Scène 2
Mercure, Molière
Mercure
Je te fais compliment ! Fi ! — Te sauver de moi, Molière ?
Molière
Franchement, Je voulais plus tranquille errer à l'aventure. Sais-tu que les humains font des progrès, Mercure ? J'ai vu de bons côtés au monde où nous voilà.
Mercure
Je m'embarrasse bien de ces animaux-là !
Molière
Bon ! Tu ne crois à rien !
Mercure
Tout au plus à moi-même.
Molière
En ce point-là pourtant, je ne suis pas extrême. Je ne les donne pas tous pour de braves gens ; Et même, j'en ai vu beaucoup d'assez méchants ; Mais , si d'un faux semblant mon esprit ne se leurre , Chacun d'entre eux est pire et la masse est meilleure, Les vices, je le sais , ont pouvoir sur chacun ; Mais ces vices épars marchent au bien commun. La route sous les pas semble s'être aplanie, Les rangs ont disparu dans cette foule unie, Et cela m'a touché de voir en mon chemin Des rois et des sujets qui se donnaient la main.
Mercure
Ma foi, qu'ils soient d'accord ou se fassent la guerre, À te parler tout franc, il ne m'importe guère. Tu perds le bon vieux rire à si bien raisonner, Et voilà ta gaîté prête à t'abandonner.
Molière
Non, je veux être juste avant que de médire ; — Mais je retrouverais trop de sujets de rire Si ma muse au théâtre avait encore accès... Et la France d'abord ne parle plus français !
Mercure
C'est un autre français du moins.
Molière
Comment, un autre ! Il semble qu'on pouvait se contenter du nôtre. Beaucoup de leurs défauts sont par l'âge effacés, Mais par d'autres défauts ont été remplacés . Le ridicule humain est une hydre fertile ; Une sottise morte en fait renaître mille! Que ne puis-je revivre, et d'un pinceau joyeux Leur peindre encor les traits qui m'ont frappé les yeux ! — Toujours pour ces vivants un beau transport m'agite !
Mercure
C'est assez discourir, il faut rentrer au gîte ; Viens-t'en, Molière.
Molière
Non, avant que pour jamais Je me sois séparé d'un monde que j'aimais, Je veux que ma visite y demeure connue, Et qu'il garde longtemps trace de ma venue. Cherche-moi dans la foule un poète nouveau, De coeur naïf encore et d'honnête cerveau, Échauffé pour son art d'une amoureuse flamme Qu'il n'ait point de génie et qu'il ait un peu d'âme : C'est le point principal. — Je le veux conseiller.
Mercure
Certes un pareil trésor ne se peut trop payer ! Ce sont des raretés à n'en point trouver une, Bien que de nos rimeurs l'espèce soit commune. Si tu veux que le ciel te le puisse accorder, Sur un autre modèle il le faut demander. La plupart n'ont plus foi dans cette poésie Jadis attribuée aux buveurs d'ambroisie : Ils y dirigent mal leur essor impuissant, Et de leurs plus beaux vers le coeur demeure absent.
Molière
Je prends donc le premier qui s'offre sur ma route ; C'est une occasion à dissiper ton doute, Et tu peux t'assurer, malgré ton air railleur, Que sortant d'avec nous il sortira meilleur.
Mercure
Nous sommes à souhait servis par la fortune. Voici d'un jeune fou la rencontre opportune, Et rien qu'à voir ses pieds cheminer de travers On devine aisément que l'homme fait des vers.
Molière
Demeurons un instant à l'écart, je te prie.
Scène 3
Un Jeune Poète, Mercure, Molière
Un Jeune Poète
Oui, l'inspiration est pour jamais tarie ; Adieu la comédie et sa joyeuse humeur ! L'homme est sans probité, sans vertu, sans honneur ! À peine il fournirait des vers à la satire, Et ce n'est plus le lieu de chanter et de rire ! La voix est impuissante à le bien outrager : C'est d'un bâton noueux qu'on le doit fustiger. Je voudrais écraser cette race funeste, Et lui souffler d'un coup l'incendie et la peste !!! Morbleu !
Mercure
Jeune homme, doux !
Molière
Mon fils, écoute-moi.
Un Jeune Poète
Qui me parle ?
Molière
Molière.
Un Jeune Poète
Ô mon maître, est-ce toi ?
Mercure
Eh ! Sans doute ! C'est lui, sans phrase et sans figure. C'est son ombre du moins, et moi je suis Mercure. Nous t'avons abordé pour deviser un peu.
