Acte I
Scène 1
Hippolyte, Choeur
Hippolyte
Le jour paraît, déjà l'Aurore A rougi la cime des monts : L'Écho devrait déjà retentir de nos sons ; Qu'attendons-nous encore ? Prenez vos flèches, vos carquois ; Diane au fond des bois, Diane nous appelle ; Mais avant de partir, que nos coeurs et nos voix S'élèvent vers les Cieux pour chanter l'Immortelle . Jurons d'obéir à ses lois. Ô Diane, chaste déesse, Viens nous combler de tes bienfaits, Toi seule as des plaisirs parfaits, Ils ne coûtent point de faiblesse, Ils ne coûtent point de regrets.
Choeur
Ô Diane, chaste déesse, Viens nous combler de tes bienfaits, Toi seule as des plaisirs parfaits, Ils ne coûtent point de faiblesse, Ils ne coûtent point de regrets.
Hippolyte
Si ta bonté prit soin de ma jeunesse, Si dans mon coeur tu conservas la paix; Fille du Ciel, fait que dans ma vieillesse Je puisse encor jouir des biens que tu nous fais.
Choeur
Ô Diane, chaste déesse, Viens nous combler de tes bienfaits ; Arme nos bras, anime notre ivresse, Nous te suivons dans les forêts.
Hippolyte
Ô grand Thésée, ô mon auguste père, Tandis que des brigands tu délivres la terre, Je poursuis les monstres des bois; Et la chasse Me retrace Et ta valeur, et tes exploits. Quel beau jour ! Quel air pur ! Le Ciel est sans nuages, Tout nous offre d'heureux présages, Tout s'embellit au gré de nos désirs.
Choeur
Déesse des boccages, Appelle les Zéphyrs; Défends aux noirs orages De troubler nos plaisirs.
Scène 2
Prêtresse À Hippolite, Choeur De Chasseurs, Hippolyte, Choeur
Prêtresse À Hippolite
Seigneur, avec sa Cour, Phèdre en ces lieux s'avance ; Par des voeux qu'elle y vient offrir, Elle y va de Vénus implorer la clémence, Du seul nom de Vénus ces lieux vont retentir.
Choeur De Chasseurs
Vénus !
La Prêtresse sort.
Hippolyte
Rassurez-vous, Prêtresse: Nous ne troublerons pas Les mystères de la Déesse ; Et de ces lieux bientôt nous éloignons nos pas.
Ils partent pour la chasse, et montent sur le côteau qui est dans le fond.
Choeur
Ô Diane, chaste déesse, Viens nous combler de tes bienfaits ; Arme nos bras, anime notre ivresse ; Nous te suivons dans les forêts.
Scène 1
Choeur, Oenone, Phèdre, Grande Prêtresse, Choeur Général, Choeur Des Femmes De Phèdre, Choeur De Prêtresses, Choeur De Femmes Qui Se Jette Sur Les Degrés Du Temple
Dès que Phèdre aperçoit Hippolite qui s'éloigne, elle s'arrête et fixe les yeux sur ce Prince, jusqu'à ce qu'elle le perde entièrement de vue, puis elle va se placer en face du temple sur un trône qui lui est élevé.
Choeur
Divine Cithérée, Déesse des beaux jours, Descends de l'Empirée, Avec tous les amours. D'une reine chérie Viens calmer les douleurs : Doux charme de la vie, Viens régner sur nos coeurs.
Oenone
Rends-lui la paix qui l'abandonne.
Phèdre
Voeux superflus ! Inutiles efforts ! Au milieu des plaisirs le trouble m'environne.
Oenone
Le calme renaîtra :
Phèdre
Du calme ! chère oenone, Il n'en est plus pour moi que sur les sombres bords.
Oenone
Ne cesserez-vous pas de répandre des larmes ? La gloire d'un époux, l'amour d'un peuple heureux, Tout doit suspendre vos alarmes.
Phèdre
Les plaisirs de la terre ont-ils assez de charmes Pour appaiser les maux qui nous viennent des Dieux ?
On brûle l'encens, on fait les cérémonies religieuses, et on chante l'hymne à Vénus.
Oenone
Reine de Gnide, âme de la nature, Change en un doux repos les tourments qu'elle endure.
Grande Prêtresse
Vénus ! Du haut des Cieux Tu souris à La terre, Et la nature entière S'embellit à tes yeux.
Choeur
Vénus ! Du haut des Cieux Tu souris à La terre, Et la nature entière S'embellit à tes yeux.
Grande Prêtresse
La volupté te devance Le plaisir te suit ; Devant toi l'indifférence S'anime, ou s'enfuit.
Choeur Général
Vénus ! Du haut des Cieux Tu souris à La terre, Et la nature entière S'embellit à tes yeux.
Grande Prêtresse
Plaignons ceux qui de ton ivresse N'ont jamais connu la douceur : Dans le repos ils perdent leur jeunesse ; Pour le repos ils perdent le bonheur.
Choeur Général
Vénus ! Du haut des Cieux Tu souris à La terre, Et la nature entière S'embellit à tes yeux.
Phèdre
Ô toi, dont la présence allume Le feu qui dévore mon coeur ! Vénus ! Adoucis la rigueur Du mal secret qui le consume. Si les maux des mortels peuvent toucher les Dieux, Qui plus que moi mérite ta clémence ? Ah ! Dissipe, par ta puissance, Le trouble affreux qui me suit en tous lieux. Prends pitié de ma souffrance, Sois sensible à mes tourments : À mon coeur rends l'espérance, Et rends le calme à mes sens.
Choeur Des Femmes De Phèdre
Prends pitié de sa souffrance; Sois sensible à ses tourmens.
