Scène 1
Maugin
Il jette les yeux sur une pendule.
Il la place sur le devant de la scène.
Il les arrange.
Air : Non, je ne ferai pas.
Voyant que tout est arrangé.
Il met ses lunettes et lit sur un papier.
Il va pour sortir.
Maugin
La députation était bien honorable, Et jamais écrivain n'en aura de semblable, D'autant qu'en tous les cas, c'est toujours aux auteurs D'aller rendre visite à messieurs les acteurs. Ah ! Ah !... Déjà neuf heures !... Monsieur l'Abbé ne tardera peut-être pas à sortir du lit, c'est à-dire, à vouloir que je l'en sorte ; car, sans moi, il y resterait longtemps ; mais il attend Mademoiselle d'Aubigné ; il sera matinal. Préparons-lui toutes ses petites affaires... Sa table... Ses livres... Ses lettres... La dernière épreuve de Jodelet... Jodelet ! C'est ça une belle comédie ! Comme tout le monde y court ! Que d'argent elle rapporte aux comédiens ! Aussi, ces messieurs sont-ils venus en députation prier Monsieur Scarron de leur en faire une autre, toute pareille. Mais il faut passer cette petite inconséquence à ces messieurs, s'ils ont bien voulu se transporter chez mon maître, c'est qu'ils avaient besoin de lui, et qu'ils ne pouvaient pas le faire venir chez eux, attendu qu'il ne marche pas... Eh ! Puis, quand un homme d'église, un chanoine, fils d'un conseiller au parlement, fait tant que d'être auteur, on sent bien que ce n'est pas un auteur comme un autre. Voilà ce que c'est... Quand je l'aurai roulé là, il aura tout sous sa main... Voyons maintenant si je n'ai rien oublié de ses commissions... Relisons sa petite note. Les vers à Mademoiselle d'Hautefort... Je les ai remis, et le pâté qu'elle m'a donné est à l'office. Un exemplaire du Virgile travesti à Monsieur le Surintendant.... Il l'a, et c'est un ouvrage bien placé : Monsieur Fouquet est reconnaissant, il sait ce que vaut une dédicace. Chez le commandeur de Souvré... J'y ai été, et j'en ai rapporté un panier de vin muscat... Passer chez Mademoiselle Ninon de Lenclos... J'en viens, et nous la verrons ce matin... Savoir des nouvelles de messieurs Segrais, Pelisson, Voiture, Sarrazin, et coetera... Tout cela est fait. Monsieur l'Abbé peut sonner quand il voudra.
Scène 2
Maugin, Monsieur De Villarceaux, Monsieur Villarceaux
Maugin
Eh ! C'est monsieur de Villarceaux !
Monsieur De Villarceaux
Lui-même, mon cher Maugin.
Maugin
Si matin ici !
Monsieur De Villarceaux
Tu vas savoir pourquoi.
Maugin
Je sors de chez quelqu'un de votre connaissance, et j'ai été bien surpris de ne pas vous y trouver, vous qu'on y trouve toujours.
Monsieur De Villarceaux
Écoute-moi.
Maugin
Vous faites bien d'aller là ; Mademoiselle Ninon est une dame bien aimable.
Monsieur De Villarceaux
Sans doute, mais....
Maugin
Aussi, tout le monde l'aime, et, comme dit la chanson de ce monsieur qu'elle aimait avant vous....
Monsieur De Villarceaux
De grâce !...
Maugin
Elle est bonne cette chanson là.
Monsieur De Villarceaux
Mais enfin...
Maugin
Tra, la, la, la, la, la... Je la sais par coeur.
Monsieur De Villarceaux
Je le crois ; mais....
Air : Eh! zon, zon, zon.
Maugin
En attraits, en beauté Célimène est parfaite; On en est enchanté, Et pourtant on répète: Eh! non, non, non, Ce n'est pas là Ninette; Eh! non, non, non, Ce n'est pas là Ninon.
Monsieur De Villarceaux
Laisse-là ta chanson.
Maugin
Pour l'esprit, le bon goût, On vante Juliette ; On la cherche partout, Et pourtant on répète : Eh! non, non, non, etc
Monsieur De Villarceaux
Il ne me fera pas grâce d'un couplet.
Maugin
D'Aurore on suit les pas : Elle est tendre et coquette ; On cède à ses appas, Et pourtant on répète : Eh! non, non, non, etc.
Monsieur De Villarceaux
Qu'il m'impatiente !
Maugin
Comme tout le monde a chanté cela !
Monsieur De Villarceaux
As-tu fini ?
Maugin
Oui, monsieur ; mais vous avez le temps : Monsieur l'Abbé n'est pas levé.
Monsieur De Villarceaux
Ce n'est pas à Scarron que j'ai affaire ; c'est à toi.
Maugin
A moi, monsieur de Villarceaux !... Ah ! Si j'avais pu le prévoir, je n'aurais pas chanté la chanson ; au reste, je n'en suis pas fâché : vous êtes toujours bien aise qu'on vous parle de Mademoiselle Ninon.
avec mystère
Monsieur Villarceaux
Il s'agit de Mademoiselle d'Aubigné.
Maugin
Notre voisine !... Elle arriva hier de Saint-Maur, et doit venir ici ce matin.
Monsieur De Villarceaux
Je sais qu'elle y vient souvent.
Maugin
Tous les jours, quand elle est à Paris.
Monsieur De Villarceaux
Ton maître reçoit beaucoup de monde?
Maugin
La cour et la ville ; des quatre coins de Paris on vient au Marais pour le voir.
Monsieur De Villarceaux
Eh ! Dis-moi, Maugin ; dans la nombreuse société qui se trouve chez lui, Mademoiselle d'Aubigné n'a-t-elle pas distingué quelqu'un de nos jeunes courtisans ?
Maugin
Non, monsieur, Mademoiselle d'Aubigné ne distingue personne ; mais ça ne veut pas dire que personne ne la distingue.
Monsieur De Villarceaux
Il y a donc quelqu'un...
Maugin
Oui, Monsieur, quelqu'un qui est toujours ici quand elle y vient.
Monsieur De Villarceaux
Toujours ici ?
Maugin
Il n'en sort pas.
Monsieur De Villarceaux
Il est donc bien épris ?
Maugin
Ah ! Monsieur, cette femme-là lui tourne la tête ; il n'est occupé que d'elle, il en parle, il en rêve, il n'est bien qu'avec elle.
Monsieur De Villarceaux
Il la suit partout ?
Maugin
Non, Monsieur, il ne la suit pas... Oh ! Ce n'est pas un amoureux... comme vous, par exemple.
Monsieur De Villarceaux
Que veux-tu dire ?
Air: Pour héritage.
Maugin
Quand d'une belle Il desire approcher, C'est toujours elle Qui s'en vient le chercher, Il ne va pas Au devant de la dame, Et jamais auprès d'une femme Il ne perd ses pas.
Monsieur De Villarceaux
Qu'est-ce que cela signifie ? De qui veux-tu parler ?
Maugin
Vous ne devinez pas ?
Monsieur De Villarceaux
Du tout.
Maugin
C'est de monsieur l'Abbé.
Monsieur De Villarceaux
Scarron !
Maugin
Lui-même.
Monsieur De Villarceaux
Scarron amoureux de Mademoiselle d'Aubigné !
Maugin
Comme un fou ; au point que souvent il en est triste, lui qui ne l'a jamais été, même en perdant son procès, sa fortune, sa santé, ses jambes, sa figure, sa taille... Car il a perdu tout cela.
Monsieur De Villarceaux
Je le sais.
Maugin
Mais vous ne savez peut être pas comment cela lui est arrivé ?
Monsieur De Villarceaux
Eh ! Qu'importe !
Maugin
Oh ! C'est une drôle d'histoire... Il était à son canonicat du Mans, un jour de carnaval ; on courait les masques, il voulut s'en mêler...
