Vaudeville · 1797

Le mariage de Scarron

de Radet, Desfontaines Barré

Représentation
≈ 54 min
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
473
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Scarron H 144 ≈ 19 min 17
Maugin H 50 ≈ 9 min 10
Ninon de Lenclos F 51 ≈ 8 min 8
Mademoiselle d'Aubigné F 57 ≈ 6 min 9
Ménage H 36 ≈ 3 min 9
Monsieur De Villarceaux N 67 ≈ 3 min 8
Girault H 37 ≈ 2 min 3
Babet F 14 ≈ 2 min 2
Choeur N 5 ≈ 1 min 1
Tous N 4 ≈ 1 min 3
Un Notaire H 5 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Scarron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Maugin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ninon de Lenclos absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mademoiselle d'Aubigné absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ménage absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur De Villarceaux absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Girault absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Babet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Maugin

Il jette les yeux sur une pendule.

Il la place sur le devant de la scène.

Il les arrange.

Air : Non, je ne ferai pas.

Voyant que tout est arrangé.

Il met ses lunettes et lit sur un papier.

Il va pour sortir.

Maugin

La députation était bien honorable, Et jamais écrivain n'en aura de semblable, D'autant qu'en tous les cas, c'est toujours aux auteurs D'aller rendre visite à messieurs les acteurs. Ah ! Ah !... Déjà neuf heures !... Monsieur l'Abbé ne tardera peut-être pas à sortir du lit, c'est à-dire, à vouloir que je l'en sorte ; car, sans moi, il y resterait longtemps ; mais il attend Mademoiselle d'Aubigné ; il sera matinal. Préparons-lui toutes ses petites affaires... Sa table... Ses livres... Ses lettres... La dernière épreuve de Jodelet... Jodelet ! C'est ça une belle comédie ! Comme tout le monde y court ! Que d'argent elle rapporte aux comédiens ! Aussi, ces messieurs sont-ils venus en députation prier Monsieur Scarron de leur en faire une autre, toute pareille. Mais il faut passer cette petite inconséquence à ces messieurs, s'ils ont bien voulu se transporter chez mon maître, c'est qu'ils avaient besoin de lui, et qu'ils ne pouvaient pas le faire venir chez eux, attendu qu'il ne marche pas... Eh ! Puis, quand un homme d'église, un chanoine, fils d'un conseiller au parlement, fait tant que d'être auteur, on sent bien que ce n'est pas un auteur comme un autre. Voilà ce que c'est... Quand je l'aurai roulé là, il aura tout sous sa main... Voyons maintenant si je n'ai rien oublié de ses commissions... Relisons sa petite note. Les vers à Mademoiselle d'Hautefort... Je les ai remis, et le pâté qu'elle m'a donné est à l'office. Un exemplaire du Virgile travesti à Monsieur le Surintendant.... Il l'a, et c'est un ouvrage bien placé : Monsieur Fouquet est reconnaissant, il sait ce que vaut une dédicace. Chez le commandeur de Souvré... J'y ai été, et j'en ai rapporté un panier de vin muscat... Passer chez Mademoiselle Ninon de Lenclos... J'en viens, et nous la verrons ce matin... Savoir des nouvelles de messieurs Segrais, Pelisson, Voiture, Sarrazin, et coetera... Tout cela est fait. Monsieur l'Abbé peut sonner quand il voudra.

Scène 2

Maugin, Monsieur De Villarceaux, Monsieur Villarceaux

Maugin

Eh ! C'est monsieur de Villarceaux !

Monsieur De Villarceaux

Lui-même, mon cher Maugin.

Maugin

Si matin ici !

Monsieur De Villarceaux

Tu vas savoir pourquoi.

Maugin

Je sors de chez quelqu'un de votre connaissance, et j'ai été bien surpris de ne pas vous y trouver, vous qu'on y trouve toujours.

Monsieur De Villarceaux

Écoute-moi.

Maugin

Vous faites bien d'aller là ; Mademoiselle Ninon est une dame bien aimable.

Monsieur De Villarceaux

Sans doute, mais....

Maugin

Aussi, tout le monde l'aime, et, comme dit la chanson de ce monsieur qu'elle aimait avant vous....

Monsieur De Villarceaux

De grâce !...

Maugin

Elle est bonne cette chanson là.

Monsieur De Villarceaux

Mais enfin...

Maugin

Tra, la, la, la, la, la... Je la sais par coeur.

Monsieur De Villarceaux

Je le crois ; mais....

Air : Eh! zon, zon, zon.

Maugin

En attraits, en beauté Célimène est parfaite; On en est enchanté, Et pourtant on répète: Eh! non, non, non, Ce n'est pas là Ninette; Eh! non, non, non, Ce n'est pas là Ninon.

Monsieur De Villarceaux

Laisse-là ta chanson.

Maugin

Pour l'esprit, le bon goût, On vante Juliette ; On la cherche partout, Et pourtant on répète : Eh! non, non, non, etc

Monsieur De Villarceaux

Il ne me fera pas grâce d'un couplet.

Maugin

D'Aurore on suit les pas : Elle est tendre et coquette ; On cède à ses appas, Et pourtant on répète : Eh! non, non, non, etc.

Monsieur De Villarceaux

Qu'il m'impatiente !

Maugin

Comme tout le monde a chanté cela !

Monsieur De Villarceaux

As-tu fini ?

Maugin

Oui, monsieur ; mais vous avez le temps : Monsieur l'Abbé n'est pas levé.

Monsieur De Villarceaux

Ce n'est pas à Scarron que j'ai affaire ; c'est à toi.

Maugin

A moi, monsieur de Villarceaux !... Ah ! Si j'avais pu le prévoir, je n'aurais pas chanté la chanson ; au reste, je n'en suis pas fâché : vous êtes toujours bien aise qu'on vous parle de Mademoiselle Ninon.

avec mystère

Monsieur Villarceaux

Il s'agit de Mademoiselle d'Aubigné.

Maugin

Notre voisine !... Elle arriva hier de Saint-Maur, et doit venir ici ce matin.

Monsieur De Villarceaux

Je sais qu'elle y vient souvent.

Maugin

Tous les jours, quand elle est à Paris.

Monsieur De Villarceaux

Ton maître reçoit beaucoup de monde?

Maugin

La cour et la ville ; des quatre coins de Paris on vient au Marais pour le voir.

Monsieur De Villarceaux

Eh ! Dis-moi, Maugin ; dans la nombreuse société qui se trouve chez lui, Mademoiselle d'Aubigné n'a-t-elle pas distingué quelqu'un de nos jeunes courtisans ?

Maugin

Non, monsieur, Mademoiselle d'Aubigné ne distingue personne ; mais ça ne veut pas dire que personne ne la distingue.

Monsieur De Villarceaux

Il y a donc quelqu'un...

Maugin

Oui, Monsieur, quelqu'un qui est toujours ici quand elle y vient.

Monsieur De Villarceaux

Toujours ici ?

Maugin

Il n'en sort pas.

Monsieur De Villarceaux

Il est donc bien épris ?

Maugin

Ah ! Monsieur, cette femme-là lui tourne la tête ; il n'est occupé que d'elle, il en parle, il en rêve, il n'est bien qu'avec elle.

Monsieur De Villarceaux

Il la suit partout ?

Maugin

Non, Monsieur, il ne la suit pas... Oh ! Ce n'est pas un amoureux... comme vous, par exemple.

Monsieur De Villarceaux

Que veux-tu dire ?

Air: Pour héritage.

Maugin

Quand d'une belle Il desire approcher, C'est toujours elle Qui s'en vient le chercher, Il ne va pas Au devant de la dame, Et jamais auprès d'une femme Il ne perd ses pas.

Monsieur De Villarceaux

Qu'est-ce que cela signifie ? De qui veux-tu parler ?

Maugin

Vous ne devinez pas ?

Monsieur De Villarceaux

Du tout.

Maugin

C'est de monsieur l'Abbé.

Monsieur De Villarceaux

Scarron !

