Scène 1
Damis, Linval
Damis
Puisque nous sommes seuls, nous pouvons sans nous nuire, Sur nos projets d'amour tour-à-tour nous instruire. Célimène est encor dans les bras du sommeil ; En nous occupant d'elle, attendons son réveil.
Linval
Mais quel mystère ?
Damis
En vain vous cachez votre flamme ; Un tendre sentiment s'est glissé dans votre âme.
Linval
Vous pourriez en douter.
Damis
Le doute est éclairci : Vous aimez Célimène, et moi je l'aime aussi.
Linval
Vous êtes pénétrant.
Damis
Ah ! De cette science, Vous n'avez pas, Linval, la longue expérience. Sur tout autre que vous j'aurais pu m'abuser ; Mais le sentimental ne peut se déguiser.
Linval
Je vois bien que Damis connaît ma maladie.
Damis
Si c'en est une, hélas ! Je crains pour votre vie ; Vous êtes au plus mal ; mais je puis vous guérir, Et c'est votre rival qui prétend vous servir.
Linval
Rival trop généreux !
Damis
Quand j'étais à votre âge, Je voulais, comme vous, un amour sans partage. J'étais tendre, fidèle, exigeant et jaloux, Un peu gauche, timide ; enfin tout comme vous. Chez moi les soupirs seuls, interprètes de l'âme, Laissaient au bout d'un siècle apercevoir ma flamme. Du plus profond respect j'avais le préjugé ; Les femmes, dieu merci, m'en ont bien corrigé. J'appris à deviner, en changeant de système, Ce que signifiaient ces trois mots : je vous aime. Des femmes sur ce point j'arrachai le secret, Et l'amour, en un mot, m'a paru tel qu'il est ; Un commerce d'intrigue, une aimable folie, Un jeu d'enfant, qui fait le charme de la vie : C'est un fardeau bien lourd s'il devient sentiment, Mais il est fort joli comme un amusement. Voilà tout mon système : il deviendra le votre ; Vous pouvez être heureux et dupe comme un autre ; Je vois que vous avez ce qu'il faut pour cela, Et je vous ouvrirai cette carrière là.
Linval
Damis, j'admire en vous cette étude profonde, Cet art que vous nommez connaissance du monde ; Mais à vos arguments mon coeur n'a pas cédé : Vous voulez me convaincre, on m'a persuadé. Je n'attaquerai point votre saine logique Par les raisonnements de la métaphysique.....
Damis
Ah ! Grâce !... Mon esprit ne croit que ce qu'il voit, Et j'aime un argument qu'on touche au bout du doigt ; Mais laissons la logique et suivons notre affaire. Nous aimons tous les deux de diverse manière ; La forme n'y fait rien, nous voulons être heureux ; Voilà l'unique point où s'accordent nos voeux. Célimène attachée à la vieille méthode, En amour seulement n'a pas suivi la mode ; Elle aime les soupirs ; elle croit aux serments ; Elle adore surtout les héros de romans ; Respect, constance, ardeur, sublime verbiage ; Bref, vous lui convenez on ne peut davantage. Mais malgré tout cela, si je ne l'aide un peu, Je vous verrai bientôt sécher à petit feu, Vous aimer tout un mois sans oser vous le dire, Et prolonger encore un antique martyre : C'est ce qu'il ne faut point. Je ne souffrirai pas Qu'on reste, moi présent, dans ce sot embarras. Depuis assez longtemps la vanité des femmes Se fait un jeu malin de tourmenter nos âmes ; Ne leur accordons pas ces petits passe-temps, Qui nous feraient passer pour de trop bonnes gens : Il faut que de nous deux, on prenne l'un ou l'autre ; Mon amour est connu, l'on devine le vôtre ; Nous devons dans ce jour la contraindre à choisir, Et savoir qui des deux doit rester ou partir.
Linval
Mais si j'ai bien jugé, l'épreuve est inutile, Et le choix entre nous me semble très facile. Vous connaissez si bien le jeu des passions, La cause et les effets de nos sensations, Qu'en vous, avec respect, je reconnais mon maître : C'est vous qu'on choisira.