Monsieur De Villarceaux
Oui, il se déguisa en sauvage.
Maugin
Non, en oiseau.
Monsieur De Villarceaux
Il avait perdu l'esprit.
Air: Viens, puisqu'il doit en ces lieux.
Maugin
Enmiélé, puis emplumé, Il s'élance dans la rue ; On l'entoure, on est charmé ; Il fait crier la cohue : Ah ! Le bel oiseau, vraiment ! L'un applaudit, l'autre hue. Ah ! Le bel oiseau, vraiment! Qu'il est laid ! Qu'il est charmant! Il avait à ménager le décorum d'un chanoine qui ne peut pas se masquer comme un autre.
Monsieur De Villarceaux
Quelle extravagance !
Air: Où s'en vont ces gais bergers?
Maugin
Chacun veut du bel oiseau Emporter une plume ; Il paraît d'autant moins beau, Que plus on le déplume ; Il fuit jusqu'au pont, et... v'lan ! Chacun reste en arrière... Où donc est le chanoine volant ? Il est dans la rivière.
À part.
Haut.
Monsieur De Villarceaux
D'où il est sorti dans l'état où nous le voyons. Si je n'ai point d'autre rival, me voilà bien tranquille. Et que dit Mademoiselle d'Aubigné des soupirs de son Adonis ?
Maugin
Je ne sais pas, monsieur... Mais écoutez donc, d'après toutes vos questions, ne seriez-vous pas vous-même... Oh ! Non, c'est impossible.
Monsieur De Villarceaux
Quoi donc ?
Air : Vaudeville des Veuves.
Maugin
Aimé de la belle Ninon, Vous n'en pouvez aimer une autre; Vous avez plaisir et renom, Voyez quel bonheur est le vôtre! Toujours épris de sa beauté, Soyez constant, soumis et tendre: Sur-tout, point d'infidélité, Car elle est femme à vous la rendre.
Monsieur De Villarceaux
Tu crois ?
Maugin
Demandez-le lui plutôt, la voilà.
Monsieur De Villarceaux
Ninon ! Quel contre-temps!
Scène 3
Ninon de Lenclos, Maugin
Ninon de Lenclos
Maugin, est-il jour chez ton maître ?
Il sort.
Maugin
Non, mademoiselle, il n'a pas encore sonné ; mais voilà monsieur de Villarceaux qui vous fera compagnie.
Scène 4
Ninon de Lenclos, Monsieur De Villarceaux, Ensemble
Ninon de Lenclos
Ah ! Ah ! Vous voilà, monsieur ?
Monsieur De Villarceaux
Oui, madame, c'est que...
Ninon de Lenclos
Après trois jours d'absence, il faut venir ici pour vous rencontrer !
Monsieur De Villarceaux
Madame, j'allais me rendre chez vous !
Air : De Weick.
Ninon de Lenclos
Vous n'êtes pas très empressé. Chez moi !
Monsieur De Villarceaux
Qui ? moi ! Ninon, soyez bien sûre...
Ninon de Lenclos
Pourquoi cet air embarrassé?
Monsieur De Villarceaux
Embarrassé ! non, je vous jure.
Ninon de Lenclos
Quel objet peut vous occuper ? Allons, vous devez me connaître ; Je suis trop franche pour tromper ; Mais j'ai de trop bons yeux pour l'être.
Monsieur De Villarceaux
Que dites-vous ?... Je ne comprends pas...
Ninon de Lenclos
Et moi, je comprends fort bien que vous ne m'aimez plus.
Monsieur De Villarceaux
Moi, Madame !
Ninon de Lenclos
Ah ! C'est très-fâcheux; mais cela est... Oui, vos distractions, vos froideurs, vos absences, vos assiduités dans les maisons où va Mademoiselle d'Aubigné, que sans doute vous espérez rencontrer ici....
Monsieur De Villarceaux
Mademoiselle d'Aubigné ! Vous prétendez...
Air: De Weick.
Bis.
Bis.
Bis.
Ninon de Lenclos
Pourquoi ces détours superflus? Votre conduite a su m'instruire: Eh! mon cher, quand on n'aime plus, Tout bonnement il faut le dire. Tenez, je parle franchement, J'abhorre un amant infidèle; Mais je pardonne à l'inconstant: L'inconstance est si naturelle.
Monsieur De Villarceaux
Ah ! Ninon, croyez qu'il m'est affreux de mériter vos reproches.
Ninon de Lenclos
Des reproches !... Vous connaissez bien peu Ninon. Eh ! Pourquoi vous serais-je un crime de ce qui ne dépend pas de vous ! Tout passe dans la vie, et surtout l'amour... Ce qui vous arrive aujourd'hui pouvait m'arriver demain.
Monsieur De Villarceaux
Que lui répondre ?
Ninon de Lenclos
Tenez, mon ami, si dans ce qu'on appelle rupture, inconstance, on écoutait moins l'amour-propre, on se trouverait moins d'amour, on verrait moins de justice à ses plaintes, à ses emportements, et l'on se conduirait tout aussi sagement que moi.
Monsieur De Villarceaux
Je suis confondu.
Ninon de Lenclos
D'ailleurs, je ne vous épouserais pas, car j'ai bien résolu de ne jamais me donner un maître ; vous, Monsieur, il faut que vous vous mariiez, et Mademoiselle d'Aubigné est un parti qui vous convient sous tous les rapports ; elle a de la naissance, de la beauté, de l'esprit, point de fortune, à la vérité ; mais vous en avez beaucoup, et le plus bel usage que vous en puissiez faire, est de la partager avec elle.
Monsieur De Villarceaux
Et c'est vous qui me le conseillez !
Ninon de Lenclos
Bien plus: j'aurai le courage de vous servir, de sacrifier l'amour à l'amitié.
Monsieur De Villarceaux
Vous, Ninon !
Ninon de Lenclos
Je m'oublierai pour votre bonheur. Vous connaissez mes liaisons avec Madame de Neuillant, la protectrice de Mademoiselle d'Aubigné ; dès aujourd'hui, je veux l'aller trouver à Saint-Maur, et je suis sûre d'en rapporter son consentement à votre union.
Duo Du Sourd guéri.
Monsieur De Villarceaux
Ah ! Ninon, quelle âme! Contre moi point de courroux ! Eh ! Quelle autre femme Penserait comme vous ! Est-il possible !
Ninon de Lenclos
Toujours d'accord, toujours unis, Sans être amants, soyons amis.
Ensemble
Toujours d'accord, toujours unis, Sans être amants, soyons amis.
Ninon de Lenclos
Aux amants vulgaires Laissons les tristes débats, Les plaintes amères Qui ne nous iraient pas.
Monsieur De Villarceaux
Toujours d'accord, toujours unis, Jusqu'au tombeau soyons amis.
Ensemble
Toujours d'accord, toujours unis, Jusqu'au tombeau soyons amis.
Ninon de Lenclos
Ah ! Mademoiselle d'Aubigné.
Monsieur De Villarceaux
Ciel ! Tâchons de faire bonne contenance.
Scène 5
Ninon de Lenclos, Mademoiselle d'Aubigné, Monsieur De Villarceaux
Ninon de Lenclos
Ma chère amie, vous arrivez bien à propos ; nous parlions de vous avec Monsieur de Villarceaux.
Mademoiselle d'Aubigné
Avec Monsieur de Villarceaux !
Ninon de Lenclos
Il vous rend bien justice....
Mademoiselle d'Aubigné
Auprès de vous, peut-on s'occuper de moi ?
Air : Femmes, voulez-vous éprouver ?
Ninon de Lenclos
Il aime en vous cette beauté Qui de vous seule est inconnue ; Cette aimable simplicité, Cette modeste retenue: Il aime votre air noble et doux, Votre grâce, votre décence; Et dans tout ce qu'il dit de vous, Il en dit bien moins qu'il n'en pense.
