Acte I
Scène 1
Julie, Adélaïde, Clarice
AIR : Madelon, qu'avez-vous donc ?
Julie
Votre air nous trouble et nous confond ; Qu'avez-vous ? qu'avez-vous qui vous gêne ? C'est peut-être un ennui profond, Peut-être un accès de migraine.
Adélaïde
Ah ! ah ! Ce n'est pas cela Qui cause ma peine.
Clarice
Nous donnons Armide au plutôt : Vous craignez, tant la chance est traîtresse, Qu'on n'ait pas les yeux de Renaud Pour les appas de sa maîtresse.
Adélaïde
Ah ! ah ! Ce n'est pas cela Qui fait ma détresse.
Julie
Vous n'éprouvez, Madame, aucun de ces obstacles Qu'on éprouve partout à lever des Spectacles ; Et je m'aperçois trop en assiégeant vos pas, Qu'un chagrin sans motif a pour vous des appas.
Adélaïde
Hélas !
Clarice
Tous les Rémois, dans leur ville embellie, Semblent nous accueillir avec empressement ; Chacun vous fait sa cour et croit en vous voyant, Voir Vénus, sous vos traits, recruter pour Thalie. De nos jeunes acteurs l'essaim se multiplie ; Chaque jour voit signer un tendre engagement, Et toujours la mélancolie....
Adélaïde
N'en doute point, Clarice ; eh ! Qu'importe à mon coeur, Des amants Champenois le peuple adorateur, Ces conquêtes sans gloire et leur foule importune ? En faire mille est moins flatteur, Qu'il n'est cruel d'en manquer une.
Julie
Quel homme impunément a pu voir tant d'attraits ?
AIR : Nous avons une terrasse ; de la Fête du Château.
Bis.
AIR : Je suis Lindor.
Adélaïde
Votre amitié m'oblige à trahir mes secrets. Mon coeur s'entend avec le vôtre, Et vous me prouvez, Combien vous l'éprouvez : Or, écoutez l'une et l'autre, Et taisez-vous, si vous pouvez. L'autre jour donc, passez-moi l'heure, Tranquille et seule en ma demeure, Je me parlais confidemment, Pensant à rien profondément ; Lorsqu'une voix qui m'enleva Jusqu'à moi soudain arriva. Le goût dictait ses sons intéressants Je les recueille, et mon âme est saisie ; Vers la maison d'où partaient ces accents, Mon oeil s'échappe entre la jalousie : Je vois sur la terrasse En face, Un jeune homme aimable et touchant : Son air modèle Trahit et de reste Un chagrin funeste : Son maintien l'atteste ; Car d'un beau geste, Qu'il pillait d'Oreste, Ce blondin céleste Accompagnait son chant. C'était sur l'air d'une chanson commune : « Oui, disait-il, j'eusse été Bachelier : On me refuse, et je dois l'oublier ; Un autre état convient à ma fortune. » En écoutant sa voix flexible et tendre, Mon coeur bientôt se sentit émouvoir ; Et je trouvai du plaisir à le voir, Quand je croyais n'en trouver qu'à l'entendre. Ah ! disais-je, qu'il a d'appas ! Mais, non, peut-être il n'en a pas ; Mon oeil est abusé, j'en veux être certaine : Et j'ouvrais ma fenêtre, hélas ! Quand le cruel ferma la sienne.
AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.
Clarice
Quel est-il ce héros, Madame, Dont les traits ont su vous charmer ?
Adélaïde
J'ai, pour oser nourrir ma flamme, Commencé, par m'en informer. Ce Rigaut qu'un autre accompagne, Et qu'on arrête en son chemin, Depuis huit jours est en Champagne Pour apprendre le Droit Romain.
AIR : Non, je ne ferai pas.
Julie
Et pourquoi donc gémir ? Souffrez qu'on vous console : L'amour se glissera sur les bancs de l'école ; Paraissez : un regard suffit pour le dompter, Et fût-ce un Procureur, il ne peut résister. Je mets pourtant la chose au pis.
AIR: J'ai rêvé toute la nuit.
Adélaïde
Non. Rigaut est dans l'âge où sans effort on aime, Mais son indifférence extrême Tient encor ses sens assoupis. D'ailleurs, l'amour, dit-on, est pour lui peu de chose. Ce dehors apprêté dont la douceur impose, Cache un mortel fougueux, inquiet, agissant, Et si je suis bien informée C'est par ses soins déjà que la cabale armée Cherche à déconcerter notre Opéra naissant : Je fais pour le haïr un effort impuissant : Oui, soit que je me couche ou soit que je me lève, Je le vois : je le vois jusque dans mon sommeil ; Et, comme bien des gens, toujours heureuse en rêve, Je poursuis un bonheur qui fuit à mon réveil. J'ai rêvé toute la nuit Qu'ici par l'amour conduit, Il cherchait à débuter Et je le faisais, Et je le faisais, Il cherchait à débuter Et je le faisais chanter.
Clarice
Mais, Madame...
Adélaïde
Il suffit, n'en prenez pas la peine, Vous m'allez consoler pour allonger la scène ; M'en croirez-vous ? Abrégeons-la d'un mot. J'aperçois mon oncle Hiradot : Dissimulons mes feux, cachons à sa vieillesse Mon amour naissant pour Rigaut, Et les erreurs de ma jeunesse.
Scène 2
Hiradot, Adélaïde
AIR : Jardinier, ne vois-tu pas ?
Hiradot
L'annonce que je tiens là Peut-elle être plus riche ? C'est pour dimanche, et déjà Dans tous les coins, l'Opéra S'affiche, s'affiche, s'affiche.
Adélaïde
Le choix d'Armide, enfin, plaît-il en ce moment ? Lit-on l'Annonce ?
AIR : Tous les Bourgeois de Chartres.
Hiradot
Assurément. Déjà même on s'échauffe et la dispute est vive ; Chacun disserte : on s'invective, On veut avoir un sentiment. Tous les bourgeois par clique, Raisonneurs, beaux esprits, Chacun à leur musique Ont adjugé le prix. Les vieux pensent qu'Armide était plus redoutable : Les jeunes gens, du neuf épris, Disent que les airs qu'elle a pris La rendent plus aimable. Enfin d'oisifs ici tous les cafés sont pleins ; Le luxe règne à Reims comme à la Capitale ; À fêter l'Opéra les Rémois sont enclins, C'est le temps d'étaler son chant et sa morale, Vous l'avez bien saisi.
AIR : De tous les Capucins du monde.