Phèdre
De douleurs, de désirs, de frayeurs agitée, J'appelle ce repos que je ne sens jamais ; D'un objet qui me suit sans cesse tourmentée, Au pied de tes autels je demande la paix, Et je tremble d'être écoutée. Ah ! Du moins s'il m'était permis, Dans mes voeux insensés, d'en espérer le prix, Je chérirais mon infortune. Que ne puis-je échapper à la foule importune, M'envelopper de l'ombre de la nuit, M'éloigner, m'égarer dans un lieu solitaire, Au silence des bois confier ma misère !... Peut-être y trouverais-je un bonheur qui me fuit ! Ah ! Suivons le Dieu qui m'entraîne, Oublions mes douleurs. De monts en monts, de plaine en plaine, Suivons un essaim de chasseurs. Déjà je ne sens plus ma peine ; De la trompe le son bruyant Rassure ma marche incertaine ; Je le vois... je l'entends... voilà le plus vaillant Des satellites de Diane...
Choeur De Prêtresses
Diane ! Ô délire profane !
Phèdre
Où suis-je ? Qu'ai-je dit? Ô fatal abandon !
Choeur De Femmes Qui Se Jette Sur Les Degrés Du Temple
Pardonne-lui, Déesse tutélaire ; De longs chagrins ont troublé sa raison.
À ses femmes.
Phèdre
Tout mon crime c'est la colère, C'est toi qui trouble ma raison. Fuyez, éloignez-vous.
Choeur
Le destin nous rassemble, Pourquoi vous séparer de nous ?
Phèdre
Du Ciel évitez le courroux.
Choeur
Nous le prirons ensemble, Nous le prirons pour vous.
Phèdre
Accable-moi de ta colère, Ô Vénus, je m'offre à tes coups.
Choeur
Déesse tutélaire, Appaise ton courroux.
Elles sortent.
Phèdre
Je vous l'ordonne, éloignez-vous.
Scène 4
Oenone, Phèdre
Oenone
Qui peut de la Déesse exciter la vengeance ? Auriez-vous de Vénus méprisé la puissance ?
Phèdre
Hélas !
Oenone
Parler, rompez ce funeste silence.
Phèdre
Cesse, cesse de rechercher De mes douleurs la source impure : Dis-moi plutôt de les cacher, Dis-moi de me soustraire à toute la nature.
Oenone
D'où vient ce désespoir affreux ? Pourquoi le juste ciel est-il sourd à vos voeux ?
Phèdre
Des voeux ! Hélas ! Dans ma misère, Il m'est défendu d'en former. Du mal dont je rougis cesse de t'informer.
Oenone
Achevez d'éclaircir ce terrible mystère, Au nom de l'amitié, laissez-vous attendrir.
Phèdre
Laisse-moi me taire, et mourir.
Oenone
Mourir ! Dieux ! Songez-vous qu'en perdant la lumiére, Vous abandonnez vos enfants.
Phèdre
Que dis-tu?
Oenone
Voulez-vous qu'? la fleur de leurs ans, Soumis au fils de l'Étrangère....
Phèdre
Dieux ! De quel souvenir viens-tu frapper mes sens?
Oenone
Vous faites éclater une juste colère : Ce prince qui longtemps mérita vos rigueurs, Sans doute cause encor vos nouvelles douleurs. Ce superbe Hippolite....
Phèdre
Ah, si je te suis chère, Ne me dis plus ce nom qui me glace d'effroi.
Oenone
Vivez pour lui ravir le sceptre qu'il espère, Vivez pour votre époux, pour vos enfants, pour moi.
Phèdre
Les malheurs font-ils donc oublier qu'on est mère ?
Oenone
Si vous résistez à mes pleurs: Cédez au moins à la nature ; Ne me cachez plus vos douleurs, A vos pieds je vous en conjure; Ne résistez plus à mes pleurs, Cédez, cédez à la nature.
Phèdre
Tu le veux, apprends donc le comble des horreurs ; Un désir criminel... Dieu ! Que vais-je lui dire ?
Oenone
Vous aimez.
Phèdre
Laisse-moi me dérober au jour.
Oenone
Vous aimez.
Phèdre
J'ai tout le délire, Toute la fureur de l'amour.
Oenone
Quel est celui qui vous l'inspire ?
Phèdre
Je n'en ai que trop dit.
Oenone
Est-il dans votre cour ?
Phèdre
Sans cesse je le vois. Esclave infortunée Toujours vers mon tyran je me sens entraînée. En vain j'ai résisté : présageant mes malheurs, J'ai voulu dans leur source étouffer mes fureurs. Vains efforts ! J'ai voulu contre celui que j'aime Détourner les tourments que j'endurais moi-même ; J'ai voulu lui prescrire un exil éternel, J'ai voulu l'accabler du courroux paternel...
Oenone
Ô ciel ! C'est Hippolite !
Phèdre
D'où le sais-tu ? Qui te l'a dit ? Les Dieux Gravent-ils sur mon front le trouble qui m'agite ? Ce nom, ce nom fatal se lit-il dans mes yeux ?
Oenone
Étouffez de coupables feux.
Phèdre
Les étouffer ! Ma fureur s'en augmente. Au matin, dans le jour, dans l'horreur de la nuit, Je revois cette image, et terrible et charmante ; Je l'évite, elle me poursuit, Je veux l'atteindre, elle me fuit.
Oenone
Ô Vénus !
Phèdre
Je le vois encore. Oui, cest lui... Les voilà ces funestes attraits. Je l'entends ; il me dit : coupable, je te hais ; Je lui réponds : je t'adore.
Oenone
N'a-t-il point pénétré le feu qui vous dévore ?