Mademoiselle d'Aubigné
Il ne manque à ce portrait que d'être ressemblant.
Monsieur De Villarceaux
Ah ! Mademoiselle, quand on a le bonheur de vous voir, de vous entendre, on est forcé de convenir que la nature n'a rien fait de plus accompli, de plus digne de nos hommages.
Mademoiselle d'Aubigné
Monsieur, de grâce....
Monsieur De Villarceaux
Et l'admiration, le respect...
Ninon de Lenclos
Mon cher ami, vous n'avez pas le sens commun.
Monsieur De Villarceaux
C'est vrai.
Ninon de Lenclos
Vous êtes trop amoureux pour savoir ce que vous dites ; allez-vous-en, et laissez-moi parler pour vous.
Monsieur De Villarceaux
Ah ! Ma chère Ninon !...
Il fait une révérence profonde à Mademoiselle d'Aubigné, qui la lui rend froidement et les yeux baissés ; ensuite il sort.
Ninon de Lenclos
Saluez Mademoiselle d'Aubigné.
Scène 6
Ninon de Lenclos, Mademoiselle d'Aubigné
Ninon de Lenclos
Le pauvre garçon était bien mal à son aise ! Eh quoi ! Ma chère amie, vous voilà toute déconcertée ?
Mademoiselle d'Aubigné
J'ai lieu du moins d'être surprise.
Ninon de Lenclos
Il faut pourtant vous accoutumer à ce langage ; on n'est pas aussi belle sans attirer les regards et les éloges.
Mademoiselle d'Aubigné
Je ne les cherche, ni ne les mérite.
Ninon de Lenclos
Ma chère amie, parlons sérieusement : avec un nom illustre, mais sans fortune, combien jusqu'à ce jour vous avez été malheureuse !
Mademoiselle d'Aubigné
Oui, je n'ai connu que des peines. Née dans les prisons de Niort, où se trouvaient mes parents persécutés, menée à l'âge de trois ans en Amérique, laissée sur le rivage par la négligence d'un domestique, prête à être dévorée par un serpent, embarquée à douze ans, attaquée d'une maladie violente, regardée comme morte, et au moment d'être jetée à la mer, rendue à la vie, ramenée en France, orpheline et sans bien, je n'y trouve de ressource que dans les bienfaits d'une parente, à qui je ne sens que trop que je suis à charge.
Air : L'équipage.
Ninon de Lenclos
À votre âge, Fille la plus sage Est, sans y songer, Exposée au danger : On l'assiège, Et souvent le piège Qu'elle ne voit pas, Se trouve sous ses pas. Malgré vous, sensible et timide, Il faut que votre coeur se décide ; Sans parenTs, sans fortune, sans guide, Il n'est de ressource pour vous Que le choix d'un époux. À votre âge, etc. Votre sort doit changer : on ne revient pas de si loin pour peu de chose ; mais prenez-y garde.
Mademoiselle d'Aubigné
Eh ! Croyez-vous donc le mariage une perspective si agréable pour moi ?
Ninon de Lenclos
Mais il me semble qu'un hymen avantageux...
Mademoiselle d'Aubigné
Serait peut-être un malheur de plus.
Ninon de Lenclos
Que dites-vous ?
Air : Maman vous a dit, dans six ans.
Mademoiselle d'Aubigné
À mon mari n'apportant rien Que ma naissance et ma misère, Je lui devrai, je le sens bien, Mon existence toute entière : Mais, hélas ! Un pareil lien, Malgré moi, de loin m'inquiète Celle qu'on épouse sans bien Est une esclave qu'on achète.
Ninon de Lenclos
Cela se voit quelquefois : mais il est aussi des hommes trop généreux, trop délicats, pour croire que jamais leur fortune puisse payer les qualités de celle qu'ils épousent, et, plus que toute autre, vous êtes faite pour rencontrer un pareil mari.
Mademoiselle d'Aubigné
Vous me flattez, Ninon, et votre amitié vous aveugle.
Ninon de Lenclos
Non, ma chère d'Aubigné... Mais ne trouvez-vous pas singulier que ce soit Ninon qui vous presse de prendre un époux ?
Mademoiselle d'Aubigné
Effectivement personne ne s'en douterait.
Air : De Weicht.
Ninon de Lenclos
On me cherche, on m'aime, on m'adore, Sur moi par-tout on a les yeux; Et je puis dire plus encore, On m'estime et cela vaut mieux: (Bis.) Tout me sourit, tout me seconde, Je jouis d'un brillant destin; Mais si je rentrais dans le monde, Je prendrais un autre chemin. C'est que personne ne sait ce qui se passe là.
Mademoiselle d'Aubigné
Mais quand je serais assez heureuse pour trouver un mari qui me convînt, et qui voulût bien réparer en moi les torts de la fortune, vous savez que je dépends de Madame de Neuillant.
Ninon de Lenclos
Qui n'aurait aucune raison de s'opposer à votre bonheur. Je vais la voir ce matin, et je me charge de la pressentir là-dessus ; ensuite le mari pourra se présenter d'un moment à l'autre.
Mademoiselle d'Aubigné
Vous croyez ?
Ninon de Lenclos
J'en suis sûre ; mais Scarron ne paraît pas.
Mademoiselle d'Aubigné
Je l'attends ici ; il m'a fait demander un entretien particulier.
Ninon de Lenclos
Un entretien particulier !... En ce cas-là, je ne le verrai que ce soir... Il a bien de l'amitié pour vous, Scarron.
Mademoiselle d'Aubigné
Chaque jour il m'en donne des preuves, et je ne sais comment reconnaître les services qu'il ne cesse de me rendre.
Ninon de Lenclos
Oh ! Il a le coeur excellent... Ce soir, vous serez des nôtres ?
Mademoiselle d'Aubigné
Je l'espère.
Elle sort.
Ninon de Lenclos
À ce soir donc, et j'aurai vu Madame de Neuillant.
Scène 7
Mademoiselle d'Aubigné
Air : Vaudeville d'Abuzard.
Mademoiselle d'Aubigné
D'un époux il faudra tenir Et mon état et ma fortune! Ah! combien un tel avenir Et m'épouvante et m'importune! Pour tous ceux qui semblent s'offrir, Je n'ai que de l'indifférence; Et l'amour seul peut adoucir Le poids de la reconnaissance. L'Attachement que Ninon a pour moi, l'éclaire sur les désagréments de ma position. L'hymen est donc mon seul espoir... Eh ! Quel espoir !
Scène 8
Maugin, Mademoiselle d'Aubigné
Maugin
Mademoiselle, monsieur l'Abbé ne peut se dispenser de recevoir Monsieur Ménage, qui veut absolument lui parler à l'instant même ; c'est ici qu'ils vont causer...
Mademoiselle d'Aubigné
Eh bien ! Je reviendrai.
Maugin
Non pas !... Monsieur l'Abbé vous prie de passer un moment dans le jardin ; cela ne sera pas long.
Mademoiselle d'Aubigné
Sais-tu ce qu'il peut me vouloir ?
Maugin
Non : mais il paraît que cela est fort important ; car, après Monsieur Ménage, sa porte sera fermée pour tout le monde.
Mademoiselle d'Aubigné
Je vais donc attendre.
À Ménage qui paraît.
Il sort.
Maugin
Promenez-vous là-bas, sous le berceau... Entrez, monsieur Ménage... Mon maître est en voiture, je vais vous l'amener.
Scène 9
Ménage
Ménage
Enfin, je saurai si ce qu'on m'a dit est vrai, et si mon diable de fou a tout-à-fait perdu la tête... Le voici.
Scène 10
Scarron, Ménage, Maugin
Air : Roulant ma brouette.
À Maugin.
Scarron
Place à l'équipage De monsieur Scarron : Salut à Ménage, L'ami d'Apollon. Toi qui va derrière, Allons, mon cocher, Une allure fière, Ne vas pas broncher. Eh ! là, là, là, là, M'y voilà. Sans trouver d'ornière, On arrive là.