Un Jeune Poète
Bien, ne l'interromps pas, puisque tu n'es qu'un dieu !
Il s'assied en un coin du théâtre.
Mercure
Impertinent mortel !
Molière
Prêt à quitter la place, Je ne te puis donner que cet instant qui passe. Sois-moi donc attentif et tâche à profiter. La bouillante jeunesse est prompte à s'emporter : Il semble tous les jours à ces bruyants courages Qu'ils ne sauraient au monde épargner les outrages : Mais pour tout condamner comme ils font, connais-tu S'ils sont bien assurés de leur propre vertu ? Ne prononce jamais un semblable anathème, Avant que tu te sois replié sur toi-même, Et juge d'un esprit au calme ramené Si tu n'as pas besoin d'être aussi pardonné. — Eh ! mon Dieu! je le sais, dans la fougue de l'âge On se plaît à frapper des vices qu'on partage, Et contre leur attrait n'étant pas assez fort, On veut à les blâmer faire un dernier effort. Mais sans tremper tes vers au fiel de la satire, Dans ses plus grands excès tourne le vice au rire : J'ai fait rire mon temps sur ses propres douleurs, Et ma gaîté souvent fut voisine des pleurs. - D'ailleurs qu'espères-tu de ta rude colère ? Pour convaincre les coeurs tu dois d'abord leur plaire; Sous le fouet rigoureux d'un maître on se défend, Mais sous la main d'un père on redevient enfant. La faiblesse est commune à tous tant que nous sommes, Et pour les corriger il faut aimer les hommes.
Mercure
Un dieu de mes amis n'a pas tant de vertu, Il n'aimait point Sosie et l'a fort bien battu.
Un Jeune Poète
J'écoute avec respect tes austères paroles, Et déjà tu me rends l'espoir et me consoles, Ô mon maître ! — Pourtant, si j'ose en raisonner, Les champs sont épuisés où nous pouvons glaner ; Et ta muse immortelle a, d'une main sacrée, Serré tous les épis de leur moisson dorée. Je consens qu'à tes pas on demeure attaché, Quelle est la chose humaine où tu n'as point touché ? Il n'est plus en notre âge une mine féconde, Et l'inspiration a disparu du monde.
Molière
C'est en toi qu'elle manque et non dans l'univers. — Regarde mieux, mon fils; l'homme est toujours divers, Bien qu'il soit toujours homme ; et, pour qui voit les choses, Le nombre est infini de ses métamorphoses. Ainsi change la mer sous un vent incertain, Furieuse le soir et calme le matin ; Tantôt resplendissante et tantôt effroyable, Et jamais un seul jour à soi-même semblable. Pourtant ce sont les flots au même sein conçus, Et menaçants ou purs tu peux voguer dessus.
Mercure
Belle comparaison ! Les flots ! Les vents ! L'aurore ! La figure me plaît et la phrase est sonore. Sur l'une et l'autre mer on peut bien s'engager, Mais la première affaire est d'apprendre à nager.
Un Jeune Poète
Aide-moi donc, Molière, à chercher une voie Où je retrouve encore un écho de ta joie. Passons les médecins : ils sont savants.
Molière
Tant mieux ! Il est vrai qu'ils en sont parfois plus ennuyeux. Mais si leur grand savoir les a faits vénérables, Par beaucoup de côtés ils restent vulnérables : Plus d'un mériterait le nom de charlatan, Et nous te renvoyons aux vendeurs d'orviétan.
Mercure
N'auras-tu point pitié de leur gent assassine ? Quoi ! Même après ta mort railler la médecine !
Molière
Bon ! C'est une raison pour la railler plus fort. Veux-tu pas qu'elle coure après moi qui suis mort ?
Un Jeune Poète
Je t'accorde ceux-ci ; mais qui pourra me rendre Les marquis du vieux temps, au pied fin, à l'oeil tendre, Tout fiers de leurs rubans et de leur qualité, Caressant leur sottise avec leur vanité, Selon leur mauvais goût faisant la loi suprême, Et jugeant une pièce avec : Tarte à la crème !