Phèdre
L'insensible ! Sait-il ce que peut un regard Que sur moi malheureuse il jetta par hasard ? Fatale destinée ! Ô jour cher et terrible, Où je vis, où j'aimai ce farouche vainqueur ! L'orage s'éleva dans mon âme paisible, Un feu.... l'amour.... Vénus s'empara de mon coeur ; Je connus le malheur en devenant sensible. J'ai voulu dans mon sein renfermer mes douleurs, Hélas ! Mes maux avaient pour moi des charmes ; Victime de l'amour je chérissais mes pleurs, Et je craignais de voir tarir mes larmes.
Oenone
Dieux ! Si dans ce moment d'alarmes Votre époux...
Phèdre
Que dis-tu ? Cet époux menaçant À mes yeux effrayés est sans cesse présent. Je crois voir... Ciel ! Je vois le père d'Hippolite ; Tout mon sang se glace d'effroi. Un dieu vengeur l'accompagne et l'irrite, Avec lui tout l'enfer est armé contre moi. Et cependant l'amour déchire encor mon âme ; En vain l'époux que je trahis Me menace; malgré le courroux qui l'enflamme, Je cherche dans ses traits, tous les traits de son fils. Un Dieu vengeur l'accompagne et l'irrite. Tout mon sang se glace d'effroi, Tous les enfers sont à sa suite, Tous les enfers sont armés contre moi.
Scène 5
Choeur, Oenone, Un Coriphée, Phèdre, Coriphée, Peuple Et Les Grands, Troupe De Peuple
Choeur
Ô Destin déplorable ! Ô malheur effroyable !
Oenone
D'où partent ces sombres clameurs ?
Un Coriphée
Ô Reine, il n'est plus temps de cacher nos douleurs : Vous demandez en vain le retour de Thésée.
Phèdre
Ciel !
Coriphée
Par un vain espoir cessez d'être abusée ; Secondant d'un ami les dangereux efforts, Thésée est descendu sur les rivages, sombres ; Pour le punir, le roi des morts Le retient pour jamais dans l'empire des ombres. Un nouveau trouble encore ajoute à vos chagrins, On chérit Hippolite, et le peuple peut-être Osera balancer sur le choix de son maître ; Opposez-lui vos ordres souverains. Au nom de votre fils reprenez la puissance Que votre époux a remise en nos mains. Vous pouvez étouffer un trouble à sa naissance ; Daignez voir Hippolite, et daignez l'avertir Qu'il doit perdre à l'empire une injuste espérance.
Oenone
Qui mieux que vous peut lui faire chérir Le devoir et l'obéissance.
Avec le Choeur.
Coriphée
Oubliez, s'il se peut, d'anciens ressentiments, Ah ! Sacrifiez-les au salut de l'empire.
Oenone
Le terme de vos maux expire ; Vénus se lasse enfin de causer vos tourments.
Phèdre
Grands Dieux ! dans quels moments Me laissez-vous le soin de mon empire ?
Peuple Et Les Grands
Dans le malheur qui menace l'empire, Rassurez-nous, Dieux justes, Dieux puissants !
les Grands de l'État, et Choeurs de femmes, à Phèdre
Coriphée
En vous seule Trézène espère, Trézène obéit à vos lois ; Auguste Reine, tendre mère, Veillez sur le fils de nos Rois.
Oenone
Le sort ne vous est plus contraire, Prenez le sceptre de nos rois : En vous seule Trézène espère, Le Ciel applaudit à son choix.
dans le fond
Troupe De Peuple
Ô toi qui nous ravis un père, Écoute nos plaintives voix ; Dieu terrible, Dieu du tonnerre, Veille sur le fils de nos rois.
Acte II
Scène 1
Oenone, Phèdre
Oenone
Enfin les Dieux sont touchés de vos larmes. Tout vous obéit en ces lieux ; Dans le tombeau Thésée emporte vos alarmes, Vous ne rougirez plus d'un soupir amoureux, Pour vous enfin la vie aura des charmes.
Phèdre
Je ne m'en défends pas. Je vois avec plaisir Briller un rayon d'espérance. Si je ne puis retrouver l'innocence, C'est un soulagement d'avoir moins à rougir.
Oenone
À calmer vos ennuis aujourd'hui tout conspire, Ce jour vous sauve un crime, et vous donne un empire.
Phèdre
Ah ! Qu'il me sera doux, si je puis le donner ! Qu'il sera doux de couronner Celui pour qui seul je respire !
Oenone
Quoi ! Lorsque votre fils est reconnu pour roi, Hippolite obtiendra le trône qu'il espère ?
Phèdre
Puis-je lui refuser l'héritage d'un père ? Puis-je régner sur lui quand il règne sur moi ? Mais n'as-tu point, OEnone, entendu de murmure ? Le peuple consent-il à recevoir mes lois ?
Oenone
Ne craignez rien, votre puissance est sûre, Votre fils est nommé d'une commune voix.
Phèdre
Et qu'a dit Hippolite en recevant un maître ?
Oenone
S'il regrette l'Empire, il n'en fait rien connaître; Quand il a su qu'à votre fils Tous les États étaient soumis, Il n'a point murmuré. Dans sa douleur profonde, La mort seule d'un père occupe ses esprits ; Il semble oublier tout le monde, Pour ne songer qu'à son malheur.
Phèdre
Et j'irais porter la fureur Dans cette âme innocente et pure !
Oenone
Le doux accent de la nature Est encore muet dans son coeur.
Phèdre
Et moi criminelle et parjure, Je pourrais troubler son bonheur ! Non.
Oenone
Devant vous il doit bientôt paroître.
Phèdre
Ô ciel !
Oenone
Le craignez-vous?
Phèdre
Ah ! c'est moi que je crains.
Oenone
Espérez tout, et vous verrez peut-être, Succéder le bonheur à de si longs chagrins.
Phèdre
Le bonheur ! En est-il pour un coeur trop sensible.
Oenone
On n'est pas à l'amour pour toujours inflexible.
Phèdre
Il le sera toujours.
Oenone
Consentez à le voir.