Adélaïde
Oui ; mais je voudrais de rencontre Enrôler une haute-contre, Qui fit entendre en criant haut, À des Auteurs tels que les nôtres, Les beaux Opéra de Quinault, Plus beaux depuis qu'ils en font d'autres.
Hiradot
Bon ! Qu'importe cela ? Ne vous chagrinez pas sur cet article-là. Attendu le grand bruit qu'un orchestre doit faire, Le volume des voix n'est pas fort nécessaire. Le Public étourdi par l'accompagnement, Sourd aux cris du chanteur, n'entend que l'instrument : S'agit-il d'un combat ? La timbale bruyante, À frapper un coup sur aide une main tremblante; Le Héros n'est-il plus ? Un lugubre basson Sait faire autour de lui pleurer à l'unisson : Avec une bergère est-ce l'amour qui lutte ? Le plaisir modulé découle de la flûte, Tandis qu'un violon, rival du flageolet, Remonte, à sons aigus, jusques au chevalet.
Adélaïde
Allez, quoiqu'il en soit, ces raisons sont frivoles, Il faut que la musique, esclave des paroles, Dans l'oreille attentive entrant avec les vers, Partage ici les droits qu'elle a seule aux Concerts.
Hiradot
Avons-nous pour guider et le chant et la danse, La main, je dis la main, d'un artiste éminent Qui de droite et de gauche allant et revenant Frappe sur un pupitre et dicte la cadence ?
AIR : Vaudeville des Chasseurs et de la Laitière.
Bis.
Adélaïde
Non, non,mon oncle, je vous jure, Arrivera Ce qui pourra ; Sans qu'on nous marque la mesure, Nous jouerons ici l'Opéra : Ce moyen n'est rien moins qu'auguste : Faut-il donc pour garder le ton, Que ce soit à coups de bâton Qu'une Déesse chante juste ?
Hiradot
Passe pour le bâton, mais ce n'est pas là tout, Le dessein de la toile est-il fait avec goût ?
AIR : Olire, Olire.
Bis.
Adélaïde
Lauriers par-ci, par-là ; On y voit une Lyre, Ô Lyre , Ô Lyre ! On y voit une Lyre, Ô Lyre !
AIR : Valet chez une Fermière.
Hiradot
Holà. Tout ceci me paraît d'un assez bon augure, Et malgré mon congé signé par la nature, Chez vous, n'étant plus propre à l'emploi des amants, Je ferai les Sorciers ou du moins les tyrans. J'avais une basse taille Qui faisait beaucoup d'effet, Et, Et, Et, Et, Et ; Mais quand longtemps on criaille, Et qu'à tout moment on braille Pour passer à certain trait ; Il faut que la voix s'en aille Et qu'il reste un jeu muet. Quant à vous qui joignez la voix à la finesse, Spectacle à part, il faut songer à vous, Et franchement, vous auriez tout, ma nièce, S'il ne vous manquait un époux.
AIR : De la double Octave.
Adélaïde
Ah ! Du moins faudrait-il, si je donnais ma main, Si quelqu'un forçait cet obstacle Que ce fût un acteur divin, Dont le gosier léger fit briller mon spectacle : Qu'un chanteur mieux que ce Rigaut, Me fasse en plein la double octave, Et dans ses fers chéris, en volontaire esclave, Votre nièce s'engage et l'épouse aussitôt.
Hiradot
Ce Rigaut pourrait-il ?... Tous nos acteurs s'avancent Ils viennent aujourd'hui s'exercer sous nos yeux, Mais en attendant qu'ils commencent, Je veux par mes avis, en vétéran fameux...
Scène 3
Hiradot, Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses, Adélaïde, Julie
AIR : Vaudeville de la Rosière.
Hiradot
Allons, courage, amis. Les Rémois curieux Témoignent aujourd'hui leur juste impatience : Tout nous promet que nos efforts heureux Mériteront leur indulgence. Pour plaire à ce Public prêt à vous couronner, Profitez des conseils que je vais vous donner. Acteurs en chef, sans nul remord Bravez les lois de Polymnie ; Le goût sans doute a toujours tort, Puisque le goût défend qu'on crie : Voici le mot : songez-y bien ; Crier est tout, chanter n'est rien.
Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses
Voici le mot ; songeons-y bien ; Crier est tout, chanter n'est rien.
Hiradot
Que toujours à ressorts montés, Votre marche soit symétrique ; Votre colère à pas comptés, Votre désespoir méthodique; Gesticulez ou mal, ou bien ; Le geste ici n'entre pour rien.
Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses
Gesticulons, ou mal, ou bien, Le geste ici n'entre pour rien.
Hiradot
Pour vous, vos rôles sont aisés ; Adossez-vous à la coulisse, Et répétez, les bras croisés, Ce qu'a dit l'acteur ou l'actrice ; Qu'on chante mal, qu'on chante bien, Quand c'est en choeur, on n'entend rien.
Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses
Qu'on chante mal, qu'on chante bien, Quand c'est en choeur, on n'entend rien.
Hiradot
Et vous, Mesdames, n'allez pas Suivre exactement Terpsichore. Entre nous, croyez qu'un faux pas À vos talents ajoute encore : Que Vénus danse ou mal, ou bien, Vénus est belle, on ne dit rien.
Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses
Que Vénus danse ou mal, ou bien, Vénus est belle, on ne dit rien.
AIR : Et ça fait toujours plaisir.
Adélaïde
Je compte aussi sur leur zèle, Notre succès est certain ; Quand une troupe est nouvelle, Le Spectateur est en train. Une étoffe est toujours belle Au sortir du magasin. Qu'un spectacle magnifique Charme un public incertain. Nous attirons la pratique Ainsi qu'un marchand malin ; Il faut parer la boutique Pour vider le magasin.
Hiradot
Amours froids, et pauvres Diables, Zéphir lourd, Triton badin, Plaisirs courts, Heures durables, Très subalterne destin, Et planètes habitables, Tout se trouve au magasin.
Julie
Nous avons bien d'autres choses Qu'on fait et défait soudain Autre part les fleurs écloses Meurent du soir au matin ; Mais chez nous on voit les roses Rajeunir au magasin.
Scène 4
Un Suisse, Tous Les Acteurs, Adélaïde, Hiradot, Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses
AIR : Du Noël Suisse.
Un Suisse
Li Tiaple m'emporte Si reste à ton porte ; Montame, entrera Désormais qui foudra ; Moi n'afoir pu tenir contre in Pourchois mutin Qui repoussir tout seul mon pique avec son main;
l'un après l'autre, avec un geste d'effroi
Tous Les Acteurs
Seul, est-il possible !