Damis
Cela pourrait bien être. Cependant il me reste un certain embarras ; On me parle beaucoup, on ne vous parle pas. On m'écrit une page, on vous écrit deux lignes. On me cherche, on vous fuit ; ce sont de très bons signes, Et j'en déciderais que je dois vous céder, Si de rien sur la femme on pouvait décider.
Linval
Bonne conclusion.
Damis
Célimène s'avance ; Je m'en vais l'attaquer.
Linval
Comment ! En ma présence ?
Damis
Sans doute, restez donc ; cela sera plaisant.
Il sort.
Linval
Non, le trio pour moi n'aurait rien d'amusant.
Scène 1
Damis, Célimène, Linval
Damis
Fuyez, timide amant. Sa candeur me fait peine. Pauvre enfant ! Mais voici l'aimable Célimène.
Célimène
C'est Linval qui s'éloigne ?
Damis
Oui, vous lui faites peur.
Célimène
Eh ! Pourquoi donc ?
Damis
C'est-là le secret de son coeur.
Célimène
Est-il fou ?
Damis
Le jeune homme, hélas ! N'est que trop sage.
Célimène
Vous allez revenir à votre persiflage ?
Damis
Point du tout ; il vous aime.
Célimène
En est-il criminel ? Moi je ne vois rien là que de très naturel. Linval est bien.
Damis
Très bien.
Célimène
D'un esprit agréable.
Damis
Ce n'est pas de sa faute au moins s'il est aimable.
Célimène
Mais il l'est beaucoup plus que vous ne le pensez.
Damis
Je pense comme vous, et vous vous offensez !
Célimène
Non, Damis, sur Linval vous n'êtes pas sincère, Et vous voudriez bien qu'il eût l'art de déplaire. Je sais qu'un esprit fort, un froid observateur, Traite d'enfantillage un sentiment du coeur. Vous méprisez l'amour qui veut de la tendresse : Eh bien, méprisez-moi, car j'ai cette faiblesse. Je veux de la magie au commerce amoureux ; Je crois qu'il faut aimer enfin pour être heureux. Pour un corps plein d'attraits, lorsque notre oeil s'enflamme, Il faut, dût-on mentir, lui supposer une âme ; Le bandeau de l'amour, et les ailes du temps, Et du sot âge d'or le bienheureux printemps, Sont pour nous une sage et douce allégorie, Et j'appelle cela de la philosophie. Non, jamais en amour le calcul ne vaut rien, Et l'erreur qui nous charme est le souverain bien. L'imagination, le délire, l'ivresse, Doublent notre bonheur en doublant la tendresse ; Soupirs, serments, transports et si courts et si doux, Vous êtes tous menteurs, mais je vous croirai tous : Vous faites supporter le poids de l'existence ; Vous ressemblez enfin à la douce espérance, Vous nous trompez souvent, nous vous croyons toujours, Et vous semez de fleurs le cercle de nos jours.
Damis
Je n'en ai jamais tant entendu de ma vie.
Célimène
Je ne m'étonne pas que l'amour vous ennuie. Revenons à Linval, je le trouve fort bien : En grâces, en esprit, il ne lui manque rien ; Linval est en un mot tel que je le désire.
Damis
Eh bien, vous m'épargnez la peine de le dire.
Célimène
Comment donc ?
Damis
Je ne suis que son ambassadeur ; Je venais vous presser de hâter son bonheur.
Célimène
Du dépit ?...
Damis
Point du tout. Linval a su vous plaire, Et je serais charmé d'arranger cette affaire. Tous deux nous vous aimons. Linval cachait son feu ; Moi, dès le premier jour, je vous ai fait l'aveu. Sur votre choix longtemps je vous crus indécise, Aujourd'hui résolu de brusquer l'entreprise, Je voulais vous presser ; je croyais vous servir En aidant doucement votre coeur à s'ouvrir. Mais votre choix est fait ; je l'approuve, il est sage ; Linval est votre amant, Linval a mon hommage.
Célimène
Linval est mon amant, monsieur : qui vous l'a dit ? Vous m'impatientez...