Phèdre
Je tremble d'y songer.
Oenone
Ne songez qu'à l'espoir. D'obéir à vos lois il ne peut se défendre; Esclave, s'il vous perd, s'il vous aime, il est roi.
ENSEMBLE.
Phèdre
Au penchant de son coeur que l'on aime ? se rendre ! Tu me perds... mais mon coeur est complice avec toi.
Oenone
Pardonne lui ciel qui vient de l'entendre. Toi qui te plais à l'enflammer, Rends sensible un héros qu'elle aime ; De son erreur n'accuse que toi-même Glace son coeur, ou permets lui d'aimer.
OEnone sort.
Phèdre
Ô toi, que je n'ose nommer, N'accable pas un coeur qui taime De mon erreur n'accuse que toi-même, Fais-toi haïr, ou laisse-moi t'aimer.
Scène 2
Phèdre
Phèdre
OEnone m'a quittée ; elle fuit, que fait-elle ? Il va venir... c'est Phèdre qui l'attend. Soumise, je verrai ce superbe rebelle ; Je n'oserai l'aborder qu'en tremblant ; Mon front va se couvrir d'une rougeur mortelle, Ma honte, tout va me trahir. Épouse, mère criminelle, L'aspect de la vertu va me faire frémir. Il va venir... je tremble, je frissonne, Dieu cachez-lui mon trouble et mon effroi ; Toi qui me perds ; ah ! cher prince, pardonne ; Vois mes tourments, ils viennent tous de toi. D'un fol amour déplorable victime, L'espoir même me fait horreur ; Malheureuse ! C'est dans le crime Que je vais chercher le bonheur. Il va venir... ma force m'abandonne. Non, je ne puis. Fuyons loin de ces lieux ; Cachons-nous... Le voici ! Soutenez-moi, grands Dieux !
Scène 3
Hippolyte, Phèdre
Hippolyte
Hippolite se rend aux ordres de la Reine.
À part.
Haut.
Phèdre
Oui, Prince ; en ce moment de pleurs, Phèdre veut partager le poids de vos douleurs ; Approchez, Je respire à peine. Vous savez que Thésée aux Enfers descendu, Aux voeux de ses sujets ne peut être rendu.
Hippolyte
Hélas ! Il est trop vrai que le destin contraire Au plus tendre des fils ravit le meilleur père. Ô Diane, aujourd'hui quand tu reçus mes voeux, Tu ne m'annonçais pas un sort si malheureux.
Haut.
Phèdre
Ô divine candeur ! La fortune ennemie De toutes ses rigueurs vous accable à la fois ; Et malgré vos vertus, et malgré tous vos droits, La couronne vous est ravie.
Hippolyte
Mon père ne vit plus, et mon coeur accablé D'aucun malheur plus grand ne peut être troublé. Vous avez votre fils, et n'êtes pas ma mère...
Phèdre
Ah ! Prince, je sens bien que je ne la suis pas ; Mais mon coeur s'y méprend, et cette erreur m'est chère ; Dans ce moment terrible, hélas ! Que je serais tranquille, et que je serais fière, Si le Dieu qui m'accable oubliant son courroux, M'avait donné pour fils un prince tel que vous !
Hippolyte
Qui peut vous inspirer des sentiments si doux Pour moi, qui si longtemps ai paru vous déplaire ?
Phèdre
Phèdre, il est vrai, Seigneur, vous a persécuté ; Pour m'éloigner de vous, je vous ai tourmenté. Je tremblais, je fuyais au seul nom d'Hippolite ; Mais vous n'avez pas su ce qu'il m'en a coûté, On ne hait pas toujours l'objet que l'on évite. Puisse tous les tourmenTs que je vous ai causés Par l'amour le plus tendre être tous effacés ! Connaissez le dessein qu'un Dieu puissant m'inspire, En vain de vos aïeux on vous ravit l'empire, Je prétends réformer une odieuse loi ; C'est vous, Seigneur, c'est vous, que j'ai choisi pour roi.
Hippolyte
Quel Dieu vous intéresse au fils d'une étrangère.
Phèdre
On peut aimer, Seigneur, sans être mère.
Hippolyte
Eh ! Quoi ! Je ravirais la couronne à mon frère ?
Phèdre
Il sera votre fils ; mon unique plaisir Sera de lui montrer comme il faut obéir. Qui mieux que vous peut lui servir de père !
Hippolyte
Moi ! Songez-vous ?...
Haut.
Phèdre
Ô Ciel ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je dit ? Ah ! Seigneur, les malheurs égarent mon esprit ; D'un trouble en vous voyant je ne puis me défendre. Je ne sais quelle erreur, fatale à mon repos, Sans cesse offre à mes yeux l'image d'un héros. C'est en vain qu'aux enfers le sort l'a fait descendre, Je crois toujours le voir, je crois toujours l'entendre ; Puisque vous respirez, il voit encor le jour, Un Dieu consolateur le rend à mon amour. Vivez, régnez pour lui. Que ne puis-je vous rendre Tout le plaisir que je goûte à vous voir, Et que je goûte à vous entendre ! Sur le trône allez vous asseoir. Venez : à vos sujets je veux donner l'exemple De l'amour qu'on doit à ses Rois. Phèdre à l'instant va les conduire au temple, Nous allons tous jurer d'obéir à vos lois. Tout vous sera soumis, et mon coeur, et Trézène. Je range sous vos lois et l'Empire, et la reine, Plus fière d'obéir que de vous commander. Venez ; qui peut vous retarder ? À vous comme à mon roi tout mon coeur s'abandonne ; Plus que vous je croirai régner, Si de ma main vous prenez la couronne ; Ah ! Pourriez-vous la dédaigner ! Le ciel vous la destine, et l'amour vous la donne.
Hippolyte
Ô ciel, vous oubliez le nom de votre époux !