Un Suisse
Li être trop terrible. Li Tiaple m'emporte, etc. Or sti champion plus fort que quatre, Quand li m'allongir coup sur coup, Tir « moi fouloir entrer ou moi fouloir te battre, Car de la Tirectrice être foisin beaucoup ».
À part.
Adélaïde
Ciel ! C'est Rigaut ! Celui que j'aime !
Un Suisse
Li être là son nom : c'est lui-même.
AIR : Sous le nom de l'Amitié.
Bis.
Hiradot
Il est ici ? Courez. Avant qu'il soit dehors, Qu'on le cherche à l'instant dans tous les corridors. Poursuivez ce Monsieur-là, Chers amis, qu'on le prenne, Poursuivez ce Monsieur-là ; Désormais qu'il apprenne Si l'on force à l'Opéra : Poursuivez, poursuivez, poursuivez ce Monsieur-là.
Les acteurs sortent.
Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses
Poursuivons, poursuivons, poursuivons ce Monsieur-là.
Scène 5
Adélaïde, Hiradot
Adélaïde
Le suivre ! Dans nos jeux, ah ! plutôt l'engager, Le résoudre à les partager Unir à nos talents sa voix enchanteresse !
Hiradot
Comment ! C'est donc celui...
Adélaïde
Celui qui m'intéresse ; Dont le chant...
Hiradot
Qu'il soit libre. Arrêtez en ce cas, Arrêtez, chers amis....
Adélaïde
Hé non ! Leur maladresse Propice à nos desseins, va servir ma tendresse ; Car Rigaut dont on suit les pas, Autour d'eux tournera sans cesse, Et leurs yeux complaisants ne l'apercevront pas. Mais un soin différent nous presse : Il faut contre ses sens armer l'illusion, D'un spectacle magique embellir cet asile, Et subjuguer ici son courage indocile, Par les charmes unis de la séduction.
AIR : Vaudeville du Maréchal.
Hiradot
La chose à l'Opéra paraîtra difficile : Mais le projet pourtant peut être exécuté ; De ces murs dépouillés et tristes, Par un aspect riant masquons la nudité : Cessez, affreux chaos. Paraissez, Machinistes ; Presto, faites éclore un pays enchanté. Allons qu'on décore à rinçant ; C'est le point le plus important. Que l'art du Peintre nous acquitte Au spectateur offrons ses soins ; Satisfaisons les yeux au moins, Et du reste on nous tiendra quitte ; Tôt, tôt, tôt, Courez tôt, Montez, tôt, Bon courage ! Nos succès seront votre ouvrage. Arbres, accourez à ma voix, Prendre racine dans du bois ; Et que derrière chaque vase, L'invisible bras d'un Triton, Dans ces grands bassins de carton, Fasse jaillir des flots de gaze ; Tôt, tôt, tôt, Courez tôt, Montez tôt ; Bon courage ! Nos succès seront votre ouvrage.
Le Théâtre change par degrés aux ordres d'Hiradot. La décoration représente des jardins enchantés embellis de statues et de cascades, comme le séjour aérien du troisième acte de la Belle Arsene.
Adélaïde
Si le Peintre a fini les cieux, Qu'on les arrange sous nos yeux ; Numérotez tous les nuages, Économisez les éclairs ; Et quand mon char fendra les airs N'allez pas lâcher les cordages : Tôt, tôt, tôt, Courez tôt, Montez tôt, Bon courage ! Nos succès feront votre ouvrage.
Hiradot
Ah miracle ! Le fond est d'un goût que j'approuve ; Ce ciel est d'un beau bleu, ces bois sont d'un beau vert ; Surtout préparez le désert : La scène, à l'Opéra de temps en temps s'y trouve.
Rigaut paraît dans le fond du Théâtre.
Adélaïde
Vous, ajoutez encore à ce prestige heureux : Costumez-vous et que l'or brille, Zéphirs, Démons, que tout s'habille ; Enchaînons son esprit en amusant ces yeux. Quelqu'un paraît : c'est lui, je gage : C'est lui-même en effet. Dans le piège il s'engage ; Cachons nous. Qu'un moment il soit seul en ces lieux.
Scène 6
Isidore, Rigaut
AIR : C'est une excuse.
Isidore
Vous voilà deux torts, Dieu merci, L'un à l'école et l'autre ici, Ce n'est guère être sage:
Rigaut
Mon ascendant me fait la loi : Ce fut toujours mon faible à moi Que le courage.
AIR : De Monsieur de Catinat.
Isidore
Oui, tout à l heure encor je m'en suis aperçu.
Rigaut
Dans ce combat enfin mon bras m'a-t-il déçu ?
Isidore
D'accord : mais chaque fois le Suisse, à votre insu, Me redonnait le coup dès qu'il l'avait reçu. Quoi qu'il en soit, domptez ce fougueux caractère, Trop de vivacité ne vous réussit guère. Moi, je suis pacifique et tant mieux ; car enfin Vous êtes Maître-ès-Arts, même un peu libertin : Vous savez à ravir, jouer la Comédie, Vous lisez couramment Cicéron en latin, Et pourtant on vous congédie. En Droit comme en amour, moi, je suis écolier ; Je ne saurai jamais jouer dans un Proverbe ; C'est tout au plus, je crois, si je conjugue un verbe...
Rigaut
Aussi vous voilà bachelier : Mais moi chez l'Agrégé, je fais ce qui m'arrête ; Mon oncle lui promit du muscat de son cru : Ce vin est arrivé. Devinez. Je l'ai bu ; Et ce vin, que j'ai bu, lui fait tourner la tête. Il me poursuit dans Reims, et pour mieux le tromper, Je me mets prudemment à l'ombre des coulisses. Dans cet asile-ci, je suis sûr d'échapper ; Viendra-t-il me chercher au milieu des actrices ?
AIR : Un Chanoine de l'Auxerrois.
Isidore
Supposé que le Maître En Droit N'osât paraître, En cet endroit, Quel danger est le vôtre ! Craignons qu'un bien plus grand docteur, L'oeil sous son bandeau séducteur, N'en offusque le nôtre : Oui, quoique habile en sa façon, Ce maître en donnant la leçon, Et, zon, zon, zon, Gâte la raison, Tout aussi bien qu'un autre. Votre démarche enfin me paraît hasardée : Les yeux d'Adélaïde ont un si grand pouvoir ! Quand on la voit...