Maugin

Lui-même.

Monsieur De Villarceaux

Scarron amoureux de Mademoiselle d'Aubigné !

Maugin

Comme un fou ; au point que souvent il en est triste, lui qui ne l'a jamais été, même en perdant son procès, sa fortune, sa santé, ses jambes, sa figure, sa taille... Car il a perdu tout cela.

Monsieur De Villarceaux

Je le sais.

Maugin

Mais vous ne savez peut être pas comment cela lui est arrivé ?

Monsieur De Villarceaux

Eh ! Qu'importe !

Maugin

Oh ! C'est une drôle d'histoire... Il était à son canonicat du Mans, un jour de carnaval ; on courait les masques, il voulut s'en mêler...

Monsieur De Villarceaux

Oui, il se déguisa en sauvage.

Maugin

Non, en oiseau.

Monsieur De Villarceaux

Il avait perdu l'esprit.

Air: Viens, puisqu'il doit en ces lieux.

Maugin

Enmiélé, puis emplumé, Il s'élance dans la rue ; On l'entoure, on est charmé ; Il fait crier la cohue : Ah ! Le bel oiseau, vraiment ! L'un applaudit, l'autre hue. Ah ! Le bel oiseau, vraiment! Qu'il est laid ! Qu'il est charmant! Il avait à ménager le décorum d'un chanoine qui ne peut pas se masquer comme un autre.

Monsieur De Villarceaux

Quelle extravagance !

Air: Où s'en vont ces gais bergers?

Maugin

Chacun veut du bel oiseau Emporter une plume ; Il paraît d'autant moins beau, Que plus on le déplume ; Il fuit jusqu'au pont, et... v'lan ! Chacun reste en arrière... Où donc est le chanoine volant ? Il est dans la rivière.

À part.

Haut.

Monsieur De Villarceaux

D'où il est sorti dans l'état où nous le voyons. Si je n'ai point d'autre rival, me voilà bien tranquille. Et que dit Mademoiselle d'Aubigné des soupirs de son Adonis ?

Maugin

Je ne sais pas, monsieur... Mais écoutez donc, d'après toutes vos questions, ne seriez-vous pas vous-même... Oh ! Non, c'est impossible.

Monsieur De Villarceaux

Quoi donc ?

Air : Vaudeville des Veuves.

Maugin

Aimé de la belle Ninon, Vous n'en pouvez aimer une autre; Vous avez plaisir et renom, Voyez quel bonheur est le vôtre! Toujours épris de sa beauté, Soyez constant, soumis et tendre: Sur-tout, point d'infidélité, Car elle est femme à vous la rendre.

Monsieur De Villarceaux

Tu crois ?

Maugin

Demandez-le lui plutôt, la voilà.

Monsieur De Villarceaux

Ninon ! Quel contre-temps!

Scène 3

Ninon de Lenclos, Maugin

Ninon de Lenclos

Maugin, est-il jour chez ton maître ?

Il sort.

Maugin

Non, mademoiselle, il n'a pas encore sonné ; mais voilà monsieur de Villarceaux qui vous fera compagnie.

Scène 4

Ninon de Lenclos, Monsieur De Villarceaux, Ensemble

Ninon de Lenclos

Ah ! Ah ! Vous voilà, monsieur ?

Monsieur De Villarceaux

Oui, madame, c'est que...

Ninon de Lenclos

Après trois jours d'absence, il faut venir ici pour vous rencontrer !

Monsieur De Villarceaux

Madame, j'allais me rendre chez vous !

Air : De Weick.

Ninon de Lenclos

Vous n'êtes pas très empressé. Chez moi !

Monsieur De Villarceaux

Qui ? moi ! Ninon, soyez bien sûre...

Ninon de Lenclos

Pourquoi cet air embarrassé?

Monsieur De Villarceaux

Embarrassé ! non, je vous jure.

Ninon de Lenclos

Quel objet peut vous occuper ? Allons, vous devez me connaître ; Je suis trop franche pour tromper ; Mais j'ai de trop bons yeux pour l'être.

Monsieur De Villarceaux

Que dites-vous ?... Je ne comprends pas...

Ninon de Lenclos

Et moi, je comprends fort bien que vous ne m'aimez plus.

Monsieur De Villarceaux

Moi, Madame !

Ninon de Lenclos

Ah ! C'est très-fâcheux; mais cela est... Oui, vos distractions, vos froideurs, vos absences, vos assiduités dans les maisons où va Mademoiselle d'Aubigné, que sans doute vous espérez rencontrer ici....

Monsieur De Villarceaux

Mademoiselle d'Aubigné ! Vous prétendez...

Air: De Weick.

Bis.

Bis.

Bis.

Ninon de Lenclos

Pourquoi ces détours superflus? Votre conduite a su m'instruire: Eh! mon cher, quand on n'aime plus, Tout bonnement il faut le dire. Tenez, je parle franchement, J'abhorre un amant infidèle; Mais je pardonne à l'inconstant: L'inconstance est si naturelle.

Monsieur De Villarceaux

Ah ! Ninon, croyez qu'il m'est affreux de mériter vos reproches.

Ninon de Lenclos

Des reproches !... Vous connaissez bien peu Ninon. Eh ! Pourquoi vous serais-je un crime de ce qui ne dépend pas de vous ! Tout passe dans la vie, et surtout l'amour... Ce qui vous arrive aujourd'hui pouvait m'arriver demain.

Monsieur De Villarceaux

Que lui répondre ?

Ninon de Lenclos

Tenez, mon ami, si dans ce qu'on appelle rupture, inconstance, on écoutait moins l'amour-propre, on se trouverait moins d'amour, on verrait moins de justice à ses plaintes, à ses emportements, et l'on se conduirait tout aussi sagement que moi.

Monsieur De Villarceaux

Je suis confondu.

Ninon de Lenclos

D'ailleurs, je ne vous épouserais pas, car j'ai bien résolu de ne jamais me donner un maître ; vous, Monsieur, il faut que vous vous mariiez, et Mademoiselle d'Aubigné est un parti qui vous convient sous tous les rapports ; elle a de la naissance, de la beauté, de l'esprit, point de fortune, à la vérité ; mais vous en avez beaucoup, et le plus bel usage que vous en puissiez faire, est de la partager avec elle.

Monsieur De Villarceaux

Et c'est vous qui me le conseillez !

Ninon de Lenclos

Bien plus: j'aurai le courage de vous servir, de sacrifier l'amour à l'amitié.

Monsieur De Villarceaux

Vous, Ninon !

Ninon de Lenclos

Je m'oublierai pour votre bonheur. Vous connaissez mes liaisons avec Madame de Neuillant, la protectrice de Mademoiselle d'Aubigné ; dès aujourd'hui, je veux l'aller trouver à Saint-Maur, et je suis sûre d'en rapporter son consentement à votre union.

Duo Du Sourd guéri.

Monsieur De Villarceaux

Ah ! Ninon, quelle âme! Contre moi point de courroux ! Eh ! Quelle autre femme Penserait comme vous ! Est-il possible !

Ninon de Lenclos

Toujours d'accord, toujours unis, Sans être amants, soyons amis.

Ensemble

Toujours d'accord, toujours unis, Sans être amants, soyons amis.

Ninon de Lenclos

Aux amants vulgaires Laissons les tristes débats, Les plaintes amères Qui ne nous iraient pas.

Monsieur De Villarceaux

Toujours d'accord, toujours unis, Jusqu'au tombeau soyons amis.

Ensemble

Toujours d'accord, toujours unis, Jusqu'au tombeau soyons amis.

Ninon de Lenclos

Ah ! Mademoiselle d'Aubigné.

Monsieur De Villarceaux

Ciel ! Tâchons de faire bonne contenance.

Scène 5

Ninon de Lenclos, Mademoiselle d'Aubigné, Monsieur De Villarceaux

Ninon de Lenclos

Ma chère amie, vous arrivez bien à propos ; nous parlions de vous avec Monsieur de Villarceaux.