Phèdre
Thésée !... Eh ! Sur quoi jugez-vous Qu'aux mânes d'un époux Phèdre fait une injure ?
Hippolyte
Pardonnez...
Phèdre
Ah ! Seigneur, je n'ai pas de courroux. Ayez pitié des tourments que j'endure ; Et si de mes transports vous êtes offensé, C'est vous qui me troublez, Seigneur ; et la nature A trompé mon coeur insensé.
Hippolyte
Pour ne pas prolonger une erreur dangereuse, Je vais m'éloigner à jamais.
Phèdre
Non, tu ne fuiras point. Connais la malheureuse Qu'un fol amour condamne à d'éternels regrets. Thésée est mon époux, et c'est son fils que j'aime. Cet amour qui me fait horreur, Si longtemps étouffé, s'echappe de mon coeur ; Ainsi que ta fierté, ma faiblesse est extrême ; Je t'aimais en secret, je t'aime avec fureur, Et j'ose le dire à toi-même ; Tu détournes les jeux, tu frémis : ah ! Seigneur, Pardonnez, ma raison s'égare ; Vous êtes tant aimé, ne soyez pas barbare, N'accusez que les Dieux, et plaignez le malheur. Ô funeste mépris ! Inflexible rigueur ! Crois-tu que pour mes feux lâchement complaisante, Je vienne t'implorer d'une voix suppliante, Te presser d'écouter d'épouvantables voeux ? Non, c'est Phèdre mourante Qui veut expirer à tes yeux. Frappe toi-même, venge un père ; Un monstre ne doit pas échapper à tes coups.
Hippolyte
Tremblez, le ciel dans sa colère, S'arme pour venger votre époux.
ENSEMBLE.
Phèdre
Frappe, ravis-moi la lumière ; Pour moi le trépas est doux.
Hippolyte
Des Dieux redoutez la vengeance.
Phèdre
Ah ! Je succombe à ma souffrance.
Hippolyte
Des Dieux redoutez la vengeance, Ils sont prêts à tonner sur nous.
Phèdre
Je m'offre à leur juste vengeance, Seigneur, tous mes Dieux sont en vous.
Scène 4
Oenone, Phèdre Et Hippolite, Hippolyte, Phèdre
Oenone
Ô coup inattendu ! Thésée est dans ces lieux.
Phèdre Et Hippolite
Thésée !
Oenone
Il va bientôt se montrer à vos yeux.
Hippolyte
Mon père !
Phèdre
Mon époux !
Oenone
Son peuple est dans l'ivresse, Et pousse jusqu'aux cieux mille cris d'allégresse.
Hippolyte
Bienfaisante Diane !
Phèdre
Ô mortelles douleurs !
Hippolyte
Volons dans les bras de mon père ! Mais cachons-lui, grands Dieux ! cet horrible mystère.
Phèdre
De quel front aborder son père ! Comment vais-je cacher mes honteuses fureurs ?
Hippolite sort.
Oenone
Dieux ! Qu'ai-je fait ? Ô Ciel ! Écarte les malheurs.
Scène 5
Phèdre, Oenone, Peuple
Phèdre
Malheureuse ! Tu m'as perdue.
Oenone
Ah ! Ciel !
Phèdre
Il sait mon crime, et je lui fais horreur.
derrière le théâtre
Peuple
Ah ! Quel bonheur !
On entend encore les cris.
On entend encore les cris.
Phèdre
Quels cris affreux viennent percer mon coeur ? Grands Dieux ! Ma honte est déjà répandue ! Fuyons.....
Oenone
Vous n'allez pas recevoir le vainqueur?
Elle sort... OEnone la suit.
Phèdre
Je ne veux m'offrir à sa vue, Que pour y mourir de douleur.
Scène 6
Choeur Général, Choeur De Femmes, Choeur De Guerriers, Guerriers, Thésée, Choeur Du Peuple, Hippolyte
DIVERTISSEMENT.
Choeur Général
Ah ! Quel bonheur ! Quel beau jour pour Trézène ! Le Ciel rend à nos voeux un héros adoré.
Choeur De Femmes
Oui, c'est le Ciel qui le ramène, Quel plaisir ! Quel beau jour ! Qui l'aurait espéré !
Choeur De Guerriers
Aux sombres bords il avait pénétré, Des sombres bords la gloire le ramène.
Choeur Général
Ah ! Quel bonheur ! Quel beau jour pour Trézène ! Le Ciel rend à nos voeux un héros adoré.
Choeur De Femmes
Hélas ! Combien de larmes Nous fit verser le bruit de son trépas !
Guerriers
Son courage et ses armes Sont vainqueurs du trépas.
Choeur De Femmes
Ah ! Que le plaisir a d'appas Quand il suit les alarmes !
Choeur Général
Ah ! Quel bonheur ! Quel beau jour pour Trézène ! Le Ciel rend à nos voeux un héros adoré.
Thésée
Je les revois, ces lieux chers à mon coeur ; Ce plaisir est pour moi la plus douce victoire ; D'un peuple heureux le spectacle enchanteur De tous mes maux passés efface la mémoire. De cent brigands j'ai purgé l'univers. J'ai vu de près la mort ; d'un regard intrépide J'ai pénétré jusqu'aux enfers ; Et le Tartare avide N'a pu retenir dans les fers Le compagnon d'Alcide. Mais la gloire à mes yeux a bien moins de douceur Que le plaisir de revoir ma patrie ; Par des exploits on illustre sa vie, Mais être aimé, voilà le vrai bonheur. Braver la mort d'un regard intrépide, Pénétrer au fond des enfers ; Par ses exploits étonner l'univers, Marcher sur les traces d'Alcide, C'est pour la gloire un triomphe enchanteur, Mais être aimé, voilà le vrai bonheur.