Rigaut
J'ai pu la voir ; Mais je ne l'ai pas regardée.
AIR : De la ceinture.
Isidore
Vous êtes jeune, et vous chantez, Double raison ici pour plaire ; L'une de ces deux qualités, Peut vous y rendre nécessaire.
Avec un air de confidence.
Rigaut
Non, non, ne craignez rien, je serai spectateur. Dans ces lieux à l'instant, puisqu'on répète Armide, Sur son mérite, il faut que je décide, Et je vais critiquer à titre d'amateur. C'est moi qui des Journaux fomentant les querelles, Des musiques du temps juge tort étranger, Dans de petits pamphlets au bon goût infidèles, Donne, injuste Paris, la pomme à l'une d'elles, Tandis qu'en trois peut-être on peut la partager.
AIR : Landeriri.
Isidore
Restez-y donc tout seul ; attendez qu'on répète : Mais pour moi que tout inquiète, Par cet escalier que voici Conduisez-moi, mon cher ami, Lon lan la derirete ; Car je crains de me perdre ici, Lon lan la deriri.
Scène 7
Rigaut
AIR : de la Bequille.
Apercevant un recueil d'Opéra.
AIR : Monsieur le Prévôt des Marchands.
Il s'endort. On danse autour de lui. Plusieurs Danseuses le couronnent de fleurs et l'entourent de guirlandes. L'Orchestre joue l'air : Dodo, l'enfant do.
Rigaut
Plus j'observe ces lieux, Et plus je les admire : Quel art ingénieux ! La toile ici respire : Tout concourt à séduire Dans cet endroit charmant, Où le jour ne peut luire Que la nuit seulement. Un recueil d'Opéra ! Lisons : Toujours couchés sur des gazons, Héros, qu'au Théâtre on nous donne Vous reposez à qui mieux mieux : Allez, l'Amour vous le pardonne Et le Public ferme les yeux. Oui toujours de l'acteur à ce théâtre-ci, Par ses propres chansons la langueur est bercée : C'est Atis... C'est Roland... C'est Titon... C'est Persée, C'est l'aimable Renaud... et c'est moi-même aussi.
Scène 8
Adélaïde
AIR : Ah ! mon cher ami, que j't'aime.
AIR : Un moment, on m'attend; du Roi et le Fermier.
AIR : Que n'aviez-vous, coeur insensibles.
AIR : de la Magnotte,
bis.
bis.
Quatre Danseurs habillés en Zéphirs emportent Rigaut.
Adélaïde
Enfin on le tient, Rigaut m'appartient, Le sommeil l'offre à ma rage. Écoutons-là... Pinçons-le là... Courage ! Mais Dieux, quels traits! Qu'il a d'attraits ! De grâce... Je m'attendris... Ah ! Ma fureur s'en va, L'amour se glisse à la place. Une Reine autrefois, au milieu de sa Cour, Honora d'un baiser la science endormie : Les palmes : les lauriers sont les prix du génie ; Restituons ce baiser à l'Amour. Un baiser ! Doucement : Agissons décemment : L'usage veut qu'on soit moins tendre Près d'un amant Fait récemment ; N'allons pas trop innocemment, Lui donner ce qu'il doit me prendre. Dors, mort enfant, clos ta paupière, Surtout songe à rêver de moi : Tu le dois à la nuit dernière, Où je revois si bien de toi. Accourez, messieurs les Zéphirs, Habillés pour Armide ; Volez, secondez les désirs D'une amante timide : Suivez mes lois ; Je crains qu'il ne déloge, En tapinois Qu'on l'emporte à ma loge.
Scène 9
Clarice, Julie, Adélaïde
AIR : Comme un oiseau.
Clarice
Un repos si long, je vous jure Me semble d'un fâcheux, augure, Ah ! Croyez m'en : Souffrez que le Droit se l'adjuge Ce sommeil-là, promet un juge Plus qu'un amant.
Julie
Tout ceci néanmoins nous met dans l'embarras : La répétition trop longtemps se diffère ; Ainsi que vous, Madame, on a plus d'une affaire, Et tout le monde ne dort pas.
Adélaïde
Écoutez-moi : différer de la sorte, Pour notre bien commun, c'est agir à propos : Dans ce rôle éclatant, vous tentez qu'il importe De choisir un acteur taillé pour un héros Nous en avons bien un préparé pour Armide ; Mais on n'ose avec lui compter sur un succès : Lui-même ici, tout l'intimide : Peut-il chanter en France ? Il a le goût Français.
Clarice
Un autre obstacle nous arrête : Nous attendions pour répéter ; Le rôle de Renaud (daignât-il l'accepter) Pourrait-il tout d un coup se loger dans sa tête ?
Adélaïde
Vous raisonnez fort sagement ; Quand on n'a pas d'amour, on a du jugement : Mais moi qui l'aime ... et qui ? Moi, j'aimerais un traître ? Qui fut mon ennemi, qui l'est encor, peut-être ? Non, je dois le haïr : je le hais. Quel tourment ! Que ne puis-je appeler la Haine ? La Haine à nos accents ne se fait pas prier ; Mais après tout, est-ce la peine Pour aussitôt la renvoyer ? Du moins en m'en parlant, encouragez la mienne.
AIR : Des billets doux.
Clarice
L'Hymen est si capricieux, Que mon coeur n'est pas curieux De connaître sa chaîne : Car on le voit dans un seul jour, Le matin, frère de l'Amour Et le soir, de la Haine.
Julie
Dès qu'on n'a pas de quoi payer, On voudrait fuir un créancier, Quand l'Aurore l'amène : Mais au coup qu'il frappe à moitié, On croit entendre l'Amitié, Et l'on ouvre à la Haine.
Clarice
Lorsqu'en tête à tête on a vu Une belle-mère et sa bru, Que le hasard enchaîne ; Sans calculer avec ses doigts, On peut jurer qu'elles sont trois, En y comptant la Haine.
Julie
Hé bien, nos chants, Madame ?
Adélaïde
Au mieux ! Mais rien encor n'éteint les feux De mon ardeur jalouse : Oui, l'Amour m'attache à mon choix; Pour cesser de l'aimer, je crois, Il faut que je l'épouse.
Acte II
Scène 1
Un Garçon De Théâtre, Monsieur Mouton, Monsieur Jourdain
Un Garçon De Théâtre
On n'entre pas, Messieurs.
Monsieur Mouton
Comment !
Monsieur Jourdain
Nous n'y resterons qu'un moment.