Ménage
Toujours la même gaieté.
Bas à Maugin.
Scarron
Cela ne doit pas te surprendre. La douleur qui pique les autres hommes, ne fait que me chatouiller. Veille à ce que Mademoiselle d'Aubigné ne s'impatiente pas.
Maugin
Oui, Monsieur.
Scène 11
Scarron, Ménage
ENSEMBLE.
Scarron
Si tu étais à ma place, mon cher Ménage, tu ferais de beaux cris, tu jurerais d'une belle force, toi qui n'es pas endurant.
Ménage
Ah ! Chacun a son humeur.
Scarron
Et la tienne est aigre.... Mais sachons quelle est la grande affaire qui t'amène et qui ne pouvait se remettre.
Ménage
C'est une chose qui te regarde particulièrement, et qui te donne un ridicule....
Scarron
Un ridicule ! Tant mieux ; il est très joli de n'en avoir qu'un.
Ménage
Laissons la bouffonnerie.
Scarron
Je ne le peux pas, mon ami, c'est tout ce qui me reste ; mais au fait, je suis pressé.
Air : Allez-vous-en gens de la noce.
Ménage
Il court certains bruits dans la ville ;
Scarron
C'est quelque sottise de plus : Mauvais propos en mauvais style, Par mauvaises gens répandus, Bien entendus, Bien retenus, Bien saugrenus : Tout ça ne court que trop la ville, Voilà pourquoi je n'y cours plus.
Ménage
Il n'est pas question de plaisanter.
Scarron
C'est donc bien sérieux ?
Ménage
On dit, mon cher, qu'oubliant ta tournure, ton état, tes infirmités...
Scarron
Cela n'est pas vrai ; car voilà un petit chatouillement qui m'en fait souvenir... Mais ce n'est rien. Continue... On dit donc.
Ménage
Que tu songes à te marier.
Scarron
On dit cela dans la ville ?
Ménage
Tu conçois combien un tel propos a dû me paraître absurde.
Scarron
Sans doute ; d'autant que cela n'est pas encore tout-à-fait décidé.
Ménage
Comment ? Il en serait question ?
Scarron
Il ne manque plus que le consentement de la future.
Ménage
Tu me tranquillises ; car j'espère qu'aucune femme ne consentira à t'épouser.
Scarron
Je l'espère aussi ; mais si malheureusement il s'en trouvait une qui fût capable...
Ménage
Elle ne se trouvera pas.
Air : Vaudeville de la Soirée orageuse.
Scarron
D'abord, mariage d'argent, Mariage de convenance, Mariage de sentiment, Mariage de circonstance; Puis, mariage d'opéra, Mariage de comédie : Le mien, monsieur, s'appellera : Mariage de fantaisie. Que sait-on ? En fait de mariage, on en voit de si extraordinaire ! Je ne parle pas des mariages sous la cheminée.
Ménage
Monsieur Scarron, avec une pareille fantaisie, vous irez tout droit à l'hôpital des fous.
Scarron
Je n'irai pas ; on m'y portera.
Ménage
Eh ! Malheureux impotent ! Ce n'est pas un contrat de mariage qu'il te faudrait faire, c'est ton testament.
Il lit.
Scarron
« Celui qui ci maintenant dort, Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort, Avant que de perdre la vie. Passant, ne fais ici de bruit, Prends garde qu'aucun ne l'éveille ; Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.» Il est fait, Monsieur ; mon épitaphe aussi... Vous êtes connaisseur, je vais vous en régaler, écoutez.
Ménage
Quel assemblage de philosophie et d'extravagance ! Au surplus, je suis venu ici pour affaires, et non pour te donner des conseils.
Scarron
Je ne t'en demande point.
Ménage
Quand tu m'en demanderais, je ne t'en donnerais pas. Les amants sont comme les auteurs.
Scarron
Ils sont fort bien.
Air : Il faut aimer, c'est la loi de Cythère.
Ménage
L'amant charmé de l'objet qui l'engage, Sur son hymen consulte ses amis : L'auteur content de son petit ouvrage, En le lisant, demande des avis ; Mais l'un et l'autre, avant qu'on les conseille, Ont déjà pris leur résolution ; Et consulter, en affaire pareille, C'est exiger une approbation.
Scarron
Je compte sur la tienne.
Ménage
Oh ! Tu t'en passeras fort bien. Mais tu me fais pitié ; pour la dernière fois, mon ami Scarron, je t'en prie, je t'en supplie, songe aux dangers que tu cours.
Scarron
Je ne crains rien.
Ménage
Les femmes...
Scarron
Je suis sûr de la mienne.
Air de Persico.
Ménage
Oh ! oui, l'homme le plus parfait Est souvent trompé par sa belle ; Et toi, malade et contrefait, Tu veux trouver femme fidèle !
Scarron
Mais sans doute, avec mes appas, Je trouverai cette merveille : Un mari, comme on n'en voit pas, Doit trouver femme sans pareille.
Ménage
« Oui, tu vas épouser l'infante Ahihua, Qui te va réjouir comme un alleluia.»
Scarron
Ah ! Monsieur, vous citez mes vers !
Ménage
Qui ne sont pas bons.
Scarron
Qu'on applaudit.
Ménage
Qu'on n'applaudira pas toujours.
Scarron
Bien obligé.
Ménage
Mais je vais t'envoyer Girault, mon valet-de-chambre, qui, d'après ton mariage, a un marché à te proposer.
Scarron
Quel est ce marché ?
Air : Je n'saurais danser.
Ménage
Pour la noce, allons, Il faut songer à la danse ; Pour la noce, allons, Je vais chercher les violons. Il te l'expliquera.
Scarron
À quoi bon danser ! Évitons cette dépense ; À quoi bon danser ! Ma femme peut s'en passer.
Scarron
Ma femme, crois-moi, Soit qu'elle aime ou non la danse, Ma femme, crois-moi, Ne dansera pas sans moi.
Il sort.
Ménage
Un autre, crois-moi, Si ta femme aime la danse, Un autre, crois-moi, La fera danser pour toi.
Scène 12
Scarron, Maugin
Scarron
Mademoiselle D'Aubigné.
Il sort.
Maugin
Elle est au fond du jardin ; je vais la chercher.
Scène 13
Scarron
Il parcourt et la corrige.
Lisant.
Air : Vaudeville de l'lsle des Femmes.
Scarron
« Qu'avec ces trois gosiers Cerberus t'engloutisse ; Le grand chien Cerberus, Cerberus le grand chien, Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien.» C'est un succès bien prononcé ; Ce que c'est que nos gens du monde ! Le Misanthrope est délaissé, À Jodelet la foule abonde. Mais, malgré ce succès complet, Moi, je tire mon horoscope ; On laissera le Jodelet Pour retourner au Misanthrope. Bon ! Bon... Je verrai tout cela dans un autre moment... Une lettre de ma soeur... hum... hum... elle se porte bien ; elle revient dans dix jours, tant mieux : Monsieur de Mesme en sera bien aise... Ah ! La dernière épreuve de Jodelet. Maudit imprimeur ! Toujours des fautes ! Toujours des sottises ! Comme si ce n'était pas assez de celles de l'auteur ! Voilà le vrai comique... Aussi, cinquante représentations de suite. Et l'on fera bien... Mais je crois entendre Mademoiselle d'Aubigné... Non, pas encore. Voilà longtemps que je la chante sous les noms de Cloris et de Sylvie ; mais aujourd'hui il n'est plus question de Sylvie ni de Cloris ; c'est à Mademoiselle d'Aubigné qu'il faut que je parle. La voici... La peur me prend et le sérieux me gagne... Adieu, Scarron.
Scène 14
Scarron, Mademoiselle d'Aubigné
ENSEMBLE.
À Maugin.
Scarron
Pardon, mademoiselle, si je ne vais pas au-devant de vous. Un siège.