Mademoiselle d'Aubigné

Avec Monsieur de Villarceaux !

Ninon de Lenclos

Il vous rend bien justice....

Mademoiselle d'Aubigné

Auprès de vous, peut-on s'occuper de moi ?

Air : Femmes, voulez-vous éprouver ?

Ninon de Lenclos

Il aime en vous cette beauté Qui de vous seule est inconnue ; Cette aimable simplicité, Cette modeste retenue: Il aime votre air noble et doux, Votre grâce, votre décence; Et dans tout ce qu'il dit de vous, Il en dit bien moins qu'il n'en pense.

Mademoiselle d'Aubigné

Il ne manque à ce portrait que d'être ressemblant.

Monsieur De Villarceaux

Ah ! Mademoiselle, quand on a le bonheur de vous voir, de vous entendre, on est forcé de convenir que la nature n'a rien fait de plus accompli, de plus digne de nos hommages.

Mademoiselle d'Aubigné

Monsieur, de grâce....

Monsieur De Villarceaux

Et l'admiration, le respect...

Ninon de Lenclos

Mon cher ami, vous n'avez pas le sens commun.

Monsieur De Villarceaux

C'est vrai.

Ninon de Lenclos

Vous êtes trop amoureux pour savoir ce que vous dites ; allez-vous-en, et laissez-moi parler pour vous.

Monsieur De Villarceaux

Ah ! Ma chère Ninon !...

Il fait une révérence profonde à Mademoiselle d'Aubigné, qui la lui rend froidement et les yeux baissés ; ensuite il sort.

Ninon de Lenclos

Saluez Mademoiselle d'Aubigné.

Scène 6

Ninon de Lenclos, Mademoiselle d'Aubigné

Ninon de Lenclos

Le pauvre garçon était bien mal à son aise ! Eh quoi ! Ma chère amie, vous voilà toute déconcertée ?

Mademoiselle d'Aubigné

J'ai lieu du moins d'être surprise.

Ninon de Lenclos

Il faut pourtant vous accoutumer à ce langage ; on n'est pas aussi belle sans attirer les regards et les éloges.

Mademoiselle d'Aubigné

Je ne les cherche, ni ne les mérite.

Ninon de Lenclos

Ma chère amie, parlons sérieusement : avec un nom illustre, mais sans fortune, combien jusqu'à ce jour vous avez été malheureuse !

Mademoiselle d'Aubigné

Oui, je n'ai connu que des peines. Née dans les prisons de Niort, où se trouvaient mes parents persécutés, menée à l'âge de trois ans en Amérique, laissée sur le rivage par la négligence d'un domestique, prête à être dévorée par un serpent, embarquée à douze ans, attaquée d'une maladie violente, regardée comme morte, et au moment d'être jetée à la mer, rendue à la vie, ramenée en France, orpheline et sans bien, je n'y trouve de ressource que dans les bienfaits d'une parente, à qui je ne sens que trop que je suis à charge.

Air : L'équipage.

Ninon de Lenclos

À votre âge, Fille la plus sage Est, sans y songer, Exposée au danger : On l'assiège, Et souvent le piège Qu'elle ne voit pas, Se trouve sous ses pas. Malgré vous, sensible et timide, Il faut que votre coeur se décide ; Sans parenTs, sans fortune, sans guide, Il n'est de ressource pour vous Que le choix d'un époux. À votre âge, etc. Votre sort doit changer : on ne revient pas de si loin pour peu de chose ; mais prenez-y garde.

Mademoiselle d'Aubigné

Eh ! Croyez-vous donc le mariage une perspective si agréable pour moi ?

Ninon de Lenclos

Mais il me semble qu'un hymen avantageux...

Mademoiselle d'Aubigné

Serait peut-être un malheur de plus.

Ninon de Lenclos

Que dites-vous ?

Air : Maman vous a dit, dans six ans.

Mademoiselle d'Aubigné

À mon mari n'apportant rien Que ma naissance et ma misère, Je lui devrai, je le sens bien, Mon existence toute entière : Mais, hélas ! Un pareil lien, Malgré moi, de loin m'inquiète Celle qu'on épouse sans bien Est une esclave qu'on achète.

Ninon de Lenclos

Cela se voit quelquefois : mais il est aussi des hommes trop généreux, trop délicats, pour croire que jamais leur fortune puisse payer les qualités de celle qu'ils épousent, et, plus que toute autre, vous êtes faite pour rencontrer un pareil mari.

Mademoiselle d'Aubigné

Vous me flattez, Ninon, et votre amitié vous aveugle.

Ninon de Lenclos

Non, ma chère d'Aubigné... Mais ne trouvez-vous pas singulier que ce soit Ninon qui vous presse de prendre un époux ?

Mademoiselle d'Aubigné

Effectivement personne ne s'en douterait.

Air : De Weicht.

Ninon de Lenclos

On me cherche, on m'aime, on m'adore, Sur moi par-tout on a les yeux; Et je puis dire plus encore, On m'estime et cela vaut mieux: (Bis.) Tout me sourit, tout me seconde, Je jouis d'un brillant destin; Mais si je rentrais dans le monde, Je prendrais un autre chemin. C'est que personne ne sait ce qui se passe là.

Mademoiselle d'Aubigné

Mais quand je serais assez heureuse pour trouver un mari qui me convînt, et qui voulût bien réparer en moi les torts de la fortune, vous savez que je dépends de Madame de Neuillant.

Ninon de Lenclos

Qui n'aurait aucune raison de s'opposer à votre bonheur. Je vais la voir ce matin, et je me charge de la pressentir là-dessus ; ensuite le mari pourra se présenter d'un moment à l'autre.

Mademoiselle d'Aubigné

Vous croyez ?

Ninon de Lenclos

J'en suis sûre ; mais Scarron ne paraît pas.

Mademoiselle d'Aubigné

Je l'attends ici ; il m'a fait demander un entretien particulier.

Ninon de Lenclos

Un entretien particulier !... En ce cas-là, je ne le verrai que ce soir... Il a bien de l'amitié pour vous, Scarron.

Mademoiselle d'Aubigné

Chaque jour il m'en donne des preuves, et je ne sais comment reconnaître les services qu'il ne cesse de me rendre.

Ninon de Lenclos

Oh ! Il a le coeur excellent... Ce soir, vous serez des nôtres ?

Mademoiselle d'Aubigné

Je l'espère.

Elle sort.

Ninon de Lenclos

À ce soir donc, et j'aurai vu Madame de Neuillant.

Scène 7

Mademoiselle d'Aubigné

Air : Vaudeville d'Abuzard.

Mademoiselle d'Aubigné

D'un époux il faudra tenir Et mon état et ma fortune! Ah! combien un tel avenir Et m'épouvante et m'importune! Pour tous ceux qui semblent s'offrir, Je n'ai que de l'indifférence; Et l'amour seul peut adoucir Le poids de la reconnaissance. L'Attachement que Ninon a pour moi, l'éclaire sur les désagréments de ma position. L'hymen est donc mon seul espoir... Eh ! Quel espoir !

Scène 8

Maugin, Mademoiselle d'Aubigné

Maugin

Mademoiselle, monsieur l'Abbé ne peut se dispenser de recevoir Monsieur Ménage, qui veut absolument lui parler à l'instant même ; c'est ici qu'ils vont causer...

Mademoiselle d'Aubigné

Eh bien ! Je reviendrai.

Maugin

Non pas !... Monsieur l'Abbé vous prie de passer un moment dans le jardin ; cela ne sera pas long.

Mademoiselle d'Aubigné

Sais-tu ce qu'il peut me vouloir ?

Maugin

Non : mais il paraît que cela est fort important ; car, après Monsieur Ménage, sa porte sera fermée pour tout le monde.

Mademoiselle d'Aubigné

Je vais donc attendre.

À Ménage qui paraît.

Il sort.

Maugin

Promenez-vous là-bas, sous le berceau... Entrez, monsieur Ménage... Mon maître est en voiture, je vais vous l'amener.