Damis
Vous parliez de dépit ; Le vôtre est assez clair, si je sais m'y connaître. Ah ! L'on ne paraît pas toujours ce qu'on veut être. La femme se trahit en voulant trop ruser.
Célimène
On s'abuse souvent en voulant abuser.
Damis
Qu'on plaisante un rival, qu'on prenne sa défense ; Qu'on dise blanc ou noir, toujours on vous offense. Aimez-vous Linval ?
Célimène
Non.
Damis
En ce cas, c'est donc moi.
Célimène
Oui, monsieur ; je vous autant que je le dois.
Haut.
Damis
Le dépit dure encor ; c'est moi qu'elle préfère. Allons, décidez-vous ; terminons cette affaire. Voyons. Qui de nous deux vous plaît-il ? Répondez. Linval attend là-bas. Parlez.
Célimène
Vous m'obsédez.
Damis
Pour un moment du moins dépouillez l'artifice ; Il faut entre nous deux que votre coeur choisisse : Pour mon ami Linval, je tombe à vos genoux.
Célimène
Mais, monsieur !...
Damis
Vainement vous feignez du courroux ; Il faut que le vainqueur connaisse sa victoire.
Linval
Ô ciel !
Linval sort avec douleur.
Damis
Laissez tomber la palme de la gloire.
Célimène
Il faut m'en amuser.
Damis
Nous attendons la loi : À genoux pour Linval, j'y restai pour moi...
Elle sort.
Célimène
Eh bien, oui, c'est Linval. Son amour seul me touche : Mais j'aurais mieux aimé l'apprendre de sa bouche.
Damis
L'oracle cette fois a parlé clairement.
Scène 3
Damis, Linval
Damis
Approchez donc, monsieur ; venez, heureux amant. C'est à votre profit qu'a tourné le message.
Linval
Damis, je suis lassé de votre persiflage. Quels que soient vos succès, quel que soit mon malheur, Épargnez-moi du moins ce langage moqueur.
Damis
Vous vous fâchez aussi ? Je devine sans peine Pour quoi vous convenez si sort à Célimène ; L'on aime ses pareils.
Linval
Qu'on me haïsse ou non, Vous voudrez bien changer de sujet et de ton.
Damis
Mais vous perdez l'esprit ; c'est vous que l'on préfère.
Linval
Monsieur, c'en est assez.
Damis
D'où vient cette colère ? Cèlimène vous aime, et m'en a fait l'aveu.
Linval
De me désespérer, vous faites-vous un jeu ?
Damis
Mais calmez-vous, Linval. Consentez à m'entendre.
Linval
J'ai tout vu, je sais tout, et j'ai bien su comprendre, Que vous êtes d'accord tous deux pour m'offenser : C'est à vous....
Damis
Mais vraiment vous m'y faites penser. Quand elle m'a, pour vous, fait l'aveu de sa flamme, Cet aveu me semblait ne pas partir de l'âme. Elle avait du dépit...J'ai cru voir du courroux, Lorsque je m'avisai d'intercéder pour vous. Elle vous a nommé : mais bon ! Quelle méprise ! Ne m'admirez-vous pas de croire a sa franchise ? Ma foi, mon cher Linval, j'ai cru que c'était toi ; Mais tout bien réfléchi, ce pourrait être moi. J'ai cru qu'elle t'aimait, je l'ai dit sans malice, Et j'ai fait de mon mieux pour te rendre service.
Il sort.
Linval
Vous ne m'en rendrez plus de pareils désormais, Et je me souviendrai, monsieur, de vos bienfaits.
Scène 4
Damis
Il sort.
Damis
Bonjour... Ma foi l'amour est une chose étrange ; Il fléchirait un diable ; il damnerait un ange. Ce Linval est changé... C'est à faire pitié ! Je ne veux pourtant pas perdre son amitié ; Je vais le retrouver et calmer sa souffrance, Par ce qu'on peut nommer baume de l'espérance.