Mademoiselle d'Aubigné
Comment vous trouvez-vous aujourd'hui ?
À Maugin.
Maugin s'en va.
Scarron
Toujours bien quand je vous vois. Que l'on nous laisse seuls. Le tête-à-tête ne vous épouvante pas, Mademoiselle ?
Mademoiselle d'Aubigné
Vous avez à me parler ?
Scarron
D'une affaire importante, très importante.
Mademoiselle d'Aubigné
Pour vous ?
Scarron
Pour tous les deux. Mademoiselle, vous m'avez intéressé dès l'instant que j'ai eu l'avantage de vous voir ; plus je vous ai connue, et plus j'ai désiré votre bonheur : je ne cesse de réfléchir sur votre position ; elle m'afflige votre position... Elle me tourmente.
Mademoiselle d'Aubigné
Il est vrai que le sort ne m'a pas traitée bien favorablement ; mais il est des êtres plus malheureux que moi.
Scarron
Je sais tout ce que vous avez à souffrir de Madame de Neuillant ; je sais combien il est dur de devoir tout à l'humanité d'une femme avare, qui assaisonne chaque bienfait d'un reproche, et qui, se faisant honneur de paraître avec vous en public, dans le particulier vous confond avec ses domestiques.
Mademoiselle d'Aubigné
Et qui vous a dit ?...
Scarron
Ce n'est pas vous qui ne vous plaignez jamais.
Mademoiselle d'Aubigné
Bien éloignée de me plaindre de Madame de Neuillant, je ne crains que de la perdre.
Scarron
Et si cela vous arrive, que deviendrez-vous ? Poursuivie, pressée, obsédée par tous les aimables de la cour, qui ne chercheront qu'à vous tromper ; les Méran, les Chevreuse, les Villarceaux, et tant d'autres... Que deviendrez-vous enfin ?
Mademoiselle d'Aubigné
Ce que le ciel voudra.
Scarron
Mais quand un séducteur opulent, profitant de votre détresse, vous proposera de pourvoir à tout, le ciel viendra-t-il vous dire à l'oreille que votre indigence est préférable à la richesse qu'on vous offre ?
Mademoiselle d'Aubigné
Que voulez-vous que je fasse ?
Air : Jeunes amants, cueillez des fleurs.
Bis.
Scarron
Il est deux partis, mon enfant, Que peut prendre une fille sage : Le mariage ou le couvent, Le couvent ou le mariage. Il faut l'argent pour le couvent, Le mari pour le mariage; Eh bien ! je vous offre, Ou mon argent pour le couvent, Ou ma personne en mariage. Tenez...
Mademoiselle d'Aubigné
Que dites-vous ?
Scarron
Rien de tout cela n'est séduisant, je le sais ; mais la raison vous commande. Quoi que vous choisissiez, je serai, sinon heureux, du moins content de vous voir délivrée de la dureté de Madame de Neuillant, de l'opulence des financiers, et des artifices des courtisans.
Mademoiselle d'Aubigné
Ah ! Scarron, vous me pénétrez d'admiration ; combien tant de délicatesse ajoute à l'amitié !
Scarron
C'est elle seule qui m'inspire.
Mademoiselle d'Aubigné
Comment répondre à vos offres !
Scarron
En acceptant l'une ou l'autre.
Mademoiselle d'Aubigné
L'une ou l'autre ?
Scarron
Ce sera le couvent.
Mademoiselle d'Aubigné
Non, Scarron.
Scarron
Non !
Air : J'ignore quelle est ma naissance.
Mademoiselle d'Aubigné
En acceptant de préférence Le couvent au lieu de l'époux, Quelle que soit ma reconnaissance, Elle serait nulle pour vous: C'est donc l'hymen que je préfère, Et du moins, en formant ces noeuds, Le bien que vous voulez me faire Devient utile à tous les deux.
Scarron
Comment ! Quoi ! Vous préférez l'hymen ! L'hymen avec Scarron !
Mademoiselle d'Aubigné
Je ne possède rien, mais il lui faut des secours, des soins continuels... C'est le seul époux à qui je puisse apporter une dot.
Air : Not' demoiselle a dit oui.
Bis.
Bis.
Scarron
Vous m'acceptez pour époux ! L'amitié l'emporte. Vous m'acceptez pour époux! Ah! combien mon sort va me paroître doux! Oui, de plaisir je vais guérir, Mais la dose est forte ; Oui, de plaisir je vais guérir, Si trop de plaisir ne me fait pas mourir. Oh ! Trop heureux Scarron !
Mademoiselle d'Aubigné
Je ne doute pas que ma bienfaitrice n'approuve cette union ; cependant je dois la consulter.
Scarron
Oh ! Nous aurons son aveu, j'en réponds.
Mademoiselle d'Aubigné
Je ne la verrai que demain.
Scarron
Eh bien ! Ce soir, je vous remettrai le projet de notre contrat que vous lui porterez.
Mademoiselle d'Aubigné
Quoi ! Sitôt....
Scarron
Je ne veux pas vous faire attendre.
Mademoiselle d'Aubigné
Mais il me semble...
Scarron
Je n'étais que le malade de la Reine, je vais être le malade de ma femme, et ma femme verra que je ne remplirai que trop bien ma charge... Vous rougissez... Vous n'êtes pas encore faite à mon style ; mais vous vous y ferez.
Mademoiselle d'Aubigné
J'aimerais mieux... Pardon, si j'ose...
Scarron
Avec moi ! Aux termes où nous en sommes, vous pouvez tout oser.
Mademoiselle d'Aubigné
Eh bien ! Puisque vous permettez que je vous parle avec franchise...
Scarron
Je l'exige.
Mademoiselle d'Aubigné
Au lieu de me faire à votre style, j'aimerais beaucoup mieux vous accoutumer à mettre dans vos ouvrages plus de délicatesse et plus de décence. Vous n'y perdriez rien pour la gaîté, et vous y gagneriez pour la considération.
Scarron
Avant tout, le public veut qu'on l'amuse.
Air : Guillot un jour trouva Lisette.
Bis.
Bis.
Mademoiselle d'Aubigné
Par un agréable délire, Un auteur gai se fait aimer ; Mais lorsqu'il excite le rire, Qu'il sache se faire estimer. Quand le rire arrache un suffrage, Désavoué par la pudeur, Le public applaudit l'ouvrage ; Mais que pense-t-il de l'auteur ?
Scarron
Eh ! Mais...
Mademoiselle d'Aubigné
Monsieur Scarron, vous m'avez autorisée...
Scarron
Votre réflexion est juste, mademoiselle. Je m'étais toujours bien douté que cette petite fille que je vis entrer dans ma chambre, avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sais pas bien pourquoi, était aussi spirituelle qu'elle en avait la mine. Vous tenez parole ; ainsi, vous me dirigerez ; je ne publierai plus rien sans vous consulter.
Mademoiselle d'Aubigné
Il ne vous manque que d'être un peu plus difficile.
Air : Monsieur redouble mes regrets.
Scarron
Librement, à tort, à travers, Dans mes vers, Jusqu'ici mon esprit A tout dit, Tout écrit. Mais dorénavant votre goût Va dans tout M'inspirer, M'éclairer, M'épurer.
Mademoiselle d'Aubigné
Un auteur, Pour son honneur, Doit plaire au lecteur, Sans blesser la pudeur.
Scarron
La pudeur Nous fait honneur ; Mais, pour ma pudeur, Ma gaîté me fait peur.
Scarron
Librement, à tort, à travers, Dans mes vers, Jusqu'ici mon esprit A tout dit, Tout écrit. Mais dorénavant votre goût Va dans tout M'inspirer, M'éclairer, M'épurer.
Mademoiselle d'Aubigné
Librement, à tort, à travers, Dans vos vers Jusqu'ici votre esprit A tout dit, Tout écrit. Mais dorénavant le bon goût Doit en tout L'inspirer, L'éclairer, L'épurer.