Scène 9

Ménage

Ménage

Enfin, je saurai si ce qu'on m'a dit est vrai, et si mon diable de fou a tout-à-fait perdu la tête... Le voici.

Scène 10

Scarron, Ménage, Maugin

Air : Roulant ma brouette.

À Maugin.

Scarron

Place à l'équipage De monsieur Scarron : Salut à Ménage, L'ami d'Apollon. Toi qui va derrière, Allons, mon cocher, Une allure fière, Ne vas pas broncher. Eh ! là, là, là, là, M'y voilà. Sans trouver d'ornière, On arrive là.

Ménage

Toujours la même gaieté.

Bas à Maugin.

Scarron

Cela ne doit pas te surprendre. La douleur qui pique les autres hommes, ne fait que me chatouiller. Veille à ce que Mademoiselle d'Aubigné ne s'impatiente pas.

Maugin

Oui, Monsieur.

Scène 11

Scarron, Ménage

ENSEMBLE.

Scarron

Si tu étais à ma place, mon cher Ménage, tu ferais de beaux cris, tu jurerais d'une belle force, toi qui n'es pas endurant.

Ménage

Ah ! Chacun a son humeur.

Scarron

Et la tienne est aigre.... Mais sachons quelle est la grande affaire qui t'amène et qui ne pouvait se remettre.

Ménage

C'est une chose qui te regarde particulièrement, et qui te donne un ridicule....

Scarron

Un ridicule ! Tant mieux ; il est très joli de n'en avoir qu'un.

Ménage

Laissons la bouffonnerie.

Scarron

Je ne le peux pas, mon ami, c'est tout ce qui me reste ; mais au fait, je suis pressé.

Air : Allez-vous-en gens de la noce.

Ménage

Il court certains bruits dans la ville ;

Scarron

C'est quelque sottise de plus : Mauvais propos en mauvais style, Par mauvaises gens répandus, Bien entendus, Bien retenus, Bien saugrenus : Tout ça ne court que trop la ville, Voilà pourquoi je n'y cours plus.

Ménage

Il n'est pas question de plaisanter.

Scarron

C'est donc bien sérieux ?

Ménage

On dit, mon cher, qu'oubliant ta tournure, ton état, tes infirmités...

Scarron

Cela n'est pas vrai ; car voilà un petit chatouillement qui m'en fait souvenir... Mais ce n'est rien. Continue... On dit donc.

Ménage

Que tu songes à te marier.

Scarron

On dit cela dans la ville ?

Ménage

Tu conçois combien un tel propos a dû me paraître absurde.

Scarron

Sans doute ; d'autant que cela n'est pas encore tout-à-fait décidé.

Ménage

Comment ? Il en serait question ?

Scarron

Il ne manque plus que le consentement de la future.

Ménage

Tu me tranquillises ; car j'espère qu'aucune femme ne consentira à t'épouser.

Scarron

Je l'espère aussi ; mais si malheureusement il s'en trouvait une qui fût capable...

Ménage

Elle ne se trouvera pas.

Air : Vaudeville de la Soirée orageuse.

Scarron

D'abord, mariage d'argent, Mariage de convenance, Mariage de sentiment, Mariage de circonstance; Puis, mariage d'opéra, Mariage de comédie : Le mien, monsieur, s'appellera : Mariage de fantaisie. Que sait-on ? En fait de mariage, on en voit de si extraordinaire ! Je ne parle pas des mariages sous la cheminée.

Ménage

Monsieur Scarron, avec une pareille fantaisie, vous irez tout droit à l'hôpital des fous.

Scarron

Je n'irai pas ; on m'y portera.

Ménage

Eh ! Malheureux impotent ! Ce n'est pas un contrat de mariage qu'il te faudrait faire, c'est ton testament.

Il lit.

Scarron

« Celui qui ci maintenant dort, Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort, Avant que de perdre la vie. Passant, ne fais ici de bruit, Prends garde qu'aucun ne l'éveille ; Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.» Il est fait, Monsieur ; mon épitaphe aussi... Vous êtes connaisseur, je vais vous en régaler, écoutez.

Ménage

Quel assemblage de philosophie et d'extravagance ! Au surplus, je suis venu ici pour affaires, et non pour te donner des conseils.

Scarron

Je ne t'en demande point.

Ménage

Quand tu m'en demanderais, je ne t'en donnerais pas. Les amants sont comme les auteurs.

Scarron

Ils sont fort bien.

Air : Il faut aimer, c'est la loi de Cythère.

Ménage

L'amant charmé de l'objet qui l'engage, Sur son hymen consulte ses amis : L'auteur content de son petit ouvrage, En le lisant, demande des avis ; Mais l'un et l'autre, avant qu'on les conseille, Ont déjà pris leur résolution ; Et consulter, en affaire pareille, C'est exiger une approbation.

Scarron

Je compte sur la tienne.

Ménage

Oh ! Tu t'en passeras fort bien. Mais tu me fais pitié ; pour la dernière fois, mon ami Scarron, je t'en prie, je t'en supplie, songe aux dangers que tu cours.

Scarron

Je ne crains rien.

Ménage

Les femmes...

Scarron

Je suis sûr de la mienne.

Air de Persico.

Ménage

Oh ! oui, l'homme le plus parfait Est souvent trompé par sa belle ; Et toi, malade et contrefait, Tu veux trouver femme fidèle !

Scarron

Mais sans doute, avec mes appas, Je trouverai cette merveille : Un mari, comme on n'en voit pas, Doit trouver femme sans pareille.

Ménage

« Oui, tu vas épouser l'infante Ahihua, Qui te va réjouir comme un alleluia.»

Scarron

Ah ! Monsieur, vous citez mes vers !

Ménage

Qui ne sont pas bons.

Scarron

Qu'on applaudit.

Ménage

Qu'on n'applaudira pas toujours.

Scarron

Bien obligé.

Ménage

Mais je vais t'envoyer Girault, mon valet-de-chambre, qui, d'après ton mariage, a un marché à te proposer.

Scarron

Quel est ce marché ?

Air : Je n'saurais danser.

Ménage

Pour la noce, allons, Il faut songer à la danse ; Pour la noce, allons, Je vais chercher les violons. Il te l'expliquera.

Scarron

À quoi bon danser ! Évitons cette dépense ; À quoi bon danser ! Ma femme peut s'en passer.

Scarron

Ma femme, crois-moi, Soit qu'elle aime ou non la danse, Ma femme, crois-moi, Ne dansera pas sans moi.

Il sort.

Ménage

Un autre, crois-moi, Si ta femme aime la danse, Un autre, crois-moi, La fera danser pour toi.

Scène 12

Scarron, Maugin

Scarron

Mademoiselle D'Aubigné.

Il sort.

Maugin

Elle est au fond du jardin ; je vais la chercher.

Scène 13

Scarron

Il parcourt et la corrige.

Lisant.

Air : Vaudeville de l'lsle des Femmes.

Scarron

« Qu'avec ces trois gosiers Cerberus t'engloutisse ; Le grand chien Cerberus, Cerberus le grand chien, Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien.» C'est un succès bien prononcé ; Ce que c'est que nos gens du monde ! Le Misanthrope est délaissé, À Jodelet la foule abonde. Mais, malgré ce succès complet, Moi, je tire mon horoscope ; On laissera le Jodelet Pour retourner au Misanthrope. Bon ! Bon... Je verrai tout cela dans un autre moment... Une lettre de ma soeur... hum... hum... elle se porte bien ; elle revient dans dix jours, tant mieux : Monsieur de Mesme en sera bien aise... Ah ! La dernière épreuve de Jodelet. Maudit imprimeur ! Toujours des fautes ! Toujours des sottises ! Comme si ce n'était pas assez de celles de l'auteur ! Voilà le vrai comique... Aussi, cinquante représentations de suite. Et l'on fera bien... Mais je crois entendre Mademoiselle d'Aubigné... Non, pas encore. Voilà longtemps que je la chante sous les noms de Cloris et de Sylvie ; mais aujourd'hui il n'est plus question de Sylvie ni de Cloris ; c'est à Mademoiselle d'Aubigné qu'il faut que je parle. La voici... La peur me prend et le sérieux me gagne... Adieu, Scarron.