Scène 5
Célimène, Damis
Célimène
Enfin il est sorti. Son ton froid et railleur, Je n'ai pu le cacher, m'a donné de l'humeur. Mais pour la dissiper revoyons mon ouvrage : Par l'étude des arts notre coeur se soulage. Voilà les deux portraits de Damis, de Linval, J'ai fait l'un assez bien ; j'ai fait l'autre assez mal, Et je le gâte encore en voulant le refaire. Ah ! Je crois dans ceci découvrir du mystère. Lorsque de deux amis je crayonne les traits, Je veux me partager entre ces deux portraits. Mais pour l'un d'eux, ma main plus lente et plus rebelle, Dans son expression constamment infidèle, Atteste que l'ouvrage est fait péniblement, Quand l'autre s'est formé tout naturellement. Si je réfléchis bien sur cette différence, J'en saurai la raison. Ah ! Je la sais d'avance ; Si ma main me trahit, ce n'est point par erreur, Et mon crayon m'apprend le secret de mon coeur. Le voilà ce portrait qui dit plus que moi-même...
Il sort.
Damis
Le portrait de Linval ! Ah ! C'est lui que l'on aime : Courrons le consoler.
Elle sort.
Célimène
Il faut sans différer, Et le mettre sous verre et le faire encadrer. Un cadre de bois noir et de simple stature, Jean-Jacques l'a prescrit ; l'autre aura la dorure. Oui, tout autre que moi, sans partialité, Aurait à ce portrait donné la primauté, Qu'on ne m'accuse pas s'il me plaît davantage ; Je puis le préférer, c'est mon meilleur ouvrage.
Scène 5
Damis, Linval
Damis
VENEZ, elle est sortie. Avancez donc, monsieur : Montrerez-vous encor de la mauvaise humeur ? J'ai vu votre portrait tracé par Célimène, Et caressé des yeux de la belle inhumaine. On semblait se mirer dans chacun de vos traits ; J'en jouissais pour vous : triomphe plein d'attraits ! Mais au moins sentez-vous toute votre victoire ?
Linval
Elle est grande en effet... si je pouvais y croire.
Damis
Quoi ! Vous doutez encore ? Ah ! Le tour serait beau ! Allons, timide amant, soulevez ce rideau ; Admirez ce portrait...
Linval
Que vois-je ? C'est le vôtre !
Damis
C'est le mien ; c'est le mien ! En voici bien d'une autre. Mes yeux me trompent-ils ? Non, c'est moi ; me voilà.
Linval
Je vous reconnais bien, monsieur, à ce trait là.
Damis
Vous pouvez m'en vouloir et me donner au diable ; Mais je ne vous ai dit rien que de véritable : J'ai vu....
Linval
Mais je vous crois ; je n'ai point de courroux, Damis, et je prendrai le même ton que vous. Prendre un portrait pour l'autre, ah ! C'est bien pardonnable. Nous nous ressemblons tant, l'erreur est excusable.
Damis
Mais j'étais donc aveugle ?
Linval
Ah ! Vous y voyez bien, Monsieur, et sur ce point il ne vous manque rien.
Damis
Pour moi cette aventure est encore un mystère.
Linval
La preuve cependant me paraît assez claire.
Damis
Oui, cela paraît clair, j'en conviens.
Linval
C'est heureux.
Damis
Mais au lieu d'un portrait, si nous en trouvions deux, Le fait s'expliquerait....
Linval
Épargnez-vous la peine.
Damis
Ma foi, j'y suis tout seul.
Linval
Le coeur de Célimène, Me disiez vous, Monsieur, n'est point à dédaigner.
Damis
Oui, c'est moi que l'on aime ; il faut m'y résigner.
Linval
Il ne me reste plus qu'à vous céder la place. Je le crois comme vous : mais tout chagrin s'efface ; Le vôtre passera.
Linval
Comme votre bonheur.
Il sort.
Damis
Mais avouez au moins que j'ai bien du malheur ; J'ai voulu vous donner ce coeur que je vous ôte, Et si je plais enfin, ce n'est pas de ma faute. Mais si nous nous trompions ?... Car... Attendez-moi là ; Je veux que Célimène explique tout cela.