Scène 15
Maugin, Scarron, Mademoiselle d'Aubigné
Maugin
Girault, le valet-de-chambre de Monsieur Ménage est là ; il dit que vous lui avez donné rendez-vous pour affaire.
Scarron
Oui, mais qu'il attende.
Mademoiselle d'Aubigné
Non, je ne puis rester plus longtemps.
Scarron
Qu'il vienne donc... À propos, j'oubliais... Mademoiselle, voici un exemplaire du Roman comique que j'ai promis à Madame de Neuillant... Voulez-vous bien vous en charger ?
Comme elle avance la main pour prendre le livre, Scarron la lui baise.
Mademoiselle d'Aubigné
Volontiers.
Scarron
Je n'aurais pas été la chercher.
Elle sort.
Mademoiselle d'Aubigné
Je vous laisse.
Scarron
Ouf !... Ah ! Scarron, mon ami, si la santé peut te revenir...
Scène 16
Scarron, Girault
Scarron
Eh bien ! Mon cher Girault, Ménage prétend que tu as un marché à faire avec moi.
Girault
Oui, Monsieur l'Abbé.
Scarron
De quoi s'agit-il, mon ami ?
Girault
On dit, monsieur l'Abbé, que vous prenez une femme.
Scarron
Non, c'est une femme qui me prend.
Girault
Ainsi, vous ne gardez pas votre canonicat!
Scarron
Non, mais je le vends.
Girault
Et moi, je l'achète.
Scarron
Toi, mon ami ?
Girault
Oui, monsieur l'Abbé ; si vous n'êtes pas trop cher, je m'en accommoderai.
Scarron
Ce n'est pas tout que le prix ; c'est la vocation qu'il faut.
Girault
La vocation, monsieur l'Abbé !... Oh ! Dieu merci, je suis bien appelé à cet état-là.
Air : Un chanoine de l'Auxerrois.
Scarron
Oui, je crois bien que ton désir, À ce métier, est de grossir Ton petit patrimoine ; Mais d'un bon abbé te sens-tu Les qualité et la vertu ?
Girault
Oui, de par Saint-Antoine.
Scarron
Sais-tu du grec et du latin ?
Girault
Autant qu'un frère ignorantin.
Même air.
Scarron
Eh ! bon, bon, bon, Mon joli garçon, Tu seras bon chanoine. Es-tu bien vain, bien orgueilleux, Bien nonchalant, bien paresseux ?
Girault
J'ai manqué d'être moine.
Scarron
As-tu le coeur tendre ?
Girault
Beaucoup.
Scarron
Bois-tu souvent le petit coup ?
Girault
J'ai bu mon patrimoine.
Scarron
As-tu, pour finir en deux mots...
Girault
J'ai les sept péchés capitaux.
Scarron
Eh ! Bon, bon, bon, Mon joli garçon, Tu seras bon chanoine.
Girault
Monsieur l'Abbé, je l'espère.
Scarron
«Le chapitre avec vous ne dérogera point ; Un grand fourbe est caché dedans votre pourpoint.» Monsieur Girault...
Girault
Vous voyez bien qu'il ne s'agit que du prix... Quel est le vôtre ?
Scarron
Faut-il te parler en conscience ?
Girault
Oh ! Oui ; ne me surfaites pas.
Air: Mon père était pot.
Scarron
Dans ce marché très délicat, Point de parcimonie ; Mille écus mon canonicat, Et ça, sans simonie. Fi donc !
Girault
Mille écus !
Scarron
Cent francs à Maugin, C'est le pot-de-vin Que pour lui je réclame.
Girault
Encore!
Scarron
J'exige de plus, Au moins cent écus D'épingles pour ma femme.
Girault
Mais, Monsieur l'Abbé, vous n'y pensez pas : savez-vous que cela fait...
Scarron
Trois mille quatre cents livres, ni plus, ni moins.
Girault
Songez donc que le revenu est modique.
Scarron
Le revenu est honnête ; mais tous les avantages qui en résultent....
Girault
Je sais que la place n'est pas mauvaise.
Air : Vaudeville de Cruello.
Scarron
Pour les friands, pour les gourmands, La ville est précieuse: D'abord, la poularde du Mans, Elle est délicieuse : Puis, faisans, perdrix, ortolans ; Par-tout, des dîners excellents, Et toute la semaine. Je te vois d'ici gros et gras : En moins d'un an tu deviendras ; Tu deviendras Un vrai chapon du Maine. Pas mauvaise ! Chanoine au Mans !
Girault
Oui, tout cela mérite attention.
Scarron
Un bénéfice simple qui n'engage à rien ; une bague au doigt que tu revendras quand tu voudras.
Girault
Je sais bien cela : mais, Monsieur l'Abbé, il faut un peu lâcher la main.
Scarron
Je ne le peux pas, vrai.
Girault
Vous devriez me le passer à cent louis.
Scarron
Cent louis ! Mes confrères me feraient un beau train !
Girault
Il me semble que ce serait un canonicat bien payé.
Scarron
Bien payé ! Trouve-m'en une douzaine à ce prix-là ; je les prendrai, moi.
Girault
Tenez, je ne vais pas par quatre chemins : voulez-vous.... les mille écus ?
Scarron
Oui, avec les quatre cents livres.
Girault
Oh ! Non.
Scarron
Mais tu marchandes là.... Sais-tu combien le Cardinal les vend, l'un dans l'autre ?... Quatre mille francs pour lui, et six cents francs pour son secrétaire.
Girault
Oh !
Scarron
Oui, monsieur, c'est un prix fait.... Le Cardinal n'en délivre pas un à moins.
Girault
Le Cardinal est un peu Juif ; mais....
Scarron
Oh ! Mais, mais... Adresse-toi à son Éminence, tu verras.
Girault
Trois mille quatre cents livres !
Scarron
Pas davantage.
Girault
C'est bien de l'argent !
Scarron
C'est à prendre ou à laisser ; je n'en suis pas en peine, il ne me restera pas.
Girault
Allons, je ne marchande plus. Ce soir, vous aurez les trois mille quatre cents livres.
Scarron
Ce soir !... En ce cas-là, je t'invite.... Monsieur le Chanoine, je vous invite à souper.
Girault
Monsieur, vous me faites honneur.
Scarron
À condition que tu viendras dans ton nouvel habit. Je veux voir comment tu le porteras.
Girault
C'est bien aisé.
Air : Lise demande son portrait.
Scarron
Linge bien blanc, rabat bien fin ; Maintien doux et modeste, Ton doucereux, regard câlin. Pas tant, pas tant... Cela demande un peu d'étude, et quelques précautions.
Il sort.
Girault
Je vous entends de reste ; Allez, monsieur, ne craignez rien. A vos avis fidèle, Je vais, pour qu'on me trouve bien, Vous prendre pour modèle.
Scarron
Ah ! Ah !... De l'épigramme, Monsieur Girault ! C'est égal.
Scène 17
Scarron
Air : Fanfare de Saint-Cloud.
Scarron
Il est moins gai, sur mon âme, D'être chanoine qu'époux. Je vais auprès de ma femme Passer des moments bien doux: Chez moi, vraiment nécessaire, Elle y tiendra désormais La place de mon bréviaire Que je ne touchais jamais. Allons, Scarron, mon ami, voilà qui va bien. Prendre femme et se débarrasser du petit collet... ma foi, voilà une bonne journée.
Scène 18
Babet, Scarron
Babet
Je ne vois pas ce monsieur.
Scarron
Qu'est-ce que c'est ?
Babet
Monsieur, c'est moi qui cherche quelqu'un.
Scarron
Qui cherchez-vous ?
Babet
Monsieur Scarron.
Scarron
C'est moi.
Babet
Oh ! Monsieur, je me trompe ; c'est un monsieur Scarron qui se marie, et sûrement monsieur ne se marie pas.