Molière
Ma foi, vous en avez qui ne leur cèdent pas, Et sur beaucoup de points les vôtres ont le pas. Si nos marquis vivaient en des loisirs futiles, Peut-être ils n'avaient pas le pouvoir d'être utiles ; Mais la France aujourd'hui réclame tous ses fils, Et qui perd sa jeunesse a volé son pays. — Veux-tu d'autres sujets ? La suite en est nombreuse, Tu peux y promener ta plume aventureuse, Et guider tour à tour ta verve et ta raison Vers la place publique ou bien vers la maison. Là, c'est monsieur Jourdain dont la tête fêlée, Du désir de régner est tout ensorcelée. La noblesse à ses yeux a perdu de son prix, Mais le pouvoir sourit à ses petits esprits. Enflé de sa roture et de sa bourgeoisie, Il prétend régenter l'Europe avec l'Asie, Dans leurs plus beaux efforts empêche les grands coeurs, Et raille le génie avec des airs moqueurs. Cependant quand il a bien servi la patrie, Quand une noble idée à son front s'est meurtrie, Il rapporte chez lui ses lauriers triomphants, Et ne sait ce qu'ont fait sa femme et ses enfants ! — Ici c'est Philaminte et son humeur savante, Mais non plus seulement pour Vaugelas fervente ; D'un plus digne sujet son cerveau s'est épris : Il est temps de passer la quenouille aux maris, De prendre comme il faut son rang dans la famille, D'enseigner l'impudeur et le code à sa fille, D'expliquer librement l'évangile et la loi, Et de nous faire enfin cocus de bon aloi ! Pour Trissotin, la race en est si fort accrue Qu'on trouve ce gredin à tous les coins de rue ; L'un, l'effroi du papier et la honte de l'art , S'environne à plaisir d'un éternel brouillard, Va chercher dans les cieux le vague et le mystère , Et se croirait perdu s'il restait sur la terre. L'autre est à qui le paie, et fait en même temps Des chansons pour les bleus et des vers pour les blancs, Souille la probité dont l'éclat l'importune, Et sur son déshonneur établit sa fortune. L'autre enfin, oubliant d'apprendre le français, Le prétend inutile et lui fait son procès , Sur des absurdités bâtit un beau système, Et veut m'avoir compris beaucoup mieux que moi-même ! Voilà de vos rimeurs, et monsieur Trissotin Avait meilleure grâce à nous parler latin ! Dirais-je enfin Tartuffe et son âme hypocrite ? À ce seul souvenir ma voix encor s'irrite. Tartufe ! Il est partout, dans le temple, au Sénat, Sous l'habit du tribun, sous le dais du prélat ! Bien différent du gueux qu'au parvis d'une église Monsieur Orgon recueillit sans souliers ni chemise, Il porte haut la tête, et d'un encens banal Enfume des coquins dans un dévot journal. Habile à raconter de pieuses histoires, Des moines et des saints il écrit les mémoires ; Il parle au nom du peuple et de la liberté ! C'est lui qui prône en chaire un bal de charité, Et du gain qu'il en tire amasse des retraites Pour les filles de joie et les voleurs honnêtes. De leurs deniers pourtant il vit avec éclat, Criant fort, mangeant bien, jusqu'à ce que l'État, Dupe des beaux dehors de ce fourbe émérite, Le hausse à quelque emploi digne de son mérite ! Si tout ce que j'ai dit te semble un peu gaulois, Il en faut accuser le vieux parler français. Je hais la muse frêle et timide ; et la mienne Trahit dans ses instincts la race plébéienne ; Elle aime la rudesse, et sans chercher le mot, Quand elle trouve un sot, elle l'appelle un sot.
Mercure
Quel malheur qu'il soit mort ! — Eh bien, poète imberbe ?
Un Jeune Poète
Eh bien ! Mon coeur s'emplit d'une flamme superbe ! C'est peu de t'admirer, Molière, il faut t'aimer ! Tous les nobles désirs me viennent animer. Merci ! — Je vais m'enfuir dans quelque solitude, Et là, tout au silence, aux veilles, à l'étude, Je prétends...
Molière
Non, sois homme avant d'être écrivain ! Le travail te serait quelque chose de vain, Si tu n'avais d'abord étudié le monde. Laisse aux savants poudreux leur retraite profonde : Regarde, observe, pense ; et que tes yeux vainqueurs Comme en un livre ouvert sachent lire en nos coeurs. Attentif et muet c'est dans la multitude Que tu dois chaque jour faire ta solitude. Dans sa naïveté surprends l'homme : à ce prix, Tu feras circuler la vie en tes écrits. * Il faut qu'au premier coup l'image en soit tracée. — * Ainsi dans une épître à Mignard adressée, * Je louais son pinceau de produire à nos yeux * Cette belle peinture inconnue en ces lieux, * La fresque, dont la grâce à l'autre préférée, * Se conserve un éclat d'éternelle durée ; * Mais dont la promptitude et les brusques fiertés * Veulent un grand génie à toucher ses beautés .