Scène 7
Linval
Linval
Voilà donc mon vainqueur ! Serait-il bien possible Qu'il eût l'art de toucher un coeur aussi sensible ? Lui ! Les femmes, grands dieux !... Les femmes ! Ah ! Je crois Que Damis en effet les connaît mieux que moi ; J'en gémis, je l'avoue. Elle avait ma tendresse ; J'estimais sa raison et sa délicatesse : Quelle était mon erreur ! Je pense en vérité Qu'il ne faut estimer qu'avec sobriété. On vient : contraignons-nous ; tâchons que Célimène Ne puisse pas au moins triompher de ma peine.
Scène 8
Célimène, Linval
Célimène
Ah ! Vous voilà, monsieur ; mais on ne vous voit pas : Où donc vous cachez-vous ?
Linval
On me voit trop, hélas !
Célimène
On vous voit trop, Linval ; je vous rends mieux justice.
Linval
Moi, madame ! Dans peu je vous rendrai service.
Célimène
Comment donc ?
Linval
Je m'en vais retourner à Paris.
Célimène
Eh ! Pourquoi nous quitter ?
Linval
Pourquoi ? C'est qu'entre amis, Un tiers est importun, et j'ai raison de croire Que je suis ce tiers là.
Célimène
Si j'ai bonne mémoire, Je ne vous ai rien dit qui le fasse penser.
Linval
Madame, tout ici semble me l'annoncer.
Célimène
Je ne recherche pas ce qu'on a pu vous dire. Je veux que vous restiez, cela doit vous suffire.
Linval
Vous voulez ?...
Célimène
Oui, je veux ; et si je prends ce ton, Vous me devinerez et le trouverez bon.
Linval
Comment à tant d'attraits mêler tant d'artifice !
Célimène
D'artifice, monsieur ?
Linval
Je sens mon injustice, Madame ; je devrais, en comblant mon erreur, Savoir interpréter le tout en ma faveur.
Célimène
Vous le pourriez souvent, sans craindre de méprise.
Linval
Autrefois Célimène avait de la franchise.... Ne vous contraignez plus, quittez cet embarras ; Soyez claire....
Célimène
Ce ton ne vous appartient pas, Linval ; vous copiez : Damis est de l'affaire.
Linval
Si je limitais bien, je saurais mieux vous plaire.
Célimène
Quoi ! C'est de ce motif que vient votre courroux ? Les voilà ! Sans aimer, les hommes sont jaloux.
Linval
Sans aimer ?
Célimène
L'orgueil seul peut maîtriser leurs âmes.
Linval
Avec plus de justice on le dirait des femmes.
Célimène
Retournez à Paris.
Linval
Oui, demain au matin.
Célimène
Quoi ! Vous nous accordez alors jusqu'à demain ?
Linval
En quittant ces beaux lieux, je n'aurai, je vous jure, Pas même le bonheur d'y rester en peinture.
Célimène
Qu'entends-je ? Vous avez découvert ce portrait ?
Linval
Oui, Madame.
Célimène
Linval, cela n'est pas discret.
Linval
Ce qu'a dit le portrait, je le savais d'avance.
Célimène
Eh bien, mon cher Linval, vous êtes en démence : Allez, je vous pardonne, et j'aime votre erreur. Mais je puis d'un seul mot dissiper votre humeur.
Linval
Madame, j'en sais trop...
Célimène
Vous savez des chimères. Un jaloux ne voit pas les choses les plus claires ; Mais il voit clairement ce qui n'existe pas. Vous ne partirez point, je vous le dis tout bas.
Linval
Ah ! Que vous savez bien user de votre empire ! Vous jouissez, cruelle ; et vous semblez me dire : Restez pour contempler le bonheur d'un rival ; Soyez l'ombre au tableau ; s'il est bien, soyez mal. Un amant préféré n'a qu'une faible gloire, Si quelque infortuné n'ajoute à sa victoire. L'un des deux est chez vous sous le titre d'amant, Et l'autre y restera pour votre amusement.
Célimène
L'un des deux, dites-vous ? Cela pourrait bien être, Et celui-là, dans peu, vous saurez le connaître.
Linval
Ah ! Madame, le choix sera bientôt dicté.
Célimène
Eh bien, restez au moins par curiosité ; Vous verrez si ce choix mérite qu'on l'approuve.
Linval
Il ne ferait qu'aigrir la douleur que j'éprouve : Non, non, je ne veux pas le connaître à ce prix. C'en est fait.