Scène 14

Scarron, Mademoiselle d'Aubigné

ENSEMBLE.

À Maugin.

Scarron

Pardon, mademoiselle, si je ne vais pas au-devant de vous. Un siège.

Mademoiselle d'Aubigné

Comment vous trouvez-vous aujourd'hui ?

À Maugin.

Maugin s'en va.

Scarron

Toujours bien quand je vous vois. Que l'on nous laisse seuls. Le tête-à-tête ne vous épouvante pas, Mademoiselle ?

Mademoiselle d'Aubigné

Vous avez à me parler ?

Scarron

D'une affaire importante, très importante.

Mademoiselle d'Aubigné

Pour vous ?

Scarron

Pour tous les deux. Mademoiselle, vous m'avez intéressé dès l'instant que j'ai eu l'avantage de vous voir ; plus je vous ai connue, et plus j'ai désiré votre bonheur : je ne cesse de réfléchir sur votre position ; elle m'afflige votre position... Elle me tourmente.

Mademoiselle d'Aubigné

Il est vrai que le sort ne m'a pas traitée bien favorablement ; mais il est des êtres plus malheureux que moi.

Scarron

Je sais tout ce que vous avez à souffrir de Madame de Neuillant ; je sais combien il est dur de devoir tout à l'humanité d'une femme avare, qui assaisonne chaque bienfait d'un reproche, et qui, se faisant honneur de paraître avec vous en public, dans le particulier vous confond avec ses domestiques.

Mademoiselle d'Aubigné

Et qui vous a dit ?...

Scarron

Ce n'est pas vous qui ne vous plaignez jamais.

Mademoiselle d'Aubigné

Bien éloignée de me plaindre de Madame de Neuillant, je ne crains que de la perdre.

Scarron

Et si cela vous arrive, que deviendrez-vous ? Poursuivie, pressée, obsédée par tous les aimables de la cour, qui ne chercheront qu'à vous tromper ; les Méran, les Chevreuse, les Villarceaux, et tant d'autres... Que deviendrez-vous enfin ?

Mademoiselle d'Aubigné

Ce que le ciel voudra.

Scarron

Mais quand un séducteur opulent, profitant de votre détresse, vous proposera de pourvoir à tout, le ciel viendra-t-il vous dire à l'oreille que votre indigence est préférable à la richesse qu'on vous offre ?

Mademoiselle d'Aubigné

Que voulez-vous que je fasse ?

Air : Jeunes amants, cueillez des fleurs.

Bis.

Scarron

Il est deux partis, mon enfant, Que peut prendre une fille sage : Le mariage ou le couvent, Le couvent ou le mariage. Il faut l'argent pour le couvent, Le mari pour le mariage; Eh bien ! je vous offre, Ou mon argent pour le couvent, Ou ma personne en mariage. Tenez...

Mademoiselle d'Aubigné

Que dites-vous ?

Scarron

Rien de tout cela n'est séduisant, je le sais ; mais la raison vous commande. Quoi que vous choisissiez, je serai, sinon heureux, du moins content de vous voir délivrée de la dureté de Madame de Neuillant, de l'opulence des financiers, et des artifices des courtisans.

Mademoiselle d'Aubigné

Ah ! Scarron, vous me pénétrez d'admiration ; combien tant de délicatesse ajoute à l'amitié !

Scarron

C'est elle seule qui m'inspire.

Mademoiselle d'Aubigné

Comment répondre à vos offres !

Scarron

En acceptant l'une ou l'autre.

Mademoiselle d'Aubigné

L'une ou l'autre ?

Scarron

Ce sera le couvent.

Mademoiselle d'Aubigné

Non, Scarron.

Scarron

Non !

Air : J'ignore quelle est ma naissance.

Mademoiselle d'Aubigné

En acceptant de préférence Le couvent au lieu de l'époux, Quelle que soit ma reconnaissance, Elle serait nulle pour vous: C'est donc l'hymen que je préfère, Et du moins, en formant ces noeuds, Le bien que vous voulez me faire Devient utile à tous les deux.

Scarron

Comment ! Quoi ! Vous préférez l'hymen ! L'hymen avec Scarron !

Mademoiselle d'Aubigné

Je ne possède rien, mais il lui faut des secours, des soins continuels... C'est le seul époux à qui je puisse apporter une dot.

Air : Not' demoiselle a dit oui.

Bis.

Bis.

Scarron

Vous m'acceptez pour époux ! L'amitié l'emporte. Vous m'acceptez pour époux! Ah! combien mon sort va me paroître doux! Oui, de plaisir je vais guérir, Mais la dose est forte ; Oui, de plaisir je vais guérir, Si trop de plaisir ne me fait pas mourir. Oh ! Trop heureux Scarron !

Mademoiselle d'Aubigné

Je ne doute pas que ma bienfaitrice n'approuve cette union ; cependant je dois la consulter.

Scarron

Oh ! Nous aurons son aveu, j'en réponds.

Mademoiselle d'Aubigné

Je ne la verrai que demain.

Scarron

Eh bien ! Ce soir, je vous remettrai le projet de notre contrat que vous lui porterez.

Mademoiselle d'Aubigné

Quoi ! Sitôt....

Scarron

Je ne veux pas vous faire attendre.

Mademoiselle d'Aubigné

Mais il me semble...

Scarron

Je n'étais que le malade de la Reine, je vais être le malade de ma femme, et ma femme verra que je ne remplirai que trop bien ma charge... Vous rougissez... Vous n'êtes pas encore faite à mon style ; mais vous vous y ferez.

Mademoiselle d'Aubigné

J'aimerais mieux... Pardon, si j'ose...

Scarron

Avec moi ! Aux termes où nous en sommes, vous pouvez tout oser.

Mademoiselle d'Aubigné

Eh bien ! Puisque vous permettez que je vous parle avec franchise...

Scarron

Je l'exige.

Mademoiselle d'Aubigné

Au lieu de me faire à votre style, j'aimerais beaucoup mieux vous accoutumer à mettre dans vos ouvrages plus de délicatesse et plus de décence. Vous n'y perdriez rien pour la gaîté, et vous y gagneriez pour la considération.

Scarron

Avant tout, le public veut qu'on l'amuse.

Air : Guillot un jour trouva Lisette.

Bis.

Bis.

Mademoiselle d'Aubigné

Par un agréable délire, Un auteur gai se fait aimer ; Mais lorsqu'il excite le rire, Qu'il sache se faire estimer. Quand le rire arrache un suffrage, Désavoué par la pudeur, Le public applaudit l'ouvrage ; Mais que pense-t-il de l'auteur ?

Scarron

Eh ! Mais...

Mademoiselle d'Aubigné

Monsieur Scarron, vous m'avez autorisée...

Scarron

Votre réflexion est juste, mademoiselle. Je m'étais toujours bien douté que cette petite fille que je vis entrer dans ma chambre, avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sais pas bien pourquoi, était aussi spirituelle qu'elle en avait la mine. Vous tenez parole ; ainsi, vous me dirigerez ; je ne publierai plus rien sans vous consulter.

Mademoiselle d'Aubigné

Il ne vous manque que d'être un peu plus difficile.

Air : Monsieur redouble mes regrets.

Scarron

Librement, à tort, à travers, Dans mes vers, Jusqu'ici mon esprit A tout dit, Tout écrit. Mais dorénavant votre goût Va dans tout M'inspirer, M'éclairer, M'épurer.

Mademoiselle d'Aubigné

Un auteur, Pour son honneur, Doit plaire au lecteur, Sans blesser la pudeur.

Scarron

La pudeur Nous fait honneur ; Mais, pour ma pudeur, Ma gaîté me fait peur.