AIR : Des Folies d'Espagne.
Un Garçon De Théâtre
Désobéir nous nuit et nous expose ; L'ordre est précis, et Monsieur m'entend bien.
Monsieur Mouton
J'entends, je crois : donnons-leur quelque chose ; Car en ces lieux rien ne se voit pour rien.
Monsieur Jourdain
Tenez, laissez-nous.
Un Garçon De Théâtre
Grand merci.
Scène 2
Monsieur Jourdain, Monsieur Mouton
Monsieur Jourdain
Vous croyez que Rigaut...
Monsieur Mouton
Je crois qu'il est ici.
Monsieur Jourdain
Vous m'étonnez, sur ma parole : Il s'est enfui depuis huit jours !
Monsieur Mouton
Il a de sa Licence interrompu le cours ; Je l'ai même obligé de sortir de l'école. Ni jugement, ni facultés ; Querelleur, nonchalant, coeur lâche, esprit timide, Incapable d'un goût solide, Profond dans les futilités, Petit sujet.
Monsieur Jourdain
Fût-il, cent fois plus imbécile, J'imaginais qu'ici tout était pour le mieux ; Et franchement j'en connais mille, Qui fameux à Paris, et reçus dans ces lieux, Témoignent qu'en Champagne on n'est pas difficile.
AIR : L'autre jour étant assis..
AIR : Non, je ne ferai pas.
Monsieur Mouton
Vraiment je le sais bien ; l'abus est déjà vieux. Depuis qu'un intérêt vil A mis les Arts en régies, Le Droit Canon et Civil S'achète au poids des bougies. Cet usage est sacré : Tout Récipiendaire Est assez éclairé, Sitôt qu'il nous éclaire. Au moins faut-il connaître et suivre cet usage.
Monsieur Jourdain
Rigaut l'a fait. Madame a dû, par son message, Recevoir un quartaut d'un vin très délicat, Que je vous réservais pour qu'il fût avocat.
Monsieur Mouton
Heim ? Parlez.
Monsieur Jourdain
Un quartaut.
Monsieur Mouton
Comment ! À mon adresse ?
Monsieur Jourdain
Assurément, et du plus fin.
Monsieur Mouton
Le méchant ! Me le taire, et garder pour la fin Le point surtout qui m'intéresse ! Un quartaut ! Le quartaut est en chemin ; Mais nous l'aurons, et rien ne presse. Ce cher enfant le sait et ne m'a pas instruit. Hé bien ! tenez ; je suis pour ce que j'en ai dit. Ce garçon-la promet. Il faut qu'on le ménage ; Lorsque son feu l'emporte, il s'y livre d'abord ; Mais il retient sans peine, il comprend sans effort, Et pense beaucoup plus qu'on ne pense à son âge. Muscat ?
Monsieur Jourdain
Oui. Je le crois.
Monsieur Mouton
Tant mieux. Je n'en ai plus. D'ailleurs son caractère est heureux, et paisible ; Il a de l'âme, il est sensible ; Et c'est-là franchement le ressort des vertus.
Monsieur Jourdain
Il s'agit bien...
Monsieur Mouton
Mais sans scrupule Je puis en parler sur ce ton.
Monsieur Jourdain
Permettez-moi, Monsieur Mouton, Son éloge est très ridicule. Deux mots. Vous l'hébergiez. Rigaut est délogé : C'est le fait. Trêve au reste. Où s'est caché l'infâme ?
Monsieur Mouton
Dans ce spectacle-ci je le crois engagé, Pour y chanter on l'a gagé ; Il soupire aux pieds d'une femme.
Monsieur Jourdain
Suivez-moi donc. Allons. Je prétends l'y chercher, De ces bras séducteurs je prétends l'arracher. Mais qu'est-ce ?
Scène 3
Julie, Clarice, Monsieur Mouton, Monsieur Jourdain
AIR : Voilà la petite Laitière.
Julie
Voici, Voici la charmante retraite Où l'Amour A fixé sa Cour. Voici, voici la charmante retraite Où l'Amour A fixé sa Cour.
Clarice
Si l'Hymen qui cherche en secret, Et son exil, et sa défaite : Si l'Hymen un jour l'égarait ; Il ne faut pas qu'on le regrette, Chez nous on le retrouverait.
bis.
On les entoure de guirlandes et l'on danse d'autour d'eux.
Clarice
Voici, voici la charmante retraite Où l'Amour A fixé sa Cour.
Monsieur Mouton
Mais on se moque, je crois : Quel est cet insolent délire ?
Monsieur Jourdain
Morbleu, Mesdames, laissez-moi; Je ne suis pas ici pour rire.
AIR : Laissez paître vos bêtes.
Ils s'agitent et secouent leurs guirlandes pour s'en débarrasser.
Clarice
Laissez, laissez-nous faire, Souffrez ces fers galants ; Les noeuds qu'ici l'on serre, Sont tous des noeuds coulants.
Julie
Soyez plus doux, Et comme nous, Goûtez le parfum séducteur De ces fleurs, ( qui sont sans odeur. )
Clarice
Laissez, laissez-nous faire, Souffrez ces fers galants ; Les noeuds qu'ici l'on ferre, Sont tous des noeuds coulants.
Monsieur Jourdain
Je ne me trompe point ; sur mon honneur, c'est elle. La rencontre est heureuse, et je veux l'aborder. Ouais ! On dirait qu'elle veut m'éluder : Attendez, s'il vous plaît ; un mot, Mademoiselle : Me reconnaissez-vous ?
Julie
Qui, vous, Monsieur ?
Monsieur Jourdain
Oui, moi. De me remettre, à tort votre grandeur dédaigne ; J'ai là certain billet...
Julie
Ah, ah, j'y suis, je crois. Vous logiez à Paris.
Monsieur Jourdain
Certes.
Julie
À la Bonne-Foi.
Monsieur Jourdain
Je n'ai jamais eu cette enseigne.
Julie
C'est pourtant chez vous que j'ai pris, Si je m'en souviens bien, plusieurs bagues de prix.
Monsieur Jourdain
Comment !
* AIR : Laisses-nous donc dormir.
Julie
N'en soyez point en peine ; Gardez-vous de crier, Car dès cette semaine Je dois me marier ; Un bel anneau paiera Toutes ces bagues-là.
AIR : Sans cesse de la Ville, à la Cour ; de la Fête du Château.
Monsieur Jourdain
Je ne suis point un bijoutier, morbleu ; Vous voulez m'abuser ; en feignant de le croire : Mais puisque je vous joins nous allons voir beau jeu : Je suis Marchand d'étoffe, et voilà mon mémoire. Il est signé de vous.