Choeur Du Peuple
Pour un héros, quel triomphe enchanteur ! Son peuple heureux jouit de son bonheur.
Thésée
Peuple, je suis sensible aux preuves de tendresse Dont vous flattez un roi qui veut vous rendre heureux, Mais un plaisir me manque au milieu de vos jeux. Pourquoi dans ce jour d'allégresse, Phèdre n'est-elle point avec vous dans ces lieux ? Je brûle d'embrasser une épouse si chère : Hippolite, répondez-moi, Vous ne me dites rien. Quel silence !
Hippolyte
Mon Père, Je ne sais quel motif.....
Thésée
Vous me glacez d'effroi: Mon fils, suivez-moi chez la reine.
Hippolyte
Seigneur, dispensez-moi de paraître à ses yeux.
Thésée
Qu'entends-je ? Quoi ! Le temps, ni le Ciel, ni mes voeux, De Phèdre contre vous n'ont pu calmer la haine.
Hippolyte
Ah ! Seigneur, permettez qu'éloigné de ces lieux, Je ne lui montre plus un objet odieux. Permettez que marchant sur les traces d'un père, J'imite les héros, et j'apprenne à la terre Que vous avez un fils digne de vos aïeux.
Thésée
Eh ! Quoi ! Vous me quittez, vous, mon cher Hippolite ! Juste Ciel ! Quel présage affreux !
Hippolyte
Pour consoler votre cher Hippolite, Il lui reste partout votre exemple et les Dieux.
Thésée
Ô père infortuné ! Tout me fuit, tout m'évite : Juste Ciel ! Quel présage affreux !
Hippolyte
Les lieux que votre épouse habite, Ne doivent plus revoir votre fils malheureux.
Il sort.
ENSEMBLE.
Thésée
Souverain maître du tonnerre, Exauce les voeux que je fais. J'ai rendu le calme à la terre, Fais qu'il renaisse en mon palais.
Hippolyte
Chaste Déesse des forêts, Protège un roi, protège un père ; Cache-lui cet affreux mystère. Ah ! Fais qu'il l'ignore à jamais. Diane, écoute ma prière, Et mets le comble a tes bienfaits.
Choeur Du Peuple
Souverain maître du tonnerre, D'un héros comble les souhaits : Il donna la paix à la terre, Qu'il la retrouve en son palais, Protège un roi, protège un père ; Rends-lui les biens qu'il nous a faits.
Acte III
Scène 1
Thésée, Oenone
Thésée
Ô jour affreux ! Ô destin déplorable ! Quelle horreur a souillé ces lieux ! Tout retrace à mes yeux un crime détestable ; Dieu ! Pouvais-je prévoir qu'un fils si vertueux, Pourrait former un jour un dessein si coupable.
Oenone
Grands Dieux ! Sauvez la Reine.
À OEnone.
Thésée
Ô père malheureux ! Lorsqu'après une longue absence, Je viens dans mes états jouir de mes succès, Les murs de mon palais semblent crier vengeance, Je cherchais le bonheur, je trouve des forfaits. Quand je cours l'embrasser, mon épouse m'évite ; Hippolite lui seul, le coupable Hippolite À mes yeux outragés n'a pas craint de s'offrir. Mais qui force la Reine à fuir de ma présence ? Loin d'un époux qui peut la retenir ?
Oenone
Hélas ! Seigneur, malgré son innocence, La reine croit son honneur outragé, Et votre épouse attend que vous ayez vengé, Ou pardonné le crime qui l'offense.
Thésée
Pardonner ! Ah ! Plutôt par un juste trépas, D'un perfide ennemi délivrons mes États.
Oenone
Ah ! Seigneur, modérez une fureur soudaine.
À OEnone.
OEnone sort.
Thésée
Le monstre ! Au nom de Phèdre il pâlit devant moi : Son trouble m'a glacé d'effroi. Traître, de ton forfait tu subiras la peine ; Comme j'ai su t'aimer, je saurai te haïr, Je te donne toute ma haine. Allez, et dites à la Reine Que le ciel va bientôt punir Le monstre qui la fait rougir.
Scène 2
Thésée
Thésée
Neptune, seconde ma rage, Punis un fils incestueux, Arme-toi, viens venger l'outrage D'un roi, d'un père malheureux. Ah ! Si pour prix de mon courage, Tu promis d'exaucer mes voeux. Arme-toi, viens venger l'outrage D'un roi, d'un père malheureux. Hélas ! Quand je suivis un ami téméraire, Dieux ! Au fond des enfers vous deviez m'arrêter : Dieux ! Fallait-il me rendre la lumière, Pour me la faire détester ? Qu'il est horrible pour un père De se voir accablé de la honte d'un fils ! Hippolite, mon fils, est un vil adultère, Ah ! D'horreur, à ces mots, tous mes sens sont saisis. Neptune, seconde ma rage, Punis un fils incestueux, Arme-toi, viens venger l'outrage D'un roi, d'un père malheureux.
Scène 3
Thésée, Hippolyte, Choeur De Chasseurs, Hippolite Et Chasseurs
Thésée
Le voici. Qui croirait à cet air d'assurance, Qu'il ait pu se souiller du plus noir des forfaits ! Ne distinguera-t-on jamais Sur le front des mortels le crime ou l'innocence ?
Hippolyte
Quel nuage fatal se répand sur vos yeux ? Mon père, d'où vous vient cette sombre tristesse ?
Thésée
Je ne suis plus ton père.
Hippolyte
Et qu'ai-je fait, grands Dieux ! Pour perdre un nom si cher à ma tendresse ?
Thésée
Tu feins de l'ignorer, infâme incestueux ! Espérais-tu qu'un coupable silence Laisserait impuni l'attentat qui m'offense ?
Hippolyte
Ciel !
Thésée
Phèdre a révélé tes desseins odieux.
Hippolyte
Phèdre !