Célimène
En ce cas, retournez à Paris.
Linval
Oui, Madame, je pars, et j'emporte dans l'âme Le cruel souvenir de la plus vive flamme ; La honte et le regret d'une trop douce erreur. Oui, je parts ; mais le trait restera dans mon coeur : Et ce qui rend surtout ma peine plus affreuse, C'est de savoir qu'ici vous n'êtes pas heureuse ; Car enfin ce rival qui sut vous enflammer, N'eut que l'art de vous plaire, et je savais aimer.
Célimène
En ce cas restez donc.
Linval
Ô ciel ! Quelle ironie !
Célimène
Vous m'impatientez par votre modestie, Vous ne devinez rien.
Damis s'avance et écoute.
Linval
Est-ce donc un secret ? Le portrait...
Célimène
Eh bien, oui, je chéris un portrait. Avec un tendre soin je l'ai tracé moi-même ; Il présente à mes yeux le seul homme que j'aime ; Et s'il faut m'expliquer, incrédule Linval, De ce portrait chéri....
Scène 9
Damis, Célimène
Damis
Voici l'original. Je ne puis pas venir plus à propos.
Célimène
Sans doute.
Damis
On n'entend pas toujours du mal quand on écoute. Eh bien, mon cher Linval, on vous fait donc mourir ?
Elle va pour sortir.
Célimène
Linval a du malheur, il faut en convenir.
Damis
Madame, le malheur est une bonne école. Vous sortez ?
Célimène
Oui, je sors.
Damis
Et moi, je le console.
Célimène feint de sortir, et passe dans le cabinet, d'où elle écoute la scène suivante.
Célimène
Oui, consolez, Damis ; Linval en a besoin, Je vois avec plaisir que vous prenez ce soin ; Mais ne profitez pas de tout votre avantage, Et de votre ascendant faites un noble usage. À calmer ses ennuis j'aurais pu vous aider ; Mais vous aurez mieux l'art de le persuader.
Scène 10
Damis, Linval
Damis
J'ai fait aux grands débats succéder le silence. Eh bien, mon cher ami, vous vous taisez ?
Linval
Je pense.
Damis
Diable ! C'est bien penser. La raison et le temps Sont le meilleur remède aux chagrins des amants.
Linval
Je le crois comme vous.
Damis
Oui, la philosophie Nous aide à supporter les dégoûts de la vie.
Linval
Je suis très philosophe.
Damis
Eh bien, dans tout ceci, Êtes-vous décidé ? Prenez-vous un parti ?
Linval
Il est pris.
Damis
Je le sais.
Linval
Vous lisez dans les âmes.
Damis
C'est que je connais bien les hommes et les femmes. On ne vous a rien dit, et vous n'avez rien vu ; Il n'est rien arrivé que je n'eusse prévu.
Linval
Vous saviez tout ?
Damis
Eh oui ; j'ai su que Célimène Voudrait nous retenir tous les deux dans sa chaîne. Toute femme est coquette, et l'on aimait en vous L'homme qu'on tenait là, pour me rendre jaloux.
Linval
Ah !
Damis
Mais ce n'est pas moi qu'aisément on abuse ; J'eus l'art de repousser la ruse par la ruse. Il fallait par adresse arracher le secret, La forcer à choisir, et c'est ce que j'ai fait. Célimène croyait n'agir que d'elle-même ; Mais elle n'a rien fait que par mon stratagème. Enfin, ses actions, ses gestes, ses discours, Ses soupirs, ses dédains, ses aveux, ses détours, Son ton sensible et doux, son ton sévère et sage, Sans qu'elle s'en doutât, tout était mon ouvrage. Dans ce moment encor, je vous dirais déjà Et même j'écrirais tout ce qu'elle dira.
Linval
Je voudrais bien l'entendre.
Damis
En voulez-vous la preuve ? Eh bien, mon cher Linval, nous en serons l'épreuve.
Linval
Mais, monsieur, se peut-il ?...