Julie
D'accord : Avec un nom l'on est bien fort.
Monsieur Jourdain
Or donc, avoir fourni d'abord, En fait d'habits de caractères : « Une robe à grandes fleurs d'or, Pour jouer les bergères. Item, six lés de satin blanc, Pour être Vestale un moment. »
Julie
De l'argent de ce satin-là Vous méritez que je vous frustre ; Car au sortir de l'Opéra, Il n'avait plus son lustre.
Monsieur Jourdain
« Un juste de Vénus fort cher Vu qu'il était couleur de chair ; De plus, un grand manteau tigré, Pour jouer parfois la Sauvage » .
Julie
Oh, c'en toujours contre mon gré, Que j'en ai fait usage.
Julie disparaît avec les Choeurs qui si retirent en dansant.
Monsieur Jourdain
Total...
Scène 4
Monsieur Mouton, Monsieur Jourdain
Monsieur Mouton
Quelle vertu dans ce mot tout-puissant !
Monsieur Jourdain
Sans l'indigne neveu dont la perte m'occupe, De cette beauté-là je ne serais pas dupe ; Mais je suis agité d'un soin bien plus pressant. Courons, Monsieur Mouton, et cherchons votre élève.
Monsieur Mouton
Ainsi que vous, Monsieur, je m'y sens excité. Mais je crains bien qu'ici par l'amour arrêté, Il ne renonce au Droit....
AIR : Des Bossus.
Ils sortent.
Monsieur Jourdain
Il faudra qu'il l'achève. Pour Avocat, sans doute il le sera : Oui, sur les bancs, Rigaut retournera ; Fût-il muet, le Barreau l'entendra: S'il devient sourd tandis qu'il plaidera, J'ai des écus; du moins il jugera.
Scène 5
Rigaut, Adélaïde, Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses
AIR : Vous voulez me faire chanter.
AIR : Monsieur Charlot.
Rigaut
Mon cher oncle m'attend, et sa fureur s'allume ! C'en est fait. Je vais braver tout ; Contre un large Quinault j'ai troqué ma coutume; Me voilà sur la scène en dépit de mon goût ; Vous voulez me faire chanter, Je cède à votre envie : Mais ces habits, lourds à porter, Ne m'iront de la vie. L'étroit maillot où l'on m'a mis, Me serre à perdre haleine : Un parvenu, dans ses habits, Est toujours à la gêne. Ai-je bon air ?
Adélaïde
Non le Dieu de la Thrace N'a pas, sous sa cuirasse, Un regard aussi fier. Qu'il est joli ! Qu'il est gentil ! Il ressemble à Renaud, l'on dirait que c'est lui.
Choeurs de Chanteurs, Chanteuses, Danseurs et Danseuses
Qu'il est joli ! Qu'il est gentil ! Il ressemble à Renaud, l'on dirait que c'est lui.
Rigaut
L'éloge est trop flatteur, et je n'osais l'attendre. Lui ressembler m'enorgueillit ! Je suis certain d'être aussi tendre, Et je suis aussi beau, si l'amour embellit.
AIR : C'est que je suis aise.
Adélaïde
Cet amour qui vient d'éclore, Vivra-t-il ?
Rigaut
J'en fais le voeu Sur : cette main que j'adore Laissez m'en sceller l'aveu : Ça que je la baise, Que je la rebaise.
Adélaïde
Non.
Rigaut
Qui donne un désir Doit un plaisir.
DUO.
AIR : du Duo de Monsieur de la Garde.
Adélaïde
Nous nous aimons ; mais c'est peu de s'aimer, Il faut, pour nous accoutumer Au noeud que nous allons former, Voir si nous pouvons à la fois Unir nos goûts comme nos voix : L'hymen est un duo charmant Qu'il faut chanter également ; Car si l'on sort D'un tendre accord, L'humeur s'éveille et l'amour dort ; Mais je vous vois partager ma langueur ; Ah ! si vous aviez la rigueur De m'ôter jamais votre coeur, À la perte de vos appas Hélas ! Je ne survivrais pas.
AIR : Toujours va qui danse.
Adélaïde
Finissez, vous me fâcherez ; Un peu plus de prudence ; L'Amour compte autant de degrés Que la Jurisprudence.
Rigaut
J'ai fait la moitié du chemin Dans tous les deux, je pense ; Et je puis sans autre examen Passer à la Licence.
Adélaïde
Votre ardeur se porte à l'excès, Rigaut ; vous oubliez que la toile est levée, Et que tous les bourgeois, sachant notre arrivée, Ont forcé le portier pour juger nos essais.
Rigaut
Il fallait poliment leur défendre l'accès. Voilà, quand on répète et que la foule abonde, Comme un Opéra meurt avant que d'être au monde.
Elle veut s'éloigner.
Adélaïde
Espérons mieux. Vous cependant, Exercez-vous en attendant : Et sans suivre une marche exacte, Pour aller tout de suite au plus intéressant, Commencez par le cinquième acte.
AIR : Du haut en bas.
Rigaut
Vous me quittez !
Adélaïde
Un soin intéressant m'appelle.
Rigaut
Vous me quittez !
Adélaïde
C'est en vain que vous m'arrêtez ; Votre amitié tendre et fidèle Ne doit point refroidir mon zèle.
AIR : De la bonne aventure.
Rigaut
Vous me quittez ! Et ce soin intéressant ?
Adélaïde
Vous rirez, j'en jure ; D'un funeste changement Mon coeur craint l'injure : Dans ces lieux est en crédit, Un certain berger qui dit La bonne aventure Au gué ! La bonne aventure.
Rigaut
Vous l'allez consulter ! Vous de frayeur atteinte ! Vous, qui, dit-on, jusqu'à ce jour...
Adélaïde
Vous m'apprenez à connaître l'amour...
Rigaut
L'amour m'apprend à connaître la crainte. Je sais, ainsi que vous, ce madrigal heureux, Peu fait pour excuser un projet si timide. Mais enfin vous plaisez : vous êtes belle, Armide, Il suffit. Je vous aime et je ferme les yeux.
AIR : Est-ce que ça se demande ?
Adélaïde
Témoins complaisants et discrets De notre amour extrême, Mesdames, calmez les regrets Du Chevalier que j'aime : Présentez-lui, pour l'égayer, Guirlande sur guirlande Tout seul il pourrait s'ennuyer, Je vous le recommande.