Scarron

Librement, à tort, à travers, Dans mes vers, Jusqu'ici mon esprit A tout dit, Tout écrit. Mais dorénavant votre goût Va dans tout M'inspirer, M'éclairer, M'épurer.

Mademoiselle d'Aubigné

Librement, à tort, à travers, Dans vos vers Jusqu'ici votre esprit A tout dit, Tout écrit. Mais dorénavant le bon goût Doit en tout L'inspirer, L'éclairer, L'épurer.

Scène 15

Maugin, Scarron, Mademoiselle d'Aubigné

Maugin

Girault, le valet-de-chambre de Monsieur Ménage est là ; il dit que vous lui avez donné rendez-vous pour affaire.

Scarron

Oui, mais qu'il attende.

Mademoiselle d'Aubigné

Non, je ne puis rester plus longtemps.

Scarron

Qu'il vienne donc... À propos, j'oubliais... Mademoiselle, voici un exemplaire du Roman comique que j'ai promis à Madame de Neuillant... Voulez-vous bien vous en charger ?

Comme elle avance la main pour prendre le livre, Scarron la lui baise.

Mademoiselle d'Aubigné

Volontiers.

Scarron

Je n'aurais pas été la chercher.

Elle sort.

Mademoiselle d'Aubigné

Je vous laisse.

Scarron

Ouf !... Ah ! Scarron, mon ami, si la santé peut te revenir...

Scène 16

Scarron, Girault

Scarron

Eh bien ! Mon cher Girault, Ménage prétend que tu as un marché à faire avec moi.

Girault

Oui, Monsieur l'Abbé.

Scarron

De quoi s'agit-il, mon ami ?

Girault

On dit, monsieur l'Abbé, que vous prenez une femme.

Scarron

Non, c'est une femme qui me prend.

Girault

Ainsi, vous ne gardez pas votre canonicat!

Scarron

Non, mais je le vends.

Girault

Et moi, je l'achète.

Scarron

Toi, mon ami ?

Girault

Oui, monsieur l'Abbé ; si vous n'êtes pas trop cher, je m'en accommoderai.

Scarron

Ce n'est pas tout que le prix ; c'est la vocation qu'il faut.

Girault

La vocation, monsieur l'Abbé !... Oh ! Dieu merci, je suis bien appelé à cet état-là.

Air : Un chanoine de l'Auxerrois.

Scarron

Oui, je crois bien que ton désir, À ce métier, est de grossir Ton petit patrimoine ; Mais d'un bon abbé te sens-tu Les qualité et la vertu ?

Girault

Oui, de par Saint-Antoine.

Scarron

Sais-tu du grec et du latin ?

Girault

Autant qu'un frère ignorantin.

Même air.

Scarron

Eh ! bon, bon, bon, Mon joli garçon, Tu seras bon chanoine. Es-tu bien vain, bien orgueilleux, Bien nonchalant, bien paresseux ?

Girault

J'ai manqué d'être moine.

Scarron

As-tu le coeur tendre ?

Girault

Beaucoup.

Scarron

Bois-tu souvent le petit coup ?

Girault

J'ai bu mon patrimoine.

Scarron

As-tu, pour finir en deux mots...

Girault

J'ai les sept péchés capitaux.

Scarron

Eh ! Bon, bon, bon, Mon joli garçon, Tu seras bon chanoine.

Girault

Monsieur l'Abbé, je l'espère.

Scarron

«Le chapitre avec vous ne dérogera point ; Un grand fourbe est caché dedans votre pourpoint.» Monsieur Girault...

Girault

Vous voyez bien qu'il ne s'agit que du prix... Quel est le vôtre ?

Scarron

Faut-il te parler en conscience ?

Girault

Oh ! Oui ; ne me surfaites pas.

Air: Mon père était pot.

Scarron

Dans ce marché très délicat, Point de parcimonie ; Mille écus mon canonicat, Et ça, sans simonie. Fi donc !

Girault

Mille écus !

Scarron

Cent francs à Maugin, C'est le pot-de-vin Que pour lui je réclame.

Girault

Encore!

Scarron

J'exige de plus, Au moins cent écus D'épingles pour ma femme.

Girault

Mais, Monsieur l'Abbé, vous n'y pensez pas : savez-vous que cela fait...

Scarron

Trois mille quatre cents livres, ni plus, ni moins.

Girault

Songez donc que le revenu est modique.

Scarron

Le revenu est honnête ; mais tous les avantages qui en résultent....

Girault

Je sais que la place n'est pas mauvaise.

Air : Vaudeville de Cruello.

Scarron

Pour les friands, pour les gourmands, La ville est précieuse: D'abord, la poularde du Mans, Elle est délicieuse : Puis, faisans, perdrix, ortolans ; Par-tout, des dîners excellents, Et toute la semaine. Je te vois d'ici gros et gras : En moins d'un an tu deviendras ; Tu deviendras Un vrai chapon du Maine. Pas mauvaise ! Chanoine au Mans !

Girault

Oui, tout cela mérite attention.

Scarron

Un bénéfice simple qui n'engage à rien ; une bague au doigt que tu revendras quand tu voudras.

Girault

Je sais bien cela : mais, Monsieur l'Abbé, il faut un peu lâcher la main.

Scarron

Je ne le peux pas, vrai.

Girault

Vous devriez me le passer à cent louis.

Scarron

Cent louis ! Mes confrères me feraient un beau train !

Girault

Il me semble que ce serait un canonicat bien payé.

Scarron

Bien payé ! Trouve-m'en une douzaine à ce prix-là ; je les prendrai, moi.

Girault

Tenez, je ne vais pas par quatre chemins : voulez-vous.... les mille écus ?

Scarron

Oui, avec les quatre cents livres.

Girault

Oh ! Non.

Scarron

Mais tu marchandes là.... Sais-tu combien le Cardinal les vend, l'un dans l'autre ?... Quatre mille francs pour lui, et six cents francs pour son secrétaire.

Girault

Oh !

Scarron

Oui, monsieur, c'est un prix fait.... Le Cardinal n'en délivre pas un à moins.

Girault

Le Cardinal est un peu Juif ; mais....

Scarron

Oh ! Mais, mais... Adresse-toi à son Éminence, tu verras.

Girault

Trois mille quatre cents livres !

Scarron

Pas davantage.

Girault

C'est bien de l'argent !

Scarron

C'est à prendre ou à laisser ; je n'en suis pas en peine, il ne me restera pas.

Girault

Allons, je ne marchande plus. Ce soir, vous aurez les trois mille quatre cents livres.

Scarron

Ce soir !... En ce cas-là, je t'invite.... Monsieur le Chanoine, je vous invite à souper.

Girault

Monsieur, vous me faites honneur.

Scarron

À condition que tu viendras dans ton nouvel habit. Je veux voir comment tu le porteras.

Girault

C'est bien aisé.

Air : Lise demande son portrait.

Scarron

Linge bien blanc, rabat bien fin ; Maintien doux et modeste, Ton doucereux, regard câlin. Pas tant, pas tant... Cela demande un peu d'étude, et quelques précautions.

Il sort.

Girault

Je vous entends de reste ; Allez, monsieur, ne craignez rien. A vos avis fidèle, Je vais, pour qu'on me trouve bien, Vous prendre pour modèle.

Scarron

Ah ! Ah !... De l'épigramme, Monsieur Girault ! C'est égal.

Scène 17

Scarron

Air : Fanfare de Saint-Cloud.

Scarron

Il est moins gai, sur mon âme, D'être chanoine qu'époux. Je vais auprès de ma femme Passer des moments bien doux: Chez moi, vraiment nécessaire, Elle y tiendra désormais La place de mon bréviaire Que je ne touchais jamais. Allons, Scarron, mon ami, voilà qui va bien. Prendre femme et se débarrasser du petit collet... ma foi, voilà une bonne journée.

Scène 18

Babet, Scarron

Babet

Je ne vois pas ce monsieur.

Scarron

Qu'est-ce que c'est ?

Babet

Monsieur, c'est moi qui cherche quelqu'un.