Damis
Eh oui, cela se peut ; Une femme ne fait, ne dit que ce qu'on veut. Un homme qui n'est point à son apprentissage, Avant qu'elle ait parlé, devine son langage : Je vais vous le prouver. Pour être sûr du fait, Il faudra vous cacher là, dans ce cabine t ; Et là, vous entendrez Célimène redire Ce que d'avance ici je m'en vais vous prédire. D'abord je parlerai de mon ardent amour, De mes feux si constants et plus purs que le jour. Elle n'y croira pas. - Tout homme est infidèle ; Pour séduire il en dit autant à chaque belle. Je jurerai, bon ! Bon ! - Vains recours des amants ; Il ne faut écouter ni croire leurs serments. Alors je m'écriai : je le savais, cruelle ; Vous vous faites un jeu de ma peine mortelle. Mai quand je suis en butte à tout votre courroux, Un autre a mérité des sentiments plus doux. Un autre, dira-t-on ? Quoi ! De la jalousie ? Oui, j'en ai, j'en conviens, et pour toute ma vie. Elle en sera charmée ; alors, toujours adroit, Oui, dirai-je, d'un ton plus tranquille et plus froid, Je suis trop convaincu de votre indifférence, Et je dois condamner mon amour au silence ; Et pour faire changer la conversation, Je sais me préparer une transition. Je n'y réussis pas ; l'adroite Célimène, À notre premier point, malgré moi, me ramène ; Et déployant alors le jargon féminin, De grands mots convenus, des lieux communs sans fin, Elle veut méchamment prolonger mon martyre.
Linval
Eh bien, que ferez-vous ?
Damis
De grands éclats de rire.
Linval
Cela sera plaisant.
Célimène sort du cabinet, et passe dans le fond.
Damis
Oui, pour vous et pour moi, Mais bien piquant pour elle.
Linval
Oui, monsieur, je le crois.
Damis
Enfin je lui dirai : bannissons la contrainte, Célimène ; quittons et la ruse et la feinte : Je sais que vous m'aimez... Monsieur, qui vous l'a dit ? C'est là que vous verrez éclater son dépit. Elle se fâchera de mon impertinence, Et puis s'apaisera selon la convenance ; Et moi, prenant alors le plus aimable ton, Aux pieds de la beauté j'obtiendrai mon pardon. Les femmes en un mot suivent les même routes, Et quand on en connaît une, on les connaît toutes.
Linval
Et vous êtes bien sûr qu'on dira tout cela ?
Damis
Puisque vous en doutez, monsieur, cachez-vous là.
Linval
Je suis très curieux d'entendre cette scène ; J'en ferai mon profit.
Damis
Paix ! Voilà Célimène.
Scène 11
Célimène, Damis
Célimène
Que faites-vous donc seul ?
Damis
J'admirais ce portrait. J'y suis un peu flatté...
Célimène
Mais c'est par intérêt.
Damis
Combien ce tendre soin me pénètre et me touche ! Ce qu'a dit le pinceau, dites-le moi de bouche : Qu'attendez-vous encor ? Vous savez mon amour ; Il est digne de vous, et pur comme le jour.
Célimène
Ah ! Damis, un amant n'a souvent qu'un faux zèle ; Il est toujours trompeur, ou du moins infidèle. Il prodigue par-tout les mêmes sentiments...
À part.
Haut.
Damis
Cela commence bien. Eh quoi ! Tous mes serments...
Célimène
Les serments répétés sont un lien fragile ; J'en pourrais croire un seul, je n'en croirai pas mille. Quand vous jurez tout haut de nous aimer toujours, Le coeur jure tout bas de trahir ses amours.
À part.
Haut.
Damis
C'est cela, c'est cela. Je le vois, trop cruelle ; Vous vous faites un jeu de ma peine mortelle : Mais quand je suis en butte à tout votre courroux, Un autre a mérité des sentiments plus doux.
Célimène
Un autre ? Quoi ! Damis connaît la jalousie ?
Damis
Madame, ce n'est point une plaisanterie.
Célimène
Je ne l'aurais pas cru.
Damis
La friponne sourit.
Célimène
À parler franchement, j'aime votre dépit.
À part.
Haut.