Scarron
Pourquoi donc ça, Mademoiselle ?
Babet
Dame !... C'est que... Faut que ce soit Monsieur vot' frère.
Scarron
Je n'ai point de frère.
Babet
Li a donc un autre Scarron ?
Scarron
Il n'y en a qu'un ; c'est moi, et je me marie.
Air : L'autre jour j'étais seulette.
Babet
Excusez, j'vous en conjure, Si j'vous dérange un p'tit brin ; C'est d' la part de Monsieur Voiture, Et de Monsieur Sarazin. Comm' j'ai l'honneur de les connaître, Et qui saviont que j' cherche un maître ; Et qu' bentôt j'aurai dix-sept ans; Ils m'adress't auprès d' vous pour être La gouvernante d' vos enfants. En ce cas-là.
Scarron
Ah ! Les coquins....
Babet
Oh ! Oui, monsieur, j'vois ben qu'i se sont moqués d' moi, et que me v'là sans place.
Scarron
Vous pourriez en trouver une plus sûre. Comment vous nomme-t-on, ma petite ?
Babet
Babet, monsieur.
Scarron
Babet ! Il est joli ce nom-là ; mais vous paraissez bien délicate pour vous mettre au service.
Babet
Monsieur, c'est que j'ai un amoureux qui est plus riche que moi, et que je veux gagner de quoi être aussi riche que lui.
Scarron
Qu'est-ce qu'il a donc, ce Crésus-là ?
Air de Lisbeth.
Babet
Il a cinquante écus comptant Qu'il a gagnés au jardinage ; Jusqu'à ce que j'en possède autant, On diffère not' mariage. Pour qu'en ménage tout aill' bien, Sa mère dit, ainsi qu' la nôtre : Qu'en fait d' santé, d'amour et d' bien, Faut en avoir autant l'un qu' l'autre.
Scarron
C'est vrai: cependant il n'y a pas de règles sans exceptions... Mais, ma chère Babet, vos intentions sont trop honnêtes pour que je ne vous rende pas service. Vous cherchez une place, je me charge de vous en trouver une.
On entend des tambours.
Babet
Ah ! Monsieur.
Les tambours roulent plus fort.
Il sonne et Maugin paraît.
Babet sort.
Scarron
Quel bruit est-ce là ?... Ma mie, revenez dans une heure, et vous serez satisfaite. Encore !
Scène 19
Scarron, Maugin
Scarron
Maugin, qu'est-ce que j'entends-là ?
Maugin
Monsieur, ce sont les tambours de la ville, qui viennent, de la part de Monsieur Boisrobert, vous féliciter sur votre mariage.
Les tambours jouent le pas redoublé.
Air : Les Anglais et les Hollandais.
Scarron
On tambourine mes amours : Ah! pour moi quelle gloire! Vas trouver messieurs les tambours, Et donne-leur pour boire; Dis-leur bien que je suis comblé De leur gaieté discrète; Mais qu'au lieu du pas redoublé, Ils battent la retraite. Fort bien... Allons, messieurs les rieurs, ne vous lassez point.
Annonçant.
Maugin
Oui, monsieur. Monsieur de Villarceaux.
Scène 20
Scarron, Monsieur De Villarceaux
Haut.
Scarron
Mon rival !... Ceci n'est pas aussi gai. Monsieur de Villarceaux vient-il mêler ses félicitations à celles des tambours de la ville ?
Monsieur De Villarceaux
Je viens, Monsieur, savoir s'il est vrai que vous ayez sur Mademoiselle d'Aubigné des vues sérieuses.
Scarron
Vous savez bien, Monsieur, que le sérieux n'est pas mon genre.
Monsieur De Villarceaux
Trêve de plaisanteries; l'aimez vous ? Oui ou non.
Scarron
Oui ou non : vous l'avez dit.
Monsieur De Villarceaux
Monsieur Scarron...
Scarron
Ah ! Ça, mais s'il s'agit d'un duel, vous me prêterez vos porteurs.
Monsieur De Villarceaux
Daignez répondre...
Scène 21
Scarron, Ménage, Monsieur De Villarceaux
Scarron
Ma foi, mon ami, vous arrivez fort à propos. Vous voyez un rival qui vient me faire querelle, et sans vous, je ne sais pas jusqu'où cela pouvait aller.
Ménage
Eh ! Monsieur, montrez-vous plus raisonnable que lui.
Monsieur De Villarceaux
Il ne s'agit point de querelle ; je viens seulement savoir où monsieur en est avec Mademoiselle d'Aubigné.
Scarron
Belle question ! Mais tout le monde le sait, et les tambours ont dû vous en instruire.
Monsieur De Villarceaux
Comment ! Il serait possible...
Air : Vive les fillettes.
Scarron
L'amour est fantasque, Nous le savons tous, Et ce petit masque Est le roi des fous.
Monsieur De Villarceaux
Femme si jolie Pourrait l'épouser !
Ménage
Pareille folie Ne peut s'excuser.
Scarron
L'amour est fantasque, Nous le savons tous, Et ce petit masque Est le roi des fous.
Monsieur De Villarceaux
Un choix si fantasque Nous surprendra tous ; Sous un pareil masque Chercher un époux.
Scène 22
Ménage, Mademoiselle d'Aubigné, Scarron, Monsieur De Villarceaux
Ménage
Venez, Mademoiselle, il est question de vous.
Mademoiselle d'Aubigné
Je vous croyais seul.
Scarron
Mademoiselle, voilà monsieur de Villarceaux qui prétend qu'un visage comme le mien et une figure comme la vôtre, ne pourront jamais dormir sur le même oreiller.
Monsieur De Villarceaux
Il est vrai que j'ai lieu d'être étonné...
Mademoiselle d'Aubigné
Eh ! De quel droit, monsieur, viendrez-vous blâmer ou approuver le choix que je pourrais faire ?
Scarron
Voilà qui est positif.
Monsieur De Villarceaux
Pardon, mademoiselle ; mais je crois que sans trop d'amour-propre, un autre pouvait se flatter d'obtenir la préférence.
Mademoiselle d'Aubigné
Ai-je jamais autorisé la moindre prétention sur ma main, ou sur mon coeur ?
Scarron
Vous ne vous attendiez pas à cette réponse ? C'est que mademoiselle met à cacher son esprit tout le soin que les autres femmes mettent à montrer le leur.
Scène 23
Ninon de Lenclos, Tous, Monsieur De Villarceaux, Scarron, Mademoiselle d'Aubigné, Ménage
Air : Intégrité, franchise.
Bas à Monsieur de Villarceaux.
Bas à Mademoiselle d'Aubigné, lui montrant un papier.
Ninon de Lenclos
Chez Scarron l'allégresse Nous conduit chaque jour : Aujourd'hui la tendresse Y doit avoir son tour. Je reviens ici Seconder l'ardeur qui vous presse. Vous verrez ceci, Tout a pleinement réussi.
Tous
Chez Scarron l'allégresse, etc.
Bas à Monsieur de Villarceaux.
Ninon de Lenclos
Il n'y a personne ici de trop. Scarron est le plus grand admirateur de Mademoiselle d'Aubigné ; Ménage est notre ami à tous, et je puis parler librement. J'arrive de Saint-Maur, où madame de Neuillant m'a donné par écrit son consentement à ce que Mademoiselle dispose de sa main, bien sûre que son choix ne peut qu'être digne du nom qu'elle porte. D'après cela, celui qui aspire à ce bonheur, doit s'expliquer sans contrainte. J'espère, monsieur, que vous êtes content de moi ?
Monsieur De Villarceaux
Enchanté, Mademoiselle ; mais je prie Monsieur Scarron de vouloir bien se charger du remerciement.
Ninon de Lenclos
Plaît-il ?
Scarron
Oui, ma chère Ninon, c'est à moi de vous témoigner toute ma reconnaissance.