Mercure
Pardieu ! Je me veux mettre aussi de la partie ! Mon fils, j'aurai du moins ta jeunesse avertie De tous les mauvais pas où tu rompras ton cou, Si tu suis les conseils de cet honnête fou. Tu seras détesté de toute créature, On lâchera sur toi l'outrage et l'imposture, Et si tu ne meurs pas à force de chagrins, On en viendra peut-être à te casser les reins. Mais d'abord tu vivras crasseux et pauvre hère, Sommeillant sur la dure et faisant maigre chère, Sans habit, sans foyer, sans toit; et tu verras Des coquins attablés qui seront gros et gras, Et qui feront, au bruit de leur joie insolente, Rougir la nudité de ta vertu tremblante !... Est-ce là le destin d'un homme de bon sens ?— Laisse à d'autres que toi ces rêves languissants. Prends-moi sur toute chose une plume facile, Écris mal et beaucoup !... Sois à l'argent docile, Pille tout, vole tout, partout cherche ton bien ; Langue, vertu, parents, ne considère rien ; Promène sur le monde une parole amère, Raconte s'il le faut les amours de ta mère, Et, toujours étonné de ta propre valeur, Sois ensemble écrivain, commerçant et voleur ! — Alors les gens de goût te salueront poète.
Molière
Non, ne l'écoute pas ; c'est un dieu malhonnête. — Beaucoup ont comme lui des discours obligeants Pour inviter à mal le coeur des jeunes gens. Mais que chez toi, mon fils, le courage renaisse. C'est un crime toujours d'affaiblir la jeunesse. Peut-être à mille ennuis tes vingt ans vont s'offrir ; Mais je puis t'enseigner comme il les faut souffrir. Il convient que ton âme aux dégoûts se résigne, Quand du nom de Monsieur on ne m'a pas cru digne, Quand un parti dévot s'est acharné sur moi, Et quand un sot marquis, m'ayant vu chez le Roi, Et me venant en hâte accoster au passage, A contre ses habits déchiré mon visage ! — En ai-je moins de gloire, et restai-je outragé ?
Un Jeune Poète
Non, mais un siècle après ton pays t'a vengé. Leurs fils ont chèrement expié ta blessure, Et sur leur propre font a rejailli l'injure.
Il entraîne le jeune homme hors du théâtre.
Molière
Tu dis vrai : l'avenir tient compte du passé ; L'homme est de ses douleurs bientôt récompensé ; Et qui n'a souhaité que l'immortelle gloire Voit par delà les ans s'agrandir sa mémoire. Travaille, et tu verras ta pensée et tes vers Dans un temps éloigné réjouir l'univers. Mais que pour ton honneur d'abord on te renomme : L'art se ressent toujours des bonnes moeurs d'un homme; Et reflétant ta vie en de sages écrits Tu gagneras à toi les coeurs et les esprits. Écoute ces clameurs de la France nouvelle ! C'est moi qu'on applaudit et c'est moi qu'on appelle. Viens, et connais le but où je veux t'entraîner. C'est un peuple assemblé qui me va couronner ! C'est la scène, témoin de mes premières armes ! Viens ! Ce sont mes enfants, et je verse des larmes !
Mercure
Eh ! Molière !... Pourquoi te sauves-tu si fort ? Cela n'est point décent de courir, pour un mort !
Scène 4
La Comédie Légère, La Comédie Sérieuse
Le théâtre change d'aspect, et représente un temple au milieu duquel s'élève le buste de Molière. Les personnages des comédies de Molière arrivent de côtés différents, les uns avec la Comédie légère, les autres avec la Comédie sérieuse.
La Comédie Légère
Je suis la Comédie aux légères allures ; Ma bouche est pleine de chansons ; Je conduis après moi les rieuses figures Des plus fous de mes nourrissons. * Voici venir à toi le bonhomme Géronte, * Monsieur Jourdain en grand habit de cour, * Un médecin savant aux pratiques d'amour, * Marscarille en marquis, Jodelet en vicomte; * Sganarelle, et Georges Dandin, * Et la race des Sottenville, * Monsieur de Pourceaugnac qui pour voir la grand'ville * S'en est venu du pays Limousin, * Et la tête en ruses fertile * De notre bon ami Scapin. Que d'autres pleurent ta gloire ! Pleurer ne sied pas à mes yeux, Et je croirai faire mieux Si j'honore ta mémoire De mon rire le plus joyeux.