Thésée
Ton crime éclate au trouble qui t'agite.
Hippolyte
Dieux, qui me connaissez, Phèdre accuse Hippolite !
Thésée
Quoi ! Monstre, à ce nom seul tu ne meurs pas d'effroi ! Fuis, malheureux, ton audace m'irrite ; Cache dans un désert tes forfaits et ta fuite : Puisse tout l'océan te séparer de moi !
Hippolyte
Ô Thésée, ô mon père ! Ne précipitez pas une injuste colère.
Thésée
Je ne t'écoute plus. Fuis un Dieu menaçant.
Hippolyte
Ces Dieux me sont témoins que je suis innocent.
Thésée
C'est sur les fils ingrats que gronde leur tonnerre.
Hippolyte
Seigneur, Hippolite est d'un sang Qui ne fut point souillé d'inceste et d'adultère. Avant de m'accuser d'un crime monstrueux, Phèdre devoit songer à ses aïeux: Il ne m'est pas permis d'en dire davantage.
Thésée
Le perfide au forfait ose mêler l'outrage ! Crains, malheureux...
Hippolyte
Frappez, qui retient votre bras ! Si votre amitié m'est ravie, Qu'ai-je besoin de conserver la vie ? Mourant de votre main, je ne me plaindrai pas.
Thésée
Non, non, j'attends que ton sort s'accomplisse, Un Dieu s'arme pour ton supplice. Fuis....
Hippolyte
À quels maux faut-il me préparer ?
Thésée
Fuis, et que l'univers puisse nous séparer?
Hippolyte
Dans quels lieux m'arrêter, si je suis loin d'un père?
Thésée
Partout des justes Dieux te suivra la colère.
Hippolyte
Voyez un fils à vos genoux.
Thésée
Neptune, accomplis ta promesse, Je livre ce monstre à tes coups.
Choeur De Chasseurs
Souvenez-vous, souvenez-vous Qu'il mérita votre tendresse.
ENSEMBLE.
Thésée
Je fus extrême en ma tendrese, Je le serai dans mon courroux.
Hippolite Et Chasseurs
Retenez la main vengeresse.
Thésée
Neptune, accomplis ta promesse.
Hippolite Et Chasseurs
L'innocence est à vos genoux.
Thésée sort.
Thésée
Je livre ce monstre à tes coups.
Scène 4
Hippolyte, Choeur De Chasseurs
ENSEMBLE.
À ses Chasseurs.
Hippolyte
Grands Dieux ! Quelle est ma destinée ! Justes Dieux ! Dans une journée, Que de malheurs... et de forfaits ! Je pleurais aujourd'hui la mort du meilleur père, Je croyais ne pouvoir survivre à mes regrets ; Et le ciel me le rend enflammé de colère Pour me le ravir à jamais. Mais quand la vérité viendra se faire entendre, Combien ce père aimé va gémir sur mon sort ! Ah ! Tous les pleurs qu'il va répandre, Ne vengeront que trop ma mort. Restez pour détromper mon père ; Il faut me dévouer, recevez mes adieux.
Choeur De Chasseurs
Nous, vous abandonner !
Hippolyte
Votre amitié m'est chère, Mais je dois subir seul un exil rigoureux.
Choeur De Chasseurs
Nous le supporterons.
Hippolyte
Laissez-moi, je le veux.
Hippolyte
Justes Dieux, qui voyez mes peines, D'un père appaisez la fureur.
Choeur De Chasseurs
Justes Dieux, qui voyez les peines, D'un père appaisez la fureur.
Hippolyte
Adieu mon père, adieu Trézène ! Adieu tout mon bonheur.
Choeur De Chasseurs
Père cruel, malheureuse Trézène, Tu perds tout ton bonheur.
Hippolyte
Je vais m'exposer à Neptune ; Puisse-t-il par ma mort terminer mon malheur.
Choeur De Chasseurs
Au nom des Dieux, laissez-nous la douceur De partager votre infortune.
Hippolyte
Recevez mes adieux.
Choeur De Chasseurs
Partout nous vous suivrons.
Hippolyte
Je ne dois pas vous charger de mes chaînes.
Choeur De Chasseurs
Nous les partagerons.
Hippolyte
Ô céleste amitié ! Que tu calmes de peines !
Ils suivent Hippolite, et prennent le chemin de la mer dans le fond.
Choeur De Chasseurs
Partout nous vous suivrons, Nous vous consolerons, Et s'il nous faut mourir, ensemble nous mourrons.
Scène 5
Phèdre
Phèdre
D'un époux menaçant la voix s'est fait entendre, Sans doute il dictait mon arrêt. Son fils de m'accuser n'aura pu se défendre, Il n'a pu renfermer cet horrible secret. Où suis-je ?... Tout se tait... Je ne vois point OEnone ; Ce silence accablant redouble mon effroi. Je suis seule, tout m'abandonne ; Tout semble fuir le crime et s'éloigner de moi. Je suis seule avec moi pour souffrir davantage : Ah ! C'est trop prolonger une trame d'horreurs, De vivre plus longtemps je n'ai plus le courage; Mes tourments vont finir....
Scène 6
Oenone, Phèdre
Oenone
Dissipez vos frayeurs; Votre ennemi succombe et finit vos malheurs. Pour vous rendre l'honneur, pour vous sauver la vie, OEnone n'a point vu de route trop hardie.
Phèdre
Que dis-tu?
Oenone
Respirez, rendez grâces au ciel. Je n'ai pas craint d'accuser Hippolite ; J'ai dit que consumé d'un amour criminel...
Phèdre
Ah ! Dieux !
Oenone
Et votre époux, dans sa fureur subite, Lui prescrit loin d'Athènes un exil éternel.
Phèdre
Juste ciel ! Quelle horreur !