Damis
Je le crois bien. Certain de votre indifférence, Il faudra condamner mon amour au silence. Espérez-vous bientôt retourner à Paris ?
Célimène
Non, j'aime la campagne.
Damis
Ah ! J'en suis peu surpris. Un esprit bien pensant, une âme douce et pure Préfère à tout plaisir l'aspect de la nature.
Célimène
Un coeur tendre surtout aime à la contempler.
À part.
Haut.
Damis
Elle y revient... Eh bien, pourquoi dissimuler ? Chaque mot vous trahit ; votre coeur est sensible.
Célimène
Eh ! Qui peut se vanter de l'avoir inflexible ?
Damis
Quiconque vous connaît ne s'en vantera pas. Mais vous, pourriez-vous l'être avec autant d'appas ?
Célimène
Vous me pressez, Damis.
Damis
Bannissons la contrainte ; Ouvrez-moi votre coeur, et quittons toute feinte. Vous m'aimez, n'est-ce pas ?
Célimène
Et d'où le savez-vous, Monsieur ? Qui vous l'a dit ?
Damis
Modérez ce courroux. Tout parle en ma faveur ; il est temps de vous rendre. On perd plus qu'on ne gagne en voulant trop attendre.
Célimène
J'aurais droit de montrer de la mauvaise humeur, Monsieur ; mais non, je sais excuser votre erreur. Vous nous connaissez mal.
Damis
Je connais mal les femmes ?
Célimène
Quoique vous vous flattiez de lire dans leurs âmes, Vous les connaissez mal.
Damis
Ma foi, cet entretien Prouve assez clairement que je les connais bien.
Célimène
De ce rire moqueur ma surprise est extrême.
Damis
Ah ! Si vous saviez tout, vous en ririez vous-même. C'est qu'ici vous n'avez rien dit et rien pensé, Que d'avance à Linval je ne l'eusse annoncé.
Célimène
Vous saviez ?...
Damis
Mot pour mot. Jugez si j'ai dû rire.
Célimène
J'ai cependant encor quelque chose à vous dire Que vous ne savez pas.
Damis
C'est ?...
Célimène
Que mon choix est fait.
Damis
Et ce choix, quel est-il ?
Célimène
Il part du cabinet.
Damis
Quoi !
Célimène
Dans ce cabinet, Linval m'a remplacée ; J'avais tout entendu.
Damis
Vous étiez bien placée.
Scène 12
Linval, Célimène, Damis
Linval
Quoi ! Madame ?...
Célimène
Linval, vous serez mon époux.
Damis
Mais je l'avais bien dit, Linval, que c'était vous.
Linval
Ah ! Pouvais-je espérer que j'aurais su vous plaire ?
À Damis.
Célimène
Oui, Linval, car mon choix était facile à faire. Pour vous, ne rusez plus ; les plus fins y sont pris.
Linval
Eh bien, qu'en dites-vous ?
Damis
Ma foi, ce que j'en dis, C'est qu'un homme jamais ne connaît une femme.
Célimène
Moi, je vous connais bien.
Damis
Mais je le vois, madame.
Célimène
Oui, je m'explique enfin, et vous aurez, je crois, Consolé votre ami pour la dernière fois. Dorénavant, Damis, si vous voulez m'en croire, Prenez un autre ton, cherchez une autre gloire ; Le babil indiscret et la méchanceté Ne donnent plus un air d'originalité, Car rien n'est si commun. Qu'une femme légère Soit la dupe une fois d'un pareil caractère, Cela ne prouve rien ; et cette exception Donne un faible triomphe à l'indiscrétion. Entre Linval et vous, voyez la différence : Tandis que vous cherchiez une vaine apparence, Il aime, il est heureux. L'un de vous deux dira Qu'il est l'homme chéri, mais l'autre le sera. La morale, monsieur, vous paraîtra sévère ; Mais vous la méritez. Vous avez de quoi plaire ; Ne vous déguisez point. En suivant mes avis, Vous pouvez être encore au rang de mes amis.
Damis
Ah ! Que la vérité me pénètre et me touche ! La vérité surtout qui sort de votre bouche : Me voila corrigé. Le précepte est bien doux Quand nous le recevons d'un maître tel que vous.