Scène 6
Clarice, Rigaut
On l'enchaîne de fleurs. Les amants heureux varient leurs groupes et leurs attitudes voluptueuses pour occuper agréablement Rigaut.
AIR : Dans cet heureux asile ; Albanese.
etc.
Clarice
Dans cet heureux asile Nous jouissons d'un sort tranquille, Car pour exécuter La danse facile Qu'on vient d'inventer, Il ne faut que trotter, Bondir, bondir, bondir et sauter : Lorsque la paix emprisonne Bellone, Les guerriers complaisants Sont nos courtisans Les plus séduisants, Et Plutus à son tour nous donne De doux présents. Dans cet heureux asile,
AIR : Dedans nos bois il y a un ermite.
Les Choeurs se retirent.
Rigaut
Vos pas légers, vos chants sont faits pour plaire ; Mais dans ce moment-ci, Souffrez, qu'au moins tranquille et solitaire, Je me recueille ici. Sur tous les airs que mon rôle renferme Je ne suis pas ferme Moi, Je ne suis pas ferme.
Scène 7
Monsieur Mouton, Monsieur Jourdain, Rigaut
AIR. Vaudeville du Bûcheron ; Richard qui faites grand tapage.
Monsieur Mouton
Quoi sous cet attirail fantasque Est-ce lui ? Peut-on avancer ?
Monsieur Jourdain
Oui, c'est lui-même. Il est en masque C'est avec moi qu'il va danser.
Monsieur Mouton
Tenez, je suis pour l'indulgence : Craignons de le pousser à bout : Trop de pétulance ; Gâte tout.
Rigaut
Grands Dieux ! Rêvai-je ou si je veille ? L'oncle et l'agrégé !... C'en est fait.
AIR : Allons ! mon Cousin l'allure.
Monsieur Mouton
Laissez-moi lui parler, vous serez satisfait Tout Doreur ; que je suis, je raisonne à merveille, Et vous allez en voir l'effet. Il est donc vrai qu'ici Mon ami ! Vous avez une allure ? À Cujas dans l'oubli, Mon ami ! Vous faites cette injure, Mon ami ! Peut-on être ainsi Parjure, Mon ami ? Peut-on être ainsi Parjure ?
Monsieur Jourdain
Oui, c'est bien-là le ton, et ces discours mielleux ; Sont des ménagements que le traître mérite ! Retirez-vous. C'est moi. Réponds-moi, malheureux ? Que deviens-tu ? Qu'apprends-je ? Et quelle est ta conduite ? Où faut-il te chercher ? Où suis-je en ce moment ?
Rigaut
Dans les jardins d'Armide, et je suis son amant.
Monsieur Jourdain
L'insolent ! Il se moque ! Hé non, laissez-moi faire.
Monsieur Mouton
Mon cher Monsieur Jourdain, ne nous emportons pas.
Monsieur Jourdain
Scélérat ! Tu paieras mes pas. Et ton Armide aussi sentira ma colère. Eh ! Quelle est cette Armide ? Allons : réponds et tôt. Que fait-elle ?
Monsieur Mouton
Hé non, non. Chimère ! C'est l'Opéra d Armide où Monsieur fait Renaud : C'est celle qu'on connaît, dont Quinault est le père.
Monsieur Jourdain
Qu'il soit son père ou non, j'ai le crédit qu'il faut : De retour à Paris, nous écrirons. J'informe ; Et dans trois jours, sans autre forme On enferme Armide et Quinault.
Monsieur Mouton
Entendons-nous plutôt et tâchons de connaître....
AIR : De tous les Capucins du monde.
Monsieur Jourdain
Et que n'ai-je pas fait ? Il le sait, le bourreau ! C'est pour lui que trente ans courbé sur un bureau, J'ai, pistole à pistole, amassé mon bien-être. J'ai tout sacrifié, pour l'asseoir au Barreau, Mon repos, mon plaisir, et mon honneur peut-être. Car enrichi dans les affaires, J'ai pour imiter mes confrères, (Et le Ciel m'en punit, je crois ) J'ai, par un intérêt trop tendre, Blessé la Justice cent fois Afin qu'un jour il put la rendre.
Rigaut
Écoutez-moi, cher oncle, et vous vous calmerez : Vous m'envoyez à Reims y prendre mes degrés ; J'y vais : je me présente. On m'exclut de la classe : Oui, Monsieur, on m'a fait ce refus outrageant. J'ai, pour consoler ma disgrâce, Bu le vin de Monsieur, et mangé votre argent. Bientôt sans asile, indigent, L'Amour m'accueille ici, lorsque Cujas me chasse Et j'y suis. Voilà tout dans le plus simple aveu. Le reste est aussi simple, et n'a rien qui surprenne : À parler en public, si ma mémoire est saine, Vous destiniez votre neveu ; J'ai pris le parti de monter sur la scène, Pour ne pas tromper votre voeu.
Monsieur Jourdain
Vous l'entendez. Mais quel langage ! Comme il compte ses torts avec sécurité ! Comme il donne au mensonge un air de vérité !
Monsieur Mouton
Et ne pas plaider ! Quel dommage !
AIR : Comme v'là qu'est fait.
Monsieur Jourdain
Allons, étouffez-moi ce ridicule feu. Qu'on se hâte avec nous de regagner mon gîte ; Qu'on désarme à l'instant le courroux qui m'agite, ou le Héros verra beau jeu. Quitte-moi cet habit étrange.
Rigaut
Renoncer au penchant que j'ai ! Croyez que cet amour m'arrange.
Monsieur Jourdain
Oui, l'amour l'a bien arrangé ! Il a perdu la tête. Approche : Et par tes yeux, Pour juger mieux, Consulte ce miroir de poche ; Regarde-toi.
Rigaut
Mais en effet, Com'me v'là fait ! Com'me v'là fait ! Mon oeil s'ouvre ; j'abjure une erreur trop funeste ; Dont tôt ou tard je me mordrais les doigts : Mon oncle enfin, je sens tout ce que je vous dois : Le, casque tombe et mon chapeau me reste ; Je suis prêt à partir.
Monsieur Jourdain
Fuyons, car j'aperçois...
Scène 8
Adélaïde, Rigaut, Monsieur Jourdain, Monsieur Mouton
AIR : Où allez-vous, Monsieur l'Abbé? O
Adélaïde
Où courez-vous, Monsieur Rigaut ? Seriez-vous donc assez nigaud, Pour préférer Bartole ?
Rigaut
Hé bien.
AIR : Sans un petit brin d'amour.