La Comédie Sérieuse
Je suis la Comédie aux grâces plus austères ; C'est moi qui t'inspirai tes mâles caractères, Et, promenant tes yeux parmi le genre humain, A dessiner ses traits guidai ta forte main. En toi d'un même coup, aux rives de la France, J'ai ressuscité Plaute, et Ménandre, et Térence , Et voici sur mes pas, de ton heur triomphants, Une palme à la main, tes fidèles enfants ; * Don Garcie et Psyché, qui hors de mon domaine * M'ont fait en maint endroit toucher à Melpomène ; * Dorine avec Chrysale, et le bon sens bourgeois * S'exprimant par leur bouche en un discours gaulois ; * Alceste dont le coeur aime encor Célimène, * Et Philinte indulgent à la faiblesse humaine ; * Don Juan aussi, courant de beautés en beautés * Où l'emporte l'ardeur de ses sens irrités, - * Et que le temps moderne, amant des rêves sombres, * A fait pâle, fantasque et perdu dans les ombres : * Arnolphe suit Agnès au parler ingénu, * Et le vieil Harpagon est lui-même venu : Tous veulent rendre hommage à l'immortel génie Dont la grave parole a touché leur manie, Et tu vois l'univers à tes pieds prosterné : Tartuffe est seul absent et n'a point pardonné. Que ma soeur, tout entière à son humeur folâtre, De ses éclats joyeux emplisse le théâtre, Je ne puis l'imiter et je baisse la voix; Ta mort m'a fait pleurer pour la première fois.
La Comédie Légère
Pourquoi pleurer, si tu nous as fait rire ? Rions encore après les ans nombreux ; Les poètes sont malheureux Qui descendent au sombre empire Et n'ont laissé que des pleurs après eux. Je veux, comme la folie, Faire sonner mes grelots, Et mêler en mes bons mots La France avec l'Italie. Ne redoute pas que j'oublie Les jours heureux où, courant le pays, Nous voyagions sans gros bagages ? Nous n'avions pas encor présenté nos hommages À la cour du roi Louis. Te souviens-tu de sa jeunesse Et des splendeurs de son palais ? Comme il dansait en nos ballets Avant la morose vieillesse ! Il jouait le Soleil et jouait Apollon : Aujourd'hui, sous la froide pierre , Comme toi, mon pauvre Molière, Il est étendu tout du long. Mais sont-ce là des pensées À nourrir en mon esprit ? Que bien plutôt ma bouche qui sourit Redise nos fêtes passées ! Ma voix y charmait tour à tour Ceux de la ville et de la cour ; Et d'une humeur généreuse, Sans les vouloir outrager, J'ai rendu la foule heureuse Que je n'ai pu corriger. — Souffle aujourd'hui ta vive poésie A des esprits calmes et résolus ! Ramène la splendeur de mes ans révolus , Et m'enivre encor d'ambroisie ! J'ai foi dans la suite des jours Pour contenter ma fantaisie , Et j'attends de jeunes amours !
Les deux Muses couronnent le buste de Molière vers qui tous les personnages tendent des palmes. La toile tombe.
La Comédie Sérieuse
Ô Molière ! Le temps sur sa pente fatale Emporte les grandeurs , l'amour et la beauté ; Mais ta gloire à jamais parcourt d'une aile égale Les hautes régions de l'immortalité. En vain autour de lui s'amassent les ruines ; En vain il entraîne en son cours Des flots qui grossissent toujours; Par de là le temps tu domines, Et les choses qui sont divines Ne se mesurent point aux jours ! Ton monument parfait demeure impérissable ; Le seul bruit de ton nom émeut tout l'univers ; Tes mains n'ont point bâti sur l'incertain du sable, Et tes derniers neveux répéteront tes vers. Mais moi, je ne viens pas comme la multitude Vers ta gloire qui me sourit ; Je porte au fond de mon esprit Une plus tendre inquiétude, Et viens offrir ma gratitude À cette main qui me nourrit. Je viens encore un soir emprunter de ton âme Quelque chaleur nouvelle et quelque trait hardi ; Ô mon père, je viens réchauffer à ta flamme Mes membres frissonnants et mon sein engourdi Si tu ne peux renaître, au moins dans leur poussière Je veux chercher tous tes trésors ; Sois favorable à mes efforts, Et me tends la main, ô Molière ! Les vivants n'ont plus la lumière, Je vais la demander aux morts.