Scarron

Qui cherchez-vous ?

Babet

Monsieur Scarron.

Scarron

C'est moi.

Babet

Oh ! Monsieur, je me trompe ; c'est un monsieur Scarron qui se marie, et sûrement monsieur ne se marie pas.

Scarron

Pourquoi donc ça, Mademoiselle ?

Babet

Dame !... C'est que... Faut que ce soit Monsieur vot' frère.

Scarron

Je n'ai point de frère.

Babet

Li a donc un autre Scarron ?

Scarron

Il n'y en a qu'un ; c'est moi, et je me marie.

Air : L'autre jour j'étais seulette.

Babet

Excusez, j'vous en conjure, Si j'vous dérange un p'tit brin ; C'est d' la part de Monsieur Voiture, Et de Monsieur Sarazin. Comm' j'ai l'honneur de les connaître, Et qui saviont que j' cherche un maître ; Et qu' bentôt j'aurai dix-sept ans; Ils m'adress't auprès d' vous pour être La gouvernante d' vos enfants. En ce cas-là.

Scarron

Ah ! Les coquins....

Babet

Oh ! Oui, monsieur, j'vois ben qu'i se sont moqués d' moi, et que me v'là sans place.

Scarron

Vous pourriez en trouver une plus sûre. Comment vous nomme-t-on, ma petite ?

Babet

Babet, monsieur.

Scarron

Babet ! Il est joli ce nom-là ; mais vous paraissez bien délicate pour vous mettre au service.

Babet

Monsieur, c'est que j'ai un amoureux qui est plus riche que moi, et que je veux gagner de quoi être aussi riche que lui.

Scarron

Qu'est-ce qu'il a donc, ce Crésus-là ?

Air de Lisbeth.

Babet

Il a cinquante écus comptant Qu'il a gagnés au jardinage ; Jusqu'à ce que j'en possède autant, On diffère not' mariage. Pour qu'en ménage tout aill' bien, Sa mère dit, ainsi qu' la nôtre : Qu'en fait d' santé, d'amour et d' bien, Faut en avoir autant l'un qu' l'autre.

Scarron

C'est vrai: cependant il n'y a pas de règles sans exceptions... Mais, ma chère Babet, vos intentions sont trop honnêtes pour que je ne vous rende pas service. Vous cherchez une place, je me charge de vous en trouver une.

On entend des tambours.

Babet

Ah ! Monsieur.

Les tambours roulent plus fort.

Il sonne et Maugin paraît.

Babet sort.

Scarron

Quel bruit est-ce là ?... Ma mie, revenez dans une heure, et vous serez satisfaite. Encore !

Scène 19

Scarron, Maugin

Scarron

Maugin, qu'est-ce que j'entends-là ?

Maugin

Monsieur, ce sont les tambours de la ville, qui viennent, de la part de Monsieur Boisrobert, vous féliciter sur votre mariage.

Les tambours jouent le pas redoublé.

Air : Les Anglais et les Hollandais.

Scarron

On tambourine mes amours : Ah! pour moi quelle gloire! Vas trouver messieurs les tambours, Et donne-leur pour boire; Dis-leur bien que je suis comblé De leur gaieté discrète; Mais qu'au lieu du pas redoublé, Ils battent la retraite. Fort bien... Allons, messieurs les rieurs, ne vous lassez point.

Annonçant.

Maugin

Oui, monsieur. Monsieur de Villarceaux.

Scène 20

Scarron, Monsieur De Villarceaux

Haut.

Scarron

Mon rival !... Ceci n'est pas aussi gai. Monsieur de Villarceaux vient-il mêler ses félicitations à celles des tambours de la ville ?

Monsieur De Villarceaux

Je viens, Monsieur, savoir s'il est vrai que vous ayez sur Mademoiselle d'Aubigné des vues sérieuses.

Scarron

Vous savez bien, Monsieur, que le sérieux n'est pas mon genre.

Monsieur De Villarceaux

Trêve de plaisanteries; l'aimez vous ? Oui ou non.

Scarron

Oui ou non : vous l'avez dit.

Monsieur De Villarceaux

Monsieur Scarron...

Scarron

Ah ! Ça, mais s'il s'agit d'un duel, vous me prêterez vos porteurs.

Monsieur De Villarceaux

Daignez répondre...

Scène 21

Scarron, Ménage, Monsieur De Villarceaux

Scarron

Ma foi, mon ami, vous arrivez fort à propos. Vous voyez un rival qui vient me faire querelle, et sans vous, je ne sais pas jusqu'où cela pouvait aller.

Ménage

Eh ! Monsieur, montrez-vous plus raisonnable que lui.

Monsieur De Villarceaux

Il ne s'agit point de querelle ; je viens seulement savoir où monsieur en est avec Mademoiselle d'Aubigné.

Scarron

Belle question ! Mais tout le monde le sait, et les tambours ont dû vous en instruire.

Monsieur De Villarceaux

Comment ! Il serait possible...

Air : Vive les fillettes.

Scarron

L'amour est fantasque, Nous le savons tous, Et ce petit masque Est le roi des fous.

Monsieur De Villarceaux

Femme si jolie Pourrait l'épouser !

Ménage

Pareille folie Ne peut s'excuser.

Scarron

L'amour est fantasque, Nous le savons tous, Et ce petit masque Est le roi des fous.

Monsieur De Villarceaux

Un choix si fantasque Nous surprendra tous ; Sous un pareil masque Chercher un époux.

Scène 22

Ménage, Mademoiselle d'Aubigné, Scarron, Monsieur De Villarceaux

Ménage

Venez, Mademoiselle, il est question de vous.

Mademoiselle d'Aubigné

Je vous croyais seul.

Scarron

Mademoiselle, voilà monsieur de Villarceaux qui prétend qu'un visage comme le mien et une figure comme la vôtre, ne pourront jamais dormir sur le même oreiller.

Monsieur De Villarceaux

Il est vrai que j'ai lieu d'être étonné...

Mademoiselle d'Aubigné

Eh ! De quel droit, monsieur, viendrez-vous blâmer ou approuver le choix que je pourrais faire ?

Scarron

Voilà qui est positif.

Monsieur De Villarceaux

Pardon, mademoiselle ; mais je crois que sans trop d'amour-propre, un autre pouvait se flatter d'obtenir la préférence.

Mademoiselle d'Aubigné

Ai-je jamais autorisé la moindre prétention sur ma main, ou sur mon coeur ?

Scarron

Vous ne vous attendiez pas à cette réponse ? C'est que mademoiselle met à cacher son esprit tout le soin que les autres femmes mettent à montrer le leur.

Scène 23

Ninon de Lenclos, Tous, Monsieur De Villarceaux, Scarron, Mademoiselle d'Aubigné, Ménage

Air : Intégrité, franchise.

Bas à Monsieur de Villarceaux.

Bas à Mademoiselle d'Aubigné, lui montrant un papier.

Ninon de Lenclos

Chez Scarron l'allégresse Nous conduit chaque jour : Aujourd'hui la tendresse Y doit avoir son tour. Je reviens ici Seconder l'ardeur qui vous presse. Vous verrez ceci, Tout a pleinement réussi.

Tous

Chez Scarron l'allégresse, etc.

Bas à Monsieur de Villarceaux.

Ninon de Lenclos

Il n'y a personne ici de trop. Scarron est le plus grand admirateur de Mademoiselle d'Aubigné ; Ménage est notre ami à tous, et je puis parler librement. J'arrive de Saint-Maur, où madame de Neuillant m'a donné par écrit son consentement à ce que Mademoiselle dispose de sa main, bien sûre que son choix ne peut qu'être digne du nom qu'elle porte. D'après cela, celui qui aspire à ce bonheur, doit s'expliquer sans contrainte. J'espère, monsieur, que vous êtes content de moi ?

Monsieur De Villarceaux

Enchanté, Mademoiselle ; mais je prie Monsieur Scarron de vouloir bien se charger du remerciement.

Ninon de Lenclos

Plaît-il ?