Ninon de Lenclos
Comment !
Scarron
Tous les merveilleux de la cour et de la ville doivent aujourd'hui baisser pavillon devant mon mérite.
Ninon de Lenclos
Que veut-il dire ?
Mademoiselle d'Aubigné
Que ni le rang ni la fortune n'ont pu me commander ce que la raison et l'amitié me font faire pour Scarron.
Ninon de Lenclos
Mais songez qu'un amant jeune et riche...
Air : Vaudeville d'Honorine.
Bis.
À Scarron.
Bis.
Mademoiselle d'Aubigné
Un jeune amant dans l'opulence, De m'épouser se flatterait en vain ; Je n'ai rien que mon indigence, Et ma fierté refuserait sa main. J'apporte, en acceptant la vôtre, Amitié, zèle, attention. Je serais pauvre pour tout autre, Mais je suis riche pour Scarron.
Bis.
Tous
Oui, sans fortune pour tout autre, Vous êtes riche pour Scarron.
Ninon de Lenclos
Je n'aurais jamais pu deviner un pareil mariage.
Ménage
Mademoiselle d'Aubigné, avec une pareille âme, vous êtes faite pour les plus hautes destinées.
Air : Pauline, au printemps de son âge.
Bis.
À Villarceaux.
Ninon de Lenclos
Puisqu'aujourd'hui d'un choix si rare La raison vous fait un devoir, Sans doute le sort vous prépare Ce qu'on ne peut encor prévoir; Qui sait si, malgré sa puissance, Un jour, un illustre barbon N'enviera pas la survivance De vos tendres soins pour Scarron. Ménage a raison. Mon ami, vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre la chose gaîment. Ce matin, je vous ai donné, je pense, un assez bel exemple.
Scène 24
Girault, Scarron, Ménage, Tous, Ninon de Lenclos, Un Notaire
Girault
J'arrive avec mon argent et le Notaire apostolique.
Il l'examine des pieds à la tête.
Tout le monde salue.
Scarron
Ah ! Ah ! Fort bien. Mesdames, je vous présente monsieur l'Abbé.
Ménage
Eh ! C'est ce coquin de Girault !
Tous
Girault !
Scarron
Chanoine de ma façon.
Ménage
Je te remercie de m'en avoir débarrassé.
Girault
Trop heureux si je pouvais un jour mériter la confiance de ces dames !
Ninon de Lenclos
Monsieur le Chanoine, si jamais je donne la mienne à quelqu'un de votre état, vous aurez la préférence.
Scarron
Monsieur le Notaire apostolique, vous faites des contrats de mariage ?
Un Notaire
Je fais de tout, monsieur.
Scarron
Vous allez faire le nôtre.
Un Notaire
À l'instant... La future est...
Scarron
Mademoiselle d'Aubigné.
Un Notaire
Que reconnaissez-vous à l'accordée ?
Air : L'amour galant, c'est son ouvrage.
Scarron
Elle m'apporte en mariage, D'abord, deux grands yeux fort mutins; Ajoutez un très-beau corsage, Une paire de belles mains, Un coeur pur, une âme excellente Et quatre bons louis de rente : Mais le plus flatteur à mon gré, C'est ce que personne ici ne lui conteste, Beaucoup d'esprit que je ferai Mieux valoir que le reste. Ce que je lui reconnais ?
Un Notaire
Quel douaire lui assurez-vous ?
Scarron
L'immortalité. Le nom des femmes des rois meurt avec elles, celui de la femme de Scarron vivra éternellement.
Scène 25
Maugin, Scarron, Un Notaire, Monsieur De Villarceaux, Ninon de Lenclos, Girault, Babet, Tous, Ménage
Maugin
Monsieur, cette jeune fille à qui vous avez dit de revenir...
Scarron
Tout-à-l'heure, ma petite...
Un Notaire
Ces messieurs signent-ils ?
Scarron
Tout le monde signe... Et toi aussi, Maugin.
Maugin
Moi, monsieur !
Scarron
Oui, mon ami : mon mariage ne te fait pas peur ? Tu serviras bien ma femme, n'est-ce pas ?
Maugin
Oui, monsieur, s'il plaît à Dieu.
Monsieur De Villarceaux
J'espère que j'en suis dispensé.
Ninon de Lenclos
Vous avez de l'esprit... Signez ce contrat-là.
Monsieur De Villarceaux
Mais...
Il signe.
Ninon de Lenclos
Signez, vous dis-je.
Scarron
À nous deux.
Girault
Voici votre affaire : la somme est en or.
S'adressant à Babet.
À Babet.
Scarron
Tant mieux. À vous, ma petite. Madame Scarron, voici mademoiselle Babet que messieurs Voiture et Sarrazin m'ont adressée pour être la gouvernante de nos enfants. Ma bonne amie, comme je pourrais vous faire attendre un peu trop longtemps, je vous établis la gouvernante des vôtres.
Babet
Des miens !
Air : On ne rit plus, on ne boit guère.
Scarron
Pour vous faire entrer en ménage, Il vous manquait cinquante écus; Pour le trousseau du mariage, En voici cinquante de plus.
Babet
Ah ! Monsieur, comment reconnaître...
Scarron
Allez, que votre hymen produise, Priez qu'il m'en advienne autant. Mais en passant, Dites pourtant À ces messieurs d'un esprit si plaisant : Scarron est sage, quoi qu'on dise, Car il place bien son argent.
Tous
Scarron est sage, quoi qu'on dise, Car il place bien son argent.
Ninon de Lenclos
Vous me restez, Monsieur... vous voyez que ce n'est pas ma faute.
Monsieur De Villarceaux
Après ce qui s'est passé, puis-je encore me flatter...
Air : Réveillez-vous, belle endormie.
Ninon de Lenclos
J'aurai toujours même tendresse, Ma constance vous le promet.
Ménage
Si vous doutez de sa promesse, Elle vous fera son billet.
Monsieur De Villarceaux
Sa parole vaut mieux: d'ailleurs, Monsieur de la Châtre ne me le conseillerait pas.
Scarron
Maugin, fais-nous servir.
Maugin
Dans l'instant, Monsieur.
Scarron
Allons, mes amis.
Vaudeville
Ménage, Choeur, Scarron, Ninon de Lenclos, Mademoiselle d'Aubigné, Maugin
Air : Des tricotets.
Ménage
Venez chanter et rire Avec ma femme et Ninon.
Choeur
Allons chanter et rire Avec sa femme et Ninon.
Scarron
La gaîté, l'esprit, la raison, Désormais vont à l'unisson Habiter sa maison.
Choeur
La gaîté, l'esprit, la raison, Désormais vont à l'unisson Habiter sa maison.
Scarron
Chacun voudra s'inscrire Pour les soupers de Scarron.
Choeur
Chacun voudra, etc.
Ninon de Lenclos
Souvent pour le noeud conjugal On choisit mal : Quant à vous, dans ce doux lien, Vous voyez bien. Point d'erreur, point de surprise, De méprise ; Vous épousez un esprit Et tout est dit.
Mademoiselle d'Aubigné
De ce choix j'ai lieu d'être contente, Et mon coeur ne désire plus rien : De Scarron si je remplis l'attente, Son bonheur fera toujours le mien.
Maugin
Je suis tout réjoui, Oui ; C'est de votre heureux mariage, Le plaisir Vient vous saisir, Et le plaisir Peut vous guérir. De sa main une belle Dame À votre flamme Fait le don. Que de bons amis dans la maison Viendront à foison Pour y voir la femme De monsieur l'Abbé Scarron !
Ménage
De la folie Enfant et digne appui, De la folie Tendre et fidèle ami, Mainte folie Scarron fit jusqu'ici : Mais la plus jolie, Est celle d'aujourd'hui.
Choeur
De la folie, etc.
Scarron
Venez chanter et rire Avec ma femme et Ninon.
Choeur
Allons chanter, etc.