Adélaïde
À notre aimable école Vous m'entendez bien. Sans un petit brin d'amour, Peux-tu donc fuir de ce séjour ? Sans un petit brin d'amour Te perdrai-je en un jour ? Rigaut ! Rigaut ! au nom de ta maîtresse, Mon coeur, hélas ! Ne prétend pas : Un autre nom suffit à ma tendresse ; Rigaut ! Les coeurs n'ont point d'états. Sans un petit brin d'amour, Peux-tu donc, etc.
AIR : Jusques dans la moindre chose.
Rigaut
Jusques dans la moindre glose, Votre nom fera tracé ; Dans l'étude...
Adélaïde
Va, d'un vain souvenir mon amour te dispense. Cruel ! Voilà ma récompense. Il part sans pousser un soupir, Il part en bravant mes alarmes, Après être venu pour insulter mes charmes, Forcer la porte et s'assoupir. Je déraisonne : je m'égare ; Le coeur d'un tigre est moins barbare.
Rigaut
Ne faites point semblant de perdre la raison ; Vous savez faire encore une comparaison.
AIR : Vaudeville d'Épicure.
Adélaïde
Ingrat, sans toi je ne puis vivre, Je vais mourir subitement ; Tous les soirs j'irai te poursuivre Jusques dans ton appartement.
Rigaut
Gardez-vous de cette folie : Quand je cède au sommeil trompeur, L'ombre d'une femme jolie, Ne me fait pas l'ombre de peur.
AIR : Sentir avec ardeur.
Adélaïde
Le jour fuit de mes yeux, Mon coeur se déchire : Cruels adieux !
Rigaut
Ah, Dieux ! Quel affreux martyre !
Monsieur Jourdain
Bon ! Bon ! C'est pour rire.
Adélaïde
Je cède à mes douleurs... Ma parole expire... Plus de clameurs... Je meurs.
Monsieur Jourdain
Sortons sans répondre à cela.
Rigaut
Oui-dà, Oui-dà, Ça s'dit comm'ça ; Mais comment tiendrait-on à ça, Madame, holà ! J'suis encor là : Sa pâleur me trouble, Son pouls qui redouble, S'en va grand'pas,... Et ne revient pas. Ah ! ça, Madame, ici cessons de badiner : Ce qui me faisait rire, à présent m'intimide ; Est ce vous qui mourez, ou bien si c'est Armide ?
Monsieur Jourdain
Sortons d'ici sans lanterner : De ces morts d'Opéra, faut-il se chagriner ? Pour quitter une femme on n'est pas homicide.
AIR : Babet, que t'es gentille !
Monsieur Mouton
Sortons, quel myrte vaut Le laurier d'une thèse ?
Monsieur Jourdain
Où Thémis parle, il faut Que Cupidon se taise.
Jourdain Mouton emmènent Rigaut, qui fait encore plaisamment quelques efforts pour revenir sur ses pas.
Rigaut
Adieu donc, ma foi, Pour le coup de moi Cujas enfin dispose ; Car dans ce moment plein d'effroi, Ou son suppôt me fait la loi, Je sens qu'en m'éloignant de toi, Mon coeur plaide ta cause, Mon coeur plaide ta cause.
Scène 9
Adélaïde
AIR : Ciel ! l'Univers.
Plusieurs Garçons de Théâtre accourent armés de torches allumées et se préparent à mettre le feu.
Adélaïde
De l'habit de Renaud, trop déplorable effet ! Il me laisse. Il fuit le perfide ! Il a fini son rôle avant de l'avoir fait : Il agit en Renaud, agissons en Armide. Oui, c'en est fait : ma fureur va dissoudre L'ouvrage ici par mes mains commencé ; Qu'ainsi que d'un coup de foudre, Tout le Théâtre écrasé S'en aille en poudre, Tombe embrasé. Brisez, Obéissez : Que tout s'efface En ma disgrâce, Mettez, de grâce, Le feu Dans ce lieu.
Scène 10
Hiradot, Adélaïde
À Adélaïde.
Hiradot
Au feu ! Courez, amis ; éteignez promptement. Quel Démon vous possède, et quel emportement ! Quoi, pour un intérêt si mince Immoler un spectacle attendu par le Goût ! Est-ce à l'Opera de Province D'oser mettre le feu partout ?
Adélaïde
L'Amour au désespoir..... L'Amour dans sa colère....
Montrant le Public.
Hiradot
Oubliez pour toujours cette erreur d'un moment : Désormais voilà votre amant, C'est à lui seul qu'il vous faut plaire, Il sait s'attacher constamment : Quand Melpomène ailleurs l'invite Par une heureuse nouveauté S'il se permet une infidélité, Jamais, du moins, il ne nous quitte.
Adélaïde
Votre conseil doit l'emporter. Oui, redoublons d'efforts lorsqu'on nous encourage : Du départ d'un amant que j'allais regretter Que le Public nous dédommage ; Empêchons-le de nous quitter, Et puisqu'il est ici pour nous voir répéter, Profitons du moment pour briguer son suffrage.
Vaudeville
Hiradot, Clarice, Julie, Adélaïde
AIR : J'offre ici mon savoir-faire.
En montrant son sifflet.
Hiradot
À titre de machiniste, Je cultive un art qui vous plaît ; Le Théâtre le plus triste S'embellit, grâce à mon sifflet : Je promets plus d'un changement ; Messieurs, qu'ici la foule abonde : Mais au son de cet instrument, Que jamais l'écho ne réponde.
Clarice
Je suis simple confidente Mon rôle est toujours fort discret : Muette et partant prudente, Je sais comme on garde un secret : Avec moi daignez éclater, Et certain du plus grand silence, Si la pièce a su vous flatter Mettez-moi dans la confidence.
Julie
En évitant la présence De ce marchand à qui je dois, Si de la reconnaissance J'ai tant soit peu fraudé les droits : Pardonnez, dès qu'il s'agira De les acquitter où vous êtes, J'avouerai, quoiqu'à l'Opéra, Qu'il est doux de payer ses dettes.
Les acteurs qui sont sur la scène reprennent en choeur les quatre derniers vers du Vaudeville, et font place au ballet qui doit terminer la pièce.
Adélaïde
D'entrer sans cesse en colère La Critique se fait un jeu : Contre un Auteur qui veut plaire Elle attise partout son feu : Mais si, lorsqu'il a réussi, La gaieté n'a point à se plaindre, En daignant applaudir ici, Messieurs, c'est à vous de l'éteindre.