Scarron

Oui, ma chère Ninon, c'est à moi de vous témoigner toute ma reconnaissance.

Ninon de Lenclos

Comment !

Scarron

Tous les merveilleux de la cour et de la ville doivent aujourd'hui baisser pavillon devant mon mérite.

Ninon de Lenclos

Que veut-il dire ?

Mademoiselle d'Aubigné

Que ni le rang ni la fortune n'ont pu me commander ce que la raison et l'amitié me font faire pour Scarron.

Ninon de Lenclos

Mais songez qu'un amant jeune et riche...

Air : Vaudeville d'Honorine.

Bis.

À Scarron.

Bis.

Mademoiselle d'Aubigné

Un jeune amant dans l'opulence, De m'épouser se flatterait en vain ; Je n'ai rien que mon indigence, Et ma fierté refuserait sa main. J'apporte, en acceptant la vôtre, Amitié, zèle, attention. Je serais pauvre pour tout autre, Mais je suis riche pour Scarron.

Bis.

Tous

Oui, sans fortune pour tout autre, Vous êtes riche pour Scarron.

Ninon de Lenclos

Je n'aurais jamais pu deviner un pareil mariage.

Ménage

Mademoiselle d'Aubigné, avec une pareille âme, vous êtes faite pour les plus hautes destinées.

Air : Pauline, au printemps de son âge.

Bis.

À Villarceaux.

Ninon de Lenclos

Puisqu'aujourd'hui d'un choix si rare La raison vous fait un devoir, Sans doute le sort vous prépare Ce qu'on ne peut encor prévoir; Qui sait si, malgré sa puissance, Un jour, un illustre barbon N'enviera pas la survivance De vos tendres soins pour Scarron. Ménage a raison. Mon ami, vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre la chose gaîment. Ce matin, je vous ai donné, je pense, un assez bel exemple.

Scène 24

Girault, Scarron, Ménage, Tous, Ninon de Lenclos, Un Notaire

Girault

J'arrive avec mon argent et le Notaire apostolique.

Il l'examine des pieds à la tête.

Tout le monde salue.

Scarron

Ah ! Ah ! Fort bien. Mesdames, je vous présente monsieur l'Abbé.

Ménage

Eh ! C'est ce coquin de Girault !

Tous

Girault !

Scarron

Chanoine de ma façon.

Ménage

Je te remercie de m'en avoir débarrassé.

Girault

Trop heureux si je pouvais un jour mériter la confiance de ces dames !

Ninon de Lenclos

Monsieur le Chanoine, si jamais je donne la mienne à quelqu'un de votre état, vous aurez la préférence.

Scarron

Monsieur le Notaire apostolique, vous faites des contrats de mariage ?

Un Notaire

Je fais de tout, monsieur.

Scarron

Vous allez faire le nôtre.

Un Notaire

À l'instant... La future est...

Scarron

Mademoiselle d'Aubigné.

Un Notaire

Que reconnaissez-vous à l'accordée ?

Air : L'amour galant, c'est son ouvrage.

Scarron

Elle m'apporte en mariage, D'abord, deux grands yeux fort mutins; Ajoutez un très-beau corsage, Une paire de belles mains, Un coeur pur, une âme excellente Et quatre bons louis de rente : Mais le plus flatteur à mon gré, C'est ce que personne ici ne lui conteste, Beaucoup d'esprit que je ferai Mieux valoir que le reste. Ce que je lui reconnais ?

Un Notaire

Quel douaire lui assurez-vous ?

Scarron

L'immortalité. Le nom des femmes des rois meurt avec elles, celui de la femme de Scarron vivra éternellement.

Scène 25

Maugin, Scarron, Un Notaire, Monsieur De Villarceaux, Ninon de Lenclos, Girault, Babet, Tous, Ménage

Maugin

Monsieur, cette jeune fille à qui vous avez dit de revenir...

Scarron

Tout-à-l'heure, ma petite...

Un Notaire

Ces messieurs signent-ils ?

Scarron

Tout le monde signe... Et toi aussi, Maugin.

Maugin

Moi, monsieur !

Scarron

Oui, mon ami : mon mariage ne te fait pas peur ? Tu serviras bien ma femme, n'est-ce pas ?

Maugin

Oui, monsieur, s'il plaît à Dieu.

Monsieur De Villarceaux

J'espère que j'en suis dispensé.

Ninon de Lenclos

Vous avez de l'esprit... Signez ce contrat-là.

Monsieur De Villarceaux

Mais...

Il signe.

Ninon de Lenclos

Signez, vous dis-je.

Scarron

À nous deux.

Girault

Voici votre affaire : la somme est en or.

S'adressant à Babet.

À Babet.

Scarron

Tant mieux. À vous, ma petite. Madame Scarron, voici mademoiselle Babet que messieurs Voiture et Sarrazin m'ont adressée pour être la gouvernante de nos enfants. Ma bonne amie, comme je pourrais vous faire attendre un peu trop longtemps, je vous établis la gouvernante des vôtres.

Babet

Des miens !

Air : On ne rit plus, on ne boit guère.

Scarron

Pour vous faire entrer en ménage, Il vous manquait cinquante écus; Pour le trousseau du mariage, En voici cinquante de plus.

Babet

Ah ! Monsieur, comment reconnaître...

Scarron

Allez, que votre hymen produise, Priez qu'il m'en advienne autant. Mais en passant, Dites pourtant À ces messieurs d'un esprit si plaisant : Scarron est sage, quoi qu'on dise, Car il place bien son argent.

Tous

Scarron est sage, quoi qu'on dise, Car il place bien son argent.

Ninon de Lenclos

Vous me restez, Monsieur... vous voyez que ce n'est pas ma faute.

Monsieur De Villarceaux

Après ce qui s'est passé, puis-je encore me flatter...

Air : Réveillez-vous, belle endormie.

Ninon de Lenclos

J'aurai toujours même tendresse, Ma constance vous le promet.

Ménage

Si vous doutez de sa promesse, Elle vous fera son billet.

Monsieur De Villarceaux

Sa parole vaut mieux: d'ailleurs, Monsieur de la Châtre ne me le conseillerait pas.

Scarron

Maugin, fais-nous servir.

Maugin

Dans l'instant, Monsieur.

Scarron

Allons, mes amis.

Vaudeville

Ménage, Choeur, Scarron, Ninon de Lenclos, Mademoiselle d'Aubigné, Maugin

Air : Des tricotets.

Ménage

Venez chanter et rire Avec ma femme et Ninon.

Choeur

Allons chanter et rire Avec sa femme et Ninon.

Scarron

La gaîté, l'esprit, la raison, Désormais vont à l'unisson Habiter sa maison.

Choeur

La gaîté, l'esprit, la raison, Désormais vont à l'unisson Habiter sa maison.

Scarron

Chacun voudra s'inscrire Pour les soupers de Scarron.

Choeur

Chacun voudra, etc.

Ninon de Lenclos

Souvent pour le noeud conjugal On choisit mal : Quant à vous, dans ce doux lien, Vous voyez bien. Point d'erreur, point de surprise, De méprise ; Vous épousez un esprit Et tout est dit.

Mademoiselle d'Aubigné

De ce choix j'ai lieu d'être contente, Et mon coeur ne désire plus rien : De Scarron si je remplis l'attente, Son bonheur fera toujours le mien.

Maugin

Je suis tout réjoui, Oui ; C'est de votre heureux mariage, Le plaisir Vient vous saisir, Et le plaisir Peut vous guérir. De sa main une belle Dame À votre flamme Fait le don. Que de bons amis dans la maison Viendront à foison Pour y voir la femme De monsieur l'Abbé Scarron !

Ménage

De la folie Enfant et digne appui, De la folie Tendre et fidèle ami, Mainte folie Scarron fit jusqu'ici : Mais la plus jolie, Est celle d'aujourd'hui.

Choeur

De la folie, etc.

Scarron

Venez chanter et rire Avec ma femme et Ninon.

Choeur

Allons chanter, etc.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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