Oenone
Craignez peu sa colère ; Moi-même je l'ai vu partir, Chargé de la haine d'un père, Et de tous les tourments qu'il vous a fait souffrir.
Phèdre
Monstre ! Et qui t'avait dit de noircir l'innocence ? Est-ce moi ? Parle ! Hélas ! Peut-être il va périr. C'est sur toi que des Dieux doit tomber la vengeance; Fuis : Je te hais.
Oenone
Ô ciel !
OEnone sort.
Phèdre
Fuis, malheureuse, fuis. Toute coupable que je suis, Tu m'indignes par ta présence. Au plus affreux des forfaits C'est toi qui m'as fait descendre ; Va ! Puisse le ciel te rendre Tous les maux que tu m'as faits !
Scène 6
Phèdre
Le ciel s'obscurcit, le tonnerre gronde, la mer s'agite.
On entend les cris du Peuple dans le fond.
Au coup de tonnerre, le Peuple entre avec effroi sur la scène, et Phèdre épouvantée se jette sous le vestibule du Palais.
Phèdre
Hippolite succombe, et c'est moi qui l'opprime. D'un amour criminel innocente victime, Il gémit accablé de toutes mes fureurs. Dans ce jour détesté chaque instant est un crime, Ce jour luit sur tous les malheurs. Il ne m'est plus permis de vivre, Et je dois trembler de mourir, Tous mes forfaits vont me survivre, Je laisse un nom qui fait frémir. Je souille l'air que je respire, Mon aspect inspire l'horreur, Un affreux remords me déchire, L'enfer est déjà dans mon coeur. Toi qui vois à tes pieds ta fille criminelle, Soleil, dont je ternis l'éclat majestueux, Obscurcis-toi, ta splendeur immortelle Ne doit plus briller ? mes yeux. Dieux ! Quelle affreuse nuit se répand en ces lieux ! Où suis-je !... C'est ici qu'on punit les perfides... Arrêtez, arrêtez, terribles Euménides...
Scène 8
Choeur Du Peuple
Choeur Du Peuple
Neptune, appaise ton courroux, Écoute nos voix gémissantes, Vois à tes pieds des victimes tremblantes, Dieu terrible, suspends tes coups !
Scène 9
Thésée, Choeur Du Peuple, Peuple
Thésée
Neptune, épargne la victime, J'abjure d'homicides voeux.
Choeur Du Peuple
Grands Dieux, qui tonnez sur le crime, Épargnez des coeurs vertueux.
Peuple
Vous que favorise Néptune, Appaisez ce Dieu courroucé.
Thésée
Ô funeste faveur !
Peuple
Écartez l'infortune Dont votre peuple est menacé.
Thésée
Neptune, épargne la victime, J'abjure d'homicides voeux.
Le ciel s'éclaircit, l'orage cesse, et la mer s'apaise.
Peuple
Grands Dieux, qui tonnez sur le crime Épargnez des coeurs vertueux.
Choeur Du Peuple
Les cieux sont apaisés. Ô Dieux consolateurs, Mettez le comble à vos faveurs.
Scène 10
Choeur De Chasseurs, Thésée, Un Chasseur, Phèdre, Choeur, Choeur Général
Ici Phèdre, qui a disparu pendant la scène précédente, rentre d'un air égaré ; et écoute le récit de la mort d'Hippolite.
Choeur De Chasseurs
Affreuse destinée ! Malheureuse journée !
Thésée
Me rendez-vous mon fils ?
Un Chasseur
Ô père infortuné, À des pleurs éternels vous êtes condamné !
Thésée
Hippolite !
Un Chasseur
Le ciel le ravit à son père.
Thésée
Malheureux ! Achevez...
Un Chasseur
Il est mort.
Phèdre
Il est mort !
Choeur
Ô comble de misère ! Jeune héros, quel est ton sort ?
Un Chasseur
Accablé de votre colère, Ce fils obéissant s'éloignait de ces lieux, Quand tout-à-coup un monstre furieux, Du sein des flots s'élançant sur la terre, Entraîna votre fils, et l'enlève à nos yeux. Ses amis, mais en vain, ont voulu le défendre ; Un Dieu nous écartait, un Dieu..... Vous frémissez, Seigneur : ah ! tous les pleurs que vous voyez répandre Vous en disent assez.
Thésée
Dieux ! Je lui pardonnAis, et vous le punissez ; Lorsque j'étais barbare, ah ! Deviez-vous m'entendre ? Malheureux Hippolite ! Hélas ! Plus que jamais, Malgré ton crime affreux, je sens que je t'aimais.
Phèdre
Enfin à l'innocence il faut rendre justice, Seigneur, il faut percer un mystère d'horreur ; Votre fils n'avait pas mérité son supplice.
Thésée
Ciel !
Phèdre
De tous ces forfaits la source est dans mon coeur.
Thésée
Mon épouse !
Phèdre
Des Dieux la vengeance cruelle Mit dans mon sein un feu que lien ne put calmer. À cet horrible amour Hippolite rebelle, Par sa haine pour moi ne fit que m'enflammer. Mais mon coeur ne sut point armer Contre un fils vertueux la haine paternelle, OEnone l'a perdu, je n'ai fait que l'aimer, Et je suis malheureuse autant que criminelle.
Thésée
Il était innocent ! Ah ! Pouvez-vous penser Par un vain repentir expier un tel crime !
Elle se tue.
Phèdre
Non, Thésée, et les dieux vont frapper la victime ; Mon supplice va commencer. J'échappe à ta vengeance, Implacable Vénus; Et toi que mon aspect offense, Soleil, je ne te verrai plus.
Choeur Général
Fiers enfants du Soleil, race illustre et coupable, Ton sort est-il inévitable ? Ô terrible destin ! Tout fléchit sous tes lois ; Tes aveugles décrets n'épargnent pas les rois.